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CHAPITRE XII

De la période dans ses diverses applications.

La Période, on l’a vu, correspond à la Strophe; elle est à la prose ce que la strophe ou stance est aux vers. Elles admettent l’une et l’autre le plus haut degré de mouvement oratoire et de mouvement lyrique; de plus elles introduisent dans le style l’usage habituel et nécessaire des figures de dessin les plus expressives, l'énumération et l’antithèse, ou symétrie, suivant l’acception dans laquelle j'ai toujours pris ce mot. Elles construisent, au vol rapide de l'imagination, des édifices élégants, fermes, hardis, et qui durent. Au point de vue musical, elles n’ont ni moins d’importance ni moins d’éclat. Ce qui, dans ces deux formes de style, s’élève

pour les jeux en dessins brillants, en lignes harmonieuses, charme en même temps l’oreille par de douces mélodies ou désaccords savants. Ce sont, en un mot, s’il m’est permis de parler ainsi, des constructions sonores.

D’ailleurs, la période n’appartient pas seulement au genre oratoire proprement dit. Comme elle lient à la disposition intérieure de l’écrivain, plus ou moins ému de ce qu’il voit, de ce qu’il pense, de ce qu’il sent, elle se rencontre dans les genres les plus divers, non pas d’une manière continue sans doute, mais par intervalles. C’est au reste ce qui arrive dans le genre oratoire, où l’emploi ininterrompu de la période n’aboutirait qu’à une pesante monotonie et à une ridicule emphase.

L’épopéeet l’histoire entremêlent la narration de discours, et par conséquent le style y prend en certains cas une marche périodique. Tous les historiens, tous les poètes épiques de l’antiquité sont là pour le prouver. Il y a de beaux discours dans l'Ilistoire de Florence, par Machiavel ; dans la Guerre de Catalogne, par Mclo 1 ; dans l’Histoire de France, par Mézeray ; il y en a de beaux dans la Jérusalem délivrée, dans la Araucana, surtout dans le Paradis perdu, où Milton a montré cette haute et mâle éloquence, fille des luttes politiques et de l'énergique sentiment de la liberté. Mais, histoire ou poème, la forme périodique n’est pas seulement dans la partie oratoire de l'ouvrage ;

1 On peut lire, comme exemples de noble et virile éloquence, les discours de l’évêque d'Urgel et du député Claris au 3‘ livre de cette histoire, trop longtemps oubliée, ainsi que tant d’autres fruits du génie espagnol, et remise en lumière au commencement de notre siècle. On trouve là des choses que l’antiquité ne désavouerait pas.

il faut la chercher souvent jusque dans le récit. Elle y apparaît toutes les fois que le poète et l'historien, obéissant à de fortes impulsions intérieures, laissent éclater dans leur style les divers mouvements qui les agitent : témoin Tacite et sa profondeur passionnée ; témoin Milton et sa sublime apostrophe à la lumière; témoin aussi Ercilla, lorsque, arrivé à la fin de ce long poème où il a raconté ce qu'ont vu ses yeux, ce qu’a supporté son courage, il prend congé du inonde, qui ne lui a laissé qu’amertume et misère, et, découragé par l'ingratitude des hommes, se tourne vers Dieu, ce refuge toujours prêt de tant d’espérances trompées I On croirait alors entendre, non plus le poète espagnol , mais Bossuet lui-même, déclarant, avec la double majesté de la vieillesse et du génie, qu’t/ réserve au troupeau qu'il doit nourrir de la parole de vie , les restes d'une rotx qui tombe et d'une ardeur qui s’éteint'.

« Et puisque mon navire, dit Ercilla, ne peut plus être bieu loin du but , du terme suprême , de cette fin redoutée et indécise que le plus sage pilote ignore ; considérant la brièveté de ce délai, je veux achever de vivre avant d’achever le cours incertain d’une rie incertaine, durant tant d’années fourvoyée et pervertie.

