LA PIECE — LES PERSONNAGES
Les Maîtres Chanteurs de Nurenberg appartiennent à la série des grandes œuvres wagnériennes qui va de Tannhœuser à ParsifaL Leur première représentation eut lieu le 21 juillet 1868, au Théâtre Royal de Munich; trois ans auparavant, en 1865, Tristan et Yseult y avaient été joués, et l'année suivante, en i86g, sur ce même théâtre, V Anneau du Nibelung devait faire sa première apparition, dans VOr du Rhin. Les Maîtres se trouvent donc placés, par la date des représentations, entre ces deux ouvrages ; la musique en fut écrite peu après celle de Tristan^ mais l'idée de Tœuvre est beaucoup plus ancienne.
Nous apprenons, en effet, par les biographies du compositeur, qu'une esquisse des Maîtres Chanteurs fut faite en 1845, antérieure de plus de vingt ans, par conséquent. Wagner occupait alors, à Dresde, les fonctions de maître de chapelle, plus exactement de chef d'orchestre. Ce fut — remarquons-le en passant — pendant le séjour dans cette ville, commencé en 1842 et inter-
rompu par les éyéjiéftiéfafs de 1848, que Wagner conçut ou écrivit ie pîusrgrànd nombre d'œuvres; c'est la périod(^, d/îXs^;. vie la plus active, la plus inventive pour . ^.•.am.sî; ciifè.
'.; :' • II compose entièrement Tannhœuser et Lohengrin; il écrit entièrement, sauf à le retoucher ensuite, le poème gigantesque de la Tétralogie. Dans toute la force de la jeunesse, en pleine fièvre d'imagination, il prépare, les tâches présentes achevées, celles à venir ; si on excepte Tristan qui est de 1857, Parsifal^ qui toutefois vient se rattacher à Lohengrin^ toute la vie artistique du maître s'est décidée durant ces quelques années de séjour dans la capitale de la Saxe et dans ces plans, ces poèmes terminés complètement ou non, réservés pour les besognes futures, se trouvaient, sans aucun doute, à l'état latent, les premiers germes des floraisons musicales qui devaient s'y épanouir plus tard. Le poète et le musicien ont une collaboration trop intime, pour que l'un puisse penser sans l'autre.
Lorsque Wagner écrivit en 1845 l'ébauche des Maîtres^ il était dans une petite ville de Bohême, aux bains de Marienbad.
Tannhœuser^ achevé, allait être représenté dans quelques mois et « pour la première fois depuis longtemps, dit M. Adolphe JuUien, il se laissait aller à sa gaieté naturelle en suivant le cours de ses riantes idées. Justement ses amis lui conseillaient de traiter un sujet moins triste, qui pût facilement plaire au public, et comme il avait encore la tête pleine de Tannhœuser^ l'idée lui vint d'en faire une contre-partie comique, en transportant la corporation des Maîtres Chanteurs de Nûrenberg sur la scène, en opposant aux tournois poétiques des nobles minnesinger les concours pédantesques des bourgeois de Nûrenberg. »
Dans un livre remarquable et qui fait autorité : Lart de Richard Wagner^ M. Alfred Ernst dit également :
c( Il n'est nullement paradoxal de dire que les
Maîtres Chanteurs sont nés en vertu de cette loi de contraste, ou, si Ton veut, d'évocation réciproque qui établit entre toutes les œuvres de Wagner une intime symétrie d'opposition et de correspondance. Or ces contrastes, ces rapports sont instinctifs, tout spontanés, nullement asservis à une théorie préconçue, si rationnelle qu'elle puisse être. Il importe de ne pas l'oublier : si les Maîtres^ par leur belle humeur, leur vie familière, si justement colorée d'observations historiques et locales^ s'opposent, en quelque sorte, dans leur réalisation extérieure, au Ring et à Tristan^ ils sont issus, en leur conception primordiale, de Tannhœuser. C'est en construisant le poème de Tannhœuser — à une époque où il n'avait point encore abandonné le terrain de l'histoire — que Wagner eut l'idée de mettre en scène les guildes de Meistersinger qui succédèrent aux Minnesinger, et détermina ainsi le cadre de son œuvre future. »
A ces motifs purement artistiques s'ajoutent des raisons personnelles.
Le sujet même des Maîtres, l'art nouveau opposé à Tart ancien, l'aventure de ce poète novateur, Walther de Stoizing, tout d'abord bafoué, repoussé par une guilde routinière, n'était-ce pas la propre histoire du compositeur^ l'histoire vécue par lui? n'était-ce pas l'accueil qu'il avait reçu lui-même à Paris, faisant vainement antichambre chez les directeurs, voyant sa musique et ses pièces impitoyablement refusées, et ayant, en plus de son héros, à supporter la plus atroce misère? Avec une nature comme la sienne, combative et irritable à l'excès, pour laquelle les difficultés presque inévitables des débuts devenaient des souffrances aiguës, intolérables, il était naturel qu'il songeât à écrire cette histoire, à en faire une pièce satirique, terminée parle triomphe de ses idées; ainsi il eût éprouvé à la fois un délassement aux formes sévères de la tragédie, et une satisfaction qui eût vengé l'artiste.
Mais à cette époque Wagner pensait à un nouvel opéra, Lohengrin^ dont le plan était prêt; il s'y
consacra uniquement, remettant à plus tard la réalisation du projet de comédie qu'il venait d'esquisser.
Ce projet, Wagner le reprit, pour ne plus l'abandonner cette fois, lors de son second séjour à Paris, en 1862, après le douloureux échec de Tannhœusery qui semble lui avoir donné une nouvelle et définitive impulsion. Il écrivit alors complètement le poème; la maison Schott en acquit aussitôt la propriété, Tautographia, mais sans le mettre en vente.
La partition, commencée à Biebrich, sur les bords du Rhin, fut achevée, après diverses interruptions, en octobre 1867, ^ Triebschen, près de Lucerne.
Tel est, rapidement tracé, l'historique de la composition des Maîtres Chanteurs.
La genèse de l'œuvre, relativement aux sources littéraires, locales ou autres (Wagner, en transportant au théâtre de vieilles légendes qu'il transforma plus ou moins pour leur meilleure adaptation scénique, et d'où il tira tous ses grands ouvrages, à l'exception de celui-ci, Wagner s'appuyait sur une documentation abondante et approfondie; ici, il s'agissait de placer un épisode fictif dans une ville allemande au seizième siècle et de donner un rôle principal à un personnage réel, Hans Sachs, le célèbre poète populaire), la genèse de l'œuvre — disonsnous — demanderait des développements qui nous entraîneraient hors du but d'une étude exclusivement musicale. Les lecteurs, sur cette matière, trouveront de nombreux ouvrages, formant une bibliographie étendue. Contentons-nous de signaler simplement le livre de Wagenseil (( De civitate Noribergensi commentatio » publié à Altdorf de 1697, ^ù se trouvent d'abondants détails sur les statuts et l'organisation de la corporation, un exposé assez complet des modes et des lois de la tabulature, les œuvres de Hans Sachs, et, d'après divers commentateurs, le drame de Deinhardstein, Topera deLortzing, enfin « Maître Martin, tonnelier de
Niirenberg» d'Hoffmann, et la poésie de Gœthe intitulée (( Vignette représentant la mission de Sachs (i) ». Le livret écrit par Wagner en 1862 est le développement exact, très fidèle, à un ou deux changements près, de la version primitive de 1845, que l'on peut lire dans le quatrième tome des œuvres littéraires du maître. L'idée qui y domine, c'est bien la lutte, et, finalement, la victoire de l'art nouveau ou plus justement de l'art, devenu libre en ses allures, contre les préjugés d'une routine qui prétend l'asservir, l'enchaîner dans des règles inutiles. Seulement, transportée en arrière, à une époque lointaine de nous, transposée dans un tableau de mœurs d'une réalité saisissante, cette idée n'a pas le caractère d'une polémique âpre ou irritante. Sans doute, si le projet avait été mis à exécution aussitôt qu'il fut conçu, la forme eût été beaucoup plus violente,
(i) En ce qui concerne l'œuvre elle-même :
L'excellente traduction de M. Alfred Ernst, adoptée pour les représentations à rOpéra de Paris, et, précédemment, pour celles qui eurent lieu au Grand-Théâtre de Lyon en 1897. Cette remarquable adaptation, image fidèle de l'œuvre originale, qui la transporte vivante, pour ainsi dire, dans une autre langue, avec ses personnages, ses caractères, dans un ensemble merveilleusement rendu, nous a été du plus grand secours. M. Ernst a, en outre, singulièrement facilité notre travail par maintes observations, maints éclaircissements donnés de vive voix. Il a continué ainsi la collaboration, pour moi très précieuse, que nous avions commencée en publiant, en 1896, r (( Etude sur Tannhaeuser )).
Le travail très documenté de MM. L.-P. de Brinn'Gaubast et Edmond Barthélémy, où se trouvent une traduction littéraire complète, non assujettie au texte musical, un peu trop amplifiée — à notre avis — et des commentaires étendus, musicaux ou philologiques, d'un grand intérêt.
Quant aux études sur l'œuvre ou sur le sujet, citons seulement :
L'ouvrage de M. Ch. Schweitzer sur Hans Sachs, celui de M. Curt May, les commentaires de MM. Hugo Dinger, Camille Benoît, KufFerath, Wilsing, les articles de MM. Schuré (Revue des Deux-Mondes, à l'occasion de la première représentation, à Munich, en 1868, article précurseur très remarquable), Bonnier, de Fourcaud (Revue Wagnérienne), etc.
