M. VICTOR €0I7SIN
tantôt pleins, tantôt vides cT être, comme les solides
figurés sur un tal)leau paraissent tantôt plats, tantôt en relief, selon que la lumière les éclaire et que l'œil, les regarde; mais où la spéculation hésite. Faction enseigne; les vérités qu'auparavant vous contempliez comme du dehors, la vie les fait entier en vous, elle vous en pénètre, et désormais mêlées à votre existence, elles y portent des principes nouveaux : elles soiil Vélan qui porte en hant, le ressort qui relève, l'espérance qui soutient, la force qui combat; c*est râme elle-même replacée dans toute la vérité de sa condition, c'est-à-dire rattachée à son origine, à sa loi, à sa lin, et recueillant toutes ses puissances pour agir. Unis alors à ces grandes vérités du spiritualisme, nous les sentons comme la nécessite {|ue la pratique suppose, comme l'objet à qui nos pensées, nos désirs, nos résolutions font appel. Quand l'homme ne veut que jouir, il n'a que faire d'un être parfait et (i une autre vie : il se laisse aller à la nature, l'eau coule et l'emporte, et il s'abandonne au courant; mais, quand il est debout, quand il tente quelquesuns de ces grands efforts qui demandent tout l'honmie, alors îl faut que son pied pose sur un sol ferme; ce sol ferme, c'est le fond de la raison même, c'est notre iiaLure éternelle, avec sa foi et son espoir.
Enlin l'expérience de la vie enseigne le spiritualisme. Tant que la vie est belle, on glisse à la surface; mais il vient des agitations terribles qui en découvrent le fond. Taul qu elle est en fleur, on jouit, " sans y songer, de son éclat et de ses parfums ; mais 3 vient des secousses qui brisent et arrachent nos plus chères affections, et mettent à nu leurs profondes racines. On voit alors clairement sur quoi la vie repose.
fSSI HISTOIRE GÉNÉRALE DE L\ PillLOSOPIllE.
que rânie humaine ne se passe ni de Dieu ni de Tim-
mortalité.
Ou n a pas d'idée de la pitié avec laquelle de plus forts esprits regardent cette philosophie. Us ont créé tout exprès pour elle une nouvelle branche de littérature , qu*ils appellent littérature philosophique , comaie uu sui)piémeiit de la Bibliothèque rose, à l'usage des adolescents et des demoiselles, spécialement afTecté aux distributions de prix. Rendons-leur justice, ils distinguent parmi ceux qui se livi*ent à ces jeux innocents : il y a^ selon eux , les habiles, qui sa-* vent ce qu'ils font, en professant une doctrine approuvée par les puissances, et qui n'expose point au martyre ; il y a aussi les provinciaux de la philosophie, population estimable à qui les phrases font encore de l'elTet, derniers croyants de la rhétorique* Le spiritualisme est une hoiiiiète doctrine à Tusage de leur médiocrité, quelque chose comme la poétique de Marmontel ; on y a même les trois unités : Dieu, le libre arbitre et la vie future ; avec le spiritualisme on fait de la philosophie sans être philosophe, de même qu'avec la poétique de Marmontel on fait de la poésie sans être poète ; c'est le classique en religion, une représentation décente de formes vides.
Naturelleuieat oji se demande dans quelle catégorie on est classé; on n'a de choix qu entre les deux, et on n*a de plusir à être dans aucune. Avant donc d'être classé, on désirerait présenter quelques observations qui semblent justes. Dites-nous ce qui constitue le philosophe et le sépare du Uttéi'ateur philosophique. Est-ce la doctrine ou la réflexion ? Ce n'est point la doctrine ; le titre de philosophe serait trop f^icile à prendre, car il existe, en dehors du spiritualisme or-
H. VICTOR €OUSIN.
dinaire, assez de systèmes pour qu'nn ne suit pas embarrassé d'en trouver un ; si c'est la réflexion qui fait la différence, alors on vous prie de croire que, parmi nous, il y en a qui ont réfléchi, et se sont, par méditations personnelles, approprié le spiritualisme, comme, par méditations personnelles aussi, vous vous êtes approprié ce qui n'est pas cela. Aujourd'hui on appelle hommes forts ceux qui renversent une chose qui est réputée solide, et j'ai entendu appeler tel ou tel sophiste lui liomnie très-fort. Sans disputer cet honneur à ceux à qui on l'accorde, à prendre la question en général, cette manière d'apprécier la force me paraît assez contestable : lorsqnc (inclcpi'u:! s'attaque à un objet, celui qui le soutient est aussi fort que celui qui l'ébranlé. Mais, dit-on, il faut quelque vigueur pour s'élever au-dessus des opinions établies et découvrir les raisons qui les combattent; mais, répondrai -je, il faut aussi quelque viguem* pour creuser jusqu'au fondement de ces opinions et découvrir les raisons sérieuses (pii les appuient, au lieu de se contenter de la coutume. Et c'est ce qu'a fait notre spiritualisme.
