‹ Essais de philosophie morale et de morale religieuseChapitre 23 sur 50 · JO L) UN CRITERIUM · texte numérisé non relu

JO L) UN CRITERIUM

que la sûreté de notre tact moral a souffert les plus graves atteintes.

La fermeté, la précision, la conséquence ont disparu de nos vues morales. Tandis que quelques-uns, poursuivis encore par un vague idéal de perfection, admirent la haute vertu, mais à distance (de près elle les sui^iombe comme un rocher à pic, tout prêt à les écraser), d'autres ne la conçoivent et ne l'admettent dans le monde que soigneusement limée, rognée, usée et de faible aloi; c'est moins aux vertus acquises qu'aux qualités naturelles que leur hommage s'adresse, et, parmi celles-ci encore, à quelques-unes moins fortes, moins décidément morales. Souvent même on se contente d'une apparence, d'une ressemblance lointaine; et les louanges du monde vont à une sorte de bonté molle et fiaible, qui est peut-être plus voisine de la méchanceté que de la vraie bonté. Cette mauvaise copie a un succès plus assuré que l'original.

H y a des êtres qu'on aime précisément parce qu'ils ne sont pas bons. Il est vrai que, dans ce cas, pour se justifier de les aimer on les appelle bons ; car nul n'aime expressément le mal. Mais ce qu'on appelle bonté chez eux est bien près de la méchanceté.

Il est des naturels négatifs, des caractères désossés, dont la bonté consiste à ménager tout le monde pour être ménagés, à n'avoir aucune conviction de peur de heurter contre une conviction contraire, à

ne jamais s'entremettre pour la justice, de peur de recevoir, comme dit M. Jourdain, « quelque coup «qui ferait mal,» à «laisser,» selon le conseil d'un des héros de Rabelais, « le monde aller comme il « veut alier, à faire son devoir tellement quelle- « ment, et à dire toujours du bien de M. le prieur.» Quand de tels caractères sont assaisonnés d'un peu de sensibilité naturelle, de ce désintéressement qui tient à l'indolence, enfin de quelque grâce ou de quelque talent de l'esprit, on a un homme qui s'appelle La Fontaine, et (jue toutes les générations appellent, avec un attendrissement moutonnier, le bon La Fontaine. Il est vrai que ce bon La Fontaine était un sale débauché, qu'il traita fort mal une femme de mérite, qu'il abandonnas des étrangers le soin de ses enfants, qu'il passa de longues

années sans les voir et sans s'informer d'eux

N'importe: c'est toujours le bon La Fontaine; on n'en démordra pas. Non point qu'on aime en lui précisément répouxetlepèreinfidèle;mais sa bonté négative, son inoffensivité contrebalancent tout; on lui passe tout, parce qu'il a été bon homme, sans songer que cette bonhomie est pleine d'égoisme, et que les vices de La Fontaine sont proches parents de l'espèce de bonté qu'on admire en lui. De tels exemples prouvent sans doute que, dans l'état actuel de l'homme, il y a un point où le bien et le mal moral se confondent l'un dans l'autre à sa vue troublée, il en est du goût moral comme du

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goût littéraire, qui, à de certaines époques, s'éprend pour de fausses beautés et devient insensible aux véritables. Les premières toutefois sont l'imitation des dernières. Le mensonge ne nous plaît que par un air de vérité; il ne peut nous séduire que par la portion de vérité qu'il renferme. Etrange état de notre âmeî nous ne pouvons supporter ni toute la vérité ni tout le mensonge. Il nous faut un peu de l'un pour faire passer l'autre. En morale, de même qu'en littérature, nous nous enchantons de certaines qualités qui ne peuvent nous charmer que par une parenté lointaine avec le bon moral, mais qui nous déplairaient si la parenté était trop proche. Nous avons un goût naturel pour le faux, mais nous avons naturellement besoin de croire que le faux est le vrai, â cela, trop souvent, se réduit l'hommage qu'obtient de nous le bon moral.

