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CHAPITRE II

Caractères variables de l'invention originale.

Le poète, avant d'être un poète, est un homme. Ce qu’il sait le mieux, ou, pour parier plus juste, la seule chose qu'il sache, c'est lui-même. Dieu et les autres êtres qui ne sont pas l’homme ne le touchent véritablement que dans leurs rapports avec sa propre nature; et comme d’ailleurs les chants qu’il compose s’adressent à ses semblables, il faut que ia figure de l'homme rayonne à travers toutes ses œuvres. A cette loi, la même pour tous , nul ne peut se soustraire; mais ce qui distingue sur ce point l’inventeur original de celui qui ne l’est pas, c’est que dans les ouvrages du premier l’humanité se montre claire, distincte, palpable, éternellement jeune , parce quelle est éternellement vraie , tandis que dans les ouvrages du second elle n’offre à nos

veux que des contours effacés, une image indécise, des traits plats et vulgaires.

Mais ce caractère d'humanité n’est jamais absolu et il ne peut pas l’être. Il est soumis à des conditions de temps, de nationalité, de personnalité, forcément relatives et mobiles. L'humanité, toujours la même en essence, varie d'expression et de forme dans les manifestations du génie comme dans l’histoire. Si l'œuvre poétique est née dans l'antiquité, dans le moyen-âge ou dans les temps modernes, au commencement ou à la fin d'une civilisation ; si elle est grecque ou romaine, anglaise ou allemande, espagnole ou française; si elle a pour père Eschyle ou Sophocle, Virgile ou Horace, Corneille ou Racine, Gœthc ou Schiller, cela pourra se lire de la première «à la dernière page. En un mot, il faut qu’une œuvre originale, comme toute missive importante, ait une date et un cachet. Toutefois, il ne faut pas que jamais le caractère général soit absorbé par le caractère particulier, le fond par la forme. Tous ces caractères variables ne sont et ne doivent être que des aiguilles incessamment mobiles marquant le siècle, l’année, le mois, le jour, l'heure, la minute même, sur l'immuable cadran de l'humanité.

L’histoire littéraire est pleine de ces prétendus originaux, qui, pour avoir été les peintres trop fidèles de leur pays, ont cessé quelques années plus tard de rien représenter qu'eux-mêmes. Négligeant l'impérissable nature humaine, ils avaient saisi le phénomène fugitif, la lueur brillante et passagère d’une époque, si bien que leur nation qu’ils s’étaient flattés de reproduire, et qui s’était complu dans ce tableau exagéré de ses idées, de ses passions, de ses sentiments, et peut-être plus encore de ses travers, de ses ridi-

cules et de ses vices, ne trouvant plus en soi, quand un siècle a passé, la seule chose qui soit en eux, et ne retrouvant pas en eux ce qui n’a pas changé en elle, c’est à dire l'humanité, il en résulte qu’ils sont étrangers dans leur propre famille et tout à fait inconnus dans le reste du monde. Voulez-vous plaire à vos compatriotes, non pas aujourd’hui, mais demain, niais toujours? Soyez humain, c'est à dire universel. Voulez-vous vivre au-delà de vos frontières et conquérir peu à peu l’admiration de tous les peuples? Ne soyez pas homme seulement, Soyez en même temps l’homme de votre époque et de votre pays. Faites plus encore : sans cesser d'être tout cela, soyez vous-même.

La personnalité est en effet le caractère suprême où viennent se résumer et se fondre tous les autres. Etre un point distinct dans l'espace et dans le temps, être un tout dans le tout, un petit univers dans l'immense univers, concentrer en soi tous les rayons de cet éternel foyer de vie qui s’appelle Dieu, et les renvoyer marqués de sa propre empreinte, désormais indestructible, c’est là le dernier effort et le plus complet épanouissement de la personnalité humaine, c’est le plus sublime reflet de l'unité divine, c’est le génie. A quoi servirait d’avoir reçu en partage les plus éminentes facultés, fussent-elles entraînées vers un terme unique et précis, si l’on manquait de ce qui les unit et les enchaîne? Il n’y a pas de faisceau sans lien ; or, le génie est un faisceau qui a pour lien la personnalité. Les grands poètes, les inventeurs dans tous les genres sont ceux qui ont su se tailler un vêtement personnel et durable dans l’ample manteau de leur époque. Tous les autres se blottissent comme ils peuvent dans ses plis et y cachent bien ou mal leur nudité native.

