CHAPITRE III
Le Roman de la Rose cl la Divine Comédie.
Le premier caractère qui me frappe dans les deux poèmes est celui d'encyclopédie. Celait une tendance générale de l'époque, où l’on aurait grand tort pourtant de ne voir qu’une mode passagère, qu’un goût plus ou moins barbare, en ce qu’il répugne à la vraie poésie. Il y avait là plus qu’une mode, plus qu’un goût : il y avait un besoin et une nécessité. Après sa période héroïque, qui finissait avec les croisades, le moyen-âge se résumait, aux premières lueurs de la Renaissance, dans les œuvres des poètes, ces traducteurs populaires ou inspirés de toutes les idées qui germent confusément dans les esprits, de tous les sentiments qui s'agitent sourdement au fond des coeurs. Guillaume de Lorris et Jean de Meung en France, Dante en Italie, ensevelissaient dans leurs vers encyclopédiques, suivant la me-
sure de leurs forces , suivant aussi le génie de leur temps et celui de leur nation, toute une période de l'histoire condamnée à périr, et dont ils hâtaient eux-mêmes la lin, comme plus tard, au XVIIIe siècle, d’autres encyclopédistes préparèrent la transformation d'une société vieillie qui allait disparaître. Or, on ne peut achever ni même commencer une telle entreprise, sans être poussé par des idées nouvelles et d’énergiques pressentiments d'avenir. Ce qui prouve la justesse de cette vue, c’est la destinée des deux ouvrages dont je cherche à expliquer le caractère. Tandis que les épopées de Charlemagne et d’Arthur tombaient de plus en plus au rang des fictions purement romanesques, et se multipliaient indéfiniment pour le seul plaisir des imaginations oisjves, sans pouvoir sauver de l’oubli le nom de leurs auteurs, la France et l'Italie illustraient, en adoptant leurs inventions poétiques, celle-ci Dante, celle-là Guillaume de Lorris et Jean de Meung. La France acceptait le Roman de la Rose comme la reproduction fidèle de son caractère et de ses tendances, et en faisait, plusieurs siècles durant, le bréviaire des esprits cultivés ; l'Italie venait apprendre, dans la Divine Comédie, à parler et à écrire sa propre langue, gravée sur l’airain pour l’éternité par le vieux gibelin qu’avait exilé Florence, comme pour le donner plus sûrement à l’Italie tout entière. Ainsi ces deux poèmes se touchent par le fond, et ce qui est dans l’un se retrouve dans l’autre. Philosophie, science, théologie, politique, histoire, art, antiquité, moyen-âge, satire des hommes et des choses, il y a de tout cela dans le Roman de la Rose aussi bien que dans la Divine Comédie.
Si le fond est semblable, la forme générale ne l’est pas moins. Le Roman est allégorique et fantastique comme le
poème, ou plutôt connue la Comédie ; car il y a jusque dans le titre des deux ouvrages cette singulière ressemblance, que le roman tire sa qualification, non de son genre, mais de sa langue, et que la comédie tire la sienne, non de sa forme, qui n'est point dramatique, mais de son style. C'est là encore une preuve de cette confusion, ou mieux, de cette disposition à généraliser qui se montre partout au moyenâge. L’allégorie est la forme qu’affectionnent la poésie et l'art au XIVe siècle, et le fantastique l’enveloppe à peu près obligée de toute poésie qui louche à l'abstraction scientifique ou à la réalité présente. Il ne faut donc ni louer ni blâmer les auteurs des deux poèmes d’avoir fait ce qu'ils ne pouvaient éviter de faire ; ils se conformaient au goût et aux nécessités de leur époque, qui leur offrait un cadre tout préparé pour y enchâsser leurs sentiments et leurs idées Guillaume de Lorris a un songe, Dante une vision, ce qui revient au même. Ils n’avaient guère eu la liberté du choix, et le songe de l’un comme la vision de l’autre n 'étaient que la continuation d'un nombre infini de fictions semblables. Eux seuls toutefois sont à bon droit réputés originaux, non parce qu’ils ont eu le mérite de la nouveauté, mérite assez mince en littérature, mais parce qu’ils ont les premiers imprimé un caractère de force et de perfection relative à des fictions communes, dont nul autre n'eût pu avec justice réclamer la propriété personnelle. On remarquera que le poète français et le poète italien ont eu également soin d'indiquer, au début de leur poème, l’âge qu'ils avaient quand leur est arrivé l'événement merveilleux qu’ils vont raconter. Cela était encore dans la tradition, et j’ajoute, dans les conditions du genre. En tous les temps on s'efforce, soit volontairement, soit par instinct, de donner à ces sujets fantasti-
ques un air de réalité et de vraisemblance, sans doute pour mieux satisfaire cette propension invincible de l’esprit humain, qui refuserait de s’attacher au mensonge poétique, s’il n'élait pour lui l’ombre de la vérité, s’il ne pouvait le prendre pour la vérité même.
