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ET LES ÉVOLUTIONS DU QENRE ORATOIRE

L'éloquence française a rempli le monde de son bruit. Elle a renversé des trônes et failli sauver des monarchies; on ne citerait pas une réforme, politique ou sociale, qui ne soit née de la tribune ; elle a donné des ailes à toutes les idées généreuses et doublé la puissance de séduction des chimères ; chaque fois qu'elle s'est tue, l'humanité a paru sans voix; une aurore d'espérance a salué chacun de ses réveils ; pour dire le bien et le mal qu'elle a faits, il faudrait raconter l'histoire de la France depuis un siècle.

Quelle est, d'autre part, la valeur littéraire de cette éloquence ? Le critique qui se pose cette question doit se garder de la traiter comme un pur problème d'esthé-

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tique; le voudrait-il qu'il ne le pourrait pas. L'orateur parle pour persuader et pour émouvoir : comment oublier, quand on le juge, quelles convictions, salutaires ou néfastes, il a portées dans les esprits ? Tout discours qui n'est œuvre que de rhétorique est mort-né ; de tous ceux qui ont survécu, pas un qui n'ait été un acte : comment ne point peser l'acte quand on relit le verbe ? Entre toutes les formes de la littérature, l'éloquence est celle, par conséquent, où il sera le plus difficile de séparer la matière de l'âme qui l'anime. Si, jusque dans les arts plastiques, un lien intime, qui se peut relâcher, mais non pas rompre, unit l'idée à la forme et fait ainsi de la forme la plus belle le vêtement de la plus haute inspiration, combien cette union ne sera-t-elle pas plus étroite encore dans celui de tous les arts qui oblige l'artiste en travail, c'est-à-dire l'orateur à la tribune, à donner au public le plus de l'homme même ?

Une autre considération ne paraîtra pas moins sérieuse. Le sculpteur repolit son marbre, le peintre retouche son tableau, le poète remet vingt fois ses vers sur le métier : l'orateur, à moins de réciter ou de lire un discours écrit, alors même qu'il a, comme il le doit, longuement médité son sujet, répand sur la tribune le flot même de son inspiration et n'a, pour habiller sa pensée, que le moment rapide où elle jaillit de son cerveau. Jugerez-vous cette forme spontanée et soudaine comme celle qu'un art accompli, ayant le

loisir de se corriger sans cesse, donne, dans le silence du cabinet, aux œuvres qu'il achève ? Assurément, il n'est interdit à personne d'écrire d'avance son discours^

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ce qui permettra alors de le juger comme tel autre morceau de prose ; mais cette fabrication savante est-elle l'éloquence — j'entends l'éloquence politique moderne, dont Fimprovisation est devenue la loi et le caractère vraiment distinctif? Le discours écrit avec un soin minutieux, paré comme une œuvre d'art, appris par cœur mot par mot, récité avec tous les artifices raffinés des comédiens, était si bien la règle de Féloquence antique, à Athènes comme à Rome, que l'improvisation, même partielle, y paraissait une manière d'incorrection ou d'irrévérence et faisait, de la part des adversaires, l'objet de vives critiques. Dans nos assemblées contemporaines, au contraire, où les paroles doivent être surXoutdes actes, la lecture ou la récitation, qui, pour habile qu'elle soit, se révèle toujours par quelque fissure, enlève par cela seul, dès qu'elle est surprise, au discours, même le plus puissamment pensé et le plus fortement écrit, le bénéfice de cette « action mécanique (1) » et presque physique de l'homme empoignant l'homme, qui est l'enjeu du régime parlementaire. Nous avons dès lors le droit de voir dans l'improvisation le propre, la difficulté et la beauté même de l'art oratoire.

Il y a donc une raison d'équité à ne point peser aux mêmes balances le verbe écrit et le verbe parlé ; mais cette raison n'est pas la seule et des moyens dissemblables correspondent, ici comme ailleurs, à des buts différents. L'historien, par exemple, ou le romancier,

(i) BuFFON, Discours sur le Style,

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faisant Teffort d'oublier qu'elle a été prononcée dans Téclat et le tumulte d'une assemblée, — car ce souvenir sonne naturellement à Tesprit comme le bruit de la mer et de ses vagues retentit à Foreille dont vous approchez la volute d'un coquillage; — la redondance et l'abondance désordonnées vous en paraîtront insupportables. Dès lors, qu'est-ce à dire sinon que la construction même de la phrase, aussi bien que Tallure de la démonstration, doit varier selon que vous avez à traduire votre pensée à la tribune ou sur le papier? Cela est si vrai que ceux-là même qui écrivent leurs discours pour les réciter ou pour les lire, construisent leurs phrases et établissent leur argumentation non pas comme ils ont coutume de le faire pour le livre ou pour le journal, mais avec la préoccupation de l'optique et de l'acoustique qui sont propres à la tribune. De même que le dialogue du roman paraîtrait à la scène obscur et fastidieux et que le dialogue du théâtre semblerait sec et décharné dans le roman, la parole, destinée à n'exprimer qu'une seule et même pensée, change de ton et varie d'allure en passant du livre à la tribune ou de la tribune au livre.