Où trouverons-nous le secret de l’originalité puissante de

Dante, de Shakspearc, de Cervantes, de Corneille, de Gœlhe, que je choisis ici comme les représentants les plus complets du génie poétique chez les cinq grandes nations littéraires de l’Europe moderne? Dans leur personnalité.

Entre le moyen-âge qui expire et la Renaissance qui s’annonce, Dante se lève. La lutte est partout : dans le monde politique, entre la papauté et l’empire , dans le monde littéraire, entre le latin et les langues vulgaires, de tous côtés, entre le passé et l’avenir. Le choix de Dante n’est pas douteux; il est pour l'emperour contre le pape, pour le pouvoir civil contre le pouvoir théocratique; il est pour l’italien contre le latin, pour ce qui doit vivre contre ce qui va mourir. 11 porte en lui tout son temps, et cependant il s'adresse, comme il le dit lui-même , à ceux pour qui le présent sera le passé. Là est sa force, là est son originalité. Il n’a pas inventé le cadre de la Divine Comédie, il l’a pris dans les croyances et les habitudes superstitieuses du moyen-àge. Politique, philosophe, théologien, et avant tout poète, il s’est jeté, tout frémissant de passion, au milieu des hommes et des choses de son temps. Ne lui demandez pas d'abstraire sa personne, ni complètement, comme le ferait le poète dramatique, ni à demi, comme le ferait le véritable poète épique ; il le voudrait qu’il ne le pourrait pas. Tout au contraire, il se place au centre de 6es idées, de ses croyances, de ses sentiments, et ses idées, ses sentiments, ses croyances, se levant autour de lui, prennent un corps et l’environnent comme d'un cercle rcel, mobile et vivant. Il voit s’ouvrir devant lui le triple monde mystérieux, et il s’y plonge, traînant à sa suite tous les faits, tous les hommes, toutes les passions qui s'agitent pêle-mêle dans cette période de

transformation sociale, ramenant tout à lui, dominant tout du haut de sa vigoureuse individualité. Il se gardera bien de chercher des fictions toutes neuves ; il y perdrait ses peines et peut-êtro son génie, si un génie de cette trempe pouvait jamais se perdre. Son époque aime l’allégorie et le merveilleux ; il est allégorique et fantastique. Ajoutons qu'il doit l’être. A sujet réel cadre fantastique, c’est la règle. Aristophane du treizième siècle, il demande, comme Aristophane, à l’imagination seulo des formes poétiques que la réalité de son sujet lui refuse. Au reste, jamais plus vaste plan ne fut conçu, jamais poète ne grava en traits si profonds sa propre figure, soit dans l’ensemble, soit dans les détails de son immense poème. Mais la figure de Dante, si individuelle et caractéristique qu’elle soit, est assez puissante pour que toute une grande période de l’humanité s’y réfléchisse et s’y concentre. Il est donc à la fois l'homme de tous les temps par la profondeur de ses vues, la vigueur naïve de ses sentiments et la vérité de ses tableaux, l’homme du moyen-âge par ses idées, ses préjugés et le genre de son imagination, l'homme de son pays par son caractère et ses passions, soit personnelles, soit politiques; et, de plus, il est Dante. Pour être original, il n’a pas eu besoin de grands efforts d'invention; il lui a suffi d'être lui-même.

