‹ Essais de sciences manditesChapitre 21 sur 39 · LIA · texte numérisé non relu

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est suspendu par le pied droit. La jambe gauche repliée forme la croix avec l'autre jambe. Deux sacs d'argent pendent de chaque côté, sous l'aisselle ; il s en échappe des écus. Les bras du patient semblent liés derrière son dos, en sorte que les coudes dessinent, avec le chef renversé, un triangle la pointe en bas, triangle que la croix des jambes surmonte... Au premier coup d'œil, s'impose l'hiéroglyphe bien connu des alchimistes y (i). Il s'encadre ainsi dans le carré que forme le gibet avec la ligne du sol :

La douzième clef du Tarot nous initie aux gloires et aux misères de l'Esclavage magique.

C'est qu'il y a, en magie, deux sortes d'esclavages, le bon et le mauvais, celui de l'Esprit et celui de la Matière : — l'esclavage du devoir, de l'altruisme et du dévouement ; l'esclavage des passions, de l'égoïsme et de la routine.

L'adepte de la haute science est ce supplicié symbolique. Retenu entre ciel et terre par les exigences de la mission qu'il s'est choisie, il reste exilé du Ciel à cause du corps périssable qui le soumet k l'attraction physique ; et ses pieds ne fouleront plus les avenues de l'Illusion terrestre, dont les doux mirages lui sont interdits désormais:

(i) Nous pourrions, à ce propos, dire quelque chose du Grand- OKuvre ; mais le chapitre vu du présent tome. Magie des transmutations, nous a paru niîfiux qualifié pour des notes de ce genre. La Clef de la Migie noire se fermera sur quelques données très précises d'Alchimie proprement dite.

car la discipline qu'il pratique a dessillé ses yeux. Il ne peut plus de bonne foi s'enivrer aux caresses de la charmeuse Maïa, si éblouissante dans l'éclat de sa parure mensongère, et si désirable aux hommes dans l'imposture de sa souriante beauté !

C'est l'adepte parfait que nous peignons là, l'être surhumain qui, parvenu au sommet du triangle de sapience, n'a plus rien à recevoir de la terre, mais peut avoir encore beaucoup à lui donner : ce (pie figurent les pièces d'argent, tombant en pluie sur le sol. Ses bras, liés pour le mal, sont encore libres pour la bienfaisance et l'amour.

Si rare est le mage véritable, surtout à notre époque d'initiés spéculatifs ou incomplets et de médiums douteux, que cette interprétation marque plutôt un idéal à poursuivre, qu'une réalité fréquente à inscrire au livre d'or des fils de la Science et de la Volonté.

L'esclave de la matière pullule, en revanche.

Pour ce qui le touche, les détails du pentacle XII se commentent d'eux-mêmes. Si nos Lecteurs sont curieux néanmoins d'un déchiffrement analytique, nous laisserons cette fois leur ingéniosité satisfaire à cet exercice, en appliquant la loi bien connue de l'analogie des contraires. Et puis, le chapitre entier va paraphraser copieusement l'interprétation désastreuse, bien plutôt que le sens faste et glorieux de l'emblème.

Deux remarques semblent pourtant essentielles à mettre en valeur.

On sait que le Thau n, dernière lettre de l'alphabet sacré, signale toute période consommée, toute opération

accomplie, et aussi chaque tour successivement révolu dun'e spirale sans fin. Le Thau s'inscrit ici dans la forme de la potence qui signifie la mort et la régénération mystiques ; il marque la clôture du cycle duodénaire, premier que de reparaître pour symboliser, dix lames plus loin, la révolution intégrale des XX.II hiéroglyphes claviculaires du Tarot. Notez que cette figure du Thau se retrouve, invariablement, au chiffre de clôture de tous les cycles mineurs : elle s esquisse dans la forme du chariot, à l'arcane septénaire ; dans le support de la Roue de Fortune, à l'arcane dénaire. Cela est caractéristique.

Notez enfin qu'à l'examen de la carte qui nous occupe, si nous complétons le carré, en supposant droite (et non sinueuse) la ligne du sol qui ferme le thau par la base, nous obtiendrons le symbole des quatre éléments, encadrant la figure humaine, circonscrite dans la geôle de l'existence élémentaire.

Sans revenir sur ce que nous avons notifié au seuil du Mystère (I), il semble à propos de souligner, en conséquence, que l'arcane XII concerne exclusivement l'homme descendu dans la déchéance de la chair.

En effet, lorsqu'on songe aux destinées de l'homme universel avant sa chute, ou même au sort de l'homme individuel dans les libres espaces de la vie éthérée, l'incarnation terrestre apparaît la mise en captivité préludant au plus dur esclavage.

Du haut du Ciel profond, vers le monde agité S'abaissent les regards des âmes éternelles :

(l \ Pages 137 et suiv. de In 3# édition.

L ESCLAVAGE MAGIQUE

Elles sentent monter de la terre vers elles L'ivresse de la vie et de la volupté ;

Les effluves d'en bas leur dessèchent les ailes,

Et, tombant de l'éther et du cercle lacté,

Elles boivent, avec l'oubli du Ciel quitté,

Le poison du désir, dans des coupes mortelles (I). . »

La flamme vivante, descendue en voltigeant vers un mirage embaumé de fleurs merveilleuses, a roulé, brusquement captive, dans la boue : sa lumière parait s'y éteindre et sa conscience s'y noyer : c'est un engloutissement morne. Les fleurs séductrices masquaient la glu fangeuse.... Et voici ! Un ange est mort au Ciel, un enfant naîtra sur la terre.

Étrange mystère, en vérité, que celui qui préside à la descente des âmes au cloaque de l'existence matérielle, où elles doivent subir l'infamante incarnation. Étrange mystère, — et lugubre. L'Amour en tient les clefs (2).

A n'envisager l'Amour qu'au point de vue du Désir qui le manifeste, est-il rien de plus insondable quel'essence de cet obscur attract, dont le magnétisme se fait également sentir sur les deux rives de la Vie? C'est la force d'Iônah, terrible et douce ; elle gouverne le flux torrentiel des générations...

(1) Louis Ménard, Rêveries d'un païen mystique, Paris, Lemerre, 1890. 3- édition, page 30.

Qui donc a dit que le verbe poétique répugnait à renonciation de l'austère Doctrine ? Il parait impossible d'en mieux formuler l'enseignement sur ce point, en moins de mots, et plus sobrement expressifs.

(2) Cf. Au Seuil du Mystère, pages 143-144.

Vlônah de Moïse équivaut à VAphroditè d'Homère, à Val ma Venus (1) de Lucrèce.

Évocatrice des âmes sur le rivage de l'illusion physique, la Charmeuse couvre d'une parure mensongère les tristes réalités de la chair et du sang. Sur tous les plans de l'existence, son rôle est de séduire.

Sa fantasmagorie fait scintiller l'illusion d'un paradis au fond du gouffre de l'enfer physique, et les âmes se laissent prendre à son piège d'incarnation, comme, une fois incarnées, elles se laisseront prendre à son piège d'union sexuelle. Vénus a besoin d'exercer parallèlement cette double et complémentaire fonction séductrice, afin de garantir, par les flots successifs de la génération, la perpétuité du transitoire objectif. Que la déesse veuille capter les âmes ou accoupler les corps, ses moyens ne varient guère : le Désir est sa voix solliciteuse, et son divin piège, c'est la Volupté.

Car il faut bien formuler enfin ce que notre Public a déjà pressenti, peut-être; c'est qu'à l'appel de Vénus, un trouble sensuel très intense, une irrésistible soif de jouir envahit les âmes au déclin de leur vie arômale. Exceptons celles de qui la nature, entièrement spiritualisée, n'offre plus de prise au flux rétrograde des générations. Toutes les autres, quand l'heure a sonné d'une nouvelle épreuve, se laissent charrier au torrent : le monde physique où il aboutit leur apparait un éden de lascive béatitude; bientôt la passion succède au désir et le centre animique est envahi. L'incurable amour dont ces âmes brûlent alors

(1) Notez que Vénus est l'épouse de Vulcain, principe du feu terrestre.

l'esclavage magique

pour la matière marque l'agonie de leur existence supérieure. Dès qu'elles ont consenti à leur déchéance, le courantles entraine etles roule en ses remous : leur mentalité se trouble, leur conscience s'affole, leur substance s'épaissit. Ravies par l'attraction fluidique de la planète prédestinée, un vertige indescriptible leur voile l'horreur d'une dégradation imminente, et lorsqu'enfin la matière les engloutit, elles perdent connaissance dans l'ivresse des voluptés.

Il s'en faut d'ailleurs qu'en tous les cas l'incorporation suive immédiatement la chute Les Psychés demeurent parfois un temps très prolongé en instance d'incarnation ; elles errent alors, dans une demi-inconscience, aux régions inférieures de l'Astral planétaire. Elles peuvent influencer les médiums, posséder les faibles, et môme, en des cas heureusement assez rares, s'incarner par surprise, comme nous l'avons dit. Ordinairement, tout étourdies et dépaysées, le serpent fluidique d'Ashiah (qui s'enroule autour du globe) les emporte en cercle ; — jusqu'à ce que, les exigences physiologiques étant satisfaites, elles trouveront à s'incorporer, selon des lois inconnues d'appropriation et de sympathie sélective. Ces lois gouvernent les rapports entre ces âmes errantes et les couples humains qui leur livreront l'accès du monde matériel.

La même ardeur que les âmes éprouvent à descendre dans la chair, elles l'inspirent aux terrestres géniteurs désignés pour leur en ouvrir la porte.

a On ne peut expliquer la sélection naturelle par le hasard, car un mot n'explique pas un fait. S'il y a choix, il y a discernement; toute énergie suppose une volonté. Mais est-ce la

nôtre? Non, c'est une volonté étrangère (l) ; l'amour n'est pa> une action, c'est une passion. Les Puissances cosmiques nous l'envoient pour nous employer à leur œuvre créatrice, en faisant descendre des âmes dans la naissance. L'Amour.c'esl un enfant qui veut naître ; les anciens l'appelaient de son vrai nom, le Désir (Erôs, Cupido), parce qu'en effet c'est le Désir qui appelle les germes à l'existence. Il y a autour de nous des âmes qui veulent s'incarner : pour cela, elles se changent en désirs et sollicitent les vivants de leur donnerun corps. L'Art grec les représente par des enfants ailés : ce sont les désirs qui voltigent autour des amants.

a La Beauté est mère du Désir, d'après la mythologie. Qu'est-ce que la heauté ? C'est une harmonie de lignes, une pondération de formes qui annonce l'aptitude à l'éclosion des germes et au perfectionnement de la race. L'ampleur des hanches, la fermeté de la gorge sont des garanties pour l'enfant qui naîtra. Les Âmes errantes nous poussent vers nos complémentaires ; elles choisissent pour entrer dans la vie les conditions organiques dont elles ont besoin, et elles nous imposent leur choix sans nous consulter. Ce choix est rarement d'accord avec nos convenances sociales ; ce n'est pas leur faute, elles ne connaissent que les convenances physiologiques (2). »

Peut-être ne faut-il pas interpréter trop à la lettre la prose délicieuse et poétique de Louis Ménard (3), plus précis tantôt, quand il chantait. Nous n'avons pu nous défendre de transcrire ces lignes pour la satisfaction de

(1) Étrangère à l'homme individuel qui la subit. — Cf. Chap. iv. pages 345 et suiv.

(2) Rêveries d'un païen mystique, p. 80-81.

(3) Les àines qui « se changent en désirs et ■ choisissent les conditions organiques dont elles ont besoin » ; la Beauté réduite à une promesse de fécondité, etc., constituent des à-peu-près d'expression ; mais les théories n'en semblent pas moins belles et profondes.

l'esclavage magique

nos Lecteurs ; car elles sont suggestives et révélatrices à qui sait lire et comprendre.

La préexistence de FAme, sa défaillance et son naufrage au gouffre de la matière étaient bien connus, dans l'Antiquité, des adeptes de toute école. L'Art auguste s'empara de ces notions. Pour traduire en une langue accessible aux profanes la doctrine universellement reçue dans les temples, les rhapsodes-initiés la transposèrent en emblèmes : leur verve prodigua toutes les parures de la poésie et du rhythme, aux cent fables, gracieuses ou terribles, f dont les scribes du sanctuaire, ces maitres gardiens du Symbole, avaient formulé le Ihème initial. Ainsi partout se trouvèrent brodées, sur un canevas théosophique invariable, les multiples images de tant d'éclatantes Mythologies.

Dans la légende édénale, que Moïse inscrivit en fronton à son édifice du Berœshith, il ne semble point téméraire de voir le prototype de toutes celles analogues, et relatives au même arcane. La déchéance d'Adam-Ève est une tradition mystique, vraisemblablement empruntée aux Égyptiens, qui la tenaient des Hindous. Peut-être Moïse en recueillit-il même la notion originaire dans la crypte madianite, où Iélhro conservait pieusement le trésor doctrinal des premiers âges. Elle remonterait ainsi jusqu'à la synthèse scientifique issue du génie de la race noire, et se rattacherait par elle à la symbolique antédiluv ienne des Atlantes, au cycle primitif de la race cuivrée (l).

(1) Cf. Fabre d'Olivet, Histoire philos, du genre humain, tome 1, pages 326-327 ; — et Saint- Yves, Mission des Juifs, pages 414 etsuiv.

Quoi qu'il en soit, cette fable a des correspondances dans tous les symbolismes. La désobéissance de Pandore, celle de Proserpine, sont en stricte analogie avec la désobéissance d'Ève. Ici, c'est un fruit dont il ne faut pa> goûter, là c'est une boîte qu'il est défendu d'ouvrir, ou encore une fleur dont il faut respecter la tige. Mais la curiosité féminine remporte, et la pomme est mangée, et la boite est ouverte, et le narcisse cueilli. La prévarication d'Ève exile du paradis terrestre le premier couple humain; celle de Pandore fait pleuvoir sur le monde des maux qu'il n'aurait dû jamais connaître; celle de Proserpine aboutit à son enlèvement par Pluton, qui Tentraine aux gouffres infernaux.

La fable de Psyché recèle un sens identique, sous un symbolisme qui diffère peu, et l'analogie s'impose...

Que d'autres mythes on pourrait invoquer, expressifs de la même doctrine, quoique d'une similitude entre eux moins rigoureuse, quant à la forme? Partout, c'est le récit d'une catastrophe humiliante, joint à la promesse d'une réhabilitation de l'être déchu ou dépossédé. L'ésotérisme des anciens mystères, toujours immuable dans son dogme, comportait invariablement pour support symbolique une fable de ce genre (1).

(J ) « Partout c'est un Dieu tué, déchiré, démembré par lesgéans ; c'est une dée*se qui le cherche; qui. en le cherchant, parcourt le monde; qui, en le pircourant, Aonne les mœurs, les lois, fonde les cités, donne la nourriture, donne les art?, le culte, les rites : c'est un Dieu tué. démembré par les gëans. qui, après bien des combats et des douleurs, ressuscite et demeure enOn triomphant et victorieux.

• C'est, en l'hrygie, Cybèle désolée de l'infidélité d'Atys. qui parcourt

l'esclavage magique

C'était, à Éleusis, l'enlèvement de Persephonê (ou Proserpine) et les infructueuses pérégrinations de Dèmêter,

le monde en furieuse, et le force à se mutiler de désespoir de l'infidélité qu'il lui a faite.

« En Egypte, c'est Isis, désolée de la mort d'Osiris, que Typhon a tué en trahison, en lui faisant essayer son cercueil ; que les géans ont déchiré en pièces ; qui pircourt le monde pour en rassembler les membres, qui les rassemble tous, hors le membre viril dont elle consacre une image; et en parcourant le monde, elle lui donne les lois, les arts, le culte, la nourriture ; et Osiris, après bien des peines et des combats, est vainqueur de Typhon et des géans, et ressuscite pour le bonheur du monde.

« En Phénicie, c'est Vénus désolée de la mort d'Adonis, que le cruel Mars a tué, déguisé en sanglier; qui parcourt le monde pour retrouver son corps; miis Adonis terrasse enûn l'immonde animal, ressuscite glorieux et console Vénus.

■ En Assyrie, c'est Salambo et Bélus, à qui il arrive les mômes aventures.

« En Perse, c'est Mythras et Mythra.

« Chez les Scandinaves, c'est Freya et Balder, à qui il arrive les mêmes accidens.

« A Samothrace, à Troie, en Grèce, à Rome, c'est Cérès, désolée de l'enlèvement de sa fille, qui parcourt le monde, qui ne peut se consoler que lorsqu'elle a vu le gouffre par où Pluton l a enlevée. C'est Bacchus tué, déchiré, démembré par les géans.dont Pallas a trouvé lecœur encore palpitant.dont Cérès rassemble les membres. qui ressuscite, parcourttoutes les nations, remplit lemondedo ses exploits, demeure vainqueur et prend sa place parmi les dieux. » (Q. Aucler, la Thréfcie, p. 34-36.)

On conçoit assez que le dieu démembré par les géants (forces brutales de la Nature physique), c'est le Principe ontologique de l'homme, qui se désintègre par sous-multiplication, à travers le temps et l'espace. La déesse qui lui vient en aide, et qui prépare son apothéose en rassemblant ses membres épars. c'est l'Humanité céleste et providentielle, descendue au secours de l'huinmité souffrante et terrestre, lui envoyant des Messies, lui enseignant lïnt-gration sociale pendant l'existence et la réintégration mystique après la mort. Enfin, la résurrection du dieu, son apothéose, c'est le retour des sous-multiples à l'Unité, de la matière différenciée à la substance première, du temps à l'Éternité, de l'espace à l'Infini : c'est l'horame-synthèse rendu à la gloire de ses destinées divines.

(ou Cérès), parcourant le monde à la recherchede sa fille.

