‹ Essais diplomatiques (nouv. ser.)Chapitre 20 sur 22 · INTRODUCTION. LY · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LY

donné un essor nouveau à Tamourdela paix. Il nousplait de penser que les souverains et les chefs d'État, comme leurs conseillers, y conformeront leur politique en Orient.

Comte Benedetti.

LA

II y a toujours eu, il y aura toujours une question d'Egypte. Placée entre la Méditerranée et Tocéan Indien, rÉgypte est en communication avec toutes les contrées baignées, comme elle, par la première de ces deux mers; elle conduit au cœur de l'Afrique, elle est le chemin le plus rapide pour aller dans Textrême Orient ; elle est le trait d'union entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, les trois grandes fractions du vieux continent; elle fut, elle est encore, dans une certaine mesure, l'entrepôt du commerce, le centre des transactions. Berceau des sciences et des arts, elle a élevé des monuments qui furent les premières merveilles issues de l'esprit humain, dont on retrouve encore les grandioses ruines à chaque pas. Elle a initié les nations voisines aux bienfaits de la civilisation ; la Grèce y a puisé ses premiers enseignements : elle lui doit sa grandeur qui éclaira bientôt, d'une lumière nouvelle, d'autres régions, celles qui devaient

s LA QUESTION D'EGYPTE.

constituer Tempire romain. L'historien Josèphe estime que l'Egypte avait, de son temps, une population de 7 millions d'habitants. Exaltant le prix de sa conquête avec l'exagération habituelle aux Asiatiques, Âmrou prétend qu'elle avait été autrefois de 57 millions. Ce qui est certain, c'est que, de tous les peuples qui ont une histoire, le peuple égyptien est le plus ancien; ses premiers gouvernants, au dire de la légende, furent les dieux eux-mêmes.

Cette terre, abondamment fécondée par le Nil, fut aussi une riche proie qui éveilla toutes les convoitises. Sa position géographique et la fertilité de son sol valurent à l'Egypte de prodigieuses destinées et des revers nombreux; elle conserva toutefois son autonomie, dont l'origine se perd dans les ténèbres de l'antiquité. Remontez jusqu'aux premiers âges, revenez aux époques les plus récentes, vous retrouverez l'Egypte reprenant constamment sa place sous les civilisations les plus diverses. Elle a connu toutes les servitudes, subi toutes les dominations, des dynasties de toute race : nationales comme les Pharaons; étrangères comme les rois pasteurs, les Éthiopiens, les Perses, les Grecs, les Arabes, les mameluks, les Ottomans. Les plus grands capitaines y ont laissé des traces de leur passage : Alexandre y a bâti Alexandrie ; César y a poursuivi Pompée et y a connu Cléopàtre; Napoléon ya gagné la bataille des Pyramides. Des couches successives de conquérants s'y sont, en quelque sorte, superposées, et, ethnologiquement, sa population actuelle semble procéder de ces diverses ori-

gines (1). Mais si de puissants États Tont envahie, s'ils Tont annexée à leurs possessions, elle a toujours reconquis, sous une forme quelconque, le gouvernement d'elle-même. La Phénicie, Tempire des Perses, et tous les royaumes qui ont jeté un si vif éclat en Asie Mineure, ont disparu, comme les républiques grecques et Tempire romain : TÉgypte a changé vingt fois de maître sans jamais perdre son existence propre. C'est ainsi que de siècle en siècle elle a tenté toutes les ambitions, et que la question d'Egypte, souvent posée et aussi souvent résolue, s'est posée de nouveau chaque fois que la toute* puissance s'est déplacée, soit en Asie, soit en Europe. Nous n'avons nullement l'intention de nous égarer dans l'infini labyrinthe de ces vissicitudes historiques. — Mais l'Egypte nous offre aujourd'hui le spectacle d'une de ces évolutions qui ont si souvent décidé de son sort, et cette crise nouvelle nous attire d'autant plus qu'elle soulève une grave question de politique contemporaine. Depuis un demi-siècle, l'Egypte est entrée, comme un élément important, dans les calculs et les préoccupations de la diplomatie : en 1840, la paix de l'Europe en a été menacée ; depuis lors, des intérêts de premier ordre, des compétitions regrettables sont survenus et ont compromis la bonne harmonie entre les puissances. Nous voudrions étudier cette situation complexe et délicate, qui est, ajuste titre, l'objet desmédi-

(i) Une fraction peu nombreuse aujourd'hui) celle des Coptes restés chrétiens, semble, seule, descendre des adciens Égyptiens; on en retrouve le type sur tous les monuments^ et il diffère sensiblement de celui de la masse des habitants.

talions des hommes d'État et passionne vivement les esprits. La prospérité de nos possessions dans le nord de r Afrique, l'avenir de notre puissance dans la Méditerranée, des traditions bientôt séculaires nous font d'ailleurs un devoir de ne pas y être indifférents et de nous rendre soigneusement compte des circonstances qui ont mis la France en Egypte dans un état d'infériorité qui peut avoir de graves conséquences. Pour bien considérer les choses, il importe toutefois de rappeler rapidement comment l'Egypte a surgi de l'obscurité où l'avaient plongée, au siècle dernier, des chefs dégénérés, pour devenir, de notre temps, un sujet de trouble et de dissentiment.

Depuis le déclin de sa grandeur, la Turquie n'a plus exercé en Egypte qu'une autorité nominale. Après des fortunes diverses et deux dynasties qui ont fourni des califes restés illustres, les mameluks, d'origine asiatique et se recrutant au Caucase, vainqueurs des Arabes, vaincus par le sultan Sélim P', et survivant à leurs défaites, s'étaient constitués en une sorte d'oligarchie, qui leur avait permis de redevenir les véritables domi' nateurs du pays quand le général Bonaparte débarqua à Alexandrie. On sait les pertes qu'ils subirent dans

toutes les rencontres avec Tarmée française. Après Tévacuation de nos troupes, le {][ouvernement de Con* stantmople tenta d'y relever sa puissance pendant que, de leur côté, les mameluks, quoique décimés par leurs récents revers, s'efforçaient de ressaisir la position perdue. Leurs efforts, comme ceux de la Porte, se brisèrent en se heurtante Ténergieet à Tambition d'un homme obscur, prédestiné cependant à fonder une dynastie nouvelle sur les bords du Nil, à soulever encore une fois la question d'Egypte.

Cet homme était né à Cavalla, dans les environs de Salonique. Il fut, à ses débuts, un amaout, un soldat irrégulier au service du sultan. Il fit partie d'un corps de troupes envoyé en Egypte pour en disputer, de conr cert avec des forces anglaises, la possession à la France. Esprit fin et délié, caractère taciturne et audacieux, Mé*^ hémet-AIi conquit rapidement, parmi ses frères d'armes et sur Tesprit de ses chefs, une influence qui l'aida à sortir des rangs et à prendre une part active au gouvernement du pays. Absolument illettré, dépourvu de toute instruction, il avait l'instinct des grandes choses; on le voyait encore, même dans les dernières années de sa vie, à son regard pétillant et investigateur. Il avait combattu h Aboukir, et les exploits de l'homme prodigieux venu d'Occident l'avaient profondément pénétré. Il se plaisait à rappeler que lui aussi était venu au monde en l'année célèbre, en 1769, et ne dissimulait pas que la renommée du grand capitaine avait remué son àme en lui révélant des horizons glorieux. Parvenu aux hauteurs qu'il avait

entrevues dès cette époque, il évoquait ces souvenirs restés confus dans sa mémoire et devenus, pour lui, une légende qu'il accommodait à sa guise en s'y faisant sa place. Il avait grandi, disait-il, parallèlement au vain* queur du monde, et cette coïncidence ou cette convic* tion Ta porté, dès Torigine, à rechercher le concours et la bienveillance de la France. Ferme dans ses desseins, usant de la violence ou de la ruse selon les circonstances, il était inaccessible à toute défaillance ; le choix des moyens ne Ta jamais embarrassé ; on sait le sort qu'il a fait aux mameluks, restés le dernier obstacle à son élévation. Il visait un but, et rien ne le rebutait pour l'atteindre. Il gravit ainsi les premiers degrés de la fortune.

Parvenu au rang de Pacha et mis en possession du gouvernement de l'Egypte, il aperçut la réalité au bout de son rêve, et il le poursuivit avec le pressentiment de l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Il employa ses premiers soins et toute son habileté à consolider sa situation personnelle, à la mettre à l'abri des caprices de la fortune et de la cupidité du divan. Il rusa avec la Porte : il imposa hardiment sa volonté autour de lui. Il ne possédait aucune notion administrative. Il avait vu, dans sa jeunesse, en Macédoine, comment un pacha gouvernait une province turque, par la rapine et l'oppression, n'ayant d'autre souci que d'en tirer personnellement de profitables avantages, en attendant qu'il plût au mattre, s'il ne le disgraciait, de lui rouvrir les portes deConstantinople. Ce n'était pas la destinée qu'il enviait. Il avait

LA QUESTION D'EGYPTE. Ti

conçu et il nourrissait d'autres projets. Que savait- il cependant de son propre pays ou de l'étranger? Connais^ sait-il seulement la géographie de l'Europe et sa distribution? Il avait pris contact avec l'Angleterre en combattant la France; ces deux puissances résumaient, pour lui y le monde chrétien, et la lutte engagée entre elles le passionnait vivement. Il avait ainsi, il l'aurait avoué lui-même, fait son éducation politique. Cet homme n'en fut pas moins un diplomate avisé et un in^ telligent administrateur. Débarqué en Egypte dans les rangs d'une soldatesque indisciplinée, il ne connaissait ni l'histoire ni les mœurs du pays, il n'en sut jamais la langue (I) . L'enseignement ni l'étude ne l'avaient initié à aucun des mystères de l'art de gouverner les peuples ; une intuition profonde, intense, constamment éveillée, les lui révéla. Il comprit que l'ordre est la première condition de la stabilité de toute administration ; il l'exigea impérieusement. Il décima ses compétiteurs; il châtia impitoyablement quiconque méconnaissait son autorité. Lepays abandonné, depuis longues années, aux exactions de maîtres avides et nombreux, se livrant entre eux h des luttes meurtrières, connut, dès lors, une sécurité absolue. Indigènes et étrangers, chrétiens et musulmans purent, en toute tranquillité, circuler des bords de la Méditerranée aux Cataractes, et vaquer librement à leurs affaires; bienfait immense dont ils avaient été

(1) Sout l'empire d*an mouvement de défiance que l'un de ses secré- ^taires lai inspira dans une grave circonstance, il résolut d'apprendre à lire la lan^^ue turque. Il avait atteint, à ce moment, l'âge de quarante ans. II a toujours ignoré les premiers éléments de la langue arabe.

sevrés pendant une longue période. Ce résultat obtenu, il entreprit, pour consolider sa naissante puissance, d'organiser les services publics et de créer une force armée. Mais pour pourvoir à toutes les exigences d'une administration qu'il voulait durable et prospère, il lui fallait des ressources considérables. Il les exigea du pays luimême, et souvent à Taide de mesures implacables. Il favorisa les anciennes cultures, il en introduisit de nouvelles, celle du coton notamment. Il rétablit d'anciens canaux qui s'étaient comblés sous l'imprévoyante administration de ses prédécesseurs; il en fit creuser de plus importants, parmi lesquels celui qui relie encore Alexandrie au Nil. Des terres incultes, d'une immense étendue, devenues ainsi accessibles aux eaux généreuses du grand fleuve, purent être aisément exploitées. II eut recours à la corvée, la plus cruelle des impositions que l'on puisse infliger à un peuple, surtout quand on la pratique sans prévoyance et sans modération. Mais il atteignit son but; il imprima à l'agriculture, cette opulente nourricière de la vallée du Nil, un prodigieux développement. La fécondité du sol récompensa abondamment ses efforts. Plus tard, et pour mieux assurer le succès de son œuvre, il institua le service des travaux publics sous la direction de M. Linant, l'un des plus vaillants parmi les plus anciens serviteurs qu'il a empruntés à notre pays.

II ne suffit pas de produire, il faut vendre. Les violences et la cupidité des mameluks avaient éloigné les acheteurs des marchés égyptiens; Méhémet-Ali en rou-

vrit Taccès aux commerçants de toute origine et facilita rétablissement de nouveaux comptoirs. Sa vigilance leur garantissait la sécurité des personnes et celle des transactions, et Ton vit bientôt surgir une colonie européenne de plus en plus florissante, qui se constitua Tintermédiaire entre TÉgypte et tous les ports de notre continent. S'élevant sans cesse, les exportations, infimes avant lui, livrées aux Levantins, ne comprenant guère que quelques produits de l'intérieur de l'Afrique ou de TÂrabie, prirent une extension qui fit bientôt du port d'Alexandrie la plus importante parmi toutes les échelles du Levant. Méhémet-Ali avait ainsi fécondé TÉgypteet lui avait ouvert la source de richesses inépuisables, pouvons-nous dire avec raison, à en juger seulement par la merveilleuse facilité avec laquelle elle supporte, aujourd'hui, les lourdes charges de sa situation financière, née, après lui, de dissipations vraiment pharaoniques. De ces richesses, Méhémet-Ali prit sa part; ce fut celle du lion. Mais, dès ce moment, il disposait de ressources suffisantes pour assurer la défense du pouvoir qu'il s'était attribué, et dont les allures indépendantes inspiraient déjà, à Gonstantinople, une jalousie et une défiance que l'événement devait pleinement justifier.

Gomment y avisa-t-il ? Par quels procédés est-il parvenu, dans un pays qui ne lui en offrait aucun élément, à constituer sa puissance militaire ? Méhémet-Ali avait gardé le souvenir de la solidité d'une force organisée ; il l'avait subie à Aboukir et dans toutes les rencontres

des Turcs avec les Français ; son org[ueil et son patriotisme en avaient souffert. Si peu préparé qu'il fût à juger des causes par leurs effets, la nature Tavait trop bien doué pour qu'il lui fût difficile de dégager, sous les lumineuses inspirations de son âme ambitieuse, la principale raison de ^'infériorité et des défaites des corps irréguliers dans les rangs desquels il avait combattu ; ne prenant conseil que de lui-même, avec son esprit ouvert à toutes les innovations utiles, devançant le sultan dans cette entreprise, il résolut, dès qu'il eut déblayé le terrain autour de lui, de substituer une armée régulière au recrutement des bandes de mercenaires qu'il entretenait à sa solde. Plusieurs essais avaient été faits, qui étaient restés infructueux, quand des officiers européens, que le rétablissement de la paix, en 1815, rendait disponibles, vinrent lui offrir le concours de leur expérience. Dépourvu de tout préjugé, il les accueillit avec empressement, et ce fut un Français qui devint le principal initiateur de la future armée égyptienne. M. Sève, plus connu sous le nom de Soliman-Pacha, avait fait les dernières campagnes de l'Empire, et servi, en qualité d'aide de camp, auprès des maréchaux Ney et Grouchy. « Il a beaucoup lu, beaucoup étudié^ a dit de lui, dans ses Mémoires , le duc de Raguse après un voyage en Egypte, et il a fait, ajoute-t-il, les plus heureuses applications de son savoir et de ses méditations. . .

11 a deviné la grande guerre et il l'a faite en Syrie avec succès. » Les débuts cependant furent laborieux et non sans périls. Il dut tout créer, tirer une armée du néant.