Guillaume de Lorris a vingt ans ; on est au mois de mai ; le poète rêve. De quoi rêvera-t-il, aux rayons doublement sereins et doux de la jeunesse et du printemps? Evidemment il rêvera d’amour ; car il est sous l’empire de ces ravissantes extases que provoquent dans nos âmes et la vie et l’année qui se couvrent ensemble de fleurs. Quant à Jean de Meung, le continuateur de cette gracieuse et jeune épopée, il n'a plus vingt ans tout à fait, bien que l’heure de la maturité ne soit pas venue pour lui. Il rit encore et s’égaie, mais avec une pointe fort aiguisée déjà de sarcasme et d’ironie. Cette différence entre les deux poètes se remarque aussi bien dans la forme que dans le fond des choses, dans le style que dans la pensée. Guillaume de Lorris décrit, entraîné par le besoin d’exprimer au dehors de lui les images qui sont en lui, trop peu habile d’ailleurs pour que ses figures ne soient pas très indécises et très vagues. Jean de Meung, lui, déclame plus déjà qu’il ne décrit. 11 a trop d’idées pour ne pas vouloir les produire et les développer; il est d'une époque trop jeune, relativement à nous du moins, pour ne pas confondre la déclamation avec l’éloquence, pour ne point aimer les longs discours, aussi chers, mais par des raisons différentes, au jeune homme qu’au vieillard, caria concision véritable n'appartient qu’à l’àge viril. Si Jean de Meung a conçu un caractère, il nous l’expliquera par la parole au lieu de nous le montrer en action. Il sait évidemment assez pour analyser et définir son personnage, mais non pour le
faire agir, comme un être vivant, sous nos yeux. C'est un observateur déjà pénétrant et sagace, un peintre de mœurs déjà savant, mais un écrivain diffus et un orateur infatigable, inhabile encore à concentrer ses idées et à les enfermer dans ces formes énergiquement précises qui les rendent indestructibles comme l’airain, impérissables comme la vérité.
Le Roman de la Rose n’offre rien de véritablement personnel, ni dans le dessein de l’ouvrage, ni dans la disposition des parties, ni dans le fond, ni dans la forme. Il semble même que le caractère d’universalité et de communauté, qui est la marque distinctive du génie français, ait été providentiellement empreinte sur la première œuvre où ce génie se soit manifesté clairement, puisque celte œuvre n'appartient pas à un seul auteur. De plus, il a fallu quarante années d’intervalle pour que Jean de Meung vînt continuer et compléter le poème inachevé de Guillaume de Lorris. On eût pu, au reste, le reprendre un siècle plus tard; il eût encore été ce qu'il est en réalité, une œuvre plus nationale qu'individuelle. Il annonce cet amour du lien commun, qui deviendra chez nos grands écrivains l’amour de la vérité générale. L'auteur personnifie des idées, faute de pouvoir créer des personnages vivants qui soient des types; il décrit longuement et minutieusement; il raisonne encore plus qu’il ne décrit; il définit encore plus qu’il ne peint; il vise enfin à l'éloquence toute française des développements moraux ou philosophiques. S’il aliorde la théologie, il traite la question du libre arbitre et de la prescience divine, en affirmant énergiquement la liberté de l’homme; s'il prend parti dans les débats de son temps, c’est pour il'niversilé contre les ordres mendiants, c’est à dire pour le pouvoir
civil et national contre les prétentions envahissantes de Home, Il préfère l'intelligence, qui est un droit, à la noblesse, qui est un fait, et les travaux de l’esprit aux prouesses des armes; tendance caractéristique en ce qu’elle prouve une réaction contre l'hcroïsme grossier de l’époque antérieure, et accuse une différence profonde entre la poésie bourgeoise du Roman de la Itose cl la poésie chevaleresque des Chansons de Gestes. Comme moraliste, il attaque surtout l’oisiveté et l'hypocrisie, deux vices odieux entre tous à l'activité laborieuse et à la franchise gauloise des Communes.