Persephonê, vivante image de l'Ame humaine, désobéit à sa mère (la Nature céleste). Séduite par les conseils du perfide Érôs, elle cueille et porte à ses lèvres le narcisse étoile, emblème du désir. A peine en a-t-elle respiré le parfum, qu'une défaillance la saisit : le sol tressaille, s'entr'ouvre et livre passage au char de Pluton, attelé de sinistres chevaux à la crinière de ténèbres. Le dieu des expiations s'empare de Persephonê, la ravit sur son char d'ébène, et tout s'effondre dans la nuit. L'abime s'est refermé (1)... Voilà bien l'attraction du feu terrestre, qui, trouvant prise sur toute âme alourdie par la concupiscence, l'entraîne au fond du gouffre des générations, dans le royaume de la vie physique et de l'épreuve !

Proserpine épouse Pluton (le principe de l'attraction ignée), et devient reine du monde inférieur.

Sur ces entrefaites, Jupiter, attendri par les prières et les larmes de Cérès (la Nature céleste), décide que Proserpine lui sera rendue, si pourtant elle a su s'abstenir de toute nourriture, au séjour des enfers. La malheureuse n'a rien pris, si ce n'est trois grains de grenade : c'en est assez pour qu'elle appartienne au dieu noir!... Mais Zeùs mitigé la rigueur de la sentence primitive. Persephonê partagera son existence entre Dêmêter et Aïdonée : elle vivra six mois au Ténarc, près de son époux, et six mois au Ciel, près de sa mère.

Le sens occulte de l'ingénieuse allégorie transparaîtra

(1) Lire dans les Grandi Initie* (pages 422 et suivantes), la scène de l'enlèvement de Persephonê, très habilement remise au point par M. \i louarJ Schurë, selon l'esprit dos Éleusines.

l'esclavage magique

mieux au prochain chapitre, — la Mort et ses Arcanes. Qu 'il suffise d'observer que la nourriture est ici l'emblème d'une assimilation des choses terrestres à la pure substance de l'àme. Si l'àme s'est entièrement matérialisée durant son épreuve corporelle» les enfers la retiendront pour jamais captive, à la sortie du corps ; si elle a su se préserver de toute macule, elle sera pour jamais rendue k la vie du Ciel. Mais au cas plus ordinaire où l'àme ne s'est assimilé, comme Proscrpine, qu'une plus ou moins faible portion de l'aliment défendu, la Terre aura sans doute acquis des droits sur elle, sans que sa nature céleste ait abdiqué pour si peu. Ses destins se partageront dès lors, comme nous le pourrons voir, entre le Ciel et la terre, dans la succession de ses existences alternées : jusqu'au jour de son épuration totale et de son retour à l'essence.

Le mystère de l'incarnation des âmes a inspiré Saint- Yves, qui lui doit une de ses plus belles pages, de celles où le noble poète se souvient qu'il est un grand initié. Les austères leçons de la science y sont transposées en matière d'art, avec une maitrise et un tact exquis ; et ce nous est scrupule et presque remords d'avoir du mutiler cette prose lyrique, afin d'en tirer de profitables extraits.

L'àme descendue dans la prison du corps nous conte l'odyssée de sa chute individuelle. La voici sur la terre.

«. . Ainsi celte âme est née au monde des effigies et des épreuves ; et elle en crie.

« Son élément était le fluide céleste, la lumière intérieure de l'Univers, l'éther spiritueux, le dedans et l'endroit de la substance cosmogonique.

LA CLEF DE l\ MAGIE .NOIRE

« La voilà à l'envers, au dehors, en pleine nuit.

c Elle ne voit plus son corps céleste : il s éclipse.

« Elle en a perdu la science, la conscience, la vie réelle. Son intelligence se ferme, sa clairvoyance directe ne voit plus, son entendement n'entend plus, sa sensibilité psychurgique est partout accablée.

c Entre elle ot l'Univers s'interpose un obstacle terrible : quelque chose d'obscur et de limitant, de courbe, d'obtus, d'àcrc et de chaud, étrange composé qui bruit et fourmille, voile savamment et artistement tissé, replié sur lui-même et sur elle, dont toutes les conlextures animées, images de l'Univers, en communion précise avec lui, figures des facultés de l'âme, en conjonction substantielle et spécifique avec elle, s'enlacent et l'enlacent dans les méandres tortueux des organes et des viscères : c'est le corps.

« Si le corps crie, c'est que l'ame soulTre.

< Elle veut fuir, mais elle retombe sous une irradiation qui lui rappelle la lumière vivante, Iônah, la Substance céleste : c'est un baiser maternel.

« Parfois il lui semble qu'elle est morte. Elle se rappelle comme dans un songe l'immensité de cette lumière secrète où elle se baignait nue dans des tourbillons resplendissants ; les croupes, les vallons éthérés d'un astre aimé, sans atmosphère élémentaire, sans attraction physique, mondedes essences, des arômes et des parfums de la Vie, d'où elle entendait monter et descendre les harmonies et les mélodies intérieures des temps et des espaces; d'où elle s'élançait, frémissante, à la voix intime des bien-aimés et des bien -aimées, pour contempler S/iamaïm, l'élher, la mer azurée du Ciel, les Iles, les flottes sidérales, les mouvements de leurs Génies animateurs et de leurs Puissances animatrices.

« Comme un reflet d'étoile sur une eau qui frissonne, un souvenir tombs et tremble encore en elle de la grande réalité.

« Elle exhale encore la céleste ambroisie des Mystères éternels du Saint-Esprit, et les effluves de l'autre monde ne s'évaporent que lentement de sa balsamique essence que la mère boit, respire et b iise, avec une ivresse étrange pour les profanes.

L ESCLAVAGE MAGIQUE

« Ne t'envoie pas, doux reflet de l'astre des mages î Immortelle, souviens-toi î

4 Elle croit les voir encore, les blanches, les divines, hommes et femmes, déesses et dieux, diaphanes, lumineuses formes, types de la Beauté, calices de la Vérité, se mouvant, planant, s'enlaçint dans les ondes magiques du céleste Amour, dans les communions éblouissantes de la Sapience.

« Ne sont-ce point encore les théories sacrées, les poèmes vivants du Verbe occulte, les hymnes des Pensées créatrices, les symphonies des sentiments animateurs, les enseignements hiérarchiques des cercles psychurgiqnes, le trouble saint des grands Mystères, les Dieux, rayons du Dieu dont la lumière est l'ombre, le sillon lumineux, le vol arômal des Génies, des Envoyés, des Intelligences parfailes, des Esprits immortels, des Ames victorieuses et glorifiées.

« 0 vertige ! là n'est-ce pointencore le quadruple cercle inférieur des âmes montant et descendant, l'océan fluidique, étincelant, sur lequel passe la brise de l'Amour, dans le fond duquel crient la Naissance et la Mort?

« N'est-ce point encore... ? Mais qu'allais-je dire? « Que s'est-il donc passé? Chante, fille des Dieux î « Ecoutez î

« Un grand trouble, un vertige, un enivrement subit, une lourdeur étrange, un magnétisme lointain, une attraction douce et terrible, une incantation des astres, un mot d'ordre, un cri de sphère en sphère, des adieux déchirants à la vie supérieure, aux bien-aimés, une prière, une cérémonie solennelle aux rites funèbres, une dernière étreinte, un dernier baiser, un serment de se souvenir et de revenir, un Génie aux pieds ailés qui prend l'Immortelle et l'entraîne vers les gouffres, l'immensité d'en haut qui se ferme, celle d'en bas qui s'ouvre avec fracas, l'océan tumultueux des générations, abîmes d'âmes gagnant ou quittant la cime ou le fond de l'atmosphère d'un autre astre, bataille électrique des passions et des instincts de la terre... puis... quoi donc?

« ("est l'orbe de la terre, c>st l'océan métallique déroulant ses flux, enroulant ses reflux.

« On traverse des tourbillons d'àmesqut montent et s'abaissent

c Ce sont dans l'atmosphère, les nuées, les grands courants polaires, les sou mes de l'orient, les rafales de l'occident, les fleuves aériens secouant l'écume des nuages, enroulant leurs serpents électriques; c'est l'océan inférieur de l'air, avec ses quatre régions, celle des aigles, des grands migrateurs, des alouettes et des colombes.

« Dans cette dernière, commence le règne de la substance plastique sur la terre, avec ses quatres nomes : minéral, végétal, animal, nominal, et ses sept tourbillons de Puissances génératrices et de générations spécifiées.

• Après les cirques et les amphithéâtres vertigineux des montagnes blanches, après la féerie éblouissante des glaciers et des abîmes, voici venir à l'infini les molles ondulations des collines vertes, l'écoulement écumeux des torrents, le serpentement écaillé des rivières et des fleuves métalliques, le balancement des forêts sonnantesj'immensité circulaire des campagnes herbeuses, où courent et se jouent des frissons.

« C'est la terre, l'une des mille citadelles du royaume de l'homme, fils immortel et mortel de Dieu-les-dieux...

« Voici les cercles de pierres de métropoles, des cités, des villes et des villages, avec le bourdonnement des voix d'airain, qui, du haut des dômes et des clochers, scande et annonce, au-dessus du fracas des grandes eaux populaires, la Naissance et la Mort.

« Llmmorlelles'arréte brusquement ; s'attachant avec force à la clarté des astres, elle mesure l'espace parcouru, la distance qui la sépare des cieux

« — ... Où suis-je ? Ciel, terre, tout a disparu ; mais une attraction invincible m'enchatne tout entière.

a — Ame immortelle, voici ta mère !

« Au nom de Dieu, au nom de la Nature, au nom d'/ot* et de Hévah, voici ta patrie vivante ici bas.

<c Sois unie à elle par toutes les Puissances magiques de la Vie !

« Adieu ! —

« Elle se rappelle encore ses entretiens avec l'ame mater-

l'esclavage magique

rtelle, leur indivisible et mutuelle pénétration, leurs communions mystérieuses, pleines de souvenirs et d'espérances surterrestres, douleurs et joies, frissons, extases, musiques muettes; le long enroulement des neuf cercles séléniques, l'incantation des épigénèses, puis... une souffrance cruciante, terrible, une vapeur sulfureuse, un effluve ferrugineux montant brusquement desgouffres ignés de la terre, tourbillonnant, l'arrachant à l'àme maternelle, la clouant à un vide pneumatique, à un antre pulmonaire chaud, mouvant, ... un cri dans cet antre, dans celte effigie creuse, et... le Souvenir rentre dans ses profondeurs avec les Innéïlés célestes. * Il ne revivra plus que par la Science (1) !.., »

Ainsi, la naissance physique est la véritable mort des âmes, et la mort physique leur véritable renaissance.

L'initiation, — ce réveil de l'âme en somnambulisme ici-bas, ce Remember de la grande réalité ultra-terrestre, — l'initiation était considérée par les anciens adeptes comme figurative de la mort, et procurant un avantgoût de l'existence arômale, intérimaire aux incarnations.

•« ï/àme (nous dit Slobbée), éprouve à la mort les mêmes passions qu'elle ressent dans l'initiation, et les mots mêmes répondent aux mots, comme les choses répondent aux choses. Mourir ou être initié, s'exprime par des termes semblables : ce n'est d'abord qu'erreurs et incertitudes, que courses laborieuses, que marches pénibles à travers les ténèbres épaisses de la nuit. Arrivé aux confins de la mort, — ou de l'Initiation, tout se présente sous un aspect terrible; ce n'est qu'horreur, tremblement, crainte, frayeur; mais dès que ces objets effrayants sont passés, une lumière miraculeuse et divine frappe les yeux, etc.. (2). »

(1) Le Testament Lyrique, par Alexandre Saint-Yves, Paris, 1877, in 8 (pages 5 à 10, passim).

(2) Stobbèe, cité par l'abbé Richard. Recherches sur les initiations anciennes et modernes, Amsterdam, 1779, in-8, pages 42-43.

Apulée s'exprime en termes analogues (1).

Un initié du vieux monde, quand on l'interrogeait sur son âge, répondait volontiers : je suis mort en telle année (celle de sa naissance corporelle); à telle date (celle de son initiation), je renaquis en e*p rit. Et il comptait son âge, non point d'après son grade, comme nos francs-maçons ont coutume de le faire, mais à dater de son admission aux mystères des dieux. Alors, comme de nos jours, il n'était point rare d'entendre un homme fait, un vieillard même, annoncer qu'il avait trois ans. Cette énigmatique réponse, qui veut dire à notre époque : Voyez en moi un simple apprenti, signifiait alors : il y a trois ans que je suis initié.

Mais revenons aux arcanes de la Naissance.

L'incorporation matérielle delà Psyché ne compromet aucunement les rapportsqui la faisaient participer à l'har* monie des mondes invisibles ; mais cet accident astreint l'Immortelle à une communion indirecte avec l'Univers physique, dont elle devait ignorer les servitudes.

Les âmes humaines appartiennent par essence à la région animique du grand Tout, cet organisme colossal dont l'univers matériel n'est que le corps visible. En prenant corps elles mêmes, les âmes tombent dans le domaine propre de la Nature naturée, et sous le joug plus étroit du Destin qui la gouverne.

Désormais, l'Univers possède intégralement l'être humain : des rapports d'anatomie et de physiologie occulte

(i) Cf. L'Ane d'or, in fine.

l'esclavage magique

rattachent et homologuent l'individu dans son ensemble au total Cosmos, et chaque détail de la constitution humaine au détail correspondant de l'organisme universel.

On voitsur quelles bases, à la fois mystiques et rationnelles, les anciens théosophes édifiaient leur système d'analogies, quand ils qualifiaient l'homme terrestre de Microcosme (ou de petit monde), rigoureusement assimilable, en son tout comme en ses parties, au grand monde ou Wacrocosme (1).

Cette possession de l'individu humain par la Nature déchue s'affirme à l'instant même de la conception, et se confirme à chaque nouveau stade, dans l'évolution et le développement du fœtus.

On peut dire que ce rudiment corporel, progressivement élaboré sur le patron fluidique du corps astral, est le terrain où se règle un compromis entre les Puissances du Ciel et de la terre. Tandis que les virtualités latentes de l'espèce et de l'individu s'eiForcent de produire une enveloppe aussi appropriée que possible à l'être qui prend corps, il semble que le Génie de l'univers physique, contrôlant cette auto-genèse, veille à en maitriser de toutes parts, ou du moins à en répartir la libre expansion. Ainsi, au fur et à mesure de la croissance, il rattache par d'invisibles liens chaque cellule, chaque fibre, chaque organe

(1) Il semble qu'une lumière puisse jaillir du rapprochement de cette théorie avec celle, précédemment émise, des signature* spontanées, que nous définissons : les hiéroglyphes où la Nature des choses consigne leurs propriétés et révèle leur origine Peut-être les penseurs reconnaîtront-ils, en juxtaposant les deux théories, qu'elles n'en font qu'un»* au total; mais que ce sont là deux manières dillercntes de faire valoir une même vérité.

naissants, aux diverses régionsdel'Univers qui leur sont analogues et correspondantes; il distribue harmonieuseinent en lieux utiles les influences des astres, des éléments et des orbes magnétiques de la planète, et règle, par rapport au fœtus, la juridiction naturelle des Puissances occultes qui président à l'activité formatrice, sous les divers inodes applicables au plan matériel.

La connaissance de ces rapports, et la mise en œuvre raisonnée des lois dont ils témoignent, constituent la science et Part que les anciens auteurs englobaient sous l'appellation de Magie naturelle. Cette magie serait, à les entendre, celle qui permet à l'homme d'accomplir des œuvres en apparence miraculeuses, par l'emploi des seules forces de la Nature, et sans recourir à l'évocation des Esprits, ni même côtoyer la limite du « Surnaturel ».

Incorrecte définition, qui s'étaie d'une conception très fautive de l'Univers, de son principe, de ses lois et de sa fin. Un tel langage serait, sur les lèvres d'un adepte, la marque certaine d'une initiation foncièrement erronée, — si lesdures exigences des temps de persécution et de fanatisme ne justifiaient assez les meilleurs théosophes, d'avoir adopté la terminologie reçue des scolastiques alors pontifiants.

Nos Lecteurs savent déjà que le Surnaturel n'est point, — puisque la Volonté de l'homme et la Providence même, ces facteurs de miracles, constituent l'âme et l'intelligence de la Nature spirituelle, comme le Destin constitue la loi de la Nature corporelle.

La totale Nature, c'est la grande Isis des sanctuaires égyptiens. Sa glorieuse image se profile à travers les trois

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mondes : sa tète rayonne au Ciel intelligible; son divin cœur bat au Ciel des âmes, ses flancs augustes engendrent au Ciel éthéré l'esquisse des apparences ; le monde élémentaire lui fait un piédestal.... Et les philosophes qui bornent la Nature à Tordre des choses sensibles, ne voient même pas les talons de la Grande Déesse, mais seulement l'ombre qu'ils projettent.

Hors de la Nature, miroir manifestatif de la Divinité, l'esprit ne conçoit que l'Absolu, c'est-à-dire Dieu dans son impénétrable essence.

Tous les êtres finis, jusqu'aux anges des plus sublimes hiérarchies, vivent et se meuvent dans le sein profond de la Nature. Ainsi, quels que puissent être les auxiliaires spirituels que le magicien évoque à son aide, si surprenants qu'apparaissent les miracles qu'il opère grâce à leur concours, sa théurgie n'a rien de surnaturel (i).

Le cadre tout arbitraire d'une « Magie naturelle » et licite, en contraste avec la Magie illicite et démoniaque, résulte de cette fausse conception du Surnaturalisme, dont plusieurs sont encore férus. En somme, la Magie naturelle des anciens auteurs n'est que la science positive (ou prétendue telle), appliquée à la justification de certains phénomènes déconcertants et paradoxaux.

« Celte magie (déclare Porta), douée d'vne plantureuse puissance, abonde en mystères cachez et donne la contemplation des choses qui gisent sansestre appréhendées, et la qualité, propriété et cognoissancede toute nature, comme sommet de toute philosophie. Encore enseigne-elle que, par l'aide des choses et parla mutuelle et opportune application, elle fait des

(1) Voyez f Avant-propos, pages U et suivantes.