Quand cela est fait, la philosophie est-elle achevée? Nous ne le pensons pas. Exposer dans tout leur jour les vérités fondamentales du spiritualisme est une œuvre excellente ; c*est une œuvre excellente aussi de montrer rharmonie de ces véiités et leur utilité pom* la pratique; mais l'esprit humain ne se contente pas de cela : il veut pénétrer dans la nuit des origines, percer les mystères; il n a pas peur de la léuiérité et des lointaines aventures, qui, si elles ne rapportent aucune découverte, ont du moins le mérite d'entretenir dans le monde les grandes ambitions, II y a deu\ pbiiosophies, qu'il est important de ne pas cunloudre ;
5l2t> HISTOIRE GÉNÉBiLË m lA i>UlLOSOPUlE.
la philosophie de recherclic et la philosophie d'onseigueuierit. Celle-ci n existait pas en France, M. Cousin Va créée : il a fondé dans les collèges ce vaste enseignement de la philosophie que nous avons vu florissant en luailies et eu élèves pendant uue vingtaine d'années, que nous avons vu aussi périr dans de mauvais jours et qui renatt aujourd'hui. Il va sans dire, ce «qui étaii enseigné là, c'était le spiritualisme, la croyance constante du géni e Immain ; et il ne pouvait en être autrement, car qui dit enseignement dit tradition, et celle-là était assez grande pour qu'on en fit part aux jeunes générations, dussent-elles plus tard s'en dégager, pour -commencer une humanité nouvelle. D'ailleurs, on ne se bornait pas à donner aux jeunes gens une piiilosophie, ou leur donnait l'esprit philosophique, c'est-à-dire l'habitude de se rendre compte : ils recevaient à la fois une doctrine et le moyen de la juger. On ne saurait donc trop l econnattre les mérites de cet enseignement; pour mon compte, je m'honi»^ de l'avoir servi, etn'eussé-je fait que cela, j'aurais la conscience que ma vie n*a pas été perdue; mais, aussi grands que soient ses mérites, il est ce qu'il est. Le propre de tout enseignement est rafïïruiation ; il n'est pas maître d'ignorer et de douter, il tourne de lui-même en catéchisme; ajoutez que, s'il est dogmatique sur les questions qu'il pose, il ne les pose pas toutes et écarte celles qui agitent trop vivement l'esprit. Si donc rensoignonient philosophique des collèges paraissait hors des collèges, il risquerait de rappeler son origine, d'affirmer trop au delà de ce qui est sûr, et de ne pas aborder les questions périlleuses, celles qui tentent le plus la curioN sité ; par son silence sur certains points et sa décision sur d'autres, il devrait déplaire à cette foule d'aïues
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-iKjuiètes, qui soulèvent tous les problèmes, les plus hauts de préférence, et ne se contenteat parfaitement sur rien. La philosophie hardie que nous voyons pa-* raître depuis quelques années est venue par réaction. Je la crois souvent fausse comme doctrine, mais, à un moment donné, elle a sa valeur : elle rend à la pensée toute son étendue, elle ramène dans la philosoi)liie la curiosité et le doute, deux choses humaines; elle ellVaie, elle irrite une partie du public ; elle intéresse le reste par la nouveauté, par Taudace, par le talent, paf Tattrait des brillantes entrepiises et de la vie en plein air. M. Cousin a été plus hardi que les uns et plus réservé que les autres. Il a pratiqué la recherche scientifique avec une rare pénétration : ainsi, le jour où il a introduit dans la philosophie ridée de Leibnitz qui fait de Tétre une force, il y a introduit le germe de développements incalculables et un principe qui la renouvelle entièrement; mais, pour le plus beau système, il ne consentirait pas à compromettre la philosophie éternelle qui subsiste dans rhumanité. Aussi, quand il présente l'histoire de la philosophie, il est préoccupé de montrer la tradition de celle-là; nous craignons même qu'il ne se soit trop complu à la montrer, et qu'il n'ait trop laissé dans l'ombie la partie héroïque, les audaces, les fantaisies et les chimères.
Nous avons une dernière remarque à présenter sur le livre qui nous occupe. M. Cousin entend par philosophie la libre réflexion appliquée à T étude de l'homme, de sa nature, de son origine et de sa desti<* née, et il la distingue ainsi de la religion, qui procède par inspiration et par autorité. Cette définition se conçoit : il y a en eitiet une science qui est cela, et
qu'un philosophe solitaire, sans société et sans livres,
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peut faire, pourvu qu U s'observe suflisamuieut luimême. Toutefois, à côié de cette science, il y en a
une auuc que nous voyons rapidement se développer. Au lieu d'étudier Fbomme dans un homme, on l'étudié dans l'histoire, on replace Tesprit humain dans l'espace et dans le temps, on le regarde se mouvoir et vivre, produire, détruire, renouveler, comme fait la nature , ou par changements insensibles ou par grandes créations; on connaît ainsi les ])iiissances qui sont en lui et le caractère particulier que leui' impriment les pays et les siècles où elles agissent Dans l'histoire ainsi entendue, il est impossible de négliger les religions, car il ny> a pas de fait plus considérable et où éclate davantage le génie des âges et des peuples ; il est impossible aussi de négliger les systèmes philosoj>hiques, les langues, les formes politiques, s()( iales et artistiques, qui sont comme des moules où l'espi it humain a laissé son empreinte. L'iiistoire de la philosophie, telle qu'elle était autrefois comprise et qu'elle est exécutée ici, devient ainsi une partie, partie indispensable, d'une plus vaste histoire, celle qu'on ai)pellcra, si on \eut, la critique, qui coumience à se dessiner chez nous et ne sera pas l'œuvre d'un jour.
J'ai examiné le livre de M. Cousin avec une entière liberté ; il sait d'ailleurs de quel sentiment de resj)ect et d'aifection particulière elle est accompagnée. Pour tout le monde, ce livre sera un nouveau service rendu à la science historique et au spiritualisme, que M. Cousin s'est comjue approprié par la belle et longue défense qu'il en a faite. Ne craignons pas de le dire hautement, ce spiritualisme est autre chose qu uu dogmatisme ollicicl; il est la philosophie française, celle où Voltaire et Kousseau eux-mêmes se