CHAPITRE IV
De la litléralurc française dans ses rapports nécessaires asec le génie de l'Italie et le génie de l'antiquité.
Ainsi s’annonçaient, dès le début, ces deux génies qui devaient se développer avec tant d’éclat et tenir une si large place dans l’histoire et les destinées de l’esprit moderne. Dante, je ne saurais trop le redire, est un Homère, non pour l'Italie seulement, mais pour l’Europe, dont il contient en germe tout le génie poétique. Des grands poètes qui viendront après lui, en Espagne, en France, en Angleterre, même en Allemagne, les uns le reproduiront au fond sans l’imiter, sans lui rien emprunter, et la plupart assurément sans le savoir; les autres lui devront de pouvoir donner à leurs pensées une forme plus brillante et plus ferme, car ils devront à ses successeurs italiens certaines grâcesot certaines
élégances de style qui. sans la Divine Comédie, n’eussent pas clé possibles. Sans la Divine Comédie, en effet, on ne comprendrait pas que la poésie de l'Italie soit arrivée si vite à cette perfection extérieure dont le charme s’est fait sentir à toutes les littératures modernes, même à celles du Nord, par l’intermédiaire du vieux poète anglais Chaucer.
Le Roman de la Rose ne pouvait avoir ni la même force d’initiation ni la même influence, car il est resté, par ses défauts comme par ses qualités, exclusivement et essentiellement français. Mais c’est pour cela qu’il était important de l'apprécier et de lui accorder sa juste valeur. S'il n’a pas cette originalité universelle du poème italien, il a pour nous le mérite de révéler d'avance la France tout entière; s’il n’est point un géant qui domine l’Europe, il est du moins un hercule au berceau, et son caractère national ne recevra pas de démenti. L’Italie peut se regarder dans la Divine Comédie, elle ne parviendra jamais à y égaler sa propre image ; la France, au contraire, en se revoyant à distance dans le Roman de la Rose, y reconnaît ses traits, comme on reconnaît dans le portrait de l’enfant les premiers rudiments de la figure de l'homme.
L’Italie et la France se touchent donc par un point commun : elles aiment l’art et le comprennent; mais l’Italie, renfermée par la fatalité des circonstances dans ce cercle lumineux qui l’éblouit, semble vouloir faire de l’art son but unique, tandis que la France, entraînée par ses tendances naturelles et favorisée par les conditions de sa vie sociale, s’efforce de bonne heure d'associer la raison à l’imagination, ne voit dans l’art que l’instrument de la pensée et le moyen de lui donner plus de vérité et de force en lui donnant plus de clarté, de mouvement cl d’éclat. Artistes l’une
et l’autre, elles ne le sont ni de la même façon ni au même degré. La patrie de Dante, oubliant la grandeur de ses conceptions à ce point que Pétrarque, quelques années plus tard, tentait de composer une épopée latine, et perdant de vue aussitôt l’unité profonde de la Divine Comédie pour ne plus voir que l’art personnel et capricieux, ne put jamais s'exprimer qu’individuellement par la beauté des lignes et des couleurs sans parvenir un seul jour à saisir l'ensemble de son propre génie ; la patrie de Corneille , de Molière et de Bossuet, qui s’était affirmée, avec une langue à peine ébauchée, dans le Roman de la Rose, tant elle avait dès lors conscience d’elle-même, s’est façonnée de ses propres mains, lentement, il est vrai, mais courageusement, idées et style, âme et corps, pour ainsi dire, telle enfin, en ses belles années de perfection, quelle l’était à ses premiers commencements. Ces conclusions, que je tire, je le crois, légitimement, les contemporains assurément ne les ont pas même soupçonnées ; mais l’histoire a ses enseignements, et si elle est impuissante à nous montrer clairement l’avenir, elle nous explique sûrement le présent, en nous faisant remonter, d’événements en événements, aux causes qui nous ont faits ce que nous sommes. On peut donc affirmer que la France semblait destinée, dans l’œuvre magnifique de la civilisation moderne, à répandre surtout des idées, l'Italie à créer surtout des formes pour les idées. L’un de ces rôles netait pas moins nécessaire que l'autre, et l’un des deux devait logiquement précéder l’autre.