œuvres que le monde estime miracles, surpassans toute ad ration, et capacité de tout humain entendement (1). »

L'instruction n'était point jadis aussi généreusemen: prodiguée qu'aujourd'hui. Les expériences dont la curiosité de nos enfants s'égaie sous le nom de Physique amusante (depuis les applications élémentaires de chimie ou d'électricité, jusqu'aux tours de gobelets, qui, en définitive, appartiennent à la science de l'optique, puisqu'ils reposent sur une illusion des yeux), toutes ces expériences eussent passé pour prodiges de Satan, au gré des badauds du moyen âge, (témoin le bon rabbin Jéchiel et la légende de son clou merveilleux et de sa lampe enchantée) (2). Or, tout n'était pas rose alors, dans le personnage, d'ailleurs considérable, du sorcier. Lorsque des physiciens s'avisaient de publier quelque recette surprenante, peu curieux de récolter sur un bûcher la menue monnaie d'une réputation de nigromans, ils prenaient soin de cataloguer leur découverte sous la rubrique de magie naturelle, ou de physique occulte.

C'est sous ce dernier titre que l'abbé de Vallemont remplit six cents pages de sa prose, pour disculper de diabolisme les praticiens de la fameuse baguette divinatoire, encore contestée de nos jours : savoir, une fourche de coudrier, influençable, dans la main des sensitifs, par certaines émanations, telles que l'aura des sources et des

(1) La Magie naturelle, qui est les secrets et miracles de nature. mise en IV livres, par Ican Baptiste Porta, Xeapolitain. A Lyon, par Iean Martin, 1565, in-8, p 2.

(2) Cf. Au Seuil du Mystère, page 5o.

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ninières. L'expérimentateur saisit les branches bifurjuées de la baguelte et la maintient horizontale : l'autre Dout fléchit à point nommé, et se tourne vivement dans a direction de la masse liquide ou de la veine métallique i découvrir. Il y a là sans doute un phénomène d'attraction objective (1); mais il s'y mêle vraisemblablement un phénomène tout subjectif de psychométrie, puisque la baguette n'est sensible qu'en de certaines mains ; — et que Jacques Aymar, pour ne citer qu'un cas célèbre et d'ailleurs exceptionnel, a pu, muni de sa baguette, suivre à la piste un meurtrier, sur terre et sur mer, depuis Lyon jusqu'à Beaucaire, puis de Beaucaire jusqu'en vue de Gènes (1692) (2). On expliquera difficilement pareil fait par l'action directe des corpuscules de l'aura sur la fourche de coudrier.

Aussi, bien que la baguette divinatoire ait été souvent élue pour type des applications de la Magie naturelle (comme l'entendaient les vieux auteurs), nous est avis qu'on pourrait mieux choisir.

il) Jean Bodin nous est garant que la baguette divinatoire était connue et usitée, plus d'un siècle auparavant. Ht ce démonographe, qui pourtant voit le diable partout, conclut à un phénomène physique : « Encores ya-t-il la Phytoscopie, qui est la prédiction des choses occultes par les plantes, comme la verge dcCoryles ou Coudres, diuisée par moictié, tenue en la main, inclinée de la part où il y a des métaux. Et c'est chose assez expérimentée parles métalliques... Toutes ses prédictions cogneuës par l'expérience, encores que les causes soient occultes et ignorées, neanlmoins elles sont naturelles, et la recherche d'icelles descouure la grandeur et beauté esmerueillable des œuuresde Dieu.» (Demonomanie des Sorciers, Paris, 1587, in-4 (feuillet 38 6 et 39 a, passim).

(2) Voy. la Physique occulte ou traité de la baguette divinatoire, Paris, 1793, in-12, fig., pages 37 et suiv.

L'influence du monde extérieur sur les sens, — action mal définie, dont les puissants effets sont banaux à ce point, qu'on n'y porte plus attention, — semblerait un meilleur exemple. L'harmonie captivante des formes, renehantement des parfums, des sonorités, des jeux de lumière et de couleurs, cette permanente féerie de la grande Maïa (l'Illusion physique), — voilà bien des merveilles d'une magie non seulement naturelle, mais spontanée.

Nulle science humaine n'a su démasquer les prestiges de la charmeuse ; nulle Puissance ne Ta détrônée encore, la Reine des fantastiques apparences!

Lorsqu'aux premiers soleils de printemps, toute chose créée tressaille et s'égaie sous la caresse du ciel bleu, les organismes les plus blasés prennent leur part du grand jubilé d'Érôs et de Cybôle. La Nature, prodigue de séductions, exhale toute sa poésie latente avec ses énergies cachées ; elle nous assiège par tous nos sens. Ni vieillard, ni valétudinaire, ni même hypocondriaque ne s'en défend: c'est irrésistible. Le corps sent travailler en lui les ferments réactionnés de la vie et du désir; un alanguissement indéfinissable l'envahit, fait de bien-être et d'oppression, de vertige latent et de volupté diffuse ; le cœur est plein, l'allégresse déborde. Toute l'animalité vibre à l'unisson de l'homme ; la nature végétale y répond de son mieux en participant au concert. Une puissante montée de sève fait éclater les bourgeons et les feuilles éclore. Sous l'impulsion de l'éi éthisme universel, êtres et choses fraternisent, fusionnent en quelque sorte, et l'on sent positivement à cette heure-là quel lien occulte et profond

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les rattache et les assimile, confondus en la vivante unité! G* est là le côté lucide de cette singulière extase, d'ailleurs si féconde pour tous en illusion et pour plusieurs en déboires.

Les liens mystiques et physiologiques à la fois, qui rattachent l'homme au grand Tout vivant comme lui, s'imposent alors; ils sont intuitivement perçus. L'accord des sphères célestes se fait pressentir, — comme dans le Songe de Scipion. Alors se révèle la savante orchestration d'influences qui nous enveloppe, êtres et choses, dans les mailles sonores du Destin ; tandis que, découpée sur ce fond harmonique, l'universelle incantation des volontés fait participer ce qui est libre dans l'homme au concert providentiel des mondes. Nulle part, en effet, du haut en bas de l'échelle, l'homogénéité de la Nature ne se peut démentir : son essence est une, si son mode varie. Elle contient toute chose, et rien de manifesté ne se conçoit en dehors d'elle. Ainsi, des libres sommets de l'apothéose aux abîmes de la déchéance et de la servitude, tout vibre et donne sa note, spontanée ou contrainte, consciente ou non. Ainsi les dissonnanecs de l'enfer contribuent ellesmêmes à la symphonie du Total Cosmos.

Pareille extase, bienfaisante à l'homme dégradé, par le témoignage des correspondances glorieuses dont elle trahit l'inaliénable empire, n'en présente pas moins, au point de vue des communions inférieures qu'elle dénonce évidentes, l'indubitable symptôme de la possession de l'homme par la Nature naturée.

' Voilà Yesclavage magique, dans son expression naturelle et spontanée.

Cet esclavage se traduit, au jour le jour, par lesexigences du corps et toutes les suggestions de la matière : la faim, la soif, le sommeil, les appétits brutaux, etc.. .

Il ne se révèle que trop clair, au jeu des sympathies et des antipathies, dont nous sommes volontiers les marionnettes. Le raisonnement compte pour bien peu dans nos déterminations coutumières : tantôt c'est un « mouvement du cœur » qui nous emporte en son irrésistible et déraisonnable élan, ou quelque répugnance qui nous barre le sentier, brusque effluve jailli des profondeurs mystérieuses de l'Instinct. Dociles à ces obscures et soudaines impulsions, sans même nous être enquis de leur pourquoi, nous modifions notre itinéraire moral vers la droite ou la gauche, et n'en restons pas moins convaincus d'avoir librement opté pour ou contre. Si fréquente est la confusion entre notre volonté propre et celle de notre Inconscient, qui est un autre Moi, ou qui plutôt en renferme deux (l)î IS'apparait-elle pas doublement esclave, la créature qui, contrainte d'agir, croit à sa franche initiative?

Sans doute, et nous l'avons dit, la liberté est dévolue

(1) Est-ce à dire qu'il faille se rendre sourd a la voix des deux Inconscients, inférieur et supérieur, savoir: aux avertissements de l'Instinct, d'un côté ; et de l'autre, à l'inspiration de la Providence? — Il s'en faut tellement, que nous devons, au contraire, apprendre à discerner ces voix, les étudier et les éprouver, s'il le faut, afin de savoir toujours qui nous parle. Car, à défaut de bien saisir le langage respectif de ces deux conseillers occultes, nous serions sujots à négliger les profitables avis de l'un, comme à subir sans contrôle le despotisme parfois intempestif de l'autre.

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& l'homme, ici-bas, pour un tiers environ de ses actes, tandis que, pour les deux autres, il obéit à des déterminations étrangères. Mais cette relative liberté ne lui appartient qu'en puissance, à charge pour lui de la faire passer en actes, par l'exercice et le constant effort du vouloir : alors seulement l'homme jouit du tiers d'initiative qui lui est concédé. Mais s'il néglige de conquérir son domaine légitime, le Destin l'envahit et s'en empare.

Supposons, par contre, un homme ayant pris possession de son héritage, et — comme le Béarnais, — deux fois maître chez lui,

« Et par droit de conquête et par droit de naissance. »

Que cet homme évoque en son intérieur l'action providentielle, et défère aux inspirations qu'il en recevra : non seulement, grâce à pareille alliance, il aura élargi au double le champ de son activité, et par là, restreint à un tiers le fief de l'adverse Destin; mais il pourra, jusque sur le territoire ennemi, éluder une part des embûches fatidiques, sinon les affronter de face et les réduire de haute lutte. Voilà dans quel sens on peut motiver cet adage d'assez paradoxale allure et qui n'en est pas moins juste : « La véritable liberté consiste invariablement à faire son devoir ; la réelle servitude consiste à s'en affranchir. » Il est d'ailleurs dans l'essence de l'Inspiration providentielle de se proposer à l'assentiment, et c'est de choix délibéré qu'on y accède ; au contraire, le joug du Destin, s'infligeant à 1 être qui

lui a donné prise, s'appesantit brutalement sur lui (l>- Ainsi, sans se soustraire entièrement aux entraves de la Nature naturée, qu'il ne parviendrait à rompre qu'avec les liens de l'existence physique, l'homme peut néanmoins distendre ces entraves, et lesréduireau minimum d'empêchement.

C'est la première œuvre, et la plus difficile, de IV deptat.

Entre toutes les sujétions qui composent ici-bas le servage de l'homme, le tribut sexuel mérite une mention à part.

Le despotisme dont il témoigne est d'autant plus significatif de notre déchéance, qu'à tout prendre, ce n'est point chose matériellement impossible, que d'y contrevenir. La faim, la soif, le besoin de sommeil ont cela de brutalement inéluctable, qu'on encourt la mort à leur refuser satisfaction périodique ; toute la résistance qu'on y peut faire, c'est de réduire au moins, le plus des concessions forcées. Il est donc loisible au sage de restreindre l'exigence de ces tyrans et de régler l'impôt quotidien qu'ils prélèvent : nullement, d'en abolir en soi la norme assujettissante ; tandis qu'avec une bonne méthode d'entrainement et beaucoup de volonté, le sage se rendra maitre de l'instinct sexuel.

Cet instinct repose pourtant, comme les autres besoins somatiques, sur une fonction spéciale de l'organisme. C'est assez dire que lui dénier à jamais toute satisfaction

(I) Gf. Histoire philo*, du genre hum'iin, tome II, page 107, — et Caïn, page 247.

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serait une imprudence grave; bien plus, un outrage à la Nature: et nous avons mentionné les multiples périls d'une continence absolue (1). Mais l'homme peut se soustraire au joug sexuel, en ce sens qu'au lieu d'obéir h la chair, il lui commandera, et lui imposera même silence durant une période indéfiniment extensible.

Il est bien puissant alors, ayant réalisé en lui la condition du grand œuvre ésotérique. Il a triomphé à la fois d'une exigence physiologique de son organisme, et déjoué Tembûche de la Vertu démiurgique qui lie l'esprit à la matière. Dans l'occulte séduction qu'il a vaincue, git l'essence même de Maia, la grande Illusion, dont la permanence fait toute la réalité de l'univers physique.

Telle se dévoile la véritable raison, ou du moins la principale, qui légitime ces prescriptions de continence, si fréquentes à toutes les pages des Rituels, magiques ou sacerdotaux. Le prêtre ou l'épopte, avant de franchir la frontière des mondes au delà, doivent avoir maîtrisé la chair, non point que « l'innocence soit agréable au Seigneur », ni que « le Très-Haut se courrouce » d'un acte congruent à l'ordre actuel des choses et à l'économie de la Création ; le prêtre ou l'initié le doivent pour des motifs très précis, oserons-nous dire, de positivisme trans-

(i) Cf. Chapitre n, Mystères de la solitude, pages 217-230.

La continence est si peu de règle inflexible en haute magie, que telles œuvres théurgiques d'un ordre très relevé impliquent l'acte vénérien comme condition expresse de leur accomplissement. L'amour sexuel, non pas subi.miis volontaire, se révèle uno des forces les plus efficaces dont le magiste puisse ritualiser l'emploi, en vue do certains résultats d'exception. Au surplus, co sont là des arcanes que l'Ésotérisme doit envelopper de son triple voile . gardons-nous d'y porter une main scandaleuse.

LA CLEF DE LA MAf.IE NOIRE

cendental. C'est en passant dans la lettre morte, que ces préceptes ont revêtu le caractère de sentimentalismepiétiste qu'on leur connaît aujourd'hui.

Il en fut de même pour l'abstinence de certains aliments, prescrite dans la période de préparation à quelques œuvres mystiques.

Nous avons insisté plusieurs fois dans nos ouvrages sur la vertu magnétique du sang, et subsidiairement de la chair qui s'en trouve imprégnée. Le sang attire les Larves et les génies nélastes, avides d'acquérir, par cela même qu'ils s'en abreuvent, la force de se manifester un instant sur le plan objectif. C'est pourquoi les juifs, obéissant au précepte de Moïse, ont en abomination toute viande qui n'est pas rigoureusement exsangue. Quant a la défense solennelle de goûter à la chair des animaux immondes, desquels le Pentateuque fournit la minutieuse nomenclature, cette proposition semble justifiable à la lumière d'un autre arcane, bien connu des hiérophantes de la gentilité.

« Les Théologiens (dit Porphyre) ont observé avec une grande attention l'abstinence de la viande. L'Egyptien nous en a découvert la raison, que l'expérience lui avoit apprise. Lorsque l'àme d'un animal est séparée de son corps par violence, elle ne s'en éloigne pas, et se tient près de lui. 11 en est de môme des âmes des hommes qu'une mort violente a fait périr ; elle reste près du corps : c'est une raison qui doit empêcher de se donner la mort. Lors même qu'on tue les animaux, leurs âmes se plaisent auprès des corps qu'on les a forcées de quitter ; rien ne peut les en éloigner ; elles y sont retenues par sympathie ; on en a vu plusieurs qui soupiroienl près de leurs corps. Les âmes de ceux dont les corps ne sont pas en terre, restent près de leurs cadavres : c'est de celles-là que les Magiciens abusent pour leurs opérations, en les for-

l'escuvage magique

çantde leurobéïr, lorsqu'ilssont les maîtres du corps, ou même d'une partie. Les Théologiens qui sont instruits de ces mystères ont avec raison défendu l'usage des viandes, afin que

nous ne soyons pas tourmentés par des âmes étrangères, qui cherchent à se réunir à leurs corps, et que nous ne trouvions point d'obstacles de la part des mauvais génies en voulant nous approcher de Dieu.

c Une expérience fréquente leur a appris, que dans le corps il y a une vertu secrète qui y attire l'Ame qui Ta autrefois habité. C'est pourquoi ceux qui veulent recevoir les âmes des animaux qui savent l'avenir, en mangent les principales parties, comme le cœur des corbeaux, des taupes, des éperviers. L'àme de ces bètes entre chez eux en môme teins qu'ils font usage de ces nourritures, et leur fait rendre des oracles comme des Divinités (1).»

Cette citation de Porphyre semble piquante et instructive, bien que l'absolutisme des termes où elle s énonce confine à la naïveté. Les théosophes d'Alexandrie outrepassaient fréquemment la Vérité, par le fait d'une intransigeance fort en désaccord avec leur éclectisme ; — intransigeance qui s'affichait d'ailleurs bien plus dans l'expression que dans la doctrine. Au reste, il n'est pas douteux que cette proposition assez suspecte, des « animaux qui savent l'avenir » et dont la chair « fait rendre des oracles », ne fût presque universellement reçue dans la tradition exotérique des sanctuaires. L'Aruspicine, l'Ornithomancie et les autres pratiques augurales des nations furent-elles jamais autre chose que des arts occultes dégénérés, en passant des mages de la Science secrète aux prêtres du culte extérieur?

(t) Porphyre, de l'Abstinence, traduction Burigny, 1767, in-12, pages 153 1 55.

Quant au surplus des opinions de Porphyre, la Haute Magie a toujours enseigné : — 1° que le sang attire Larves et Lémures, qui s en abreuvent et lui empruntent la virtualité passagère de se rendre visibles ; — 2° qu'un lien secret rattache les âmes récemment désincarnées à leur dépouille matérielle, en sorte qu'on puisse altraire ou môme évoquer ces âmes, par des opérations magiques célébrées sur les cadavres ; — 3° qu'à se nourrir habituellement de la chair d'un animal, on risque de s'approprier, dans une certaine mesure, les passions et les instincts dominants qui faisaient le fond de son naturel. Ainsi, celui-là contracterait une tendance à l'hypocrisie, à la cruauté, à la luxure, qui consomme à son ordinaire la viande d'animaux rusés, ou féroces, ou lascifs par tempérament.

Tel est sans doute le secret mobile qui détermina Moïse à interdire la chair d'un certain nombre de créatures vivantes, frappées dans leur forme extérieure des stigmates du mauvais principe. Car il est très remarquable que le Législateur des hébreux fonde nettement, sur la théorie des signatures naturelles, sa distinction dogmatique entre les espèces pures et impures (1).

Consultez sur ce point la doctrine ésotérique des nations païennes, dont l'érudit Quantius Aucler s'est fait, à la fin du siècle dernier, le scrupuleux organe, — et vous y verrez peu de différence (2).

La justification des préceptes de continence et d'absti-

(1) Cf. Lïriti'/ite, chap. xi, et Pentateuque (passim). (i) Cf. la Thrèïcie, pages 343-347.