Cela est vrai aussi de Shakspeare et de tous les poètes vraiment originaux. Shakspeare ne se soucie guère d’inventer le sujet de ses pièces, de tirer de son propre fonds des cadres qu’il trouve tout faits ailleurs et des combinaisons dramatiques qui eussent mis à la torture son libre génie, pas plus, au reste, qu’Eschyle, Sophocle et Euripide ne s'en souciaient eux-mêmes aux plus beaux temps de la Grèce. 11 se soucie moins encore de chercher, d’après

Aristote ou les modèles antiques, les règles du théâtre classique, tâche dont Corneille, Molière et Racine doivent un peu plus tard s'acquitter assez bien pour ne laisser place à aucun regret. Il continue tout simplement à la fin du seizième siècle la forme dramatique léguée par la tradition du moyen-âge, et emprunte aux récits des conteurs ou des chroniqueurs le fond de ses drames tragiques ou comiques, se réservant pour sa part, qui me semble assez belle , d’infuser sa sève puissante et originale à ces cadres barbares ou vulgaires. Aussi , quand il touche à l’histoire romaine, ce n’est pas, comme l’ont fait chez nous Corneille et Racine, à Tite-Live ou à Tacite qu’il demande ses inspirations; c’est à Plutarque, dont les biographies détaillées et d’avance préparées pour l’action scénique par une série de faits particuliers et d’actions successives, lui épargnent la fatigue ou l’ennui de prendre dans son germe un fait unique, de le pénétrer par la réflexion, et d’en développer logiquement toutes les conséquences dramatiques. Mais voyez-le à l’oeuvre. Conte, nouvelle, histoire ou chronique, il no lui faut qu’un souffle pour donner le mouvement à tous ces êtres qu’il n’a pas créés, mais qu’il féconde. Des personnages existent, dont les actes ont été racontés par un autre ; il les touche, et on les voit aussitôt s’animer, s'agiter, se lever, agir sous nos yeux dans toute leur vérité, dans toute l’énergie de leurs passions, de leurs sentiments, vivre , en un mot , de toute la plénitude et de toute la diversité de la vie. Vous diriez les personnages d’un tableau, déjà doués par le peintre du contour et de la couleur , de l’attitude et de l’expression , prenant tout-à-coup le relief îles corps , se détachant de la toile et descendant de leur cadre pour exécuter ces évolutions multiples que tout le

génie de l'artiste nous avait à peine fait pressentir. Telle est l’action de Sliakspeare sur tous ces récits qu’il emprunte, gais ou sombres, réels ou fictifs, il n’importe. Nous n’avions qu’une pâle copie de l’homme, nous avons l’homme tout entier. Sh&kspeare est-il moins pour cela de son siècle et de son pays? Non. Il serait impossible de mieux reproduire qu’il ne le fait, sans le vouloir, bien entendu, le caraclère particulier du seizième siècle en Angleterre et la nature profondément personnelle du génie anglais. S’il ne se montre pas à nous directement et en pied, comme Dante, nous le voyons apparaître au fond de tous ses drames et de la plupart de ses personnages, tour à tour Harnlet ou Falstaff, si bien fondu avec eux cependant qu'ils sont lui toujours, sans cesser un instant d’être eux-mêmes.

Passer de l'Angleterre à l’Espagne, d’un écrivain protestant à un écrivain catholique, de Sliakspeare à Cervantes, cela semble difficile à faire sans transition. Rien pourtant de plus simple. S’il y a entre les deux peuples des différences, inutiles à signaler tant elles sont frappantes, ils se rapprochent par l’esprit d’aventure qui leur est commun, par leur caractère d’orgueil individuel cl national, et par la couleur fortement prononcée de leur littérature. Pour compléter ces rapports singuliers, Cervantes meurt, sinon le même jour, du moins à la même date que Sliakspeare. Original comme Dante et Sliakspeare, Cervantes ne ressemble à aucun des deux, pas plus qu’ils ne se ressemblent l'un à l’autre. 11 n’est leur frère et leur égal qu a la condition de s’en séparer nettement par ses procédés poétiques cl sa physionomie. Dante met sa personne en contact avec le monde, avec l’homme et avec Dieu ; Sliakspeare la