Il faudrait ajouter à cette liste les ouvrages généraux sur Wagner et sur son œuvre étudiée d'ensemble, entre autres: «L'Art de Richard Wagner», de M. Ernst, le « Drame Wagnérien », de M. Chamberlain, l'ouvrage de M. Schuré, celui de M. Ad. Jullien, et certaines parties des écrits littéraires du maître: « L'œuvre et la mission de ma vie ».
M. Hugo Dinger (i) le remarque avec raison. Mais les années ont passé; avec elles, sur nombre de points, la conception que Wagner avait des choses et des hommes s'est modifiée. Et en 1862, comme il travaillait au poème, au moment où l'acharnement de ses détracteurs et de ses ennemis était pire que jamais, ce n'est pas l'homme dont le génie est méconnu, décrié, c'est l'artiste seul qui apparaît dans cette œuvre, ayant souci de sa haute mission d'art. Celui-là eût composé quelque pamphlet, un plaidoyer pro domo suâ^ eût tenté la glorification inopportune ou prématurée d'un système très contesté, très discuté, nié par la plupart, accueilli ici par des sifflets, là, par l'indifférence ou avec de significatives réserves; celui-ci^ seul, pouvait faire une vraie œuvre d'art, à laquelle la musique, en l'idéalisant, apporte sa lenteur caractéristique, son allure calme et sereine, comme dans toutes les belles œuvres qui évitent la violence dans le drame et l'outrance grossière dans la comédie. Œuvre fortement documentée, fortement assise, vivant, dans sa structure, de la vie d'un siècle passé, et par ses personnages, de notre vie présente, en une humaine réalité.
A cette lutte pour l'art qui est le principal mobile de la pièce, Wagner mêle intimement Taction, l'intrigue, si l'on veut, bien que ce mot prête ici à un sens défectueux. Le triomphe de Walther, c'est le triomphe à la fois du « libre chant » et de l'amour qu'il a ressenti, dès le premier jour de son arrivée à Nûrenberg, pour Eva, fille de l'orfèvre Pogner, membre de la Guilde.
Il y a donc là deux éléments dramatiques qui, associés au début, ne se sépareront pas, le dénouement de l'un amenant celui de l'autre. Le lien qui les unit, c'est le concours fixé au jour de la fête de Saint- Jean. Pour ce concours, Pogner, avec l'assentiment de la Guilde, a stipulé que la main de sa fille serait la récompense du vainqueur. Eva ne doit épouser qu'un maître : Walther
(i) « Les Maîtres Chanteurs de Nûrenberg », par le D' Hugo Dinger, trad. Dwelshauvers (Leipzig, 1892).
n'a donc plus qu'un but, gagner le cœur de la jeune fille et obtenir « la couronne de poésie ».
Au poète, à l'amoureux, Wagner oppose une contrepartie parfaitement symétrique :
D'une part, les maîtres, ennemis de toute innovation, et parmi eux, le plus hostile de tous, un certain Beckmesser, greffier de la ville, un gros personnage par conséquent; de Tautre, les prétentions de ce même Beckmesser à la main d'Eva.
Beckmesser poursuit donc le même butqueWalther; dès lors, la lutte s'engage, elle va passer par diverses péripéties, l'action par des phases successives.
Première phase — premier acte.
L'espoir de Walther se réalise à souhait. L'aveu subit de la jeune fille, si simplement et si naïvement exprimé, lui apprend qu'il est aimé. Mais, lorsqu'il se présente devant la Guilde, demandant hardiment et du premier coup la Maîtrise, lorsqu'il chante devant elle, malgré les efforts de Sachs qui est seul à le comprendre, le pauvre poète est outrageusement éconduit, refusé sans appel. Triomphe de Beckmesser. — Première affirmation du personnage principal, Hans Sachs.
Deuxième phase — deuxième acte.
L'action se complique, des deux côtés les affaires vont mal.
Walther, furieux contre les maîtres, s'apprête à quitter la ville et Eva se décide à le suivre, mais ce projet est arrêté à temps.
Beckmesser, la nuit tombée, vient donner une sérénade à Eva, mais ce n'est pas elle qui est à la fenêtre, et la sérénade se termine en un immense charivari, réveillant les voisins, provoquant une mêlée générale, au cours de laquelle Beckmesser subit une formidable bastonnade de Tapprenti de Sachs,
La cause de ces incidents : l'intervention |de Sachs. Le cordonnier poète, dont l'échoppe est vis-à-vis de la maison de Pogner, empêche les amoureux de commettre une sottise, et fait échouer piteusement, avec ses martel-
lements de semelles, le concert du greffier. Eva rentre chez son père, tandis que Walther reçoit de Sachs l'hospitalité.
Troisième phase — troisième acte, premier tableau.
Sachs continue une intervention qui devient décisive. Il console Walther de son échec, l'encourage, lui conseille de persister; le songe que le chevalier a eu se transforme poétiquement en un chant de maître et, à la fin du premier tableau de cet acte, le dénouement est presque fait.
Il se prépare également, mais d'une autre manière^ dans la contre-partie. Après une violente explication avec Sachs qu'il croit être un rival à la main d'Eva, Beckmesser emporte le poème du songe, que le cordonnier vient d'écrire à la hâte, tandis que Walther le chantait devant lui. Sachs lui donne ce griffonnage, car il prévoit le résultat.
Quatrième phase — dernier tableau.
C'est le jour de la Saint-Jean, le jour du concours. Reckmesser se couvre de ridicule, en estropiant, sur un air grotesque, les paroles d'un poème qu'il ne parvient pas à déchiffrer, Walther le chante à son tour, et est déclaré vainqueur par la foule dont l'enthousiasme gagne les Maîtres eux-mêmes. Il entrera dans la Guilde à la place de son rival.
Comme on le voit, l'opposition de Walther et de Beckmesser est constante; dans chacune des phases, dans chacun des actes, la partie et la contre-partie présentent une symétrie absolue.
D'une extrême simplicité, l'action se développe logiquement, sans intrigue proprement dite, sans ingénieuses et inutiles combinaisons, mais par des motifs purement psychiques : les caractères des personnages.
Dans le tableau d'ensemble que présente l'œuvre wagnérienne, si puissamment coloré, si complet, si vivant en ses moindres détails, apparaît, éclairée d'une lu-
mière pleine et douce^, une figure principale, plus grande et plus importante que les autres, celle de Hans Sachs. Cette figure, presque majestueuse malgré sa simplicité et sa bonhomie, est parmi les plus belles qui aient été mises à la scène, parmi les plus remarquables créations de Tart dramatique; nous n'en sachons pas, au théâtre, qui lui ressemble, ou pourrait lui être comparée.
Le Hans Sachs de Wagner est la personnification de rhomme et de l'artiste dans ce qu'ils ont de meilleur et de plus élevé.
Chez l'artiste, qui va de préférence chercher ses inspirations dans le peuple, c'est-à-dire dans l'expression la plus rapprochée de la nature des douleurs et des joies humaines, ce qui domine, c'est le sentiment poétique, le culte du beau pratiqué largement, dégagé de toute jalousie; et ce qui domine dans l'homme, c'est la bienveillance, la bonté qui résulte, en une nature d'élite, de l'intelligence profonde des hommes et des choses. Un grand artiste, un noble cœur, ces termes contiennent l'âme entière de Sachs, en font une admirable entité, ils donnent à l'œuvre sa portée, ils apportent une haute valeur morale au personnage autour duquel l'action va évoluer.
Car Sachs ne reste pas un spectateur indifférent, un témoin curieux des événements, il n'est pas là comme un personnage décoratif, honoraire, destiné à justifier le titre d'une pièce, la couleur locale ou le pittoresque d'une époque; Sachs se mêle à l'action et, au moment voulu, il la mène jusqu'au bout.
Ainsi, avec sa logique instinctive, Wagner a-t-il eu soin que dans une question d'art portée à la scène, devenant un sujet de drame ou de comédie, il ne se trouvât, en dehors de l'art, aucun élément important, aucune influence directrice.
De plus, le choix d'un tel personnage, comme rôle principal, indique clairement le but et le caractère de l'œuvre. Si Wagner n'avait songé qu'à une mordante satire, il se fut contenté de mettre Walther en présence
de maîtres bornés et grotesques, gardiens de formules ineptes et surannées^ il eût moqué les uns, exalté l'autre, et le champion de l'art nouveau eût aisément triomphé. Telle n'a pas été sa pensée : Tart nouveau n'est pas la flamme dévorante qui doit tout détruire, il continue l'art ancien dans ses glorieuses et saines traditions, il en est l'évolution naturelle et logique. Cette idée de rapprochement, de fusion, Sachs la représente par sa large compréhension de l'art.
