CHAPITRE IV
Résumé el Condom
On voit donc, par tout ce qui précède , que les Italiens ont agi sur notre poésie et sur notre prose, et que leur influence a cessé d 'être bonne à peu près toutes les fois qu’elle a dépassé l’enveloppe brillante de la pensée pour s’attaquer à la pensée elle-même. On peut dire qu’ils ont glissé seulement à la surface de l’esprit français, en faisant disparaître les aspérités et les rudesses. Pour l'accomplissement de cette oeuvre nécessaire ils avaient sur les anciens un grand avantage , c’était de vivre dans le même temps que nous, d'être avec nous en communauté d’origine et de croyance, de se révéler perpétuellement à nous par les hommes, c’est à dire par l’action vivante , encore plus que par les livres. Des anciens il ne restait plus que les livres, mo numents désormais immuables, qui, ne pouvant s’expliquer
d’eux-mêmes , onl besoin de commenlaleurs et d'interprètes, fort capables par conséquent d'enrichir à la longue le fonds d’une littérature , mais trop lents dans leur action pour en modifier aussi rapidement qu’il le faudrait l’expression réelle , mobile et spontanée. Il n’y a donc nullement à s’étonner que l’influence de l’Ilalie soit partout évidente dans les genres qui relèvent de l’imagination et vivent avant tout par la forme, tandis qu’elle est à peine visible dans les genres qui touchent aux intérêts essentiels des nations, l’éloquence, l'histoire, la philosophie, la politique, lesquelles vivent d’idées et de choses, non de figures et de fantaisies d’imagination.
C’est au fond de son propre génie qu’une nation trouve l’éloquence dont elle a besoin pour exprimer fortement ses pensées ; c'est des faits de sa propre vie, non moins que de ses sentiments les plus instinctifs , qu’elle tire sa manière particulière d’envisager l’histoire; c’est enfin dans l’inspiration même qu’elle reçoit de la Providence en vue de ses destinées, qu’elle puise le système philosophique qui doit être tout à la fois la formule et le mobile le plus puissant de son action dans le monde. A ce point de vue, la France n'a pas plus suivi les anciens que les Italiens; elle s’est inspirée de leurs chefs-d'œuvro, elle leur a demandé les secrets traditionnels de l’éloquence oratoire, historique ou philosophique; mais elle s’est bien gardée de les copier ou de les imiter servilement. Son éducation faite à cette grande école, elle a voulu être , elle a été elle-même. Nous devons donc, sur tous ces points essentiels, retrouver moins vives, moins claires, parce qu’elles sont en effet plus faibles et plus vagues, les traces de l’influence exercée parle génie de l’Italie sur le nôtre.
L’éloquence ne vit pas sans liberté ou sans foi. Il faut l'une au moins à défaut de l’autre. L’Italie n’ayant ni l’une ni l’autre, car ses plus grands esprits étaient devenus, à la Renaissance, presque sans exception alliées en politique aussi bien qu’en religion , ne vit l’éloquence que dans la reproduction des formes cicéroniennes et ne déploya ses ressources oratoires que dans les joutes littéraires, trop souvent puériles , de ses innombrables académies. La France avait mieux à faire , et si elle ne put éviter l’invasion du mauvais goût dans la chaire chrétienne; si la pointe infecta tous les genres de littérature, même celui de tous qui semblait devoir être le plus à l’abri de ses atteintes; si Boileau, dans son Art poétique, et Fénelon, dans ses Dialogues sur l’cloquence, durent s’élever contre ces désordres de l’esprit, qui ne compromettaient pas moins la religion que la raison, ces excès cependant furent passagers ; on so retourna bien vite vers les sources antiques , vers Démostbènes ou Cicéron ; on se nourrit de la Bible ; on fut éloquent par la pensée et le sentiment encore plus que par la forme oratoire; on fut enfin Bossuet , Bourdaloue, Fénelon cl Massillon. En quoi l'Italie nous a-t-elle servi par ce côté, quelle eût dû , à ce qu’il semble , mieux comprendre et plus sérieusement exprimer que tout autre? En rien; et le peu qu’on retrouve d’elle au XVIIe siècle , c’est ce qui pouvait nous gâter, non pas nous fortifier ou nous instruire. L’antiquité, au contraire, se fait sentir à cette époque dans tous les genres , non moins utile, non moins saine, non moins puissante dans l'éloquence religieuse qu’elle ne le sera plus tard dans l'éloquence judiciaire et politique. C’est qu’il y a un fonds commun de sentiments, d’idées, et aussi de formes naturelles, qui est le patrimoine de tous les e$-
prits éminents, et qu'il n'existe, à le bien prendre, qu'une seule manière d’être grand orateur. Qu’on s'appelle Démosthènes ou Bossuet, il s’agit également de penser et de sentir avec force, d’être convaincu, d'être ému d’abord et de parler ensuite. Les Italiens, dans ce genre comme dans tous les autres, étaient avant tout des artistes, plus préoccupés de l’élégance harmonieuse du style que de la solidité des choses; mais la forme, qui a, dans la poésie et dans l’art proprement dit, une valeur considérable , perd à peu près toute sa valeur dans l’éloquence , au moins dans l’éloquence écrite, si , au lieu d’être pleine de sens, elle est vide, si elle n'est plus qu’un vêtement sous lequel il n'y a pas de corps.
