M. VICTOR COUSIN
bien que la fécondité de l'esprit humain n*est pas
épuisée; mais, grâce à rérudition actuelle, on ne sera plus exposé à prendi*e pour de T originalité la répétition ignorante d*opinions vieilles comme le monde.
Il a plu à Fauteur de conserver à son livre la forme de leçons qu'il avait d* abord. Nous ne nous chargeons pas de certifier que lé jeune professeur de 1829 ait su tout ce que sait le lédactuui de 1801^, ni (|u'il n'y ait aucune nuance eutie les pensées et les expressions dealers et les pensées et les expressions d'aujourd'hui ; en y regardant d'un peu près, on reconnatti^ait les différentes couches dont rouvra<?e est composé et les dilïérentes époques de formation ; mais le public prend peu de souci de cette identité des textes; ce qu il demande, c'est une bonne histoire de la philosophie, qui soit au courant des connaissances actuelles, et il ne se fâche pas qu'elle réponde aussi à des préoccupations actuelles : cela signifie simpleîMCiit qu'elle a été faite puiu lui. M, Coussin pourra donc, s'il le veut, se metti*e là-dessus à son aise. Ainsi il n'avait pas appris encore en 1829 tout ce qu'il a appris depuis sur la scolastique ; il n'avait pas fait encore la préface du grand ouvrage d' Abélard, où les querelles du temps sont si admirablement éclaircies, et on lui pardonnerait sans peine d'en re- .produire ici les passages principaux; quelques légers anachronismes de ce genre rendront grand service au lecteur.
Nous retrouvons ici l'ancienne classification des
systèmes en quatre classes : sensualisme , icKîalisme, scepticisme et mysticisme. On se délie, en général, de ce qui est simple» et pourtant il nous semble diffidle qu'il y ait un système qui ne rentre pas par
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quelque côté dans cette classification. En effet, on croit ou on ne croit pas à la raison. Si oh y croit, on penche à faire la part du corps plus grande, ou plus grande la part de Tâme ; si on n'y croit pas, ou on ne croit pas à autre chose, ou on croit à quelque chose de supérieur. Bien entendu, ces systèmes ne se rencontrent pas partout nettement tranchés, à l'état pur et violent, mais ils se tempèrent en bien des degrés et se combinent en bien des proportions différentes. Il en est ici comme des corps élémentsûres de la nature : ils sont presque toujours mêlés; mais dans tous ces mélanges, en défnntive, il n'y a qu'eux.
Un mérite de cette classification est de mettre tout d'abord une grande clarté dans l'histoire de la philosophie, où on est si aisément perdu. Une fois ces quatre catégories établies, il reste à déterminer à laquelle telle ou telle doctrine appartient. Pour prononcer équitablemeut là-dessus, M. Cousin observe des règles prudentes que, par malheur, on n'observe pas tonjonrs. La première est de n'interroger les philosophes d'une époque que sur les questions qui sont nées alors. U n'y a pas seulement, dans l'histoire des systèmes, des solutions nouvelles à d'anciennes questions, il y a aussi des questions nouvelles qui naissent, auxquelles on ne songeait pas auparavant, et qui peut-être disparaîtront après. J'en citerai une, qui est née environ de nos jours. En analysant la raison humaine, Kant y rencontre de certaines notions, sur la portée desquelles il s'interroge : pai* exemple, les notions de Dieu, de l'ânie, de la liberté; il se demande si ces notions n'ont d'existence que dans l'esprit, dans le sujet qui les aperçoit, ou si elles répondent à quelque chose de i-éel, en dehors de l'esprit, à un objet. Voilà, comme ou voit, une question nou-
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velle, et si on n'y songe pas, on ne comprend rien à la philosophie allemande, qui, depuis Kant, s'obstine
à la poser au début de toutes les recherches. On aurait donc tort de la négliger dans F étude de cette philosophie, mais on aurait aussi gi and tort de la poser à tous les philosophes qui ne Tont pas soupçonnée. Autant vaudrait examinei* Homère sur la théologie du moyen âge*ou sur notre catéchisme politique et Im demander ce qu'il pense de la maxime : « Le roi règne et ne gouverne pas. » C*e3t une faute de ce genre qu'a faite Tennemann; aussi on verra vite IsL différence qu'il y a entre son Manuel^ traduit autrefois • par M, Cousin, et V histoire générale de la Philosophie^ que M. Cousin nous donne aujourd'hui pour son propre compte.
La seconde règle est d'interroger les philosophes sur la question qui est la principale de leur temps et de les classer par la réponse qu'ils y font. Parmi les questions que la philosophie d*une époque est capable d'entendre, toutes n'ont pas la même importance : à un moment, les unes s'el¢, les autres passent au premier rang, ainsi qu'il arrive dans les affaires politiques ; et si on veut connaîti'e le vrai ca- . ractère d'une philosophie, il est à propos de ne pas l'interroger sur les points qui sont alors secondaires, mais sur les points ou sur le point qui est alors principal, sur la questioii qui est alors, comme on dit ail-leurs, à Tordre du jour. A l'époque de Descartes, comme le remarque M. Cousin, c'était la question de la certitude ; au moyen âge, c'était celle des univeisaux ; au dix-huitième siècle, celle de l'origine des idées.