Cela posé, il ne me sera pas difficile, je crois, de démêler dans nos richesses littéraires la part qui revient à l’Italie, et de montrer ensuite ce que l'influence de l'antiquité a eu d’heureux pour le développement de notre génie national.
Certes, le moyen-âge, qui faisait sortir de terre ces vastes cathédrales où se traduit si éloquemment la pensée de l’infini, n’était pas étranger au sentiment, sinon à la conception claire de l’art, et ses poèmes sur ce point ressemblent à ses églises. Ce qui lui manquait, c’était la fixité des langues, qui répond à la netteté, à la vigueur, à la persistance des idées; c’était l’unité personnelle de l’artiste ou du poète, sans laquelle il n’y a pas d’art véritable, parce que sans elle il ne peut se produire que des créations collectives, grandes peut-être, mais confuses, et forcément empreintes du sceau de l’autorité sacerdotale plus que du caractère de la liberté humaine. Que fallait-il donc, en de telles circonstances, pour émanciper définitivement l'esprit moderne, pour l’arracher à ces chaînes doublement fortes et dangereuses de la féodalité et de la théocratie ? Il fallait que l'unité individuelle se réalisât dans les nationalités ; que la liberté se fît jour dans les institutions, dans les mœurs, dans les langues, dans la littérature, dans les arts; que chaque peuple put avoir sa manière propre de concevoir le vrai, le juste, le beau, et de le manifester; que chaque philosophe, que chaque écrivain, que chaque poète pût se créer sa langue ' dans la langue nationale et se soustraire à la tyrannie du latin, qui, n’étant plus la langue d’un peuple vivant, ne pouvait plus avoir ni ces traits caractéristiques ni ces fines nuances dont l’originalité se forme. Ce qui donne à l’épopée de Dante ce caractère de grandeur suprême et d’inévitable nécessité, qu’il ne partage peut-être véritablement qu’avec Homère, c’est qu’il a écrit le premier de son libre choix une œuvre de génie dans une langue moderne; c’est que le premier il a mis sa physionomie personnelle en relief avec une vigueur qu’on n’a jamais dépassée, qu’on n’a pas même atteinte. Voilà donc le génie nouveau, si longtemps itnpcr-
sonnel comme l'esclave, maître enfin de lui-même et possesseur d’un puissant instrument d'expression ; voilà les langues particulières des nations européennes qui désormais peuvent se développer et se fortifier chaque jour, car elles ont maintenant la preuve de leur force intérieure, et pour se perfectionner , des modèles riches de dessin et de couleur. L’italien vit; il s'est emparé en vainqueur du domaine des lettres ; pourquoi l’espagnol, le fiançais, l’anglais, l'allemand n’en feraient-ils pas autant?
On conçoit, par ce simple aperçu, ce qu’il y eut de nécessaire dans la mission de l'Italie, ce qu’il y eut de puissance dans son génie ; mais on ne conçoit pas moins ce qui devait limiter cette puissance, et le danger qui menaiait l'originalité des autres nations, si elles lui eussent laissé franchir ses bornes légitimes. En ce qui concerne la France. l’Italie ne pouvait que lui prêter des formes de style et des couleurs, lui aider à polir, en la rendant plus musicale, sa langue un peu trop sourde, à varier ses tours poétiques, à enrichir sa prose d’inflexions plus élégantes et plus souples, lui indiquer ou lui fournir des motifs de poèmes, de sonnets, d’élégies, de satires, de drames, de romans, de contes, agir en un mot sur son imagination et accroître chez elle par l'émulation cet amour du beau, qui est en France, non moins qu’en Italie, un don de nature, une inspiration nationale et spontanée. L’Italie, d’ailleurs, n’avait jamais brillé par l’invention du fond proprement dit. La plupart des sujets mis en œuvre, à la Renaissance, par scs grands écrivains étaient empruntés à notre littérature du moyen-âge : pour le sonnet et la cansone, aux troubadours ; pour l’épopée romanesque, à nos longs et merveilleux récits de chevalerie; pour le conte et la nouvelle, aux malicieuses joyeuse tés de
nos trouvères. Mais ccs matériaux encore bruts, elle les polissait, elle les ornait, elle les achevait; elle leur donnait l'art, dont ils étaient dépourvus, le style, quelle seule alors pouvait avoir. C 'était donc bien à inspirer ou à développer autour d'elle le sentiment de la forme littéraire que devait se borner sa tâche ; au-delà elle cessait d’être utile, elle devenait nuisible.
