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teignît jamais; que l'homme seul, mensonge vivant, œuvre manquée, énigme sans mot, prémisse sans conclusion , attendit en vain qu'une construction quelconque se superposât en lui à des fondations qui, jusqu'ici, ne supportent rien ! Comme le soleil boit l'océan, Dieu , le soleil des esprits, devrait boire incessamment notre âme, et ne nous la rendre, comme le soleil rend la mer à la mer, que pour l'absorber encore. L'auteur le sent; il le dit avec éloquence; il signale et déplore l'anomalie; mais cette anomalie, sans pareille dans l'ensemble de la création , il lui suffit de l'avoir constatée ; il ne s'en demande pas compte^ Pourquoi ces rapports d'amour que la nature , que la raison réclament entre Dieu et nous , pourquoi ces rapports n'existent-ils pas? Est-ce la faute de Dieu ? est-ce la nôtre? L'auteur neva pas mémejusqu'à cette question si simple. Mais nous la lui posons, nous, et nous le pressons d'y répondre. Il faut que ces rapports existent; vous l'accordez. Ils n'existent pas; c'est vous qui le dites. Et s'ils n'existent pas , à qui la faute ? répondez. Apparemment elle n'est pas à Dieu : donc elle est à nous; c'est nous qui avons rompu ces rapports; et comment, sinon par la désobéissance? c'est-àdire en séparant notre volonté de celle de Dieu, en nous attribuant une indépendance que nous ne pouvions pas même réclamer sans crime, en disant, Je suis, en présence de Celui-là seul qui est, en voulant exister pour nous, quand nous ne devions
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exister que pour lui. C'est là ce que le christianisme appelle \e péché, et la question qui se présente dès lors n'est pas de savoir si nous sommes en état de péché, cela est trop évident, mais de savoir s'il existe un moyen d'effacer notre péché et d'en annuler les conséquences, s'il y a un remède pour guérir le mal que nous nous sommes fait, et quel est ce remède.
Or, le mal ne peut, en tout cas, être détruit que par la destruction de son principe. Lorsque notre mal consiste à ne pas aimer, le remède ne peut consister à nous dire ; aimons. Lorsque nous souffrons de n'étrepas unis à Dieu, laguérison n'est pas de nous dire : soyons unis à Dieu. Ce mot ne fait pas qu'il n'y ait pas entre Lui et nous \e péché. Le péché doit être enlevé, enlevé de notre passé qu'il condamne et de notre cœur qu'il enchaîne. Il faut que, délivrés à la fois des craintes qui glacent l'amour et des passions qui le dérobent, nous soyons rendus à notre nature primitive, selon laquelle aucun obstacle, ni du dehors, ni du dedans, n'empêchera notre âme de s'unir parfaitement à son auteur. Maintenant, qui fera cette œuvre? Sera-ce Dieu ou l'homme? Qui offrira la paix ? Sera-ce le vainqueur ou le vaincu ? Qui accomplira le miracle? Sera-ce la puissance ou l'infirmité ? Qui résoudra le problème? Sera-ce Dieu avec sa lumière ou l'homme avec ses ténèbres? Si c'est quelqu'un, ce sera Dieu.
Ici s'arrête le raisonnement, mais seulement ici.
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11 est impossible, en parlant des aveux de M. Qiiinet, de ne pas arriver au point où nous nous arrêtons. Nous le défions d'éviter l'entraînement de son bon sens sur cette route où il a marqué un premier pas. Mais si le point où nous parvenons n'est pas le seuil de l'Évangile, ce point est le seuil du désespoir, et d'un bien autre désespoir que celui de son livre!