» Car, bien que ce retard soit venu de mon cêté, et que pour me réformer j’attende au dernier moment, je sais qu'en tout temps et en tout lieu pour me tourner vers Dieu il n'est jamais trop tard; que jamais sa clémence n’usa d’artifice; et qu’aimi le plus grand pécheur ne doit point se décourager, puisqu’il a un Dieu si bon. qui se fait un devoir d’oublier l'offense et non le service.

s Et moi qui, avec tant d’emportement, ai donné au monde le temps le plus fleuri de ma vie, et toujours sur le chemin de l’abtme ai suivi mes vaines espérances, maintenant que j'ai vu le peu de fruit que j’en ai tiré et tout ce que j'ai commis d’offenses envers

1 Voyez la fin de l'Oraison funèbre du prince de Condc.

Dieu, reconnaissant mon erreur, désormais je ferai bien de pleu rer et de ne plus chanter »

Il suffit, au reste, pour tpie la narration historique ou poétique se développe en phrases harmonieuses et brillantes, que l'écrivain ail de grands tableaux à peindre ou de grandes choses à raconter. En de telles occasions le style de Voltaire, ce style si limpide et si souple , devient périodique comme celui de Tite-Live, et, sans rien perdre de son admirable vivacité, se déploie avec autant de largeur que d’éclat.

Quand il s'agit de la période, il est à peine nécessaire de parler du roman ; elle lui sourit, tout le monde le sait. Il

Y pues del fin y termine postrero

No puede andar muy lejos ya mi nave,

Y el temido y dudoso paradero El mas snbio piloto no le sabe :

Considerando el corto plazo , quiero Acabar do virir antes que arabe

El curso incierto de la incierta vida,

Tantos anos errada y dislraida.

Que aunque esto haya lardado de mi parle,

Y â reducirme h lo postrero aguarde,

Sé bien que en todo tiempo y toda parte Para volverme à Dios jamas es tarde.

Que nnnea su clemencia usé de arte ;

Y asi el gran pecador no se acobarde,

Pues tiene un Dios tan bueno, cuyo oficio Es olvidar la ofensa y no el servicio.

Yvo que tan sin rienda al mundo lie dado El tiempo de mi vida mas florido,

Y sempre por camino despeuado Mis vanas esperanzas he seguido,

Visio ya el poco fruto que he sacado,

Y lo rnucho que é Dios lengo ofendido, f.onociendo mi error, de aqui adclanle Sera raznn que llore y que no cante.

(La Araucaria. Canto XXXVII !

est de nos jours très porté à la déclamation, parfois éloquente, banale presque toujours. C’est ainsi d'ailleurs qu’il sciait montré chez les modernes aux premiers temps de la Renaissance. Le Dëcaméron de Boccace abonde en morceaux oratoires, en véritables discours, la plupart d’un caractère satirique. Depuis Pétrone et Apulée la satire et le roman se sont toujours cherchés, et dans le plus grand nombre des cas se sont prêté leur penchant mutuel à la déclamation. Sans rien tenir de la satire déclamatoire , le style de Cervantes , le plus grand des romanciers , revêt presque partout une magnifique ampleur. Je pourrais citer encore, s’il en était besoin , l’éloquent auteur de la Nouvelle Héloïse et l’auteur non moins éloquent de Spïndion et de Lélia. Ce qui n'empêche pas le roman , la plus élastique de toutes les formes littéraires, d’aimer également un style sobre, net et précis, comme celui de Le Sage dans son Gil Lias, ou celui de M. Mérimée dans quelques-unes de ses intéressantes nouvelles.

Le genre dramatique, soit tragique, soit comique, soit en vers , soit en prose , admet également la période , mais par exception , et plutôt dans les moments où le poète raisonne, déclame , chante par la bouche de ses personnages, que dans ces élans spontanés, d’une variété et d'une fécondité inépuisables, qui donnent au dialogue la vérité et la vie. Aussi la période est-elle à l’usage du drame moderne, qui, pour avoir banni du théâtre l’idéal antique , trop majestueux et trop guindé parfois, il faut bien l'avouer, n’a pas su pour cela échapper à l’irrésistible attrait de la déclamation lyrique ou sentimentale. On peut même affirmer qu’il est tombé d’autant plus sûrement dans cet excès qu’il avait la prétention de représenter plus crûment la réalité.