En s'attachant aux traces de l'Italie, notre littérature n'eût fait que reproduire, en l'affaiblissant, une des formes de l'esprit moderne, au lieu de créer clle-inême une nouvelle forme originale; en se prenant à l'antiquité, à jamais reléguée dans le passé, et par conséquent dans la mort, par le côté purement payen de sa civilisation, et vivante seulement par ce qu'elle avait d’universel, c’est à dire d’impérissable, notre littérature puisait à pleines mains dans ces trésors intellectuels qui n'étaient pas l’exclusive propriété de la Grèce et de Rome, mais le patrimoine du genre humain. Au lieu de rester à moitié embarrassée dans le moyen-âge avec l’Italie, elle se lançait, jeune, vivace et forte, au milieu du courant même de l’humanité, se nourrissant d’idées, non de mots, de réalités, non d’apparences. L'Italie avait arraché, par le sublime effort de Dante, les langues modernes aux bégaiements confus d'une époque de préparation et d’anarchie. C’était donc une œuvre finie, que la France n’avait pas à recommencer et qui suffirait amplement à la gloire de l’Italie, quand bien même elle n’y eût pas joint tout l’éclat du génie. La France pouvait donc se livrer en toute liberté au travail de la pensée pour la pensée, et non plus de l’art pour l’art, rentrer dans la tradition antique pour la continuer et la compléter, et y rentrer par In large porte des idées générales et des sentiments pleinement humains. Tour cela.
ce n’était pas les Italiens, celait les anciens qu'il fallait suivre.
L’homme, par exemple, comment les Italiens l'auraientils connu? Il ne se révèle au poète, en dehors de l’expérience commune à tous, que par l'inspiration et la méditation. Or, de ces deux choses, également nécessaires à la perfection de la poésie, la seconde a presque toujours manqué aux Italiens. Très-fins observateurs de ce qui se montre à l’extérieur, ils n’ont pas songé à se réfugier dans la solitude pour y étudier profondément les passions et les caractères. L’art netanl pour eux, comme pour leurs lecteurs, qu’un plaisir de choix, ils n’avaient garde de lui demander autre chose que des couleurs et des images. Puis, pour connaître l'homme, il faut avoir foi dans l’homme, croire à sa grandeur morale, netre point indifférent sur ses destinées sociales et politiques. Ce n’est pas assez de le saisir à la surface, en dessinateur et en peintre plus qu’en philosophe, et d’exprimer des résultats vulgaires dans un style vif, clair, harmonieux ; il faut le scruter jusque dans sa conscience et ne s’avancer qu’en éclairant sa marche à la pure lumière des principes. La vraie poésie vit de passion et de sentiment, mais aussi d'observation et de croyance. C’est pourquoi elle imprime au visage de l'homme, dans les peintuies du poète, cette énergie profonde ou cette grâce délicate qui ne sont belles que parce quelles sont vraies, qui ne sont éloquentes que parce quelles font deviner beaucoup plus encore quelles ne montrent. Celte manière de connaître l’homme et de le peindre, qui est celle des anciens, les Italiens ne pouvaient l'avoir. Faute de principes et de croyances, ils se sont contentés trop souvent de cette éloquence mobile de la physionomie et du geste, qui ne traduit à l’extérieur que des im-
pressions fugitives, non la vie intime des êtres. Dégagés, ou à peu près, grâce à la dépravation générale des mœurs, de tout frein dans la satisfaction de leurs désirs personnels, je dirais presque de leurs appétits ; resserrés et contraints en tout ce qui touche à la religion, à la philosophie, à la politique; libres d'être spirituellement bouffons , et non d’être largement critiques, ils courent légèrement à la superficie des choses, auxquels ils ne demandent que ce qui peut être agréable aux sens, flatter les yeux et les oreilles, ou parfois venir en aide à cet instinct de malignité et de raillerie que nous avons tous au fond de nos cœurs. Lors même qu'ils sont tristes et chantent leur tristesse, ils ne font guère entendre que des sons amollis, énervants et mélodieux comme leur musique ; ils n'ont rien de cette âpre amertume des anciens, que Dante seul parmi eux a rappelée, ou de cette mélancolie méditative des hommes du Nord, qui semble être une des formes particulières de leur énergie et de leur activité plutôt qu’un affaissement de lame. Ils pleurent le plus souvent pour pleurer, comme ils rient le plus souvent pour rire, et leur tristesse pas plus que leur gaîté ne leurapprend rien sur l’homme et sur la vie, si ce n’est qu’ils sont ou gais ou tristes.
