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DU PROCÈS DANTON

On connaît le mot du girondin RiouflFe : « Ce terrible Danton fut véritablement escamote par Robespierre (1). » Voici l'histoire de ce crime.

Le matin du 10 germinal (31 mars 1794), Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux avaient été arrêtés et conduits au Luxembourg. Le mandat d'arrêt avait été délibéré, dans la nuit, par les Comités réunis,

(1) Riouffe, Mémoires^ p. 62.

le Comité de Salut public et le Comité de Sûreté. La séance avait été longue, occupée presque tout entière par la lecture du volumineux réquisitoire que Saint- Just avait rédigé, en style académique, sur les notes de Robespierre. La note finale portait que « Danton voulait une amnistie pour tous les coupables, qu'il s'en était expliqué ouvertement, qu'il voulait donc la Contre- Révolution (1) ». On ignore s'il y eut un vote. L'aube se levait. Lavicomterie (du Comité de Sûreté) a raconté que « tous étaient anéantis (2) ». Le mandat « précipitamment griffonné sur mauvais papier d'enveloppe (3) »,. non sur le papier destiné aux minutes de ce genre, reçut dix-huit signatures. En tète, dans l'ordre, Billaud- Varennes, Lebas, Barère, Carnot ; Saint-Just occupe la huitième place, Robespierre l'avant-dernière et Couthon la dernière. Seuls, Philippe Ruhl et Robert Lindet ne signèrent pas, soit qu'ils aient refusé, soit qu'ils aient pu se retirer avant la fin de la séance.

Des amis ( Panis, Thibaudeau), avaient averti Danton que Robespierre conspirait sa perte. 11 répondit d'abord, haussant les épaules : « Si je croyais qu'il en eût seulement la pensée, je lui mangerais les entrailles (4). » Il se convainquit ensuite que Robespierre oserait ; il attendit, résigné. « 11 n'y a rien à faire, dit-il. Résister?

(1) Projet du rapport de Saint-Just. (Œuvres de Danton, publiées par Vermorel, p. 280 )

(2) Michelet, Révolution Française ^ t. VI, p. 144.

(3) Rapport de Saladln au nom de la Commission des Vingtet-un, apud Michelet, t. VI, p. 144 ; Louis Blanc, Histoire de la Révolution, i. X, p. 358.

(4) Thibaudeau, Mémoires, t. II, ch. v, p. 60.

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Verser du sang? Il y a assez de sang répandu. J'aime mieux être guillotiné que guillotineur (i). » Gomme on le pressait de fuir : « Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de son soulier ? »

Danton était deux fois suspect: il voulait en finir avec la Terreur, il était l'obstacle à la dictature de Robespierre. Le Vieux Cordelier était né de cette parole « qu'un jour la République, hors de péril, pourrait être un Henri IV, faire grâce à ses ennemis (2) ». Il avait corrigé les épreuves du journal de son ami (3), celles du fameux N** III, qui dénonçait, dans le style de Tacite, la tyrannie de la guillotine, celles du N° IV, non moins admirable, où éclate l'invocation à la liberté : « Si, par la liberté, vous n'entendez pas comme moi les principes, mais seulement un morceau de pierre, il n'y eut jamais d'idolâtrie plus stupide et plus coûteuse que la nôtre. mes chers concitoyens, serions-nous donc avilis à ce point de nous prosterner devant de telles divinités? La liberté, c'est la justice ! »

(1) Levasseur (de la Sarthe), Mémoires j t. III, ch. v. Cf. Mignet, Révolution française, t. II, p. 47 : Glaretie, Camille Desmoulins et les DantonisteSj p. 309 ; Louis Blanc, t. X, p. 356 ; Robinet, Danton homme d'État, p. 223.

(2) Michelet, t. VI, p. 127.

(3) Notes fournies par Robespierre à Saint- Just pour son réquisitoire contre Danton. Manuscrit publié par M Louis Dubois p. 25.

Il s'était désigné ainsi lui-même comme le chef du fameux « Comité de clémence ». Ce mot, pour ceux qui suivaient Robespierre comme pour ceux qui tremblaient devant lui, résumait toutes les horreurs. Quand on avait dit : « Comité de clémence », on avait tout dit.

Ces deux crimes furent traduits comme suit dans le langage du temps : « Complicité avec d'Orléans et Dumouriez, complicité avec Fabre d'Égiantine et les ennemis delà République (1) ». Le décret du il germinal (!•' avril) qui porte cette accusation, fut adopté par la Convention, « à l'unanimité, dit le Moniteur, et au milieu des plus vifs applaudissements (2), » après deux discours de Robespierre et de Saint-Just.

« En quoi, avait dit Robespierre, diffèrent Danton et son collègue Chabot? Il s'agit de savoir si l'intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l'emporter sur l'intérêt du peuple français. On craint que les détenus ne &oient opprimés : on se défie donc de la justice nationale,,. Au reste, la discussion qui vient de s'engager êst un danger pour la patrie ; déjà elle est une atteinte coupable portée à la liberté. Le nombre des coupables n'est pas si grand (3). »

Et Saint-Just :

(1) Décret du 11 germinal contre les nommés Desmoulins, Danton, Hérault, Philippeaux et Lacroix.