C'est pourquoi, dans cette Guilde qui, comme une forteresse inexpugnable, semble défendre le bataillon sacré de la médiocrité, Wagner introduit un véritable artiste, celui que la ville acclame, dont le nom s'est répandu dans toute la patrie allemande. Et de la Guilde Sachs est, sinon le chef, du moins un des membres les plus influents; les Maîtres, gens bornés et prétentieux, s'inclinent devant son talent, sa popularité^ et ils comprennent qu'un peu de la gloire du poète rejaillit sur euxmêmes, sur la corporation entière. Mais ce point de vanité est indifl'érent à Sachs. S'il tient la Guilde en si grande estime, c'est qu*il a souci de sa haute mission. Aussi, trouve-t-elle en lui, au besoin, le plus chaud défenseur :
« N'ayez mépris des Maîtres d'arts dit-il à Walther au dernier acte (i), louez leur saint labeur. Tout ce qui fait leur juste honneur vous fait vainqueur ici... C'est le poète seul qu'on fête en vous ainsi... Comment cet art peut-il être vil, lorsqu'il vous donne un tel prix?... Nos maîtres l'ont aimé, tout franc selon leur cœur, ils l'ont gardé fidèlement, sans en risquer l'honneur. S'il n'est plus noble comme au temps où rois et princes l'exerçaient, malgré les jours cruels, il reste nôtre et vrai. »
Garder précieusement le dépôt de l'art, le conserver franc et pur des souillures du dehors, le préserver des influences néfastes, qu'apporteraient inévitablement — Sachs le dit un peu plus loin — « le faste mensonger des
(i) Les citations que nous faisons du texte sont empruntées à la traduction de M. Ernst.
princes, un faux éclat, tous ces hochets menteurs qui corrompent le pays », tel est le but de la Guilde et elle n'y a pas failli. Les Maîtres ont continué, de leur mieux, l'œuvre de leurs prédécesseurs, les minnesinger d'autrefois. Mais Sachs veut mieux encore et, dès le début de la pièce, il fait connaître ses idées sur l'art.
Les règles, il les sait aussi bien qu'un autre, et — dit-il aux Maîtres (i) — « pour que la Guilde y veille toujours, moi-même, j'ai fait de longs efforts. »
Mais il apprécie ces règles à leur juste valeur:
« Je trouve sage que l'on contrôle aussi nos lois qui, dans la routine de l'usage, perdraient leur vie ainsi que leur poids. »
La nature, tel est le critérium auquel doivent être ramenées les lois de la tabulature ; sans elle, la forme d'art dégénère bientôt en une sorte de langage conventionnel, une chose vide, inexistante, une forme stérile à l'usage des médiocres et des imbéciles qui se paient de mots et de notes.
« Et, pour savoir si vous suivez la franche vérité, un seul le peut, qui ne sait rien de la tabulature. »
Aussi demande-t-il « que le peuple soit consulté au moins une fois par an — l'occasion s'offre présentement, dans le concours organisé par Pogner — qu'il puisse juger par lui-même », lui qui ignore cette technique complexe, cet arsenal dérègles et de modes... « Le peuple et l'art solidaires 9^ comparés à un arbre, à la sève vigoureuse, qui étend toujours plus avant ses rameaux sans cesse chargés de feuilles et de fleurs, « le peuple et Tart, verts et fleuris ^ c'est votre but pour moi, Hans Sachs. »
L'on conçoit sans peine que, devant une aussi audacieuse proposition de référendum, l'assemblée routinière pousse les hauts cris ; Pogner, qui tente déjà beaucoup, qu'irrite cette nouveauté venant se greffer sur un projet dont la hardiesse l'étonné lui-même, s'en montre très effrayé :
(i) Premier acte, après la communication de Pogner.
« Cher Sachs, VOUS allez trop loin. Qui trop embrasse mal étreint. »
Nous sommes donc à même de connaître très complètement le côté artistique du personnage, son esthétique saine et large, à la fois ferme et conciliante, grâce à un éclectisme éclairé. Exposée dans le cours de la pièce en maints endroits du texte, cette théorie est résumée par Sachs dans le discours final (i), avec beaucoup d'autorité, d'une façon presque solennelle, actis et verbis, puisque la victoire de Walther, son mariage avec Eva, son entrée de la Guilde représentent précisément Tidée maîtresse du poète, la fusion des deux arts, l'ancien et le nouveau.
Tel est l'artiste; voici maintenant l'homme.
C'est un simple, un modeste. Arrivé au faîte de la réputation, il n'a pas songé un instant à abandonner le métier des premiers jours; il a été savetier et le poète applaudi de l'Allemagne restera savetier. Si, à certaines heures, la vulgaire besogne lui pèse, il chasse vite ces idées d'émancipation poétique ou de paresse, il se rappelle durement à l'ordre:
« Je suis un simple, un pauvre d'esprit... Mieux vaut marteler la semelle, sans plus désormais rimailler (2). » Les acclamations de la foule lui causent une vive émotion, sans aucun mouvement d'orgueil :
oc Vous, vous chantez; moi, je rougis... Vraiment, c'est pour moi trop d'honneur ! Tout mon orgueil en ceci, c'est de me voir aimé de vous (3). ^
Il en est de même à la Guilde. Aux séances, il adresse aux Maîtres, en entrant, un cordial « Que Dieu vous garde », s'asseoit modestement au milieu d'eux sans attirer l'attention, arrivant, comme le fait remarquer l'encombrant Beckmesser, toujours le dernier, n'étant pas, non plus^ le premier à parler. Mais, s'il survient quel-
(i) Dernière scène de l'œuvre, dont nous avons donné ci-dessus quelques extraits.
(2) Deuxième acte, première scène.
(3) Troisième acte, après le Choral du Rossignol.
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que dispute, qu'il soit personnellement ou non en cause, il apporte des paroles d'apaisement, il cherche à calmer ces petites vanités qui se dressent froissées, irritées, il cache, sous une fine ironie, les conseils du bon sens, d'un jugement droit et prompt.
Lorsqu'à cette séance de la Singschule à laquelle nous assistons, Pogner a exposé, avec un visible contentement de soi-même, son projet de concours, si Sachs intervient, alors que beaucoup de Maîtres ont déjà parlé, c'est qu'il s'agit d'Eva, de la fille de son ami et voisin Pogner, de la petite Evchen qu'il a portée jadis dans ses bras et qui est à présent une belle jeune fille. Le sort d'Eva l'intéresse avant tout dans cette question d'art, sur laquelle il dira son mot tout à l'heure. Il faut que Pogner le rassure, et il insiste jusqu'à une réponse claire et satisfaisante de l'orfèvre.
Les incidents qui se produisent dans la suite de cette séance nous révèlent de plus en plus complètement sa nature franche, droite et loyale, remplie de bonté et, sous des dehors très simples, très fine et très perspicace. Il accueille avec bienveillance Walther, chez qui il devine l'artiste du premier coup, il défend courageusement contre les attaques injustes des Maîtres celui qui est déjà son protégé.
(( Eh ! Maîtres ! pas tant de hâte ! Je suis d'un autre avis que vous. Le chant que Ton vient d'entendre m'a semblé neuf et non confus... Vous exigez la règle, là où rien ne suit vos règles à vous. Laissez d'abord vos codes, pour comprendre sa règle à lui (i). »
Puis, comme Beckmesser se récrie :
« Seigneur marqueur, pourquoi ce zèle ? Que n'êtesvous plus calme? Il vous faudrait, pour être juste^ mieux écouter d'abord. Aussi, je vous demande à tous, d'écouter le chevalier jusqu'au bout. »
Au plus fort de la discussion, Sachs conserve son
(i) Premier acte; séance de la Guilde, après les deux premières strophes du Chant d'épreuve.
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sang-froid. Il répond avec calme aux paroles irritantes de Beckmesser, à qui il reproche sa partialité évidente et de qui il dévoile, en passant, les secrètes intentions.
Et, à la fin de la séance, après Féchec du candidat, tout le monde étant parti, Sachs demeure un instant seul, dans la Singschule; au geste qu'il fait en regardant la chaire vide, nous comprenons combien profond est le découragement qui s'est emparé de son âme. Cette fin d'acte, en attirant brusquement notre attention sur celui qui va jouer un rôle principal, nous fait sentir, mieux qu'un long discours, la sympathie existante déjà entre les deux poètes; elle prépare la scène de l'acte suivant où nous retrouverons Sachs, devant la porte de son échoppe, absorbé dans les mêmes pensées.
Jusqu'ici Sachs s'est tenu dans une grande réserve ; s'il va se mêler, dès le début de Tacte suivant, à l'action, c'est qu'il apprend d'Eva elle-même Tamour de la jeune fille pour le nouveau venu. Que faire alors ? Que feront ces amoureux « fort mal en point », comme disaient les maîtres, à la séance, en parlant du candidat évincé? Sans Sachs, sans Tami fidèle et dévoué, que deviendrait la petite Evchen toute prête, dans l'entraînement de la passion, à commettre une sottise, à se conduire comme une fille dévergondée ? Son père, soupçonnant peut-être quelque chose, est tout désorienté par cela même et incapable de se décider ou de prévoir. Sans lui, comment le jeune poète pourra-t-il réussir, remplir les conditions exigées pour le mariage et auxquelles Pogner a donné sa parole ?
Sachs se décide donc à intervenir ; il aidera un peu les événements, devinera encore plus la tournure qu'ils prendront par les caractères qui se trouvent aux prises et ainsi^ sans rien brusquer, peu à peu, il amènera un dénouement à la réussite duquel il s'est entièrement dévoué.