Sentir en soi un vague besoin de quelque au Ire chose que les biens et les affections de ce monde, le sentir toujours et toujours en vain, ce n'est pas tant le mal même que le symptôme d'un mal plus grand. Ce qu'on éprouve n'est même pas sans une sorte d'amère douceur; un subtil amour-propre s'y mêle; ilestagréable de se sentir plus grand que sa destinée; ce sont, dirait Pascal, misères de grand seigneur. Mais quand cette mélancolie superbe, ce désespoirde hautlignage et de bon ton , atteint son fond et son principe; quand nous trouvons le /;ec^e à la racine de ces vagues et poétiques douleurs; quand nous connaissons que ce n'est pas Dieu qui nous a manqué, mais nous qui avons manqué à Dieu; que la rupture vient de nous, rupture honteuse, insolente, impie;que cette mystérieuse angoisse où nagent nos pensées, où se perd notre vie, n'est autre chose que l'instinct obscur, inexpliqué, de la condamnation; alors cette mélancolie, où notre orgueil se complaisait, prend un caractère plus positif, plus froid, plus dur; l'aspect de toutes choses
devient de plus en plus moriifiant, amer; une insupportable idée de ridicule s'attache à notre allier désespoir; et ce qu'il faut craindre alors, c'est que, prenant en mépris son ancienne tristesse à cause des illusions dont elle était pleine, l'homme n'oublie trop que cette Iristessepourtantétait une grandeur.
Le désespoir de l'homme que représente Ahasvérus est un désespoir orgueilleux; si orgueilleux qu'il ne voudrait pas même de la guérison, si la guérison devait l'humilier. Que serait-ce donc si nous proposions à l'auteur de ce grand et beau livre un remède dont l'ordonnance tiendrait tout entière « sur un bout de papier grand au plus comme une « recette contre la migraine? » M. Quinet pense probablement qu'une maladie dont la description occupe près de 600 pages demande pour sa guérison un volume de même épaisseur? Mais le médecin n'est pas tenu d'être aussi verbeux que le malade; et si le médecin était inspiré, un seul mol lui suffirail. Le mal de l'humanité a d'innombrables ramifications et d'innombrables aspects; mais dans son principe il est fort simple; pourquoi le remède ne le serait-il pas? D'ailleurs, qui voit toutabrége tout; si donc notre Père céleste, qui voit tout, entreprend de nousguérir, il fera, sans doute, une œuvre abré- ^e<?,etle premier caractère des moyens qu'il mettra en œuvre sera la simplicité. Je ne m'élonnerai pas de lui voir tout résumer en cinq ou six maximes;
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c'est à l'erreur qu'appartient la complication. Les lois de Kepler tiendraient sur «un boutde papier;» la loi d'amour doit y tenir aussi. Le gouvernement du monde moral n'a pas été conçu avec une moindre simplicité que celui du monde physique; et au fait, que l'homme erre ou marche droit, c'est toujours par un petit nombre de maximes qu'il se gouverne. M. Quinet lui-même n'en a certainement pas plus de cinq ou six. Il va même trop loin en supposant au méthodisme ( c'est-à-dire au christianisme de Pascal et de Newton, qu'on a trouvé bon en France de dénommer ainsi) un aussi grand nombre de maximes. 11 en a moins. Une « coquille d'œuf » serait large de reste pour contenir cetle maxime où tout le christianisme est résumé : « La « grâce de Dieu, salutaire à tous les hommes ( la « Rédemption ), a été manifestée; et elle nous en- « seigne à renoncer aux passions mondaines et à « vivre dans le présent siècle sobrement, justement « et religieusement. » Toute la force de ce passage est dans cette alliance de mots : une grâce qui enseigne. Cela est plein de philosophie; mais il faut y
regarder
Quand nous parlons de philosophie, nous avouons bien que Pierre, Jean et Paul ne fournissent aucun renseignement direct sur le sujet et Vobjety sur l'unité et la dualité , sur le Dieu-monde et le monde-Dieu! mais il n'y a pas grande apparence que d'autres nous en procurent davantage; et quand
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on réfléchit que, de l'aveu même de ces dernieis i, Ja conscience du bien et du mal est la seule chose certaine, la seule qu'ils aient pu arracher au feu dévorant de leurs analyses, la seule autour de laquelle lis aient pu reconstruire l'univers qui s'en allait en fumée dans les fumées de l'idéalisme, on sait gré au christianisme de tout rattacher à cette idée, d'en €tre devenu la glorification, la consommation, de lui avoir lui seul doniré une véritable réalité en lui donnant de véritables conséquences. Quelle philosophie pourrait valoir mieux? et que nous devons bénir Dieu de ce que deux ou trois maximes la renferment toute? Vraiment, lorsqu'on sort d'Ahasvérus pour entrer dans l'Evangile, on croit voir autour de soi succéder à la noire humidité du sépulcre la douce et chaude clarté d'un soleil du printemps.
