‹ Essais de politique et d'histoireChapitre 13 sur 13 · Î ESSAIS DE POLITIQUE · texte numérisé non relu

Î ESSAIS DE POLITIQUE

sur-Aube, avocat, député à la Conyention, domicilié à Paris, rue des Cordeliers. »

Quand le greffier eut lu Tacte d'accusation, les accusés demandèrent au tribunal la comparution de seize membres de la Convention dont ils avaient fourni la liste (1) . Danton demanda, en outre, « que le tribunal écrivît à la Convention qu'elle nommât une Commission pour recevoir sa dénonciation, avec celles de Camille et de Philippeaux, contre le système de dictature qu'exerçait le Comité du salut public ». Les deux requêtes furent repoussées par le tribunal.

Le plus illustre des panégyristes de Robespierre écrit au sujet de ce refus : « L'admission des témoins indiqués était de droit rigoureux ; et qui superpose la raison d'État à la justice est sur la pente de tous les crimes. Cette pente, Fouquier-Tinville la descendit effrontément, lorsque, organe servile d'une pensée qu'il prétendît plus tard n'avoir pas été la sienne, il opposa aux réclamations, passionnées mais légitimes, des accusés, cette fln de non-recevoir pitoyable : « L'accusation portée contre vous émanant de la Convention en masse, aucun de ses membres ne peut vous servir de témoin justificatif (2). »

Danton fut interrogé le septième (dans l'audience du 14). Au début de la journée, pendant une courte interruption due à un incident de procédure, il avait

(1) Histoire parlementaire y compte rendu du tribunal révolutionnaire, t. XXXll, p. 151 et sq. Déposition de Fabricius Paris au procès de Fouquier-Tinville, audience du 19 germinal.

(2) Louis Blanc, t. X, p. 384.

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dit à Camille : « Pourvu qu'on nous donne la parole, et largement, je suis sûr de confondre mes accusateurs ; et, si le peuple français est ce qu'il doit être, j'aurai à demander leur grâce. » Puis, s'adressant à Cambon qui se trouvait parmi les témoins : « Nous crois-tu conspirateurs? Voyez, il rit ; il ne le croit pas... Écrivez

qu'il a ri (1). »

On connaît à peu près, malgré les falsifications du compte rendu de Coffinhal (2) et grâce aux notes d'audience prises par le juré Topino, cette formidable défense, semée de mots héroïques, le plus shakespearien des discours : « Ma voix qui tant de fois s'est fait entendre pour la cause du peuple, pour appuyer et défendre ses intérêts, n'aura pas de peine à repousser la calomnie... Ma tête est là, elle répond de tout! La vie m'est à charge, il me tarde d'en être délivré... Est-ce d'un révolutionnaire comme moi qu'il faut attendre une réponse froide? Moi ! vendu ? Les hommes de ma trempe sont impayables ; c'est sur leur front qu'est imprimé en caractères ineffaçables le sceau de la liberté, le génie républicain. Je vais donc descendre à ma justification. Moi, le partisan des royalistes et de la royauté !... Un

(1) Noies de Topino-Lebrun. Ces notes faisaient partie des archives de la préfecture de police qui ont été détruites par les incendies de la Commune. Elles avaient été découvertes par M. Eugène Labat, archiviste de la préfecture de police. Elles ont été publiées par J.-F.-E. Ghardoillet, reproduites par M. Claretie dans son livre sur Camille Desmoulins {Documents complémentaires, p. 465) et par le D' Robinet dans son livre sur Danton homme d'États p. 449.

(2) Bulletin du Tribunal révolutionnaire, n°' 16 à 23.

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accusé comme moi, qui connais les hommes et les choses, répond devant le jury, mais ne lui parle pas : je me défends et je ne calomnie pas... Jamais l'ambition ni la cupidité n'eurent de puissance sur moi ; jamais ces passions ne me firent compromettre la chose publique. Tout entier à ma patrie, je lui ai fait le généreux sacrifice de mon existence. »

Herman l'interrompit par des mots comme ceux-ci : « Danton, l'audace est le propre du crime, et le calme est celui de l'innocence. »

Écrasant de ses cris de fureur l'infamie des accusations, il dominait la sonnette du président Herman qui tintait désespérément. « N'entends-tu pas ma sonnette ? glapissait Herman. — Un homme qui défend sa vie et son honneur, rugissait Danton, se moque d'une sonnette et hurle. » Et comme les fenêtres du tribunal révolutionnaire étaient ouvertes, on entendait de l'autre côté de la Seine, jusque sur le quai de la Ferraille, les éclats de sa voix de géant (1).