La langue du poème est généralement claire, facile, gracieuse, rapide; elle s’étend avec trop de complaisance en longues tirades, en phrases verbeuses, en énumérations interminables; mais ce sont là les qualités et les défauts de la jeunesse. Avec l'âge elle prendra de la fermeté sans perdre, de son ampleur, et sa clarté deviendra irrésistible en s’armant de précision , en se parant d’élégance. Elle est, aussi bien que le poème tout entier, l’imago du génie français au XIVe siècle et l’ébauche de ce qu'il doit être un jour. Tous les traits y sont : la grâce, la naïveté, la délicatesse, dans Guillaume de Lorris; la pensée, l'observation des caractères, la science des hommes et des choses, la verve satirique, le mouvement oratoire, dans Jean de Meung. Tout cela n’est qu’en germe; mais ces germes, on le sent d’avance, ne seront pas improductifs. Il y a là une matière abondante, encore molle, flottante et vague; mais laissez le temps faire son œuvre, et peu à peu ces éléments confus se resserreront, prendront de la force en se concentrant, acquerront finalement celte netteté élégante et vigoureuse des contours qu’on admire aux époques brillantes de notre littérature. Si cette poésie est encore enfermée et comme enfoncée dans le moycn-
âge, soyez sans crainte; elle ne tardera pas à s’en débarrasser, car elle aime avant tout la vérité, qui afîrancbit les intelligences. C’est une poésie de jeunesse, qui promet une maturité forte, pleine et féconde, précisément parce qu'elle n’est pas plus formée que la nation ni plus vieille que son âge. Aussi l’œuvre collective de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung a-t-elle le sort des poèmes d’Homère, qui, en passant de bouche en bouche, s’accommodaient à la langue des âges qu’ils avaient à traverser, sans que leur physionomie primitive s'altérât sensiblement, car ils étaient le résumé anticipé du génie grec et de la langue grecque. ?ious voyons ainsi, de copies en copies, d’éditions en éditions, le Roman de la Rose se modifier dans ses détails, se plier aux progrès d’une langue encore incomplète et sans règles fixes, ayant en soi assez de vérité et de vie, et reproduisant d’ail leurs assez fidèlement l’esprit national pour suffire aux besoins intellectuels de plusieurs générations successives.
En un mot, peu de personnalité, mais beaucoup de nationalité ; rien de fini, rien d’achevé, rien de parfait, mais des germes déjà développés et l’espérance prochaine de ce qui doit être : tels me semblent être les caractères principaux du Roman de la Rose. Je dois cependant ajouter ici, pour éviter toute méprise, que je n’ai point prétendu donner une analyse, même très succincte, de ce poème, pas plus que je n’ai l’intention d'analyser la Divine Comédie, dont il me reste à parler. Des critiques éminents de notre époque se sont acquittés avec supériorité de celte lâche, qui n'était pas la mienne, et je ne peux mieux faire que de renvoyer le lecteur à leurs ouvrages 1 .