En attribuant aux invasions de l'égoïsme l'altération progressive et profonde du type intérieur d'après lequel doivent se juger tout caractère et tout acte moral, nous avons énoncé un fait dont la preuve est entre les mains de tout le monde, savoir l'action lente et sourde des passions sur les convictions morales : action très concevable, puisque, dans ce cas, la passion ne s'attaque pas directement à Vidée, mais au sentiment qui sert de base à l'idée. Une passion quelconque n'aurait point de prise sur une notion de l'esprit, si d'abord elle ne minait le sentiment sur lequel repose la notion. Le senti-

nient sapé, la notion chancelle et s'écroule. Il ne peut y avoir de lutte qu'entre les pareils, entre un sentiment et un sentiment, entre l'égoisme et l'affection. Limée par son dangereux voisin, l'affection s'exténue et s'affaiblit, et la théorie se trouble et s'altère dans la même proportion; et ainsi s'efface peu à peu, comme nous l'avons dit, ce type que l'Eternel avait empreint au fond de notre conscience. Ainsi se confond et se fausse la règle de nos jugements moraux.

Y a-t-il des moyens de restauration concevables? Je veux dire : la raison nous indique-t-elle par quelles voies nous pouvons êtFC remis en possession de cette règle de jugement dont nous avons à déplorer la perte? C'est ce que nous examinerons dans la seconde partie de cet Essai.

S'il est vrai, comme on n'en peut douter, que les traits du type que nous portons dans l'àme se soient altérés, et que cette altération soit due à l'action de l'égoisme, la restauration de notre jugement moral n'est possible qu'à deux conditions : il faut que le type, dans son intégrité, soit remis devant nos yeux; il faut qu'il soit préservé de nouvelles altérations, et il ne peut l'être que par l'éloignement du principe qui avait produit ces altéiations.

Peut-être, en y pensant, trouvera-t-on que !a pre-

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mière condition dépend de l'accomplissement de la seconde; que celle-ci renferme tout; que, l'égoisme remplacé dans l'âme par l'amour, en d'autres termes, le sentiment moral restauré, toutes les ombres étendues sur nos notions morales se dissiperont d'elles-mêmes; car, ainsi que nous l'avons établi, toute erreur en doctrine morale a pour principe une altération du sentiment moral. Les deux conditions énoncées se réuniraient donc en une seule.

Toutefois, il nepeut être sans intérêt de rechercher quel effet produirait sur l'esprit de l'homme la production instantanée de ce type qu'il a perdu, et dont il cherche en vain à rassembler les éléments dans l'unité d'un tout organique et parfaitement continu.

Seulement, vous, homme, affligé de la même infirmité morale que tout le reste des hommes, ce n'est pas vous qui produirez à leurs regards cet idéal, et quand, par impossible, vous le leur auriez dépeint trait pour trait,ce ne seraitencore qu'une peinture et non une réalité, unesupposilion etnon un exemple. La résurrection de ce modèle ne vous appartient pas.

îVlais que la présence d'un modèle si glorieux produirait, du moins sur notre esprit, un autre effet que tous vos discours! Comment pourraient-ils résister à l'apparition de la vérité tout entière, ceux qui en ont déjà les commencements, les premières données, ceux qui verraient par elle combler toutes les lacunes, Her tous les fragments épars, compléter

tous les contours interrompus, déternainer les lignes errantes et vagues, qui conservent dans notre âme^ comme des ruines sur le sol, le plan de notre moralité primitive ! Il est vrai que bien des hommes prennent ces débris imposants pour un palais, cette lueur douteuse pour la lumière. Il en est d'eux comme de ces hommes qui , nés et élevés dans une caverne absolument ténébreuse, en sortiraient par une nuit que la lune éclaire. Celte nuit , pour eux, c'est le jour; cette lune, c'est le soleil; comment leur persuaderez-vous qu'il y a un autre jour et un autre soleil? Sont-ils en état de concevoir et par conséquent de désirer une clarté plus vive, une plus brillante lumière? Ne perdez pas votre temps à les raisonner là-dessus; laissez s'écouler la nuit; laissez paraître l'aurore ; laissez poindre le soleil. Avec quelle rapidité, avec quelle force irrésistible ils vont être désabusés ! et qu'il leur sera impossible désormais de confondre un pâle reflet avec la source même de la lumière, et la splendeur du jour avec la timide clarté des nuits !

C'est ainsi et non autrement que se dissipe l'erreur en matière de morale. Que la vertu dans sa perfection, que la sainteté se montre; que ses traits se dessinent dans une réalité vivante; que son caractère se prononce dans un caractère d'homme, mais entier, mais conséquent , mais pur, mais sans mélange; que toutes ses parties, ses développements se groupent autour d'un principe générateur d'où

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l'on voie neltemenl sortir et s'épancher tous les canaux; qu'on la voie, au point même de sa source, jaillissant du rocher bien au-dessus de ces pentes où, recevant contre son gré le tribut de flots étrangers, elle s'altère , se trouble, et ne présente plus qu'un mélange dans lequel l'eau pure du rocher ne peut plus être discernée. Oui, que la vertu se montre, et l'œil, passant de cette figure céleste à toutes ces figures qu'un moment auparavant il lui jugeait semblables parce qu'il ne la voyait pas, reconnaîtra vivement son erreur, et, s'empreignant pour ainsi dire de cette divine image, la trouvera à jamais entre ses regards et les faibles imitations qui voudraient se faire passer pour elle.