La plupart des commentateurs de l'œuvre s'appesantissent longuement sur la conduite de Sachs (Sachs, qui était veuf, pouvait en effet se présenter et était sûr de
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remporter le prix) (i), ils le rapprochent des personnages similaires qui, dans Tœuvre du maître, représentent le sacrifice, l'abnégation de soi-même. Parmi ces commentateurs, un des plus éminents, M. Chamberlain, fait du renoncement volontaire de Sachs à la main d'Eva l'idée maîtresse du drame. Il est vrai qu'il ajoute aussitôt : (( Mais cette lutte est une lutte tout intérieure contre sa propre douleur... Un homme tel que Sachs ne pouvait avoir un seul instant l'idée d'arracher ou de disputer même la jeune fille à son amant. y>
Il nous semble difficile d'admettre que la pièce des Maîtres Chanteurs repose sur une situation (2) qui s'y trouve si peu expliquée et qui, d'ailleurs, est presque résolue d'avance. Lorsqu'il est question des candidats célibataires... ou veufs, Sachs ne déclare-t-il pas aussitôt et d'une taçon formelle à Beckmesser :
(( Non pas, beau juge. Plus jeunes gars que vous et moi doivent être admis pour qu'Eva accepte l'élu choisi. »
L'esquisse de 1845, suivie très exactement dans le livret de 1862 — à une modification près, l'incident du poème volé ou donné, au troisième acte — ne contient aucune allusion au renoncement de Sachs. L'idée en vint à Wagner, lorsque, pour établir le texte définitif, il développa les caractères, les anima d'une vie réelle, humaine, lorsqu'il compléta le personnage de Sachs, pour lequel cette esquisse ne donnait que des indications sommaires, et se rapportant seulement à l'artiste. Dans l'affection presque paternelle du poète pour la petite Evchen pouvait se glisser un sentiment d'amour; la possibilité d'un second mariage était justifié par l'his-
(i) Le véritable Sachs devint veuf à 60 ans, et se remaria bientôt après avec une jeune fille de 17 ans, Barbara Hascher. Celui de Wagner est beaucoup moins âgé évidemment, il a 4c ou ço ans... (( Il est, dit M. Ernst, dans la maturité de l'existence et dans la pleine force du génie. ))
(2) En tant qu'idée maîtresse, idée dominante, disons-nous; car il ne faudrait pas tomber dans l'exagération contraire. L'amour discret de Sachs pour Eva est un des côtés — et non des moins intéressants — du caractère du personnage.
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loire, Eva eût pu remplacer Barbara Hascher, et elle eût peut-être bien fait.Mais si le sacrifice de Sachs était devenu le motif dominant de l'œuvre, il est probable que Wagner l'eût autrement développé, — l'ampleur des situations principales dans les autres œuvres n'en témoigne-t-ellepas hautement ? — se fût-il contenté de l'exposer uniquement par la voie indirecte ? Sachs n'en parle pas dans les deux monologues où il fait connaître très librement le cours de ses pensées. Il ne s'arrête pas de lui-même à cette chimère; c'est Eva qui vient aviver le rêve à peine entrevu, le rendre possible un instant, mais qui le dissipe aussitôt par l'aveu de son amour pour le jeune noble. C'est David, avec une bonne intention et non moins d'étourderie, c'est Beckmesser, qui croit toujours avoir un rivai dans le cordonnier poète. Lui-même n'y fait qu'une allusion très discrète au dénouement, dans V ensemble du quintette (i). L'idée reste dans cette demi-ombre , elle ne se développe jamais complètement. En faire l'idée maîtresse de Tœuvre, n'est-ce pas engager dans une interprétation inexacte les artistes chargés du personnage, enclins trop souvent à exagérer l'importance d'un rôle, surtout à grossir les détails du sentiment, à alourdir les teintes délicates — comme celle-ci — qu'il contient ? N'est-ce pas forcément attrister une pièce lumineuse, ensoleillée, toute à la joie de vivre ?
Le Sachs de Wagner, conforme à celui qui existait réellement au xvi° siècle, à Nurenberg, est plein de belle humeur, de verve humoristique, d'une gaieté calme et franche. Son rôle abonde en plaisanteries d'une ironie sans méchanceté aucune, d'une malice qui sert souvent à déguiser une bonne action.
A Beckmesser qui fait une scène au poète, parce que celui-ci Tempêche de chanter devant la soi-disant Eva sa grotesque sérénade, il répond, très sérieusement :
ce C'est là votre chant! Sonstyleestlibreetfierd'accent! »
(i) Une allusion à ce sentiment, faite seulement par la musique, se trouve dans le dernier couplet de la chanson de Sachs, au deuxième acte.
Au même Beckmesser,voulant le consulter sur ses élucubrations poétiques et musicales :
(( Hé ! qu'on me laisse en paix ! Pourquoi me faire un tel honneur ! Couplets des rues, voilà mes poèmes ! Aussi dans la rue je travaille et je chante ! (i) »
Dans la seconde scène avec Eva, le cordonnier poète, en examinant les chaussures de la petite, lui dit malicieusement :
a Fille, écoute-moi. Voici ce que j'ai rêvé pour m'aflfranchir de mon sot métier: c'est simple... je vais prétendre à toi. Ce sera mon projet de poète à moi. N'entends-tu point?... Réponds un peu... D'ailleurs, c'est toi qui vins m'y pousser... C'est bon... J'entends... fais tes souliers ! (2) »
Quand il plaisante ainsi, c'est au moment même où il a tout fait pour ses deux protégés, au moment où son œuvre va être terminée, où Eva aura pour mari Walther.
Nous pourrions citer encore la chanson du deuxième acte, où se trouve intentionnellement le nom d'Eva, bien d'autres passages, pour mieux dire tout le rôle, pour lequel Wagner s'est très heureusement inspiré des œuvres du chansonnier populaire (3).
A côté de cette belle et simple figure du cordonnier poète, nous devons placer celle de Walther^ du novateur qui va provoquer un si grand scandale à la tranquille Académie de Nûrenberg. Ce Walther est un jeune noble.
(1) Deuxième acte. Sachs travaillant aux souliers de Beckmesser* Celui-ci, avec son luth, devant la fenêtre d'Eva.
(2^ Premier tableau du troisième acte.
(3) Le chant du Rossignol de Wittenberg (hommage à Luther), la chanson que nous venons de citer, les strophea de Saint-Jean au Jourdain, dites par David au troisième acte, sont des spécimens de l'esprit et dû caractère des œuvres de Sachs. *
l8 LES MAITRES CHANTEURS
issu d'une maison franconienne, de la famille des Stolzing. Il est chevalier et poète. Comme les minnesinger, il porte blason, il descend d'une lignée aristocratique ; comme eux, il est né artiste. Son art résulte de dons naturels, et non d'enseignements péniblement appris à l'école; ses chants sont des improvisations, comme le fleurissement spontané d'idées ou de sentiments qui prennent instinctivement une forme d'art. Et cette forme, il l'a trouvée de lui-même, librement, dans la contemplation de la nature^ dans quelque livre oublié d'un vieux minnesinger.
a Aux grands bois que charmait l'oiseau, j'appris comment l'on chante. »
a Herr Walther, le charmeur d'oiseaux, c'est lui qui fut mon maître ! (i) »
Poussé par une irrésistible vocation, Walther de Stolzing est donc venu à Nurenberg, dont le renom artistique est considérable. Mais la première connaissance qu'il fait, par l'intermédiaire de l'écolier David^ de l'art de ses Maîtres Chanteurs si réputés,luicause une désillusion profonde. 1 1 ne comprend rien à cette interminable nomenclature de formules, de modes et de règles que débite le jeune ouvrier savetier, et à laquelle celui-ci mêle plaisamment des détails de son apprentissage technique.
a Grand Dieu! s'écrie le chevalier, serais-je donc bottier! L'art lyrique me plairait bien mieux (2). »
Si quelque puissant motif ne le retenait, si Eva n'était pas le prix du concours poétique, il enverrait au diable toutes ces règles, toutes ces chinoiseries, et les Maîtres avec elles. La fierté de son caractère fort courtois, mais assez dédaigneux, ayant quelque peu de cette morgue que les nobles ne déposent jamais complètement, l'incline à ne pas frayer avec cette société vulgaire
(i) Walther von der Vogelweide, le plus grand des Minnesinger du moyen-âge. Au premier acte, chant de présentation. (2) Premier acte, scène II, David et Walther.
de boutiquiers où — chose inconnue de lui — t les artisans se font juges » .
Quand il lui faut s'asseoir dans la chaire du chanteur, il ne peut réprimer un geste de dégoût pour ces mesquines pratiques de bourgeois ridicules.
Cette répugnance est réciproque. La présentation faite par Pogner a été tout d'abord bien accueillie. Walther, par Télégance de sa personne et de ses manières, a produit sur les Maîtres un effet sympathique, mais ils se méfient :
« Un chevalier?... Un noble sire?.... Est-ce un bonheur ? Y a-t-il danger? (i) »
C'est à qui, parmi eux épiera le jeune homme :
€ Il a sauté debout de la chaire! > s'écrie, entre autres, le boulanger Kothner, très indigné.
Les Maîtres, déjà irrités à la pensée qu'un inconnu, par sa naissance et par son talent, se croit en droit et en mesure de briguer du premier coup la maîtrise, à laquelle ils ne sont arrivés, eux, qu'en prenant successivement leurs grades, se tournent complètement contre lui. lorsque l'acrimonieux Beckmesser leur montre le tableau — rempli à coups de craie — de ses innombrables fautes contre les règles du chant.
« L'échec de Wahher, dit M. Hugo Dinger dans un ouvrage déjà cité, n'est pas seulement l'œuvre de l'étroitesse d'esprit et des intrigues de Beckmesser. mais un peu sa faute à lui-même. Wagner n'eût pas été le poète plein de finesse qu'il fut, s'il avait fait dépendre un événement aussi important d'une action étrangère au principal personnage et extérieure à lui. Walther considère l'art de la maîtrise pour trop peu de chose; il est impossible qu'il soit admis du premier coup. Le spectateur doit comprendre que si l'échec de Walther ne rend pas les Maîtres sympathiques, du moins il était quelque peu justifié. »
Le jeune poète, en effet, a contre lui non seulement
(i) Premier acte, les Maîtres, en séance.