1 Voir particulièrement, pour le Roman de la Rose, l'eicelleutr Histoire de la Littérature française de M. Gcruzez.
Dante n'a pas vingt ans, comme Guillaume deLorris; il a trente-trois ans, ou, suivant son expression, il est parvenu au milieu du chemin de la vie, lorsqu'il se trouve transporté, non pas dans un jardin plein de voluptés et de fleurs, et où domine la rose, objet de son amour, mais dans une forêt tellement sauvage, âpre et terrible, qu’il tremble encore rien que d’y penser. Aussi ne doit-on pas s’attendre à rencontrer dans le poème italien l'allégorie ingénieuse et superficielle du poème français, bien qu'on puisse voir dans la Rose, au dire de Clément Marot, ou l'état de sapience, ou le souverain bien infini et la gloire <£ éternelle béatitude, et peut-être toutes ces grandes choses à la fois. L’allégorie de Dante est autrement large, profonde et puissante. Il n’invente pas plus son cadre que Guillaume de Lorris et Jean de Meung; il le prend tout fait autour de lui, sauf à le pénétrer des vives clartés de l’antiquité renaissante. Comme eux, au reste, ce n'est point un héros étranger à sa personne, c’est sa personne même qu’il met en scène. Il aurait pu, sur les pas de Virgile, conduire un autre Enée dans l’empire des morts, et il l’eût fait sans doute deux siècles plus tard; mais il est né, il a grandi en plein moyenâge; il s’est familiarisé de bonne heure avec ces visions fantastiques, fruits de l’ascétisme monacal et de la crédulité populaire ; il n’a donc garde d’imaginer autre chose que ce qui a cours parmi ses contemporains. Plus ses idées sont neuves, plus son dessein est grand, plus il est obligé de se conformer au goût de son époque; car c’est bien assez de frapper les esprits et de remuer les passions par la vigueur souveraine de ses pensées, sans choquer encore les imaginations en leur offrant des formes inconnues. Lui-même d’ailleurs est tout rempli des images qu'il nous montre;
il les connaît dès le berceau; elles sont entrées en lui; elle; sont devenues les ligures de ses idées. Quand nous supposons qu'il avait le choix de son cadre poétique , peut-être nous trompons-nous : la condition de son génie, c’était de se révéler à nous simplement, naturellement, et pour cela il fallait que son inspiration ne fût pas gênée par l'invention de formes absolument nouvelles ni par la nécessité de faire accepter ces formes à des imaginations non préparées. Aussi ses pensées se précipitèrent-elles avec puissance dans le lit qu’elles trouvaient creusé; seulement elles l’élargirent en y faisant entrer, de gré ou de force, tout ce qu’il était possible de savoir ou d’entrevoir alors.
Si l’on a découvert tant de choses dans le Roman de la Rose ; si l’on a pu donner un sens mystique à l’allégorie amoureuse de Guillaume de Lorris, commentée d’une façon si profane par Jean de Mcung, combien n’en a-t-on pa> du. à plus forte raison, découvrir dans la Divine Comédie ! On a multiplié sans fin les gloses, les interprétations, les commentaires, et entassé volumes sur volumes. A toutes ces conjectures je n’ajouterai pas les miennes, qu’on se rassure. Je me contenterai d’examiner la Divine Comédie sans prévention, sans parti pris, sans y chercher autre chose que ce que son auteur y a voulu mettre et ce que tout le monde peut y voir.
Dante n’est point hérétique, comme quelques-uns se sont efforcés de le démontrer; il est bien catholique; il l’est surtout dans le vrai sens du mot, universel. Ne pouvant ni ne voulant briser le cercle où l’enferme la foi, il construit, au seuil même des trois mondes qu’il va parcourir, une sorte d’Elysée, et pour ainsi dire, île Panthéon, où il place à part, en les baignant d’une immortelle lumière, les âmes de ceux
auxquels il reconnaît cette orthodoxie de la vertu et du génie, qui échappe aux conditions ordinaires du temps et résiste à la différence des dogmes religieux. Après avoir pris pour hase de son poème l’universalité philosophique et prouvé cette haute impartialité sans laquelle il n’y a pas de génie complet, il parcourt successivement l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, conduit par Virgile, ce clair et intelligible emblème, sauf dans le dernier des mondes qu’il visite, et où il ne peut être introduit que par l’amour chrétien et la science chrétienne, puisque le terme de sa course et le but de ses aspirations est le Dieu suprême, l’invisible et ineffable Trinité de la théologie chrétienne.