Herman rusa. Cette voix qu'une grande partie de l'auditoire et la foule, massée contre les murs du Palais de justice, applaudissaient, il feignit de la trouver « altérée » (2) : « Tu es fatigué, Danton ; cède la parole à un autre, je te la redonnerai après quelque temps de repos. » Le rédacteur du Bulletin appuie l'imposture : « Cette position pénible, écrit-il, fut sentie de tous les juges qui l'invitèrent à suspendre ses moyens de justifi-

(i) Louis Blanc, t. X, p. 379, d'après le récit d'un citoyen, témoin aux débats {Mémoires sur les Prisons^ t. H, p. 83). (2) Bulletin, n» 23.

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cation, pour les reprendre avec plus de calme et de tranquillité. » Le greffier Paris, dans sa déposition au procès de Fouquier-Tin ville, ajoute que « Danton n'abandonna la parole qu'après que le Président lui eut promis qu'il l'aurait le lendemain pour réfuter les autres chefs d'accusation qu'on ne lui avait pas laissé le temps d'aborder. Pour en finir, on leva la séance (1). »

Quelques instants auparavant, Herman avait griffonné un billet à l'adresse de Fouquier : « Dans une demi-heure, je ferai suspendre la défense de Danton ; il faudra prendre quelques mesures de détail. » Fouquier avait répondu : (^ Il faut avancer (2) . »

Le plan de défense de Danton était d'émouvoir le peuple (3). Il était évident que le plan réussissait. « L'inique, le monstrueux amalgame (4) » qu'on avait fait d'accusés politiques et de bas fripons sur les bancs du tribunal révolutionnaire avait indigné même certains amis de Robespierre. La défense de Danton, répétée de bouche en bouche, commençait à agiter Paris,

(1) Bulletin du 2* Tribunal révolutionnaire (procès de Fouquier , n°25. iBibl. de la Chambre des Députés.) Le procès-verbal original est aux Archives (Carton IV, 501 \

(2) Arch. Nat. C. IV, 342. (Robinet, Procès, p. 154 ; Claretie, p. 338, etc.)

(3) Mémoires sur les prisons, t. II, p. 154. « Lacroix à Danton : Tu as raison, il faut tâcher d'émouvoir le peuple. »

(4) Louis Blanc, t. X, p. 370.

tout fatigué qu'il fût après tant de drames et dans ce mois, trop doux, de germinal. Les jurés eux-mêmes, à la surprise du tribunal, étaient perplexes. Naulin, l'un d'eux, qui était homme de loi, avait dit, après l'audience : « Il est impossible de leur refuser leurs témoins. » Visiblement, « l'affaire allait mal (1) ».

Fouquier, à qui rien n'échappait, n'eut pas plutôt levé la séance qu'il courut au Comité de salut public. Il a affirmé plus tard, et le témoin Daubigny a confirmé cette déposition (2), « qu'il eût voulu que le Comité fît droit à la requête de Danton, qu'il accordât les seize témoins qu'on ne pouvait repousser que par une violation manifeste de tous les principes ». Billaud-Varenne et Saint-Just, au premier mot de témoins qu'il prononça, le chassèrent avec menaces et injures (3). Pour Robespierre, il s'était retiré chez lui et ne voulut rien dire.

Il est probable que le scénario de la troisième audience fut arrêté pendant la nuit; il est possible aussi, « qu'il arriva ce qui arrive toutes les fois que les Rois ont besoin d'un crime, qu'il se fait même sans eux (4).

Le lendemain, 15 germinal, l'audience commença fort tard. « On voulait, dit le greffier, consommer le temps sans que la vérité qu'on redoutait ne parût (5) ».

(1) Michelet, t. V, p. 162 ; Mignet t. II, p. 51 ; Quinet, t. III, p. 9.

(2) Histoire parlementaire, t. XXXVI, p. 405; Catalogue Charavay, 1862, p. 233 ; Aulard, t. III p. 396.

(3) Michelet, t. V, p. 164 ; Louis Blanc, t. X, p. 385. ^4) Michelet, t. V. p. 163.

(5; Déposition de Paris au procès Fouquier. {Bulletin du 2* tribunal révolutionnaire^ n? 25.)