L ESCLAVAGE MAGIQL'E

nence, inscrits aux rituels sacerdotaux ou magiques, nécessiterait, pour être complète, des développements à tenir tout un volume. Les exigences de notre cadre nous astreignent à de nombreuses réticences : nous posons surtout les principes; pour l'application, le Lecteur pourra consulter les ouvrages spéciaux, qui ne manquent pas.

La lettre morte, s'emparant du régime rationnel des abstinences, Ta enlisé sous un arbitraire amoncellement de réglementations puériles et de prohibitions excessives. De là provient le célibat ecclésiastique, dont le principe, essentiellement d'exception, comme ailleurs nous l'avons dit, ne devait se voir généralisé à aucun titre. De là découle l'obligation des jeûnes et des abstinences, périodique pour les fidèles, permanente à l'usage d'un grand nombre de religieux et de moniales (Chartreux et Trappistes, Bernardines, Clarisses et Carmélites, etc.). D'équivalentes austérités se pratiquent partout, chez les Derviches mahométans et les Fakirs de l'Inde ; car, dans toutes religions comme à toutes époques, le culte extérieur a corrompu l'esprit de la Science secrète, à l'égard des abstinences et de leur usage normal, fondé sur les exigences passagères des œuvres mystiques. Le sacerdoce a toujours universalise ce régime d'exception, en faisant un pieux mérite de ce qui n était qu'une condition pour réussir, et en promulguant la doctrine sentimentale et foncièrement erronée, — nous allions mettre scandaleuse, — des « sacrifices méritoires » et des « mortifications agréables à Dieu ! »

Chacun sait quelle importance Pythagore, — ce grand

génie de l'Ésotérisme,— attribuait au choix des aliments ; les Vers dorés de Lysis en témoignent, et le commentateur Hiéroclès nous en détaille les motifs (1). Le principal avait trait à l'élaboration du corps spirituel ou «char subtil de l'âme », dont la genèse, compromise par une alimentation défectueuse, peut être favorisée par un régime convenable.

Sans nous attarder à la confusion que nous signalâmes, chez les Pythagoriens mêmes, entre le corps astral périssable et la forme glorieuse qu'ils nommaient le char subtil, — observons que la faculté plastique, leur matrice à l'un comme à l'autre, ne peut, dans la condition terrestre, faire éclore la forme immaculée, qu'à mesure que la forme astrale s'élimine. C'est ce double labeur, inversement proportionnel, que le sage exécute pendant sa vie terrestre, en vue d'une délivrance immédiate et du retour à l'essence, dès que cette vie aura cessé. 11 obtient ce résultat, dit Hiéroclès, par l'épuration progressive et parallèle de l'âme et du corps lumineux. L'âme se sublime en acquérant la science, et le corps lumineux en se purgeant des souillures contractées dans son union avec le corps matériel (2). La première condition de cette puri-

(1) Cf. Hiéroclès, tome II de la Bibliothèque des anciens philosophes de Dacicr, pages 230-246.

(2) On voit qu'Hiéroclôs lui-même n échappe point à la confusion que nous avons dite. Le corps glorieux n'est pour lui que le corps astral purifié et qui, de ce fait, a conquis ses ailes.

La Vérité, c'est que le Sage, pour élaborer dès ici-bas son corps glorieux, doit faire rentrer en quelque sorte le corps astral périssable dans l'organisme matériel, qui, loin d'en pàtir,en deviendra plus subtil. Cette résorption ne se peut effectuer que très lente, et, pour ainsi dire, atome par atome. A mesure qu'une molécule astrale se sera assimilée en corps

l'esclavage magique

fication consiste en un régime approprié, qui proscrit tous aliments impurs.

Moïse, qui donne une classification si minutieuse des animaux mondes et immondes, ne semble point avoir étendu cette nomenclature aux exemplaires des règnes végétal et minéral.

Pythagore avait à coup sûr comblé cette lacune, en faveur de ses initiés ; mais il n'en reste exotériquement que certains préceptes, formulés en sentences énigmatiques. Exemples : — « Fabis abstine. — Herbam molochinam fere, ne tamen edas (I) ». Le premier de ces préceptes, qui interdit Pusage des fèves, prouve que cette nomenclature, demeurée occulte, était basée, comme celle du Pentateuque, sur la théorie des hiéroglyphes naturels. C'est que (nous dit Aucler, tardif interprète d'une antique tradition pythagoricienne), « les fèves font lire sur leurs fleurs les portes mêmes de l'Enfer (2) ».

Les produits dangereux des trois règnes portent inscrit dans leur forme extérieure l'aveu de leur malice la-

physique, celui-ci éliminera une molécule de sa plus grossière substance. Inversement, à mesure que le corps astral se résorbera, la forme glorieuse, se développant petit à petit, occupera la place laissée libre. A la mort du Sage, tout ce qui est périssable, l'organisme matériel et le corps astral fusionnés se dissoudront ensemble, et lame, rcvélue de la forme glorieuse des élus, sera immédiatement assumée au royaume du pur Ether.

(1) Pythagorœ Philosophi Symbola (feuillet 37 a, des traductions latines de Marsile Ficin, sous ce titre : lamblichus de Mysteriis, etc., Venetiis, in œdibus Aldi et Andretc soceri, 1516, in-folioj.

(2) La Thrèïcie, page 347.

Les fleurs de fève affectent la forme ctéine. Or le Ctéis féminin est la porte de l'engloutissement des âmes, la porte de l'Enfer terrestre.

tente. Quel naturaliste assez sourd au langage muet des choses le contestera ? La physionomie, révélatrice des vertus bonnes ou mauvaises, est une réalité sur chaque échelon de la vie ascendante. Du bas en haut, la noirceur des âmes transparaît sur les visages. Tout Caïn porte un signe au front.

L'aspect du poulpe et du scorpion, de la hyène et du crocodile dénonce leur nature ; évoquant la crainte et la nausée tout ensemble, ces monstres dégagent une avertissante horreur. Il n'y a point à s'y méprendre. D'autres bêtes meurtrières n'inspirent que l'eflroi, chez qui le stigmate delà violence n'exclut pas une allure noble, parfois une réelle beauté : tels les grands félins, lion, tigre ou panthère ; tels les oiseaux de proie, aigle, épervier, grand-duc et condor. Ils portent l'estampille de la férocité, plus que de l'ignominie ; mais tout, dans leur figure et dans leur geste, tout dit à l'observateur: garde-toi !

Les exemplaires dangereux du règne végétal n'ont pas un aspect plus trompeur, pour qui sait observer et voir. Élancées, ou bien courtes et trapues, les Solanées vénéneuses ne savent point mentir: l'avertissement est dans leur port, dans leur feuillage sombre ou blême. Voyez la Belladone, la Mandragore et le Datura: fleurs livides, pommes épineuses ou baies fades. Observez la Jusquiame aux feuilles velues et dentelées, à l'odeur vireuse et répulsive: quelle menace éloquente sur les lèvres de ses corolles! — Les Ombellifèrcs toxiques n'ont pas un air plus engageant. Les Ciguës épanouissent un feuillage agressif; des macules de pourpre ensanglantent leur tige;

la Ciguë vireuse et IVEnanthe safranée répandent, quand »

l'esclavage magique

on les brise, un suc jaunâtre comme du pus. Toutes ces plantes se décèlent malfaisantes par la fétidité de leur haleine. — Des Euphorbiacées, sinistres à la vue, gicle à la moindre égratignure un lait corrosif. — Issues de deux familles très distantes, la Sabine et la Rue trahissent diversement, par leur physionomie antipathique et le relent qu'elles dégagent, leur emploi d'antiques avorteuses. — Les roides dentelures de l'Aconit, d'un vert presque noir et livide par en dessous, encadrent bien la fleur élégante et triste, d'un bleu vénéneux d'azotate de cuivre. — La Digitale pourprée est aussi singulièrement lugubre, en dépit de ses charmes : sa feuille gaufrée, sombre et poilue n'impressionne pas moins que le tigridement interne de ses corolles. — Le Colchique d'automne montre à niveau du sol sa fleur violacée, sans tige ni feuillage : c'est la « veilleuse » des deuils prochains. L'Arum obscène étale sous bois son phallus malade, d'un lilas maculé. — La Renoncule scélérate rampe à terre et se cache à demi sous l'herbe et la mousse, comme un serpent. D'autres végétaux mortels affectent une allure moins cynique, une physionomie plus composée ; mais à les étudier en détail, ils portent tous des stigmates de réprobation.

Il n'est pas jusqu'au règne minéral, moins expressif en faveur de l'homme, parce qu'il s'éloigne davantage de lui, où le déchiffreur de signatures spontanées ne puisse découvrir les caractères bénéfiques ou maléfiques, et lire sur les écorces les propriétés des essences. La cassure des minéraux, les formes cristallines et leurs modes de groupement, les couleurs, la saveur, l'odeur même sont

autant d'indices. Demandez au minéralogiste, si des échantillons de laboratoire savent refuser à son instinct l'aveu tacite de leurs propriétés, avant même qu'il en ait fait répreuve !

Naguère encore, la toxicologie participait des sciences occultes, moins peut-être à cause du fari nef as, que parce que les seuls intuitifs s'y rendaient experts, guidés par la lecture des hiéroglyphes naturels, autant et plus que par l'expérience proprement dite. Les livres sur le discernement des poisons étaient rares alors, et souvent mystificateurs. Pour acquérir cette doctrine maudite, il fallait aller de l'avant et payer de sa personne. Il nous reste des fragments significatifs d'un poème d'IIéliodore sur les Poisons ; le début solennel ressemble à un serment d'initié :

Non mihi, per sacram venerandœ Pal lad i s artem, Non per luciferum Solem, mortalibus œquum, Non per te, divi cui subsunt, Juppiter, omnes, Muneribus quisquam, nec vi, nec gratià amoris, Adduxit me aliis lethalia prodere versu. Sed sacras pahnas splendentia ad œthera tendo, Nullius atque mali mens est sibi conscia nostra(l) I

Mais la toxicologie, telle que nous l'entendons aujourd'hui, n'était qu'une section de la science des venins, comme elle était enseignée dans les cryptes de l'antique Ésotérisme. Tous les initiés du vieux monde, — Moïse et Pythagore en particulier, — pensaient que la gnose

(I) Apud Galeiiura.

l'esclavage magique

des poisons ne se limite pas à ceux qui détruisent la santé physique. Comme il y a des substances nuisibles ou malsaines pour le corps, il y aurait, selon leur dire, éparses dans les trois règnes, des substances non moins funestes pour l'àme et pour l'esprit. Théorie singulière, mais qui ne répugne en rien à la logique de leur doctrine : car, en conséquence de la chute, les trois mondes se pénètrent par intersections de plans, et trop souvent se confondent. En vertu de cette théorie, ces théocrates prohibaient Tusage de certaines viandes tenues pour très saines de nos jours, et même de substances végétales, qui, telles que les fèves, comptent parmi nos légumes les plus appréciés.

Les docteurs contemporains classent bien certains produits sous la rubrique de poisons de l'intelligence ou de la volonté ; mais en tant qu'ils peuvent, ou léser les organes matériels par quoi ces facultés se manifestent, ou provoquer des troubles physiologiques immédiatement appréciables. — Tel n'était pas le point de vue des anciens sages, pour qui le corps astral, ce lien régulateur des vies, cet intermédiaire entre Thomme-essence et l'homme matériel, constituait une réalité perpétuellement à la merci de leur subtile analyse. Ils classaient les produits de la Nature, soit médicamenteux ou simplement alimentaires, d'après Faction, non pas apparente et manifestée, mais interne et profonde, que ces produits exerçaient sur le médiateur plastique.

Ainsi, guidés à priori par l'indication des signatures spontanées, dont la langue leur était familière, et s'étayant

à posteriori du contrôle que leur offrait l'étude du corps

la Clef de la magie noire

astral (i), — appareil de précision susceptible de s'affiner ou de pâtir, selon le régime auquel est soumis le corps matériel, — les Adeptes avaient pu établir une nomenclature des êtres et des choses, sous la double rubrique de pur et d'impur, c'est-à-dire de faste ou de néfaste à la triple santé physique, morale et intellectuelle de l'homme.

C'est en modifiant le corps astral, que le plus grand nombre des substances assimilées au corps physique réagissent durablement sur lui ; exceptons celles dont l'action est mécanique, donc immédiate, non point physiologique et partant médiate.

Le corps astral est sujet à s'appesantir ou à se subtiliser, premier point qui requiert surveillance. Il est sujet ensuite à s'amalgamer des Larves et des âmes animales, qui n'épaississent pas seulement sa substance, mais en quelque sorte la dénaturent. Les lecteurs du prochain chapitre sentiront l'importance capitale de cette possible altération du périsprit.

Enfin nous avons déterminé, dans une note ci-dessus (2), comment l'acquisition dès ici-bas du corps de gloire (ou char subtil de l'âme) se trouve subordonnée à la résorption progressive et lente du Périsprit dans le corps visible : voilà le grand œuvre d'immortalité, dont l'homme est à la fois la matière, l'œuf philosophai et l'athanor, tandis que sa Volonté fait l'office du feu secret.

Cette mystique et sublime chrysopée de l'enveloppe

(I ) La science occulte leur offrait, en dehors m.^me de l'extase, différents critères très sûrement révélateurs des variations du corps astral. (2) »>agos 508-500.

l'esclavage magique

lumineuse requiert, pour atteindre sa perfection, un régime (Tune exceptionnelle sévérité ; car la forme astrale subit les contre- coups d'une alimentation défectueuse. Sa substance alors s'épaissit : trouble de mélanges étrangers et lourde d'acquisition lémurienne, elle s'acoquine bien à l'organisme matériel, en s'homologuant avec lui : mais ellenesauraitplus, —telle une liqueur subtile, — imprégner cet organisme jusqu'à saturation ; ni le quintessencier ensuite, en lui faisant éliminer à mesure ses grossières molécules.

Ainsi s'expliquent les variables degrés d'abstinence prescrits à l'initié, selon l'œuvre à quoi il se consacre, et tel se justifie le régime scrupuleux imposé par les anciens Sages au postulant du suprême arcane réalisable sur la terre : celui de l'auto-création, qui aboutit à l'apothéose posthume.

S'il fallait énumérer et répartir normalement les produitsde la Nature, selon qu'assimilés au corps de l'homme, ils exercent sur son âme, son esprit, sa volonté ou ses instincts une influence répercussive, à peine un traité spécial y suffirait-il.

Le Lecteur trouvera, disséminés au tome précédent, des notions intéressantes et généralement peu connues, sur les propriétés occultes de quelques productions des règnes inférieurs ; nous n'y reviendrons pas ici. Nous avons tout lieu de croire que ces renseignements ont été appréciés pour curieux et instructifs; car on y a largement puisé : nous avons eu le plaisir de relire notre prose sous la signature de tels de nos confrères, qui nous ont

fait l'honneur d'emprunts textuels (1) ; il n'y manquait que des guillemets et l'indication d'origine du texte qu'ils avaient transcrit...

Pour peu qu'on veuille réfléchir à ces secrètes propriétés des simples sur les facultés supérieures de rhomrnet on conviendra que ce sont autant de symptômes dénonciateurs de l'esclavage hominal en ce bas monde, puisque ces vertus impliquent une sujétion au moins indirecte de l'intelligence, du vouloir, de la sensibilité, au despotisme de la matière (2).

L'esclavage magique, tel que l'homme est coutum ier de le soulfrir ici-bas, se conçoit quadruple et peut se formuler : élémentaire, hyperphysique, hominal, enfin spirituel.

ï. — L'esclavage élémentaire, sur quoi nous avons insisté, s'affirme la conséquence fatale de l'incarnation. L'àme humaine, engloutie dans la matière, subit toutes les exigences de l'organisme charnel et toutes les sédue-

(1^ Citons, entre autres, la très recommandable étude de M. Peter Davidson, sur le Gui et sa Philosophie (Chap. h, Plantes mystiques et leurs propriétés), 1893, (traduiten françaispar P. Sédir, Paris, Charnue). 1896. in-8). Nous ne fûmes pas médiocrement flatté de relire, sous la signature du plus haut officier de 17/. B. of. L.f des pages entières de notre Serpent de la Genèse, tome I, textuellement traduites, sans la moindre mention d'emprunt. — Quoi qu'il en soit de cette méthode américaine de silencieuse appropriation des idées et même des phrases glanées sur autrui, nous nous sommes retrouvé en si excellente compagnie, qu'il y aurait ingratitude à nous plaindre.

(2) Ces propriétés des simples sont assurément dues aux virtualités des Élémentaux qui les régissent ; mais ces Élémentaux sont les Archontes obscurs ou inférieurs de la théurgie alexandrino (Voy. Iamblique) : ils appartiennent à la sphère de la Nature naturée, où l'homme originairement n'était pas destiné à vivre. S'il s'est ravalé jusque-là, c'est la conséquence de la chute adamique.

l'esclavage magique

tions de l'illusoire Maïa: celle-ci déploie les prestiges de sa magie fantasmagorique, pour appesantir davantage sur la créature déchue le joug de la Nature naturée.

H. — L esclavage hyperphysique apparaît la résultante du Karma terrestre ; son instrument principal est l'habitude. On sait comment les images astrales qui peuplent le nimbe individuel et constituent par leur enchaînement les archives des pensées, des volitions, des actes de chacun, réagissent sur celui qui leur a donné naissance, et l'inclinent à persévérer dans sa voie (i). L'initiative est enchaînée d'autant, et c'est ainsi que, limitant l'essor du libre-arbitre, le passé d'un être commande son avenir, dans une très notable mesure.

III. — L'esclavage hominal résulte de l'aliénation de l'Ascendant individuel, au profit d'un autre individu, ou d'une collectivité humaine. Notre Public sait ce que nous entendons par ces termes. L'aliénation peut être partielle et passagère, ou totale et définitive. C'est le magnétisme (soit qu'on l'exerce en mode instinctif ou conscient, ouvertement ou par des procédés clandestins) qui se révèle l'instrument principal de cet ordre d'esclavage.