Los Italiens n’ont donc pas connu l'hommo dans ce qu’il a de plus intime et de plus vrai. Ont-ils mieux connu la nature?
Ils l’ont connue comme l’homme et pas plus que l’homme. Us l'ont vue aussi par l’extérieur ; ils n’en ont compris, aimé et reproduit dans leurs poèmes, en exceptant toujours la Divine Comédie, que ce que la claire lumière du soleil leur révélait de formes, de lignes et de couleurs; ils ne l’ont pas plus creusée que lame humaine, satisfaits de la voir dans
ses beautés et de s’approprier, autant qu'ils le pouvaient, son éclatante parure. Ce qu’ils saisissent, ce sont les rapports les plus évidents des choses. Leur poésie est plus colorée que pittoresque, plus chaude de lumière et de ton que féconde en traits profonds et en nuances expressives, plus vive enfin qu’énergique, et propre à nous faire admirer la forme précise et finie de la nature , non à nous faire éprouver cet infini du sentiment et de la pensée quelle éveille en nous. Par ce côté, ils se rapprochent des Grecs et des Latins, restant au-dessous d’eux pour la force et l'originalité de la peinture. En effet, leurs images les plus belles, leurs figures les plus vraies ne sont trop souvent qu’une copie de ce qu'ils ont lu dans les poésies des anciens; ils décrivent d’après eux, ne sachant mieux faire, et peut-être ne le voulant pas; car il leur manque pour cela ce qui leur a manqué pour l'homme, la gravité et la profondeur des émotions, et surtout l’énergie du sens moral qui révèle sûrement le sens caché des choses. Tout en rendant pleine justice à la beauté plastique de leurs œuvres, à celte richesse de sons et de couleurs qui partout y éclate, on est forcé d’avouer que les anciens, leurs maîtres et les nôtres, les ont dépassés comme peintres de la nature ainsi que de l’homme, parce qu’ils ont joint au talent de peindre la vigueur de la pensée, la naïveté du sentiment, la largeur de l’observation, et ne se sont pas enivrés des harmonies de la forme au point d’oublier les harmonift de lame.
Sur ces deux points, l'homme et la nature, nous avons donc bien fait de remonter des Italiens aux Grecs et aux Latins, des amants de l'art pour l’art aux amants de l'art pour la pensée et le sentiment qu’il exprime. On peut se demander maintenant si nous n'avions rien à gagner à l’imi-
talion îles anciens en ce qui touche aux lois générales de la composition, si les anciens ne nous offraient pas, dans la structure de leurs poèmes ou de leurs autres œuvres , des ensembles tout autrement larges , harmonieux et simples que nous n’en trouvons dans les ouvrages les plus populaires de l'Italie. Je ne parle toujours pas de Dante , qui garde sa place à part dans le lointain majestueux des origines modernes. Je me contenterai ici de renvoyer mes lecteurs à leurs souvenirs, et je leur demanderai s’il est possible de comparer, pour la beauté et la simplicité du plan, le Roland furieux ou la Jérusalem délivrée à l'Iliade , le poème de la Culture d’Alamanni aux Géorgigues de Virgile, la plus régulière des tragédies italiennes à la première venue des pièces de Sophocle. Ce n’est certes pas l'habileté ou l’adresse qui fait défaut en Italie, la fable artistement compliquée de l’Arioste est là pour le prouver; c’est la réflexion sérieuse, c’est la méditation profonde. L’idée première n’est pas assez puissante pour prendre une forme nettement arrêtée, tout à la fois simple et vigoureuse; et quand, par hasard, elle l’est au début, elle n’est pas soutenue par une volonté assez ferme ou une conviction assez forte pour ne point fléchir dans l'exécution. On sent qu’il manque là, non pas le talent, non pas même le génie, mais le caractère. Il ne suffit pas en effet de voir clairement son idée, il est nécessaire encore d’y croire; sans quoi, la première ardeur passée, vient le doute avec la faiblesse railleuse qui presque toujours l’accompagne. On oublie alors l’ensemble pour le détail, le nécessaire pour l’agréable, et faute d’avoir maintenu avec fermeté les lignes de son œuvre, on éparpille sa pensée en fantaisies cl son style en étincelles. C’est ce qui semble arriver trop souvent aux plus
Si
habiles écrivains de l'Italie, lorsqu’ils composent. Là encore la supériorité des anciens est évidente , et nous avons eu raison de les suivre plutôt que les Italiens, si toutefois il n’est pas plus exact de dire que les anciens , par leur exemple, nous ont confirmés dans nos penchants et n’ont fait qu’encourager notre véritable génie.