cache, une el diverse, derrière ses personnages, comme le soleil voilé, mais non effacé par les nuages; Cervantes, lui, la dédouble, pour ainsi dire, et nous la montre, ici grave, profonde, généreuse, exaltée, idéale, sous les traits de don Quichotte; là, simple, naïve, populaire, sensuelle et positive sous les traits de Sancho Pança; folle, bouffonne el railleuse sous ses deux faces, parce qu'il proteste au nom de l’humanité et du bon sens contre la fausse grandeur, l’héroïsme exagéré, l’emphase ridicule et tous les travers de l'esprit espagnol. Le poète italien et le poète anglais n’avaient eu besoin , pour établir leur originalité , tout à la fois locale et universelle, pour agir sur leur époque et se faire dans l’avenir une large place , que de se laisser aller au courant de leur siècle et de leur pays; Cervantes, au contraire, a dû prendre en quelque sorte à l’envers les idées, les mœurs, les goûts de sa nation, pour franchir les Pyrénées et venir s’asseoir, comme un hôte ami, au foyer de tous les peuples. Aussi, tandis que les écrivains les plus brillants de l’Espagne, Galderon luimême, le moins incomplet de tous, n’ont pu, grâce à la couleur trop exclusivement nationale de leurs œuvres , s’acclimater nulle part hors de leur territoire, et n’ont guère fourni, même aux temps les plus glorieux de l’Espagne, que des matériaux souvent grossiers à l’imagination des étrangers, le livre de Cervantes, accepté d'emblée par toute l’Europe, a obtenu le succès le plus rapide et le plus durable que jamais œuvre littéraire ait conquis hors de son pays. Cervantes est , pour tout dire , le seul poète largement original de l'Espagne, précisément parce qu’il a su l'être dans une juste mesure, et qu’en restant espagnol et personnel il a parlé à tous le langage de tous. Quant à

ce» autres poêles plus spécialement empreints de couleur locale, en apparence plus originaux et seulement plus étranges, qu’ont exaltés certains critiques, et notamment Schlegel, ils prendront place, si je ne me trompe, bien au-dessous de Cervantes, parmi ces génies inachevés qu'on ne peut , sans injustice, reléguer au rang des talents ordinaires, mais qu’il serait plus injuste encore d'admettre à côté d'un Dante, d'un Shakspcare et d'un Cervantes.

Si tout à l’heure la transition de Shakspeare à Cervantes pouvait sembler un peu brusque, il n'en est pas ainsi de Cervantes à Corneille, de l'Espagne de la seconde moitié du seizième siècle à la France de la première moitié du dix-septième. Corneille lient à l’Espagne par ses débuts et la couleur générale de la littérature française à son époque. Le théâtre se pourvoyait alors au-delà des monts, sans goût, sans discernement, sans choix, cherchant la quantité plus que la qualité, inhabile d’ailleurs à fondre des éléments disparates, à concilier les essais classiques de Jodelle et de Garnier avec les inventions romanesques de Lope de Vega , et attendant qu’un homme de génie vînt donner à tous ces matériaux de provenances diverses la marque définitive de l’esprit français. Corneille fut cet homme. Il commença par imiter des imitations, par copier des copies, tâche ingrate, qui eut pourtant ce bon effet, c’est quelle lji permit de travailler sur ces ébauches sa forme poétique, et de l’assouplir assez pour la rendre apte à exprimer ses propres sentiments et ses propres idées. Du jour où Corneille sut l’espagnol, il put être original. Il avait demandé ses premières inspirations à ce qui ne vivait pas et ne pouvait vivre ; désormais il alla droit à ce qui vivait. Si les dramaturges de l'Espagne ne songent

guère à l'homme de Ions les temps et de tous les lieux , et sont au contraire fort préoccupés de l’honune de leur temps et de leur pays, il n'en est pas moins vrai qu’ils ont à un haut degré le mouvement et la vie. Or, la vie inspire la vie. Corneille lut le Cid, et le théâtre français vécut. Je ne sais si l’on a remarqué tout ce qu'il y eut de nécessaire pour l'expansion complète et l’originalité de notre génie dramatique, qui devait être classique par excellence, dans celle impulsion venue de l’Espagne romantique. Supposez Garnier continué, en dehors de l'influence espagnole, pat- Hardy, Mairet, Rotrou, Corneille et Racine, je ne dis pas que vous n’aurez ni Corneille ni Racine, mais à coup sûr, vous n'aurez ni tout Corneille ni tout Racine.