Nous n'avons rien dit du livre de M. Quinet, considéré comme œuvre d'art. D'auties le loueront plus dignement; mais je ne sais s'ils l'admireront davantage. Cette composition, navrante pour le cœur, éblouissante pour l'imagination, est comme le poignard étincelant de rubis qui brille à la ceinture des princes de TOrient. Jamais on n'a prodigué avec une nonchalance plus superbe de plus superbes images. La magnificence fabuleuse des Mille et une
(i) Ficlite reconslruit la réi.lité des existences, la foi au morule •extérieur, sur la base tlela loi ninralc.
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Nuits se réfléchit dans ce style opulent, d'où jaillissent mille feux. La métaphore effrénée y franchit toutes les barrières connues, crée les rapports les plus inouis,assouvit sur toutes choses ses innombrables caprices. Et comment, à tant de somptuosité, tant de grâce peut-elle être mêlée? comment ces voiles parsemés de perles et d'or peuvent-ils ondoyer avec une si molle souplesse? Le sentiment ne se répandit jamais avec un abandon si tendre que dans les entretiens de Rachel et de son malheureux Joseph; ni la corde des affections idéales ne vibra plus puissante et plus sonore, plus suave et plus attendrie, que dans les chants de ces femmes dont la tombe s'entr'ouvre àla voix des anges, et qui se reprennent à aimer en se reprenant à vivre. Quant à la partie matérielle de l'art, M. Quinet a jeté une chance de plus pour la prose poétique dans le défi qu'elle soutient depuis un temps contre la langue des vers. Rien ne peut sembler plus menaçant pour la poésie versifiée que cette prose si énergiquement rhythmique, qui parait, en certains endroits, avoir pris tout des vers, excepté la contrainte. Pour n'être pas tenté à l'hérésie, il faut bien vite ouvrir les Feuilles à'Jutomne ou les Harmonies; on trouve cependant que des vers sont toujours des vers.
Notre admiration pourlestyled' Ahasvérus n'estpas sans mélange. L'auteur a trop fait passer de son sujet dans son langage le gigantesque eti'énorme. Le procédé connu de faire ressortir la grandeur de l'objet
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parunebrusque opposition d'expressions familières revient chez lui avec une intention si marquée et si fréquemment, qu'on dirait parfois une gaîté moqueuse. \}x\Q poussière cV empires ^ un boisseau d' étoiles, des montagnes entassées dont V Eternel se fait un banc pour s'asseoir^ toutes ces images sont multipliées avec un peu d'indiscrétion. On peut humilierpar de semblables contrastes l'orgueilleuse petitesse de l'homme ; mais il ne faut pas confondre le colossal avec le grand. L'imagination se fatigue d'autant plus vite de ces contrastes qu'ils l'ont d'abord plus vivement frappée.
/*.5.Cetarticleétaitécritdepuis longtemps, etprét à imprimer, lorsque nous avons eu connaissance d'une réclamation de M. Quinet contre les critiques delaTJet^weJePiîm. Cette réclamation nous apprend que nous avons manqué le sens de l'ouvrage, et que ce livre, que l'auteur « a fait de son âme, oui, de son «âme, et deson désespoir, «est, en réalité, un hymne à l'espérance. Cette mystification vaut, à elle seule^ toutes celles que nous avions cru trouver dans Ahasvérus, et nous serions cruellement mortifié de notre manque de pénétration si nous ne partagions ce malheuravec déplus habiles que nous. 11 y aurait une mauvaise petite vanité et peu de candeur à retirer maintenant notre article; qu'il reste donc, et qu'il accuse tant qu'il voudra notre intelligence. Aussi bien, quel que soit le»sens du livre de M. Quinet, nous pouvons dire des princijîales remarques
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qu'il nous a suggérées, qu elles subsistent. Que nous ayons pris mal à propos pour des soupirs les cris d'espérance d'Ahasvérus à l'entrée de son second et immense pèlerinage à travers les mondes, que nous n'ayons pas compris que \ Eternité., qui survit au néant et clôt finalement l'action, estDieu lui-même dépouillé de ses attributs humains, cela ne retranche rien de notre critique essentielle: le livre est étranger à la vraie morale, il la méconnaît, il la froisse; et c'est de ce point de vue, peu élevé si l'on veut, mais solide et pratique, que nous avions à cœur déjuger l'ouvrage.