Celte poésie dont ia scène , quoi qu’on dise , ne se passera jamais sans que l’art se dégrade et s’avilisse , ne pouvant plus se faire jour ni dans la peinture idéalisée des passions et des caractères , ni dans le ton général du style , s'en est vengée trop souvent par l’enflure du langage , la violence outrée des sentiments et un lyrisme intempestif. On rencontre cependant et on doit rencontrer de belles et harmonieuses périodes dans les ouvrages dramatiques de tous les temps et de toutes les nations, plus toutefois dans la tragédie que dans la comédie et dans les vers que dans la prose, parce que, d’une part, la période a beaucoup d’aflinité avec celte disposition expansive qui accompagne souvent nos passions, et que, d’autre part, l’emploi du vers comporte toujours , meme dans la comédie , une certaine exaltation favorable au développement des formes périodiques.

Le style didactique ou philosophique, qui semble au premier abord se trouver en hostilité flagrante avec la période et ne devoir rechercher qu’une sorte de simplicité nue, nue comme la vérité, qu’il est chargé d’exprimer , mais non de vêtir, a cependant un entraînement décidé , et dans beaucoup de circonstances très légitime, pour la période. A mesure que l’idée monte, elle accroît la rapidité de son vol et plane plus librement dans les espaces au souffle toujours plus fort de l’inspiration. Dans ces hautes régions elle est portée par l’imagination et le sentiment comme par deux ailes sublimes; pour mieux dire, elle est puissance, elle est amour, aussi bien qu'elle est intelligence , et de ces trois éléments du génie n'en repousse aucun , car elle repousserait en même temps , quel qu’il fut , une partie essentielle de la vérité. Il n’est donc pas étonnant qu’à toutes les époques le mouvement des idées qui se développent ait

correspondu à la magnificence , ou tout au moins à l'ampleur du styles Platon est éloquent , Lucrèce est éloquent , saint Augustin est éloquent; aussi leurs styles , où il n’est pas besoin, je pense, de faire remarquer des différences profondes, se ressemblent-ils par une largo et souveraine abondance. Exquise et vraiment divine dans Platon , cette qualité n’exclut pas dans Lucrèce la sécheresse scientifique des raisonnements, dans saint Augustin la recherche et le mauvais goût; mais elle est chez tous les trois incontestable , parce quelle découle nécessairement de leur pensée, comme d’une source que rien n’épuise.

Sans remontera l’antiquité, ni même à nos deux grands siècles littéraires, nous pouvons trouver dans quelques écrivains contemporains des exemples illustres de celle union des formes oratoires et des idées philosophiques ou didactiques. M. Villemain, dans la critique littéraire, M. Guizot, dans la philosophie de l'histoire , M. Cousin et M. Lamennais, dans la philosophie proprement dite et dans la philosophie religieuse , ont montré , avec des caractères assurément bien divers, souvent même radicalement séparés , quels mouvements riches tout à la fois et variés l'enchaînement libre et rapide des idées peut imprimer au style. Aussi tous sans exception manient-ils avec une habileté supérieure cette période oratoire , qui est à la phrase ordinaire ce que l’attitude passionnée et le geste inspiré sont au corps.

Si nous avons à signaler l'emploi fréquent du style périodique dans la prose philosophique de notre époque, à plus forte raison devons-nous le rencontrer dans la poésie philosophique, éiégiaque et rêveuse, qui a pris en France,

depuis le commencement de notre siècle, de si remarquables accroissements. M. de Lamartine, M. Victor Hugo, M. Alfred de Musset, ont poussé aussi loin qu'il était possible, c’est à dire un peu trop loin quelquefois , l'usage de ces longues périodes si riches dans leurs développements, si souples et si fières dans leur allure, si hardies enfin dans leurs constructions harmoniques. Certes, il est beau d’avoir à son service de telles facultés poétiques; mais la suprême gloire, ce serait d’en user sobrement, ce serait de montrer, comme dit Bossuet, « la hardiesse qui convient à la liberté mêlée à la retenue, qui est l’effet du jugement et du choix 1 . » Or, pour continuer ma citation, bien loin d’avoir à prendre garde que chez nous « une trop scrupuleuse régularité, une délicatesse trop molle n’éteigne le feu des esprits et n’affaiblisse la vigueur du style *, » nous pouvons trop justement dire avec Horace :

Nil intenlatum nostri liquere poetœ. ’