Dans l'histoire les Italiens imitèrent Tite-Live, comme dans l’art oratoire ils avaient imité Cicéron. Les anciens, fidèles aux conditions primitives de l’histoire, qui ne s’était séparée de l’épopée qu'avec Hérodote et avait conservé plus d’une marque de son origine, y avaient entremêlé des discours bien moins destinés à orner le récit, quoi qu’on en ait pu dire, qu’à peindre plus vivement les caractères, qu’à mettre en jeu d’une façon plus dramatique la lutte des passions et des intérêts politiques, et surtout peut-être qu’à suppléer à l'absence des documents positifs par l'induction et la vraisemblance. Les Italiens crurent devoir imiter les anciens en introduisant aussi des discours dans leurs histoires, ne s’apercevant pas que cette forme de narration historique avait fait son temps, ou n’osant pas se soustraire à l’admiration vraiment tyrannique qu’éprouvait la Renaissance pour tous les chefs-d’œuvre de l’antiquité. C’étaient à coup sûr deux esprits d’une forte trempe que Machiavel et (iiiichardin ; c'étaient deux hommes d'Etat versés dans les matières politiques , d’une expérience consommée , d’une
sagacité et d'une pénétration rare; et cependant ils n’ont pas compris qu’ils avaient à se débarrasser d’abord de ces formes antiques , trop solennelles et trop poétiques pour l’histoire positive des modernes, trop dramatiques pour permettre l'appréciation froide et logique des événements. Je ne vois pas d’ailleurs qu’ils aient eu en France une grande influence, au moins comme historiens, car Machiavel a malheureusement laissé, comme politique, son empreinte sur certains hommes et certains faits de notre histoire. De Tliou, d’Aubigné, Mézeray , dans ce qu’ils ont conservé du vieux système historique , ont pu tout aussi bien imiter directement les anciens que les Italiens. A vraiment dire, l'histoire s’ouvre majestueusement chez nous avec le Discours sur l’Histoire universelle de Bossuet , où il n’y a plus trace de ces calques de Thucydide ou de Tite-Livc, où l’on ne voit plus qu’un écrivain de génie qui dit librement sa pensée en exposant les faits avec autant de simplicité que de force et de largeur. Il faut ajouter que jusqu’au sièclede Louis XIV nous n’avons montré de goût décidé et n’avons eu de supériorité véritable que dans le genre des mémoires historiques. Cette sorte d’histoire personnelle convenait à notre esprit porté vers l’observation pénétrante et fine, à notre humeur caustique et dénigrante, à notre amour-propre toujours désireux de se produire. Aussi avons-nous accompli en ce genre de vrais chefs-d’œuvre , depuis les récits de Joinville jusqu'aux mémoires du cardinal de Retz. Je ne parle point des mémoires de St-Simon, qui sont venus plus tard. Nous ne devions arriver à la grande histoire que du jour où nous aurions une pensée philosophique qui nous fût propre, où le présent serait assez fort et assez expressif pour nous expliquer le passé, où nous aurions assez vécu
et assez comparé pour nous figurer l’avenir. En cela les Italiens ne pouvaient nous guider; les anciens, au contraire, étant originaux dans leur système historique, qui était le résultat de leur esprit national , avaient en eux assez de naturel et de vigueur pour nous diriger sûrement. Nous n’étions plus tentés de calquer des formes vieillies ; nous nous mettions face à face avec leur génie, les comprenant trop bien désormais pour essayer de les reproduire.