ÂTant d'instruire des soldats, il lui fallait s'entourer de collaborateurs y former, sinon des officiers, du moins des chefs exercés au commandement. Méhémet^Ali entretenait, pour sa garde, un groupe de jeunes Gircassiens; il en confia un certain nombre à M. Sève. Sous la main ferme et vigilante de leur instructeur, ils devinrent le noyau des nouvelles formations. Réfractaires à toute discipline, supportant avec répugnance la direction d'un chrétien, ces recrues de nouvelle espèce ne s'étaient pas soumises sans essayer de briser le joug nouveau qu'on leur imposait et qu'elles jugeaient humiliant. « Plusieurs fois, des complots furent formés contre la vie de M. Sève. Un jour qu'il commandait l'exercice à feu, une balle siffla distinctement à ses oreilles; sans se déconcerter, il fit recommencer le tir(l). » Il témoigna de la même audace et de la même témérité en d'autres occasions. Vaincus partant de courage et une si noble fermeté, ces futurs officiers de l'armée qui devait menacer Constantinople et provoquer l'intervention de l'Europe en Orient se groupèrent bientôt avec enthousiasme autour de leur chef, et ils le secondèrent utilement quand le moment fut venu de former les corps de troupes à l'aide d'un recrutement pratiqué dans les rangs de la population rurale.

Méhémet-Âli n'était pas un vulgaire réformateur, se contentant des apparences d'une organisation facile. Il construisait pour l'avenir; et a cette époque il nourris-

(1) V Egypte y par Cldt-Bey.

sait déjà, certainement, le dessein de fonder un établissementdurable, glorieux pour lui et pour sa descendance. S*il ne le voyait clairement, il pressentait que toute armée compte bien moins par le nombre que par Tinstruction de ses chefs. Il fonda des écoles et il en confia l'établissement et la direction à des officiera européens, la plupart Français. Il chargea un ingénieur des mines, M. Lambert, ancien saint-simonien, homme d'un grand savoir, d'organiser une école polytechnique, qui devint la pépinière des armes spéciales. Nul sacrifice ne lui coûtait pour pourvoir à Tarmement de la nouvelle armée; il créa des fonderies de canons^ des ateliers de toute sorte. Il envoya en France déjeunes officiers qui purent reprendre' et perfectionner leur éducation dans nos établissements militaires.

Poursuivant sa pensée, qui s'élevait à des sommets toujours nouveaux avec le sentiment de sa force et de sa puissance, après avoir créé une armée, il voulut posséder une marine. Sur ses instances, le gouvernement français mit à sa disposition un ingénieur maritime de la plus haute distinction . Gomme M. Sève, M. de Gérisy, arrivé en Egypte en 1829, ne trouva, à Alexandrie, au* cune ressource, aucune collaboration qui pût l'aider dans l'accomplissement de sa tâche. On lui demanda d'opérer un prodige, il le réalisa. Mettant lui-même la main à l'œuvre, il forma des ouvriers pour tous les services si variés d'une pareille entreprise ; il bâtit un arsenal, il établit des cales de construction, et plus rapidement qu'il ne l'avait espéré lui-même, il mit à la mer des bâtiments

de toute dimension, sans jamais satisfaire toutefois Tardente impatience du dominateur de l'Egypte. Un jour qu'il lui soumettait les plans d'un nouveau navire de haut bord : u En combien dé temps, lui demanda Méhëmet- Ali, pensez-vous en achever la construction? — En deux ans, lui répondit M. de Gérisy, si je puis disposer de mille ouvriers et les employer sans interruption. — Eh bien, répliqua le maître, dont l'esprit, si ingénieux qu'il fût, restait fermé aux secrets de la science que les lacunes de son éducation ne lui permettaient pas de soupçonner, j'en mettrai deux mille à votre disposition, et vous le terminerez en un an. » On procéda avec la même hâte, avec la même intempérance, à l'armement et à l'instruction des équipages. Ce soin fut remis à plusieurs officiers de notre marine, à MM. Besson et Houjard, notamment. On fit des levées parmi les fellahs, pour la marine comme pour l'armée, et avec ce peuple d'agriculteurs qu'on croyait incapable d'un effort vigoureux, habitué à une soumission servile, mais dressé, de longue main, à la sobriété et à l'obéissance, on forma des soldats et des matelots qui ont vaillamment combattu en plus d'une occasion. On le vit en 1854, ù Silistrie, dont la garnison, uniquement composée de troupes arabes, repoussa tous les efforts de l'armée russe malgré des assauts répétés qui furent cruellement meurtriers pour les assiégeants. On le vit également sur les côtes de Syrie, où les bâtiments égyptiens tenaient la mer en contraignant la flotte du sultan à se réfugier dans l'Archipel. Il nous plait de rappeler la part glorieuse que

de vaillants Français ont prise à la résurrection de la terre des Pharaons avant qu'un autre de nos compatriotes parmi les plus éminents, qui les avait vus à la tâche, qui les avait encouragés et défendus pendant qu'il remplissait des fonctions diplomatiques à Alexandrie, couronnât Toeuvre, en perçant le canal de Suez. L'histoire, pour se montrer équitable, doit en retenir les noms, car ils auront fait, quoiqu'il arrive, acte de civilisateurs par cette diffusion des lumières dont ils ont été les instruments. L'Egypte a traversé en s'émancipant, elle traversera encore de sombres défilés ; mais l'enseignement l'a pénétrée, et avec l'enseignement, la civilisation moderne, par les écoles, par les améliorations qu'y ont introduites les pionniers engagés au service de Méhémet-Ali; les semailles sont faites, et, sous le regard vigilant de l'Europe, la récolte sera abondante dans une terre si fertile.

Cependant, quoiqu'il se trouvât investi de tous les attributs de la souveraineté, l'indépendance, la force, la pleine domination ; bien qu'il l'exerçât dans toute sa plénitude, qu'il rendit la justice, qu'il levât des impôts, qu'il frappât monnaie, qu'il eût tout droit sur la vie et la fortune de ses administrés comme en tout pays musulman, Méliémet-Ali n'était encore qu'un gouverneur de province, un fonctionnaire de la Sublime Porte, comme on disait alors, muni uniquement d'un firman révocable du sultan, qui l'avait délégué en Egypte, et relevant de l'autorité, sinon du caprice, de son souverain. Mais déjà on comptait avec lui, et on avait pu se

convaincre, à Constantinople, qu'on était en présence d'une volonté qui s'imposait. Après de vaines tentatives pour renverser ce pacha , et pour ressaisir la riche proie dont il avait fait son lot, pressée d'ailleurs par de graves difficultés, la Porte se concerta avec lui pour obtenir son concours sous toutes les formes. Elle n'avait pu dompter l'insurrection grecque; elle lui demanda, pour en triompher, l'assistance de ses troupes ; il la lui prêta, mais, traitant de puissance à puissance, il stipula qu'elle lui concéderait le gouvernement de l'île de Candie. Cette acquisition lui assurait une forte position dans l'Archipel et des ressources qui le dédommageraient de ses sacrifices. Il eut alors le sentiment des grandes choses qu'il était en situation d'accomplir, et il s'y abandonna avec d'autant plus de hardiesse que la Turquie subissait, coup sur coup, deux désastres qui la réduisaient à la plus complète impuissance. Sa flotte, en effet, était détruite à Navarin en 1827; l'année sui"* vante, les Russes battaient ses armées sur le Danube ; et en 1829 elle signait les clauses onéreuses et humiliantes du traité d'Andrinople. Méhémet-AIi comprit ou s'imagina que la place se faisait vide ; s'il n'a pas eu la téméraire pensée de l'occuper^ il voulut prendre des gages et visa la Syrie.

Nous avons vu, de nos jours, combien il est aisé de trouver des prétextes à une agression, de faire surgir un conflit, et d'en décliner l'initiative et la responsabilité. Méhémet-Ali ne fut pas moins ingénieux. Il accusa le gouverneur de Saint-Jean-d'Acre de soudoyer

l'émigration de cultivateurs égyptiens. Il lui enjoignit de les contraindre à rentrer dans leurs foyers. Abdallah- Pacha lui répondit qu'ils étaient aussi bien dans Tempire de leur maître en Syrie qu'en Egypte. « C'est bien, répliqua l'impérieux adversaire, j'irai les chercher moimême et je ramènerai un homme de plus. » L'invasion suivit de près la menace. En novembre 1831, une armée dé quatre-vingt mille hommes, commandée par Ibrahim-Pacha, avec Soliman-Pacha pour chef d'étatmajor, franchit la frontière et dispersa rapidement les troupes qu'elle rencontra sur son chemin. Après six mois de siège, Saint- Jean-d' Acre, que le général Bonaparte n'avait pu réduire, ouvrit ses portes aux vainqueurs. Les apologistes de Méhémet-Ali ont omis d'ajouter, en racontant cette campagne si brillamment conduite, que la place, pendant que l'armée française l'investissait, était défendue et approvisionnée par une flotte anglaise, tandis qu'elle était isolée et serrée de près par les vaisseaux de M. de Cérisy, quand Ibrahim- Pacha faisait monter ses troupes à l'assaut.

La chute de ce boulevard légendaire de Tempire ottoman, que l'on croyait imprenable et que l'on se disposait à secourir, souleva à Constantinople une émotion indignée. Le sultan Mahmoud, ce destructeur des janissaires, sentit sa puissance ébranlée par la main d'un sujet révolté; dans son orgueil de souverain offensé, il résolut de venger l'injure qui lui était faite; il voulut châtier l'insolent agresseur. Méhémet-Ali fut solennellement déclaré rebelle et déchu de toutes ses dignités.

LA QUESTION D'EGYPTE. it

L'armée qu'on réunissait en Anatolie reçut Tordre dé marcher contre les Égyptiens. Elle eut le sort auquel étaient désormais vouées les troupes impériales. Battue à Homs, en juillet 1832, elle fut totalement dispersée à Koniah, en décembre. Cette double victoire ouvrait à Ibrahim-Pacha la route de Gonstantinople. Éperdu, le sultan implora Tappui de Tempereur Nicolas ; et Toii vit une chose étrange , à laquelle personne n'était préparé : une armée russe campée sur les hauteurs dé Byzance pour en garantir la possession aux descendants dégénérés des Ottomans, qui y avaient substitué le croissant à la croix. Ces arrangements inattendus furent Tobjet du traité d'Dnkiar-Skelessi, conclu en juillet 1833, et par lequel les deux empires, ces ennemis séculaires, s'alliaient étroitement. Par cet acte, en effet, la Russie s'engageait à défendre l'intégrité de l'empire ottoman, et, pour la mettre en situation de s'acquitter de cette obligation, le sultan confiait aux troupes moscovites la garde de sa capitale menacée. Une clause spéciale, retenons-le, ouvrait le Bosphore à la marine moscovite pendant que les Dardanelles restaient fermées aux flottes des autres puissances. La querelle de Méhémet- Ali et du sultan changeait de nature ; ce n'était plus une révolte que le souverain avait le droit de réprimer ; l'intervention de la Russie lui donnait l'importance et tous les caractères d'une complication européenne. L'apparition des armées du Tsar, sous les murs de Gonstantinople, soulevait en effet l'un des plus redoutables problèmes des temps modernes, celui qui avait été.

dans les entrevues d'Erfurt et de Tilsitt, l'objet de longues et vaines négociations dont un jeune écrivain nous a magistralement raconté Thistoire dans un livre récent (1). Avec la question d'Egypte, celle d'Orient se trouva posée et soumise aux méditations des grandes puissances, toutes également atteintes et intéressées en une si grave affaire. Les difficultés qu'on appréhendait avec raison furent cependant conjurées. Devant l'émotion générale, la cour de Saint-Pétersbourg jugea prudent de s'associer aux autres cabinets pour combiner un accommodement. Ses troupes étaient arrivées en vue de Sainte-Sophie; elle avait déployé son drapeau libérateur aux yeux de ses coreligionnaires de l'empire ottoman, humilié le sultan en le protégeant; c'était assez pour donner au prestige de ses armes un éclat nouveau, à son influence en Orient une solidité durable; elle ne poursuivit pas d'autres succès. Après de laborieuses négociations, et quand il fîit bien démontré qu'il faudrait recourir à l'emploi de la force pour contraindre Méhémet-Ali à se dessaisir de ses conquêtes, on détermina la Porte à lui en faire l'abandon^ et la paix se trouva rétablie. Ce fut une paix précaire. Le ressentiment de l'orgueilleux Mahmoud avait survécu à ses défaites; en 1839, après cinq années d'efforts pour réorganiser son armée avec le concours d'officiers européens, parmi lesquels figurait le futur maréchal de Moltke, il engagea de nouveau la lutte. La victoire rem-

(1) Tilsitt et Erfurt, par M. A. Vahdal.

portée à Nezib, par Ibrahim-Pacha, dans une journée sanglante et décisive, fit une seconde fois de Méhémet- Ali Tarbitre du sort de son souverain . Si Y Europe n'y mettait obstacle, TOrientlui appartenait; il pouvait mettre la main sur le Bosphore et, renversant Thistoire, relever Tempire des califes sur les débris de celui des sul* tans Sélim et Soliman, ces aveugles contempteurs de la civilisation arabe qui avait brillé d'un si éblouissant éclat à Bagdad et à Damas. Mais si Méhémet«Ali a rêvé la restauration de ces temps éteints, des rives du Nil aux bords de la mer Noire, il n'a jamais conçu assuré* ment la folle pensée d'étendre sa domination à la Turquie d'Europe. Il n'en devenait pas moins urgent pour les puissances d'interposer leur autorité afin de conjurer la chute d'un vaste empire qui, en s'écroulant, aurait soulevé des complications inextricables pour la diplomatie et provoqué une guerre générale. Elles furent bientôt unanimes à penser que le moment était venu de

se concerter pour garantir l'existence de la Turquie en délimitant, par un arrangement international, la puissance de l'Egypte, et un mois s'était à peine écoulé, depuis la défaite de l'armée turque, que cette entente était annoncée à la Porte dans une note collective que leurs représentants à Constantinople lui remirent le 27 juillet. L'Europe prenait, si nous pouvons nous exprimer ainsi, possession de la question d'Orient.

D'accord sur le but, on se divisa bientôt sur les moyens, et nous ne saurions en être suppris, nous qui avons été les témoins des luttes dont la Turquie a été, depuis, le théâtre, et qui avons assisté aux délibérations du congrès de Berlin, où Ton a vu ses prétendus amis se constituer ses plus avides spoliateurs. 11 faut cependant le reconnaître : la situation était hérissée de difficultés de toute sorte, et les puissances, l'envisageant chacune de son point de vue, devaient nécessairement l'apprécier diversement. En Angleterre, on jugeait qu'il fallait tenir compte des faits récents, que le statu quo, tel qu'il ressortait des conquêtes de Méhémet-AIi, était un danger et non une garantie pour le maintien de la paix, que l'expérience était faite et qu'elle démontrait l'incompatibilité de la puissance acquise par le pacha avec la sécurité de la Porte. La guerre de 1839, disaiton à Londres, est née de cet état de choses, et il provoquera de nouveaux conflits. Pour les prévenir, il faut que la Porte rentre en possession des provinces perdues et que le pouvoir de Méhémet-Ali soit limité à l'Egypte, qui lui serait concédée à titre héréditaire comme compensation des rétrocessions qu'il ferait à son souverain. En France, on n'opposait aucune objection de principe

à cette combinaison, mais on considérait que son caractère absolu la rendrait impraticable. On savait qu'à son avènement, le sultan Abd-ul-Medjid, succédant peu après Nezib au sultan Mahmoud, en avait pris l'initiative, et que l'orgueilleux vassal l'avait déclinée impérieusement, qu'il se préparait à la repousser par les armes si on en venait à vouloir la lui imposer. On l'avait pressenti, et on s'était persuadé qu'il était disposé à entrer dans la voie des transactions, mais qu'on tenterait vainement d'en obtenir l'entier et volontaire abandon de toutes ses acquisitions. On croyait donc qu'à l'Egypte il fallait ajouter la Syrie pour assurer le triomphe d'une solution pacifique. En procédant autrement, pensait-on encore^ on serait fatalement contraint de recourir à l'emploi de la force; et, au lieu de la paix qu'on voulait assurer, on rallumerait la guerre dans des conditions et sur un terrain où l'on s'exposerait à provoquer les plus graves complications. Ces convictions étaient sincères de part et d'autre; elles n'étaient pas cependant immuables, et elles n'eussent pas empêché la France et l'Angleterre de fusionner leurs conceptions respectives. Malheureusement, on subissait, des deux côtés du détroit, l'influence d'autres préoccupations. A Londres, on s'alarmait de la prépondérance que la domination de Méhémet-Ali promettait à la France, s'imaginait-on, dans le bassin de la Méditerranée. A Paris, on soupçonnait le cabinet anglais d'avoir conçu le dessein de renverser l'édifice élevé sur les bords du Nil avec notre concours, uniquement pour nuire à notre prestige et à

nos intérêts. Ces regrettables dispositions s'emparèrent du sentiment public en France comme en Angleterre, ety s'afBrmant chaque jour davantage dans la presse et dans les Chambres, elles devinrent un obstacle au succès des premières négociations. C'est ainsi qu'en dépit des cordiales relations que les deux cabinets entretenaient à cette époque et malgré de longs pourparlers, on ne put trouver un terrain d'entente et de conciliation.