Il y avait encore, au seul point de vue du beau et de la forme poétique , avantage pour la France à se séparer à temps de l’Italie et à se tourner de préférence vers l’antiquité. Si grands artistes que soient les Italiens , il y a des artistes plus grands qu’eux, ce sont les Grecs; si belles que soient les formes de style qu’ils ont créées , il y a des formes de style encore plus belles, ce sont les formes grecques et latines. Non-seulement elles sont plus près de la nature, mais elles ont sur les perfections de l’art italien , au moins en ce qui touche aux lettres , la supériorité qu’aura toujours la beauté unie à la force sur la beauté sans force, je veux dire sans unité et sans profondeur. Voilà pourquoi il faut reconnaître sans hésiter le service rendu à notre littérature par Ronsard et son école. Cette levée de boucliers, si étourdie et juvénile qu’ello nous paraisse, laisse après elle des traces durables, comme ces aspirations désordonnées de la jeunesse qui dépassent le but avant de l’atteindre, et deviennent plus tard , en se réglant , de mâles et solides vertus. Ronsard s’éclipse, et avec lui, suivant l’expression célèbre de Boileau, tombe de ses grands mots le faste pédantesque ; mais le fond de scs tendances n’en subsiste pas moins. L’imitation de l’Italie est maintenant sans danger, car à côté du brillant génie des formes s’est levé le grave génie des choses. Cette antiquité, si fertile en grandes et fortes pensées ainsi qu’en nobles sentiments , si riche en
beautés de style à la fois vigoureuses, précises, délicates, naïves, vient se fondre dans les qualités sympathiques de l’esprit français et s’y perpétue par un développement continu et facile, parce qu’il est naturel. Une fois cette impulsion donnée, la période italienne est en réalité finie. L’Italie ne cesse pas sans doute de nous prêter des sujets ou des parties de sujets, des canevas, des scènes, ne se faisant pas faute de nous en emprunter à son tour; mais recevoir ainsi ne s’appelle pas subir une influence ; cela s’appelle reprendre son bien où on le trouve, comme le disait Molière, qui a plus d’une fois appliqué celte maxime aux poètes de l'Italie. N’a-t-elle pas achevé son œuvre du jour où elle n’a plus de nouvelles formes de style à nous enseigner? où notre langue, sortie des épreuves de sa longue jeunesse, a reçu son véritable caractère des mains de Malherbe et de Corneille, de Descartes et de Pascal ? où la littérature antique nous a remis en possession de toutes les conquêtes de la civilisation grecque et romaine? A l’école de l’Italie, la France apprenait l’élégance et l'harmonie du style; à l’école des anciens, elle apprenait comment se nourrit, se fortifie et s'exprime la pensée d'une grande nation. Avec l'aide de l’Italie, elle polissait, elle perfectionnait l’instrument qui allait servir à l’expression de son unité personnelle; avec l’aide des anciens , elle élevait l’unité de son propre esprit à cette hauteur où elle se confond avec l’unité de l’esprit humain. L’imagination, pour toutes les causes que j’ai dites, devait dominer chez les Italiens, et chez les Français , se subordonner à la raison. Mais que serait la raison ellemême sans l’imagination? un aigle à qui on a coupé les ailes. Que serait la pensée sans l’art qui lui imprime sa forme? une abstraction vide et froide, insuffisante partout, même dans l'ordre des vérités mathématiques.