IV. — L'esclavage spirituel, enfin, consiste dans la sujétion d'un homme à une Puissance invisible, qui le domine, l'obsède ou le possède, comme on n'en voit que trop d'exemples. La médianité est la forme la plus ordinaire qu'affecte ce genre de servitude.

Nous dirons quelque chose de ces modes divers que revêt l'esclavage magique.

(1) Voyer nos Mystères de la Solitude (Chap. h du présent tome).

La répartition que nous en avons proposée peut servir de fil d'Ariane, dans ce labyrinthe d'influences qui se croisent et s'enchevêtrent sur le sentier de l'initiative humaine, et qui tantôt entravent celle-ci et tantôt la dénaturent. Toutefois pareille classification ne rime à rien d'exclusif, comme on va le voir par deux exemples.

Les magiciens, pour seconder leurs manœuvres magnétiques, mettent souvent à contribution les secrets de la Magie naturelle : ils savent d'autant mieux appesantir sur autrui les entraves de l'illusoire Maïa, qu'eux-mêmes ont mieux réussi à s'y soustraire. La servitude qu'ils infligent à leur prochain rentre ainsi dans la première et la troisième catégorie tout ensemble. — D'autre part, il est souvent difficile de marquer la frontière entre les phénomènes dépendant de la seconde et de la quatrième rubrique. Le jeu des passions humaines, en effet, aboutit à générer dans le nimbe individuel de véritables Puissances invisibles; l'homme peut même évoquer, par sympathie et sans le savoir, des Esprits qui désormais s'attacheront à son destin. De leur côté, les Êtres spirituels, parvenus à s'emparer d'un homme, n'ont garde parfois de lui rendre sa dépendance manifeste et de paraître à ses regards : ils n'influenceront leur esclave incarné que par d'anonymes suggestions, ou en faisant surgir, au miroir de son translucide, des images astrales qu'il puisse prendre pour les reflets de sa propre pensée.

Des deux premières formes qu'affecte le servage magique, nous avons suffisamment discouru. Les pages précédentes ont décrit les entravesdont le Destindela Nature

ôigiti, — •

l'esclavage magique

matérielle nous charge et nous empêche, dès le ventre de nos mères. Quelques chapitres plus haut, les Mystères de la Solitude avaient donné à entendre combien l 'atmosphère individuelle de chacun, toute hantée des vivants reflets de ses concepts, de ses passions et de ses rêves, réagit sur l'intelligence, sur l'âme et l'imagination qui ont donné l'être à ces fantômes : si bien que, pour borner l'initiative de tout homme ici-bas, son futur psychologique se décalque le plus possible sur le modèle de son passé.

On peut dire que la troisième forme (esclavage hominal) implique virtuellement les trois autres. C'est que l'homme, placé sur la frontière des mondes physique et spirituel, participe à l'un par son corps, à l'autre par son âme ; à tous deux, son corps astral sert de « médiateur plastique », pour faciliter les transitions. Ainsi l'homme, actif sur tous les plans, peut se servir tout à tour, et même à la fois, des divers instruments qu'il y rencontre. Rien n'apparaît donc variable et complexe, comme la domination qu'il est capable d'acquérir sur son prochain, et dont les pratiques du magnétisme nous offrent le type le plus ordinaire et le plus frappant.

D'abord, — et c'est la magie psychique dans toute sa pureté, — l'àme peut agir directement sur l'âme, au mépris des distances ; elle peut la dominer, la contraindre et même la frapper de paralysie, pour se substituer à elle.

On sait que les âmes humaines, encore qu'originellement égales, puisqu'elles sont d'identique essence, ont subi, en fait, un développement plus ou moins poussé; nous en avons fait connaître ailleurs la loi régulatrice.

Elles se sont accrues ou amoindries, fortifiées ou débilitées, selon que le Vouloir, instrumentde leur élaboration, les a sublimées dans le royaume de l'intelligence, ou ravalées dans le domaine de l'instinct. Cette alternative, qui pose la condition de la perfectibilité des âmes, ou de leur déclin, dénonce en même temps la raison de leur inégalité présente.

Ces différences animiques favorisent le phénomène de la substitution de personnalité, — un mode supérieur de magnétisme qui n'est connu et pratiqué, en occident, que d'une élite d'expérimentateurs psychologues, et généralement confondu avec la suggestion pure et simple.

Quelle différence, pourtant!

Suggérer, c'est faire naître, par un moyen ou par un autre, dans le cerveau d'un sujet (éveillé ou endormi), une pensée d'origine étrangère,— pensée potentielle, ou non, soit d'un acte, soit d'une série d'actes à accomplir. N'estce point la définition la plus large de ce phénomène, tel que le conçoivent et se l'expliquent, ou du moins cherchent à l'expliquer, les savants officiels? Nous reviendrons sur cette manière de voir, en vue de la contrôler et de leclaircir, au flambeau de l'Occultisme.

Se Substituer à un sujet, c'est exproprier l'organisme d'autrui, au triple point de vue de la volonté, de l'intelligence et du sentiment, pour y installer son propre vouloir, son propre penser, son propre sentir, aux lieu et place des mêmes facultés qu'on déposséda. Celles-ci semblent dès lors frappées de léthargie, sinon en ellesmêmes, du moins dans leurs fonctions corporelles, c'està-dire dans le rapport normal qui les liait à l'organisme.

l'esclavage magique

C'est à un étranger que cet organisme obéira, pendant toute la durée de cet état extraordinaire. Disons mieux : le corps du sujet ne sera pas seulement soumis à l'expérimentateur, mais c'est l'expérimentateur lui-même qui agira, dans ce corps et par ce corps exproprié.

Il agira même à distance, pourvu qu'ayant établi au préalable le contact sympathique, une invisible chaîne de communication rattache sa personne à celle du sujet, qu'il se propose d'envahir. Absent, il possédera le sujet par le seul acte de sa volonté lointaine, et sans une parole et sans un geste, il le fera parler et se mouvoir.

Pareille puissance, rare en occident et presque ignorée des savants européens, n'en est pas moins cultivée et connue des orientaux, nommément aux Indes, où tant de pandits et même de fanatiques procèdent à l'entraînement du fakir, par des exercices quotidiens à peine croyables : ils pratiquent ainsi le développement, l'éducation, l'essor ubiquitaire de la volonté; c'est quelquefois au détriment de l'intelligence, et par là, de la liberté véritable, toujours proportionnelle à la spiritualisation du vouloir humain.

Le prodige de la substitution psychique n'a point échappé à Jules Verne, cet ingénieux conteur doublé d'un érudit, dont l'œuvre restera comme les Mille et une Nuits de la Science exacte. Il a crayonné dans M a tthias Sandorf l'esquisse du phénomène en question, et ses lecteurs n'ont pas oublié l'audacieux enlèvement du traître Carpena, que le Dr Antékirtt, simple visiteur du bagne de Ceuta, possède, anime et meut à distance : il le fait choir, à point nommé, du haut d'une falaise dans la mer, où une embar-

cation le recueille. Pour tous les fonctionnaires du préside, le bandit s'est noyé; les courants ont emporté son cadavre au large... L'escamotage passe pour un accident, et tout est dit.

Une variété beaucoup moins rare du • Magnétisme » humain, consiste dans la suggestion proprement dite.

Nos Lecteurs savent déjà que « toute pensée humaiue survit comme une intelligence active, comme une créature engendrée de l'esprit, pendant une période plus ou moins longue, et proportionnelle à l'intensité de l'action cérébrale qui l'a générée ». Ce sont les propres paroles de Koot-Hoomi (1) : nous les préciserons encore, en ajoutant que ces êtres potentiels se perpétuent, vivaces et persistants, en raison â'mctedu verbe volitif, conscient ou obscur, qui a présidé à leur émission. En effet, le Concept, dynamisé par le vouloir du penseur, se vivifie en se combinant avec un Élémental, de grade variable, mais toujours en affinité avec l'essence du concept.

Si la volition génératrice est consciente, il est loisible à l'émetteur, non seulement de dégrossir, de corriger et d'affiner en quelque sorte l'Être spirituel qui s'engendre ainsi, mais encore de le modaliseràsa guise, en ledouant de propriétés particulières, ou de virtualités qui se développeront ultérieurement, soit d'une manière soudaine, soit d'une façon lente et progressive.

On se gardera de confondre ces créations préméditées et vouluesdu Verbe humain, avec les Larves et les Lému-

(1) Voy. page 189, en note.

l'esclavage magique

res proprement dits, qui se génèrent abondamment, comme on sait, au hasard aveugle des passions surexcitées ou satisfaites. Nous avons été assez explicite, à l'égard de ces distinctions (t).

Quoi qu'il en soit des Puissances très diverses dont l'homme peuple son sillage astral et grossit son Karma terrestre, elles ont cela de commun, qu'elles sont transraissibles d'un individu à l'autre, — et là se fonde le principe, communément ignoré, de toute suggestion...

Nous avons vu comment Lémures, Images astrales et Concepts vitalisés, réagissent sur leur auteur, soit qu'ils hantent son nimbe occulte (mode indirect), soit qu'ils s'assimilent à sa substance psychique (mode immédiat). — Ces entités peuvent de même, à condition que le vouloir humain s'y emploie, passer dans l'atmosphère astrale d'un autre individu ; et, qui plus est, envahir son être intime et porter 1 antagonisme en lui. Obsession externe ou possession intérieure.

La suggestion n'est rien autre que l'acte de faire pénétrer, soit dans le nimbe, soit dans la substance psychique d'une autre personne, quelqu'une de ces entités de hiérarchie plus ou moins haute, qui, résultant du fonctionnement instinctif, ou passionnel, ou mental de l'expérimentateur, ont été dynamisées par sa volonté, consciente ou non.

Les contrastes qui différencient de tels êtres parasitaires expliquent d'ailleurs la diversité des suggestions, soit en nature, soit en puissance, soit en durée.

(1) Cf. Chapitres n et m.

Le phénomène auto-suggestif ne se distingue du phénomène de la suggestion transmise, que par l'intra-genèse des Pensées vivantes, par opposition à leur extra-genèse et à leur transfert d'un individu à un autre.

Nous invoquerons la gravité de ces notions, et la dangereuse portée de leurs conséquences pratiques, pour excuse de nous maintenir, ici du moins, dans l'aridité des définitions abstraites...

Les théoriciens de l'hypnotisme s'abusent étrangement sur la cause et les conditions latentes du phénomène suggestif, dont ils ont, à la faveur d'une si patiente et minutieuse analyse, déterminé le mécanisme apparent.

Sur le rôle secondaire du sommeil provoqué, relativement au fait capital de la suggestion, les auteurs avertis el compétents en ces matières tombent aujourd'hui d'accord.

Le phénomène de l'hypnose offre, à ses différents degrés, une foule de particularités physiologiques d'un haut intérêt ; il peut sans doute, au point de vue thérapeutique, mériter les honneurs du premier plan ; enfin il est hors de conteste que, chez la plupart des sujets, le sommeil favorise le développement de la suggestion. Aux divers stades de l'hypnose, le sujet semble présenter au façonnage suggestif une glaise plus malléable à pétrir. Cela dit, il n'en est pas moins certain que la suggestion réussit à merveille sur des sujets parfaitement éveillés; du reste, à en croire les savants modernes qui rejettent l'hypothèse du tluide, le sommeil artificiel ne s'obtient lui-même que par l'effet d'une suggestion, exprimée ou tacite... Le phénomène suggestif n'implique donc pas nécessairement comme condition celui de l'hypnose.

l'esclavage magique

A tout instant de la vie courante, les pratiques suggestives s'exercent dans les relations d'homme à homme, presque toujours à l'insu de celui qui émet la suggestion, aussi bien qu'à l'insu de celui qui la subit (1).

S'il suffisait, pour imprimer une suggestion dans l'esprit d'un autre individu, d'émettre un conseil à son adresse ou même de lui intimer un ordre, tous les avis seraient reçus en bonne part, d'où qu'ils vinssent; tous les ordres seraient obéis. Nous voyons chaque jour qu'il en est autrement.

— Mais les hommes, nous objectera-t-on, se révèlent plus ou moins dominables; les idiosyncrasies morales différent entre elles par une réceptivité plus ou moins grande à l'influence suggestive, comme les tempéraments physiques se distinguent par leur variable susceptibilité à l'action physiologique des médicaments.

— Il est facile de répondre, qu'en vérité, s'il en était ainsi, Pierre, très accessible et très malléable à l'influence suggestive de Paul, obéirait de même aux suggestions toutes pareilles qui lui viennent -de Jean, et ne diffèrent ni par l'idée émise, ni par l'expression qui la traduit. Pierre, en effet, très sensible (ou très réfractaire) à l'action du sirop de Chloral, ingéré à dose constante, ne subira-t-il pas cetle action également intense (ou mitigée), que la drogue provienne de telle ou telle pharmacie ?

— Sans doute, répliquera notre adversaire ; et il en serait de même encore pour des granules d'Aconitine,

M) Qu'est-ce donc que l'éducation des enfants, si ce n'est la mise en œuvre d'une savante méthode de suggestions graduées?

par exemple : parce que le Chloral et l'Aconitine sont des substances fixes et nettement définies. Mais prenons, s'il vous plait, la teinture d'Aconit, sujette à de nombreuses variations qualitatives, selon le climat où la plante a poussé, la date et les conditions de la récolte, le point de siccité des feuilles lors de leur macération dans l'alcool, la qualité même de l'alcool employé, etc.. Telle suggestion, dites-vous, efficace sur Pierre à la voix de Paul, a totalement échoué sur lui à la voix de Jean : elle ne différait pourtant ni par l'idée, ni par l'expression. De même cette teinture ne diffère, d'une officine à l'autre, ni par la plante qui en fournit la base, ni par le véhicule approprié ; quant à la façon, le Codex en règle minutieusement les détails. L'action n'en sera pas moins variable sur le même organisme, selon que la drogue aura été préparée en des conditions favorables ou médiocres, et par un pharmacien soigneux ou négligent. Cela est si vrai, que les praticiens ont presque délaissé cette préparation peu fidèle. Ils lui préfèrent l'emploi du principe actif, de l'alcaloïde, de l'Aconitine enfin, administrée à d'invariables degrés de trituration, comme à des doses précises... La suggestion est comparable aux produits galéniques et mal définis de l'ancienne pharmacopée, non point aux produits chimiques, fixes et constants, de la nouvelle.

— Il est bien certain qu'analogie n'est pas similitude, comme dit Molière, et que notre comparaison, reprise sous ce nouvel aspect, semble donner gain de cause au contradicteur que nous avons introduit. A vrai dire, nous ne sommes pas loin de nous entendre...

Les suggestions varient de qualité, quoique identiques

l'esclavage magique

en apparence, quant à la pensée et à l'expression, c'està-dire quant au fond et à la forme. En dépit de cette double parité, le fait est qu'elles se révèlent efficaces ou sans vertu sur le même sujet, suivant la source d'où elles émanent.

De ces prémisses, il faut nécessairement conclure que dans la suggestion, formulée ou tacite, il y a autre chose qu'une simple idée, exprimée ou signifiée. Il y a une force.

Derrière l'idée transmise, palpite une Énergie vivante qui, inséparable de cette idée, l'anime et l'évertué. C'est le Daïmon, l'être potentiel dont nous parlions tout à l'heure. Il obsédera ou possédera la personne, dans l'atmosphère ou dans le centre psychique de laquelle il sera transféré. Le « fluide magnétique » sera l'instrument, l'intermède, le véhicule de ce transport.

Pour qu'une suggestion réussisse, il est nécessaire : P Que la pensée qui en fait la base soit vitalisée, autant dire doublée d'une àme vivante, de hiérarchie plus ou moins haute, de volonté plus ou moins intense, de nature plus ou moins éphémère ou consistante, — et qui agira diversement, selon son grade originel et ses destinées, conformes aux intentions de son créateur adamique.

2° Il faut que la volonté du « suggéreur » surpasse en énergie, en décision, en autorité celle du patient ; ou du moins, qu'elle s'exerce plus active que la sienne, à l'heure où le phénomène s'accomplit. Exceptionnellement, à supposer que le sujet consentant se maintienne en état de réceptivité passive, une suggestion peut lui venir d'un homme dont le vouloir serait inférieur au sien.

3° Il importe que le rapport fl indique soit établi d'avance entre l'agent et le patient. L'influx magnétique (manifesta ou non par des passes, ou par toute autre pratique raefmérienne) constitue le véhicule habituel de la pensée vitaliséc, le canal dont elle a besoin pour que s'effectue son transfert, de celui qui émet la suggestion à celui qui la reçoit.

Le sommeil, qu'en principe il n'est pas indispensable de provoquer chez un sujet, pour le rendre accessible à la suggestion, — n'en favorise pas moins ce phénomène, dans la plupart des cas.

On peut voir dans l'hypnose, à ses divers degrés, le résultat d'une sorte d'ivresse astrale ; le somnambule cuve, en dormant, la lumière magnétique qu'il a digérée en excès. Car il ne suffit pas, pour endormir un sujet, de projeter une certaine quantité de fluide vers lui, avec l'intention de le frapper de sommeil : il faut encore que le médiateur plastique de cet individu assimile ce fluide et le digère. Et comme il est loisible à la volonté de l'homme d'influer sur son propre corps astral, afin de le rendre réceptif, ou de le maintenir impénétrable et rebelle aux influences du dehors, il en résulte que, les premières fois surtout, un magnétiseur ne peut endormir un sujet que de son consentement, à moins que le praticien n'abuse d'un prestige inné (I) ou d'une supériorité volitive qui s'impose. Il se peut qu'il recoure aussi à de certaines

(i) Prestige est encore un terme magique, très pertinemment adapté au langage usuel. La faculté d'imposer aux hommes est un don fort complexe : quelque virtualité magnétique native y met en valeur des avantages corporels qui puissent impressionner et éblouir; mais presque toujours un art instinctif s'y ajoute, qui contribue à la séduction.

pratiques occultes qu'il vaut mieux taire, à des adjuvants connus et trop exploités en Goëtie...

On rencontre souvent d'ailleurs des sujets absolument réfractaires à l'hypnose. Ce n'est pas qu'ils s'obstinent dans une volonté d'inhibition ; mais, sans effort de leur part et tout naturellement, leur périsprit demeure imperméable aux influx extérieurs.