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Herman et Fouquier étaient allés, avant l'ouverture de la séance, dans la chambre des jurés leur faire part de la réponse du Comité. La conversation avait duré assez longtemps. Enfin Taudience s'ouvre. Danton demande la parole, qui lui avait été retirée la veille sous prétexte de ménager sa fatigue : Herman la lui refuse, alléguant « qu'il fallait que les autres accusés fussent interrogés sur les faits qui leur étaient imputés ». Danton riposte aussitôt en réclamant l'audition des seize témoins.

Le Bulletin du tribunal révolutionnaire relate ainsi l'incident, dans son n° 26 : « A l'ouverture de la troisième séance, Danton et Lacroix ont renouvelé leurs indécences et ont demandé, en termes peu respectueux, l'audition de leurs témoins : on voyait que leur but était de soulever l'auditoire et d'exciter quelque mouvement propre à les sauver. » En effet, Danton, selon le mot de Louis Blanc, « était très animé (1) ».

Il y avait peut-être de quoi.

« Les accusés, écrivait à l'époque un ami de Robespierre, ont paru devant le tribunal avec une audace et une impudence qui caractérisaient leur scélératesse (2). »

Ayant aperçu Thirion qui était monté sur une chaise dans la salle, Danton lui cria : « Allez à l'assemblée ; allez demander que nos témoins soient entendus I » Il en appelait au peuple de ce déni de justice.

Fouquier se lève alors : « Il est temps, dit-il, de faire

(1) Louis Blanc, t. X, p. 358.

(2) Rapport sur le jugement de Danton, fait à la Société populaire de Gisors, par Pantin [apud Robinet, p. 555]«

cesser cette lutte tout à fait scandaleuse et pour le Tribunal et pour ceux qui vous entendent ; je vais écrire à la Convention pour connaître son vœu : il sera exactement suivi. » Il donne lecture de la lettre suivante, adressée aux Comités, et non à la Convention, qu'Herman avait rédigée et signée avec lui :

« Citoyens représentants, un orage horrible gronde depuis que la séance est commencée ; les accusés, en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharge, des citoyens députés Simond, Courtois, Laignelot, Fréron, Panis, Lindet, Calon, Merlin (de Douai), Gossuin, Legendre, Robert Lindet, Robin, Goupilleau (de Montaigu), Lecointre (de Versailles), Brévai et Merlin (de Thionville). Ils en appellent au peuple entier du refus qu'ils prétendent éprouver ; malgré la fermeté du président et du tribunal, leurs réclamations multipliées troublent la séance et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas, que leurs témoins ne soient entendus, sans un décret. Nous vous invitons à nous tracer définitivement notre règle de conduite, Tordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. »

Ce qui semble prouver que le coup avait été préparé d'avance, c'est qu'Herman déclara plus tard, au procès de Fouquier, que celui-ci en avait écrit une autre dont lui, Herman, avait trouvé le style trop violent (1).

(i) Histoire parlementaire^ t. XXXIV, p, 462.

La plus grande assemblée que connaisse Thistoire ne descendit jamais plus bas que ce jour-là. Tremblante devant les aboyeurs de la guillotine et leurs journaux, consciente de sa lâcheté, mais s'y enfonçant comme dans son seul refuge contre le soupçon, n'en osant même plus rougir, crainte que cette pudeur ne dénonçât au bourreau les fronts qui en étaient encore susceptibles, la Convention resta fidèle jusqu'au bout au pacte avec le crime qu'elle avait conclu. Les rares Montagnards, dont la conscience n'était pas morte, se sentaient impuissants devant l'horrible docilité de la droite et du centre à voter « comme un seul homme, au premier mot de Robespierre (1) ». Une peur hideuse planait déjà sur l'Assemblée quand Saint-Just parut à la tribune,

Il mentit outrageusement, si laidement que les plus illustres de ses panégyriques sont forcés d'en convenir.. Il tenait à la main la lettre de Fouquier, mais n'en donna pas lecture, — « le crime, dit un témoin, eût été démasqué sur-le-champ (2) », — la résumant et la falsifiant ainsi : « L'accusateur public du Tribunal révolutionnaire a mandé que la révolte des coupables avait

( \ ) Michelet. t. V, p. 165.

