CHAPITRE PREMIER
Poésie lyrique, Élégie, Satire.
« Jo veux bien t'advertir, lecteur, de prendre garde aux lettres; et feras jugement de celles qui ont plus de son et de celles qui en ont le moins. Car a, o, u, et les consonnes m, b, et les ss finissants les mots, et surtout les rr, qui sont les vrayes lettres héroïques, font une grande batterie et sonnerie aux vers. »
Tels sont les conseils que Ronsard adresse, dans la préface de sa Franciade, aux poètes de son temps qui voudraient tenter l'épopée; il pouvait les adresser aussi justement aux poètes lyriques, ses disciples ou ses émules. Ils nous montrent, plus clairement que de longues dissertations ne le pourraient faire, l’état de la poésie avant l’avènement de la pléiade, et la nature des services quelle avait à attendre des littératures étrangères, soit anciennes, soit modernes, parti-
culièremcnt de la liLlérature italienne. Ce qui manquait en effet aux vers français dans le Roman de la Rose, dans Charles d’Orléans, dans Villon, dans Marot, c’était ce que Ronsard appelle la sonnerie et la batterie. Ils avaient déjà la douceur, la simplicité, la naïveté, la grâce, mais non la flexibilité, la richesse et l’éclat dont les grands sujets ne peuvent se passer. Ces qualités, dont Ronsard se sent désarmé pour la poésie, sont les mêmes que Montaigne regrette de ne pas trouver pour la prose dans le langage de son temps : « Je le treuve, dit-il dans un passage souvent cité, suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoreux suffisamment ; il succombe ordinairement à une puissante conception : si vous allez tendu, vous sentez souvent qu'il languit sous vous et fléchit, et qu’à son défaut le latin se présente au secours, cl le grec à d'autres. » Le latin et le grec, sans doute ; tout le monde sait que Ronsard et scs contemporains ne s’en abstenaient guère ; mais ce qui suffisait dans la prose, où la pensée domine, était insuffisant dans la langue des vers, qui réclame des sons plus éclatants. L’Italien, langue vivante et parlée, harmonieuse et sonore, agissait ici avec plus d’efficacité et de puissance que le grec et le latin, qu’il fallait aller chercher dans les livres. On ne se contentait pas de lire les vers de Pétrarque, de Sannazar, de Bembo; on les prononçait et on les entendait prononcer. L’harmonie n'avait plus besoin, pour être saisie, d'un effort de l'intelligence; elle pénétrait tout doucement dans l ame par le canal des oreilles. Ronsard, tout hérissé qu'il est de grec et de latin, doit donc beaucoup aux Italiens, et plus .assurément qu'il ne se l’imaginait lui-même. Il les imite ou les traduit heureusement en maint endroit de ses œuvres lyriques, suivant l’habitude et le goût de son époque. 11 leur
emprunte le sonnet avec tous ces tours poétiques d'une abondance si variée, d’une mélodie si pure, d’une élégance si souple, qui se déploient à l'aise dans ce cadre ingénieux et savant ; il leur emprunte, sinon les pensées et les images, du moins lés formes générales de ses odes, et même lorsqu’il croit le plus pindariser, il pétrarquise encore. Si le nom pompeux de l’ode sourit à son enthousiasme ; si, moins prudent qu'Horace, il vise à la sublimité du poète thébain sans redouter la chute d'Icare, c’est malgré tout à la large mélodie de la canzone italienne qu’il est redevable de ses succès dans le genre lyrique. Là il trouve des vers qui sonnent avec force ou douceur, et surtout des combinaisons rhylhmiques, des développements de phrase, des mouvements de pensée et de style entièrement conformes au génie moderne. Sans doute 1a muse antique a de plus nobles et plus fiers accents , et Pindare reste le premier des poètes lyriques comme Homère le premier des poètes épiques; mais Ronsard faisait fausse route en essayant maladroitement de ressusciter l'ode grecque, quand les tendances et les besoins du génie chrétien lui faisaient une loi de se tourner de préférence vers Pétrarque et l’Italie. Au reste, cette division de l’ode en strophe, antistrophe et épode, qui nous semble si ridicule dans Ronsard, est encore une imitation de l'Italie. C'est Alamanniqui, le premier, s’avisa d'introduire dans l’ode moderne ces désignations empruntées à l’ode antique, sans se douter de ce qu’il y avait de bizarre et même d’absurde dans celte parodie de Pindare.
Il y a chez tous les peuples une poésie lyrique naturelle, qui crée spontanément sa forme. Les littératures classiques, vivant surtout d’imitations et d'emprunts, en ont pratiqué une autre, qui est tout artificielle. Ainsi l’ode, naturelle chez