‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 22 sur 50 · IV' ESSAI · texte numérisé non relu

IV' ESSAI

d'un cniTEBIlIM DU BON MORAL.

Sommes-nous en possession d'un sur critérium du bon moral , j'entends du bon moral réalisé et se produisant dans des faits?

Cette question pourra sembler oiseuse au grand nombre. Les personnes qui ont observé et réfléchi jugeront peut-être qu'elle vaut la peine d'être traitée.

Qu'une certaine notion de la loi morale existe encore parmi les hommes; que certains principes qui n'ont pu naître ni de l'éducation , ni du commerce social, se retrouvent natifs, individuels et néanmoins identiques, dans la consciencede chaque homme; que la fidélité à la conviction intérieure, Jesacrifice du moi au non-moi apparaissent dans tous les temps, et à travers les applications les plus bizarres, comme le type indélébile de la beauté morale ; que ces idées , dans tous les temps , obtiennent des hommages unanimes , abstraitement du moins , c'est-à-dire séparés de toute apparition historique, c'est ce que nous ne songeons point à nier ; mais si cette concession, que nous faisons sans effort, on prétendait l'étendre, si l'on disait que l'amour pu-

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blic, la haine générale recommandent toujours, avec autorité, avec sûreté, un caractère à notre haine ou à notre amour , nous opposerions à cet te assertion des faits trop avérés et des inductions trop légitimes. A. la représentation d'un ouvrage dramatique, à la lecture de l'histoire ou d'une fiction idéale , rien n'émeut plus vivement notre sympathie que le caractère d'un homme résistant seul, avec sa conviction individuelle, à l'erreur de tous, avec sa conscience individuelle à la perversité de tous. Cette sympathie, sans doute, est un triomphe du sentiment moral, et il est permis d'enconclure que, jusqu'à uncertain point, nous savons reconnaître ethonorer le vrai moral vu à distance. Mais, en même temps, comme ces faits, qui nous touchent si vivement et à si bon droit, se sont très souvent répétés , comme chaque époque les reproduit , comme l'histoire en est toute pavée , il est aussi permis d'en conclure que l'amour et la haine du public se sont souvent égarés. Allons plus loin. La position de proscrit où ce noble caractère fut placé par les contemporains, cette position, la perdrait -il vis-à-vis de nous? Quant à présent, sa perfection ne nous menace pas, ne compromet aucun de nos intérêts. Qu'est-ce qui nous empêcherait de l'admirer? cette admiration ne nous coûte rien. Mais , transporté au milieu de nous, cet homme rencontrerait-il moins d'opposition de notre part que de la part des gens de son siècle ? La question n'est pas de savoir si nous sommes en état,

jusqu'à un certain point, d'apprécier et d'admirer la vertu morte ; la question est de savoir si nous sommes bons juges de la vertu vivante, et si par làméme notre amouret notre hainesout un juste signalement de la qualité des personnes et des choses. Des faits de cette nature prouvent assez que notre jugement est sujet à être corrompu , parce qu'involontairement, dans notre appréciation des caractères, nous faisons siéger à côté du sentiment moral un autre juge bien moins compétent, qui est l'intérêt. C'est l'intérêt sous ses nombreuses formes qui nous explique tantôt l'opposition, tantôt la faveur, que certains caractères ont rencontrée. C'est lui qui donne naissance dans l'âme à un amour, à une haine qui, bien qu'ils ne soient qu'une répercussion de l'égoïsme diversement affecté , se mêlent pour ne plus faire qu'un, avec une haine et un amour d'une espèce plus noble, la haine du mal moral et l'amour du bien moral. Et comme, par une sage mesure de la Providence, le bien moral présente fort souvent nneconvenance évidente avecTintérét de tous, ainsi que le mal moral une opposition évidente à l'inlérêtde tous, il n'est pas étonnant qu'un amour se confonde avec un autre amour, unehaine avec une autre haine, si bien qu'il deviennedifficile d'assigner les parts respectives de chaque amour et de chaque haine dansla disposition de lame. Il faudra bien convenir que l'intérêt nous aide à haïr et à aimer outre mesure, je ne dis pas le bien et le mal, à qui Ton doit

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des sentiments sans mesure, mais tel ou tel caractère ([ui, vu loin du fauxjourde notre intérêt, obtiendrait de nous une appréciation beaucoup moins exagérée. On voudrait croire que le jugement du public réforme celui des individus. Mais le public, homme à sa manière, a son intérêt, son égoïsme, ses passions, comme les individus. Ses erreurs ont seulement un caractère plus grossier, plus impérieux; son aveuglement est plus incurable ; on en appelle à lui , il n'en appelle à personne. A l'abri de certaines erreurs, il en a qui lui sont propres; il les impose même aux individus , qui bien souvent ne tiennent leurs erreurs que de lui. Tel homme qui, comme individu, fait preuve d'un sens exquis et d'une admirable candeur, laisse, sur de certaines questions d'un intérêt collectif, son jugement s'empoisonner dans l'opinion publique; il hait ou aime, estime ou méprise sons l'inspiration des passions populaires; il devient peuple avec le peuple; et, personnellement sage, il estnationalement sot. Vous avez cru que le demi-jour, le jour en quelque sorte avare de la vie privée, n'éclairant que quelques points de votre existence, vous exposait à des jugements injustes , que préviendrait une plus pleine lumière. Essayez donc de vivre dans des murs de cristal, et comptez que, plus vous agirez en public, moins vous serez connu. La publicité est une lumière éclatante, mais fausse, qui n'est pas plus favorable au jugement des acteurs qu'à la candeur des personnages. — .le con-

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dus que le public, dans les questions dont il s'agit, ayant besoin d'un critérium^ ne saurait nous en servir.

Jusqu'ici nous avons considéré l'amour et la haine s'attachant à des caractères individuels , à des personnalités, et provoqués par des réalités, par des faits historiques. Mais , en prétendant que, dans celte sphère, le sentiment public est fort sujet à s'égarer , nous n'avons pas accordé qu'il soit juge plus infaillible du bien et du mal abstraits. C'est le contraire qui est vraisemblable. En effet, dans les cas précédemment cités, c'était bien, en dernière analyse, à un principe abstrait que s'adressaient la haine et l'amour. Ce que nous aimions dans certains caractères vertueux, c'était leur convenance avec notre intérêt; ce qui, dans certains caractères, également quoique différemment vertueux, provoquait notre haine, c'était un principe hostile à notre égoïsme. Il ne faut pas croire que nous soyons assez bornés pour ne voir la portée d'un principe que lorsqu'il sera fait chair, réalisé et personnifié dans un caractère; après l'avoir aimé ou haï dans celte apparition individuelle, je m'assure que nous saurons très bien l'en détacher pour l'aimer ou le haïr en lui-même. Et c'est ce qui arrive en effet; car l'intérêt, l'égoïsme, ou la chair, comme on voudra, est parvenue à corrompre notre jugement, non-seulement dans tel ou tel cas duuiié, mais en principe même; et l'on peut dire, d'une manière générale ,

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