Torigine de sa naissance, ses tendances d'art, mais un caractère fougueux et emporté. Après les critiques que soulèvent les deux premières strophes du Chant d^épreupe ^Wahher consomme de lui-même la défaite, en chantant la strophe dernière. Après l'allusion mordante, peu prudente aussi, qu'il a lancée à Beckmesser « tapi dans une haie obscure, rongé d'amer dépit » comparé dans le texte allemand « à une chouette éveillant le chœur rauque des corbeaux », voyant les Maîtres près de se ranger à l'opinion du marqueur, il s'emporte, il les traite de « vils oiseaux de nuit glapissant avec fureur (i) », il achève la rupture et la rend définitive. Pour un peu, il brandirait son épée, comme il le fait au deuxième acte, et se vengerait sur ces vils manants en héros de chevalerie.
Walther sort de la Singschule^ hors de lui, animé de la plus grande fureur. Quand nous le retrouvons à l'acte suivant, dans la scène avec Eva, il parle^ en halluciné, de ces maîtres « sinistres spectres, qui sautent de leurs comptoirs, de leurs marquoirs, vont dans les ruelles, en faisant de laides grimaces, cherchant et déjà entourant la jeune fille, parlant d'épousailles, troupe infâme que son épée ne balayera donc pas ! »
Cette exaltation ne tombe qu'au dernier acte, sous l'influence bienfaisante des conseils de Sachs, sous l'influence de l'art lui-même, car Walther, avant tout, est artiste et l'art, par le calme qu'il exige, aura raison de ses nerfs.
Les chants de Walther, que nous aurons occasion d'analyser musicalement, sont, nous l'avons dit, des improvisations, non des morceaux longuement étudiés, travaillés. Walther chante, à son gré et sans souci de la forme, Tamour^ le printemps de la nature, son printemps à lui. Et maintenant, depuis qu'il est à Nurenberg, depuis que son regard s'est rencontré avec celui d'une belle
(i) Dans le texte: « de pies et de corneilles criant avec leurs voix cireuses. ))
jeune fille, c'est elle qui l'inspire, elle dont la pensée le hante jour et nuit, elle qui symbolise la poésie et l'amour, en qui tout se résume; c'est elle qui fera éclore le délicieux Preislied, le Chant du Rêve^ description du merveilleux jardin où le poète a rencontré une Eva idéale, transfigurée en Muse,
Ainsi le Dante et les poètes de son époque se plaisaient à évoquer, comme invention d'art, en l'honneur de leur dame^ des songes supposés, symboliques; ils adressaient ces poétiques rébus à « leurs amis », en leur en demandant l'explication. Wagner, écrivant le Preislied^ s'est très probablement inspiré de ces traditions, fort en honneur au moyen âge, en Italie du moins (i).
Ce qui, en définitive, nous intéresse dans le personnage de Walther, c'est le poète, beaucoup plus que l'amoureux; c'est la vibrante et libre poésie que l'amour, mis sur le chemin par le hasard, a dégagée dans cette âme d'artiste.
Eva est une douce et innocente jeune fille, dans le cœur de laquelle la passion de l'amour éclate tout d'un coup. Eva est un peu la sœur de Marguerite. Elle lui ressemble physiquement, elle est blonde comme elle, elle est naïve et tendre comme elle. Celle-ci a vu en songe le Faust bien-aimé; celle-là a aperçu, souvent, en rêve, le beau Walther, semblable à David, non pas celui de la bannière de la corporation « avec sa barbe grise et sa harpe », mais le David « vainqueur de Goliath, la fronde à la main, le front nimbé de boucles d'or, tel que l'a représenté maître Durer! (2) » Dès qu'elle le voit réellement, elle reconnaît en lui l'homme qu'elle va
(i) On les retrouve également dans nombre de poésies de cette époque en France et en Allemagne.
(2) Premier acte, première scène. Eva à Madeleine.
aimer, qu'elle doit aimer. « Elle est bien la femme de Walther, elle seule pouvait l'être... Elle comprend et pénètre Fessence du héros... elle s'attache aussitôt à lui, il répond à l'idéal qu'elle avait vu depuis longtemps sur la scène de son imagination (i). »
Lorsque Walther, dans la Singschule, s'est approché d'elle et qu'il lui adresse de pressantes sollicitations, la jeune fille n'ose répondre, fait parler à sa place Madeleine, la servante; mais, quand il est question du concours dont elle est l'enjeu, la passion l'emporte, l'aveu € vous ou personne » est prononcé d'une voix vibrante. Cet aveu est si subit que Walther se détourne et s'éloigne un instant pour cacher son trouble, sa violente émotion.
Plus tard, elle aura la même promptitude dans la décision; quand le bien-aimé lui parle de Temmener, sans réfléchir, en grande hâte, elle prend les vêtements de Madeleine, et revient toute prête à « se donner, comme une folle enfant (2) ».
Une terrible inquiétude, de cruels et incessants tourments sont entrés maintenant dans ce cœur si tranquille, dans cette existence paisible, entourée de luxe, exempte jusque-là de tout souci. Elle sait que Walther s'est
(1) M. Hugo Dinger, ouvrage cité.
(2) La conduite d'Eva a soulevé de nombreuses critiques ; l'explication pourtant en est aisée. Eva a vu chez son père un beau garçon, qui de plus est poète, artiste; elle s'est éprise de lui, et l'idée d'appartenir à un autre, surtout à un cuistre comme Beckmesser, l'exalte au point de lui faire prendre les décisions les plus subites... Eva est bien excusable. Elle n'a auprès d'elle personne qui puisse la conseiller ou réprimer ses entraînements irréfléchis. Elle a perdu sa mère étant encore enfant; son père, à qui les affaires imposent de fréquents voyages, comme il le dit au premier acte, a confié la jeune fille à Madeleine. Chargée de la garde d'Eva, la brave servante n'a ni la qualité, ni l'autorité nécessaires pour prendre un autre rôle ; ses observations sont sans portée, faites uniquement pour la forme ; c'est une confidente complaisante, toujours prête à servir les amoureux. Eva est donc abandonnée à elle-même; de là cet aveu subit, naïf, qu'elle fait à Walther, de là le projet d'enlèvement qu'elle accepte. Tout cela n'est-il pas prifi: dans l'observation réelle de la vie ordinaire^ Ne cherchons pas à trop idéaliser Eva ; une Eva vraiment idéale eût épousé Sachs st non Walther, mais le public n'aurait pas été eontent.
présenté à la séance, mais elle ignore le résultat... Si, pourtant, Madeleine l'avertit de l'échec en quelques mots, mais c'est tout, et elle ne peut y croire. N'osant interroger son père, elle pense qu'elle sera plus hardie avec son vieil ami Sachs. Mais Sachs reste muet sur le point qui l'intéresse. Dans cette scène charmante, une des plus délicieuses qui aient été écrites pour le théâtre, Eva tourne tout autour de la question, sans la poser. Elle s'impatiente : « Il ne dit rien, il ne sait rien. — Eh! cher Sachs, n'allons pas confondre la poix et la cire. Je vous aurais cru plus habile. » Et comme Sachs lui parle de Beckmesser, assuré de « vaincre sans conteste », Eva, brusquement, lui propose de se mettre sur les rangs... « Chère Eva, tu me fais des contes. » Alors elle devient de plus en plus agressive... sans doute il est fort indifférent à Sachs qu'elle soit la femme de Beckmesser... La scène tourne brusquement. A la nouvelle que Sachs se décide enfin à lui dire, en apprenant l'échec irrémédiable de Walther, « de cet intrus qui nous dérange, qui ne nous laisse pas cuver tranquillement ce que nous avons appris, de ce maître de naissance à qui les Maîtres font toujours le pire accueil, qui devrait aller au diable et de par le monde batailler », à cette apostrophe lancée à dessein, la petite Evchen laisse échapper son secret, elle accable son vieil ami des plus cruelles injures :
« Vous n'êtes tous que des envieux, que des fourbes! Ça sent la poix ici à faire mal ! Brûlez-la donc pour vous réchauffer! »
On comprend qu'après cette scène le projet de Walther ne rencontrera pas de résistance. Quitter, fuir cette ville où tout le monde est contre « lui », contre elle, les Maîtres et Sachs aussi.
Et pourtant, après les incidents mouvementés de la nuit de la Saint-Jean, Eva retourne chez Sachs, soidisant parce que ses beaux souliers brodés la blessent tantôt a trop petits », tantôt « trop grands », en réalité pour connaître le sort de son Walther. Qu'est-il devenu?
Est-il parti? Alors, quand ils sont réunis tous les trois, dans l'atelier du cordonnier, quand elle est sûre de l'avenir, du bonheur, Eva comprend enfin que ce bonheur est entièrement l'œuvre de l'ami Sachs. Dans un bel élan, elle va à lui, l'attire :
« O brave cœur! Puis-je te rendre tous tes dons! Quelle eût été ma vie sans ton amour et sans toi!.. Si j'avais dû choisir, toi seul étais l'époux, le prix était pour toi (i). »
Le sentiment est sans doute sincère, véritablement éprouvé, mais avec des si... que ne ferait-on pas? Et c'est de cette façon que la petite Evchen console l'ami qui restera toujours fidèle^ toujours dévoué.