Maintenant, de ce que l'allure et le ton doivent ainsi différer, s'ensuit-il que la correction, dont vous faites une obligation à l'écrivain, puisse impunément être bannie du discours parlé? Ceux-là seuls qui écrivent incorrectement pourraient le prétendre. Sans doute, un discours haché de ces interruptions auxquelles l'orateur a si souvent le devoir de répondre sans désemparer, parce que toute interruption incisive laissée sans riposte

est une défaite morale, ce discours ne peut avoir l'ambition d'affecter l'ordonnance irréprochable d'un raisonnement poursuivi en liberté. Mais si la marche du discours peut être coupée et barrée par mille incidentes, il n'en résulte nullement qu'elle doive être livrée au hasard. Bien au contraire ! Plus on s'acharne à l'écarter de sa route, plus l'orateur s'eflTorcera d'y revenir, pour donner à ses auditeurs l'impression d'un esprit qui sait ce qu'il veut et qu'aucun piège, aucune embûche, ne peut détourner du but où il tend. Ainsi la trame du raisonnement sera soumise, à la tribune comme dans le li\Te, aux mêmes règles de logique. Et pareillement, de ce que l'auteur parle dans le bruit pendant que l'écrivain rédige dans le silence, il ne s'ensuit pas encore que sa phrase même gagne en force ce qu'elle perd, je ne dis point en précision et en élégance, mais en correction. Au milieu des discussions les plus orageuses et des débats les plus passionnés, la correction générale de la phrase donne, en efiFet, le sentiment d'un esprit maître de lui, d'une intelligence sûre d'elle-même, d'une conviction que rien n'ébranle; par conséquent, elle accroît la force impulsive du discours. Cette phrase de l'orateur sera évidemment moins polie et plus inégale que celle de l'écrivain qui a le loisir de chercher à chaque ligne l'expression la plus exp,cte de sa pensée, de bannir les répétitions, de contrôler l'harmonie des mots. Cependant la loi fondamentale du style n'est pas moins vraie de l'orateur que de l'écrivain : l'un et l'autre n'énonce clairement que ce qu'il comprend bien. Le désordre de la parole, à la tribune comme dans le

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livre, rimpropriété des termes, la lourdeur des phrases, Thésitation pénible des développements, ne sont jamais que les marques de l'incertitude et des défaillances de la pensée.

Donc, le style, qu'il s'agisse de l'orateur ou de l'écrivain, reste la pierre de touche de la pensée. Il n'est pas le même, cela est certain, il ne peut pas et ne doit pas être le même ; telle qualité devient un défaut en passant du livre à la tribune et réciproquement. Pourtant, ces différences ne s'appliquent qu'au procédé et laissent immuables les règles générales du style, comme celles de la composition. Transportez un même tableau d'une toile de chevalet à une muraille préparée à la fresque : les lois qui président au dessin, au groupement des figures, à l'équilibre des couleurs, à la perspective, ne changent pas de la petite toile à la muraille. Ce qui se modifie, c'est le procédé, le coup de crayon moins détaillé, le coup de brosse plus large, la dégradation des nuances plus rapide, les jeux de la lumière et de l'ombre moins subtils. Du livre à la tribune le changement est pareil. Évidemment, les assemblées et les foules ont acclamé plus d'une fois (et elles applaudiront encore) des orateurs qui n'avaient pour eux qu'une heureuse audace, une facilité abondante, le don de flatter le caprice ou la passion. Des livres mal écrits ont remporté aussi d'éclatants succès. Toutefois, ces succès n'ont été que d'un jour. Quand la cause passagère en aura péri, essayez de relire ces discours. L'histoire ne peut les ignorer, parce qu'elle a le devoir de tout connaître, qu'aucune platitude comme aucune

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vileaie ne doit la rebuter. Mais qu'en reste-t-il? Moins que la poussière d'une ruine, quelque chose de vague, d'informe, où il semble impossible que la vie ait jamais habité, qui déroute et trouble l'historien luimême, incapable de comprendre, sans un violent effort de mémoire, à quoi ont pu jamais répondre un pareil fatras et de pareilles pauvretés. Ainsi, qu'il s'agisse du discours ou du livre, le style seul sauve; seul, il fait durer l'expression des passions, même les plus ardentes, et des pensées, même les plus nobles et les plus hautes.

Il n'est pas nécessaire de démontrer que le style oratoire, tout comme le style écrit, doit varier à la fois selon les circonstances et selon les sujets traités. On ne développe pas à la tribune une question de politique budgétaire sur le inême mode que la mise en accusation d'un ministre ; le diapason change selon que l'on expose un point de droit administratif ou que l'on proteste contre la violation d'une liberté. Les traités de' l'art oratoire ont expliqué depuis longtemps la concordance qui doit exister entre la nature du sujet et le ton du discours ; il est inutile de paraphraser, une fois de plus, Aristote, Cicéron ou Quintilien. En revanche, l'histoire de notre éloquence politique est déjà assez longue pour permettre de marquer le progrès que le genre luimême a accompli depuis un siècle.

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Ce qui caractérise d'abord cette évolution, c'est que, née de la rhétorique romaine, notre éloquence française s'est dépouillée graduellement de la pompe qui paraissait inséparable de l'art oratoire et qu'elle a fini par transporter à la tribune, tantôt correct et pur, tantôt chargé de vulgarités et de scories, le langage de la conversation. La toge est devenue redingote. Nourris des discours académiques de Tite-Live, les orateurs de la Révolution, Danton excepté, parlent tous, les plus obscurs comme les plus glorieux, la même langue qui parait comme un décalque du vieux Conciones; c'est Tite-Live traduit par Rousseau. Pour l'orateur d'aujourd'hui, le comble de Tart est de parler comme il causerait. Observez d'ailleurs que cette même évolution s'opère individuellement chez presque tous les orateurs qui ont mérité ou méritent de laisser un nom. L'orateur jeune, comme l'éloquence en son printemps, aime l'aUure noble, la phrase majestueuse, les images et les souvenirs classiques, le style soutenu, les amplifications brillantes, des paroles éclatantes et pleines, les formules sonores. Le temps passe, l'expérience fait son œuvre, le goût s'affine, l'imagination se règle, la raison l'emporte, — et l'orateur mûri, comme notre art oratoire à son automne, laisse tomber les fleurs défraîchies de la rhétorique, il dessine dans la lumière la ligne précise et nette de son argument.