D'autres hommes, à l'inverse, possèdent un périsprit constamment accessible à de tels influx ; en sorte que ces somnambules prédestinés deviennent la proie du premier magnétiseur de rencontre qui voudra les endormir. Ce sont d'ailleurs de débiles natures, qui se laissent investir et dominer tour à tour par les premiers venus, au hasard de la vie coutumière. Esclaves-nés, ils tissent de leurs mains les mailles de leurs entraves : de simples pensées, émises sans effort volitif, leur deviennent suggestions, car ils sont sujets à vitaliser eux-mêmes les concepts qui leur sont transmis. Par bonheur, le verbe incontinent et diffusible de ces somnambules étant de virtualité faible, les suggestions générées de la sorte ont peu d'avenir. Puis elles pullulent, contradictoires autant qu'adynamiques, et se neutralisent ou s'abolissent mutuellement.

Toute suggestion aboutit donc à la possession — ou à l'obsession — d'un individu par une entité parasitaire. Mais ces entités, nous espérons qu'on l'a bien saisi, profondément dissemblables quant à leur puissance et quant à leur durée, diffèrent également quant au mode de la tyrannie qu'elles exercent, infinitésimale ou complète, périodique ou continue, éphémère ou perdurable.

Un hypnotiseur suggère à son sujet qu'en ouvrant le surlendemain le tiroir de son secrétaire, il verra une mésange s'en envoler. Si l'annonce se réalise, si le sujet voit ou croit voir ce qu'on lui a prédit, c'est que l'expérimentateur a su dynamiser le concept, et l'a transmis au sujet sous forme d'une image astrale vitalisée. Cette image astrale, à défaut de quoi la suggestion échouerait, possède au plus bas degré une consistance ontologique ; cette image constitue un être potentiel, latent du reste et insaisissable, jusqu'à l'heure préfixe où il se manifestera, en passant de puissance en acte. Mais là se bornent ses destins. L'entité occulte va donc mourir dans l'instant même de sa manifestation, le rôle étant rempli que lui assignait l'acte de volonté conscient qui avait présidé à sa naissance. — Voilà un exemple de possession, tout épisodiquc et transitoire, par le fait d'un être infiniment instable et éphémère.

D'autre part, bien des cas de folie, de monomanie, d'idiotisme, sont des exemples de possession par le fait d'un dannon puissant et durable (1). Les lésions qu'on relève à l'autopsie des malheureux aliénés n'invalident en rien notre théorie, car les savants contemporains se méprennent, selon nous, qui voient en ces lésions la cause du mal : elles n'en sont souvent que le résultat. Il ne messied point de noter au passage, que le terme reç\x<V aliénation mentale semble contenir étymologiquement un aveu tacite bien conforme à la thèse hermétique, en ce

(1) Quant aux crétins et aux idiots «le naissance, il y a là un mystère de substitution psychique, pendant la grossesse. Nous le signalons, sans prétendre y insister.

l'esclavage magique 531

qu'il sanctionne la dépossession de l'organisme humain, au bénéfice d'un étranger, — alienus.

Quelquefois le despote étranger, le formidable agent possesseur qui aliène à son profit un corps humain, dont il expulse, paralyse ou tourmente l'âme légitime, peut être engendré d'une suggestion ou d'une opération magique, d'un envoûtement moral.

Parfois aussi, dans certains cas décrits sous la rubrique de « dédoublement de la personnalité », l'intrus n'est autre qu'une âme humaine en instance d'incarnation : elle s'est introduite par surprise en un corps passagèrement déserté du légitime possesseur. C'est durant une phase d'hypnose ou de léthargie, que s'est consommé ce viol mvstérieux ; soit encore à la faveur d'un évanouissement, consécutif à quelque émotion foudroyante, à quelque ébranlement du système nerveux : toutes circonstances où Tàme du sujet s'abmatérialise en astral. Fiezvous aux commentaires des hommes de l'art : si quelque lacune compromettait l'enchainement de leurs déductions, ils auraient bientôt fait de la combler avec des mots dérivés du grec. Quant aux clichés qui satisferont le public, vous les entendez d'ici : — « Ce pauvre X ! Curieux d'expériences bizarres, ne s'était-il pas mis entre les mains de ces charlatans de magnétiseurs ? Sa raison n'a pas résisté à de telles pratiques. » Ou encore : — « Quand le malheureux a su la mort soudaine de son unique enfant, il est tombé en syncope ; à son réveil, il était fou ! » Ou bien enfin : — « Vous savez l'accident, arrivé à Z... ? Il a fait une chute dans son escalier, et si fâcheuse, qu'on l'a relevé sans connaissance. Il n'a pas succombé sur le

f)32 LA CLEF DE LA MAGIE NOIRE

coup, mais la secousse nerveuse a été terrible : une lésion du cerveau est à craindre. On parle d'internement dans une maison spéciale... » — En réalité, la catastrophe qu'on désigne pour la cause du mal n'en a été que l'occasion (i). Deux âmes se disputent un seul corps, voilà le fait. C'est désormais un antagonisme continuel ou par intermittences, entre l'ancien propriétaire et le nouvel occupant.

Ce fait anormal constitue un désordre dans la nature. Souventes fois, il dépend d'une ténébreuse alliance : quand les âmes qui se pressent, étourdies et affolées, aux portes de la vie terrestre, se sont laissées circonvenir par les émissaires des cercles mauvais constitués dans l'Invisible, parallèlement aux aréopages de magiciens noirs qui fonctionnent ici-bas. Les Élémentaires et les mauvais Daimones, avides d'objectivité, font usage aussi pour eux-mêmes de l'incorporation par surprise. Les maîtres Kabbalistes désignent, sous le terme assez équivoque â'embryonnat des âmes, la calamiteuse anomalie qui en résulte.

Les cas de possession radicale et définitive, heureusement assez rares, ne sont point le fait, indistinctement, de tous les bandits du plan astral. On sait que les Lémures parasitaires de certaine provenance demeurent dans le nimbe à titre obsessif, ou s'amalgament avec la substance de l'âme, qu'ils alourdissent et dénaturent à la longue, mais sans entrer en lutte ouverte avec la person-

(1) Nous ne voulons pas dire que la folie ne puisse en aucun cas résulter d une lésion cérébrale; nous pensons seulement que l'effet souvent fut pris pour la cause, comme nous l avons marqué.

l'esclavage magique

nalité légitime. C'est ce que nous avons déjà fait entendre, et sur quoi nous reviendrons à propos des arcanes delà mort (chapitre vi).

En combien de sortes l'homme peut-il devenir indirectement l'esclave de son semblable? Elles se multiplient à tel point, que nous n'en pousserons pas plus avant la nomenclature.

La servitude où les Esprits peuvent réduire la nature humaine est parfois de leur part un fait spontané ; d'autres fois, la tyrannie spirituelle ne s'exerce qu'à l'instigation d'un magicien. On n'a pas oublié qu'en effet il est permis à l'homme, actif sur tous les plans de la nature, de mettre en œuvre tous les ressorts qui la font agir.

Mais sur le point de clore ce discours par quelques remarques, touchant l'esclavage magique en son mode spirituel, nous rappellerons pour mémoire la souveraineté que déploient les êtres collectifs, que nous avons qualifiés d'Égrégores. Ces invisibles Dominations du Ciel humain possèdent et meuvent les cohortes de leurs terrestres esclaves, sans que ceux-ci soupçonnent le plus souvent que leur libre arbitre est enchaîné. C'est le servage inconscient et machinal, la subordination de la partie au tout, du membre isolé à la volonté qui gouverne l'ensemble du corps. Nous en avons assez dit, au chapitre m, sur la génération, l'essence et le rôle de ces grands Collectifs humains (Cf. la Roue du Devenir).

Présentement renseigné sur la nature du fluide astral et les Puissances motrices de ses flux et reflux, le Lecteur, à coup sûr, n'aura garde de confondre les courants

cosmiques spontanés, avec les courants artificiels qui fonctionnent au circuit des chaînes sympathiques. Les uns comme les autres sont saturés de Lémures et d'Images flottantes ; mais ces êtres se succèdent sans ordre, dans le premier cas, au gré de leurs volontés obscures, ou suivant les combinaisons multiples, résultant des sympathies et des antipathies mutuelles ; tandis que, dans l'autre cas, évertuées, au cours des chaînes d'influx, par le vouloir de l'Égrégore recteur, ces êtres se groupent, vivants reflets de sa pensée, et se répartissent harmonieusement en vue d'une action commune ; ils deviennent des messagers, des artisans ou des soldats. D'une part, le règne du désordre et de l'antagonisme, c'est l'anarchie spectrale ; de l'autre, la distribution des énergies synthétisées, c'est la hiérarchie dynamique, utilisant jusqu'aux écorces de l'existence, jusqu'aux ébauches de l'idée.

Voilà ce dont le magiste doit tenir compte, lorsqu'il prétend utiliser les courants divers de l'Astral : car il peut se servir ries uns comme des autres, et faire ainsi beaucoup de bien, ou beaucoup de mal... Seulement, il s'y prendra différemment selon les cas.

Lui-même joue gros jeu. — S'il affronte les courants cosmiques, le péril à conjurer pour lui, c'est l'émiettement, la desintégration partielle ou même totale ; s'il pénètre dans le circuit d'une chaîne puissante, le péril qui le menace est l'asservissement, l'absorption (parfois inconsciente !) de sa personnalité dans celle de l'Égrégore qui régit la chaîne. Mais si, téméraire, il s'oppose au courant pour le combattre, sans avoir pris le soin préalable de tendre une chaîne magnétique adverse, et

l'esclavage magique

de force à neutraliser la première, il court même risque d'être foudroyé, au sens le plus positif de ce terme. — Négligeons ici les commentaires : après ce que nous avons précédemment énoncé, cette triple indication suffira. Au chapitre m se trouvent éclaircis le système des

chaînes de sympathie, et la genèse des êtres collectifs.

Qu'on prenne la peine d'y réfléchir, et les obscurités se

dissiperont.

On pénétrera du même coup divers arcanes, relatifs à la vie intellectuelle des sociétés. On s'expliquera mieux, non seulement l'énorme essor qu'un acte isolé, un livre ou une parole publique impriment tous les jours à l'opinion et même aux mœurs ; mais encore Téclosion spontanée d'idées nouvelles, germant tout à coup en mille cerveaux à la fois.

Vers de certaines époques, des pensers inédits, des vues neuves émergent soudainement à fleur d'opinion : sur toutes les lèvres, sous toutes les plumes se retrouvent, sans qu'on sache pourquoi, tels concepts jusque-là fort ignorés. On donnecréditet autorité à ce qu'on méprisait; Ton formule de tous côtés ce qui, la veille encore, ne se fût jamais offert à l'esprit. Et couramment des penseurs, qui s'ignorent l'un l'autre, témoignent des mêmes préoccupations imprévues : ils profèrent à la fois, ils préconisent d'identiques idées, et, chose plus étrange encore, les habillent des mêmes vocables. Il semble qu'au service des idées nouvelles, si brusquement écloses, un nouveau langage ait surgi...

— Ces idées4à étaient dans l'air, opine la sagesse des foules. Et le bon peuple n'a pas tort; il est rare du reste

LA CLEF TtE LA M A ( '. I E NOIKE

que ses clichés les plus naïfs n'enveloppent point de hautes vérités.

Les brusques virements d'opinion se décèlent à Têsotéricien comme résultant d'influences occultes. Ne sait-il pas que les fraternités de lumière et les cercles de mages noirs luttent sans trêve au Ciel de l'Invisible humain, et que la direction politique tient moins immédiatement au cœur de ces champions, que le gouvernement des intelligences? L'antagonisme est imprescriptible entre Satan et Saint Michel-archange, représentés par leurs terrestres et spirituelles milices.

Que l'opinion évolue toutd'uncoup à droite ou à gauche, qu'elle s'épure ou se déprave, c'est dans les aréopages occultes que s'est dessiné le geste initial du mouvement nouveau. De ce que tant de gens croient marcher au hasard, qui, ne sachant point qu'on les mène, ignorent doublement où ils vont, il ne résulte pas que celuilà qui les fait marcher ignore où il les conduit.

On agit sur Y ascendant global des foules comme sur Y ascendant propre des individus : on y détermine des courants d'idées, on y crée des cercles d'images ; il suffit que l'atmosphère y soit réceptive à la semence invisible. C'est ainsi qu'à la faveur des chaînes sympathiques, se développent à foison des formes intellectuelles et se propagent des concepts vitalisés. Ainsi se justifie le poncif des idées qui sont dans Vair... Ajoutons que l'un des secrets de la puissance, autant sur les multitudes que sur les hommes isolés, trouve sa formule dans un autre proverbe, non moins populaire, non moins profond, et que voici : prendre chacun par son côté faible... .

l'esclavage magique

Après avoir discerné, à travers les stries du fluide astral, les entités erratiques qui peuplent ses ondes, la mention s'impose à nous des Invisibles localisés, gouverneurs des énergies latentes de la matière. Ce sont les genii loci de TÉsotérisme antique ; ils comprennent plusieurs classes d'Élémentaux, conscients, semi-conscients, et purement instinctifs.

Pas une pierre, dit la Kabbale, pas un brin d'herbe au monde, sur quoi ne règne un Esprit.

Un écrivain de race, qui avait l'intuition de ces mystérieuses Puissances et qui est mort leur victime, — Gérard de Nerval les célèbre en ses Vers dorés, (le XIIe sonnet du surprenant poème des Chimères).

* Hé quoi! tout est sensible ! •

(PYTHAGORB.)

Homme, libre penseur, te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant :

Chaque fleur est une âme à la nature éclose ;

Un mystère d'amour dans le métal repose,

« Tout est sensible », et tout sur ton être est puissant.

Crains dans le mur aveugle un regard qui t'épie ; A la matière même un verbe est attaché. .. Ne la fais pas servir à quelque usage impie !

Souvent dans l'être obscur habite un dieu caché. Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières, Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres.

Ces agents occultes, dont nous avons discouru plus haut (I), riches en variétés très diverses, se laissent difficilement circonscrire dans une définition générale. Répartis sur tous les échelons de la Nature manifestée, ils forment contrastcau moral, autant que se ressemblent peu au physique les objets sur quoi ils régnent : la fondre et la fleur, la houille et le zoophyte, etc..

Les Esprits élémentaires, qu'ont rendus célèbres les vulgarisateurs d'une Kabbale exotérisée, ne représentent que les moins sédentaires d'entre ces Agents : ce sont les Gnômes, les Ondins, les Sylphes, les Salamandres, etc-

D'autres, plus ou moins étroitement liés aux choses matérielles qui dépendent d'eux, ne leur sont point immanents d'une sorte rigoureuse, puisqu'ils peuvent la plupart, — sous lesconditions requises pour l'objectivation des Invisibles en général, — se manifester dans le voisinage de ces objets. Chose étrange au premier examen, mais logique si l'on prend la peine d'y réfléchir, plus ces êtres s'élèvent sur l'échelle de l'évolution, moins ils deviennent libres de s'éloigner du corps qui tend de plus en plus à devenir leur enveloppe.

L'antiquité mythologique a poétiquement personnifié certains d'entre eux ; elle en a fait d'innombrables demidieux (Faunes, Sylvains, Dryades, Néréides, Cyclopes, etc.). Quant aux noms que ces êtres ont reçus au moyen âge, dans les pays chrétiens et musulmans, dont ils encombrent les légendes, on remplirait plusieurs pages à les juxtaposer.

(1) Voyez chapitre u, et passim.

l'esclavage magique

La plupart des Élémentaux ne sont hostiles à l'homme qu'autant qu'il envahit leur domaine, et, sciemment ou non, travaille à les déposséder (1). Explosions au laboratoire, éboulements à la mine, accidents à la fabrique peuventêtre alors les marques de leur colère. Cependant, l'homme est né leur maitre : il les asservit paria Science, et comme l'empire que ces êtres exercent sur la matière est subordonné à des lois régulatrices qu'ils ne peuvent transgresser, l'observateur de qui ces lois sont connues parvient, avec de la prudence et du sang-froid, h conjurer chez eux tout mauvais vouloir.

Le savant n'agit pas directement sur les Élémentaux ; c'est en manipulant la matière qu'il les force à venir l'élaborer, suivant un plan préconçu par lui.

Le sorcier procède à l'inverse ; il cherche à se concilier la bonne grâce et la sympathie de ces Archontes

(1) 11 faut liro dans le Lotus (seconde année, pages 650-658) la remarquable étude où, sous le titre de Magie, M. Guymiot aborde, avec une grande sûreté d'intuition, le problème qu'ici nous effleurons. « Le monde astral (écrit-il) n'est pas moins varié que le monde physique; tout comme celui-ci, il est peuplé d'une foule d'êtres qui ont en lui leurs conditions d'existence, commo nous avons les nôtres dans le monde matériel. Imaginez un être souterrain, qui vienne prendre à l'homme ses moyens d'existence. Que fait l'homme? Il cherche à tuer cet être qui lui cause un dommage grave. Le fait se passe tous les jours. La taupe cherche les racines des plantes et les mange, sans faire de distinction entre celles qui poussent librement et celles que l'homme a semées. Le jardinier, dont elle dévaste les légumes, la surveille ot la tue. L'inventeur joue quelquefois le rôle de la taupe dans le monde astral. Tout ce qui existe dans ce monde y a son utilité ; l'inventeur, en allant s'emparer des forces du monde astral, peut porter préjudice aux êtres qui emploient ces forces à leur usage ; quand ils le surprennent en train d'opérer, ils font ce que le jardinier fait à la taupe : un coup do bêche, et c'est fini; comme la taupe est mise à l'air qu'elle no cherchait pas, l'inventeur est attiré dans le mondo astral et y reste... » (Page 654).

inférieurs, et les amène parfois à travailler à son profit: il dispose par là sur la matière d'une puissance indirect/. dont les manifestations apparaissent merveilleuses et inexplicables aux profanes. La légende désigne plusieurs enchanteurs, auxquels la collaboration des génies était ouvertement acquise. A quel prix ? C'est ce que nous avons marqué plus haut, en donnant une idée de l'humiliante servitude qui en résultera pour le magicien, si jamais il vient à fléchir.