(2) Moniteur y n» 192.— « Le vote fut aussi unanime que l'effroi. » (Lamartine, Histoire des Girondins, t. Vïll, p. 36.) — « Une stupeur envahit les âmes. » (Aulard, L'éloquence parlementaire pendant la Révolution, t. III, p. 394.)

(3) Séance du 11 germinal. « On applaudit à plusieurs reprises.» {Moniteur,)

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' « Vos comités m'ont chargé de vous demander justice contre des hommes qui conspirent en ce moment avec les rois ligués contre la République. Je viens vous dénoncer les derniers partisans du royalisme. Qu'on ne s'étonne pas de la chute de tant de traîtres... Danton, tu as servi la tyrannie. Tu savais amortir le courroux des patriotes. Tu faisais envisager nos malheurs comme résultats de la faiblesse de nos armées, et tu détournais l'attention de la perfidie des généraux pour s'occuper de la nouvelle levée d'hommes... A ton retour de Belgique, tu provoquas la levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si cela fût alors arrivé, qui aurait résisté à l'aristocratie qui avait tenté plusieurs soulèvements ?... Tu t'es efforcé de corrompre la morale publique ; tu t'es déclaré pour les principes modérés ; tu t'accommodais de tout. N'es-tu pas criminel de n'avoir point haï les ennemis de la patrie?... Un innocent parle-t-il de se défendre? » (1).

Qui s'étonnerait que ces horribles niaiseries soulevèrent des acclamations unanimes ne saurait pas le premier mot de la psychologie des assemblées et des foules, aux époques de révolution.

L'ordre d'arrestation des Dantonistes fut notifié dès le lendemain 12 germinal (2 avril), « aux citoyens pré-

(l) Môme séance, passim.

Danton ; la veille de Thermidor, il la lancera contre Gambon (1).

La pensée du procès était si bien de faire passer les Dantonistes pour des voleurs et des complices de l'étranger que Fouquier, sur Tordre de Robespierre, engloba dans la fournée des hommes qui étaient coupables de faux publics, deux juifs autrichiens, un avocat danois et un Espagnol. On vit ainsi, au banc des accusés, Delaunay à côte de Danton, le capucin Chabot près de Lacroix et Tabby Sahuguet d'Espagnac, escroc de bas étage, entre Philippeaux et Camille. Le procès, au bulletin du Tribunal révolutionnaire, est intitulé : « Affaire Chabot et complices. »

Pour les jurés, au lieu de les tirer au sort comme le voulait la loi, le président Herman et Fouquier -Tin ville les avaient triés parmi les solides (2). C'était notamment le luthier Renaudin que Camille récusa en vain, comme son ennemi particulier (3), le chirurgien Souberbielle, le marquis Leroy de Mont-Flobert, surnommé Dix- Août ^ sourd à ne pas entendre le tonnerre de Danton, le peintre Topino-Lebrun et le dur Cévenol

(1) Michelet, t. VI, p. 154 : « Dans toute la Révolution, une méthode invariable a servi aux Robespierristes pour tuer leurs ennemis, une même accusation, le vol. » — Quinet, Révolution françaisey t. III, p. 8 : « Pour détruire les tribuns auprès du peuple, il faut d'abord les perdre d'honneur. »

(2; Dépositions de Fabricius Paris, dans le procès de Fouquier- Tinville {Histoire parlementaire ^ t. XXXIV, p. 467). Louis Blanc conteste faiblement le fait : « Il reçut, dit-il, les démentis qui, tout au moins, permettent le doute. » (T. X, p. 373.)

(3) Bulletin du tribunal révolutionnaire, 4025. Michelet p. 130 ; Claretie, p. 333 ; Robinet, p. 127.

Trinchard. — On a beau trier les jurés : il leur reste le plus souvent, même sous Tœil d'un accusateur comme Fouquier, des velléités d'indépendance ; leur conscience ne se laisse point étouffer du premier coup. — D'autre part, le greffier était des amis de Danton ; il s'appelait Nicolas-Joseph Paris et avait pris le surnom de Fabricius. Sa déposition, devant le deuxième tribunal révolutionnaire, au procès de Fouquier, est un des principaux éléments de cette histoire.

Ayant prêté le serment de juger « sans haine, sans méchanceté et sans crainte (1) », les jurés entendirent la lecture de l'acte d'accusation (13 germinal, 3 avril). C'était le rapport d'Amar qui n'était que la répétition de celui que Saint-Just avait lu, l'avant- veille, à la séance de la Convention ; Fouquier y avait à peine ajouté quelques pages. Les accusés avaient été préalablement interrogés sur leurs nom, surnom, âge, qualité et demeure. Danton, à la demande de son domicile, avait d'abord répondu : « Bientôt le néant et mon nom au Panthéon (2). » Il répondit ensuite, plus simplement : « Georges-Jacques Danton, âgé de 31 ans, natif d'Arcis-

(1 Voir le texte du serment de fidélité à la loi dans Robinet, le Procès, p. 127.

(2) Bulletin du tribunal révolutionnaire, n» 16; Moniteur, an II, n« 195.

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