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haut de sa pyramide, a beau jeu à railler notre inexpérience. Elle aussi, n'a-t-elle pas été aussi jeune, aussi novice que nous? Le régime parlementaire n'a-t-il pas traversé chez elle lès mêmes crises, subi les mêmes épreuves, causé les mêmes déceptions que chez nous? Chez elle comme chez nous, nVt-il pas tout ébranlé avant de tout consolider? La liberté anglaise n'a-t-elle pas, tout comme la nôtre, eu ses flux et ses reflux, ses tempêtes et ses bonaces? Avant d'avoir créé une race de magistrats que TAéropage lui eût enviée, l'Angleterre na-t-elle pas eu ses Jeffreys? A-t-elle toujours professé le même respect pour la loi souveraine, pour les droits des citoyens? Nous ne savons pas encore jouer de la flûte : est-ce à dire que nous n'en saurons jamais jouer?
M. Bodley, je l'entends bien, répondra que tel est précisément son avis, que nous sommes doués pour battre très bien du tambour, non pour jouer de la flûte, que nous avons tort de forcer notre talent. Mais, précisément, nous avons cessé, depuis pas mal de temps, de battre du tambour, le tambour du soldat Legrand, à travers l'Europe, et, si nous voulions (ce qu'à Dieu ne plaise !) recommencer à en battre, nous n'y trouverions pas les mêmes facilités qu'autrefois. Il faut donc ou nous taire, ce que M . Bodley ne nous demande pas, ou continuer notre apprentissage d'un autre instrument. 11 y a même des chances pour que notre éducation soit moins longue que celle de nos voisins. Où nous serions impardonnables, ce serait si nous nous rebutions devant des obstacles qu'il était impossible de ne pas rencontrer
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sur notre route, que nos maitres dans la science parlementaire ont rencontrés sur la leur et qui ne les ont pas arrêtés. Faut-il répéter que la liberté anglaise, cette liberté qui n'est qu'une des formes, la forme politique de la Justice, n'a pas toujours été aussi belle qu'elle l'est aujourd'hui? « L'Arioste, dit Macaulay, raconte la jolie histoire d'une fée, qui, par quelque mystérieuse loi de sa nature, était condamnée à paraître en certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent. Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant, avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs, remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse qu'on nomme la Liberté. Parfois, elle prend la forme d'un odieux reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser ! Et heureux les hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa beauté et de sa gloire (i). » Les Anglais ont eu cette vertu de rester fidèles à la Liberté au temps de ses plus tristes métamorphoses : pourquoi cette même vertu nous serait-elle refusée ?
(1) Essais, t. I, p. 40. (Je suis la traduction de M. Taine, Litt. angl. t. V, p. 189).
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Je ne crois pas que nous soyons incapables de cette sainte patience et je suis certain que le salut de la civilisation occidentale est à ce prix. Nous convier à renoncer à cet apprentissage de la liberté, alors, peutêtre, que le plus dur est fait, c'est nous demander de proclamer la faillite de la Révolution. Nous ne nous y résignerons pas ; nous ne commettrons pas ce crime de lèse-patrie et, plus encore, de lèse-humanité. Il a été démontré, il y a déjà longtemps, qu' « un retour des barbares, c'est-à-dire un nouveau triomphe des parties moins conscientes et moins civilisées de l'humanité, sur les parties plus conscientes et plus civilisées (i) » n'est pas chose aussi impossible que cela parait au premier coup d'oeil. Rien ne favoriserait plus un pareil retour que le spectacle de la France désespépérant de fonder chez elle la Liberté et d'y faire triompher la Justice. L'insuccès de la liberté en Angleterre eût été assurément un grand malheur pour le monde civilisé; son insuccès en France serait une catastrophe d'une toute autre portée, un désastre pour l'Europe. La Grèce n'est pas morte de la mort de Sparte, mais de la mort d'Athènes. Nous sommes l'Athènes moderne. Il y a dans le monde deux grands réservoirs de forces, je ne dis pas : barbares, mais brutales, qui n'attendent que le moment de se répandre sur nos vieilles civilisations: c'est l'Amérique et c'est la Russie. C'est une échéance sans doute inévitable, mais qu'il convient, pour la gloire de l'esprit humain, de retarder le plus
(1) Renan, La réfoi^me intellectuelle et morale^ p. 203.
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possible. Nous ne pouvons, pour notre part, prévenir ce déluge qu'en nous cramponnant à ce qui fait, depuis un siècle, notre raison d'être : l'invincible volonté d'achever la Révolution.
1" août 1898.