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Nous avons médit de la rhétorique ; n'en avons-nous pas trop médit ? Tout artificielle qu'elle paraisse et qu'elle soit souvent, n'est-elle pas le langage de la jeunesse et de la passion? Quand la passion éclate, comment n'enflerait-elle pas la voix et ne chercheraitelle pas à traduire par la grandeur même des mots et par le fracas des périodes ses colères et ses espérances ? Le torrent des montagnes ne coule pas comme la rivière des vallées : il se précipite, écume et gronde. Les orateurs de la Révolution étaient, presque tous, des jeunes ; — combien sont morts chargés de gloire, à trente ans! — et, presque tous, étaient des passionnés. L'évolution oratoire ne s'estdonc pas opérée seulement dans le goût, mais dans le cœur des hommes. Le feu des grands sentiments s'est éteint; la raison pratique est la reine du monde. Nous ne sommes plus épris de flamme, mais de lumière. En sommes-nous meilleurs ou pires? Qui le dira? Mais le fait est certain et la preuve en est partout.

La beauté artistique de la passion, c'est qu'elle est une force et comme une explosion de la nature ; elle n'est pas si elle n'est pas spontanée ; dès qu'elle est préparée, elle sonne faux. Quand nous relisons aujourd'hui les orateurs de la Révolution, il faut reconnaître que l'excès de parurelittéraire, dont ils avaient la préoccupation jusqu'au plus fort de la mêlée, a gâté chez la plupart l'enthousiasme qui fait leur noblesse devant l'histoire. La passion qui déborde de leur vie et s'exhale de tous leurs actes, le feu qui les dévore, la fièvre qui est leur état chronique, nous en retrouvons la

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contagion incandescente dans les trop rares répliques de Mirabeau et de Vergniaud comme dans les discours de Danton. La sténographie rudimentaire du temps a été en vain incomplète et parfois déloyale ; Danton, qui se faisait gloire de ne jamais écrire, a eu beau pousser jusqu'au défi son mépris de la réputation littéraire : la flamme de ces improvisations brûle toujours, ces pages de lave ne refroidiront jamais. Mais les autres, tous les autres, ces généreux Constituants qui prêtèrent le serment du jeu de Paume, ces héros de Plutarque qui furent les Girondins, les orageux patriotes de la Montagne, Mirabeau et Vergniaud eux-mêmes dans ceux de leurs discours auxquels ils attachaient le plus de prix? Soyons sincères : la valeur de ces harangues, rédigées laborieusement sous la lampe et solennellement récitées, n'est plus guère aujourd'hui, sauf de merveilleuses exceptions, — la matière d'un demi-volume, — que dans leur intérêt historique, qui reste immense ; la déclamation artificielle, qui enveloppe l'inspiration naturelle jusqu à l'étouffer, agace et irrite le goût.

Si deux mots jurent de se trouver ensemble, ce sont ceux de passionné et d'académique ; cependant, comment caractériser autrement, dans son ensemble, le genre oratoire de la Révolution ? La tribune étant le champ de bataille de l'orateur politique, il semble que ce soit là qu'il faut l'étudier : n'y cherchez pas l'orateur de la Révolution, vous ne le trouverez au travail que dans son cabinet, devant sa table, entre quelques volumes des classiques latins et le Contrat social. C'est là que l'inspiration le saisit, puissante sans doute et sin-

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truction a duré dix siècles, ils s'arrêtent, déférents et respectueux, devant le mot noble. Pour Robespierre, un adversaire méprisable sera toujours un monstre; Danton seul aura le cynisme de rappeler simplement coquin (1). La périphrase à perruque, dans ce qu'elle a de plus solennel et déplus niais chez Tabbé Delille ou chez Laharpe, règne en maîtresse souveraine à cette tribune, autour de laquelle s'accumulent les ruines du passé. Comme à l'ancien théâtre

Où, jusqu'à « je vous hais », tout se dit tendrement,

de même, à la Législative et à la Convention, les plus noires accusations et les plus furieux appels revêtent la forme d'une scolarité pédante, k côté, au tribunal de sang, les bourreaux eux-mêmes, Fouquier-Tinville dans ses hideux réquisitoires, égorgent selon toutes les règles de la rhétorique.

Faut-il conclure que la déclamation est à la passion ce que la fumée est à la flamme et qu'elle en est comme physiquement inséparable? On le croirait volontiers, à première vue, tant il s'est dégagé de fumée de cette fournaise. La conclusion, pourtant, ne serait pas juste, car partout où la passion est restée spontanée, la flamme a rayonné vive et claire. On dira donc plutôt que l'improvisation est la forme naturelle de la passion et que celle-ci s'accommode mal de la transcription sur le papier. Ainsi Mirabeau est tout autre dans ses discours préparés, où il à mis sa politique, et dans les ré-

(1) Aulard, Orateurs de la Convention, p. 212.