Quelle était cependant Tattitude des autres puis* sauces? L'Autriche et la Prusse désiraient ardemment une solution pacifique ; l'éventualité de nouveaux conflits en Orient, pouvant dégénérer en une guerre générale^ les inquiétait l'une et l'autre. Mais pendant qu'elles échangeaient avec les autres cours des communications qu'elles variaient selon leur destination, la Russie intervint énergiquement à Londres. Nous dirons bientôt dans quelles intentions. Le traité d'Unkiar-Skelessi, conclu pour huit années, n'était pas encore périmé à ce moment. Les dissentiments survenus entre la France et l'Angleterre suggérèrent au cabinet de Pétersbourg de nouvelles combinaisons. Il envoya à Londres un homme d'une grande expérience, plein de ressources, qui devait, en cette occasion comme dans bien d'autres, justifier la confiance de son souverain. Esprit fin et insinuant, entreprenant ou mesuré selon le besoin, le baron de Brûnnow appartenait à ce groupe de diplomates si remarquables qui s'étaient formés sous l'habile direction du comte de Nesselrode. Actif, laborieux, vigilant, il

remplissait ses instructions avec une sage circonspection et une parfaite sûreté de main. Celles qu'il apportait à Londres lui prescrivaient, en substance, de faire à r Angleterre le sacrifice des avantages dévolus à la Russie par le traité d'Dnkiar-Skelessi, pourvu qu'elle assumât Tobligation de mettre vigoureusement, de concert avec les autres puissances, la souveraineté du sultan à Tabri de tout nouveau danger; à cette condition, la Russie lui abandonnait, en quelque sorte, la première place sur le Bosphore. Gomme tous les hommes d'État anglais, lord Palmerston, qui tenait, à ce moment, le portefeuille des affaires étrangères, supportait avec une égale impa* tience la domination de la Russie à Gonstantinople et rinfiuence de la France en Egypte. Le cabinet de Saint- Pétersbourg lui offrait de renverser cet état de choses au profit de l'Angleterre; il agréa ces ouvertures, si conformes d'ailleurs à ses vues personnelles.

Cette brusque évolution de la politique russe ne fut pas longtemps un mystère pour le gouvernement français. Il voulut en conjurer les conséquences, et il fit appel aux lumières et au dévouement de M. Guizot, qui accepta le poste d'ambassadeur à Londres. On ne pouvait marquer d'une façon plus éclatante le prix qu'on mettait à se concerter avec l'Angleterre. Les instructions dont on l'avait muni lui signalaient sans détours les difficultés de la tache qu'il avait à remplir. Après avoir rappelé que les puissances avaient unanimement accepté le principe d'une transaction équitable entre la Porte et le pacha, elles précisaient le point de vue de

la France et celui de l'Angleterre, mettant en pleine lumière leurs opinions respectives et contradictoires, restées jusque-là inconciliables. Abordant le point délicat, Tobstacle qu'il fallait vaincre : « Vous savez, monsieur, disaient-elles, quelles ont été, jusqu'à présent, les suites de ce fâcheux dissentiment. A peine est-il devenu public que le cabinet de Saint-Pétersbourg s'est empressé de saisir l'occasion qu'il a cru entrevoir de rompre Talliance de la France avec l'Angleterre. » Je ne reproduirai pas ici les détails de la mission confiée au baron de Brunnow; il me suffira de les résumer en disant que les propositions portées à Londres par ce diplomate ne recelaient au fond qu'une pensée... c'était celle d'amener le cabinet britannique A signer un acte que la France ne pût pas souscrire et qui, par conséquent, proclamât la scission des deux cabinets.

a Le rôle que l'Autriche et la Prusse ont joué, en cette circonstance, est pénible à rappeler, parce qu'il prouve qu'il est des préjugés auxquels certains cabinets ne sauront jamais résister... Ces deux cours, qui jusqu'alors avaient presque complètement approuvé nos vues et nos propositions sur la question d'Orient, ont à peine entrevu la possibilité d'une alliance formée contre nous, sur des bases toutes contraires, que, abandonnant leurs convictions, désavouant leurs déclarations antérieures, elles se sont empressées d'adhérer, par avance, à la ligue qui semblait au moment de se conclure. »

En se reportant à cette époque et en se souvenant de l'action, souvent impérieuse, que l'empereur Nicolas

exerçait personnellement à Vienne et à Berlin, on n'est nullement surpris de la conduite tenue par les deux cours germaniques. Mais était-ce uniquement dans le dessein de troubler profondément Tentente de la France et de TAngleterre que la Russie offrait au cabinet britannique de renoncer à Tenviable position qu'elle avait conquise à Constantinople? Les engagements qu'elle avait pris avec la Turquie étaient, en quelque sorte, la répudiation de sa politique traditionnelle, dont la pensée constante avait toujours été, au contraire, de protéger ses coreligionnaires, et le but, de les délivrer de la domination des Ottomans. Ces engagements troublaient la conscience de l'empereur Nicolas, et son désir de les secouer devait être d'autant plus vif qu'ils avaient, en se prolongeant, mal impressionné les populations chrétiennes dans tout l'Orient. Ils avaient eu un autre résultat, celui de rapprocher toutes les puissances, l'Autriche et la Prusse comprises, de les unir pour faire obstacle à la prépondérance de la Russie à Constantinople. Ils conduisaient donc la cour de Saint-Pétersbourg aux compromissions, et, dans tous les cas, à l'isolement. Aussi ne fit-elle aucune difficulté, dès le lendemain de la journée de Nezib, pour s'associer aux autres puissances et pour donner à la Porte, de concert avec elles, les assurances consignées dans la note collective du 27 juillet. Mais on ne saurait s'étonner qu'en opérant cette conversion elle se soit, en même temps, proposé de renverser la situation respective des cabinets, de diviser les deux puissances occidentales, de rallier les

cours de Vienne et de Berlin, et, en désarmant ellemême à Constantinople, de porter un coup décisif à Tinfluence de la France en É<jypte.

Telle était la situation au moment où M. Guizot arrivait à Londres, dans les derniers jours de février. Il devait employer tous ses efforts à retenir TAngleterre dans Tentente qui, depuis plusieurs années, depuis le traité d'Unkiar-Skelessi notamment, l'unissait à la France, chercher et faire prévaloir une combinaison qui permit aux deux puissances de marcher d'accord dans la question d'Egypte, sans sacrifier cependant, dans une trop grande mesure, les intérêts de Méhémet-Âli ; il devait surtout éviter soigneusement, lui avait-on recommandé, d'entrer dans la voie des conférences et des protocoles. On se persuadait, à Paris, qu'en se dérobant à ces formes diplomatiques, on mettrait un obstacle invincible à toute délibération définitive entre les puissances; on se reposait dans une vaine sécurité. Au mo* ment où notre nouvel ambassadeur prenait possession de son poste, les cabinets s'étaient expliqués à l'aide de communications isolées, et ils s'étaient entendus sans ouvrir des conférences et sans tenir des protocoles. M. Guizot ne fut pas longtemps à s'en convaincre. Il eut, le 4 mars, un long entretien avec lord Palmerston, dans lequel on s'expliqua, de part et d'autre, avec une entière franchise. La discussion porta sur deux ordres d'idées : sur quelles bases convenait-il d'établir une transaction garantissant l'Orient et l'Europe contre de nouvelles perturbations, et, ces bases trouvées, pouvait-

il être opportun et sans péril de les imposer par l'emploi de la force? « Vous voulez, nous voulons comme vous, disait M. Guizot, que Tempire ottoman subsiste et tienne sa place dans l'équilibre européen. Pour vous comme pour nous, c'est à Gonstantinople qu'est la grande question... Eh bien! pour que la question de Gonstantinople soit résolue comme il convient à vous, à nous, à la paix et a l'équilibre européen, il faut que la question d'Egypte soit résolue pacifiquement, par un arrangement agréé du sultan et du pacha... Que le sultan ou le pacha possède telle ou telle étendue de territoire, cela nous préoccupe peu ; ce qui nous préoccupe beaucoup, c'est que l'Orient ne soit pas livré aux chances d'un grand trouble, qu'on n'y mette pas le feu en y employant la force. Consultez le passé, toute secousse en Orient compromet la sûreté et l'indépendance de Gonstantinople, en y favorisant les progrès de l'influence que vous et nous souhaitons d'y restreindre. Tout emploi de la force en Orient tourne au profit de la Russie. — Le statu quo^ répondait lord Palmerston, est impossible. L'ambition de Méhémet-Ali n'a jamais pu se contenir dans ses limites. — Pardon, répliquait l'ambassadeur, je ne doute pas que Méhémet-Âli ne soit fort ambitieux; mais on ne peut, dans la dernière occurrence, le charger du tort de l'agression. — Peu importe, reprenait le ministre, que ce jour-là le sultan ou le pacha ait été l'agresseur; mais, dans leur situation respective, il ne pouvait manquer d'y avoir un agresseur. Gomment contenir un vassal ambitieux et un souverain irrité ayant

leurs armées en présence? Ce qui vient d'arriver devait arriver et recommencerait toujours... Il faut que nous prévenions le retour d'événements pareils à ceux dont nous sommes si embarrassés. Le moyen, c'est de rendre le sultan plus fort, le pacha plus faible... La Syrie est une province riche ; la Porte y trouvera des hommes et de l'argent. — Croyez-vous, objectait le représentant de la France, que vous fortifierez réellement l'empire ottoman? Ne nous repaissons pas d'illusions : cet empire n'est pas mort, mais il se meurt. . . Je suppose Méhémet- Ali dompté, refoulé en Egypte; croyez-vous qu'il se résigne?... il travaillera à reconquérir la Syrie... Au lieu d'avoir assuré la domination delà Porte, vous aurez aggravé le trouble et préparé de nouveaux hasards dont la Russie sera la première à profiter. — Vous avez trop mauvaise opinion de l'empire ottoman, ajoutait lord Palmerston, et vous n'êtes pas au courant de la disposition actuelle du gouvernement russe... Je ne dis pas que le désir de nous diviser, vous et nous, ne soit pour rien dans la conduite de la Russie, mais elle désire aussi ne pas rester dans la position où elle s'est mise... Si la Porte réclame le secours russe aux termes du traité, l'empereur Nicolas est décidé à l'exécuter ; mais cette nécessité ne lui plaît point, il prévoit que ni vous, ni nous, ne le laisserions faire... Saisissons cette disposition de la Russie pour ramener la question ottomane dans le droit public européen. Ce sera pour nous tous un grand avantage d'avoir détruit, sans combat, ce protectorat exclusif qui nous inspire de si justes défiances. . . »

Poursuivant leur discussion, les deux interlocuteurs envisagèrent les diverses éventualités auxquelles pourrait donner naissance Tusage des moyens de coaction. M. Guizot jugeait que la lutte se prolongerait et qu'elle était destinée à engendrer des complications inattendues; lord Palmerston ne redoutait aucun mécompte; il témoignait, au contraire, une entière confiance dans un succès rapide et pleinement satisfaisant. Ne dissimulant rien, il ajouta : u Nous nous disons tout, n'est-ce pas? Est-ce que la France ne serait pas bien aise de voir se fonder en Egypte et en Syrie une puissance nouvelle et indépendante qui fut presque sa création et devînt nécessairement son alliée? Vous avez la régence d'Alger. . . Toute la côte d'Afriqup et une partie de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'à Alexandrette, seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Gela ne peut nous convenir. » Avant de se retirer, M. Guizot exprima le désir d'être fixé sur l'état des pourparlers engagés entre l'Angleterre et les cabinets du Nord : « Y a-t-il, dans cette affaire, quelque chose de plus avancé que nous ne savons? demanda-t-il à son interlocuteur. — Il n'y a rien, absolument rien que ce que vous savez» , lui fut-il répondu. C'était vrai en ce sens qu'on ne s'était rien déguisé : ni les défiances^ ni les oppositions. Le dernier trait du ministre britannique le prouvait surabondamment. Pour donner d'ailleurs un témoignage de sa sincérité et démontrer à notre représentant que, si elle ne voulait se séparer des autres puissances, la France devait mettre

d'accord ses vues avec celles de l'Angleterre, il se leva, il tira d'un pupitre deux documents et il invita l'ambas* sadeur à en prendre connaissance. Ces documents étaient deux projets de traité : l'un avait été ébauché par le noble lord lui-même, l'autre lui était venu du continent ; il en convint sans désigner la capitale où il avait été élaboré. L'un et l'autre, sauf quelques variantes, stipulaient ce qu'on appelait en France la rigoureuse exécution de Méhémet-Ali avec le concours coercitif, au besoin, de toutes les puissances intéressées, la France comprise. On n'ignorait pas à Paris le sens et l'objet des propositions que M. de Brûnnow avait pointées à Londres, et moins encore de quelle manière le gouvernement de la Reine les envisageait ; on connaissait également l'accueil qu'elles avaient reçu à Vienne et à Berlin ; mais on ne supposait pas que l'on se fût déjà mis à l'œuvre, en Angleterre et sur le continent, pour donner à l'entente commune une forme diplomatique. Pour rester dans la vérité historique, nous devons ajouter que si lord Palmerston, qui, sur cette question, ne s'est pas toujours rencontré en parfait accord avec ses collègues du ministère, avait désormais arrêté ses résolutions, il s'employait cependant très loyalement à y rallier le gouvernement français; il lui en coûtait d'entreprendre la pacification de l'Orient sans notre participation. » Je suis fort aise, dit-il à M. Guizot en terminant l'entretien, que nous ayons causé de l'affaire à fond; j'attendrai maintenant que vous en ayez rendu compte au gouvernement du Roi et qu'il vous ait trans-

mis ses instructions. » Ces deux puissants esprits s'étaient tout dit, comme ils en étaient convenus, sans approcher du but qu'ils poursuivaient. Leurs vues ne s'étaient rencontrées sur aucun point; elles étaient inconciliables; et si nous nous sommes arrêté longuement sur la discussion qu'ils ont engagée, c'est qu'elle apprend tout : la divergence des opinions et la ferme volonté, de part et d'autre, de ne pas s'en départir, et que nous sommes ainsi dispensé de nous égarer, avec le lecteur, dans les méandres de cette laborieuse et stérile négociation.