L'adepte affranchi, de son côté, ne dédaigne point laide des Élémentaux ; seulement, il les domestique à son service, loin de se livrer à leur merci, comme fait le magicien noir. La haute Magie enseigne de sûrs procédés à cet effet, et prescrit une méthode d'entraînement qui constitue l'un des arcanes de la Doctrine (1). Le présent ouvrage contient des notions claires et positives, dont le rapprochement permettra d'y parvenir. Mais qu'on ne s'y trompe pas : autre chose est de retrouver une méthode efficace ; autre chose de la mettre avantageuse-

(1) Laproscription traditionnelle du secret, dans l'accomplissement des œuvres magiques, est mystérieusement relative au rôle des Élémentaux auxiliaires... «Toute expérience de magie (dit l'auteur de la Philosophie occulte) abhorre le Public, veut être cachée, réussit par le silence et avorte par la divulgation, et le plein effet ne s'ensuit point..- Il faut donc que l'opérateur des œuvres occultes demeure secret, s'il veut qu'elles soient fructueuses. Il importe qu'il ne révèle à personne ni la nature do l'opération, ni le lieu, ni le temps, ni ce qu'il désire, ni ce qu'il veut : si ce n'est à son maître, à son coadjuteur ou à son associé, qu'il devra choisir fidèle, confiant et taciturne, enfin digne de la scionce par sa valeur innée ou par son instruction acquise. En effet, labavarderie d'un collaborateur, son scepticisme ou son indignité entravent le résultat de l'œuvre et. le réduisent à néant. » (Cornelii Agrippée de Occulta philo&ophià, lib. III, cap. h, in fine).

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ment en pratique. La Science a des couronnes pour tels adeptes spéculatifs, qui n'ont jamais su forger à leur profit le sceptre de la maîtrise opératoire...

Il est traité au tome premier de l'intelligence de Téclair (1) : les Élémentaux du feu, — vulgô Salamandres, — comptent parmi les plus puissants et les plus dangereux. — Ils collaborent avec les Ondins et les Sylphes, pour susciter les tempêtes, les trombes et les cyclones, quand l'ouragan se marie à la foudre, dans l'éclaboussure des baves de la mer. Ils peuvent encore animer et mouvoir de traîtres feux-follets, guides infidèles du voyageur égaré, vers les précipices ou les marécages.

Les Esprits élémentaires, avons-nous dit, ne souffrent pas aisément qu'on envahisse leur domaine. Périsse l'intrus ! Ils lui tendent des embûches. Le vertige des altitudes est le perfide appel des Sylphes ; l'attirance de l'eau, celui des ondins, symbolisé dans les fables grecques de Narcisse et d'Hylas. Quant aux gnomes des cavernes souterraines, ils invitent l'homme au suicide, en lui inspirant un morne désespoir.

Au demeurant, rien n'est plus réel que la fatalité inhérente à certains lieux, hantés par des Larves instigatrices de suicide.

Qui n'a entendu mentionner, à propos du camp de Boulogne, cette fameuse guérite que Napoléon dut faire brûler, parce que plusieurs sentinelles, coup sur coup et sans mobile apparent, s'y étaient donné la mort ?... On

(1) Le Temple de Satan, pages 207-215.

parlait aussi, vers la même époque, d'une certaine chambre de caserne, où il était « de tradition » de se pendre i l'espagnolette. L'empereur, qui pressentait d'instinct les choses mystérieuses, à défaut de toujours les connaître, fit murer la pièce, et cette singulière épidémie de la corde cessa tout aussitôt.

Nous connaissons une famille où le suicide par immersion semble à l'ordre du jour, de père en fils. Les hommes de ce sang finissent par se noyer, tôt ou tard, et toujours au même coude d'une même rivière. Chose étrangement lugubre î Le dernier qui s'y jeta, il y a quelques années à peine, s'était longtemps roidi contre la mortelle impulsion ; mais il ne se dissimulait point que la fatalité héréditaire le saisirait un jour ou l'autre, trop impérieuse pour qu'il s'y dérobât. Il va sans dire qu'il évitait les aj>procliesde la berge d'où son aïeul, puis son père, s'étaient précipités ; mais à de certains jours, il se sentait poussé, entraîné jusqu'à ce lieu par une force irrésistible comme le Destin, et passait des heures à s'hypnotiser, perdu dans la contemplation muette des stries, moirantle fil de l'eau profonde. Parfois, il se cramponnait aux broussailles, pour conjurer la tentation qui grondait en lui; mais un jour enfin, il fit le saut, et se noya.

Cet exemple, dont nous sommes garant (1), parait curieux à double titre, car l'influence néfaste y est localisée deux fois : d'une part, elle s'attache aux mâles d'une lignée, aux mâles seuls; d'autre part, à un point de l'espace nettement défini...

(1) Nous pourrions citerlenoui dclafamillcctaussile nom de la rivière.

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Sont-elles assez fréquentes, si Ton y songe, ces singulières et sinistres influences ? La légende a-t-elle eu tout à. fait tort de les personnifier, en les poétisant, dans les contes de Nixes, de Sirènes, de Dames blanches; dans l'histoire du petit Sauteret (ou Sauteriot) et d'autres génies dont les attributions ne varient guère, mais qui revêtent différents noms, suivant les temps et les pays?... Cependant, en face des catastrophes les plus significatives, on invoque les caprices de la folie, héréditaire ou spontanée. C'est une réponse à tout.

Quand nous retracions, il y a cinq ans, au premier tome de cet ouvrage, l'impressionnant épisode du presbytère de Cideville, nous étions loin de prévoir que l'aventure de Valence-en-Brie (1896) allait en offrir la réédition. Notre ami le Dr Papus a suivi ces saturnales de phénomènes, qu'il analyse en leurs péripéties principales, avec la sagacité d'un occultiste érudit et l'autorité d'un témoin oculaire. Il suffira de renvoyer le Lecteur aux termes du rapport publié dans V Initiation (1), sans qu'il soit besoin de résumer à nouveau l'affaire. Les phénomènes semblent calqués sur ceux de Cideville, et attestés, ici comme là, par des centaines d'observateurs. Dans les deux cas, l'infestation provient d'un maléfice ; mais à Valence, le médium était une pauvre valétudinaire, dont les sorciers, présents quoique invisibles, aspiraient en larve astrale la vie extravasée. C'est à l'intervention de Papus et d'un autre occultiste expérimenté,

(4) No d'août 189G.

M. l'abbé Schnébelin, que la malade doit son rétablissement.Tous les remèdes prescrits parles médecins avaien été inefficaces : le traitement magique emporta un plein succès. Ricane qui voudra ! L'emploi des pointes métalliques délivra la maison de ses impalpables visiteurs, et l'on put, à plusieurs reprises, constater les phénomènes lumineux qui signalent la rupture d'un coagulât fluidique. Les coups portés dans la direction où la Voix se faisait entendre ont provoqué des pluies d'étincelles... Finalement, les phénomènes ont cessé tout à fait, — eî la malade est guérie.

On avait pu craindre un instant qu'à Valence l'auteur principal de la hantise ne fût un Élémentaire haineux, ou un Daimon malfaisant : la chose eût été pire ; car alors on aurait eu affaire à une coalition de magiciens noirs, ramifiée dans l'Invisible avec quelqu'un des cercles mauvais ; en d'autres termes, à des bandits occultes encore vivants, liés par un pacte avec une société de bandits d'outre-tombe.

Cette hypothèse, fondée sur quelques indices ambigus, mais que rien, par bonheur, n'est venu confirmer, nous amène tout naturellement à l'examen d'un problème d'intérêt supérieur : l'occasion nous semble propice de redresser certaines notions incorrectes, mais fort en faveur, qui répondent au terme, usité souvent à l'aveuglette, de pacte avec le Démon,

Le pacte /Il n'est pas d'œuvre occulte plus célèbre et plus légendaire ; il n'en est point aussi de plus défigurée dans l'opinion du peuple et même des personnes instruites.

Ce n'est pas faute pourtant d'une formule adéquate, révélant la nature du pacte. Le mot parait clair en luimême; d'ailleurs la définition qu'en donne la théologie et la distinction qu'elle en fait, expriment parfaitement la réalité de la chose : reste à les comprendre et à les interpréter comme il faut.

Le pacte, selon la doctrine de l'Église, forme la base et le point de départ de toute magie. C'est un accord librement contracté entre le magicien et le Diable, — avec ou sans cédule signée des contractants, ou de l'un d'eux.

Le pacte est exprès ou tacite. — Dans le premier cas, dit M. l'abbé Ribet, « il se conclut par des paroles que l'on adresse au Démon, ou par l'acceptation d'une formule que propose le Démon lui-môme, soit qu'il apparaisse et offre son concours, soit qu'on l'évoque par des adjurations et des promesses » (l). — Quant au pacte tacite, il se conclut implicitement, par le seul fait d'entreprendre, même h titre expérimental, une opération dont le résultat doit être en dehors du cours naturel des choses; car on se doute de reste que le Diable peut seul accomplir pareille œuvre; et, qui veut la fin doit vouloir aussi les moyens...

Voilà, dans toute son intransigeance, la doctrine orthodoxe sur ce point: elle est formidable el translucide. Ainsi donc, — car il faut être logique, — la moindre expérience de table tournante, le moindre contrôle de médianité, une tentative quelconque d'étudier les forces,

(1) La mystique divine et ses contrefaçons diaboliques, etc., tome III, page 291.

non point surnaturelles (il n'en est pas), mais non encore cataloguées par les bonzes de la science positive ; tout essai curieux tendant à mettre en œuvre des Agents ou des Puissances « au-dessus des forces delà nature pour user du détestable langage en cours ; toute entreprise de ce genre implique nécessairement un pacte au moins tacite avec l'Enfer !

Quelle que soit la rigueur d'une semblable doctrine. TOccultisme adopte in loto les termes de la définition, sauf à délimiter le sens véritable et scientifique des mots Démon et Enfer.

ftn sait déjà que nous répudions l'existence du Malin Esprit, en tant qu'absolu du Mal et antithèse de Dieu, l'absolu du Bien. Mais on a pu le voir, nous ne contestons pas plus l'existence des Esprits pervers dans le momie occulte, que celle des hommes pervers dans le monde visible.

Au surplus, nous n'avons garde de nier la réalité formidable du grand Agent magique dont le serpent est l'emblème. Nous la nions si peu, que la plupart de nos livres reposent sur la connaissance expérimentale et rationnelle de cet universel Protée, à défaut duquel pas un phénomène, magique ou non, de l'ordre sensible, ne se produirait.

Selon nous, le Diable est à envisager sous deux aspects: en corps et en àme ; comme Force ou substratum dynamique d'une part (l), et de l'autre, comme Esprit de

(I) Force inséparable de la substance non différenciée. Cf. Chap. i. page 115.

perversité ou de perversion, selon l'étymologie de son nom même AiaÇô).oÇ (1).

Rappelons en deux mots ce que nos Lecteurs savent déjà.

Le Diable, envisagé comme agent, est la Lumière astrale, corrélation des forces physiques et synthèse des forces hyperphysiques du Cosmos. Quiconque entre en rapport direct avec la Lumière astrale, dont l'enveloppe matérielle de l'homme sert à l'isoler dans une certaine mesure, celui-là crée un lien durable entre sa personne et cette multiforme Puissance, « dont il deviendra le maître ou l'esclave, le directeur ou le jouet » (2). — Voilà le pacte tacite, découlant irrésistiblement de toute expérience téméraire qui a réussi.

Le Diable, envisagé comme Esprit de perversité, constitue le type abstrait et la synthèse idéale des Intelligences et des Volontés, incarnées ou non, qui se prévalent des forces hyperphysiques, vers un but d'égoïsme à satisfaire ou de crime à perpétrer. Il n'est pas rare de voir un homme s'immiscer aux grands courants d'égoisme et de malice, et conclure, avec les Esprits recteurs d'iceux, soit un pacte implicite par le fait du désir et de l'adhésion morale, soit un pacte exprès par le fait d'une évocation et d'une entente explicites et formulées. Mais le pacte exprès ou formel consistera, neuf fois sur dix, dans les engagements réciproques qui résultent de l'affiliation à quelques sociétés secrètes sur cette terre, ou à telle

(1) Voyez le tome I du Serpent de la Genèse, p. 57 (note au bas de la page).

(t) Au Seuil du Mystère, page 15.

communauté mystique du monde ultra-terrestre : autant dire, de l'incorporation à des cercles magiques, soit visibles, soit latents, presque toujours à la fois l'un et l'autre.

M. le baron du Potet,Tun des plus hardis explorateurs du Magnétisme contemporain, nous décrit en mode inoubliable, dans une page émouvante et vécue de sa Magie dévoilée, la conclusion du pacte tacite. Portez attention à cette confidence, Tune des plus significatives à coup sûr et des plus révélatrices qu'il ait consignées, au cours de ce compendium de ses recherches, touchant l'essence et les propriétés de la Force occulte qui entre en œuvre dans le magnétisme :

« ... Qu'une trombe renverse et éparpille les habitations, qu'elle déracine les arbres séculaires et les transporte au loin, qui s'en étonne maintenant ?

< Mais qu'un élément, inconnu dans sa nature, secoue l'homme et le torde comme l'ouragan le plus terrible fait du roseau, le lance au loin, le frappe en mille endroits à la fois, sans qu'il lui soit permis d'apercevoir son nouvel ennemi et de parer ses coups, sans qu'aucun abri puisse le garantir de cette atteinte à ses droits, à sa liberté, à sa majesté ; que cet élément ait des favoris el semble pourtant obéira la pensée, à une voix humaine, à des signes tracés, peut-être à une injonction ; voilà ce que l'on ne peut concevoir, voilà ce que la raison repousse et repoussera longtemps encore. Voilà pourtant ce que je crois, ce que j'adopte ; voilà ce que j'ai vu, el, je le dis résolument, ce qui est une vérité pour moi à jamais démontrée.

« Tai senti les atteintes de cette redoutable puissance. Un jour, entouré d'un grand nombre de personnes, je faisais des expériences dirigées par des données nouvelles qui m'étaient personnelles, cette force, — un autre dirait ce démon, — évoquée, agita tout mon être; il me sembla que le vide se faisait autour de moi, que j'étais entouré d'une sorte de vapeur légè-

l'esclavage magique

rement colorée. Tous mes sens paraissaient avoir doublé d'activité, et ce qui ne pouvait être une illusion, mes pieds se recourbaient dans leur prison, de manière à me faire éprouver une très vive douleur; et mon corps, entraîné par une sorte de tourbillon, était, malgré ma volonté, contraint d'obéir et de fléchir. D'autres êtres pleins de force, qui s'étaient rapprochés du centre de mes opérations magiques, — pour parler en sorcier, — furent plus rudement atteints : il fallut les saisir à terre, où ils se débattaient comme s'ils eussent été près de rendre l'àme.

« Le lien était fait, le pacte consommé ; une puissance occulte venait de me prêter son concours, s'était soudée avec la force qui m'était propre, et me permettait de voir la lumière.

« C'est ainsi que j'ai découvert le chemin de la vraie ma gie... (I). »

Si nos Lecteurs prennent le soin de parcourir le compte rendu des expériences qui ont préludé au phénomène décrit par du Potet, ils se persuaderont qu'en vain on chercherait un exemple plus frappant du pacte tacite, tel que nous l'avons défini plus haut.

Qu'il nous suffise d'ajouter, à l'égard du pacte formel, que rengagement écrit fut toujours de rigueur, dans les plus sérieuses sociétés d'initiation : cet acte, à part son caractère de garantie exotérique, constitue un signe d'appui, lequel corrobore et formule magiquement la volonté du néophyte. Chaque association terrestre est doublée, dans l'Invisible, d'un cercle correspondant, et régie par un Égrégore, comme nous l'avons, à plusieurs reprises, péremptoirement exposé. Quant aux Fraternités invisibles qui n'ont point d'organisme matériel connu, — nous

(1) Baron du Potct, la Magie dévoilée, Saint-Germain, 1875, in-4, fig., pages 161-162.

voulons dire de groupe humain parallèle et conforme ici-bas, la rédaction s'impose d'un engagement écrit, et brûlé par après avec de certains rites : outre la valeur du signe d'appui, sur laquelle nous avons déjà insisté, l'incinération du contrat équivaut à la projection en Astral dudit signe, confirmatif de l'entente adeptale. Il n'est point invraisemblable que l'invisible Communauté y réponde par le phénomène de la précipitation d'écriture, bien connu des spirites et de l'entourage de Madame Blavatzky. — Voilà l'échange de la cédule rédigée en partie double, et garantie réciproque ou sanction magique, comme on en relève plus d'un exemple dans la minute des procès de sorcellerie.

Toutes ces choses paraissent concorder d'une sorte bien frappante avec les enseignements de la théologie romaine. Ses Docteurs nous diront, qu'à l'apparition près du Malin, dont les cornes et les griffes n'ont pas visiblement percé, nos « aveux » corroborent singulièrement les doctrines exotériques de l'Église î...

Hé bien, nous concéderons encore à ces Messieurs les cornes et les griffes auxquelles ils semblent si fort tenir; car, dans les phénomènes évocatoires, qui équivalent à la dénudation d'un pan de l'Astral, les silhouettes les plus congruentesàla définition diabolique se profilent d'aventure. Il n'y a rien là pour étonner des adeptes de l'Occultisme. Ne suffit-il pas, en effet, qu'une forme soit imaginée par l'homme, pour qu'aussitôt ébauchée en astral, elle se conserve aux archives delà lumière seconde? Et cent générations ascétiques n'ont-elles pas rêvé l'En-

1er ? Or, tous Lémures, toutes Dominations théurgiques, comme aussi tous Mirages errants peuvent être évoqués et apparaitre.

Ainsi triompheront nos adversaires. Après cet aveu, (diront- ils), rien ne manque plus à la confirmation que xous apportez malgré vous des indéfectibles vérités du Dogme, touchant le Diable et son royaume...