L’Italie a eu , dans la philosophie et dans les sciences, des hommes d'un mérite supérieur, soit par l'universalité de leurs connaissances, soit par leur ardeur pour les recherches de l’érudition, soit parleurs travaux, leurs expériences et leurs découvertes en physique , en astronomie , en mathématiques. Une nation qui a vu naître Galilée, l’un des créateurs de la science moderne et l’un des plus puissants esprits qui aient jamais existé, peut à bon droit se montrer fière et se placer haut dans sa propre estime. Toutefois cette universalité même, cette aptitude presque sans limites dans un même homme, cette passion si vive et si curieuse pour toute matière scientifique ou littéraire , qui tiennent surtout à la mobilité de l'imagination méridionale, ont plus contribué, dans la plupart des cas, à nourrir l’oisiveté des intelligences qu’à fortifier les caractères et ont plutôt fourni des matériaux à la science générale qu’elles n’ont servi à la diriger. En un mot, les Italiens n’ont pas créé une méthode. Aussi l’Italie a-t-elle produit, à la Renaissance, une foule d'hommes distingués dans toutes les branches du savoir humain et des philosophes aventureux comme les Bruno, les Campanella, lesVanini; mais il n’y a pas eu une science italienne, une méthode italienne. Descaries ne procède pas de l’Italie ; il procède de lui-même cl donne à l’esprit fran
çais une force immense en lui donnant le premier une formule. Mais Descartes , tout en répudiant l'autorité des anciens, est en réalité de la race des Platon et des Aristote. Comme nos grands orateurs et nos grands poètes, il continue les anciens, en faisant autrement qu'eux ; il est leur successeur et non pas leur copiste. Ce n’est donc pas à l’Italie qu’il faut rapporter l'honneur d’avoir suscité la philosophie française, car il eût fallu pour cela qu’elle eût ellemême une philosophie, et elle n'a eu que des philosophes.
Ainsi, dans tous ces genres sérieux, qui tiennent plus au fond des choses qu’au style, à la pensée qu'à l’art, les Italiens n'ont pu nous inspirer tout au plus que le vague désir du progrès, sans nous rien imposer d’impérieux, parce qu’ils n’avaient presque rien de fort ou d'original à nous montrer. En modifiant les formes de nos idées, ils n'ont pas beaucoup modifié nos idées elles-mêmes. Dans les genres poétiques d’ailleurs, aussi bien que dans les autres, ils ont plus agi sur la forme que sur le fond, n'ayant développé, même dans leurs plus admirables œuvres, ni celte connaissance profonde de l’homme, ni cette observation naïve de la nature, sans lesquelles l’esprit humain no crée rien d'indestructible, parce qu’il ne crée rien de définitif. Tout ce qu'ils nous ont transmis, c'étaient de brillants produits de l’art plu tôt que de graves conceptions de l’intelligence, des fruits de l’imagination plutôt que de la raison, des sensations encoïc plus que des sentiments. C'est de la même façon, au reste, et dans la même mesure qu’ils ont influé sur le génie de l'Espagne et sur celui de l'Angleterre. Ils ont prêté des cadres de poèmes, des canevas épiques ou dramatiques, et surtout des formes de style, aux écrivains de ces deux nations, adoucissant leur rudesse primitive sans affaiblir l'ar-
(leur passionnée des uns ou l'énergique originalité des autres ; ils ont été enfin, pour les Espagnols et les Anglais, comme pour nous, tout ce qu’ils pouvaient être, des maîtres de souple et harmonieux langage , heureusement impuissants à exercer sur la pensée la domination qu'ils exerçaient sur le style.