A ce moment même un nouveau cabinet s'était formé à Paris, qui devait son avènement au concours de la gauche, et se trouvait ainsi non moins, et peut-être plus obligé que le cabinet précédent, de tenir grand compte du sentiment public. Il était présidé par M. Thiers, qui prit le portefeuille des affaires étrangères, et c'est à lui que M. Guizot eut à rendre compte de sa conférence avec lord Palmerston. Que lui répondit^il, et quelles directions crut-il opportun de lui donner? Il lui recom* manda a de gagner du temps, de dire que nous n'avions point d'opinion absolue, point de parti pris ; de discuter les politiques diverses, de démontrer les inconvénients de celle que lord Palmerston voulait faire prévaloir, et de retarder ainsi toute résolution définitive » . Notre ambassadeur devait, d'autre part, se refuser à toute délibération commune avec les quatre puissances, n'avoir, en quelque sorte, de rapports officiels qu'avec les ministres anglais, et dégager ainsi le gouvernement

français des liens que la note du 27 juillet 1839 luiavait imposés, tt II espérait, écrit M. Guizot dans ses Mémoires, qu^avec le temps, sous le poids des périls et des embarras de la situation, en présence des difficultés sans cesse renaissantes du concert entre les cinq cours, le sultan et le pacha finiraient par s'arranger directement, ou bien que, de guerre lasse, les puissances elles* mêmes se résigneraient à accepter et à garantir entre la Porte et son vassal le maintien du siaiu quo; ce qui était, à son avis, la meilleure des combinaisons. »

M. Thiers s'abusait. Au point où en étaient les choses, même au mois de mars, il était téméraire de présumer que Tempereur Nicolas et lord Palmerston, si personnellement engagés, si désireux, l'un et l'autre, d'assurer le triomphe de leurs propositions, s'inclineraient devant des arrangements pris sans leur participation et dont le succès eût été, pour eux, un éclatant échec. Le gouvernement français, qui cependant ne faisait entendre à Alexandrie que des conseils de modération, s'exposait en outre au reproche d'avoir entretenu et encouragé des espérances propres à entraver l'action collective des puissances. Qu'arriva-t-il, en effet? Les négociations se poursuivaient; de toute part on cherchait encore les éléments d'une transaction pouvant réunir l'assentiment de tous les cabinets, et celui de Londres, sur les instances de la cour de Vienne, avait consentie joindre, à l'Egypte à titre héréditaire, le pachalik de Saint- Jean-d' Acre à titre viager, quand, au mois de juin, le grand vizir Korsew-Pacha, le plus intraitable adversaire de Méhé-

met-Ali, fut révoqué de ses hautes fonctions. Le pacha manifesta aussitôt le désir d'entrer en communications directes avec la Porte; sans tarder, il en prit l'initiative, dans la conviction qu'il lui serait aisé de s'entendre avec les nouveaux conseillers du sultan et de combiner avec eux un accord pacifique et satisfaisant.

Cette démarche mit fin à toutes les hésitations. On y vit à Saint-Pétersbourg et surtout à Londres, même à Vienne et à Berlin, l'action de la France agissant seule, et remportant subrepticement, à Constantinople comme à Alexandrie, un succès blessant pour la dignité des autres cabinets, et on signa, sans nous en avertir, le traité du 1 5 juillet, cet acte dont lord Palmerston avait communiqué la première rédaction à M. Guizot dans leur conférence du A mars. Hàtons-nous de le dire, Tambassadeur ne s'était jamais dissimulé que là était lé péril, et il en avait précédemment averti son gouverne-» ment dans plus d'une occasion. Il se persuadait cependant qu'une fois leur accord bien établi, les quatre puissances, avant de passer à la signature, nous en feraient part, u pour avoir notre adhésion ou notre refus » . Ce n'est pas ainsi qu'on procéda. On s'engagea mutuellement en s' entourant du plus profond mystère ; on ne fit à notre représentant ni ouverture ni confidence. Ce fut seulement le 17, le surlendemain du fait accompli, que lord Palmerston le mit au courant de toute chose. Il s'acquitta de ce soin en lui remettant un mémorandum qu'il avait préparé, lui dit-il, « pour être (C^v d'exprimer e^^actemçnt et complètement sa pensée » ,

fik LA QUESTION D'EGYPTE.

Dans ce document, le ministre de la Reine s'appliquait, d*une part, à justifier les résolutions des puissances, invoquant Timpérieuse nécessité de mettre fin aux troubles dont le Levant était le théâtre, et, d*autre part, à démontrer qu'elles ne leur avaient été nullement inspirées par un sentiment hostile à la France, avec laquelle elles désiraient, au contraire, conserver des relations de sincère amitié, et dont elles demandaient instamment l'appui moral, ne pouvant espérer sa coopération maté* rielle, pour déterminer le pacha à donner son adhésion y disait-on, aux arrangements qui allaient lui être propo* ses par le sultan. Ce langage ne pouvait atténuer la gra* vite de Toffense. Le gouvernement de Juillet la ressentit non moins vivement que le pays tout entier. Il prit et il observa une attitude calme et digne, bien résolu toutefois à régler sa conduite au gré de ses intérêts, se préparant activement aux redoutables complications que devait engendrer, dans sa conviction, la résistance que Méhémet-Ali opposerait à ses agresseurs.

S'il nous eût été difficile, dans une étude de la question d'Egypte, de ne pas rappeler, avec quelque développement, un différend diplomatique qui a si profon-

dément troublé les relations de la France et de TAngle* terre, il nous parait superflu de nous arrêter sur les faits de guerre qui en furent la conséquence. Disons cependant que révénement trompa toutes nos prévi* sions en justifiant amplement les calculs du gouverne* ment anglais. Mise aux prises avec les difficultés d'une insurrection qu'on avait eu soin de fomenter de longue main et qui gagna rapidement tout le Liban, vigoureusement attaquée par les forces combinées des alliés, Tarmée égyptienne, après une vaine défense, dut battre en retraite et se réfugier sous le canon de Saint-Jeand'Acre.

Quand un douloureux mécompte nous surprend dans nos illusions, nous le reprochons à notre diplomatie et nous en faisons peser sur elle toute la responsabilité. Aucun de nos agents ne pouvait ignorer cependant que les exigences d'une lutte prolongée avaient excédé les ressources de Méhémet*Ali ; qu'il avait dû imposer aux populations de l'Egypte et de la Syrie, soit en hommes, soit en argent, des sacrifices qui entretenaient un sourd mécontentement; qu'en dépit de ses efforts, tous les services étaient en souffrance, la solde des troupes arriérée, l'armement imparfait, l'équipement insuffisant. Il pouvait menacer la Turquie, plus mal préparée que lui à continuer la guerre; mais l'intervention de l'Europe devait porter à son prestige un coup sensible et ébranler la confiance de son armée. Cette situation n'était un mystère pour personne et avait été signalée à l'attention du gouvernement français. Le gouvernement

se LA QUESTION D'EGYPTE.

anglais en était également instruit, et nous avons vu lord Palmerston s'en prévaloir avec M. Guizot en affirmant que les alliés n'auraient que de faibles efibrts à faire pour renverser la puissance du pacha, jugée aussi précaire en Egypte qu'en Syrie. En France, on s'était passionnément épris de l'œuvre de Méhémet- Ali, œuvre éminemment civilisatrice, pensait-on, que nous avions contribué à édifier, dont la gloire devait rejaillir sur nous, dont le succès devait profiter à nos intérêts en Orient et dans la Méditerranée. Avec cette ardeur généreuse et souvent inconsidérée qui nous subjugue et nous entraine quand le succès d'une cause nous paraît utile au progrès du monde civilisé, on prit vivement la défense de l'Egypte. Nul n'admettait que la France ne dût soutenir et défendre le pacha. Dans la presse, dans les Chambres, cette opinion prévalut avec une unanimité qui s'imposait au gouvernement, bien avant l'ouverture de la crise finale; on avait applaudi à la victoire de Nezib, à la défection du capitan-pacha qui avait livré au vassal la flotte du suzerain, deux événements qui avaient raffermi les illusions dont on se repaissait à Paris. Quand on apprit que l'Angleterre, notre alliée, se rapprochait de la Russie dans la pensée d'assister le sultan contre Méhémet-Ali ; quand il fut démontré surtout que ces puissances se proposaient de dépouiller le pacha de toutes ses conquêtes, on se persuada que cette politique n'était pas moins dirigée contre la France que contre son protégé ; qu'en voulant renverser la puisp^nce (}ue uqw avions gidée cle dqs conseils et de notre

appui, on visait particulièrement notre prépondérance en Egypte, et le sentiment public avait, en cette circonstance, une juste perception des choses. Aussi la fierté nationale en fut-elle profondément blessée, et les ministres de Louis-Philippe auraient soulevé des tempêtes, s'ils s'étaient associés aux vues des cabinets de Lon* dres et de Saint-Pétersbourg. Ils durent décliner les ouvertures qui leur furent faites.

Monté au pouvoir avec le concours de la gauche dynastique qui, comme toutes les oppositions, avait invariablement flatté les susceptibilités de l'opinion dominante, M. Thiers aurait pu moins que tout autre entrer dans une alliance qui se proposait de frapper à la tète le pouvoir de Méhémet-Ali. Il ne partageait pas assurément, sur les forces du pacha, les erreurs qui égaraient les esprits, mais il présumait que le pacha ferait une défense plus ou moins prolongée, suffisante pour placer les puissances aux prises avec des difficultés imprévues, propres à autoriser l'intervention diploma- ,tique de la France en un moment opportun. M. Thiers .n'a pas eu, il ne pouvait pas avoir une autre politique; se fùt-il démis, que son successeur aurait vainement tenté de s'ouvrir d'autres voies. Ne pouvant le remonter, le ministère français suivit le courant; en l'absence des pouvoirs législatifs, il ordonna, avec l'assentiment manifeste du pays, des armements considérables et coûteux, et prit en face de l'Europe réunie la posture qui convient à une puissante nation déterminée à défendre résolument ses intérêts. Celte attitude eut une influence

considérable sur les événements ultérieurs, comme nous le verrons bientôt.

Vaincu en Syrie, Méhémet-Ali avait été déclaré, par une résolution solennelle du sultan, déchu des pouvoirs qu'il exerçait en Egypte, et qu'il tenait, disait-on, uni* quement de Tauguste magnanimité de son souverain. On devait donc croire que la campagne commencée au pied du Liban serait continuée dans la vallée du NiL On le désirait vivement à Gonstantinople. Rechid- Pacha, membre influent du cabinet ottoman et ministre des affaires étrangères, qui devait, plus tard, jouer un premier rôle en s'inféodantà F Angleterre, le demandait instamment; il était secondé, avec la dernière énergie^ par lord Ponsonby, ou plutôt incité par cet ambassa* deur passionnément hostile au pacha. Mais les puissantces alliées ne se dissimulaient pas toutes qu'en poussant les choses aussi loin on provoquerait la France, et qu'en portant la guerre en Egypte on risquait de l'allumer en Europe. Les plus modérées d'entre elles, l'Autriche et' la Prusse, voulaient, à tout prix, conjurer un si grave péril, et déjà elles s'employaient activement à Londres et à Saint-Pétersbourg, même à Paris, à l'aide de com* munications confidentielles, pour rechercher une combinaison devant substituer l'accord à cinq à l'accord à quatre qui, dans la pensée des cours de Vienne et de Berlin, avait atteint le but pour lequel il avait été conclu. Le cabinet français accueillait ces vœux en protestant de ses intentions pacifiques, de son désir de se prêter à tout accommodement que sa dignité offensée

lui permettrait d'agréer, faisant remarquer que, dans sa position, il lui était interdit de prendre aucune initiative. Cependant Tépoque ordinaire de la session législative approchait; le ministère convoqua les Chambres et soumit au Roi le projet de discours du trône. Dans la persuasion qu'il était à la fois digne et habile d'apprécier la situation sans déguisement, il jugea opportun de faire entendre un langage conforme au sentiment du pays (1). Le souverain considéra que cette manifestation n'était pas impérieusement exigée par les circonstances. M. Thiers remit sa démission, et M. Guizot fut chargé de former le nouveau ministère. Le cabinet du 29 octobre héritait d'une situation qu'il eût vainement essayé de modifier sensiblement. Tous ses efforts tendirent a en atténuer la gravité. Il

(1) > ... La France, disait le projet de discours, qui continue à souhaiter sincèrement la paix, demeure fidèle à une politique que vous avez plus d'une fois appuyée par d'éclatants suffrages. Jalouse d'assurer l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman, elle les croit conciliables avec l'existence du vice-roi d'Egypte... Mais les événements qui se pressent pourraient amener des modifications plus graves. Les mesures prises jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour lesquelles le concours des deux Chambres étaii nécessaire... Elles penseront comme moi que la France, qui n'a pas été la première à livrer le repos du monde k la fortune des armes, doit se tenir prête à agir le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement menacé... J'aime à compter, plus que jamais, sur votre patriotique concours. Vous voulez, comme moi, que la France soit forte et grande. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais elle ne l'achèterait pas d'un prix indigne d'elle, et votre roi^ qui a mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la Révolution française a mis dans set mains. » -

;fnaintint les armements sans les développer, il fit voter la loi sur les fortifications de Paris préparée par ses prédécesseurs, mais à l*aide de nuances discrètement ménagées dans le langage et dans Tattitude, il prit une position qui se distinguait de celle de M. Thiers par ua caractère particulier de réserve et de modération. Il ne répudiait aucune des exigences que l'isolement imposait au pays, en marquant davantage toutefois ses dispositions conciliantes afin de faciliter aux alliés un prompt rapprochement avec la France.

Par une heureuse coïncidence , l'affaire d'Egypte entrait, à ce moment même, dans la voie des solutions à la suite d'un incident qui mérite d'être rappelé. Après avoir bombardé et pris Saint-Jean- d'Acre, l'amiral Stopford envoya une partie de sa flotte devant Alexan-^ drie sous le commandement du commodore sir Charles Napier. Cet officier général, non moins connu par son esprit d'initiative que par sa bravoure, se mit, de son bord , en communication directe avec Méhémet- Ali , s'offrant à lui comme l'un de ses plus enthousiastes admirateurs plutôt que comme son ennemi, lui représenta tous les dangers auxquels il s'exposait si, résistant plus longtemps aux puissances, il les contraignait à diriger leurs armes contre le siège même de sa puissance. Ne lui ménageant ni les avertissements, ni les exhortations, il ne lui cacha point que l'issue de la lutte, si elle se prolongeait, lui serait désormais fatale, et le 29 novembre, sans mandat, sans instructions, il signait une véritable convention qui garantissait au

pacha le gouvernement héréditaire de TËgypte. La marine dépossédait la diplomatie, et ce fut à Tavantage de la paix générale, sinon à Thonneur des diplomates. Voici ce que lord Ponsonby, dans son indignation, en écrivait a lord Palmerston : u Votre Seigneurie aura reçu le rapport du commodore; tout ce que j*ai à vous en dire, c'est que la Porte a expressément déclaré la convention nulle et de nul effet, et que, mes collègues et moi, nous nous sommes associés à cette déclaration. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'aucun gouvernement, dans la situation de la Porte Ottomane, ne pouvait tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter pour lui avec un pouvoir considéré, en droit et en fait, comme un pouvoir rebelle... n

L'arrangement intervenu entre Méhémet-Ali et sir Charles Napier n'en resta pas moins le point de départ et la base de U réconciliation du vassal avec son suzerain^ ainsi que du règlement définitif dé la question d'Orient dans cette période de son histoire. Dans la pensée d'y trouver le meilleur mode de remettre en un état normal leurs relations avec la France, les quatre cours contraignirent la Porte à l'agréer. Après de longs pourparlers, elles signèrent à Londres un protocole constatant que le traité du 15 juillet 1840 avait reçu son entière exécution par la soumission du pacha; mais cet acte contenait en outre une disposition d'un intérêt plus pressant et destiné à mettre fin au dissentiment qui avait menacé la paix générale. On imagina à cet effet de donner un caractère international à la mesure

par laquelle la Turquie avait, de tout temps, interdit Faccès du port de Gonstantinople aux bâtiments de jguerre des autres nations. On stipula donc la fermeture des détroits des Dardanelles et du Bosphore. « Cette transaction , ajoutait le protocole , étant de nature à offrir à TEurope un gage de Tunion des cinq puis-sauces, le principal secrétaire d*Ëtat de Sa Majesté Britannique, ayant le département des affaires étrangères, s'est chargé de porter cet objet à la connaissance du gouvernement français, en l'invitant à y participer. » Et la France put rentrer, sans préjudice pour sa dignité, dans le concert européen en apposant sa signature à la convention du 13 juillet 1841, Elle y était, en effet, conviée dans une forme à la fois courtoise et solennelle, pendant que Méhémet-Ali conservait TÉgypte pour lui et pour sa descendance en vertu d'un arrangement conclu avec l'assentiment de toutes les puissances et par conséquent sous leur garantie.