Nous connaissons ce langage, et ce procédé de polémique, assimilatif, au profit d'une thèse préconçue, des arguments qui devaient servir à la ruiner; mais auxquels il suffira de bailler l'entorse, pour qu'ils viennent en confirmation de la thèse adverse. Une telle méthode est triomphante : elle a quelque chose d'infaillible et de péremptoire,dumoinsaugrédes convaincus départi pris. N'est-ce pas s'emparer des pièces de Tenhemi, leur faire faire volte-face, et les mettre en batterie contre les régiments qu'elles devaient couvrir et défendre? Exploit plus facile à accomplir, la plume à la main, que sur le champ de bataille.

C'est grâce à cet ingénieux système que M. de Mirville trouvait jadis, dans les plus fortes pages d'Éliphas Lévi contre l'existence du Diable personnel, l'aveu et la preuve irrésistibles que le Diable, pour Éliphas, était bel et bien une personne. La même méthode a servi récemment, contre les occultistes actuels, à un autre historiographe du Démon, auteur de deux énormes in-4° (1),

(1) Le Diable au xix° siècle, par le Dr Bataille. Paris, s. d., 2 vol. în-4.

où sa très spacieuse imagination s est allégée des chimères qui l'encombraient : Chimœrœ in vacuum botnbinanles! Ce prodigieux docteur apparaît à la fois, au double point de vue philosophique et anecdotique, le Nonotte et le Ponson du Terrail de la Magie.

N'appuyons pas sur ces ridiculités...

L'Occultisme, si vaillamment rénové en France depuis trois lustres, n'a pu conquérir l'attention des esprits sérieux et les suffrages d'une élite, sans que plusieurs causes de discrédit ne vinssent compromettre ses progrès et ternir sa renommée. Il a subi au dedans l'épreuve de l'envahissante médiocrité, au dehors les atteintes du dénigrement et de la moquerie.

Combien de ratés littéraires ou scientifiques, ignorants d'ailleurs des principes élémentaires de l'Occultisme, se sont réclamés bruyamment de son crédit spirituel, au risque de déconsidérer la Haute-Science, en abritant sous son pavillon leur marchandise de contrebande !

Combien de faméliques intrus ont eu hâte de battre monnaie sur la crédulité des badauds, en exploitant la pratique fructueuse de l'Astrologie, de la Chiromancie et d'autres arts divinatoires, que la renaissance de l'Ésolérisme semblait galvaniser pour un temps, même entre des mains ignares, suspectes ou vénales !

Que de barbouilleurs de copie au mètre, bénéficiant de la vogue acquise à ces études, ont su s'improviser un gagne-pain mieux lucratif, dans le négoce des révélations calomnieuses, sous prétexte d'arracher le masque à d'hypocrites suppôts de l'Enfer ?

Nous ne rappellerons que pour mémoire ceux-là qui se

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sont fait initier à rilluminisme, pour trahir leurs serments, leurs frères et leur Dieu.

Au demeurant, ces misères étaient prévues.

C'est un aphorisme en magie, qu'on ne peut faire le jour sur certains arcanes, sans soulever aussitôt une opposition formidable de la part des Forces adverses... Le Lecteur qui, parvenu au point où nous en sommes, ne saisirait pas d'emblée le pourquoi et le comment de cette réaction fatale, peut fermer le livre et renoncer à l'étude des Hautes Sciences.

A chaque renouveau de la pensée, toutes les fois que le monde intellectuel penche à suivre une orientation inédite, cette loi de l'Antagonisme susciterait de funestes subversions, si le Fatum (cette Puissance qui noue l'effet à la cause) ne maintenait, dans une certaine mesure, sur l'avenir, comme une garantie régulatrice, l'esclavage étroit du passé.

Contrainte salutaire, bien que parfois très cruelle aux novateurs de l'art, de la science et de l'action.

« Le mort saisit le vif », prononce le Droit ancien : la mort règne sur la vie et lui inflige sa loi ; quoique étant Hier, elle domine sur Demain, à cause du respect religieux qu'inspirent les êtres et les choses qui ne sont plus.

La routine n'est que la règle morte imposée au futur par l'autorité du passé, à la vie par la majesté de la mort.

Comme dans le corps humain, où les cellules se juxtaposent et se groupent sur l'emplacement de celles qui s'étiolent à mesure et disparaissent : ainsi l'effet d'une cause devient cause à son tour, pour reproduire son

semblable ; ainsi ce qui sera se calque et se découpe sur ce qui fut. C'est la force subjugante du Destin, la norme de la mort qui règle le développement de la vie î

Contre le Destin, les volontés et la Providence même ont à combattre, pour improviser autre chose, rénover les formes vieillies, enfin garantir la variété du Beau, l'une des conditions pour que le Beau soit aimable : mais, encorç un coup, cette puissance épouvantable de la Fatalité est nécessaire au monde tel qu'il est. Sans elle (la force morte), les forces vives réagiraient trop impétueusement Tune sur l'autre, dépourvues qu'elles seraient d'obstacle qui réglât leur action, par le fait même qu'il l'entrave. Les transitionsn'étant plus ménagées, le monde muerait par secousses désastreuses ; il se renouvellerai! par séries de cataclysmes, au lieu d'évoluer avec une savante lenteur...

Nous voici loin du pacte et de la cédule, dont il s'agissait, quand notre plume a dévié vers des considérations générales que nous ne regrettons point d'avoir énoncées. 11 n'en faut pas moins mettre un terme à cette digression,' qui, sans répugner au caractère du présent chapitre, nous a distrait un instant des rapports possibles entre l'homme et les Puissances d'un monde plus subtil.

Ces rapports apparaissent ordinairement fâcheux ou nuisibles à l'homme. Le contraire, hélas! est l'exception.

§i l'on y réfléchit, peut-être se demandera-t-on quel avantage trouvent certaines classes d'Invisibles à molester les vivants, à leur inspirer l'horreur, le spleen ou l'épou-

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vante, et même à les pousser au suicide, comme nous en avons signalé plusieurs cas.

Quand l'infestation est la conséquence d'un sortilège, soit que les maléficiants agissent par eux-mêmes en corps sidéral, soit qu'ils fassent intervenir les Lémures évoluant clans la sphère de leur action magnétique, ou d'autres collaborateurs spirituels qui leur sont dévoués, — l'explication est facile. C'est à l'initiative humaine que le mal s'accuse attribuable; c'est une volonté humaine, individuelle ou collective, qui est l'auteur, sinon l'acteur de la tragi-comédie.

Mais il est telles circonstances où les Invisibles entrent en lice pour leur propre compte : ils aspirent à posséder Thomme, ou à l'obséder.

Toutes les natures humaines n'offrent pas un accès également facile à l'invasion spirituelle. Au point d évolution où l'homme se trouve ici-bas, son corps matériel constitue, en fonctionnement normal, une forteresse qui garantit l'àme, non pas seulement une prison qui la retient. La grande majorité des hommes se trouve à Pabri des influences spirituelles, ou du moins n'est-elle pas consciente de les subir.

Tant que les êtres du plan astral n'ont point acquis quelque objectivité passagère, le médiateur plastique de l'homme devient, en s'extériorisant, le seul point de contact qui soit possible entre eux et l'àme incarnée.

Les forts médiums, qui sont sujets à extravaseren tous temps leur fluide nerveux, jusqu'à en saturer l'atmosphère astrale qui les baigne, doivent être regardés comme des malades. Chez le commun des hommes, la

force nerveusene s'abmatérialise que fort exceptionnellement, dans certains cas soit physiologiques, soit pathologiques (I).

Nous allons révéler à ce sujet une chose des plus nu> térieuses et des moins connues, — réponse à bien de> points d'interrogation.

Beaucoup de passions acerbes et de sensations violentes et pénibles (2), — spécialement le chagrin moral, h douleur physique, la peur, etc., — ont pour conséquent immédiate, chez l'être qui les subit, une extériorisation tout ensemble et un abandon de fluide vital. La force nerveuse, en pareil cas, s'écoule comme le sang d'une blessure. La vie ne se défend plus ; elle s'offre, du moins elle se laisse prendre. On devine ce qui en peut résulter: le banditisme spirituel. L'être quia provoqué chez autrui le paroxysme diffusif, en peut physiologiquement profiter : source pour lui d'un délicieux bien-être.

Il serait facile de multiplier les exemples. Les trois que nous avons choisis paraissent surtout frappants, car ils manifestent le pourquoi insoupçonné du deuil moral, après la perte des êtres chers ; le pourquoi de la peur,

(1) Au chapitre m, pages 313-315, nous avons parlé de l'extase à ce point de vue: quant au sommeil, qui délivre l'être psychique des entraves de la chair, le mode suivant lequel cette abmatérialisation s'effectue assure à l'homme une garantie très sérieuse contre les atteintes des indigènes de l'Astral. Le sommeil n'e3t pas un état exceptionnel ; c'est une des fonctions naturelles de la vie humaine. Cf. Chap. n, pages 1 73-1 74 .

(2) Au paroxysme des sentiments et des sensations agréables. — nous citerons l'amour par exemple et le plaisir physique, — il y a un échange de fluides, idoine à compenser les pertes. Encore certaines natures sont-elles absorbantes, au point de recovoirsans donner. Voir, plus bas, ce que nous disons du Sadisme.

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si naturelle à l'homme, en face d'une corporation soudaine de l'Invisible ; le pourquoi enfin de cette étrange et sauvage passion qui lie le désir charnel à l'instinct de férocité, et intrigua tant de modernes psychologues, sous le nom de sadisme.

Cherchez dans les profondeurs de la nature la raison de ces choses, les unes si normales, les autres si étranges!

Pourquoi les épouvantes vagues et sans objet, en particulier la peur des fantômes ? — Parce que les Indigènes de l'Astral, pour se manifester sur le plan physique, ont besoin de force nerveuse, et que l'effroi qu'ils inspirent, sciemment ou par instinct, est un moyen sûr de voler cette force au premier venu. Plus une apparition est nourrie de fluide nerveux, plus elle se précise et se revêt de réalité physique : là gît la raison occulte de l'intensité croissante des phénomènes terrifiants, en proportion directe de l'effroi... Dans les séances des médiums matérialisant, la sensation glaciale qu'éprouve le spectateur, au voisinage des apparitions diadiques, est due à la perte subite de force nerveuse, dont le spectre s'empare avidement(l). La netteté du phénomène s'accroit à mesure. — Du reste, en cas ordinaire, les Invisibles n'ont pas besoin d'apparaitre aux regards, pour insuffler à l'homme l'épouvante, dispensatrice à leur profit du breuvage d'objectivité (2).

Pourquoi ce monstrueux instinct du sadisme, qui parfois gronde au tréfonds des meilleures natures? — 11

(1) Cf. Le Temple de Satan, page 402.

(2) Qui a pu lire sans un frisson le Iforla de Maupassant, où de si singulières intuitions se font jour, touchant ces mystères?

repose sur l'intuition latente de ce fait, qu'en faisant | souffrir la victime de sa brutalité, le sensuel bourreau provoquera une hémorrhagie de cet invisible sang, , cette force vitale, dont le rapt et l'appropriation décuple- , ront chez lui le plaisir physique, en exacerbant jusqu'au délire la répercussion cérébrale de l'acte vénérien (I).

Pourquoi enfin cette tribulation morale, cette persistante angoisse qui fait qu'on pleure longuement les êtres chers que la mort a frappés ? — Rien, à coup sur, qui s'explique mieux au cœur de l'homme ; mais une loi providentielle intervient, pour utiliser au bénéfice du défunt la désolation, si naturelle à ceux qui restent. Ainsi, par une admirable économie des transitions, ménagées d'un monde à l'autre, c'est au fort de l'épreuve posthume que l'énergie psychique, émanée de la douleur des proches, viendra en aide au nouveau-né d'une vie future !...

Sans éclaircir ce mystère d'efficace solidarité familiale, que nous examinerons de plus près au sixième chapitre, il suffit de souligner ici l'emploi, — utile ou voluptueux, — auquel se prête indistinctement la force nerveuse abmatérialisée. Intérêt et volupté! Ce sont là deux puissants mobiles : la molestation et l'infestation spirituelles, attribuablcs à l'un comme à l'autre, peuvent même les comporter tous deux.

A l'égard du profit que les Invisibles pervers peuvent retirer du suicide humain, il est bien évident que, chez l'individu qui se frappe de mort dans la vigueur de sa

(1) Cf. noire théorie de la polarité humaine, chap. m, pages 241 et suiv.

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pleine santé, la mise en disponibilité de la force nerveuse sera totale, au lieu d'être partielle, et ce, au bénéfice de quiconque s'en voudra saisir.

Au demeurant, la haine, la vengeance ou la jalousie peuvent déterminer et mouvoir certains êtres de l'Audelà, aussi bien qu'elles meuvent et déterminent les hommes de chair et les Lémures de V En-deçà (soushumanité).

Il va sans dire que les Invisibles dont nous signalâmes l'intervention possible, dans les œuvres égoïstes et ténébreuses, soit comme acteurs principaux, soit comme complices du maléficiant, ne sauraient être les Intelligences supérieures, Ames glorifiées ou Anges missionnaires. Nous entendons réserver pour un autre ouvrage les notions relatives à ces Esprits émancipés.

Leurs rapports immédiats avec l'homme sont d'ailleurs exceptionnels, et moins fréquents qu'on ne le saurait croire. Il y a eu des méprises et des déceptions sur ce point. Satan (est-il écrit) se transfigure parfois en ange de lumière : c'est ce que plusieurs mystiques ont oublié.

L'infaillible discernement des Esprits n'a pas été toujours leur privilège ; et tels, qui ont été déçus par les Puissances de l'ombre ou du crépuscule, se croyaient d'une foi robuste les missionnés du Dieu solaire !

Quant aux cas avérés de direction angélique,de haute médianité et même (Yembryonnat céleste, ils impliquent de la part des favorisés quelque déférence à la Voix d'En haut; mais qui voudrait taxer cette sujétion toute volontaire dVsr la vage spirituel?— A moins d'interpréter ce

mot selon le sens adeptal, comme nous l'avons fait à l'ouverture de ce chapitre.

Ceci nous reporte au douzième feuillet du Livre hiératique de Thôth, où l'on voit un homme, la tête en bas et la cheville garrottée à la traverse d'un gibet. «Le pendu (dit Éliphas Lévi), c'est donc l'adepte, lié par ses engagements, spirilualisé ou les pieds tournés vers le Ciel ; c'est aussi l'antique Prométhée, subissant dans une torture immortelle la peine de son glorieux larcin (I). »

Le temple de la Vérité ésotérique possède un parvi> d'où l'on entrevoit ses rayons, et un sanctuaire où resplendit sa présence réelle.

Le parvis est pour tous, le tabernacle est accessible à quelques-uns.

Mille sentiers conduisent au temple; mais on ne pénètre au sanctuaire de la suprême initiation que par deux issues : la porte de la science et de la lumière, et celle de l'épreuve et de l'amour (2).

Les initiés spéculatifs et volontaires qu'a guidés la chaste mais froide ambition de savoir pour savoir, n'ont pas nécessairement renoncé aux pompes de Maïa, la déesse de l'Illusion terrestre, ni souffert et désespéré par elle. Seulement, ils ont appris à traduire le nom de l'Enchanteresse : ils savent qu'elle n'est point la réalité sub-

(1) Dogme de la Haute Magie, page 256.

(2) Ces doux portos correspondent symboliquement aux deux mode* que nous avons fait connaître, pour la réintégration dans l'Unité : \» mode actif et lo mode passif. — C'est à ce dernier surtout que fait allusion la douzième lame du Tarot.

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ntielle, mais le mirage. Ils ne peuvent plus se laisser l ire à la fantasmagorie de ses charmes, si délicieuse 1* autres hommes... Gomme en une danse macabre, ils t entrevu le squelette, sous la gaze et les falbalas de la llerine.

Cette acuité clairvoyante, prérogative de la Science ire, en devient en quelque sorte le châtiment. L'adepte intellectuel peut bien encore prendre sa part îs illusions terrestres, mais en sceptique désabusé, et uns y croire désormais. Il ressemble à l'acteur, qui rend jr la scène les passions violentes de l'ambition, de la aine et de l'amour, et qui peut un instant s'enfiévrer u jeu, jusqu'à se paraître sincère à lui-même. Voyez-le, [ui s'épanouit dans la joie, ou se contracte dans la doueur... Mais adieu l'émotion, si peu qu'il réfléchisse! Il -it alors de ses larmes faciles, et, chose plus triste encore, 1 rit de son rire.

Les Élus entrés au sanctuaire par l'autre porte, celle de l'Amour, ont connu toutes les amertumes et renoncé les joies trompeuses de l'existence. Car il fautqu'ils aient épuisé la coupe des déboires temporels, pour que, désenchantés de la cité terrestre, ils se soient tournés vers la Jérusalem céleste, cette éternelle patrie de la Science, de la Justice et de l'Amour.

Ce sont les plus pures colombes, qui s'abattent ainsi, blessées, sur le seuil de l'immatériel refuge.

Quel sublime désenchantement est le leur !

Le désespoir, chez ces nobles âmes, n'est qu'un déplacement de l'espérance.

Vint-il pas du Ciel, puisqu'il y remonte, l'Ange de? tribulations qui, brutalement, au vif de ces tendres cœurs, défricha le parterre d'optimisme illusoire dont les arôme* charriaient des mirages heureux, et transfigurant la réalité terrestre, réfléchissaient sur elle l'illusion du paradis 1

Roses incandescentes d'amour! Lys de candeur intarigible ! Sensiti ves de douloureuse fierté ! Vos graines dépaysées ne sont point d'ici. Quelque semeur aux six ailes 1 1> les a laissées choir des mondes de la lumière, dans le chaos tumultueux de la chair et du sang. Dans cette fange même, le séraphin surpris les a vues germer, croître et fleurir. Sans doute ne veut-il pas que soient profanées les fleurs idéales, si anormalement écloses au bourbier du cœur humain. Mais il ne les déracine qi;e pour les transplanter en meilleure terre, — où fleurissent leurs pareilles, — là-haut !

(1) « Angélus sex alas habens nunquani mutatur ». (Aphorisme* kabbalistique», dans la collection de Pistorius.)

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