‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 17 sur 50 · DE LA. SPONTANÉITÉ · texte numérisé non relu

DE LA. SPONTANÉITÉ

naître son origine, de ne pas se la représenter jaillissant du sein des angoisses du cœur humain, et plus préoccupée de satisfaire à des désirs de l'âme que de répondre à des questions de l'esprit.

Ces temps sont éloignés de nous, mais les questions que la philosophie agite n'ont pas changé de nature. L'angoisse ne paraît plus, mais l'homme est toujours au centre des questions qu'il remue; il est lui-même la première de ces questions; toutes les autres se ramènent à celle dont il est l'objet. Non- seulement cela est, quoi qu'il en dise, mais, quoi qu'il en dise, il le sent. Il sent que ce qui définit ses rapports détermine ses devoirs et son avenir. Il n'attend pas, pour le savoir, d'être arrivé au terme de ses déductions. Dès le premier pas il est orienté, bien ou mal. La philosophie est implicitement de la morale, et tout système sur l'univers est un système sur la vie.

Ce système sur l'univers a-t-il été donné par la spéculation pure? En d'autres termes, la spéculation qui l'a produit a-t-elle pu rester indépendante des préoccupations morales du philosophe? Nous en douterons après avoir arrêté nos regards sur la nature même des matières philosophiques.

Les autres sciences prennent leur objet hors de nous, soit dans la nature physique, qui n'excite en nous ni sympathie ni antipathie, et nous laisse en pleine possession de notre indifférence, soit dans le monde des êtres moraux, lequel, sans offrir cet

avantage au même degré, ne nous touche du moins qu'indirectement et occasionellement. La volonté est tenue à l'écart, ou du moins l'objet scientifique ne l'attire pas forcément dans son cercle. Les faits se présentent à notre intelligence dans leur pureté objective, non enveloppés d'avance du nuage de nos passions. Les erreurs sont possibles, mais il y a une cause d'erreur de moins; toujours est-il que l'erreur est moins prochaine, moins imminente. Un point fixe nous est donné, une assiette ferme est fournie à nos opérations intellectuelles. Le degré de certitude de nos connaissances est d'autant plus grand que leur objet, dans un sens, est plus éloigné de nous, nous est plus étranger; et le comble de l'évidence a lieu dans la sphère des faits purement rationnels, je veux dire de ceux dont la raison a fourni jusqu'à l'étoffe. En est-il de même des idées de la philosophie, j'entends de la philosophie positive, de la philosophie à constructions ? Où prendre leur point de départ ailleurs que dans le moi? Et qu'est-ce que le moi pur, le moi abstrait? On admet en géométrie la ligne sans largeur : peut-on admettre le moi sans qualités, sans vie? Un tel iiioi existe-t-il ailleurs que dans la tète des philosophes qui l'ont rêvé? et ce qu'on en tire, ce qu'on en conclut est-il vrai autrementque par hypothèse? et ce qu'on élève sur cette base peut-il être autre chose qu'un édifice aérien, un espace dans l'espace, une mer dans l'Océan? Si Ton accorde au moi phi-

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losophique ce que nous venons de lui refuser, a-t-on une base ferme, immuable, identique à elle-même? Ce moi concret n'arrivera-t-il pas avec une partie de ce que la vie lui a donné, avec des intérêts, avec des passions, avec l'habitude, qu'il faut bien compter parmi les passions, avec le préjugé, qui est une habitude, en un mot avec tout un état moral qui peut nuire à l'impartialité des recherches et à l'authenticité des résultats? Et qui peut douterque ce /Tzoi-là ne soit présent et agissant au début de la recherche philosophique? toute recherche de cet ordre commence forcément par unepétition de principe; chacune a marqué son butdansson début; chacune, en se mettant en route, a su où elle arriverait; il n'y a, dansle monde philosophique, point de véritable voyage de découverte; le plus sincère a une préoccupation; et voici du moinsce qu'on ne peut contester; chacun a des affections, une vie morale, avant d'avoir une philosophie en forme; ces affections, cette vie, c'est le mo/dans toute son énergie; ce ttzo; n'adoptera pas, soyez-en sûr, un système de philosophie par lequel il yeYraiit distinctement ses affections démenties et son être moral contredit; entre le système et le moi l'évidence est prompte à se poser; la croyance philosophique se laisse déterminer par la vie; en est-il de même de la vie réciproquement? J.-J. Rousseau a dit quelque part: «Nos sentiments dépendent de nos idées. » Cela est vrai à sa date; nous le verrons: mais les sentiments n'obéiraient

pas à des idées tout abstraites et en quelque sorte artificielles, si préalablement un senlimentintérieur n'eût commandé cette obéissance. Au reste, que nous dit cette philosophie qui se recommence toujours, (jui ne s'achève jamais, qui ne s'assied nulle part, qui varie avec les siècles, avec les caractères, avec les institutions, sinon qu'au lieu d'être une création de l'intelligence agissant avec une souveraine spontanéité sur les éléments que lui fournil une matière neutre, elle n'est autre chose que la succession variée des évolutions de l'âme, fatiguant sa propre substance à force d'attitudes diverses? en d'autres termes, que l'état moral est la réalité^ dont l'action énergique suscite dans la nuit des mystères métaphysiques, un rêve qui s'appelle philosophie; rêve, je l'avoue, plein de signification et d'importance, et l'un des phénomènes les plus graves que présente la nature humaine?

Dira-t-on que c'est là nier la philosophie? Oui, si c'est la nier que de reconnaître que le point de départ de toute théorie de métaphysique ou d'ontologie est enfoncé dans d'impénétrables ténèbres; qu'à l'endroit de ces ténèbres et à la place du nœud qu'elles recouvrent, nous mettons forcément notre moi; et que toute philosophie est subjective à prendre ce mot dans sa plus vaste signification. Si nous nions la philosophie, l'éclectisme, tout en se piquant d'être une philosophie , l'a niée avant nous ; c'est bien à cette valeur négative que le réduisent ^

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