On lui a reproché, au point de vue de l’art, la disposition ou le plan de son poème. Pourquoi, a-t-on dit, place-t-il au commencement la partie la plus dramatique de son récit, celte peinture de l’Enfer, si émouvante et si terrible, pour ralentir de plus en plus l’intérêt en nous faisant passer de l'Enfer au Purgatoire, du Purgatoire au Paradis, de plus en plus mystique, c'est à dire théologien, et de moins en moins poète? Cette objection serait fondée peut-être s'il s’agissait d’un autre homme, d’un autre sujet, d’une autre époque. Elle est vraie surtout pour ceux qui ne voient dans un poème épique qu’une suite d’événements disposés dans un certain ordre, en vue de l’intérêt dramatique, pour exciter en nous des émotions croissantes. Mais Dante eût été bien étonné si on lui eût adressé cette objection. Ou il ne l'eût pas comprise, ou il eût répondu victorieusement qu’il n’était pas libre de renverser l’ordre des parties, cet ordre lui étant commandé par son sujet; que d’ailleurs pour lui, comme sans doute pour ses contemporains, il y avait progression dans l'intérêt, puisqu’il s'élevait du monde inférieur au
inonde intermédiaire, et du monde intermédiaire au monde supérieur; puisqu’il décrivait d'abord la sphère où s'a gitent dans l'erreur les misérables passions des hommes, puis la région des épreuves expiatoires et des vérités, soit philosophiques, soit poétiques, puis le séjour des âmes saintes et de l’éternelle béatitude; puisqu’enfm il montait toujours, préférant, en homme, en philosophe, en théologien, ce qui est plus pur à ce qui est moins pur, ce qui est la vérité à ce qui est le mensonge, et plaçait la jouissanco du bien infini au-dessus des grossières sensations de la terre. Si nous sortons de cette donnée si simple, qui perce d’un bout à l’autre de l’ouvrage, la Divine Comédie n’est plus que l'œuvre bizarre d’un écrivain de génie sans doute, mais barbare et encore à demi enfoui sous le froc d’un moine.
Dans ce cadre immense sc déploient la pensée philosophique la plus impartiale et la plus haute, la science théologique la plus riche, les connaissances historiques les plus étendues, et le souffle politique la traverse d’un bouta l'autre, comme pour lui donner la réalité et la vie. 11 semble même que plus le poète avance, que plus il monte, plus il y a d’ainerlumc dans ses sentiments et d’âpreté dans ses paroles: soit que le contraste cruel qui existe entre les agitations au milieu desquelles il vit et la paix de ces sphères idéales où le transportent ses rêves aiguise sa colère en renouvelant ses douleurs, soit qu’en voyant se prolonger son exil il sente le fardeau peser plus lourdement sur ses fortes épaules.
Dante est gibelin, c’est à dire partisan du pouvoir civil et de l’unité de l’Italie, qu’il ne croit possible que sous l’autorité des empereurs ; Dante est catholique, ainsi que je l’ai dit plus haut, c’est à dire convaincu de l'unité du genre humain, dont il voit la consécration dans la communauté
d’une même foi largement comprise, et ami dévoué de l'Eglise spirituelle, tout en répudiant l'influence dissolvante de la papauté temporelle.