C'est ainsi que se termina ce grave conflit. La politique de l'Angleterre, il faut le reconnaître, en sortait triomphante. Au traité d'Unkiar-Skelessi on substituait l'acte du 13 juillet qui rétablissait, à Constantinople, l'égalité des positions entre tous les cabinets. L'influence que la France conservait en Egypte n'était plus redoutable. Mais on croyait, surtout à Londres, avoir fait plus encore; on se flattait d'avoir placé, par la convention des détroits, la Turquie sous la protection collective et durable des puissances, d'étrie ainsi parvenu à assurer, pour de longues années, l'existence de l'empire

ottoman et la paix de TOrient. Un avenir prochain devait démontrer combien sont fragiles et impuissants les calculs de la diplomatie, quand ils se heurtent aux intérêts et à la force des choses.

Dix ans s'étaient à peine écoulés que les rôles se trouvaient renversés : TAngleterre s'alliait à la France, et leurs armées réunies débarquaient en Grimée pour combattre et refouler celles de la Russie qui avaient envahi Tempire ottoman. En 1856, au congrès de Paris, qui met fin à cette nouvelle guerre, témoignant^ une fois de plus, de la vanité et de T inconsistance de certains arrangements internationaux, les souverains^ par Torgane de leurs plénipotentiaires, « déclarent la Sublime Porte admise à participer aux avantages du droit public et du concert européen. Leurs Majestés s'engagent, chacune de son côté, à respecter Tindépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman, garantissent en commun la stricte observation de cet engagement, et considéreront, en conséquence, tout acte de nature à y porter atteinte comme une question d'intérêt général. » Et une dernière guerre éclate en 1877, qui conduit les Russes aux portes de Gonstantinople sans déterminer les autres puissances à intervenir comme elles s'y étaient mutuellementobligées.Gette fois, ce n'est plus à Paris, c'est à Berlin qu'on se réunit pour régler les comptes, et chacun taille son lot dans cet empire ottoman qui, par une dérision du sort, n'a jamais été plus démembré que du jour où les puissances ont promis de garantir et, au besoin, de défendre son intégrité*

U LA QUESTION D'ÉGTPTE.

L*Égypte eut Tinsigne fortune d*échapper à ces orages; elle fournit les contingents dus au suzerain, sans connaître autrement les calamités de la guerre ni celles infligées à la Turquie. Méhémet-AIi avait eu, avant de s'éteindre, le pressentiment des prochains désastres ; dès qu'il lui fut démontré qu'il fallait renoncer aux vastes desseins de son ambition déçue, il borna sa tâche à raffermir sa puissance, désormais limitée à la possession héréditaire de TÉgypte. Pendant la période agitée de son gouvernement, il avait administré le pays avec les traditions rudimentaires de la coutume ; la comptabilité se bornait à enregistrer les recettes et les dépenses. Il consacra les dernières années de sa vie et les loisirs de la paix à reformer cette organisation primitive et plus particulièrement le service -financier. Avec le concours d'un fonctionnaire français, on éla^ bora un budget en recettes et en dépenses; on imposa, à des comptables récalcitrants et étonnés , la tenue des livres en partie double. Faisant mieux, il réduisit son armée, renonça à un puissant armement maritime, entreprit des travaux de canalisation, le barrage du Nil notamment, cette œuvre colossale qui était inachevée à sa mort et que ses successeurs ont eu le tort de ne pas continuer. Il aurait percé l'isthme de Suez, s'il n'y avait vu un danger considérable. « Mais, au contraire, lui disait-on, ce serait une garantie; voyez le Bosphore, c'est le dernier gage de la sécurité du sultan. — Vous vous méprenez, répondait-il; le Bosphore, c'est le péril, il sera la perte de l'empire ottoman. Pour le pos-

séder, il faut le défendre; et pour le défendre, il faut être tout-puissant. Si je creusais le canal, je doterais rÉgypte de son Bosphore, et ce pays, déjà si convoité, deviendrait Tobjet d*ambitions redoutables pour mon œuvre et pour ma prospérité. » Et tout cela, il le disait, il le faisait avec la claire conception des animosités et des sympathies qu*il avait éveillées durant le cours de sa longue carrière. Il n'avait rien oublié des obstacles (ju'il avait rencontrés, des encouragements qui Pavaient soutenu. Il en avait le souvenir toujours présent; il aimait à s*en entretenir. « Je dois à la France, disait-il en 1840, à sa fière attitude en face de l'Europe entière, à ses armements, d'avoir pu vaincre le ressentiment du sultan, les haines de ses conseillers, la violente hostilité des représentants des puissances à Gonstantinople. » Et de tout cela il a souvent témoigné sa reconnaissance, en particulier lors d'un voyage que le duc de Montpensier fit en Egypte en 1845, et au cours duquel il prodigua à ce prince tous les trésors de l'hospitalité orientale. Ce sentiment était chez lui tellement intense qu'il survécut à sa raison. La révolution de Février l'avait surpris et vivemçnt affligé; atteint, peu de mois après, dans ses facultés qui avaient fléchi sous le poids des longs efforts et de l'âge avancé, il rêvait de rétablir Louis-Philippe sur son trône. Assis sur un grand lit dressé dans une vaste pièce de son palais de Ras-el-Tin, où le tenait désormais une affection sénile et incurable, entouré de ses serviteurs, il dictait des instructions, prdonaait Tarmement de la flottât rembarquement de

Farinée , quHl voulait conduire lui-même à Marseille au secours du prince qui ne Tavait jamais trahi ni abandonné. Il se défiait d'Ibrahim-Pacha; il le soupçonnait de ne pas partager toute sa gratitude, a II en sera châtié, disait-il, il n'héritera ni de mon pouvoir ni de mes dignités, n Ce fut la première révélation du désordre qui saisissait son intelligence. Ses prévisions n'en furent pas moins, cependant, justifiées par Tévénement. Le fils administra TÉgypte pendant la pre^ mière période de la maladie du père, mais il mourut avant lui, sans avoir été investi de la souveraineté.

L'histoire sera sévère pour les héritiers de Méhémei* Ali. Ils n'ont retenu, de sa succession, aucune de ses qualités, aucune de ses aptitudes, rien de la simplicité de ses goûts, de sa passion pour les grandes choses, de son discernement dans le choix des hommes et des moyens, de son impétueux désir de s'éclairer^ de sa constante application à l'œuvre qu'il avait entreprisej Celui d'entre eux qui, le premier, prit le pouvoir, après la mort du fondateur de la nouvelle dynastie égyptienne, fut Abbas-Pacha, son petit-fils. L'ordre de sue* cession avait été emprunté, par le firman d'investiture octroyé à Méhémet-Ali, au régime qui règle l'hérédité

dans la famille impériale des sultans. On sait qu'il est fondé sur le privilège de la primogéniture en ligne directe ou collatérale indistinctement, c'est-à-dire que le plus âgé, parmi les princes de la maison régnante, quel que soit son degré de parenté avec le souverain décédé, occupe le trône dès qu'il devient vacant. C'est à ce titre qu'Abbas-Pacha fut proclamé vice-roi à l'exclusion des fils de Méhémet-Ali, tous plus jeunes que lui. Ce prince s'était montré, de bonne heure, réfractaire aux idées et aux doctrines de l'Occident; dès son enfance, il s'était dérobé à tout commerce avec la colonie européenne, devenue si nombreuse et si variée sous l'administration éclairée et protectrice de son grandpère. Seul, parmi la descendance de Méhémet*Ali, il n'avait appris et ne parlait aucune langue étrangère. Il s'était uniquement plié à l'enseignement des mosquées, et il en suivait les pratiques ; il en partageait les préjugés et les passions, sans déguiser son éloignemeut, son dédain, devrions-nous dire, pour les chrétiens de toute nationalité. A son avènement, il prit une mesure par laquelle il se révélait tout entier : il voulut congédier tous les Européens, la plupart Français, que Méhémet- AU avait appelés en Egypte et auxquels il avait confié la direction de services fort importants, surtout dans l'enseignement public. Notre représentant dut prendre la défense des droits acquis, dignes d'une protection efficace; il s'y employa avec énergie. Devant cette attitude, soutenue par l'approbation de tous les résidents européens, Abbas-Pacha, caractère pusillanime, revint

sur sa détermination. Un seul Français, un Gaulois de Marseille, plein de verve, qui n'avait jamais ménagé les faiblesses du prince, qui les avait quelquefois dénon* cées à son grand-père, Glot-Bey, chef de l'administration sanitaire, jugea prudent de se retirer : il demanda lui-même sa retraite ; elle lui fut accordée avec la jouissance de l'intégralité de son traitement d'activité, réversible sur ses enfants jusqu'à la majorité du dernier né. Nous citons cet incident parce qu'il donne la mesure de la valeur intellectuelle et morale de l'homme auquel était échu le gouvernement de l'Egypte. Il ne le garda pas longtemps. A son avènement et afin d'être mieux isolé, il avait fait élever dans le désert, à proximité du Caire, un palais doublé d'une caserne; il s'y renferma, et dès la seconde année de son règne, il y périssait dans une aventure de sérail dont les détails ne sauraient trouver ici leur place.

Saïd-Pacha, fils de Méhémet-Ali, prit le pouvoir à la mort d'Abbas-Pacha. Doué des plus heureuses facultés, il avait reçu une éducation solide, et son esprit était ouvert aux notions les plus variées. Il était malheureusement bien moins doué sous le rapport du caractère. D'une timidité invincible et incurable, il voyait partout des périls imaginaires ; il en vint à ne jamais se déplacer sans une escorte nombreuse composée de toutes armes. Incapable de dominer les hommes, il les méprisait en les comblant de ses faveurs. Il fut ainsi accessible à des personnages qui devinrent de perfides conseillers et abusèrent dç sa çonSancç. Sur cette pente, il fut

bientôt un prince prodigue et obéré. On lui suggéra d'émettre des bons du Trésor, qui se négociaient à des taux usuraires. Les premiers désordres qui ont, depuis, si profondément troublé les finances de TÈgypte, — ce qu'il nous importe de retenir, — datentde cetteépoque. Son nom restera cependant attaché à la plus belle œuvré de notre siècle. C'est lui, en effet, qui a concédé à M. de Lesseps le canal de Suez. Sous Tardente parole du promoteur de Tentreprise, il en comprit toute la grandeur; il s'en éprit passionnément. Il eut, par mo-» ments, de vives inquiétudes et des hésitations ; mais Tin-* fatigable initiateur le relevait de ces défaillances en lui communiquant sa foi persévérante. Ainsi soutenu sans cesse, et sans cesse rassuré par une active vigilance, ce prince irrésolu et faible résista aux remontrances du cabinet britannique et aux pusillanimes avertissements de la Porte (1). Le canal a été ouvert, au grand avantage de l'Angleterre elle-même; la postérité doit en tenir compte à Sald- Pacha et lui en savoir gré.

Le nouveau règne fut celui du faste et de la prodiga-* lité« Isma'il-Pacha inaugura la période des dépenses de luxe. Il eut de splendides résidences, des théâtres, construits à grands frais, pour la comédie et l'opéra. Un

(1) Au mois d'avril 1855, un membre influent du cabinet ottoman adressa à Saïd-Pacba une lettre confidentielle pour le conjurer de revenir sur la concession qu'il avait faite à M. de Lesseps. Il lui signalait le caractère implacable de l'hostilité de l'Angleterre et ce qu'il appelait Vincotutance de l'appui de la France, Cette lettre avait été suggérée par Rechid-Pacha, qui occupait à ce moment le poste de grand vizir. Notre ambassade en eut connaissance et la signala au sultan. Peu de jours après^ le ministère était renversé.

intendant des spectacles du prince recratait, pour chaque saison, des artistes d'un véritable mérite. Le Caire eut la primeur dHAïda, merveilleusement interprétée. Avec d'autres grands officiers, il eut un grand écuyer et des écuries peuplées de chevaux de prix, des équipages irréprochables. Il eut tout Tappareil d'une cour euro* péenne et opulente. Les Égyptiens étonnés n'avaient pas encore oublié Méhémet-Ali habitant la vieille citadelle, dans les appartements délabrés des califes, sobrement meublés, sortant dans une modeste calèche, modestement attelée, suivi de quelques serviteurs, sans apparat d'aucune sorte ; et ces souvenirs, évoqués par la pompe et l'éclat dont s'entourait son petit-fils, suscitaient d'étranges commentaires. Isma'il-Pacha eut toutes les ambitions que peut suggérer l'exercice du pouvoir absolu. Fils d'Ibrahim-Pacha, il avait recueilli d'immenses domaines dans la succession de son père; à l'aide d'une interprétation abusive de la législation musulmane, il en augmenta considérablement l'étendue ; il voulut les exploiter, et il y enfouit des trésors (I). Il voulut également changer l'ordre de succession au bénéfice de sa descendance directe et au préjudice du

(i) a Nous visitons, a écrit ici même un témoin oculaire en 1882, les bâtiments abandonnés d'une raffinerie que rex-kbédive avait installée ici avec un luxe insensé. Elle a coûté 300,000 livres sterling et est devenue inutile par suite de la diminution des récoltes de canne à sucre.^Les cbacals y font leur demeure. Les machines, toutes neuves, se rouillent sans avoir jamais servi. De tous côtés, il y a de semblables usines délaissées , tristes restes des folies de construction, des dépenses illimitées, des marchés scandaleux du dernier règne, a {Impressions de voyage, de Mme Lee Cuilde.)

dernier fils de son grand- père. A cet effet, il ouvrit avec la Porte des négociations qui eurent un plein succès; mais à quel prix? En augmentant d'un tiers le tribut que TËgypte payait au sultan, en multipliant ses largesses autour du souverain, et il les renouvelait toutes les fois qu'il sollicitait à Gonstantinople de semblables concessions. Cette constante dilapidation des revenus publics mit bientôt le vice-roi aux prises avec les plus graves embarras financiers. Les bons du Trésor ne trouvaient plus que des preneurs défiants, ayant des exigent ces léonines. Des intermédiaires officieux et intéressés lui ouvrirent la voie des emprunts. Il s'y précipita avec l'inconscience d'un prodigue obéré; il joua la série, dirions-nous, si l'on voulait nous passer une si vulgaire expression, élevant, chaque fois, le taux de l'intérêt,' jusqu'au jour où les marchés de l'Europe, prenant l'alarme, lui refusèrent tout crédit. Dès ce moment , la crise était ouverte ; les nombreux créanciers du vice* roi s'agitèrent, invoquant l'appui de leurs gouvernements respectifs, qui durent s'interposer. La question d'Egypte, dès ce moment, reparaissait à l'horizon politique sous une forme nouvelle et assurément inattendue. Nous ne dirons des premiers incidents qui survinrent que ce qu'il importe de rappeler avant d'aborder les graves événements engendrés par cette singulière situation.