Nous n'avions donc rien à demander aux Italiens que nous ne pussions retrouver chez les anciens avec tout autrement de plénitude et de forco. Les Grecs et les Romains avaient eu une vigoureuse existence nationale, qui leur avait permis d’étudier et de comprendre la vie sous toutes ses faces, d’en pénétrer le sens, d’en déterminer les limites, d'en reproduire les manifestations diverses sous les formes les plus belles et les plus vraies, d’en exposer les principes avec autorité et grandeur ; en un mot ils s’étaient développés librement dans une grande phase de l'humanité qu'ils avaient complètement remplie, en lui faisant rendre, soit dans la philosophie , soit dans la politique , soit dans les arts, tout ce que celte phase contenait de vérité et de puissance. Us avaient eu leur enfance, leur jeunesse, leur maturité , et leur vieillesse même n’avait pas été stérile , car elle était riche de tout un passé laborieux où l'activité n’avait jamais cessé.
Les Italiens n’avaient pu accomplir de telles destinées. La plus grande période de leur existence avait été une période toute religieuse , et ils avaient contribué alors à répandre une influence dont le principe n’était pas en eux-mêmes. Le christianisme en effet ne leur appartenait pas plus qu'aux autres nations européennes , et si le centre de son action était à Rome, au milieu d’eux, cette action n'avait pas absolument besoin d’eux pour s'exercer. Iis n’eurent ni le
temps, ni l’occasion, ni les moyens de développer cet ensemble de forces qui constitue les nations viriles, et ils passèrent presque sans transition de l'enfance à l'âge mûr, si bien que leur virilité trop précoce ne fut encore qu’une jeunesse. Ils restèrent donc jeunes, même en vieillissant, et ne purent appliquer largement dans leur littérature, expression de leur état social, que les qualités qui appartiennent à ce premier âge des peuples et des hommes : la vivacité, l’éclat, la verve facile, la passion ardente, mais superficielle, la beauté plus élégante et gracieuse que mâle et grave. Aussi ont-ils possédé à un haut degré cet heureux privilège de la jeunesse, qui plaît, qui charme, qui entraîne, et dont les défauts séduisants, s'ils ont leur danger, ont aussi leur utilité. Et ils sont restés chers depuis lors aux jeunes gens et aux femmes chez tous les peuples qui lisent. L'admiration qu’ils avaient inspirée d’abord aux écrivains et aux gens du monde dans toute l'Europe civilisée, ils continuent de l’inspirer à tout être qui commence à sentir et à vivre. Pétrarque, Boccace, l’Arioste, le Tasse, voilà des poètes qu’il faut lire et qu’on lit en effet tant que la vie n’a pas encore apporté ses graves leçons. Relisez-les plus tard, dans la maturité; ils n’ont sans doute rien perdu de leur beauté extérieure , de leur grâce charmante , de leur passion toujours vive, sinon profonde ; mais il leur manque désormais quelque chose d’essentiel : la jeunesse disparue du lecteur qui était en si parfaite harmonie avec la leur.