Mais il est clair que ce n'est pas nous qui évoquerons ce type accompli de la vertu, pas plus que tout à l'heure, pour enseigner la lumière à ces pauvres habitants des cavernes, nous n'avons pu évoquer le soleil. Il est venu parce que Dieu l'a envoyé. La vertu viendra de même.

Mais si elle apparaît jamais , verrons-nous soudain les écailles tomber de tous les yeux, et tous les vœuxseporterverselle? Ah! direz-vous, qui d'entre ces malheureux ensevelis vingt ans dans les souterrains, et prenant d'abord l'astre des nuits pour celui des jours, n'a pas, à l'apparition de ce roi du ciel, élevé vers lui un cri d'étonuement, de joie et peut-être d'adoration! Cela n'est pas étonnant; riiOHune physique aime la lumière et la cherche >

mais il est dit quelque part de l'homme moral « qu'il ot hait la lumière;» que «la lumière a lui dans les « ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont point reçue. »

Si donc une fois la vertu, le bon, le beau moral, la sainteté apparaît sur la terre, on ne la reconnaîtra point à ce que les vœux et l'adoration des humains se réuniront autour d'elle. Qui attendra ce signe pour la saluer se montrera incapable de la connaître; et si, pour chacun de ceux qui l'accueillent, le meilleur signe de sa présence n'était pas l'impression victorieuse qu'ils en ont reçue, on la pourrait reconnaître de loin à la haine qu'elle inspire.

La haine générale qu'inspire une apparition morale est tout au moins un indice de sa bonté, parce qu'il est impossible quelabonté pure, la beauté pure, la vérité pure ne soit pas accueillie de cette manière par tous ceux qu'elle ne subjugue pas. Les vertus humaines nous agréent, avons-nous vu, par ce doux tempérament qui réunit autant de vérité morale qu'en exige encore notre conscience émoussée , et autant de fausseté morale qu'en exige notre cœur corrompu. Mais de la vertu parfaite il n'en peut pas être ainsi, attendu qu'en accordant à notre conscience au-delà de ses exigences, elle refuse à notre cœur corrompu l'objet de ses désirs. La vertu parfaite n'a qu'à se montrer pour apprendre à l'homme, par le contraste seul, qu'il est misérablement déchu, pour lui tracer une route qui véritablement serait impraticable s'il devait v marcher sans appui , en

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un mot, pour révolter son orgueil et pour eiïrayer sa paresse. La vertu parfaite ayant nécessairement pour base l'absolutisme, je veux dire le droit absolu de Dieu sui' tout notre être, substitue à notre séduisante liberté toutes les apparences du plus rude esclavage. Qu'ensuite l'amour doive, dans cette route, rendre tout facile et tout agréable , c'est ce qu'on ne va pas imaginer, parce que, pour l'imaginer, d'abord il faudrait aimer.

Un homme paraît au milieu des hommes. Son apparition m'est signalée par de furieuses clameurs. Des plus hautes jusqu'aux plus basses régions de la société, un peuple presque entier est soulevé contre lui. La voix universelle le désigne au supplice. Je m'approche, je m'informe et je raisonne. Est-ce un ambitieux? Non; une multitude a \'oulu en faire son roi, et il a pris la route du désert. Est-ce un agitateur politique? Non; il enseigne à payer fidèlement le tribut, à rendre à César ce qui est à César. Parcourant les différents sujets de haine qui peuvent naître chez un peuple, je rencontre sur mon chemin l'envie. Il est riche peut-être, trop riche peut-être au milieu de tant de misère ? Non ; il n'a pas un lieu où reposer sa tête. Eh bien donc ! il faut qu'il ait commis quelque grand crime, ou porté une atteinte violente à la morale publique? Rien de semblable. Quel qu'il puisse être au fond du cœur, sa conduite est à l'abri de toute accusation, et même de tout soupçon.