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pliques, où il n'amis que Mirabeau. Ses discours écrits, ceux qui sont de sa main ou qu'il a dictés lui-même, comme la fameuse harangue à la noblesse d'Aix qui ne fut jamais prononcée, portent assurément l'empreinte et la griffe du génie oratoire ; — ses moindres billets à Sophie, comme ses pamphlets, brûlaient déjà le papier ; — mais l'expression de la pensée, si la force ne lui fait jamais défaut, manque souvent de reflet, l'idée se dégage péniblement de la phrase lourde, la duplicité florentine de sa diplomatie se traduit, presque à chaque ligne, par le vague des mots. Cependant, qu'illui vienne une impatience de lire ou que le hasard des séances le contraigne impérieusement, malgré lui, à la réplique, — car ce géant de la parole tremblait devant l'improvisation et il l'a souvent fuie aux risques de compromettre des batailles décisives; — aussitôt il se transfigure et il y a vraiment, selon sa propre expression, « une divinité en lui ». Il n'a sauvé la plupart de ses discours écrits que par l'art merveilleux de sa diction ; le même discours, lu par lui aux Jacobins et par Talleyrand à la Constituante, parut superbe au club et médiocre dans l'Assemblée. Maintenant, la parole échappe de ses lèvres avec toute la pureté du métal noble en fusion. Chacune de ses ripostes a été une victoire, parce qu'elle créait l'émotion plus passagère, mais plus forte que la persuasion. — De même Vergniaud; ses plaidoyers écrits paraissent, sauf un seul, prétentieux et presque ridicules; ses discours d'apparat, bien que semés d'allégories et de citations, sont d'une allure déjà plus libre et résonnent encore de cette mélodie qui les faisait com-

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parer par les contemporains au chant des Sirènes; mais l'amplification continue y étouffe l'émotion et, s'il ne nous était resté de Vergniaud que les discours qu'il composait pour la postérité, nous n'aurions de lui que l'impression du plus élégant et du plus généreux des rétheurs. Par bonheur, Vergniaud, lui aussi, a été jeté brusquement à la tribune. Alors, lui aussi, remué d'une secousse électrique, oublieux de ses préoccupations d'artiste, il a fait jaillir l'homme même de Tenveloppe du ciseleur de phrases — et l'homme était admirable, le plus digne, entre tous les fils de la Révolution, d'être aimé. Lisez l'appel au camp du 16 septembre : « Au camp, citoyens, au camp! Oublions tout, excepté la patrie. Au camp! au camp !» — le lendemain,

dans l'assemblée encore tremblante devant les massacreurs des prisons, l'imprécation contre la tyrannie de la Commune : « Périsse l'Assemblée nationale et sa mémoire pourvu que la France soit libre !» — la réplique enfin à Robespierre, sous le couteau même de la guillotine : « On a cherché à couronner la Révolution par la terreur ; j'aurais voulu la couronner par l'amour ! » Un seul mot peut caractériser une telle éloquence : elle est héroïque. Ainsi, c'est surtout de celles qui éclatent brusquement dans l'improvisation qu'il est vrai de dire que les grandes pensées viennent du cœur; et c'est la vertu magique de ces quatre planches d'acajou qui s'appellent la tribune, que les pens ées vraiment belles y revêtent aussitôt une forme digne d'elles et qu'aucune recherche de cabinet ne leur eût donnée.

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Cependant on n'improvise pas de nature : on apprend ; Ton n'apprend même qu'à force de travail, j'entends la plume à la main ; — et les orateurs de la Révolution n'eurent pas le temps d'apprendre. Condamnés, de 89 à 92, par leur nouveauté dans la vie publique et oratoire, à lire ou à réciter des discours écrits (si bien que rien n'est plus rare, sous la Constituante, qu'un discours répondant à celui de l'adversaire qui descend de la Iribune), ils commençaient à peine, sous la Convention, à se sentir maîtres de leur art et à parler sur de simples notes, quand la guillotine les prit et faucha les plus beaux talents au moment où ils s'épanouissaient dans leur fleur. Que reste-t-il après la Terreur? Les hommes que l'échafaud avait épargnés comme trop médiocres, déjà mûris par Robespierre pour la servitude, tout juste de force à traîner un reste de déclamation, dans la grande corruption du Directoire, jusqu'au grand silence de l'Empire. Dès lors, toute l'éducation est à refaire. Avec la Restauration seulement, dont c'est la gloire, la France recommencera à la fois l'apprentissage de l'éloquence et de la liberté. La tribune relevée restera debout près d'un demi-siècle jusqu'au coup d'État de décembre ; l'éloquence, cette fois, aura le temps de s'affranchir de ses oripeaux.

Elle avait débuté, en efiet,pars'en affublera nouveau,

comme du vêtement naturel à Tart oratoire; sauf qu'elle a pâli et que de moindres passions l'agitent, l'éloquence des premières sessions de la Restauration ressemble de tous points à celle des premières années de la Révolution. C'est la même préoccupation, non pas seulement de la littérature, ce qui est légitime, mais de la pompe académique, de la métaphore, des prosopopées et du style noble. C'est le même abus de& citations banales et des souvenirs historiques à la mode de l'imagerie d'Épinal ; les Grecs et les Romains, un peu défraîchis, ont passé à l'arrière-plan, mais les pâtres de l'Helvétie, les poignards de la Convention, les ombres de Philippe-Auguste et de Henri IV les remplacent sans avantage. C'est enfin la même crainte superstitieuse de l'improvisation qui paraît peu respectueuse pour les auditeurs et qui ne permet pas de garder au discours son ordonnance et son élégance obligatoires. Non seulement les orateurs de la Restauration continuent à écrire et à lire leurs harangues, mais ils revêtent encore, pour monter à la tribune, un costume spécial dont les broderies s'accommoderaient mal du mot simple et de la phrase sobre. Cinq ou six à peine, Royer-CoUard, Camille Jordan, avaient fait partie des dernières assemblées delà République, mais un mal incurable minait Jordan et la tribune ne fut jamais pour Royer-Collard qu'une chaire dephilosophie politique. La première grande improvisation de de Serre fut ainsi un événement et le fit comparer tout de suite à Mirabeau. Manuel lui-même, tout rompu qu'il était à la pratique du barreau, rédigeait ses discours des

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grandes séances. Benjamin Constant, écoutant le discours de l'adversaire et écrivant en même temps la réfutation qu'il ira lire aussitôt à la tribune, avait été pendant longtemps un objet d'étcnnement ; il semblait difficile au général Foy, qui n'était pas poltron, de pousser plus loin l'audace oratoire et la confiance en soi.