(2) Déposition de Viiain-Daubigni au procès de Fouquier. {Histoire parlementaire ^ t. XXXIY.)

fait suspendre les débats de la justice. » Il faut citer ici son apologiste Louis Blanc.

u Mensonge indigne ! Dans la lettre d'Herman et de Fouquier, il n'était nullement question de révolte. Cette lettre, pourquoi ne pas la lire ? Au moins aurait-il fallu faire savoir à la Convention ce que les accusés réclamaient! Mais non : de l'objet de leurs réclamations et de la liste des députés qu'ils voulaient qu'on entendît <;omme témoins, pas un mot. Jamais omission ne fut plus criminelle, jamais réticence ne ressembla davantage à un assassinat. Il y a là une souillure qui, éternellement, suivra le nom de Saint- Just (1) ». Le pâle jeune homme continua lentement :

« Vous avez échappé au danger le plus grand qui ait jamais menacé la liberté. Maintenant, tous les complices sont découverts et ces criminels aux pieds de la justice même, intimidés par la loi, expliquent le secret de leur conscience, leur désespoir, leur fureur... Quel innocent s'est jamais révolté contre la loi ! Il ne faut pas d'autres preuves de leurs attentats que leur audace... •// était sans exemple que la justice eût été insultée. Hé bien ! les nouveaux conspirateurs ont récusé la conscience publique ! Que faut-il de plus pour achever de nous convaincre de leurs attentats ? Les malheureux, ils avouent leur crime en résistant aux lois. En ce moment, on conspire dans les prisons en leur faveur. Est-ce par privilège que les accusés se montrent innocents ? Qu'on rappelle donc le tyran, Custine et Brissot du tombeau, car ils

(1) Louis Blanc, t. X, p. 389.

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n^ont point le privilège épouvantable d'insulter leurs juges, »

Les lambeaux de phrases que nous imprimons en italique sont soulignés au crayon rouge, sans doute, dit M. Claretie, par Fouquier-Tinville, sur l'original (1). Autant de mots, autant de calomnies. Autant d'invocations à la justice, autant de mensonges. La plaine écoutait en silence, la droite buvait chacune de « ces atroces fantaisies (2) ». La Convention en était là qu'elle ne tressaillit même pas sous cette menace : « Dans le péril de la patrie, dans le degré de majesté où vous a placés le peuple, marquez la distance qui vous sépare des coupables. »

Billaud-Varennes donne alors lecture de la lettre que les Comités ont reçue de l'administration de la police. L'administrateur Witchenile y attestait qu'un détenu^ ancien ministre de la République à Florence, Alexandre Laflotte, lui avait dénoncé un prétendu complot qu'Arthur Dillon, avec Camille Desmoulins, aurait organisé dans les prisons « pour résister à l'oppression et faire la République libre ». Saint-Just, amplifiant, selon sa méthode, avait annoncé le complot en ces termes : « Dillon a déclaré que la femme de Desmoulins avait touché de l'argent pour exciter un mouvement pour

assassiner les patriotes et le tribunal révolutionnaire. »

La Convention s'indigne devant ces révélations sau-

(1) Loc. cit., p. 345.

(2) Auiard, t. III, p. 464.

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grenues. « Trompée, dit un témoin (1), par Tabus de confiance le plus épouvantable et le plus audacieux qui se soit peut-être jamais commis chez aucun peuple du monde », elle vote à Tunanimité le décret proposé par Saint-Just :

« La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de ses comités de Salut public et de Sûreté générale, décrète que le tribunal révolutionnaire continuera l'instruction relative à la conjuration de Lacroix, Danton et autres, que le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du tribunal révolutionnaire et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique, et entraver la marche de la justice ;

» Décrète que tout prévenu de conspiration, qui résistera ou insultera la justice nationale, sera mis hors des débats sur-le-champ. »

Robespierre propose « que la lettre de Witchenile et le rapport de Saint-Just soient envoyés au tribunal révolutionnaire et qu'il lui soit enjoint de les lire à Taudience. »

Cette proposition est adoptée (2).

Bérard, Baudot et Legris, secrétaires de la Convention, eurent vite fait d'expédier le décret ; Amar l'attendait au comité des Procès-verbaux. Il se chargea de le

(1) Réflexion importante de Vilain-Danbigné, ex-adjoint au ministre de la guerre, sur le jugement de Danton {Apud Robinet, p. 575.)

(2) Moniteur du 5 avril 1794.

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porter au tribunal ; Vouland se chargea de la déclaration de Laflotte.