Quand j'ai épuisé toutes les suppositions, je me dis : On ne hait pas cet homme pour aucun mal qu'il ait fait, il faut donc qu'on le haïsse pour le bien qu'il a fait. Et comme, en général, la vertu, à l'état de mitigation où nous l'avons réduite, n'excite pas la haine, il faut que la sienne soit d'une qualité supérieure. Et comme elle blesse et irrite tout le monde, il faut qu'elle ait en elle quelque chose que le cœur de l'homme, pris en général, ne peut souffrir. Et comme ce n'est pas pour quelque fait particulier qu'on la hait, mais pour elle-même , pour ce qu'elle est en général, il faut qu'elle soit éclatante de pureté. Et comme ce peuple ne peut attendre le moment où cette vertu sera livrée à la mort et disparaîtra de la terre, il faut qu'elle soit divine. Faites comme vous voudrez, admirateurs de la morale de Jésus-Christ, mais qui ne voulez de lui que la morale; c'est pour sa morale qu'il a été crucifié, c'est sa morale qu'on a attachée à la croix. Non, dites-vous, c'est sa doctrine. Laissons les mots etvoyons les choses. Je voudrais savoir quelle partie des enseignements de Jésus-Christ n'est pas de la morale; je voudrais savoir si la proclamation des droits de Dieu, la nécessité de fléchir sa justice, de chercher son pardon , la reconnaissance que provoque sa miséricorde, l'obligation de vivre pour la reconnaissance, l'imitation de ses voies et de son caractère , le recours à sa grâce et à son Esprit , si tout cela n'est pas delà morale ? tout aussi bien de

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la morale que le système de vos devoirs de fils , d'époux, de père et de citoyen? L'Evangile est de la morale d'un bout à l'autre, et, qui plus est, une seule morale bien liée, bien continue; une seule idée morale se développant par sa propre énergie, et se ramifiant, coulant de son propre poids, dans toutes les pentes que lui préparent le cœur humain et la vie. Essayez de soulever l'un des bouts de la chaîne sans mouvoir et entraîner l'autre. Essayez de couper en deux cette chaîne de diamant. Cela est tellement impossible, tout est tellement lié, tellement un et indissoluble dans le système de l'Evangile, la morale tire tellement sa nature et sa qualité du dogme, ou plutôt une jsartie de la morale de l'autre partie, que j'ose bien vous assurer que cette chose quelconque que vous avez cru emporter de l'Evangile sous le nom de morale n'est point la morale évangélique, mais une morale vulgaire et sans saveur, telle que la raison eût pu vous la donner.

C'est donc bien la vérité morale que les hommes ont crucifiée en la personne de Jésus-Christ. C'est pour la vérité morale qu'il a été haï. N'ayant pas méritéla mort pour le mal, il Fa méritée par la sainteté. La marque que sa doctrine était vraie, c'est qu'il a été mis en croix; car il n'y a que l'excès du vice ou le comble de la vertu qu'on puisse haïiainsi. Et comme en lui la parfaite vertu était naturellement accompagnée delà plus haute lumière, il

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a prévu et prédit qu'il serait haï, et que ses disciples, en tant que dépositaires et distributeurs de la même vérité, seraient aussi haïs. « Vous serez haïs « de tous à cause de mon nom. Je vous envoie « comme des brebis au miHeu des loups. » C'est avec ces bénédictions qu'il les envoie dans le monde. C'est son legs d'amour à ceux qui ne recevaient aucune autre mission de sa part que de publier la miséricorde de Dieu sur la race humaine. Les générations chrétiennes se sont fidèlement transmis l'héritage, sinon des mêmes douleurs, du moins de la même haine. Les chrétiens ont pu la mériter moins forte que Jésus-Christ, parce qu'il était parfait et qu'ils ne le sont pas; mais le christianisme, pris en lui-même, a conservé intact son patrimoine. Il est toujours haï quand il n'est pas méprisé. La tolérance qu'on lui accorde ne contredit point cette assertion, si cette tolérance est enracinée dans le mépris. Le christianisme bien connu est haïssable ou adorable; et j'ai vu telle âme hésiter longtemps flottante entre la haine et l'adoration. Et, quelque médiocre, ou quelque caché, ou quelque prudent, ou quelque heureux que soit un chrétien, il faut presque toujours qu'il reçoive quelque éclaboussure de cette haine. Mais c'est un péché que de la chercher. « Il faut, autant qu'il dépend de nous, avoir la paix avec tous les hommes. » C'est, de plus, une grande déraison que de mesurer sa valeur chrétienne à la haine dont on jouit; celte haine

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n'est pas si soucieuse des proportions. D'ailleurs, il faut bien s'assurer si c'est Christ qu'on hait en nous ou nous qu'on hait en Christ. Quand l'imprudence, la témérité, l'orgueil, la dureté nous ont rendus odieux, gardons la haine pour nous; elle nous revient; n'en faisons pas hommage à Celui qui ne fut haï que parce qu'il était souverainement bon.