On s’est beaucoup trop étonné, à mon avis, de l’immense progrès que révèle tout à coup le Cid et de la rapide décadence qui suit les quatre chefs-d’œuvre de Corneille, le Cid, Horace, Cinna et Polycucle. Je ne parle pas du Menteur, imité ou plutôt traduit d’Alarcon, et qui ne fut dans sa carrière qu’un heureux accident, auquel, il est vrai, nous devons en partie Molière. Corneille a trente-six ans à peine, et il vieillit déjà, et il n’a plus du génie que par éclairs ! Où chercher la cause de cette vieillesse prématurée? Dans la nature de Corneille, dans son originalité même. Si, en effet, j’oxamine de près ces quatre tragédies, les seules où tout Corneille se trouve, j’y vois une seule grande idée sous des formes diverses, le devoir aux prises avec la passion ou les sentiments personnels : dans le Cid, l’honneur luttant contre l’amour; dans Horace, la patrie contre la famille; dans Cinna , lu puissance de la volonté contre le désir de la vengeance et l’influence d’un passé souillé de meurtres; dans Pohjencle, l’enthousiasme reli-

gieux contre les affections les plus naturelles et les plus douces; partout enfin, l'exemple des nobles dévouements et des nobles sacrifices. Là Corneille est sur son véritable terrain ; il estsimple, il est profond, il est pathétique, il est majestueux, il est sublime. Nul ne legale dans la peinture de ces grandes scènes qui semblent n’avoir été tracées que pour faire honte aux hommes de nos jours de la petitesse de leurs âmes. Tant qu’il habite ces hauteurs, ne craignez pas que le poète vous paraisse jamais au-dessous de luimême ; mais s’il en descend, et il en descendra, vous le verrez hésiter, chanceler, s’amoindrir. Il pourra créer encore Pompée , Bodogune , IS'icomède, Sertorius; mais sa grande âme, n'étant plus soutenue par l’énergie inspiratrice de ces luttes où le devoir est toujours vainqueur, s'égarera parfois dans des régions inférieures, où, se trompant elle-même par je ne sais quelle apparence de faux héroïsme, elle ne trouvera le plus souvent à nous montrer que les exagérations .fanfaronnes ou l’emphatique fierté de l’orgueil individuel. Il pourra produire encore un grand nombre de combinaisons dramatiques, quelques-unes fort ingénieuses, mais il sera réduit alors à mériter ce reproche de bcl-esprit que lui adresse Lessing dans son examen de Bodogune , et qui serait de la plus révoltante injustice, si l’on prétendait l’appliquer à ses chefs-d’œuvre. Là seulement est Corneille, et je viens de dire pourquoi ; là aussi réside son originalité, qui se compose de ce qu’il y a de plus élevé dans la pensée, de plus héroïque dans le sentiment, de plus vigoureux dans l'expression. Ce sera l'étemel honneur de la poésie française d’avoir débuté par ces sublimes peintures de la puissance morale de l’homme.

Que dirai-je de Goethe? La matière est immense, et je dois

être court. Je me bornerai donc, comme je l’ai fait pour les grands écrivains dont je viens de parler, à ce qui est de mon sujet, c’est à dire à rechercher et à rapprocher les divers éléments dont s’est formée son originalité.