Quels que soient au reste les brillants avantages de ce style périodique , qui dispose à son gré de toutes les richesses de la couleur et du dessin, et qu’anime une infinie variété de mouvements ; à quelque noble et expressive beauté qu’il s’élève par l’énergie des images ou l’élégante harmonie des lignes, il est quelque chose de plus beau, de plus noble encore et de plus rare : c’est la pensée réduite à elle-même, se soutenanWpar sa propre force, s’exprimant par sa seule évidence ; c’est le sentiment sans parure et

1 Discours de réception à l'Académie française. * Ibid

1 Art poétxqve, v. 28ô.

sans voile, échauffant les mots les plus vulgaires , les plus simples, les moins visibles, de je ne sais quelle chaleur à la fois pénétrante et lumineuse. Dans ce style, que j'ai défini déjà en l’appliquant au sublime, les paroles ne sont rien ; on les aperçoit à peine. On est en contact immédiat avec la pensée de l’écrivain; on fait mieux que lavoir, on la sent; elle entre en vous et devient aussitôt partie intégrante de votre esprit. A vrai dire , ce n’est plus la pensée d’un individu qui vous frappe, c’est, quand elle est vraie, la pensée de l'humanité même qui se révèle à votre intelligence et s’y attache. « On s’attendait de voir un auteur, dit Pascal, et on trouve un homme. »

Ce que Pascal exprime si bien peut se dire de lui plus que de tout autre. Ce caractère de nécessité et d’évidence se rencontre fréquemment dans le style de Bossuet; il fait la force et lo charme de la prose de Voltaire , des vers de La Fontaine et de Béranger ; il est l'originalité du style de Corneille, dans les passages où Corneille est tout entier ; il est le style même de Molière , dont la sincérité vigoureuse n'a rien qui l’égale ou du moins la surpasse. C’est parce que son vers bien ou mal dit toujours quelque chose, que Boileau, si peu riche, comme on sait, par l’imagination et le sentiment, a pris une place distinguée parmi les maîtres de notre langue.

Le style des grands poètes est semblable en ce point à celui des grands prosateurs ; il n’atteint réellement touto sa puissance que dans cette simplicité transparente qui laisse pénétrer la lumière jusqu'aux plus intimes profondeurs. « Il ne faut pas croire, a dit excellemment M. Villemain, que la poésie soit toujours d'employer les images ; elle consiste souvent à se servir du mot le plus simple; car clic

est encore plus une âme qu’un langage » Oui , la poésie est une âme, et cette âme se découvre à nous d'autant plus belle, d’autant plus harmonieuse et plus féconde, qu’elle est plus dégagée de l’enveloppe matérielle du langage. Aussi n’est-ce pas dans l’ardeur fougueuse de la jeunesse, mais dans la forte et sûre inspiration de la maturité, qu’on arrive à fondre si bien l’art dans la nature qu’il semble ne plus exister. Il faut , pour que cette haute et pleine sobriété soit possible, pour que la pensée ose se montrer nue sans qu'on soupçonne même sa nudité, qu’on ait, dans les combats de la vie et les méditations de la solitude, amassé bien des sentiments et des idées, et que toute cette ivresse des mots, si douce au jeune homme, soit tombée devant l’énergique réalité des choses.

La nation, comme l’individu, ne parvient à cette plénitude de sens et à cette mâle simplicité du style qu’avec le plus complet développement de son génie. Ce moment est unique dans l'histoire des peuples et des littératures. Il peut durer plus ou moins longtemps suivant la vigueur intellectuelle et morale de la nation, les qualités de sa langue et le rôle qu’elle est appelée à remplir dans le monde. Une fois ce moment passé, la langue et le style se transforment, perdant d’un côté, gagnant de l'autre; mais l’équilibre est rompu , et cela même est déjà une sorte de décadence. On a beau réparer l’édifice, chaque jour il s’en détache quelque pierre, jusqu a ce qu’il ne soit plus qu’une ruine irrévocablement abandonnée et croulante. Itien cependant n'est perdu , tant qu’il reste des écrivains capables d’exprimer simplement une pensée forte ou profonde. C’est le vrai si-

1 Tableau de la littérature au dix-huitième siècle. XXVI' leçon.

gne auquel il est permis de reconnaître qu'une littérature n’est pas morte, qu’une langue a le droit de vivre encore. Quelques dégradations quelle ait déjà subies, sous quelques faux ornements qu'on ait essayé déjà de cacher sa misère, une langue est toujours une langue si elle |>cut fournir à un homme d’un vrai talent une expression qui rende sa pensée sans l'écraser ou l’avilir. Qu'une grande idée se fasse jour dans l’humanité, cette langue retrouvera une dernière étincelle pour l'éclairer et la répandre; elle se ranimera sous les déplorables oripeaux qui la couvrent comme un linceul ; elle reprendra momentanément un air de fierté, de grandeur, et même d'enthousiasme.