VU

Pendant que la Convention votait, Herman, au tri-^ bunal révolutionnaire, avait fait traîner le débat. Il avait interrogé Hérault-Séchelles sur « Faffaire du petit Capet » que les Dantonistes étaient accusés de vouloir porter au trône. Camille avait raconté ensuite sa dispute avec Saint-Just : « Il m'a dit qu'il me ferait périr. J'ai ouvert la Révolution et ma mort va la fermer. » Lacroix et Danton avaient été enfin appelés à s'expliquer sur l'histoire du linge volé par eux en Belgique. Cependant Danton avait vite fait d'élargir le débat et, tandis que Herman et Fouquier regardaient, inquiets, v«rs la porte où ils attendaient le message de la Convention, il soulevait de nouveau les applaudissements. « Hébert me dénonça dans sa feuille et voilà le principe delà calomnie... Ai-je la face d'un hypocrite? » Et un sourire illuminait son mufle de taureau. « Quoi, c'est Barère qui est patriote à présent et Danton aristocrate I La France ne le croira pas longtemps... Mon nom est accoté de toutes les institutions révolutionnaires : levée, armée révolutionnaire, comité révolutionnaire, comité de salut public, tribunal révolutionnaire. C'est moi qui me suis donné la mort enfin, et je suis un modéré ! (1) »

(1) Notes de Topino-Lebrun.

Fouquier, désemparé, déclare qu'il renonce à faire entendre la foule des témoins qu'il avait contre les accusés, que, par conséquent, ils devraient renoncer, eux aussi, à leurs témoins.

Le greffier du tribunal révolutionnaire, dans sa déposition au procès de Fouquier, raconte ici que, « pour cette fois seulement et pendant un instant, on vit la vertu et l'innocence faire pâlir le crime, Fouquier et son digne ami Fleuriot, tout atroces qu'ils étaient. Juges et jurés étaient anéantis devant de tels hommes et le déposant a cru un instant qu'ils n'auraient pas l'audace de les sacrifier (1). »

Enfin, Amar et Vouland arrivent, « pâles, la colère et l'efiFroi peints sur leurs visages, tant ils paraissent craindre de voir échapper à la mort leurs victimes » . Comme le greffier se trouvait momentanément dans la salle des témoins : « Nous les tenons, les scélérats^ s'écrie Vouland, ils conspiraient dans la maison du Luxembourg ! » Ils envoient chercher Fouquier qui paraît aussitôt. Amar, en le voyant, lui dit : « Voilà ce que tu demandes. » C'était le décret qui mettait les accusés hors des débats. Vouland dit : « Voilà de quoi vous mettre à l'aise ! » Fouquier répondit en souriant : « Ma foi, nous en avions besoin ! » Il rentra avec un air de satisfaction dans la salle d'audience et donna lecture du décret et de la déclaration de Laflotte (2). »

Camille, en entendant prononcer le nom de Lucile,

(1) Procès Fouquier. Bulletin du 2* tnbunal révolutionnaire ^ n° 25.

(2) Ibid.

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pousse un cri de douleur : « Les scélérats ! Non contents dem'assassiner, ils veulentassassiner ma femme 1 » Danton se lève : « Je prends l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le tribunal ! » L'auditoire applaudit, se presse vers le banc où sont les accusés. Danton aperçoit, derrière les gradins, les membres du Comité de sûreté générale qui rôdaient ; il les montre du doigt, Amar, Vadier, Vouland et, hélas I David : « Voye^ ces lâches assassins, ils nous suivent jusqu'à la mort ! (i) » Herman épouvanté leva la séance.

Armés du décret de la Convention, qui était un ordre de mort, Herman et Fouquier se croyaient sûrs delà victoire. La Convention avait obéi à Robespierre ; le jury lui résisterait-il ? Celaleur paraissait impossible, et cela fut, cependant. Tout ce qui avait été imaginé jusque-là de plus perfide contre les accusés avait tourné en leur faveur, même aux yeux de ces jurés de choix. L'accouplement de Danton à des coquins, l'accusation stupide de royalisme dirigée contre les fondateurs de la République, l'accusation vile de concussion et de vol, la défense interrompue, le refus d'entendre les témoins, le décret de la Convention, les figures livides des^ membres du Comité de salut public derrière le tribunal, rien de tout cela ne les avait décidés. Dès que l'audience,.