Je suis frappé d’un premier caractère qui le sépare nettement de ses prédécesseurs. Dante, Shakspeare, Cervantes, Corneille, quand ils commencent à produire, sont dominés par une certaine naïveté d'inspiration qui ne leur laisse guère de doute ni sur le but à poursuivre ni sur les moyens à employer, et s’ils ont, comme tous les hommes de génie, le sens critique, ils ne s’en servent, à ce qu’il semble , que pour aider à la perfection de leurs œuvres. Il n’en est pas ainsi de Goethe. Au moment où son génie s'éveille, toutes les grandes nations de l’Europe ont eu une littérature; l’Allemagne seule n'est pas encore parvenue, complètement du moins, à trouver une expression qui lui soit propre. Elle la cherche cependant, et les divers systèmes littéraires sont tour à tour examinés, discutés, admis ou repoussés par ses prosateurs et ses poètes. Il ne s’agit pas en effet pour lui d’écouter le dieu , puis de lâcher les rênes à son imagination; il faut qu’il sache d’avance ce qu’il sera , ce qu’il doit être, ce qu’il peut être. Français ou Allemand? Là est la question. Aussi, tout jeune, comme il rêve 1 comme il cherche ! comme il creuse ! Il travaille dans les profondeurs, ainsi qu'il le dit de lui-même et de Jacobi, admirable trait qui reste le dernier mot de son génie. Il vient à Strasbourg, afin d'être plus près de la France et de sa littérature; mais la voyant si vieille et si distinguée, lui qui est jeune et qu’attire la muse allemande, jeune comme lui, il tourne le dos à la France et rentre en Allemagne plus allemand qu'il n’en était sorti. A Strasbourg, ce qui l’a le plus

frappé, c'est la cathédrale, cette magnifique production de l'enthousiasme religieux de l'Allemagne au moyen-âge. Il sera donc allemand, cl son pays, qui avait déjà Klopstock, lui devra en partie sa littérature. Désormais sûr de luimême, il va parcourir, sans pour cela rien perdre de sa poésie, le cercle entier des connaissances humaines. La science de l’homme et de la nature, tel est l’objet incessant de ses travaux incessamment reproduits par l’art. Il ne va pas, comme Dante, au devant des hommes et des choses, entraîné par sa passion ; il s’assied majestueusement au milieu de la création, impassible en apparence, au fond très sérieusement ému de l’amour du beau et du vrai, et très avide de s’approprier par l'observation toutes ces richesses dont il accroît chaque jour son trésor. Ce qui le distingue, en un mot, c’est la profondeur de la pensée. Dans un monde usé et vieilli, il lui a fallu créer une poésie jeune et neuve; la science seule, soutenue par l’inspiration, pouvait lui en donner les moyens. Mais cette poésie, fruit tardif d’une société qui allait se dissoudre, elle est née avec lui et pourrait bien être morte avec lui. Son génie, pendant une longue vie féconde en tentatives nouvelles, a subi lui-même les transformations qu'on ne remarque d’ordinaire que dans l’ensemble d'une littérature. Il a eu ses trois phases, caractérisées par l’inspiration , l'art et la science. L’art, établissant entre toutes ses forces un savant équilibre, remplit l’époque moyenne de sa carrière, c’est à dire sa virilité ; sa jeunesse est échaudée par la passion, qui l’entraîne alors, et la science, s’appesantissant sur lui avec les années, glace ses dernières inspirations sans les détruire. Il serait diflicile de contester à un pareil homme et à son œuvre multiple une originalité d'autant plus haute et plus forte qu elle est l'ex-

pression à peu près achevée du génie d'une grande nation.

J'ai essayé de montrer par les exemples qui précèdent comment de diverses circonstances d’époque, de nationalité, de personnalité, se forme l’invention originale, comment elle croît et se développe sur le fond commun du génie; mais je n’ai pas encore parlé de ce qui l'exprime et la caractérise le mieux, je veux dire le style. Le style, c’est l'homme, a dit Bu (Ton ; il eut pu ajouter, le style, c'est la nation, le style, c’est aussi l’époque. Là, en effet, viennent se refléter toutes ces nuances ou profondes ou délicates qui suffiraient, à défaut d’autres distinctions, pour assigner leur caractère spécial aux inventeurs les plus originaux. Toute originalité en définitive aboutit au style. C’est la surface où de toute part l’homme intérieur rayonne.