La France et l'Angleterre, avec l'assentiment des autres puissances, intervinrent, à ce moment, à titre officieux, uniquement pour seconder les démarches de

ht LA QUESTION D'EGYPTE.

deux délégués, Tun Frauçais, Tautre Anglais, M. Joubert et M* Goschen, que les créanciers de TÉgypte avaient munis de leurs pleins pouvoirs. On procéda à une information, à la suite de laquelle le khédive, sur leur proposition, ordonna la création de deux institutions nouvelles, imaginées pour assurer, avec une plus sage gestion des revenus du Trésor, les garanties dues aux porteurs de toute catégorie des emprunts égyptiens. On fonda, en premier lieu, une caisse de la dette publi* que, qui fut dotée, par privilège, de certaines ressour^» ces exclusivement affectées désormais à son service. L'administration de cette caisse fut confiée à une corn-mission composée de fonctionnaires européens, n*ayant aucune autre attribution, et eu nombre suffisant pour que la plupart des puissances y fussent représentées. Grâce à cette combinaison, et moyennant certains avantages faits au gouvernement égyptien, mis à la charge des détenteurs de ses titres, on pensait avoir tout concilié. Mais il ne suffisait pas d'avoir corrigé les erreurs du passé, il fallait en prévenir le retour dans Tavenir, il fallait mettre le gouvernement égyptien en garde contre les égarements qui lui avaient créé de si sérieux embarras. On proposa donc, d'autre part, au khédive^ qui Taccepta, ce qu'on a appelé le contrôle y c'est-à-dire la désignation de deux agents compétents, l'un Anglais, l'autre Français, lesquels eurent pour mission d'éclairer les conseillers du prince et d'en obtenir la rigoureuse observation de ses nouveaux engagements. Pour les mettre à même de remplir la tâche qui leur était con*

fiée, on les autorisa à siéger au conseil des ministres, avec faculté de donner leur avis sur toute résolution pouvant intéresser le trésor public. C'était les investir d'une sorte de veio, qu'ils pouvaient opposer à tout acte leur paraissant de nature à troubler les accords conve-f nus, et plus particulièrement à toute dépense, à tout engagement nouveau qui en méconnaîtrait les dispositions préservatrices. Le pouvoir du khédive fut ainsi limité et soumis à une constante surveillance en tout ce qui concernait Tadministration des finances.

Il aurait fallu à Ismall-Pacha une robuste vertu pour se résigner patiemment à une pareille restriction de son autorité absolue, et on sait qu'il n'était pas un vertueux. Sa volonté s'était librement exercée, jusque-là, au gré de tous ses caprices, et il lui en coûtait de s'incliner devant un obstacle humiliant; il ne put supporter longtemps cette tutelle qu'il rencontrait toujours rigide, toujours éveillée. Cette situation, prétendit-il, nuisait à son prestige, et par conséquent au bon ordre et à la tranquillité publique. Il en appela à la bienveillante sollicitude de la France et de l'Angleterre, contestant l'efficacité des concessions qu'il avait trop légèrement faites, disait-il. Sollicitées par lui, les deux puissances intervinrent directement, et à titre officiel, dans l'examen des difficultés qu'il avait signalées à leur attention. A sa demande, on procéda à une nouvelle enquête, dont le résultat démontra la nécessité de maintenir le nouvel état de choses que l'on consacra par la loi dite de liquidation, c'est-à-dire par un règlement conventionnel de

toutes les questions, par une sorte de pacte conclu entre le gouvernement égyptien d'une part, et la France et r Angleterre de l'autre. Déçu dans ses calculs, le khédive changea de voie et se retourna : aux concessions qu'il avait faites, il voulut en ajouter de nouvelles; il toucha au principe même de son pouvoir; il constitua un ministère solidaire et responsable, y appelant les deux contrôleurs, l'un, M. de Blignières, aux travaux publics, l'autre, M. Rivers-Wilson, aux finances. Désirant apparaître comnie l'unique et le véritable initiateur de cette réforme, il adressa au chef du nouveau cabinet un rescrit, et il lui disait : « Je veux vous confirmer ma ferme détermination de mettre les règles de notre administra* tion en harmonie avec les principes qui régissent les administrations en Europe... En un mot, je veux dorénavant gouverner avec et par mon conseil des ministres... Le conseil discutera toutes les questions importantes du pays, l'opinion de la majorité entraînera celle de la minorité; les décisions seront donc prises à la majorité, et en les approuvant, je sanctionnerai l'opinion qui aura prévalu. » Il n'était pas sincère. Il pensait, avec raison, qu'en inaugurant des changements de cette nature dans un pays d'absolutisme traditionnel, avec un peuple aveuglément attaché à l'islamisme et ne reconnaissant d'autre autorité que la volonté du maître, qu'en confiant l'exécution de ces mesures à un premier ministre, chrétien d'Arménie, assisté de deux étrangers, chrétiens conune lui, on entreprenait trop ou pas assez; il savait que l'œuvre était d'autant moins viable qu'elle

était plus radicale, et que d'un signe il pouvait, au besoin, la renverser. Qu'arriva-t-il en effet? Peu de mois après, en février 1879, le ministère ayant, pour raison d'économie, mis un certain nombre d^officiers au traitement de disponibilité, Nubar-Pacha et M. Wilson furent assaillis par eux et enfermés dans le ministère des finances. Le vice-roi s'empressa d'accourir lui-même pour disperser ce rassemblement et délivrer les prisonniers. Le lendemain, le président du conseil se présenta humblement aux consulats de France et d'Angleterre-, déclarant qu'il ne répondait plus de la tranquillité publique, et leur demandant instamment d'assurer sa vie et celle de ses collègues (1) . Une entreprise de cette impor? tance se terminait en sujet d'opérette.

Quelle fut la part du vice*roi dans ce premier mou-« yement insurrectionnel qui a ouvert l'ère des révoltes militaires? Ce que nous pouvons en dire, c'est qu'il fut véhémentement soupçonné de l'avoir provoqué. Il en prit prétexte, dans tous les cas, pour revendiquer les pouvoirs dont il s'était dessaisi et en assumer de nouveau l'entier exercice. Il transigea cependant devant le ressentiment de la France et de l'Angleterre, toujours réunies. Nubar-Pacha, qui avait encouru sa colère en se constituant l'organe des vues des deux puissances, fut remplacé par le prince héritier, Tewfik-Pacha ; mais les'deux ministres européens conservèrent leurs portefeuilles avec un droit nouveau et exorbitant, celui d'oppo-

(1) Livre jaune. Documents diplomatiques, années 1878 et 1879.

ser leur veto à toute mesure qu'ils désapprouveraient. Leur voix, délibérative dans le précédent cabinet, devenait prépondérante dans le nouveau. L'ingérence de Paris et de Londres était désormais effective. Ismail-Pacha ne souffrit pas longtemps ce frein si étroitement serré. Peu de semaines après, il jeta le masque : il chargea Tun de ses conseillers, Ghérif-Pacha, de former un ministère uniquement composé d'éléments égyptiens, responsable devant une assemblée élue, et il présenta un plan financier, délibéré et proposé, disait-il aux consuls, par les hauts dignitaires et fonctionnaires religieux, civils et mili'* taires. En réalité, il avait pris lui-même l'initiative d'une contre-révolution, en s'abritant sous l'expression de vœux qu'il avait dictés à son entourage.

La mesure était comble. On ressentit vivement, à Londres et à Paris, l'oubli injurieux de tous les engagements pris et solennellement renouvelés. On avait longtemps douté de la bonne foi d'Ismaïl-Pacha; on ne douta plus de sa duplicité. D'accord avec le cabinet anglais et après avoir rappelé les déclarations antérieures du vice-roi si manifestement méconnues par ses derniers actes, M. Waddington, ministre des affaires étrangères, écrivait à notre agent au Caire : «Il nous est impossible de ne pas considérer ces résolutions comme un manque d'égard volontaire... » Si le khédive y persistait, « il ne resterait aux deux cabinets qu'à se réserver une entière liberté d'appréciation et d'action dans la défense des intérêts de leurs nationaux en Egypte et dans la recherche des moyen3 les plus propres à assurer à ce

pays les conditions d'un bon gouvernement (l) » . La menace était directe et formelle. On Tavertissait offi"« cieusement, d'ailleurs, que, si l'on y était contraint, on exigerait sa déchéance. Il n'en fut pas ébranlé. Dans son infatuation, il ne put se persuader que la France et l'Angleterre s'entendraient pour en venir à une pareille extrémité, propre à soulever de nouvelles difficultés, et à laquelle on ne pouvait donner suite, croyait-il, sans la participation de toutes les puissances garantes des poui voirs souverains conférés à la descendance de Méhé-t met-Ali. Il ne voulut y voir qu'un moyen d'intimida-i tion. Rusant avec plus d'entêtement que d'habileté, il soumit ses derniers actes à l'examen des deux cabinets, déclarant qu'il en rapporterait les dispositions si elles n'obtenaient pas leur assentiment après une plus mûre appréciation. Cet expédient dilatoire n'eut aucun succès. La France et l'Angleterre donnèrent l'ordre à leurs représentants au Caire de recommander officielle'* ment au khédive à! abdiquer et de quitter l'Egypte (2) , Les deux cabinets firent part de leur détermination aux autres puissances, lesquelles s'y associèrent par leur aci quiescement. En recevant cette communication, Ismaïl-* Pacha ne dissimula ni sa surprise ni son émotion. Il lui restait un recours, il en usa; il fit appel à son suzerain, II oubliait que l'indépendance de l'Egypte ou plutôt les concessions faites à son grand-père avaient été arra-i chées h la Porte, et que le gouvernement du sultan, dans

(1) Dépêche (lu 25 avril 1879.

(2) Dépêche du 18 juin 1879.

sa résignation, y avait souscrit sans jamais s'en accommoder. Le khédive ne prévoyait pas qu'on saisirait avec empressement, à Gonstantinople, cette occasion de faire une nouvelle tentative pour remettre la main sur la plus opulente province de Tempire. Ses illusions ne furent pas de longue durée; au lieu d'être défendu, il fut révoqué de sa haute dignité, par une dépêche télégraphique, sans aucun ménagement pour son amourpropre, et son fils fut proclamé vice-roi d'Egypte. Au lieu de descendre dignement du pouvoir, il en fut expulsé comme un vulgaire administrateur. Pour mettre le comble à l'humiliation qu'on lui infligeait, on lui interdit le séjour de Gonstantinople, où il avait distribué naguère une bonne part des sommes empruntées à l'Europe. Le 30 juin 1879, ce prince déchu, que la na-« ture avait pourtant doué de facultés remarquables, que la fortune avait doté d'un paisible et florissant royaume dont il aurait pu soutenir la prospérité en s'illustrant lui-même, s'embarquait à Alexandrie et partait pour l'exil, laissant derrière lui une situation semée des plus graves périls. Déjà la Porte, ne déguisant plus sa pensée, libellait le firman d'investure de Tewfik-Pacha dans des termes qui réduisaient le rôle du nouveau vice-roi à celui d'un simple gouverneur, ne se distinguant des autres fonctionnaires du même ordre que par le privilège de l'hérédité. La France et l'Angleterre durent chaleureusement intervenir à Gonstantinople pour détourner le gouvernement ottoman d'une tentative qui menaçait de remettre en question tous les arrangements

antérieurs conclus avec la participation des puissances. Notre ambassadeur, M. Fournier, s'y employa avec autant d'énergie que de succès. Grâce à son habile interven* tion, Tewfik-Pacha fut investi de toutes les attributions qui avaient été conférées à ses prédécesseurs . « Le zèle et la fermeté que vous avez déployés, écrivait M. Waddington à notre représentant, n'ont pas peu contribué à cet heureux résultat, et je tiens à vous en remercier (1). «

Le conflit qui a abouti à la déchéance d'Ismaïl*Pacha avait pris naissance dans la revision de la situation financière. Les contrôleurs, aussi bien que la commis* sion d'enquête, avaient pensé qu'on ne pouvait y pro-i céder avec succès sans réduire l'intérêt de la dette pu« blique. Le prince, si peu soucieux naguère du sort de ses créanciers et de la considération de son gouverne* ment, avait repoussé cette mesure en prétendant qu'elle mettait l'Egypte en faillite et attentait à son crédit. En réalité, il s'en était prévalu pour secouer le joug des administrateurs que l'Europe lui avait imposés, et pour justifier le coup d'État qui a déterminé la France et TAngleterre à provoquer sa révocation. Dès le lende-

(i) Dépèche du 28 août 1879.

main du dénouement de cette crise, on se remit à l'œuvre avec rentière adhésion du nouveau vice-roi et de ses conseillers. Fort de l'agrément de toutes les puissances, on reprit et on rendit exécutoire la loi de liquidation, qui a remis les finances de TÉgypte dans Tétat de pro« spérité où nous les voyons aujourd'hui . Cependant Tordre moral n'en restait pas moins profondément troublé depuis l'avènement de Tewfik-Pacha, et des symptômes nombreux révélaient une agitation qui était une étrange nouveauté dans un pays où l'autorité n'avait jamais rencontré de contradicteurs. Les actes des ministres étaient publiquement discutés, et le prestige du khédive s'en trouvait visiblement atteint. La démonstration mi« litaire qui avait contraint Nubar-Pacha à se démettre avait été facilement contenue; il avait suffi àlsmaïl-Pacha de se montrer. Qu'il en ait été l'instigateur ou qu'il ait seulement, pour mieux déguiser ses desseins, toléré ces premiers désordres, il s'abstint de sévir contre les militaires qui en furent les fauteurs. Dans un autre temps, ils eussent expié sévèrement leur audace. Des exemples récents, présents à tous les esprits, ne laissaient de doute à personne qu'en méconnaissant la volonté du maitre on s'exposait au dernier des chàti* ments. L'impunité, se joignant bientôt aux défaillances du nouveau khédive, porta ses fruits naturels : l'indisci* pline et l'insubordination se propagèrent dans l'armée et se traduisirent par de turbulentes manifestations. Le I*' février, des officiers osèrent protester contre la nomination d'un colonel qui n'était pas leur complice ;

oh en arrêta quelques-uns ; ils furent aussitôt délivrés par leurs troupes et réintégrés dans leur commandement; le ministre de la guerre dut donner sa démission. On poussa plus loin les concessions, on augmenta la solde des militaires de tout grade (I). On institua, en outre, une commission à laquelle on remettait le soin de reviser, en les codifiant, les lois et règlements militaires; et nous voyons, à cette occasion, apparaître Arabi-Bey, qui en faisait partie et en fut bientôt le plus énergique inspirateur. Avec lui et sous son influence, surgissent successivement des motions et des exigences nouvelles; la commission propose notamment d'auge menter Teffectif de Tarmée et de construire de nouveaux forts pour la défense des côtes de la Méditerranée. Riaz* Pacha, le président du conseil , ne secondait pas avec un zèle suffisant les promoteurs de ces mesures, u Ala demande expresse des colonels, écrivait, le 10 septembre, notre consul général, le khédive a dû signer immé* diatement la nomination de Ghérif-Pacha » au poste de premier ministre.