Voyez ce que la sublime simplicité de l’Evangile a fait de la langue grecque et de la langue latine, qui semblaient épuisées par tant de siècles de production originale, et que les rhéteurs achevaient d'étouffer en croyant les rajeunir I Certes , le christianisme , malgré sa puissance inspiratrice, et à cause même de celle puissance , n’a pu les ramener à leur génie primitif , ni leur rendre ce qui ne revient pas plus aux langues et aux littératures qu’aux individus, c'està-dire la pleine harmonie des facultés, l'équilibre parfait entre la pensée et l’expression ; mais il les a remuées de son souffle et pour un temps leur a redonné la vie. Il a remis des pensées où il n’y avait plus que des mots, des sentiments où il n’y avait plus que des formules. Saint Chrysostôme ne pouvait pas plus parler la langue, de Démosthènes que saint Augustin celle de Cicéron ; vainement auraient-ils lutté contre le génie de leur temps ; il était entré dans leur chair, il circulait dans leurs veines ; il n'agissait pas seulement sur les habitudes de leur langage, il imprégnait leur pensée jusque dans sa source. Ces grands

orateurs chrétiens eussent-ils pu , par un effort de volonté et de science, remonter à l’époque où la langue avait toute sa pureté , où le style avait toute son harmonieuse unité, ils ne l’auraient pas voulu, ils ne l'auraient pas dû. Que fût devenue leur inspiration au milieu de ce travail d’érudition curieuse , de ces tentatives pour reconstruire des formes de style? Assurément elle eût disparu , car ils n’auraient pas été alors les propagateurs éloquents d’une foi nouvelle, mais les imitateurs élégants et froids d’un passé qui ne pouvait plus renaître. Il y avait autour d’eux assez do sophistes payons acharnés à celte œuvre stérile. Pour eux, tout leur art. était de n’en pas avoir; ou s’ils en avaient un , c’était celui de leur temps, le seul, bon ou mauvais, que les hommes de leur temps pussent comprendre. Leur but était de persuader, non quelques beaux esprits isolés, mais des populations entières , et il était nécessaire pour cela que leur style exprimât dans le langage de tous ce que tous devaient croire , ce que tous devaient aimer.

Il n’est donc pas possible à l’écrivain, eût-il le plus beau génie et le plus énergique vouloir , de conserver dans son intégrité la langue et le style des grands siècles, s’il appartient lui-même à une époque de dissolution et de décadence. Tout ce qu’il peut faire, c’est de s’élever quelquefois au-dessus de sa langue et de son temps par la force de son sentiment, par la profondeur de sa pensée; c’est d’écarter les voiles de plus en plus épais dont la corruption croissante du goût surcharge et entrave l’expression de l’idée, pour la présenter dans sa simplicité , sa candeur et son énergie natives. Mais cela se peut-il toujours? Evidemment non. Les langues suivent la destinée des nations. Quand la nation, n’avant plus rien à dire, retombe dans la

torpeur où dorment les races finies, la langue achève de se perdre et le style de se corrompre; car l’esprit individuel plonge ses racines dans l’esprit national, comme la plante enfonce les siennes dans le terrain qui la porte, et l'un ne croît pas mieux que l’autre dans un sol appauvri, d'où se retirent peu à peu tous les sucs nourriciers. Alors la pensée, se sentant trop vulgaire ou trop faible pour s’exposer toute nue à la clarté du jour, recherche de plus en plus les ornements puérils et les vains artifices du langage, marque infaillible d’une déchéance définitive et sans remède.

Conclusion.