Tout ce que nous venons de voir nous refoule avec force vers cette vérité dont nous sommes convenus dès l'abord : c'est que la réapparition du type oublié n'est pas suffisante pour remettre l'homme dans les véritables voies morales. Ce n'est pas qu'il méconnaisse ce type, c'est bien plutôt parce qu'il le reconnaît; c'est parce qu'il est forcé de le juger vrai, sans que pour cela il puisse l'aimer encore; c'est qu'aussi longtemps qu'il ne l'aime pas positivement, il doit le haïr, à cause de sa perfection même; et il le haïra aussi longtemps qu'on ne lui aura pas fourni des raisons personnelles de l'aimer. Plus il le comprendra même, moins il l'aimera, jusqu'à ce qu'enfin il y voie autre chose qu'un modèle désespérant et qu'une vivante sentence de condamnation. 11 aimera la perfection, lorsque la perfection lui apparaîtra revêtue et parée d'indulgence, lorsqu'il pourra l'admirer sans effroi, lorsque Celui qui lui en offre l'image aura d'autres titres à son amour qu'une perfection qui l'humilie et l'épouvante, lorsqu'il aura découvert une grâce dans cette leçon, un pardon dans cette sentence, une invitation dans

celte réprimande, un ami dans ce censeur, un sauveur dans ce modèle; lorsqu'il verra que, de ce dévouement admirable, c'est lui-même qui est l'objet, et que ce qu'il y a de plus beau dans cette vertu s'est exercé essentiellement à son profit et pour son salut. Alors il pourra aimer, la joie de la délivrance ouvrant son cœur à l'amour; l'amour, en gagnant du terrain dans son âme, réduira d'autant le domaine de l'égoïsme; le grand ennemi de la vie morale reculera jusqu'aux limites de l'âme, et sur le sol qu'il laissera libre le grand Architecte rebâtira cet édifice duquel, de loin en loin, quelque pan de mur, quelque bout de ruine nous avait fait entrevoir le dessein et l'intention primitive.

La \u€ du modèle et les instructions du maître n'avaient donné à l'homme que la vérité; maintenant il a la vie : il a donc trouvé le chemin. Car Christ n est le chemin [Jean XIV, 6) que parce qu'il est d'abord la vérité et ensuite la vie. Christ est le chemin dans le même sens que ceux dontPascal a dit : <c Les fleuves sont des chemins qui marchent et qui « portent où l'on veut aller. » Christ est un chemin qui marche, et qui transporte où l'on veut aller, même où Ton ne voudrait pas aller. Il ne se contente pas de tiacer par sa Parole une route immobile à travers la vie; route qui, quelcjue droite et sûre qu'elle puisse étrC;, est bien inutile à l'enfant débile; il anime ce chemin, il le meut, il fait ondoyer en flots rapides ces pierres et celte terre morte; il soulève

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sur ce chemin devenu fleuve l'heureux beiceau du nouveau-né; il devient lui-même, pour cet infirme, mouvement, vie, et force. Et c'est par ce système complet de grâces, dont l'une ne suffirait pas sans l'autre, qu'il ouvre dans notre âme la source d'une nouvelle vie morale, et le trésor d'une lumière parfaite qu'aucune fausse lueur ne pourra remplacer jamais.

J'ai dit qu'une des grâces ne suffit pas sans faulre; par où j'ai entendu ni la première sans la seconde, ni la seconde sans la première, ni le modèle sans le sauveur, ni le sauveur sans le modèle; ce qui revient à dire: ni la miséricorde sans la sainteté, ni la sainteté sans la miséricorde, ni la loi sans la grâce, ni la grâce sans la loi. 11 faut qu'on sache que le Dieu Sauveur est en même temps parfaitement saint; que la sainteté est son but et son moyen; que c'est par la sainteté qu'il veut conduire au bonheur; que la sainteté et le salut sont inséparables. 11 faut que tout cela soit, pour que l'œuvre d'un immense amour ne soit pas infructueuse pour l'homme, et ne soit pas indigne de Dieu. C'est là la perfection de l'Evangile comme système , et c'est par la vertu de ce système que nous sommes remis en possession d'un infaillible et constant critérium du bon moral.

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