J’ai signalé précédemment le caractère plus national qu'individuel du Roman de la Rose; au contraire, la Divine Come'die est plus individuelle que nationale. L’unité du poème est tout entière dans la personnalité du poète. Ce n’est pas la nationalité italienne, c’est le génie de Dante qui est un, comme la puissance créatrice dont il n’est qu’un reflet. Dante, poète, est un homme fait; sa languqpest une langue faite. Pour avoir pu lui donner cette énergie mâle qui la distingue dans ses vers, il fallait bien qu'il l’eût trouvée toute prête à recevoir son empreinte. Avant lui il y avait une langue, non pas fixée sans doute, non pas autorisée par des chefs-d’œuvre ; mais elle l'était relativement bien plus que la langue française de la même époque. Il n’est besoin , pour s’en convaincre , que de jeter un coup-d’œil sur les poésies de Guido Guinicelli, Guittone di Arezzo, Guido Cavalcanti, les prédécesseurs immédiats de Dante. L’œuvre de celui-ci a été d’amener brusquement à luge viril cette langue et cette littérature auxquelles il était resté quelque chose des hésitations de la première jeunesse. Le génie de l'Italie, qui avait mûri dans les orages de la liberté, dans les malheurs de l’invasion et les déchirements des luttes intestines, devait éclore hâtivement. Mais ces éclosions rapides ne vont pas sans douleurs. L’épopée de Dante fut donc un effort. Aussi tout y est vigoureux et fortement concentré. La vie partout y fait éruption , trop pleine pour ne pas jaillir au lieu de se répandre. Dante, le théologien, le philosophe, le poète, est en même temps un politique qui agit et un homme que la passion remue. Ses idées ont un corps; les
personnages qu'il crée ou renconlre en son chemin sont Je chair et d’os ; ils ont du sang dans les veines, un sang qui peut s’enflammer au feu de l’amour ou de la haine, et couler sous le glaive. Ce ne sont pas des abstractions idéales comme les personnages de Guillaume de Lorris et de Jean de Meung; mais aussi ce ne sont pas des types, et ils ne peuvent jamais le devenir. Les êtres créés par l'imagination des deux poètes français font penser à ces génies des contes arabes dont la figure se dégage, terrible ou gracieuse, d’une sorte de nuage ou de fumée qui peu à peu se condense; ceux du poète italien ne font perser qu’aux êtres vivantsqui nous entourent. Ses figures purement allégoriques elles-mêmes, son Lucifer, par exemple, ont des contours singulièrement nets, vigoureux et précis. Avant de les voir comme idées, il les a vues comme images. Sa langue est tellement personnelle qu’on peut la dire dantesque avant de la dire italienne. Aussi s’élève-t-il partout en Italie des chaires publiques pour la commenter et l’expliquer. Il faut sans cesse remonter à la source, et celte source a la profondeur mystérieuse de toutes les grandes origiues. Si la langue italienne, à ce moment, n’a pas la souplesse indécise de la langue française contemporaine, c'est qu'elle ne doit pas être, elle est ; c’est qu elle n’attend pas sa forme définitive du temps et des hommes, ello leur impose la sienne. Fétrarquc, qui succède à Dante et qui paraît avoir pour mission spéciale d’adoucir sa langue âpre, concentrée et sonore ; Boccace, son premier commentateur, qui repétrit cette langue pour l’appliquer, en l’assouplissant, aux harmonies' périodiques du vers et de la prose, ne peuvent guère lui emprunter que des formes de style, car il semble avoir dévoré d’avance l'héritage de force et (le gravité qu’un tel début pouvait promettre à ses successeurs.