Ainsi les anciens achèvent notre éducation, mais ce «ont les Italiens qui la commencent. Ceux-ci remplissent donc envers nous une fonction nécessaire et vraiment sainte, et nous devons les aimer comme nous aimons ces maîtres qui ont éveillé et développé en nous le sentiment du beau, nous préparant ainsi à concevoir plus fortement le vrai. Aurionsnous pu aussi facilement, sans leurs travaux, comprendre les sérieuses beautés de l’art antique? Je ne le pense pas. Ils ont été, selon moi, des intermédiaires indispensables entre nos imaginations encore incultes et ces oeuvres en même temps si fortes et si simples qui portent les noms d’Homère, de Sophocle, de Platon, de Démosthènes, de Virgile, d'Horace. Leurs défauts mêmes nous servaient, et nous devions passer, comme cela est naturel , d'une admiration irréfléchie pour des beautés un peu trop artificielles à l’amour profondément senti de beautés plus sévères. Certes, ce n'est pas à l’Italie, c’est à l’antiquité que nous devons surtout les écrivains qui font notre force et notre gloire ; mais ils avaient contribué, par leurs œuvres artislement charmantes ou savamment harmonieuses , à former les devanciers de tous ces penseurs éloquents, soit dans la langue des vers, soit dans celle de la prose, et conséquemment à rendre leur mission plus facile.
Il est clair pour moi, et, je n’en doute pas, pour tous ceux qui réfléchissent, que le travail accompli par l’Italie était indispensable, et qu’en l'accomplissant elle a rendu à toutes les nations européennes, et à la France en particulier, un incalculable service. Ce qu’elle a fait, à son défaut une aube nation eut été obligée de le faire ; une autre eût subi à si place tous les inconvénients et tous les désavantages d’un premier essai ; une autre eût dû plus ou moins heureu'e-
ment débrouiller cette énigme confuse du moyen-âge, pour en faire jaillir la lumière des arts et des lettres ; une autre sans doute, mais laquelle? Il n'y en avait pas une autre en Europe qui eût [tu joindre, au même degré, l’enthousiasme de l’art et l'enivrement de la beauté, sans lesquels pourtant une telle rouvre était impossible, aune intelligence aussi prompte et aussi vive, à une position géographique aussi favorable, à un labeur aussi persévérant dans les recherches de l’érudition et de la science. La France , la mieux organisée de toutes pour la conception lucide des lois de l’art cl des vérités morales, était trop occupée de constituer son unité nationale et de développer ses aptitudes dans tous les sens, pour employer sa vigueur tout entière à l'accomplissement de ce travail ; et d'ailleurs elle y eût perdu, comme les autres, l'immense avantage d’arriver après l'Italie et de profiter de ses enseignements, l’uis, je n'hésite pas à l'affirmer, aucune nation , sans en excepter la France, n’était capable de réussir aussi complètement que l’Italie dans celte première épreuve de la Renaissance. Ses défauts, scs malheurs même lui servaient en cela tout autant que ses qualités. Il ne fallait pas être embarrassé par des idées trop fortes, par une direction politique et sociale trop impérieuse, pour élaborer avec succès toutes ces formes brillantes qui devaient servir de moule primitif à la pensée moderne. Ce qu’il fallait, pour réussir, c’était cette merveilleuse souplesse d'imagination, cet amourà peu près exclusif de l’art et de la poésie, cette précocité, si je puis ainsi dire, d’intelligence, et, il faut bien l'avouer, ce désintéressement forcé des choses politiques et des questions sociales, qui rendirent l'Italie si éminemment propre à celte portion inspirée de l'œuvre d émancipation.
C'est donc parce que l’Italie avait interrogé avant nous 1 antiquité pour lui demander le secret des beautés littéraires que nous pûmes pénétrer au cœur même du passé et nous entretenir familièrement avec tous ces génies antiques, non plus seulement de ce qu’ils nous montraient de beau, mais de ce qu’ils nous révélaient de juste et de vrai. Nous avons passé des Italiens aux anciens par une transition facile et naturelle. Les uns ont exercé notre jeunesse, les autres ont nourri notre virilité. Ne pas nous séparer des Italiens, quand le moment était venu de déployer dans toute sa force notre génie national, c’était nous condamner à ne produire que des fleurs et jamais de fruits; suivre au contraire de préférence les leçons des maîtres antiques , c'était nous attacher , hommes faits , à des œuvres viriles , nous alimenter, nation forte, de la nourriture des forts, nous montrer enfin les héritiers légitimes de ces nations qui avant nous avaient éclairé l’univers.