L'orfèvre Veit Pogner, le père d'Eva, est le type du bourgeois riche, glorieux^ amateur d'art et connaisseur fort médiocre. Ce Mécène, qui ne voit rien au-dessus, en fait d'art, que la Guilde dont il fait partie lui-même, dont il est le doyen, a conçu depuis longtemps un projet grandiose, un concours de chant, dont le prix serait Eva, sa propre fille a avec tout le bien qui lui est acquis ».
a Ainsi tomberont les amers propos, souventes fois ressassés par les nobles et le peuple qui traitent les bourgeois de gens avares, cupides et matériels (2). »
Ainsi également, ce qu'il ne dit pas d'ailleurs, son plus cher désir sera exaucé. Avoir pour gendre un Maître (comme, de nos jours, quelque gros commerçant de la rue Saint-Denis ferait épouser à sa fille un académicien), organiser un concours extraordinaire, présenter à la séance de la corporation une communication sensationnelle, voir le nom de Veit Pogner immortalisé
(1) Fin du premier tableau du troisième acte. Un peu avant le quintette.
(2) Premier acte : séance de la Guilde.
dans les fastes de la Guilde, telle est l'ambition du riche orfèvre. Mais une fois le plan exposé, Pogner est assez irrité — sans trop le laisser paraître — des critiques qu'il soulève. Aux objections « l'enfant pourra-t-elle choisir?... si l'enfant choisit, à quoi bon un concours? », Pogner répond, par une échappatoire : « Certes, l'enfant pourra refuser (car ce brave homme n'est pas un père barbare, tyrannique), mais elle devra renoncer au mariage. » Il réussit enfin à apaiser les uns et les autres, il calme Beckmesser et surtout Sachs, ce questionneur enragé, qui embrouille le projet avec son référendum populaire, il arrive enfin à faire écarter le plus vite possible cet amendement qui lui porte ombrage : « Cher Sachs, je tente déjà beaucoup ! »
Rassuré, Pogner présente le jeune homme, son hôte d'hier, dont il connaît la famille, dont il a vendu les biens, et qui, enfin, Im a exposé tout à l'heure ses visées artistiques. Ce chevalier se trouve à point nommé ; il se met sur les rangs fort à propos. Lui, Pogner, ne pourrait-il pas avoir pour gendre non seulement un Maître, mais un noble, honneur tout aussi précieux ? Pendant la suite de Ja séance, l'orfèvre demeure dans une grande réserve, s'abstenant de parler ou de voter, n'osant approuver ce qui est contre les règles, se demandant anxieusement ce qui va se passer. L'échec consommé, le pauvre homme est plus embarrassé, plus perplexe que jamais. Si Eva allait repousser le greffier qui a toutes les chances maintenant, mais dont Tâge l'inquiète, dont l'insistance, au sujet de sa fille, l'a assez désagréablement impressionné ? L'attitude résignée et silencieuse de la petite le préoccupe. Y aurait-il quelque commencement d'amourette entre le chevalier et elle? Que faire? Il ne peut retirer la parole donnée aux Maîtres. Et il reste ainsi, hésitant, perplexe, l'esprit à la dérive, ne prévoyant et n'empêchant rien, attendant qu'un incident heureux se produise, qu'une main charitable vienne le secourir et empêcher son généreux projet d'art d'aboutir à une catastrophe.
Si Pogner représente la bourgeoisie riche, le haut commerce, Beckraesser, greffier de la ville, apporte à la Guilde l'autorité, le prestige de sa situation municipale, et... son vilain caractère. C'est un de ces cuistres d'art, spécimen d'une race toujours florissante, engeance contre laquelle Wagner eut à lutter toute sa vie et qu'il était à même de décrire mieux que personne.
Beckmesser est marqueur. Ces fonctions qu'il doit à l'intrigue et qu'il remplit avec une acrimonie méticuleuse, avec toute l'ardeur procédurière du fonctionnaire classique, il les garde comme l'avare veille sur son trésor. Sa susceptibilité inquiète est toujours en éveil.
Ainsi, lorsqu'il dit aux Maîtres, au début de la séance :
« Si ces Messieurs le désirent tant, j'abandonne volontiers ma place et ma fonction »,
il veut simplement provoquer comme réponse : t Je vous en prie. Monsieur le greffier, restez marqueur (ij. >
Un peu plus loin, dans cette même séance, il joue avec Walther une comédie semblable, à propos de ses pénibles devoirs.
Pénibles ! Certes non. Enfermé dans sa loge, derrière un rideau qui le cache complètement, Beckmesser éprouve une joie féroce à remplir le tableau noir de coups de craie, violents et sonores comme des coups de marteau. Que les règles lui sont douces à censurer les autres, à les prendre en défaut ! Entre ses mains quelle arme précieuse! S'il connaît ces règles, comme un juge le code criminel, il en sait mieux encore la valeur et l'utilité pour son profit personnel ; elles servent merveilleusement ses projets.
(i) M. Hugo Dinger, ouvrage cité.
Il faut le voir, pendant le chant d'épreuve du chevalier, exhiber triomphalement le tableau tout criblé de marques, énumérer et supputer toutes les fautes commises, et, comme Sachs fait une observation trop significative, à son gré, Beckmesser, très habilement, y coupe court par une digression sur des chaussures que Sachs lui a promises et qu'en cordonnier négligent, il ne lui a pasencore livrées. Animé d'un zèle infatigable pour le bon renom de la corporation que les innovations de Walther mettent en périls il crie, il se démène, il va d'un groupe à l'autre, il communique bientôt son indignation aux Maîtres, et finalement, enlève le vote qui lui est si cher, qui va le débarrasser d'un rival dangereux.
Ce censeur impitoyable n'est pourtant pas artiste le moins du monde ; dans son âme basse et envieuse, dans cette cervelle bourrée de jalousie et de méchanceté, il n'y a pas place pour le moindre grain de poésie ou d'art. Seulement il a l'esprit d'intrigue, l'intelligence du roué. C'est par là qu'il s'est imposé à la Guilde, qu'il domine ses collègues; il les prend par ses manières hypocrites, ses accès de fausse bonhomie, par le ton tantôt autoritaire^ tantôt mielleux de ses paroles.
On s'incline devant le marqueur, devant Monsieur le greffier, un personnage qu'on n'ose discuter, et le père d'Eva, s'il ne rêvait de quelque combinaison encore plus brillante, l'agréerait pour gendre sans aucun déplaisir.
Parmi les Maîtres, il en est un, cependant, que Beckmesser n'a pas réussi à tromper: Sachs, qui devine l'inirigant, et le juge comme nous, public, nous le jugeons nous-mêmes (i). Beckmesser lésait, et il déteste le poète,
(i) De même, l'opinion de Sachs sur Walther est d'accord avec celle du public. Si nous supposions que la corporation ne fût composée que de gens grotesques et ridicules, qu'il n'y eût parmi eux aucun esprit assez éclairé, assez perspicace pour comprendre ou admettre un véritable poète, pour ne pas se laisser berner par un vil intrigant, l'œuvre n'aboutirait qu'à une fantaisie pure, irréelle, sans consistance et sans intérêt. La présence d'un personnage tel que Sachs, au jugement droit et libre, est nécessaire pour donner à la pièce une b^s^ véritable, pour la consolider, pour
non seulement à cause de sa popularité qu'il envie, de son talent qui le met si fort au-dessus de lui, mais parce qu'il est trop perspicace. Et durant toute la pièce, les deux personnages s'observent, l'un, avec son air sournois et méchant, sa nature basse et rageuse, l'autre, avec le regard calme et clair d'une âme franche et loyale. Walther est évincé, mais il reste Sachs, Aussi, Beckmesser lui cherche-t-il volontiers querelle ; aussi, pour masquer ses projets, accuse-t-il, non moins volontiers, le poète de faire lui-même toutes sortes d'intrigues.
La lutte s'engage, jusqu'au moment où un incident imprévu, celui du poème, amène Beckmesser à un revirement complet. Lui qui n'avait cessé de dénigrer le poète, qui lui avait à jamais interdit — Beckmesser vivant — les fonctions de marqueur, le voilà maintenant le champion de Sachs. Il votera pour lui, il achètera ses vers, il le fera marqueur (n'est-il pas tout puissant à la Guilde ?), il répandra dans tout Nûrenberg la devise « vert et fleuri » (i). Mais si roué qu'il soit, le greffier, cette fois, en sera pour ses frais de diplomatie. Ce grand politique a un point très vulnérable : sa vanité d'artiste. Il se croit supérieur à tous les Maîtres ; certes, il accorde que Sachs est un brave rimeur, il lui concède quelque popularité, mais une popularité facile, acquise par un art vulgaire, destiné à charmer les rues, propre à des chansons de carrefour et de cabaret. Le grand musicien, c'est lui; ses compositions absurdes et ridicules, remplies des fautes les plus grossières, il les proclame des chefs-d'œuvre. Si la sérénade a échoué, si la belle.
prouver son existence dans un monde réel; c'est aussi, en quelque sorte, l'unité métrique avec laquelle nous mesurons les déviations, les perturbations apportées chez les autres par la passion et l'intérêt : chez Walther et Eva, l'amour qui s'irrite et veut briser, quand même, tous les obstacles ; chez Beckmesser, la jalousie, l'envie et le sot orgueil ; chez les Maîtres, enfin, la médiocrité du sens artistique, l'inertie delà routine, l'instinct de la conservation, de la propriété appliqué à un ensemble de formes, à un héritage artistique qui doit demeurer un bloc intangible, (i) Troisième acte, Beckmesser et Sachs.
