XXX INTRODUCTION
A quelles circonstances doit-on, après le fanatisme, attribuer cette défaillance de la probité, cette perversion des consciences en Turquie? A Tabsence de toute classe moyenne nourrie de cette instruction générale et de cette culture professionnelle qui permettent, dans les États civilisés, de l'utiliser au maniement des services publics comme dans les entreprises du commerce et de Tindustrie. Supprimez, sur un point quelconque de l'Europe, celle qui est issue des universités et des parlements ou des congrégations enseignantes; à qui remettrait-on le soin de distribuer la justice, d'administrer le pays? C'est l'étatdc la Turquie , qui est ainsi ravagée par le fanatisme et la vénalité, vices inhérents à une nation inculte, surtout quand elle se compose de races hostiles les unes aux autres par leur origine et par leur religion. C'est ainsi que les fonctions publiques, en Turquie, sont livrées à des agents impropres ou mal préparés aux devoirs de leurs charges et dont ils s'acquittent exclusivement au gré de leurs caprices et de leurs passions.
Ce qui a fait la fortune de Méhémet-Ali, c'est qu'il ne soufiFrait aucun abus, excepté ceux qu'il se permettait luimême pour le raffermissement de son autorité. Dans des vues qu'il a réalisées, d'une main il pressurait le pavs à outrance, de l'autre il lui imprimait violemment un essor nouveau; mais il sévissait avec la dernière rigueur contre quiconque osait l'imiter dans un intérêt personnel. Témoin, d'autre part, de l'incapacité professionnelle de ses agents, il entreprit d'en créer des couches nouvelles : il fonda des écoles de toute sorte ; il en exigea la fréquentation; il envoya en Europe de nombreux élèves pour se former à la gestion de la chose publique. Malgré tous ses
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efforts, telle était encore, après lui, la pénurie de bons instruments que, quand on voulut organiser définitivement l'administra tien sur des basessolides, on dut recourir à des étrangers ; on confia résolument les finances et la justice à des Européens venus de contrées diverses et désignés par leurs gouvernements respectifs. On a constitué ainsi, bien avant Foccupation anglaise, des juridictions mixtes qui fonctionnent à Tentière satisfaction des justiciables, institué des commissions qui gèrent et défendent utilement les revenus du Trésoretles intérêts des particuliers.
On a, depuis, essayé de ce remède à Constantinople, mais seulement quand la banqueroute a frappé à la porte de TEmpire ; quand on a été contraint de donner des garanties aux préteurs ingénus qui avaient souscrit aux emprunts contractés en Europe ; quand tous les marchés financiers ont été fermés à la Turquie, qui, obérée, est obligée aujourd'hui de fournir des gages spéciaux pour obtenir de minimes avances, si bien qu'elle n^a plus la libre disposition de la plupart de ses revenus, tandis qu'en Egypte, la prospérité, due à la puissante impulsion de Méhémet-Ali, un moment compromise par des successeurs inconscients, lui a survécu et se maintient à tous les degrés.
C'est qu'en Egypte, il existait un maître libre d'imposer sa volonté, résolu à faire respecter ses ordres, exerçant son autorité sur une population sans mélange, habituée à une soumission plusieurs fois séculaire, croyante, mais résignée.
Le sultan est-il en possession d'une égale liberté? N'est-il pas dans la nécessité de compter avec les passions religieuses de ses sujets, ses coreligionnaires, avec les
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résistances et les aspirations de ses sujets chrétiens, anxieux de se dérober à sa puissance souveraine? Nous sommes-nous mépris, et avons-nous exagéré les difficultés qui Tassiègentetles vicesde son gouvernement? D'aucuns pourraient incliner à le penser. Nous invoquerons, pour leur répondre, le témoignage d'un diplomate qui a, mieux que tout autre, connu la Turquie, qui Ta, en quelque sorte, administrée, et a déployé toutes les ressources de son esprit pour Taider à se reconstituer. Voici comment lord Stratford de Redcliffe s'exprimait devant un public nombreux, dans un banquet qui lui était ofFert par ses compatriotes : « Pendant toute la durée de ma mission à Constantinople, j'ai toujours eu pour but de protéger efficacement le commerce anglais, et en même temps de guider et de soutenir le gouvernement ottoman dans l'accomplissement de l'œuvre difficile qu'il poursuit depuis de longues années. A une autre époque, j'ai, un instant, espéré le succès; mais aujourd'hui je me vois à même de déclarer que, malgré les bonnes intentions du souverain, malgré le talent d'un petit nombre d'hommes dévoués à leur pays, le succès est impossible. La masse de la nation est essentiellement corrompue; le gaspillage, le vol, la vénalité sont partout; l'affaissement se trahit de tout côté, et à mes yeux le mal est désormais sans remède. »> Ce jugement, l'ambassadeur d'Angleterre le portait en 1852, sous le règne d'un prince doux et conciliant, entouré de ministres qui avaient courageusement entrepris de rendre à la Turquie, en corrigeant ses abus, en apaisant les haines, son éclat des temps passés. Si sévère qu'il soit, serait-il moins opportun, moins justifié aujourd'hui ? Nul ne saurait le penser, après les criminels égarements d'un
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gouvemement aveugle ou coupable, après les emporte** ments sanguinaires dont des milliers de chrétiens viennent encore d'être les victimes, sans distinction ni d'âge ni de sexe ; après les assassinats prémédités, méthodiquement perpétrés dans les rues mêmes de Gonstantinople, sous Toeil et avec la complicité manifeste des agents de Tautorité!
La question d'Orient aujourd'hui se dresse donc tout entière devant l'Europe, avec toutes ses menaces, avec toutes ses aspérités, complexe et insoluble à première vue, telle qu'elle s'est présentée à tous les tournants de son histoire depuis bientôt un siècle, depuis qu'elle s'impose aux méditations des hommes d'État. Quand on se reporte aux premiers temps, à l'époque où l'insurrection de la Grèce passionna les âmes généreuses, on constate qu'elle a fixé l'attention de tous les publiscites et des lettrés de haute valeur; que déjà, à ce moment, elle était débattue avec une entière connaissance de cause et sous tous ses aspects; qu'on envisageait la ruine de l'Empire comme une éventualité imminente. Dans une brochure qu'on pourrait encore lire avec fruit et avec intérêt. Benjamin Constant soutenait qu'au point de vue scientifique la doctrine de la légitimité des droits souverains du sultan sur les chrétiens de l'Europe orientale était une monstruosité, et qu'il ne fallait .pas joindre à l'absurdité du principe l'im*