Ce succès leur suggéra la pensée et leur donna Tau* dace d'employer un autre expédient propre à donner a leurs prétentions les apparences de la légalité. Dans rintention de s'opposer aux contrôleurs, Ismaïl-Pacha avait imaginé, peu de mois avant sa chute, de convoquer une assemblée de notables, voulant, disait-il, consulter le pays dans les graves circonstances qu'il traver-

(1) Livre jaune, 1881^ Documents diplomatiques»

sait; cette prétendue représentation nationale, choisie et non élue, ne fut sérieusement saisie d'aucun projet de loi, et elle avait cessé de se réunir, sans avoir été dissoute ni prorogée, quand les colonels exigèrent qu'on la rappelât pour lui soumettre le budget. Ce simulacre de régime parlementaire, qu'on voulait compléter en y ajoutant la responsabilité ministérielle, devint, entre les mains d'Arabi-Bey et de ses collègues, un puissant instrument dont ils se servirent pour tenir en échec Tewfik-Pacha et ses conseillers, a La commission, écrivait encore, le 23 juin, le gérant de notre consulat général, a décidé l'augmentation de l'effectif de l'armée... Ce vœu, qui, dans l'état actuel des choses, est un ordre, a beaucoup ému les ministres... car on me dit que les officiers arabes et turcs sont décidés à faire exécuter les décisions de la commission. L'indiscipline, du reste, ne fait qu'augmenter dans l'armée. L'anarchie fait aussi de très rapides progrès chez le fellah. Il y a quelques années, l'autorité du mudir, dans les villages, était respectée, et personne ne se serait avisé de lui résister. Aujourd'hui, il n'en est plus de même; le mudir n'a plus d'action sur le fellah. » Et, le 14 septembre, le titulaire du poste ajoutait : « Pour le moment, le colonel Arabi dispose des troupes et d'une partie de la population ; . . . l'autorité du khédive est sérieusement ébranlée;... les colons européens appréhendent les suites d'une occupation turque. Des désordres pourraient être provoqués par une occupation européenne. »

On voit quel trouble s'était emparé des esprits et

quel désordre s'était répandu dans les choses depuis Tavènement de Tewfik-Pacha. Une année s'était à peine écoulée, et le pouvoir avait glissé, pouvons-nous dire, de ses mains entre celles d'un groupe d'ambitieux, rebelles et perturbateurs. Il était lui-même sans prestige, et ses ministres sans considération. Lesreprésen* tants étrangers voyaient des dangers partout : dans les exigences des officiers, dans l'attitude de la population, dans les intentions de la Porte, qui avait envoyé un commissaire au Caire, presque dans l'assistance éventuelle que les puissances pouvaient offrir au khédive. Il en était d'autres qu'ils dénonçaient également : Isma'il- Pacha avait dressé sa tente au pied du Vésuve, en face de Gastellamare, et de cette retraite enchanteresse il entretenait des relations avec des serviteurs qui lui étaient restés dévoués. Que leur recommandait-il? Ce que l'on sait, c'est qu'il n'avait pas renoncé à tout espoir de ressaisir la couronne perdue. Dans ce dessein, il faisait, en pécheur repenti, des apparitions intermittentes, tantôt à Paris, tantôt à Londres, offrant humblement ses services pour aider à mettre fin à une situation qui inspirait déjà les plus vives alarmes. Ses sollicitations n'eurent aucun succès. Onn'étaitpas, peut-être, éloigné d'admettre, à Londres comme à Paris, que sa main toujours vigoureuse, quelquefois implacable, serait d'un bon secours pour mettre à leur place choses ethommes; mais on ne pouvait se raviser, c'eût été reconnaître qu'on s'était étrangement mépris en exigeant son éloignement. On s'inquiétait, cependant, et on échangeait

de fréquentes communications ; Fentente restait étroite et cordiale entre les deu;c gouvernements; on était d'accord sur le but; mais ni d*uu côté ni de l'autre on ne trouvait le moyen de l'atteindre. Les instructions qu'on donnaitaux agents s'en ressentaient. «Je vous prie d'éviter avec soin, leur écrivait-on en février 1 881 , toute démarche qui pourrait vous donner l'apparence d'une intervention quelconque dans des mouvements de ce genre (les manifestations militaires). Veuillez vous abstenir également de prendre parti dans les questions de modifications ministérielles. » Le 3 mars suivant, on leur tenait un autre langage : « La France et l'Angle^ terre, leur disait-on, sont disposées à donner leur appui au khédive aujourd'hui régnant. Vous soutiendrez, d'accord avec votre collègue, les ministres actuels dii khédive et les ministres futurs... « Soutenir en s'abste* nant n'était pas une tâche bien aisée, et nous n'indiquons ces contradictions que parce qu'elles témoignent de l'in* certitude, sinon de la confusion dans laquelle ou s'attardait soit à Paris, soit à Londres, pendant qu'eil Egypte la position s'aggravait chaque jour davantage. Ce qu'il convient d'en retenir, c'est que l'agitation gagnait sans cesse en étendue et en profondeur; elle se répercutait jusqu'au Soudan, où elle devait avoir de si funestes conséquences. On arriva ainsi au mois de novembre 1881, moment où Gambetta succéda, aux affaires étrangères, à M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui en janvier avait remplacé M. de Freycinet, lequel avait lui-même remplacé, en 1880, M. Waddington. Gam'^

betta eut, il faut le dire, une conception nette et lucide de la situation ; il comprit, avec une parfaite sagacité, la gravite du mal, et il se montra fermement résolu à y opposer Tunique remède qu'il comportait. Il s*en expliqua avec l'ambassadeur d'Angleterre. « Nous voyons d'une part, lui dit-il notamment, un gouvernement animé de bonnes intentions, mais faible et toujours à la merci d'un mouvement militaire f de l'autre, une armée travaillée par les intrigues et toute prête à suivre des chefs ambitieux... Combien de temps durerait un équilibre aussi instable? Ne serait-il pas troublé demain par les revendications de la Porte, par les convoitises de l'ancien khédive, dont on rencontre à chaque instant la main dans les intrigues égyptiennes?.. » — tt J'ai demandé ensuite à lord Lyons, écrivait-il encore à notre ambassadeur à Londres, si le moment ne lui paraissait pas venu, pour les deux puissances les plus directement intéressées à la tranquillité de l'Egypte, de concerter encore plus étroitement leur union et de se communiquer, avec une entière franchise, les réflexions que cet état de choses pouvait leur suggérer. Pour aller au plus pressé, ne conviendrait-il pas, quant à présent, de soutenir énergiquement, d'un commun accord, le gouvernement de Tewfik-Pacha, en nous efforçant de lui inspirer une confiance absolue et exclusive dans notre appui? Mais il pourrait arriver que des circonstances étrangères a notre volonté vinssent ébranler le gouvernement du khédive. Serait-il prudent que la France et l'Angleterre se laissassent prendre au dépourvu

•6 LA QUESTION D'ÉGTPTE.

par une catastrophe de ce genre? En un mot, je pensais qu'il serait utile que les deux gouvernements se missent d'accord, sans plus de retard ^ sur les moyens les plus pro^ près soit à prévenir une crise, s*il est possible d'en empêcher l'explosion, soit à y remédier, si die est inévitable ( 1 )• •• » Le cabinet britannique accueillit, avec une sorte d'empressement, la proposition de Gambetta, et il fut rapidement convenu que les agents des deux gouverne» ments feraient part au khédive de leur entente et de leurs intentions. A la demande de lord Gran ville, Gambetta se chargea d'arrêter les termes des instructions qui leur seraient adressées. La rédaction, ainsi préparée, reçut ne varietur l'assentiment du principal secrétaire d'État de la Reine, et lord Lyons en informa le ministre français le 6 janvier 1882, avec une réserve sur laquelle nous aurons à revenir. Les circonstances devenant de plus en plus pressantes, la déclaration, élaborée à Paris et agréée à Londres, fut transmise par le télégraphe, et les représentants de la France et de l'Angleterre en donnèrent connaissance au khédive, le 8 janvier, dans la même audience (2).

(1) Dépêche du 15 décembre 1881 à M. Challemel-Lacoor, ambassadeur à Londres.

(2) La note était ainsi conçue : « Vous avez été obargé à plusieurs reprises déjà de faire connaître au khédive et à son gouvernement la volonté de la France et de l'Angleterre de leur prêter appui contre les difficultés de différente nature qui pourraient entraver la marche des affaires publiques en Egypte, Les deux puissances sont entièrement d'accord à ce sujet, et des circonstances récentes, notamment la réunion de la Chambre des notables convoquée par le khédive, leur ont fourni l'occasion d'échanger leurs vues une fois de plus. Je vous prie de déclarer, en conséquence, à Tewfik-Pacha, après vous être concerté avec sir

La France et l'Angleterre se trouvaient donc solidairement engagées à maintenir Tautoritë du khédive u dans les conditions consacrées par les firmans, à parer, par leurs communs efforts, à toutes les causes qui viendraient à menacer le régime établi en Egypte » , c'est-à-dire à user de leur influence et, au besoin, de moyens coercitifs suffisants, pour réprimer toute tentative dirigée contre la souveraineté du vice-roi. Il n'en fut rien cependant, et cette entente si solennellement annoncée eut les plus regrettables conséquences. L'Angleterre se ravisa, et, déclinant ses engagements, elle suggéra et fit prévaloir d'autres combinaisons. A la vérité, notre ambassadeur à Londres avait écrit le 6 janvier : « Lord Granville m'a dit qu'il était bien entendu que les instructions communes n^entraineraient aucun engagement d'action effective. » Mais ce n'était pas ainsi que s'était exprimé l'ambassadeur britannique

Edward Malet, qui est invité à faire, simultanément avec vous, une déclaration identique, que les gouvernements £ran<^Î8 et anglais considèrent le maintien de Son Altesse sur le trône, dans les conditions qui sont consacrées par les firmans des sultans et que les deux gouvernementa ont officiellement acceptées, comme pouvant seul garantir, dans le présent et pour l'avenir, le bon ordre et le développement de la prospérité générale en l'Egypte, auxquels la France et l'Angleterre sont également intéressées. Les deux gouvernements, étroitement associés dans la résolution de parer, par leurs communs efforts, à tontes les causes intérieures ou extérieures qui viendraient ù menacer le régime établi en Egypte, ne doutent pas que l'assurance publiquement donnée de leur intention formelle à cet égard ne contribue à prévenir les périls que le gouvernement du khédive pourrait avoir à redouter, périls qui, d'aillejurs, trouveraient certainement la France et l'Angleterre unies pour y faire face, et ils comptent que Son Altesse elle-même puisera dans cette assurance la confiance et la force dont elle a besoin pour diriger les destinées du peuple et du pays égyptien. »

en notifiant Tassentiment de son cabinet à la déclaration dont le projet lui avait été soumis : « Je suis autorisé par lord Granvilley avait-il dit dans cette communication, à informer Votre Excellence que le gouvernement de Sa Majesté adhère au projet de déclaration contenu dans votre note du 30 décembre dernier, avec cette réserve qu'il ne doit pas être considéré comme s'engageant par là à quelque mode particulier d'action, si une action devait être trouvée nécessaire. » Aussi Gambetta, s'appuyant sur les termes de ce document, Tunique pièce, avec le projet de déclaration, qui ait été échangée entre les deux cabinets en cette circonstance, put-il répondre le lendemain à M. Gballemel-Lacour : u J'ai à peine besoin de vous faire remarquer que les termes dont se sert lord Lyons n'impliquent pas, de la part de lord Granville, l'intention d'écarter toute hypothèse d'action commune ultérieure. Il refuse seulement de se considérer comme engagé, par la déclaration identique et simultanée, sur le mode d'action, au cas où il deviendrait utile et nécessaire d'agir... Lord Granville me semble admettre, en principe, la possibilité d'une action commune dont le mode sera à discuter au moment voulu. » Et notre ambassadeur répliqua, le 9 : « J'ai lu avec un vif intérêt votre dépêche du 7 et les différents documents qui s'y trouvaient annexés, notamment la réponse de lord Lyons à votre projet de déclaration. Je vous suis d'autant plus obligé de cette communication que les termes dans lesquels l'assentiment du cabinet de Londres vous a été

notifié modifient, d'une manière dont nous devons nous féliciter, la portée de la réserve que j'avais cru recueillir de la bouche de lord Granville... » L'interprétation du ministre français, en effet, n'était pas contestable. La déclaration faite au khédive, à laquelle il fut donné suite sans soulever à Londres d'autres observations, était formelle; elle ne se prétait à aucune ambiguïté, à aucune équivoque; elle lui promettait tout l'appui nécessaire au maintien de l'intégralité de son pouvoir. L'adhésion du gouvernement anglais avait été donnée dans la forme la plus explicite; et, s'il se réservait toute liberté sur le choix d'un mode particulier d'action, il n'en excluait pas l'examen, il l'admettait même implicitement, si une action devait être trouvée nécessaire (1). Les troubles s'aggravaient cependant en Egypte, et l'éventualité prévue apparaissait chaque jour plus imminente, pendant que les vues des deux gouvernements changeaient d'objet. A quelle cause faut-il attribuer cette déviation d'une politique si laborieusement concertée?

Au moment où Gambetta prit le pouvoir, on prétait volontiers au nouveau cabinet, le grand ministère.

(1) Lord Granville l'a depuis reconnu lui-même. Dans le premier entretien qu'il eut avec notre nouvel ambassadeur, M. Tissot, « la conversation étant tombée sur les affaires d'Egypte, écrit-il à lord Lyons, je lui ai dit, dans des termes presque identiques à ceux dont je m'étais servi avec M. Challemel-Lacour, que je croyais que nos deux gouvernements étaient tout k fait d'accord pour éviter, si c'était possible, la nécessité d'une intervention active ou d'une occupation militaire, bien que nous admissions que cette nécessité pût surgir » . (Dépêche du 20 mars 1882.)

coioime on rappela, une longue existence ministérielle; on le croyait en pleine possession de la confiance de la Chambre et en mesure, par conséquent, de diriger en toute sécurité la politique de la France. On pensait de même à Londres, et le cabinet anglais, ne redoutant aucun changement prochain dans la conduite de nos affaires, se montra disposé à s'associer au gouvernement de la République dans Texamen des questions internationales d'un intérêt commun ou réciproque. C'est sous Tempire de cette conviction, tout porte à le présumer, que lord Granville accueillit la proposition de Gam^ betta, et qu'en témoignage de son bon vouloir il lui remit le soin de rédiger les instructions destinées à marr quer la cordialité de leur entente et l'unité ,de leurs résolutions dans la question d'Egypte. Mais, peu après, on annonçait que le cabinet français proposait aux Chambres de reviserla constitution, et bientôt ces bruits furent diversement appréciés. Un projet de loi fut en effet présenté le 14 janvier, et il devint évident qu'il serait l'objet d'une discussion pouvant entraîner la chute du ministère. L'attitude du gouvernement anglais s'en ressentit aussitôt, et à la fin de janvier, quand Gambetta fut renversé, il avait déjà orienté sa politique dans d'autres voies. Ce serait donc l'instabilité ministérielle en France qui aurait rompu, en ce qu'il avait d'essen-r tiel, l'accord des deux gouvernements, et on conçoit que le cabinet de Londres ait tenu à reprendre sa liberté d'action dès qu'il lui a été démontré qu'il aurait à poursuivre des négociations d'une nature si délicate avec

LA QUESTION D'EGYPTE. Tl

des ministres nouveaux, placés, par leur avènement même, dans la dépendance d'une majorité incertaine et flottante. Cette opinion ne nous appartient pas; nous rempruntons à uii homme d'État qui a longtemps administré le département des affaires étrangères et a représenté la France au congrès de Berlin, M. Waddington, actuellement notre ambassadeur à Londres (1).

Ce qui n'est pas douteux, c'est que TAngleterre fit alors son évolution. Nos représentants au Caire et à Londres en dénoncèrent, dès ce moment, les premiers symptômes. « La situation s'aggrave, écrivait le 14 janvier notre consul général en Egypte... Sir Ed. Malet (l'agent anglais) m'a exprimé, en particulier, Topinion qu'une démonstration de toutes les grandes puissances pourrait avoir pour effet de calmer l'armée et les notables. » Et quelques jours plus tard, le 21, il ajoutait, en sortant d'une réunion avec M. Malet et les contrôleurs ; Cl De cette conférence est résultée, pour moi.