C'est une observation judicieuse de Cormenin, dans son insupportable Livre des Orateurs, que l'on n'apprend pas plus à quarante ans passés l'improvisation que la natation, l'équitation et la musique ; la parole a besoin d'être travaillée et maniée de bonne heure. Or, les orateurs des premières Chambres de la Restauration arrivaient trop tard à la vie publique. Sauf quelques avocats, ils débutaient dans l'éloquence en montant à la tribune. Dès lors, comment ne pas écrire, lire et réciter? Les jeunes générations, au contraire, chez qui le régime, alors si nouveau et si séduisant, de la discussion, avait développé un goût très vif delà politique, se préparèrent de bonne heure à la parole ; la tribune, qui effrayait les anciens, hanta leurs rêves ; elles arrivèrent aux assemblées avec des membres souples, dispos et déjà rompus aux exercices. Non point, sans doute, pour s'y signaler par des coups d'éclat ; on ne débute en aucun genre par un chef-d'œuvre et moins encore dans l'art oratoire que dans tous les autres. Les mieux préparés, même par les luttes du barreau, ont subi des échecs quand ils se sont fiés à leur audace ou bien, eux aussi, ils ont récité des discours rédigés, quand ils ont compris d'eux-mêmes que la forme écrite

s'impose aux orateurs qui débutent ou, comme Lamartine par Royer-GoUard, quand ils ont été bien conseillés. Mais ces nouveaux trouvèrent, à coté des ancêtres impuissants à modifier leur manière, des aînés moins âgés qui étaient devenus forgerons en forgeant (Villèle, Martignac, Casimir Perier), qui avaient fljii par s'habituer à traduire leurs sentiments et leurs idées par une expression improvisée, qui avaient ainsi allégé et clarifié la langue oratoire qu'alourdit et obscurcit le travail du cabinet. Ils écoutèrent de préférence ces routiers devenus novateurs et s'inspirèrent de leur exemple. Insensiblement le caractère général de l'éloquence parlementaire se modifia ; une oreille un peu exercée noterait de session en session, parfois de débat en débat, ce changement de ton. Beaucoup, sans doute, continuèrent à déclamer ; mais plusieurs commencèrent à parler à la fois plus simplement et d'abondance — ce qui est presque corrélatif; — l'on s'aperçut bientôt que les discours, les moins préparés et les moins ornés de rhétorique, étaient aussi les plus incisifs, ceux qui portaient le plus sur la Chambre et sur l'opinion. Rien ne réussit comme le succès; celui-ci va décupler l'intérêt des luttes de la parole. C'est le corps à corps des idées vivantes qui succède au tournoi des thèses ; désormais, pendant plus de vingt ans, c'est à cette tribune, selon le mot pompeux mais exact de Sauzet, <iue battra le cœur delà France. Le régime parlementaire n'a point connu de plus belles années que cette seconde partie de la Restauration et la monarchie de

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Juillet; les défauts n'en apparaissaient pas encore ; les partis, tout en se détestant, respectaient et s'efforçaient d'honorer le système politique qui leur donnait la parole ; l'opinion, qui n'avait point eu le temps de se blaser, se passionnait pour leurs combats et ne s'amusait pas à les ravaler ; l'intrigue se promenait déjà dans les couloirs, mais sans effronterie ; la liberté étaU une maîtresse capricieuse qui se reprenait aussi vite qu'elle se donnait et aiguillonnait les désirs ; elle n'était pas encore l'épouse, toujours chère, mais qui n'inquiète plus.

Aussi bien, cette évolution de l'art oratoire, qui commence avec le ministère de Villèle, qui se poursuit à travers le règne de Louis-Philippe et qu'interrompt seulement la journée de décembre où l'auteur du coup d'Ëtat fit démolir, sous ses yeux, dans la cour du Palais-Bourbon, la tribune de l'Assemblée nationale, cette évolution n'a-t-elle point été le résultat d'un système préconçu, mais seulement, comme celle de tous les autres arts dans tous les temps et en tous pays, la résultante des mœurs et des idées graduellement modifiées. En effet, au début, les idées qui se choquaient à la tribune étaient des idées générales, amples etpuissantes, les plus grandes qui aient agité le monde moderne, mais qui paraissaient comme des masses et sans que le détail s'en dessinât; le manteau de la rhétorique se prétait donc à merveille tout à la fois à les faire resplendir dans leur éclat et à dissimuler ce qu'elles avaient encore d'incertain. Aujourd'hui, au contraire, que les grandes conquêtes de la Révolution