Il vous arrive tout le contraire avec les anciens. Quand vous revenez, dans l’âge mûr, à ces chefs-d'œuvre du passe que vous avez admirés plus qu'aimés, et peut-être encore plus sur la parole de vos maîtres que par le sentiment raisonné de leur valeur propre, vous êtes tout étonné de# dë-
couvertes que chaque jour vous y faites. Il vous semble alors que vous comprenez pour la première fois Homère , Pindare, Eschyle, Sophocle, Euripide, Lucrèce, Virgile, Horace ; vous pénétrez seulement dans la vérité de leurs sentiments et de leurs pensées; vous trouvez dans leurs poèmes tout à la fois ce qui vous nourrit et vous émeut, ce qui vous fortiiie et vous charme, ce qui vous calme et vous entraîne. Qu’y a-t-il donc de changé ? Rien ; mais vous avez vécu , mais vous avez senti , mais vous avez appris , mais vous avez souffert ; et vous vous apercevez alors qu’ils ont écrit pour des hommes, parce qu'ils ont écrit en hommes. Et je ne parle pas ici des Platon, des Aristote et des Sénèque, des Thucydide et des Tacite, des Démosthènes et des Cicéron, ces penseurs éloquents auxquels les Italiens n’ont personne à comparer. Ceux-là, ils n’appartiennent pas seulement à la Grèce ou à Rome, ils appartiennent à l'humanité, qu’ils ont émancipée, en lui ouvrant le champ infini de la science fécondé par leur mâle génie ; ceux-là sont des écrivains d'un grand style, parce qu’ils ont eu plus que des idées, ils ont eu des principes ; ceux-là sont nos vrais maîtres, parce que si nous les avons pu dépasser quelquefois, non par la forme, mais par le fond, en empruntant le sentiment chrétien pour agrandir la pensée payenne , c’est en les ayant toujours présents à notre esprit , c’est en gardant les yeux toujours fixés sur leurs ouvrages. Malgré tous les progrès accomplis par la science moderne, nous remuons sans cesse le sillon qu’ils ont les premiers creusé, émerveillés à chaque instant, à mesure que nous avançons, de les trouver si semblables à nous et de nous apercevoir que le plus souvent, quand nous croyons inventer, nous ne faisons que nous souvenir. Nous comprenons alors qu’ils ont écrit, Grecs ou
Romains, comme ils ont combattu, non point à la légère, mais sérieusement et à fond, et nous nous rappelons involontairement ces luttes gigantesques soutenues par la France sur tous les champs de bataille, soit des armes, soit de la pensée, ces luttes où elle n'a été si grande que parce qu’elle y a mis toute la force de son bras , toute l’ardeur de son âme, toute la vigueur de son esprit, tout le courage de son cœur. En regardant l’Italie, au contraire, nous la voyons, à la Renaissance, retrouver en même temps l'art d’écrire et l’art de la guerre, l'art de fortifier les places et l’art de l’escrime, bien plus, à ce qu’il semble , pour jouer avec fa plume ou avec l'épée que pour en faire des instruments de liberté et de puissance, bien plus pour éviter de combattre que pour tirer du combat, même au prix du sang, ses conséquences terribles et fécondes.
Demandera-t-on encore lesquels nous devions suivre de préférence, ou des Italiens qui nous ont excités à connaître l’art et préparés à élaborer la forme de nos pensées, ou des anciens , qui , en nous livrant tant de vérités , précieux résultats de si longs travaux et de si fortes inspirations, nous ont appris à ne tirer nos pensées que de nous-mêmes et à ne leur donner qu’une expression originale? Qu’on interroge tous les grands esprits des deux siècles qui ont précédé le nôtre, ces écrivains qui, avant d’être des poètes, des orateurs, des historiens, des philosophes, ont été des hommes : ils répondront d’une voix unanime quo si les Italiens ont écrit d'harmonieux ouvrages , les anciens en ont écrit de plus beaux , car ils savaient faire en même temps de grandes choses ; qu'ils trouvent chez les anciens, non pas seulement des talents, mais des vertus, non pas seulement des paroles, mais des actions; qu’ils apprennent d'eux l’art
de penser et de vivre comme l’art d’écrire; qu’ils se sentent appelés par le génie de la France à continuer leur rôle dans l’histoire, et que, pour aller plus loin qu’eux, il est nécessaire de les égaler d’abord en s'appropriant toutes leurs conquêtes. Mais quand on se sera incliné avec admiration et avec respect devant ces Grecs et ces Romains, dont les oeuvres semblent françaises déjà, tant elles sont humaines, on se retournera avec un sourire de fraternelle sympathie et un élan de vive reconnaissance vers ces aînés de la civilisation moderne, vers ces Italiens qui ont eu l’insigne honneur de donner, dans la personne de Dante, un Homère à l’Europe chrétienne, qui ont agi sur le génie de l’Angleterre et de l'Espagne comme sur le nôtre, qui nous ont enfin, tous tant que nous sommes, gens du Nord ou du Midi, généreusement initiés au culte des arts et des lettres, et qui ont déployé trop de brillantes qualités, créé trop d’œuvres charmantes, enflammé trop de nobles intelligences, pour n’avoir pas encore à remplir dans l’avenir de grandes et libres destinées.