LES MAITRES CHANTEURS 2q
à la fenêtre, a pris peur, la faute en esta cet enragé cordonnier. II a été victime d'un odieux complot, indignement maltraité... Mais maintenant qu'on s'est expliqué franchement, du poème que Sachs lui donne généreusement, qu'il s'attribue sans scrupule, il fera un victorieux chant de Maître... Des vers du chansonnier populaire, avec cela il est sûr de plaire à la foule; comme il le dit plus tard, au moment du concours, à Sachs qui, le voyant fort empêtré dans sa lecture, lui conseille malicieusement de renoncer à chanter, il pourra peut-être bien se tromper, mais a nul n'y verra goutte, si grande est votre popularité ! »
Et, lorsqu'il est sifflé, hué par le peuple aussi bien que par ses collègues, lâchement Beckmesser qui, tout à l'heure, adjurait Sachs de ne pas se dire l'auteur du poème, le prendra à partie, directement, devant tous, et voudra faire retomber sur lui la responsabilité de sa cruelle défaite ; mais il est obligé de fuir honteusement.
Le tour a été bien joué, et contre de pareils intrigants, Sachs, homme prudent et sagace, a employé le moyen qui réussit le mieux : les laisser se perdre euxmêmes.
La jeune et riante figure de David apporte à l'œuvre une note gaie, ensoleillée, d'une couleur originale et charmante.
David est l'apprenti et Télève de Sachs ; son maître lui enseigne en même temps le métier de savetier et celui, plus difficile peut-être, de poète (i).
(i) Tout aspirant commençait par se choisir un maître, qui fût son garant, et qui eût été couronné au moins une fois. Les Maîtres tenaient à honneur, si l'on en croit les documents, de consacrer chaque soir un peu de leurs loisirs à l'instruction de ces élèves (P. de Brinn'Gaubast et Barthélémy: « Les Maîtres-Chanteurs ))).
« Cordonnerie et poésie, tout m'est enseigné d^un seul coup ; ai- je battu le cuir à force, sur les voyelles on m'interroge ; ai-je ciré bien droit le fil, c'est de la rime qu'il s'agit (i). »
La fréquentation d'un maître aussi illustre n'est pas sans développer chez l'écolier, devenu un jeune homme, mais encore un grand enfant, une certaine dose de suffisance, quelque prétention à obtenir, plus vite que les autres^ la fameuse couronne de poésie.
Aussi, David se gobe volontiers et tâche de prendre parfois des airs sérieux. Lorsqu'il est chargé par Madeleine de donner à Walther quelques explications, c'est avec une naïveté tout à fait comique qu'il joue son personnage, qu'il parle ou interroge en docte professeur (2) :
« Vous êtes poète?... Chantre?.,. Ami de l'Ecole et tout d'abord Ecolier?... Et, tout droit, vous voulez être Maître?.., Seigneur! le nom de Maître-ès-Chant ne s^obtient pas en un moment !... »
Et le voilà étalant toute sa science, faisant à Walther un véritable cours de diction et de tabulature. Mais il connaît mieux les noms des choses que les choses mêmes; son éducation confuse ne va guère au-delà de la nomenclature des règles et des modes (3), car il n'est pas encore arrivé à grand'chose, il l'avoue volontiers :
(( Oui, je n'ai pas même le rang de oc Chantre ». Qui peut croire quel mal il faut pour ça ! »
Jusqu'ici, l'épreuve ne lui a pas été favorable, il a toujours été ajourné:
€ Malgré ma peine et tous mes soins, j'en suis encore bien loin ! A tous mes essais, à tous mes échecs, le ton
(i) Premier acte, scène II, David et Walther.
(2) Même scène.
(3) Les noms si baroques, si bizarres, des modes qu'énumère David se trouvent dans Wagenseil. Quelques-uns ont été inventés par Wagner, comme ceux que contient la phrase citée plus loin. Pour désigner les modes, on prenait vraisemblablement les premières paroles du texte auquel ils étaient adaptés.
LES MAITRES CHANTEURS 3l
« des coups (i) m'est chanté par mon maître, et si dame Lène ne vient m^assister, je chante le mode du pain sec. » Ces deux modes, fort caractéristiques, paraissent en effet résumer la science du jeune David, et les apprentis n'oublient pas de le lui rappeler à Toccasion.
« Que mon cas vous serve d'exemple, ajoute-t-il gravement, quittez un vœu trop haut! Chanteur, poète, prenez vos grades: nul n'est maître tout d'abord. »
Et le professeur, redevenu lui-même, termine son discours par une espièglerie de gamin:
€ La chance vous soit bonne. — Tâchez d'avoir la couronne! — Couronne verte aux jolis satins, le chevalier t'aura-t-il, demain? >
Les apprentis, qui sont là, en train de tout disposer pour la séance, forment, à ces mots, une joyeuse ronde autour de la loge du marqueur et répètent malicieusement la phrase de David, en faisant la nargue au chevalier.
David parfois soupire. Son cœur est rempli d'amour pour la belle Madeleine, la servante de Pogncr. Celle-ci le paye de retour, en friandises, et sait le consoler quand ie patron gronde un peu trop fort.
Ce flirtageaux confitures, aux plats sucrés, à la saucisse, a la saveur d'une amourette de cuisine; pour les apprentis, c'est un thème tout trouvé à leurs railleries, à leurs impitoyables plaisanteries, un prétexte pour faire à Davidchen toutes sortes de niches. Ce petit manège amoureux a sa part dans Faction.
Madeleine, en servante dévouée, prend fort à cœur tout ce qui arrive à sa jeune maîtresse; en parlant de Walther, elle dit a notre chevalier ». Dans sa compréhension simple des choses^ elle pense que son cher David peut, en quelques moments bien employés, instruire le chevalier et, après Téchec, elle reste persuadée qu'il a fort mal rempli la tâche, pour laquelle était promise belle et bonne récompense. Aussi, lorsqu'elle apprend
(i) Dans le texte : Tair de la trépignée par le tire-pied.
la fatale nouvelle et qu'elle s'écrie: « Grand Dieu! notre sire est exclu, » il n'y a plus rien dans le panier pour le petit Davidchen. A bas les pattes ! Aussi, en fille rusée, elle consent à prendre à la fenêtre la place d'Eva, à feindre d'écouter avec intérêt, devant David lui-même, les déclarations enflammées et ridicules de Beckmesser.
Le résultat de cet imbroglio, nous le connaissons, ou plutôt le dos du greffier le connaît mieux encore.
En rossant d'importance le donneur de sérénades, maître David a vengé son honneur^ comme un homme.
Le lendemain, quand il se trouve dans l'atelier, près de Sachs (i), il est bien penaud, il a Tair craintif de l'écolier pris en flagrant délit de gaminerie et tâchant de se disculper. Mais il se rassure devant l'attitude bienveillante du maître, sa figure s'épanouit, et c'est du meilleur cœur qu'il lui récitera la leçon apprise: « Saint Jean dans l'onde du Jourdain.... ». Jean, c'est Hans en allemand, c'est le prénom de Sachs. Gentiment alors, comme souhaits de fête, il lui offre les fleurs, les rubans qu'il a apportés dans le panier, les gâteries de Madeleine, la galette, la saucisse... Et, comme Sachs lui dit d'aller s'apprêter pour la fête, d'être « son jeune et brillant héraut y>, une idée lui vient subitement:
(( Ou mieux.... votre garçon d'honneur.... Maître, il faut vous remarier ! »
N'est-ce point touchant, cette idée éclose dans une jeune cervelle, ce conseil naïf donné par un gamin de l'âge de David ?
Au moment de partir, vêtu de ses plus beaux habits, gracieusement paré, le bon garçon va être au comble du bonheur. Devenu compagnon par la vertu d'un vigoureux soufflet, témoin du nouveau mode que Walther vient de créer, il se croit tout près d'être maître, il se demande avec Madeleine s'ils rêvent tous deux, si c'est un songe ou une réalité :
(( Suis-je éveillé, suis-je endormi? Est-ce un rêve du
(i) Troisième acte, première scène.
matin? Je serais bientôt maître?.. Puis tous deux joignant nos vœux devant Tautel ?.. Dans mon cœur tout se trouble! »
Le brave Sachs a fait deux heureux de plus.
Tels sont les principaux personnages de la pièce. Si Wagner, comme nous avons pu nous en rendre compte dans ce rapide examen, a tracé avec beaucoup de soin Jeurs caractères, développé en eux une psychologie très complète, il n'a pas négligé non plus les rôles accessoires, il n'a pas traité les éléments de la figuration comme des masses uniformes et compactes, servant au compositeur de parties vocales anonymes, et destinées à ajouter leur propre tapage à celui de l'orchestre.
L'ensemble de la corporation est présenté avec beaucoup de vérité; maints détails s'y rencontrent, pris dans une observation réelle.
Les Maîtres, qui forment dans la ville un petit groupe à part, qui ont de fréquentes réunions, aiment et cultivent de leur mieux le chant, la poésie, et leur Guilde a acquis une renommée dont ils sont justement fiers ; mais leur sens artistique est singulièrement borné, singulièrement exclusif. En dehors d'eux, il n'y a pas d'art, il ne doit pas y en avoir, et à cet art qui leur appartient en propriété, comme un brevet, personne ne doit toucher. Ils en sont les défenseurs, les seuls dépositaires ; les profanes n'ont pas à connaître des règles qui régissent leurs modes et qui constituent la fameuse tabula ture] les œuvres mêmes, en tant que meisterlied^ ne sont pas publiées, entendues seulement dans quelques rares occasions. Pour se recruter, ils façonnent euxmêmes des élèves, enseignés longuement et méticuleusement; ils ont établi toute une série d'épreuves où le marqueur a un redoutable rôle, tout un système de grades successifs nécessaires pour être élu maître.