Qu’il me soit permis de clore cet essai sur le style par quelques réflexions qui ont assailli mon esprit dès les premières pages de mon travail, qui se sont fortifiées à mesure que j'avançais et qui ont fini par me dominer entièrement.

Quel doit être, quel peut être, dans l’état actuel des peuples européens , lo rôle de la littérature française? Quel sort, dans un avenir plus ou moins éloigné , est réservé à notre langue, qui a déjà créé tant de chefs-d’œuvre et exercé sur le monde une action si forte? Question insoluble assurément, si l’on demande une réponse positive et rigoureusement vraie , mais qu’il est bon de soulever et d’examiner , ne fût-ce que pour appeler l’attention des véritables écrivains sur les devoirs que leur mission leur impose.

Le* circonstances sont graves, non pas seulement pour nos destinées sociales, dont je n’ai pointa m’occuper ici, mais pour l'avenir de notre langue et de notre littérature. Les peuples modernes ont deux tendances en apparence contradictoires, au fond très faciles à concilier. D’un côté, ils aspirent à l’unité; de l’autre, ils s’efforcent de maintenir ou de reconstituer leur nationalité, c'est-à-dire leur individualité ; d’où résultent en même temps chez eux l’amour de la langue traditionnelle, qui les sépare, et le besoin d’une langue commune, qui les rapproche. L’œuvre commencée par l’imprimerie , la vapeur l'achève ou va l’achever. Il est donc évident, pour quiconque réfléchit, que peu à peu, dans la grande et libre association des nationalités diverses, il doit s’introduire l'usage d’une langue choisie ou acceptée par tous, puissante et féconde alors, car elle ne sera pas imposée par la conquête. D’ailleurs , si l'ère de la violence n’est pas encore finie, elle doit bientôt finir. Ce n’est pas vers la guerre, c’est vers la paix que s’avance le monde moderne. Quelque sanglants combats qu’il nous reste à livrer, ces combats se livreront, il faut l’espérer, au profit des idées vraiment chrétiennes , non des ambitions conquérantes. Je ne crains donc pas trop , pour ma part, une nouvelle invasion de barbares. Si Dieu pourtant, dans scs impénétrables desseins, nous gardait ce sombre avenir... Eh bien ! alors même les lettres ne devraient pas désespérer de leur mission, et il resterait encore aux langues littéraires de notre Europe à préparer , pour une époque ou rapprochée ou lointaine, une autre Renaissance, à former du mélange des éléments anciens et des éléments nouveaux d'autres langues et d’autres littératures , à jouer enfin le grand rôle qu’a rempli au moyen-âge la langue latine.

Ecartons celte supposition, possible sans doute, mais improbable.

Le vraisemblable, dans l’état présent des nations, entraînées simultanément par ces deux penchants que je signalais tout à l’heure, c'est l’adoption prochaine d’une langue aujourd'hui parlée, aujourd'hui respectée pour la création de nombreux chefs-d’œuvre, et devenue populaire par l’influence souveraine des idées dont elle a été l'interprète. Tôt ou tard cette langue, reconnue obligatoire’, sera enseignée, à côté de la langue maternelle, dans toutes les écoles de l’Europe, non pas pour se substituer, comme ces langues qui s’imposent avec l’esclavage , aux idiomes particuliers des nations , mais au contraire pour protéger leur originalité et rendre possible le développement des littératures renouvelées.

Quelle sera cette langue ?

Tout semble nous dire que ce sera la nôtre. L’italien est trop doux, l'espagnol trop sonore; d’ailleurs, ces deux langues sont exclusivement méridionales, c’est à dire peu sympathiques aux organes des peuples du Nord. Puis les nations quelles représentent, loin d’être en état de généraliser leur influence, ont encore tout à attendre de l’influence étrangère. J’écarterai l’allemand pour une cause analogue : il est trop septentrional. A la fois rude et vague, il ne conviendra jamais au génie des peuples du Midi. L’anglais, trop germanique aussi, mais répandu à tous les coins de la terre par le caractère aventureux de la nation qui le parle, ne s’est acclimaté nulle part qu’avec la race anglo-saxonne; il a du reste une assez belle carrière à remplir dans le nouveau monde, où il est appelé à civiliser un continent. Quant aux langues slaves, je n'en dirai rien , ne les connaissant pas-

Toutefois, elles ne me semblent avoir de chance.-, qu’avec la conquête brutale, et si elles devaient fonder quelque chose d'universel, ou si Ton veut, d’européen, ce ne serait qu'après un moyen-âge, c’est à dire après une période de barbarie relative.