semblent accomplies, que ses principes sont devenus, ceux du droit public, la bataille se limite; comme elle ne porte plus que sur des questions plus étroites, nettement déterminées et plus sensiblement pratiques, Parme des combattants s'affine et se précise à son tour. On ne réclame pas sur le même mode la reconnaissance des droits du peuple et la modification d'un paragraphe à l'Adresse ; on ne demande pas sur le même ton la tête du roi de France et une réduction de crédits sur les fonds secrets. Dès lors, tout concorde, l'habitude plus générale de la parole, les progrès de l'esprit pratique, la circonscription plus rigoureuse des débats, le souci de& réalités solides, pour simplifier l'éloquence et pour substituer ladiscussiond'aflfairesà la rhétorique d'école. Cette évolution de l'art oratoire est d'ailleurs beaucoup plus rapide chez les hommes du pouvoir, ministres d'hier, d'aujourd'hui et de demain, qui se préoccupent surtout, par destination et par métier, des nécessités immédiates, que chez les orateurs des oppositions extrêmes dont les espérances sont à longue é.chéance et qui continuent à combattre pour des idées générales. Déjà, sous la Restauration, pendant que le style oratoire de l'opposition, des Manuel et des Foy, restait tout ensemble lâche et redondant, il se précisait chez les défenseurs de l'autorité royale, les de Serre, les Villèle et les Martignac. Sous la monarchie de Juillet, le contraste est plus saisissant encore. Pendant que les orateurs des partis irréconciliables, les républicains, le général Lamarque, Mauguin et Ledru-Rollin, les légitimistes,.

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Montalembert et Berryer lui-même, continuentà rouler à la tribune le tonnerre des grands mots, les hommes de Juillet, au contraire, soit qu'ils tiennent le pouvoir, soit qu'ils cherchent à le conquérir, s'expriment dans un style clair et simple, cherchent plutôt à persuader qu'à émouvoir. Assurément, cette nouvelle prose oratoire varie par mille traits selon le caractère même de& hommes : énergique et rude chez Perler, avec des soubresauts d'orage, hautaine et grave chez Guizot, avec des éclairs de lumière, souple et vive chez Thiers, avec des éclats de passion méridionale, élégante et froide, avec des grâces de grand seigneur, chez le duc de Broglie, âpre et triviale, avec des bouffées de bon sens, chez Dupin, solide et probe chez Dufaure, avec des coups de boutoir de sanglier, limpide et. philosophique chez Tocqueville, avec des visions de prophète, aimable et déliée chez Rémusat, ferme et nerveuse chez Hébert. Mais, quelles que soient les nuances, les genres mêmes deviennent de jour en jour plus nets et plus tranchés; c'est tout le contraste entre l'éloquence attique et la rhétorique latine. Telle est, en effet, cette évolution de l'éloquence contemporaine qui est allée, en France comme en Angleterre, du genre romain au genre grec. De Mirabeau à Thiers, comme de Burke à Gladstone, c'est le même mouvement du goût, le même progrès.

Maintenant, qu'il s'agisse des évolutions littéraires et artistiques ou des évolutions politiques et sociales, est-il besoin de montrer longuement que ces évolutions, pour certaines et visibles qu'elles soient, ne s'opèrent

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la « sentinelle invisible » de Michel (de Bourges), qui avait fait repousser la proposition des questeurs, protégea la représentation nationale au Deux-Décembre. Vingt ans se passent, les survivants de 48 rentrent de Texil dans les assemblées ; Ton s'aperçoit, à la première tirade, qu'en éloquence comme en politique, ils n'ont rien appris. Ils croyaient, savourant d'avance les applaudissements, évoquer l'âme de la Montagne et l'ombre des Jacobins ; la jeunesse irrévérencieuse murmura : la Tour de Nesle !

On a souvent cité le mot de Napoléon à Goethe : « Je suis surpris qu'un esprit comme le vôtre ne tienne pas pour les genres tranchés. » L'opinion est caractéristique du César français, qui voulait faire de l'Europe une caserne, mais elle est la méconnaissance des génies supérieurs qui brisent fatalement le cadre des genres tranchés et le débordent. Mirabeau, quoique nourri de la réthorique romaine, échappe ainsi à la classification où rentrent la plupart de ses contemporains; tels sont aussi, à des hauteurs dift'érentes, Berryer, Lamartine et Gambetta. Us sont eux-mêmes, dominant le temps et le milieu qui les ont produits ; leur style n'est qu'à eux non-seulement par les différences individuelles de relief ou de couleur, mais par l'essence même de leur génie. Lamartine, entrant pour la première fois à la Chambre, répond au collègue qui lui demande où il siégera : « Au plafond ! » Son éloquence est comme sa politique ; elle n'appartient à aucun parti. A quelle école rattacher cette prose mélodieuse et pourtant simple, ces phrases ailées, mais qui ne se perdent jamais dans les nuages, ces flots

de poésie qui roulent la sagesse, cette raison passionnée? De même, Berryer et Gambetta, génies oratoires et tempéraments semblables, qui évidemment sentaient mieux Cicéron queDémosthène etTiterLive qu'Hypéride, mais dont la forte personnalité s'est vite dégagée de toute imitation, ne sauraient être revendiqués par aucune école. S'ils ont puisé quelque part le suc de cette « haute graisse » d'éloquence où ils se complaisent, c'est dans le sol le plus profond de la littérature française, dans le parler large et plein du seizième siècle où les mots, drus et nombreux, parfois vulgaires et toujours pittoresques, se poussent en avant les uns les autres, sans autre méthode que celle qui est indispensable à marquer le développement de la pensée. Grands surtout par Faction, qui n'est pas seulement la voix et le geste, mais la tactique et la stratégie de l'éloquence, ont-ils eu, à proprement parler, un style oratoire ? Berryer, du moins, le croyait si peu qu'il n'a jamais souffert, par coquetterie d'artiste, qu'on imprimât ses discours.