Pamino, dans la Flûte enchantée^ a certes moins de difficultés à vaincre que leur candidat, surtout lorsque, comme Walther, il leur est étranger, n'ayant même appris dans aucune école. Le trésor d'art de la Guilde est bien gardé.
Très exactement, mais en forçant un peu la note, comme il convient au théâtre, Wagner nous présente ces Maîtres, des bourgeois de toute classe, des artisans de toute catégorie et de tous métiers, au demeurant de fort braves gens dans la vie courante. Wagner les montre, tantôt faisant œuvre de rimailleurs, comme au début de la séance, lorsqu'ils jouent aux bouts rimes, à l'appel des noms, tantôt discutant, chacun intervenant à sa façon, s'exprimant avec son individualité distincte. Le lecteur connaît déjà les principaux membres de la Guilde: Sachs, Pogner, Beckmesser; disons quelques mots des autres.
Voici le boulanger Kothner. C'est lui qui fait l'appel, qui lit à Walther les leges tabulaturœ^ que deux apprentis tiennent devant lui comme le livre de la Loi; c'est l'homme du protocole. Il aime tout ce qui est cérémonial et cérémonieux, les phrases emphatiques et redondantes, le noble parler amphigourique. Ce boulanger, si rapproché du peuple par son métier manuel, a le plus grand dédain du peuple. Il faut l'entendre, pendant le discours de Sachs:
« Le peuple!.. Ah! oui, ce serait du beau! (i) i> Ou, après la conclusion de ce discours:
(L Pour l'art, c'est un désastre sûr, lorsque du peuple on suit le goût. »
Opinion commune, d'ailleurs, à tous ses collègues, le cordonnier excepté. N'est-ce pas bien réel et bien vrai, ce trait de vanité, ce besoin qu'ont la plupart des hommes de s'extraire de l'humanité courante, de sortir du rang au plus vite, de se mettre à part, dans une orgueilleuse coterie à panaches et à prérogatives ?
(i) Premier acte, pendant la séance.
Chargé d'interroger Walther, profondément étonné de ses réponses, Kothner conclut:
(( Que semble aux Maîtres du candidat? Pour moi, il n'a rien à faire ici. »
Et pendant la discussion, pendant l'examen, une chose Ta surtout indigné : la tenue de Walther, debout, dans la chaire du chanteur.
Le pelletier Vogelgesang est beaucoup moins protocolaire, plus préoccupé d'art; il écoute volontiers le chevalier, lui trouve quelque mérite; c'est lui qui s'écrie, après le Chant de présentation : ce Voilà deux strophes bien présentées ». L'audace du novateur ne lui déplaît pas: a Ma foi, il ose! » Mais Vogelgesang ne tardera pas à changer d'avis.
Nachtigall, le tonnelier, est un homme très vulgaire un esprit grossier. Il exprime son opinion sur le peuple plus simplement encore que Kothner:
ce Quand le peuple parle, je tais... mon bec ! (i) »
A propos de Walther^ il se contente de dire : « Cas singulier ».
En fait d'art, il ne comprend pas grand'chose, presque rien. Presque rien non plus les deux compères, Foltz et Schwartz, le tonnelier et le chaudronnier, qui ont de grosses voix de basse et parlent lentement, d'une façon comique.
Le fabricant de savon^ Ortel, est un peu moins lourdaud, moins rébarbatif, mais c'est un routinier dans l'âme (2).
Plus délurés le tailleur Moser et l'étameur Balthazar Zorn; leurs voix aiguës se font entendre volontiers, non pour approuver, mais pour critiquer, avec aigreur et sans merci. L'épicier Eisslinger est un silencieux, de nature peu communicative ; celui-là est un malin qui
(i) Plus énergique est le terme (Maul) employé dans le texte allemand.
(2) A l'arrivée des Maîtres, Pogner présente le chevalier à Ortel et à Nachtigall. Cette marque flatteuse de politesse vaut au jeune poète un peu moins d'hostilité de leur part au début.
tirera toujours son épingle du jeu, en bon épicier, comme le disent les apprentis (i).
Avec de tels éléments, Beckmesser n'aura pas de peine à réunir une majorité contre le jeune poète; non seulement il plaide, devant des routiniers, la cause de la routine, mais sa voix est criarde et perçante. Dans une assemblée délibérante, la voix la plus forte est toujours la meilleure.
A ces Maîtres graves et empesés la jeunesse turbulente des apprentis vient apporter un contraste des plus amusants.
Toujours riant, toujours sautant et gambadant, faisant des espiègleries à leur aîné David, qui les commande avec un ton autoritaire et suffisant, ces joyeux gamins nous font penser à de vrais écoliers, traitant un peu trop familièrement leur maître d'étude. Dans le discours de Sachs sur le peuple et l'art, ils ne voient qu'une chose, fort intéressante pour eux, l'espoir d'une réforme dans les enseignements de l'école. Si l'illustre Sachs prenait l'initiative de modifier les programmes, de simplifier toutes ces règles si ennuyeuses à apprendre ! Et pour si paresseux qu'ils soient, ces polissons n'ont pas absolument tort.
Voici enfin le peuple, non pas un peuple de théâtre ou de figurants, mais le vrai peuple, qui, le jour de la fête se livrera, comme le dit M. de Fourcaud, à d'authentiques réjouissances; bourgeois, artisans de toutes les corporations de la ville, compagnons, des femmes, des jeunes filles, des gens de toute condition; en un mot, la foule, nous donnant bien l'impression de la réalité.
Cette foule apparaît deux fois dans les Maîtres Chanteurs.
A la fin du deuxième acte, elle est attirée par le tapage que mène le cordonnier en martelant les semelles, par la musique endiablée de la sérénade. Voici les
(i) Au final du deuxième acte, où (( le poète s'est servi avec beaucoup d'esprit des anciennes moqueries populaires du corps de métier » (M. Hugo Dinger).
LES MAITRES CHANTEURS 3j
hommes qui, de tous côtés^ accourent sur la place, les fenêtres qui s'ouvrent et les femmes qui regardent. Dans la rue, on s'interpelle, on se bouscule, on en vient aux coups. La mêlée est bientôt générale. Ne suffît-il pas, dans une foule, que deux individus aient pris dispute? Les Maîtres eux-mêmes, gagnés par la contagion, oubliant leur dignité, se cognent de bon cœur, comme des manants. On n'est pas à la Guilde, et l'occasion s'offre de ressusciter les vieilles querelles héréditaires entre corps de métiers ; c'est une pluie de railleries, de quolibets, assaisonnés d'arguments violents. Les femmes crient et se lamentent, et pour faire cesser la lutte, elles ont l'idée de verser sur ces enragés une eau fraîchement salutaire. L'effet est immédiat; cette inondation soudaine, au moment même où résonne au loin la trompe du veilleur, disperse les combattants; voisins, apprentis, compagnons et maîtres s'enfuient au plus vite... la rue a repris son aspect calme, désert, lorsque, à l'angle d'une maison, le veilleur apparaît. Il a pourtant cru entendre quelque chose, mais ne voyant rien, n'entendant rien, il répète placidement la litanie des heures, en fonctionnaire béat et consciencieux:
Oyez tous en vos demeures,
La cloche sonne onze heures ;
Gardez-vous bien des sombres esprits,
Que par eux vos cœurs ne soient surpris !
Rendez gloire à Dieu !
Nous retrouvons la foule le jour de la Saint-Jean. Foule joyeuse, en habits de fête, couvrant la prairie de la Pegnitz de ses groupes mouvants et animés; ici, des bourgeois attablés, là des jeunes gens et des jeunes filles formant de gracieuses danses; de ce côté, les corporations défilent et vont planter leurs bannières autour de l'estrade d'honneur^ en chantant les refrains professionnels; et sans relâche, les barques pavoisées, aux banderoles éclatantes, vont et viennent sur la Pegnitz, amènent de nouveaux arrivants à cette fête que le
Maîtres Chanteurs et les corporations de la ville organisent, chaque année, avec beaucoup d'éclat et de solennité.
Cette intervention du peuple, au dernier tableau, n'a pas seulement pour but d'apporter à l'œuvre un élément pittoresque, de la terminer par un spectacle grandiose, elle en est la conclusion attendue, logique. C'est au peuple que Sachs appelle de l'inique sentence rendue par les Maîtres, c'est le peuple qui prononce, juge véritable et suprême, autorité devant laquelle l'autre n'a qu'à s'incliner. Ainsi, ce sont les idées de Sachs qui triomphent; l'art, dans cette consécration populaire, a atteint l'idéal rêvé du poète. Et assurément la scène est parmi les plus belles et les mieux inspirées: la foule entonnant à pleine voix Tœuvre de Sachs, le superbe Choral du Rossignol, saluant le noble poète d'une acclamation émouvante, exprimant librement son opinion dans le concours, charmée de la douce mélodie de Walther et applaudissant, lorsque le chevalier est couronné par Eva, et qu'il reçoit des mains de Sachs les insignes de la Guilde. Dans cette apothéose, où tous les éléments de l'œuvre sont résumés, se développent de grands et puissantssymboles;danscettesynthèse,promulguéeenunemagnifique forme d'art, se révèlent des idées généreuses et profondes. Le mariage de Walther et d'Eva, en rapprochant l'art dans ses diverses manifestations, en proclamant, comme le dit M. Ernst, Tunion de la libre inspiration du génie au sentiment populaire, à « la fiancée éternellement jeune », est aussi le gage de Talliance dans une humanité sans castes, sans privilèges. Et sur elle l'artiste a répandu le divin rayonnement de l'art et de la poésie qui exaltent ses joies et consolent ses misères.