En observant ces règles, que M. Cousin recommande et qu'il s'attache à suivre, on est assuré de
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SIS HISTOIRE GëNBUALE DE LA PHILOSOPHIE.
déterminer justement le caractère réel des doctrines et de ne point les classer à faux. '
Nous devons avertir les lecteui*s que, s'ils ouvrent ce livre, ils v rencontreront Féclectisme. Comme cé mot a la vertu de faire à beaucoup de persounes un effet extraordinaire, il nous paraît ut'de de raaieaei* ce terrible éclectisme à ses véritables proportions. Parlons-en simplement. Si on disait : « Il est dange- » reux de s'obstiner à ne considérer qu'une seule » chose, parce que, à force de la voir, on finit par ne » plus voir qu elle, » on donnerait un conseil utile ; si on ajoutait : « Le monde, et surtout le muude , i des philosophes, est plein d'esprits qui ont fait cela; » chacun d'eux a donc raison de voir ce qu'il voit et » a tort de ne pas voir ce que voient les autres ; par » conséquent, il faut juger les querelles philosophi- » ques avec discernement et équité, avec une raison » plus larpre que les systèmes, en choisissant dans » tous ce qu'ils ont de vrai, » on donnerait à la critique historique une excellente inspiration, et ce choix intelligent pourrait s'appeler Téclectisme. En ces termes non plus, il n'est pas probable qu'il suscitât beaucoup d'opposition ; mais si on mettait dans ces idées plus de rigueur, en les enfermant dans des formules, si on disait : « Les systèmes sont vrais parce qu'ils affirment, faux par ce qu'Us nient, et tous les Systèmes possibles sont inventés, n on éveillerait la conii adiction. Klle n'a pas manqué en elfet. Un parti avancé de la philosophie protestait vivement : u Qui )j vous assure que tous les systèmes sont inventés ; » que l'esprit humain est devenu stérile? Puis, en » nous invitant à chercher la \ érité dans les systèmes, » eu lieu de la chercher en nous-mêmes, vous honorez » Thistoire de la phOosophie, mais vous supprhnez
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» la philosophie. » A leur tour, les adversaires de la
philosophie protestaient avec vigueur et a\ ec ensemble. Par une interprétation légèrement détouiiiée, ils supposaient que, au lieu de choisir toutes les vérités des systèmes, on en choisissait toutes les erreurs, et qu'on faisait de la philosopliie nouvelle une collection de tous les monstres de la création. On se rappelle que le monstre à effet, en ce temps-là, était le panthéisme. '
Nous dirons tout à l'Iiorire un mot sur ces assertions des adversaires de la philosophie ; quant à ses amis, tous leurs scrupules, fussent-ils injustes, nousparaissent respectables, et, à Tégard d'un certain éclectisme, ils nous paraissent justifiés. L'éclectisme est bon quand on le prend largemei^t. 11 n'est pas difficile d'admettre que toutes les grandes idées, tous les grands sentiments dont riiunianité vit, que toutes les grandes puissances dont elle est pourvue se sont montrées : ainsi, Tâme et le corps. Dieu et le monde, la raison et la foi, la croyance et le doute, la logique et l'expéfience, le plaisir et le devoir, l'idéal et le réel, l'oi'dre et la liberté; il n'est pas diihcile d'admettre non plus qu'une sage philosophie ne doit refuser une place à aucun de ces éléments, qu'elle doit, comme le dit M. Cousin ici uiruie, u tout comprendre pour tout employer ; i> mais si un éclectisme malavisé venait à soutenir qu'il n'est plus possible d'avoir une idcc neuve, que les systèmes philosopliiques , les formes politiques, sociales, artistiques, sont épuisées, et que tout ce qu'on peut faire est de les mélanger, cet éclectisme, dis-je, ne serait-il pas pour blesser et paralvser les es])rits qui ont de l'initiative et pour encourager les génies médiocres qui, mcapables de créer, combinent plus ou moins adroitement les créa*
Digitizod by C<.jv.' .ic
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tionsdes autres dans leurs compositions hybrides?