La réclamation de M. Quinet est une réclamation d'artiste. Elle ne lève aucunement le scandale de son livre, je veux dire le scandale qu'il excite en nous autres,nourris dans les traditions chrétiennes et dans la foi des aïeux. Les explications de l'auteur ne nous empêchent pas de sentir dans tout son ouvrage une affreuse saveur d'athéisme. Qu'est-ce que l'Eternité succédant au Père Eternel, sinon l'expulsion du Dieu personnel et vivant, et l'abandon de l'univers aux mains de fer delà nécessité? L'auteur nousfait bien comprendre maintenant pourquoi ce sont les nations qui sont l'objet de son jugement dernier; c'est que ce jugement lui-même ne se passe dans le ciel que pour la forme; c'est que, sous le nom du Père Eternel, c'est \Histoire qui siège sur le divin tribunal; mais cela même nous apprend que la responsabililé des individus n'est rien, que le moi in-
dividuelne compte pas devant Dieu, que la réalité morale ne réside que dans les masses, que c'est le siècle qui vit et qui pense en moi, qui a tort ou raison en moi, et que mon existence personnelle m'est moins propre que ne l'est à une vague la sienne. Ces doctrines-là, même dans le temps présent, ne se présument pas naturellement dans un écrivain plein de sensibilité et de vie ; et à cet égard encore c'est un peu la faute de M. Quinet si nous ne l'avons pas compris.
Et enfin, puisqu'il était question deprogrès ou de transformation, il fallait, ce me semble, en faire saillir mieux l'idée. Mon premier mouvement a été de la chercher; mais lorsque, au lieu de ces peuples et de ces époques, qui ont été critiques pour l'esprit humain , j'ai vu figurer en première ligne l'Assyrie, cette nébuleuse du ciel historique, puis l'immobile et muette Egypte;quandj'aivu les deux éléments de la civilisation moderne, la Grèce et le INord, à peine indiqués, etle moyen-âge subitement évoqué, et ne nommant ni son père ni sa mère; quand j'ai vu, de l'aurore du monde jusqu'à ce jour, toutes les nuances variées des temps noyées dans une teinte uniforme de mélancolie, connue leurs accents divers confondus dans une même intonation douloureuse, je le confesse, j'ai pris au mot l'écrivain : j'ai cru à son désespoir, non à son espérance.
Les hauteurs de notre littérature ne sont pas des Cordillères; on y remarquera d'autant plus celte
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poésie à l'aile de condor. Le talent de M. Quinet a autant de grandeur que d'éclat; mais déployer, ainsi qu'il fait, la vaste envergure de ses ailes sur la vapeur des marécages, ce n'est pas voler, c'est ramper. Il lui faut des Cordillères. Il lui faut pour point de départ, pour point de retour, pour aire, cet inébranlable sommet des convictions morales et religieuses, ce a Rocber des siècles, » au baut duquel resplendit l'Evangile comme un pbare de salut. Tout ce qui est plus bas est très bas. Je plains du fond du cœur l'orgueilleuse illusion qui persuade à certains hommes que l'Evangile n'est pas assez baut pour eux. Toutes leurs conceptions, et les plus gigantesques, sont si mesquines auprès, qu'on en rirait vraiment si l'on n'en pleurait pas. Cbose merveilleuse! autrefois l'Evangile était trop baut, et cette bauteur était le scandale du monde; aujouid'bui, il est trop bas ; scandale nouveau. Et il est très vrai que l'Evangile est tout à la fois trop haut pour notre sens charnel , et trop bas pour notre orgueil. C'est ce dernier reproche que doit lui faire un siècle ivre d'orgueil comme le nôtre. Nous verrons à quelles hauteurs cet orgueil conduira le siècle.
Pour finir, le livre de M. Quinet, comme expression de désespoir, m'avait paru bien triste; comme expression d'orgueil, il me parait bien plus triste encore.
si;r le jocelyn de m. de lamartike. 267