Le style a pour substance le son, élément tout matériel, tantôt plus éclatant, tantôt plus sourd, suivant les langues, mais correspondant par certaines affinités secrètes et dans des proportions le plus souvent inappréciables à la personne même de l’écrivain. Toutefois, je le négligerai pour m'occuper des éléments plus intellectuels, et, si l’on peut dire, plus littéraires qui le composent. Ils sont au nombre de trois, la couleur, le dessin et le mouvement, comme il y a trois facultés dans le poète, l'imagination, l'art et l’inspiration ; la couleur se liant directement à l’imagination , le dessin à l’art, le mouvement à l'inspiration. Le style original n'existe pas plus sans ces trois éléments que le génie original sans ces trois facultés; mais on rencontre dans la réalité des combinaisons diversifiées à l'infini, suivant les époques, suivant les nations, suivant les genres, suivant les individus. Ainsi les grandes époques littéraires se reconnaissent en général à un facile et harmonieux équilibre entre ces trois

éléments du style, parce quelles ont pour caractère principal l’équilibre entre les facultés inventives. Les époques Je formation et de décadence, au contraire, se signaient presque toujours parla profusion des images et l’éclat de la couleur, résultat nécessaire, là d’une puissance de production encore mal réglée, ici d'un épuisement que trahissent l'effort et la recherche. Pour me borner à un seul exemple, qui nous touche de près, le seizième siècle en France et le dix-neuvième inclinent à la couleur, tandis que le dix-septième et le dix-huitième, bien que remarquables par toutes les qualités qui concourent à la perfection du style, ont une tendance marquée vers le dessin , parce que dans ces deux siècles, c’est l'idée, c’est à dire l’art, qui règne. On en peut dire autant des nations littéraires. Celles qui ont joué le plus grand rôle dans l'œuvre de la civilisation, les Grecs, les Romains, les Italiens, les Français, ont en général dans leur style, sauf les variations que je viens d'indiquer, un dessin pur, élégant, correct, parce quelles ont des idées nettes et précises, tandis que les nations dont la littérature est appelée romantique, les Espagnols, les Anglais, les Allemands, laissant une plus libre carrière aux fantaisies de l’imagination individuelle, penchent visiblement vers un style chargé d’images et de métaphores, au détriment du dessin qui arrête et circonscrit la pensée.

Le style, qui est toujours, ai-je dit plus haut, l’expression définitive de l’originalité, parce qu’il est l’expression vivante de l'homme, acquiert en certains cas et chez certains poètes une importance telle que, sans effacer, encore moins annuler les autres caractères de l’invention, il les subordonne et tend même parfois à les faire oublier. Deux poètes du premier ordre nous offrent ce phénomène, Virgile et Racine.

Quel «lue soi! le mérite intrinsèque des Gëorgtques et de Y Enéide, ce que nous aimons dans Virgile, c’est Virgile luimême. Sa personnalité, reflétée dans son style, se montre à nous si noble, si douce, si profonde, si harmonieusement belle, qu’elle nous charme, nous attire et nous enivre comme ces parfums tout à la fois pénétrants et suaves. Racine, dont l’action personnelle est moins directe, puisque sa forme est dramatique, a cependant sur nous une influence analogue. Sans méconnaître en lui le peintre toujours vrai et souvent énergique des passions et des caractères, on est tenté, en le lisant, et même à la scène, d’oublier les personnages derrière lesquels il ne se dérobe qu’à demi pour ne voir, n’entendre etne sentir que lui. L’un et l’autre, au reste, le poète qui a créé Didon et le poète qui a créé Phèdre, n’ont été égalés par personne dans l’éloquente expression de l'amour. L’amour, qui échauffe leurs âmes, pénètre partout leur style et lui donne je ne sais quel doux éclat , je ne sais quelle idéale et ineffable harmonie dont on ne retrouverait l'image que dans le visage céleste des vierges de Raphaël. Ils sont inventeurs par le style, originaux par le style, et cette originalité, pour être moins saisissante, n'est pas moins rare que l’autre.

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