CHAPITRE XIIL
passe la mesure, la réaction rarrète, pour être arrêtée à son tour, si elle n'est pas plus sage. Ainsi va T humanité, entre deux excès, éternellement rejetée de
TuM à l'autre, sans jxjuvoir jamais ni se rej)Osei ni franchir la boi iie, toujours passant le centre par son impétuosité, et toujours contrainte d*y revenir par une force indomptable, par la nature des choses, qui se rit des violents, (l'est cette loi souvei-aine qui défend l'ànie humaine contre les entreprises des hom-* mes, veille sur les forces morales, pour empêcher qu'aucune ne périsse, et les sauve de leurs ennemis et d'elles-mêmes. Ihiis, comment ne pas voir que ces grands corps des nations sont, comme les corps des individus, soumis à un ordre : que les éléments sem-» blables de corps divers se rapprochent, et que les éléments divers d'un même corps se séparent, en dépU des travaux des grands politiques et des grands capitaines? (l'est cette force qui dissout les monarchies universelles de Cyrus, d'Alexandre, des Romains, de (^harlemagne, et au contraire, dans le chaos du moyen âge, organise les nations modernes qui subsistent aujourd'hui. Enfin, ce n'est pas une idée nouvelle quel'humamté se développe à la façon des individus, à travers difiérents âges, s' élevant peu à peu et s'émancipant d'autant, comme aussi qu'une nation se développe selon son génie ou sa condition, qui entraînent ou paralysent les t^ilbrts particuliers^ Ainsi nos actes nous appartiennent, les conséquences de ces actes ne nous appartiennent pas : aussitôt produits ils tombent sous des lois nouvelles, ils se mêlent à d'autres événements et concourent à former un tout auquel nous n'avions pas songé, que peut-être nous ne connaîtrons jamais. *Ie ne lais pas ce que je veux : mes vertus sont, il est vrai, mes vertus, et mes crimes
ESSAI SUR LA PROVIDENCE
iiios rrinios, mais, une foi^^inis au jniir, ils m'éch<ap- I>ent et emportent leur caractère pax le monde, ils suivent leur destinée aussi fatalement que la pierre tombe et que le nuage vole ; c'est là le destin. Il fait avec les violences inonarchiqnes la libert<^ de Rome, a\ ec les violences l'évolutionnaires la perte de cette libellé* Aveugles que nous sommes, nous pensons travailler pour notre rompte, et nous ti «u ;i liions pour le compte de Dieu. Nous ne pouvons rien contre Tordre éternel qui nous enveloppe, rien que nous rendre coupables et ridicules en essayant de le combattre. Tentons-nons de la retarder, la grande machine nous emporte à son ilanc, tentons-nous de lui barrer le passage, elle nous broie comme la pierre, dont elle feit la poussière et la boue des chemins. Nous ramons et Dieu gouverne. Le monde est eonnne un immense labyrinthe construit par une habileté souveraine. Jeté là, vous êtes libre d'avancer, de re« culer, de prendre à droite ou à gauche, où vous voulez, mais sachez bien que toutes ces ailées conduisent à un même point : vous avez beau faire, vous y viendrez. L'artisan est libre de fondre ou non le bronze et de le jeter ou non dans le moule, niais, (piil le veuille jounon, le i )i onze une fois fondu et jeté dans le moule en prendra la foime, cela est certain. Ainsi, la création a la forme excellente, la beauté ; ouvriers ija^noraits, nous v introduisons la matière variée de nos actions, les figurant et composant à notre idée, mais en y tombant elles se métamorphosent, et, après le premier chaos, elles prennent poui- l'éternité la lorme du moule mystérieux.
D*ici, nous pouvons combattre une double erreur, de ceux qui livrent le monde au hasard ou à la logique,
CUAIITBE %UU
Quelques-uns en efletne saisissent dans riiisloirc aucun plan et ne sont frappés que de la bizarrerie des événements : tandis que d*én0rmes préparatifs avortent, les plus petites causes amènent les plus grands effets, et ainsi, de choc en choc, le monde va on ne sait où, à l'ébahisseinent des philosophes et à Tamusemciit des gens d'esprit.