Au surplus, celui de tous les genres oratoires qui perd le moins à la lecture et qui résiste le plus sûrement au temps, est celui qui fait au pathétique la moindre part, où ce sont les faits qui parlent, non les mots. Quand Pascal s'écrie que « la vraie éloquence se

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moque de Téloquence », il dit d'un mot merveilleux ce qu'elle doit être, mais il eût pu ajouter que cette vraie éloquence est la seule qui puisse braver impunément les années et qui permette au lecteur de retrouver dans la pensée écrite, sinon toutes les jouissances, — car le charme de l'audition et du spectacle s'est évaporé, — du moins le meilleur du plaisir que la pensée parlée répandait autour de la tribune. Non point sans doute que les admirateurs les plus sévères de l'atticisme défendent à l'orateur d'être pathétique; l'émotion sincère est toujours une beauté ; quand la cause est noble, elle est presque une vertu. Mais à peser les moyens, littéraires ou artistiques, qui sont à la disposition de l'homme pour exprimer ses idées, il est certain que si le pathétique direct^ qui fait jaillir l'émotion du choc des mots et des images, agit plus vivement sur le moment et ébranle les nerfs avec plus de violence, le pathétique indirect^ qui fait sortir l'émotion du simple récit, touche des cordes plus profondes et seul les fait vibrer pendant longtemps. Pascal défend, en conséquence, « de masquer et de déguiser le nature » ; et il reconnaît assurément qu'il est très difficile, sinon impossible, de la montrer toute nue : « La vérité, écrit-il encore, est une pointe si subtile que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement ; s'ils y arrivent, ils en écachent la pointe et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai... (i) » Mais, quelle que soit la difficulté, le but suprême de l'art estpour-

(1) Pensées (éd. Lahure.), 1. 1, p. 259.

tant là; il en est de Fart oratoire comme des autres, et telle était, en effet, l'ambition de l'éloquence attique (1). Ainsi Témotion, chez Démosthène, n'est jamais détachée du corps même du discours ni traitée à part comme un lieu commun ; « liée à l'argumentation, elle n'en arrête pas la marche rapide. » La cause, chez Lysias, se suffisait à elle-même et excluait tout développement étranger ; les faits parlent seuls, sans que l'orateur exprime, en son propre nom, les passions qui l'inspirent. Le tissu de la phrase, sans être chargé, est plus riche chez Hypéride que chez Lysias : mais, lui aussi, il excelle surtout par la narration et se faisait admirer pour une simplicité élégante, « qui trompait les efforts des imitateurs » et touchait droit au but. On comprend dès lors pourquoi cette éloquence est restée, après tant de siècles, jeune et fraîche, presque comme au premier jour, pourquoi elle éveille chez nous la même attention soutenue que chez les auditeurs de l'Agora. C'est qu'elle consiste essentiellement dans le récit et qu'il a toujours suffi, pour exciter l'intérêt, de saisir quelque part la vie humaine avec force. L'amplification, que les Grecs d'Athènes appelaient asiatique, brille comme l'éclair, mais l'éclat en est aussi passager. La lumière qui se dégage des choses, des faits et des sentiments profondément observés, est assurément moins vive, mais elle ne s'éteint pas. Athènes, d'ailleurs, avait connu elle-même les deux écoles. Elle avait débuté, tout comme les autres, par applaudir l'éloquence poétique

(1) Girard. Études sur VÉloquence attique, p. 8 et sq.

et théâtrale qui transportait, avec Gorgias, le lyrisme dans la prose ; elle ne s'était fixée que plus tard à l'éloquence narrative et pratique. Le mouvement de l'esprit humain est partout le même.

« Il n'y a rien de plus parfait que Lysias, dit Quintilien, si le rôle de l'orateur se borne à instruire (1). » Il est permis de croire, sans irrévérence, que la plupart de nos orateurs n'ont guère lu les morceaux qui nous restent du maître de l'éloquence attique et que la phrase même de Quintilien serait pour beaucoup d'entre eux une révélation. Cependant, rien que par le retour des mêmes causes produisant à Paris et à Londres les mêmes effets que jadis à Athènes, le rôle de l'orateur contemporain, comme celui de l'orateur grec, se borne de plus en plus à instruire; l'exposé des faits, ce que les anciens appelaient la narration, tient de jour en jour une place plus grande dans le discours. Plus ou moins, comme M. Jourdain, l'on fait toujours de la prose sans le savoir. Restreinte ainsi à la narration, — je ne dis point réduite, parce que cette évolution n'implique point une déchéance, — l'éloquence contemporaine, anglaise ou française, a pris dès lors les mêmes caractères que l'éloquence athénienne ; elle s'est proposé le même idéal tout de précision et de clarté. L'évolution, d'ailleurs, a été involontaire, s'est opérée sans système. C'était intentionnellement que les orateurs de la Révolution et leurs premiers successeurs copiaient les orateurs romains et prenaient pour modèles les fausses

[i)Inst,OraL X 478.

beautés de Tite-Live ; c'est, au contraire, par la force même des choses que l'éloquence contemporaine s'est dépouillée des vieilles défroques et s'est trouvée, sans qu'elle s'en doutât, revenir au genre athénien.