Reste donc la langue française.

Si je ne crains pas de m'exposer au reproche de partialité et de prévention nationale en lui assignant dans l'avenir ce rôle supérieur, qu’elle a déjà rempli jusqu’à un certain point dans le passé, c’est qu’elle possède évidemment tous les caractères qui peuvent la rendre propre à une telle œuvre.

Placée entre le Nord et le Midi, elle n'a rien des qualités exclusives qui distinguent les autres langues littéraires de l’Europe. C'est la moins sonore et la moins accentuée de toutes, la plus apte par conséquent à s’unir à toutes les antres sans faire courir à leur originalité propre le danger do s’amoindrir ou de disparaître. Héritière de la tradition clas sique ou humaine, plus qu'aucune autre elle a mis en circulation des idées générales et des vues pratiques ; elle s'est associée au mouvement progressif de la civilisation moderne, et a semé par toute l'Europe des germes qui so sont développés déjà et ne peuvent que croître encore. Trop lîèrc peut-être de sa suprématie aux deux derniers siècles, surtout au XVIII' , et devenue un peu dédaigneuse de tout ce qui n'élait pas elle, depuis un demi-siècle elle a fait un pas de plus vers l’universalité en se laissant pénétrer par le génie des langues et des littératures étrangères. Enfin, elle unit dans le plus juste équilibre — et c’est une condition essentielle — tous les principes constitutifs du style, la couleur, le dessin, le mouvement. Que lui manque-t-il donc pour réaliser les grandes destinées que je voudrais pouvoir

lui prédire à coup sûr? Rien sans doule, si ce n'esl l 'économie de ses précieuses qualités, comme il ne manque peutêtre à la France, dans l’ordre des faits politiques et de l’action sociale, que l'emploi réglé de toutes ses forces.

Là est le devoir de nos écrivains. Il faut qu’ils aident de toute leur puissance à l’œuvre de Dieu ; il faut qu’ils usent en hommes, avec modération et sagesse, c'est à dire sans l’altérer ni le compromettre, de ce merveilleux instrument qui leur a été transmis par leurs devanciers. Il dépend de la Providence seule de mener à bonne fin les entreprises humaines ; mais il dépend aussi des nations et des individus de mériter le succès et de le préparer par l’énergique volonté du bien. Que si l’on s’étonne, encore une fois, de me voir, à propos de style, soulever ces graves questions, je répondrai avec Buffon que le style, c'est l’homme; que s’il y a, au point de vue moral, une bonne et une mauvaise conduite, il y a, au point de vue littéraire, un bon et un mauvais usage des facultés intellectuelles ; que ces deux choses se trouvent unies l’une à l’autre par des liens intimes et profonds, et qu'on ne les sépare jamais impunément.

Ainsi donc, une des langues actuellement vivantes doit nécessairement, dans un temps qu’il est impossible de déterminer, devenir la langue de l'unité européenne, peut-être même de l’unité universelle, soit pour aider les nationalités dans leur travail de développement original, soit pour empêcher ce travail de s’accomplir. Ou une langue d’union et de liberté, ou une langue de compression et de tyrannie ; ou le progrès pacifique, on la conquête brutale ; il n'y a pas de milieu, si ce n’est peut-être un abâtardissement graduel et une léthargie pire que la mort. C’est à nous, Français, qui que nous soyons, quelque part de l’œuvre commune

qui nous soit échue, ou l'action ou la parole, qu'il appartient d élaborer nos destinées, et, avec nos destinées, celles de l’Europe entière. Si nous n’écoutons, citoyens, que les passions malsaines, écrivains, que les capricieux dérèglements de la fantaisie, ou, ce qui est plus fatal, l'appétit grossier des jouissances vulgaires, ne nous faisons pas d’illusions, notre mission civilisatrice est terminée; nous marchons droit à la barbarie, que Dieu tient toujours en réserve pour punir les nations qui s’abandonnent, et pétrir avec leur chair et leur sang la matière des nations qui doivent naître un jour.

DE L’IXFLUENCE

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