Qu est-ce donc que le hasard dont on parle tant? Je lance une pierre dans une fronde, ce n'est pas par hasard : je Tai voulu ; cette pieixe vole, et, sa vitesse expirée, tombe dans l'eau ou sur un brin d'herbe, ce n'est pas par has<u d : les lois physiques le veulent. Cette pierre va iiapper quelqu un, c'est un hasard cette fois, et, si celui qu'elle tue est un puissant personnage, le basaid paraît bien plus f^rand encore. Je ne voulais pas le tuer, il ne venait pas au-devant du coup; et si cet événement cause une révolution, j'en suis innocent. l-.e liasardost ce que nous faisons sans le vouloir, la rencontie imprévue qui traverse nos desseins et d'où soitent des événements inespérés. Or la vie en est pleine. Ainsi ce n'est pas, il faut l'avouer, notre sagesse qui conduit le monde, mais la fortune. On demandait h un diplomate : « Corn* n ment cela finira-t-il. » 11 répondit : « Par hasard ; » et c'était bien répondre. Soyons donc plus modestes, et reconnaissons-le ingénument , nous ne sommes pas maîtres des choses, elles vont sans nous; le hasard donne l'issue à toutes nos entreprises : il tounie à mal notre prudence, couronne notre témérité; nous ne sommes jamais certains ni d'êti-c sagos, ni d'être fous; nous composons notre personnage, . grave ou léger, mais la fantaisie du sort invente la pièce où il se joue, et i ien n'est sur de soi-même que la vertu.
ESSAI SUR LA PROVIDBKCE
Telle est la fortune à notre égard» mats à l'égard de Dieu tout change. Il a fait la nature et Vâme, les
lois de Tune c i de l'autre, il a vu dans ces lois les faûts qu'elles produisent, et leurs rencontres et ce qui suit. Où serait pour lui Timprévu ? Voulez-vous dire que ces rencontres prévues dérangent ses desseins ? Mais il les a comptées d'avance et les eni[)loie, il gouverne avec elles, par elles, elles tombent sous les mêmes lois qui saisissent nos actes délibérés, et ainsi qu'on Ta dit ingénieusement, pour lui tout est moyen, môme l'obstacle.
Non, il n'y a pas de hasard ; il faut bannir ce mot de la langue, ou plutôt il faut l'y garder en témoignage de Jiotre iuipuissance. Le haScird n'est ])as ; c est l'ignorance de la sagesse de Dieu, c'est l'ombre qui se fait sur le monde quand la Providence se cache.
Voici l'autre erreur. Au lieu d'exp1îf|Tiei la logique par le hasard ou explique le hasard par la logique; ceux-là étaient toujours sui*pris, ceux-ci ne le sont jamais. Avec eux l'histoire est une géométrie, les faits des théorèmes, le second est une conséquence néceasaire du premier et engendre nécessairement le troisième. Us disent : pour arriver à ce but, il fallait que Dieu ])assât par ici et par là; voyez : il y a passé. Ils vous conduisent par la main à travers les temps, ils font les honneurs de la Providence. '
Les historiens de cette école protestent, mais on a appelé leur système un fatalisme historique. Kt justement. Car, si la Providence va ainsi en ligne droite, on ne sait plus ce que devient la Uberté : les événements poussent les honunes sur cette ligne comme ferait un poids ou un ressort. Puis on ne se résoudra jamais à croire que si la vertu avait été moins mal^-r
CHAPITUE XIV,
droite, le vice moins haf)i1e, si la liberté, qui a foit tant de fautes, en a\ ait lait moins, tout lût allé plus mal. Enfin la l^ovidence semble gèn^. Quoi ! si par aventure un de ces raille petits accidents dont un ^raud fait se couipose eût tourné un peu autrement, la Providence était déroutée I Quand on a de telles idées» on devrait, lorsqu'on sort de sa maison» mé^ diter si on sortira par le pied droit ou par le pied gauche, de peur de déranger l'ordre du monde.
Qu on se rassure, quoi qu'il an ive, la Providence tnouvera toujours son chemin : elle* va à même fm par toutes voies, tout lui est bon, la grande route toute droite, et le sentier et ses détours. Ce qui ne nous dispense pas de notre devoir, mais donne seulement un grand courage et une grande espérance à la bonne volonté, certaine qu elle travaille avec Dieu, et que malgré les vents et les soleils contraii*es, uu jour elle fleurira.
CHAPITIIE XIV.