(l) Procès Fouquier.

qui était la troisième, fut levée, les membres du Comité de Sûreté générale les abordèrent ou, plutôt, s'emparèrent de chacun d'eux, criant, gesticulant, jurant « que les accusés étaient des scélérats, des conspirateurs, et particulièrement Danton ». Comme on fait dans tous los crimes politiques, ils invoquaient la raison d'État, suppliaient les jurés de sacrifier la justice àl' « affreuse déesse (i) ». Souberbielle, Topino-Lebrun lui-même, hésitaient encore devant le crime. D'autres pleuraient. Juges, jurés et bourreaux se séparèrent dans la nuit sans être tombés d'accord.

Le 16 germinal (5 avril) était le quatrième jour de l'audience qui devait s'ouvrir à neuf heures. Dès l'aube, Fouquier était dans son cabinet avec Herman ; Amar, Vouland, Vadier et David vinrent les y trouver. Les jurés, de leur côté, se réunirent dans leur chambre, aussi troublés que la veille, et ils recommencèrent à discuter. Le greffier Paris était aux aguets (2). Un peu plus tard, il vit les membres du Comité de sûreté générale se diriger vers une petite chambre « de laquelle on peut entendre ce qui se passe dans celle des jurés », et Fouquier, avec Herman, entrer dans celle-ci. Au bout de quelque temps, Herman et Fouquier en sortirent, et bientôt après, quelques jurés, dont Topino-Lebrun. Paris l'interroge. Topino lui répond « que Herman et Fouquier les avaient engagés (les jurés) à déclarer qu'ils étaient suffisamment instruits, et que, pour les y déterminer, ils avaient peint les accusés comme des

(1) Louis Blanc, t. X, p. 394.

f2) Bulletin du 2* tribunal révolutionnaire^ n" 25.

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scélérats, des conspirateurs, qu'ils leur avaient représenté une lettre qu'ils disaient venir de Vétranger et qui était adressée à Danton ».

Quand Tannée suivante, devant le deuxième tribunal révolutionnaire, Paris raconta le fait, Herman et Fouquiep se contredirent dans leurs réponses. Herman prétendit n'être allé dans la Chambre des jurés « que le troisième jour et n'y être resté que pendant quatre ou cinq minutes, pour leur apprendre que les témoins à décharge, réclamés par les accusés, ne seraient pas entendus (1) ». Fouquier, au contraire, avoua la visite du quatrième jour. « Je n'y ai été, dit-il (dans la Chambre du Conseil) qu'avant l'audience » — c'est ce qu'avait affirmé Paris — « et je n'y ai rien dit. » S'il n avait rien à dire aux jurés, pourquoi allait-il dans leur chambre ? Paris répliqua : « L'opinant Topino-Lebrun m'a dit que Herman avait présenté cette lettre aux jurés, ce qui les décida à l'instant à se déclarer suffisamment instruits. » Herman et Fouquier se turent ; leur co-accusé Renaudin, l'un des jurés, avoua (2) ; Topino, qui était en fuite, ne démentit jamais le propos.

On n'a jamais su quelle était cette pièce secrète. Il est certain seulement que ce n'était point la lettre dont Saint-Just avait entretenu la Convention, dans son rapport du 11 germinal, s'adressant en ces termes à Danton absent : « Des lettres de l'ambassadeur d'Espagne à

(1) Bulletin du f* tHbunal révolutionnaire ^ n« 25, audience du 49 germinal.

(2) Ibid.

Venise au duc d'Alcudia, — c'était Godoï — disent qu'on te soupçonnait à Paris d'avoir eu des conférences au Temple avec la Reine. L'ambassadeur d'Espagne dit^ dans la même lettre, écrite au mois de juin dernier : « Ce qui nous fait trembler, c'est le renouvellement du » Comité de salut public. » Tu en étais, Danton ! (i) » Cette lettre, en effet, qui aurait été saisie sur un bateau espagnol par nos croiseurs de la Méditerranée, était