Donc, exposer avec méthode les faits de la cause ; les présenter dans leur ordre logique ; enchaîner, sans qu'apparaisse aucune combinaison artificielle, les effets de détail dont l'ensemble produira la conviction ; retracer, dans une exposition à la fois claire et précise, facile et rapide, les circonstances et les rapports qu'elles ont entre elles ; faire voir les acteurs sans se montrer derrière eux ; aborder franchement, quand il faut, la réalité familière ; présenter chaque preuve en particulier et faire jaillir la vérité de la seule accumulation des arguments ; éviter jusqu'à l'apparence de tout effort pour surprendre la confiance de l'assemblée ; donner à la narration et à la discussion tout entière l'air de la vérité et de la franchise ; traduire ces pensées simples par une forme simple ; mettre dans la phrase la même aisance que dans le raisonnement, parce que la franchise sans apparat inspire naturellement la confiance ; prêter au style l'allure dégagée de la narration et de la conversation ; s'attacher à l'exactitude de l'expression plus qu'à l'éclat des mots, à la pureté du langage plus qu'à l'harmonie des périodes ; éviter les figures et les images qui éveillent l'idée de la préparation ; poursuivre le mot propre qui doit suffire à rendre toutes les idées ; développer la phrase comme une idée qui marche, l'orner de la seule élégance qui

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résulte de la proportion et de la clarté, telle a été l'éloquence chez les maîtres de Fart attique (1) et tel est le type qui s'est graduellement proposé à l'éloquence politique de nos jours. S'il a été aisé cependant . d'adopter le genre, la première griserie de rhétorique une fois passée, combien il est difficile, d'autre part, de rivaliser avec l'art accompli qui en fait le charme, qui est d'autant plus exquis et fin qu'il se dissimule davantage, sans lequel la simplicité risque si vite de tomber dans la platitude I Comparez à notre ciel gris, surchargé de fumée, cette lumière blonde de l'Ionie qui donne la transparence aux ombres mêmes ; à nos cerveaux alourdis par la masse croissante des connaissances et des préoccupations, les sources fraîches d'où coulait le flot léger de la pensée attique ; à notre langue, enfin, pour souple et claire qu'elle soit, cette langue grecque non moins transparente et vive, mais si naturellement puissante et riche qu'elle n'a jamais besoin de forcer l'expression ; et vous n'aurez encore que commencé à mesurer la difficulté et la distance. Les Romains sentaient déjà ces causes profondes, physiques autant que morales, qui font l'incomparable supériorité de la prose attique. « Les auteurs grecs, même secondaires, écrit Quintilien, voguent en sécurité au milieu des bas-fonds et des écueils voisins du rivage ; semblables à des barques légères, ils trouvent partout des ports et des abris. Les Latins, moins agiles, devaient chercher la haute mer, de peur de s'en-

(1) Girard, De Vatticisme chez Lysias, 51.

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graver (i).» Nous aussi, nous sommes moins agiles. Quand nous nous écartons de la haute mer des amplifications sonores, nous risquons, à notre tour, d'échouer dans la vulgarité.

Et que beaucoup s'y engravent, comment le nier? Que nos deux tribunes, occupées chaque année, de quatre à cinq heures par jour, pendant plus de deux cents séances, entendent trop souvent une parole incorrecte et triviale, dont le désordre n'est l'effet d'aucun art et qui ne respecte pas toujours la grammaire ; que l'impertinence hâtive des improvisations ajoute encore aux défauts d'une culture classique devenue insuffisante ; que le goût public, depuis plus d'un quart de siècle, se soit gâté aux littératures brutales : tout cela, aussi, n'est que trop certain. Mais les Athéniens entendaient-ils tous les jours des Eschine et des Démosthène ? Evidemment, dans le courant qui emporte la démocratie, avec la prédominance croissante des intérêts matériels, vers la conquête des réalités pratiques, notre éloquence, comme notre politique même, menace de s'américaniser. Quand la politique devient un métier, la parole cesse d'être un art. Mais en sommes-nous là? Et s'il est utile de montrer le revers de la médaille, faut-il oublier la médaille elle-même ? Elle ne laisse pas d'être encore belle. Dans ce genre de l'éloquence simple, à la fois le plus facile pour ceux qui se contentent des apparences, et le plus difficile pour ceux qui croient que l'art de parler ne consiste pas seulement à dire, la

(i)Inst. Ora/., XII, 37.

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tribune française peut défier celles de tous les autres parlements. S'il faut un effort d'imagination pour se rendre compte, à la lecture, des triomphes oratoires de la Restauration et des assemblées révolutionnaires, vous pouvez relire, en revanche, presque d'un bout à l'autre, les discours de Thiers. Ils étaient la vie même, ils le sont encore. Comme ils emportaient l'auditeur dans leur mouvement rapide, ils entraînent encore le lecteur. Ils pétillaient de vivacité et d'esprit ; ils moussent encore. Ils respiraient la malice et la grâce ; le parfum ne s'en est pas évaporé. Ils dégageaient la clarté ; le sillon lumineux brille toujours. Ils étaient des leçons de sagesse en même temps que des actes de courage ;on y apprendra éternellement la politique et la diplomatie. Ils étaient un régal pour les lettrés et même pour les autres ; il n'y a pas de Mémoires qui soient restés à la fois plus instructif et plus amusants. Et combien il en faudrait citer, parmi les vivants comme parmi les morts d'hier, orateurs d'affaires, polémistes et philosophes, si je ne m'étais pas proposé seulement d'esquisser ici, dans ses grandes lignes, l'évolution du genre oratoire !

Fénélon disait que, dans l'éloquence plus qu'ailleurs, «l'art se discrédite en se montrant». L'art s'est trop montré pendant la première période de notre éloquence politique, qui est bientôt tombée dan^ l'emphase ; le danger, aujourd'hui, n'est point qu'il se montre trop, mais qu'il se cache si bien ou qu'il se fasse si petit qu'il disparaisse. Or, si l'art ne doit pas devenir à luimême son but, il doit rester l'auxiliaire et le soutien

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de la pensée, sous quelque forme qu'elle se produise et prenne corps. La vérité, comme la beauté, existe par elle-même, mais l'art seul la fait vivre et resplendir. En quittant Rome pour Athènes, nous nous sommes élevés ; ne descendons pas en Béotie.

Beaulleu i rès Tours. Octobre 1893.

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