C'est que Dante n’est pas seulement italien, il est encore, il est surtout européen. Si on le considère simplement comme poète italien et créateur de la littérature italienne, quelque génie et quelque influence qu’on lui accorde, on no pourra s’expliquer celte différence de plus en plus marquée qui existe entre le vieux poète florentin et ceux qui deviennent après lui, dans les lettres, les interprètes accrédités du génie de l’Italie ; il sera imposs'hle de comprendre que la sublime profondeur de la Dicine C'médie cl l’admirable énergie de sa langue aient dégénéré si vite en idées trop » souvent superficielles et en brillantes mélodies. Homère est un créateur, comme Dante, et le plus grand des créateurs; niais la littérature grecque, qu’il ouvre si majestueusement, cinq siècles après lui vit encore de son souffle, et son génie respire, toujours aussi plein, toujours aussi puissant, dans Eschyle, Sophocle et Euripide, pour ne nommer que des poètes, après avoir animé en passant Tyrtée, Simonide et Pindare. L’Italio, au contraire, à peine armée d’une langue virile par son poète, abandonne aussitôt ses traces et se tourne vers les raffinements du sentiment et de l’esprit, elle qui s’était nourrie à son début, à ce qu'il semble du moins, des mâles et sévères pensées de ce génie austère. Cette contradiction pourtant n’est qu’apparente. Ce que les diverses familles de la race grecque sont à Homère, poète ionien, les diverses nations européennes le sont à Dante, poète italien. L'unité du premier embrasse la Grèce, l'unité du second ombrasse l’Europe chrétienne. Aussi, tandis que l’action d’Homère, plus resserrée, mais plus directe, ne s’exerce «l’abord que sur les Grecs, pour passer ensuite aux Romains, l’action de l'autre, plus étendue, mais indirecte, se fait sentir jwm à fieu à toutes les littératures renaissantes;
si bien que la Divine Comédie reste debout à l'origine des temps modernes, magnifique monument où se trouvent réunis et vigoureusement accusés déjà tous les traits qui doivent composer plus lard la physionomie complexe et heurtée du génie chrétien, modifié, fécondé et définitivement agrandi par le génie de l'antiquité.
Quant à l’Italie, si quelqu’un s'y souvient de Dante et le rappelle, ce ne sont pas tant ses poètes et scs prosateurs que ses peintres et ses sculpteurs. Son véritable héritier, pendant la période de la Renaissance, ce n’est ni Pétrarque ni le Tasse, encore moins l’Arioste, ou Bembo, ou tout autre, c’est Michel-Ange. Dante est bien le poète initiateur d’une nation d’artistes. Il est lui-même, comme écrivain, le plus énergique des peintres, et ce caractère domine en lui tous les autres. On a dit avec raison que chacun de ses vers pourrait être traduit par le pinceau. Nul poète en effet n’a jamais peint comme lui. Tous ceux qui l’ont précédé, tous ceux qui l’ont suivi, même les plus vigoureux et les plus concis, paraissent, lorsqu’il s’agit de peindre, lâches et diffus auprès de lui. Il ne lui faut qu’un vers, qu'un trait, qu’un mot pour créer un tableau. 11 voit tout sous une forme arrêtée, avec des couleurs riantes ou sombres, mais toujours puissantes, et surtout vraies ; car ce qu’il voit, il le voit à travers ses propres impressions, non à travers les livres, comme la plupart des poètes méridionaux qui sont venus après lui. Ce côté de son génie, l’Italie pouvait le saisir, et c’est le seul qu’elle ait pleinement compris. Il lui lègue une langue qui est sous sa plume et dont elle va faire à son tour un instrument d'expression pittoresque. Ainsi Dante se dédouble, si je puis dire, trop fort par le fond de ses pensées pour l'Italie de la Renaissance, mais assez large pour om-
brasser toutes les littératures modernes, et assez profond pour qu'en y regardant bien elles puissent se voir tout entières dans son œuvre comme dans un miroir immense.
Il y a loin d’une telle œuvre et d’un tel génie, me dira-t-on, à cette pâle ébauche qu’on nomme le Roman de la Rose. D’accord ; et cependant les deux littératures de la France et de l’Italie sont en germe dans ces deux monuments si différents d'asjiect et d’une valeur si visiblement inégale. En France, la nation, la littérature, la langue, ont vingt ans comme le premier auteur du Roman de la Rose ; en Italie, elles ont trente-trois ans comme l’auteur de la Divine Cotne'die. Aussi, où l’un essaie, l'autre achève, où l’un sourit, l’autre pleure. C'était un irréparable malheur pour l'Italie d’arriver si tôt à la virilité, quand le moyen-âge était encore trop fort pour lâcher sa proie ; c’était un grand bonheur pour la France d’y arriver plus tardivement, et dans un moment où elle pouvait s’enrichir, en politique, en philosophie, en littérature, de tout ce qui avait été fait avant elle.