(1) Voici le texte exact du passage d'après le manuscrit des Archives (carton du Tribunal révolutionnaire, IV, 342) : « La Commune de Paris prétend qu'un agent du prince de Gobourg a des intelligences avec la Reine, que Danton et La Crois (sic), qui étaient du parti de la Montagne, sont devenus des Girondins et ont eu des conférences avec Sa Majesté. Cette situation critique ne fait pas moins trembler que la suppression du Comité de sûreté publique et son renouvellement. Neuf des principaux chefs maratistes en sont les membres, Marat lui-même est président, Robespierre secrétaire. On espère cependant qu'il s'y trouve un espion royaliste désigné sous le masque maratiste. » •— « Si Danton et Lacroix, dit le D' Robinet {Procès^ p. 323), avaient réellement eu des conférences avec la Reine, il en serait resté des témoins, il y aurait eu des complices . A défaut des municipaux et des gardes^ Simon aurait vu et parlé », et le 14 octobre, devant le Tribunal révolutionnaire, Marie- Antoinette elle-même, et la Commime. Or, jamais, à aucun moment, aucune preuve n'avait été fournie, aucun témoignage ni écrit ni verbal ; aucune allusion même n'avait été faite h ces conférences pendant le procès de la Reine, quand Danton était libre. — Dans cette même lettre (du 31 juillet), l'ambassadeur d'Espagne parlait de Marat, qui avait été tué le 13, comme du président du Comité du salut public dont il ne faisait même pas partie. « Disons donc, ajoute le D' Robinet, qu'en cette circonstance, l'ambassadeur d'Espagne, si réellement il avait écrit cette lettre, n'aurait recueilli et envoyé à son ministre qu'un de ces mille racontages qui assaillent de tout temps la diplomatie. » (Robinet, p. 324.) La phrase est en italique chei Robinet.

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adressée au premier ministre d'Espagne par son ambassadeur auprès de la Sérénissime République. Or, Topino-Lebrun parie à Fabricius Paris d'une lettre adressée de V étranger à Danton. L'allégation que Danton et Lacroix auraient conspiré avec Marie-Antoinette avait été au surplus produite à l'audience publique et s'était effondrée d'elle-même. Ce n'était évidemment pas pour la reproduire que Fouquier et Herman avaient violé la loi et fait voir aux jurés, en Chambre du Conseil, une pièce qui accusait Danton de trahison et qu'on n'osait produire ni devant lui, ni même devant l'auditoire.

Le jury, ainsi trompé, se crut éclairé. L'audience rouvrit. Le rédacteur officiel du Bulletin du tribunal révolutionnaire la raconte comme suit : « Danton et Lacroix demandaient à continuer leur défense, lorsque l'accusateur public, conformément au décret qui veut que le jury soit interrogé s'il est suffisamment éclairé, quand une affaire a duré plus de trois jours, a invité les jurés à faire leur déclaration à cetégard. Ils ont demandé à se retirer dans leur chambre pour y délibérer. Alors, les accusés, et principalement Lacroix et Danton, ont <:rié à l'injustice et à la tyrannie : « Nous allons être » jugés sans être entendus », ont-ils dit. « Point de déli- » bération, ont-ils ajouté ; nous avons assez vécu pour » nous endormir dans le sein de la gloire 1 Que l'on

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» nous conduise à Téchafaud i » Ces sorties indécentes ont déterminé le tribunal à faire retirer les accusés. >»

La scène fut, en effet, effroyable. « Les débats sont clos, cria Danton, comment cela? Us n'ont pas encore commencé ! Vous n'avez point lu de pièces, point en tendu de témoins I » Lacroix : « C'est une infamie ! >» Camille, déchirant son projet de défense, le roula, le lança à la tète de Fouquier. Il se cramponnait à son banc. Il fallut trois hommes pour l'emporter (i).

Quand les accusés eurent été emmenés, les jurés se retirèrent dans leur chambre. La pièce secrète, la prétendue pièce qu'Herman et Fouquier leur avaient représentée conmie venant de l'étranger (c'est-à-dire de Pitt ou de Cobourg) et adressée à Danton, les avait convaincus. Amar, Vouland et Vadier, en compagnie de Fouquier, avaient insisté encore auprès d'Herman « pour qu'il usât de tous les moyens possibles pour faire prononcer la mort (2) ».

Souberbielle, cependant, hésitait, le cœur lui manquait. Il sortit de la salle pour respirer un moment et rencontra dans le couloir Topino qui s'y promenait. « Ceci, lui dit le peintre, n'est pas un procès, c'est une mesure. Nous ne sommes plus des jurés, mais de& hommes d'Etat. » — C'est le mot d'Herman au procès de Fouquier, devant le 2® tribunal révolutionnaire : <( Cette affaire était un procès extraordinaire et poli-

(1) Michelet, t. V, p. 167 ; Louis Blanc, t. X, p. 394 ; Claretie, p. 349 ; Lamartine, t. VIII, p. 61 ; Robinet, p. 186, etc.