La philosophie, la première, ne serait-elle pas atteinte dans sa source, la flamme de l'esprit éteinte, la recherche ardente et la réflexion personnelle remplacées par une sorte de mécanisme? Si quelques personnes ont pris T éclectisme ainsi, M. (^ousin, du moins, ne les y avait pas autorisées. A ses yeux, réclectisme est une méthode purement historique; c'est entre des systèmes nombreux et des systèmes grands et différents qu'on peut porter une critique à la fois profonde et bienveillante, qui seule peut nous y faire discerner et choisir ce que chacun d'eux a de vrai; mais à la condition qu une toute autre méthode nous ait appris ce qui est le vrai. L'éclectisme est la lumière de l'histoire, mais la philosophie repose sur une analyse exacte de la conscience. L'éclectisme n'est pas un instrument que tout le monde puisse manier : JI suppose de vastes connaissances historiques, qui ne s'acquièrent pas en un jour. C'était donc, à tous les égards, une étrange idée de soutenir qu'on en avait voulu faire une méthode universelle, à Tusage des collèges. •
J'ai eu l'honneur de vivre près de M. Cousin pendant plusieurs années,'et d'être toujours admis près de lui; j'ai enseigné la pliilosophie quand il dirigeait cet enseignement; j ai reçu, en partant pour occuper ma chaire, ses instmctions, et j'ai été témoin des instructions qu'il donnait à un grand nombre d'autres qui partaient comme moi ; je puis assurer que je ne l'ai pas entendu parler d'éclectisme une seule fois; * mais avec quelle vivacité il nous recommandait le spiritualisme, en nous bornant aux vérités essentielles qui se retrouvent les mêmes dans le christianisme et dans la philosophie, et que le panthéisme détruit !
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(Vêtait précisément pendant ce temps-là qu on repré- .
sentait M. Cousin comme le pontife de réclectisme et du panthéisme, et les professeurs de rUniversité comme de jeunes fanatiques que le maître envoyait prêcher sa doctrine aux quatre vents. Tant est grande la justice des partis ! Je ne parierais pas que maintenant encore il n*y ait qucdques honnêtes personnes qui croient de bonne foi que M. Cousin est panthéiste, parce qu'il a écrit jadis, dans sa jeunesse, au retour d'Allemagne, une phrase brillante, une phrase à effet, où Ton pouvait voir une foule de choses et le panthéisme avec le reste. Car que prouve contre une phrase qu'ils ont lue un enseignement d'un demisiècle qu'ils n'ont pas lu? Vraiment, ils ont bien choisi leur panthéiste, Fesprit le plus actif, le plus vivaiil que Ton ait vu ! Il est bien disposé à se regarder comme une apparence, comme un mode de l'infinit^et je leur conseille d'aller lui dire qu'il n'existe pas.
La doctrine constante de M. Cousin est celle que nous venons de nommer : le spiiitualisme, appuyé sur le témoignage de la conscience, la nécessité de la pratique et l'expérience de la vie. Sur la conscience d'abord. Je puis nier l'existence des autres, non la mienne : ce monde tout entier peut me sembler n'être qu'une figure, un spectacle d'ombres; mais, moi, je sais que j'existe, je sais que je ne suis pas une collection de phénomènes changeants, que je suis une personne réelle, qui pense et qxâ veut, qui jouit et qui souffre, qui aime et qui hait, qui craint et qui désire , qui dort et qui éveille, une force qui préexiste à ses actes, les produit et subsiste après; en un mot, j'ai conscience de moi-même.
Je puis aussi niei la liberté des autres, chercher les
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causes de leurs voloiitf'.s et les trouver dans des causes fatales, seaiblables à celles qui font tomber la pierre ou tourner les astres; F univers alors me fait reflet d'un immense mécanisme où il n'y a que des rouages, des ressorts et des poids ; mais nier sérieusement ma propre lii>erté, lorsque je me sens mattre de prendre un parti ou de ne pas le prendre, de commencer line action, de la suspendre ou de la continuer, cela est impossible.
Et je puis aussi nier la distinction du bien et du mal dans le monde, rapporter toute la conduite des
hoiniiies h Finteivl bien ou ïiial entendu ; mais quand j'ai à me rés<)udrc, je ne puis nier le respect que le bien m'inspire, et, Faction faite, je ne puis me nier à moi-même mon contentement ou mes remords. Assurément, le devoir existe, et, suivant que je m'y attache ou non, je sens que je m'élève ou que je m'abaisse ; il y a dans Thomme un indomptable instinct du bien. Pour pouv on s'estimer lui-même, pour pouvoir être estimé des autres, quelquefois d'un seul, il sacrifie ses plus chers plaisirs. 'Ceux qui font ces sacrifices sont tristes ; ils seraient encore plus tristes s*^h ne les fiiisai(Mit pas. Nons aimons tellement le bien, que, si nous étions maîtres, nous voudrions lui donner le monde; nos discours, nos contestations roulent presque uniquement sur le juste et Vinjuste, et dans les guerres, l'ennemi oppose la justice à son ennemi, comme il tâche de lui metti*e le soleil dans les yeux.
La nécessité de l'action appuie à son tour le spiritualisme. La spéculation a ses incertitudes iniinies : on voit, puis tout à coup on ne voit plus; on passe le matin par-dessus des difficultés, qui, le soir, se dressent insurmontables ; les mêmes mots paraissent