'2) Bulletin du tribunal révolutionnaire. Procès Fouquier, déposition de Lecointre.

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tique. » — Souberbielle : « Mais y a-t-il deux justices? Une pour le vulgaire des hommes, une autre pour les hommes supérieurs? » Topino : « Deux sont impos< sibles ; veux-tu tuer Robespierre ? » Souberbielle : « Non. » Topino : « Eh bien I tu as jugé (i). »

« Pendant que les jurés étaient aux opinions, Fabricius Paris était au greffe, dans la pièce du fond. Il y entendit bientôt du bruit qui venait du côté de l'escalier et se porta vers la porte d'entrée du greffe ; il vit que c'était les jurés, à. la tète desquels était Trinchaud. Ils avaient, à l'exception de quelques-uns, Tair de forcenés. La rage et la colère étaient peintes sur leur visage. Trinchaud, en s'approchant avec un air furieux et en faisant un geste de bras qui annonçait la pensée la plus outrée, dit : « Les scélérats vont périr ! (2). »

Le jugement, en ce qui concerne Danton, avait été imprimé dès le matin, avant d'être rendu; il était ainsi conçu :

« D'après la déclaration du jury portant :

» Qu'il existe une conspiration tendant à rétablir la monarchie, à détruire la représentation nationale et le gouvernement républicain ;

» Que Danton est convaincu d'avoir trempé dans cette conspiration ;

» Le tribunal, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, condamne ledit Danton à la peine de

(1) Michelet, t. V, p. 167; Lamartine^ t. YIII, p. 62; Louis Blanc (t. X, p. 394) dit tenir de Souberbielle lm*méme cette explication.

(2) Bull, du ^ trib. rév.; dép. de P&ris.

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qui voulait dire faible plusieurs jurés qui avaient été de l'affaire de la veille. Paris en ayant montré quelque surprise, Fouquierdit en le regardant fixement : « C'est un petit raisonneur ; nous ne voulons pas de gens qui raisonnent, nous voulons que cela marche. Au surplus, c'est le Comité de salut public qui le veut ainsi. » Vingt-quatre heures après, Pâris-Fabricius était arrêté et conduit au Luxembourg, d'où il ne sortit qu'après Thermidor (1).

Il fut l'un des principaux témoins du procès de Fouquier devant le deuxième tribunal révolutionnaire. Dans l'audience du 19 germinal, an III, il raconta ce qu'il savait du meurtre juridique des Dantonistes et rhistoire de la pièce secrète. On a déjà vu que Herman et Fouquier nièrent faiblement; que Renaudin, l'un des jurés, convint au contraire de la visite qu'ils avaient faite dans la chambre du conseil. Antoine Judicis, accusateur public, et son substitut Cambon retinrent donc formellement le fait dans l'acte d'accusation. « Examen fait, disaient-ils (2), tant de la déposition du dit Herman que des débats auxquels elle a donné lieu, il résulte... que Herman, après avoir vociféré contre les accusés tout ce que la passion peut inventer de plus affreux, montra aux jurés une lettre qu'il dit tenir de l'étranger ^ adressée à Danton, et que cette lettre les avait déterminés à voter pour la mort, »

Il est certain que, même sans la révélation du gref-

(1) Bulletin du 2* tribunal révolutionnaire, procès de Fouquier, n" 25.

(2) Ibid,, n" 30.

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fier, Hermaa et Pouquier acrraîent été condamnés à mort par le deuxième tribunal réTolutîonnaire. Llncident de la pièce secrète pesa cependant sur le vote ; il avait provoqué partout une profonde indignation. Même dans ce temps affreux, où il paraissait légitime d'envoyer à la guillotine les vaincus des luttes politiques, une pareille méconnaissance du droit naturel sembla chose ho^rrible. Il parut monstrueux qu'on eût pu condamner un homme sur une pièce qui ne lui avait pas été communiquée. Les Robespierrisfes eux-mêmes s'empressèrent de dire que le fait, s'il était exact, était abominable ; mais le fait était-il démontré? Ils le nièrent furieusement, contre toute évidence d'ailleurs. Us acceptaient sans remords la responsabilité des actes les plus hideux de la Terreur ; ils repoussaient avec indignation celle d'une semblable forfaiture. Ces forcenés étaient encore trop près de ÏFncyclopédie et de V Esprit des lois pour se faire d'un pareil attentat contre le droit un titre d'honneur.

6 février 1898.

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