(1) Voîcî en quek termes il t'est exprimé, au Sénat, dans la séance du S5 juillet 1882 : « Je n'hésite pas à le dire, — chacun sait que je n'ai jamais été l'admirateur de M. Gambetta, — lorsqu'il a eu à traiter la question d'Ë^pte, il a été dans le vrai ; il a bien compris les intérêts de la France. Le temps lui a manqué ; sa courte existence ministérielle ne lui a pas permis de mener à bonne fin ce qu'il avait entrepris. Mais quant à moi, je suis convaincu que, si son ministère... s'était consolidé, l'entente avec l'Angleterre, jusques et y compris l'action militaire, n'aurait pas tardé à être conclue, et que, s'il y a eu des hésitations de la part du gouvernement anglais..., elles ont été prolongées par le fait qu'on ne voulait pas s'engager sans savoir si le ministère avec lequel on s'engageait avait ou non un bail de vie. Il n'y a là rien que de parfaitement naturel, et si je m'étais trouvé dans la position du comte de Granville, je n'aurais pas hésité à atermoyer, à attendre pour savoir, avant de m'engager dans une entreprise aussi grave, à qui je devais avoir affaire... »

la conviction que le gouvernement anglais n'entend, en aucune façon, exercer en Egypte une action directe. Et si je dois m'en rapporter aux dispositions de mon collègue, le cabinet de Londres paraîtrait préférer de beaucoup une action commune des grandes puissances à une intervention qui ne serait que franco-anglaise. » M. Ghallemel-Lacour, de son côté, mandait le 17, en rendant compte d'un dernier entretien avec le principal secrétaire d'État de la Reine : « Malgré la déclaration formelle de lord Granville relativement au prix qu'il attache à la bonne entente, non seulement réelle, mais apparente^ • * . je n'ai pas trouvé ses dispositions entière* ment satisfaisantes... Il est à peu près certain aujourd'hui, pour moi, que si le cabinet de Londres a envisagé l'éventualité d'une action effective des deux puissances à l'appui de la note collective, c'a été, enfin de compte, pour l'écarter. » Un gouvernement de publicité comme celui de l'Angleterre peut-il impunément, voudra-t*il jamais s'engager dans un accord de cette importance avec l'intention, bien arrêtée d'avance, de se dérober dès le lendemain? Nous ne saurions le présumer. Quelle circonstance pouvait lui imposer, à cette heure, un calcul si peu digne d'un grand État? Il n'avait certes pas à craindre que la France entreprit seule une expédition en Egypte. Nulle nécessité ne lui faisait donc une obligation d'autoriser son ambassadeur à remettre au cabinet français la note du 6 janvier, et en consentant à donner, de concert avec nous, un témoignage de sympathie au khédive, rien ne lui commandait impérieuse-

ment de prendre rengagement de lui garantir l'entière possession de son pouvoir. Quoi qu'il en soit, notre ambassadeur ne doutait plus qu'on n'eût à Londres de nouveaux des.seins, et Gambetta, voulant dégager de toutes ces contradictions la véritable pensée du gouvernement britannique, écrivait à M. Ghallemel-Lacour le 23 janvier : a II est visible que la situation au Caire devient pressante, et que le moment approche où il faudra aviser... Vous aurez à savoir si l'idée de faire agir la France et l'Angleterre, par délégation des grandes puissances, préoccupe le cabinet anglais, et en général à lui demander ses vues sur le conflit qui menace de passer à l'état aigu entre le khédive et la Chambre des notables... » L'ambassadeur lui répondait le lendemain : a Je viens d'avoir une conversation avec lord Granville. Il m'a exprimé le désir de voir, avant de me répondre, M. Gladstone qui arrive aujourd'hui. Je crains que lord Granville ne soit préoccupé à l'excès d'éviter l'apparence d'une immixtion exclusive de la France et de l'Angleterre en Egypte, et qu'il n'incline à accepter ou même à provoquer l'intervention de quelque autre puissance qui se chargerait de proposer je ne sais quel arrangement. » Lord Granville attendait, en somme, l'issue du débat ouvert devant la Chambre sur la revision. Ce débat se terminait en effet trois jours après, le 27, par la défaite du « grand ministère » , qui était entrée dans ses calculs et ne pouvait manquer d'exercer une influence décisive sur ses dispositions personnelles comme sur l'attitude du cabinet anglais.

Renonçant à foire dépendre sa politique de celle d'un gouvernement qu'elle ne jugeait plus ni assez autorisé ni suffisamment indépendant, l'Angleterre opéra donc sa conversion, et M. de Freycinet, succédant à 6am* betta, lui rendit sa liberté en reprenant celle de la France. Il eut, le 3 février, un entretien avec lord Lyons; il en fit parla M. Challemel-Lacour dans une dépêche qu'il résumait en ces termes : « 1* Nous réser* vions (de part et d'autre) notre adhésion à toute action effective ultérieure ; 2"* nous répugnions à l'emploi des moyens coercitifs ; 3* nous étions contraires à l'envoi de troupes turques en Egypte. Nous nous sommes séparés sur cette constatation, en nous félicitant mutuellement de la communauté de vues qui existait entre nous, r» On comprend la satisfaction de l'ambassadeur d'Angleterre, on conçoit moins celle de M. de Freycinet.

Nous avons dû nous arrêter sur les divers incidents qui ont marqué le passage de Gambetta au pouvoir et en retenir les détails essentiels, parce qu'ils marquent le moment où la France et l'Angleterre, cessant de lier leur politique, ont pris, chacune de son côté, des voies diverses, sinon opposées, parce que de cette conduite

est né un dissentiment dont nous aurons à apprécier les fâcheuses conséquences, devant nous borner ici^ pour ne pas anticiper sur les événements, à fixer la position prise respectivemeùt par les deux cabinets. La politique inaugurée à Tavènement de M. de Freycinet était en effet une politique nouvelle, celle de Tattente et du libre examen, sinon de Tabstention absolue. Elle mé* connaissait les engagements solennels pris par la note du 7 février et en dégageait l'Angleterre . Il pouvait y avoir désormais communauté de vues entre les deux gouvernements, il n'y avait plus accord exclusif, ni même obligation de se concerter avant de s'expliquer avec les autres puissances; Tun ne devait plus rien à l'autre, et chacun avait reconquis le droit de ne prendre conseil que de ses propres intérêts et des circonstances* Notre ministre des affaires étrangères et l'ambassadeur d'Angleterre étaient-ils également fondés à s en féliciter A Si l'événement a donné raison à l'un, n'a-t-il pas donné tort à l'autre? Avons-nous besoin de dire, au surplus, qu'en répudiant les assurances données au khédive, on livrait l'Egypte aux plus redoutables dangers ; que l'on compromettait avec le repos du pays la sécurité de la colonie européenne? Que se passa-t-il au Caire? On y apprenait, dans les derniers jours de janvier 1882, que l'entente des deux puissances ne serait plus un obstacle aux projets qu'on avait conçus, et dès les premiers jours de février on en poursuivait violemment la réalisation. Une délégation delà Chambre des notables, l'instrument soumiset inconscient des colonels, somme Ghérif-Pacha

de concéder à rassemblée le vote du budget. ; le prési* dent du conseil s'y refusant, elle se transporte au palais, pénètre jusqu'au vice-roi, qui, menacé d'une nouvelle manifestation militaire, consent à former un nouveau cabinet exclusivement composé de ces mêmes délégpiés. Arabi est ministre de la guerre^ maître du gouvernement; Tewfik-Pacba n'est plus que son prisonnier. Devant cette révolution, les contrôleurs européens offrent leur démission (1).

C'est dans l'intention de s'abstenir que lord Granville avait mis un soin si persévérant à revendiquer son entière liberté; les nouvelles d'Egypte, au surplus, ne le lui auraient pas permis ; à l'entente à deux, qui ne lui offrait plus de garanties suffisantes, il voulait substituer l'entente à six ou le concert européen. Il jugea convenable cependant de ménager le cabinet français pour mieux le mettre dans son jeu, et il lui proposa d'entrer « en communication avec les autres puissances pour s'assurer si elles seraient disposées à échanger leurs idées en ce qui concerne la meilleure conduite à tenir dans les affaires d'Egypte sur les bases suivantes : maintien des droits du souverain et de ceux du khédive, ainsi

(1) Dépêches du 2 février et jours suivants de M. Sienkiewicz, notre consul général. (Livre jaune.) Ne dissimulant rien, cet agent écrivait, le 6, à M. de Freycinet : c Le coup d'Etat de la Chambre égyptienne peut être considéré comme une réponse à la note du 7 janvier. Nous avons déclaré que nous maintiendrions le statu quo contre tout le monde, et ce statu quo a été modifié d'une manière profonde. Nous nous sommes placés ainsi dans la nécessité d'intervenir ou de modifier notre politique. » C'est le second de ces deux partis qu'on venait précisément de prendre à Londres et à Paris.

que des libertés du peuple égyptien telles qu'elles sont garanties par les firmans du sultan (1); stricte observation des engagements internationaux du pays » . Le principal secrétaire d'État de la Reine pensait qu'on n'était pas en présence d'un cas d'intervention; « mais si cette éventualité, disait-il, venait à se produire, le désir du gouvernement de Sa Majesté Britannique serait que l'intervention représentât l'action collective de l'Europe, et il est d'avis que dès lors le sultan devrait être partie dans toute mesure en discussion (2) » .

L'ouverture du cabinet de Londres ne pouvait être déclinée à Paris ^ en la repoussant, le cabinet français se serait exposé à se trouver isolé : il l'accueillit donc favorablement, et de part et d'autre on en saisit simultanément les autres puissances. Lord Granville touchait au but qu'il avait en vue : comme l'Angleterre, la France était désormais engagée à rechercher la solution de la question égyptienne à l'aide d'un accord européen concerté avec la cour suzeraine. Â Vienne comme à Saint-Pétersbourg, à Berlin comme à Rome, on fit fête à la communication des deux cabinets. Mais M. de Bismarck, ne se payant pas de vaines paroles, comprit Véchange d'idées en ce sens « qu'il était convié à une délibération commune », et à son avis, qu'il indiqua sans détours, « le moyen le plus simple de triompher

(i) Les firmans des sultans n'ont jamais concédé au peuple égyptien qu'une seule liberté, celle d'obéir au khédive, et il n'en a obtenu aucune autre, que nous sachions, depuis l'occupation anglaise.

(2) Lord Granville à lord Lyon s, 6 février 1882.

des difficultés égyptiennes était de confier à la Turquie le soin de les apaiser n . Le chancelier n'ignorait pas que cet expédient répugnait au gouvernement de la République, et que M. de Freycinet l'avait invariablement écarté dans ses entretiens avec lord Lyons. L'a-t-il proposé) dès la première heure, comme un moyen d'éloigner l'Angleterre de la France ? On en acquerrait la certitude sans en être surpris. Ce qui est certain, c'est que notre ministre des affaires étrangères s'empressa de faire remarquer à l'ambassadeur d'Allemagne, venu pour lui notifier l'adhésion de son gouvernement, tt qu'il ne s'agissait point d'une conférence, mais de pourparlers dans chaque capitale » . Réduite à ces termes, la proposition de la France et de l'Angleterre perdait tout intérêt et ne pouvait avoir aucune suite; on le comprit partout et on n'échangea que de vagues idées. Elle restait cependant une pierre d'attente sur laquelle, on n'en doutait ni à Londres ni à Berlin, on bâtirait tôt ou tard, dès que les événements exigeraient une solution prompte et solide. Dans cette conviction, M. de Bismarck ne fit aucune difficulté pour reconnaître qu'il convenait de laisser « à l'initiative commune de la France et de l'Angleterre » le soin de rechercher les combinaisons propres à aplanir ces graves difficultés. Tout en désirant vivement l'intervention collective des puissances, lord Granville tenait à se montrer, à paraître surtout, dans un constant accord avec la France; il continua donc d'échanger avec M. de Freycinet des communications quotidiennes en vue de remettre, au

Caire, les choses à leur place. Efforts superflus ; on avait d'avance écarté Tunique moyen d'en assurer le succès, la sanction, c'est-à-dire Femploi de la force.

Trois mois s'écoulèrent ainsi en stériles tentatives, pendant lesquels la situation s'aggravait sans cesse. Avec tous les ambitieux qui l'entouraient, Arabi-Pacba en était venu à se persuader que l'Angleterre et la France n'interviendraient point par les armes ; on le disait à Londres ; on le répétait à Paris ; la presse et les agences télégraphiques, écrivait notre consul général, en renouvellent chaque jour l'assurance. On savait également que le gouvernement de la République, plus encore que celui de la reine Victoria, s'opposerait à toute action directe et isolée de la puissance suzeraine dont on connaissait les arrière-pensées. Le ministère égyptien se crut donc autorisé à se substituer de plus en plus au vice-roi. Il donna de l'avancement à tous les officiers, ses complices. Il promut cinq d'entre eux au grade de général ; il nomma, le même jour, vingt-neuf colonels ou lieutenants-colonels, il porta l'effectif de l'armée de douze à seize mille hommes ; il entreprit de nouveaux travaux de défense. Sans l'assentiment du vice-roi, il résolut de rappeler la Chambre des notables qu'il s'était empressé de proroger après s'être emparé du pouvoir, pour prendre, disait la décision ministérielle dépourvue de toute sanction du khédive, a les mesures que réclame le salut du pays » « Quels devaient être la nature et l'objet de ces mesures? Notre consul général les résumait, en posi^scriptum,

dans sa dépêche du 11 mai : «L^idée du ministère, disait-il, serait de n'avoir plus de khédive, mais un gouverneur élu par rassemblée (1). Mahmoud Pacha-Samy, le président du conseil, ou Arabi-Pacha, sera probablement nommé. La déposition du khédive sera, sans doute, votée samedi (2). » Cette révolution, annoncée à date certaine, n'éclata pas. Des bruits nouveaux et inattendus glacèrent le courage des ministres ; ils se démirent de leurs fonctions; ils les reprirent le 16, après avoir fait acte de soumission au vice-roi et avec Tassentiment des représentants de la France et de TAngleterre. M. Sienkiewicz télégraphiait le même jour à M. de Freycinet : « Mahmoud Pacha-Samy s'est rendu ce soir chez le khédive avec tous les ministres et a protesté de son dévouement envei:^ Son Altesse. Arabi- Pacha s'est également déclaré fidèle serviteur du khédive. Le gouvernement égyptien est donc reconstitué. »

(1) La Chambre des notables a été imaginée par Ismaïl-Pacha, nous l'ayons dit, au moment où il a engagé, avec la France et TAngleterre, la lutte qui l'a perdu; elle devait, dans sa pensée, être l'organe du sentiment public, et il comptait l'opposer à l'action des deux puissances. L'instrument s'est faussé, dès l'origine, entre ses mains. Pour que l'assemblée empruntât à ses délibérations le caractère d'une représentation indépendante et éclairée, pour qu'il fut démontré qu'elle n'était pas un déguisement puéril, il fallait un simulacre d'opposition ; il s'employa lui-même à la constituer; vains efforts, toutes les résolutions étaient prises à l'unanimité. Les colonels la convoquèrent à leur tour, sans plus ni moins de succès, pour abriter leurs violences et leur responsabilité. Quoi qu'en aient dit plusieurs orateurs dans nos Chambres, le peuple égyptien n'est pas mûr, et il ne le sera pas de longtemps, pour le régime représentatif, et le gouvernement anglais ne songe nullement à le doter d'une représentation nationale.

(2) Dépêche de M. Sienkiewicz du il mai.

Que s'était-il donc passé, et quel grave événement avait subitement ramené les ministres égyptiens à la prudence et à la modération ? Informés des audacieuses entreprises qui se préparaient au Caire, les cabinets de Paris et de Londres n'avaient pu se dissimuler que la sécurité de leurs nationaux était exposée à des périls imminents, et, afin de mettre leur responsabilité à couvert, ils avaient, en toute hâte, résolu d'envoyer une escadre combinée dans les eaux d'Alexandrie. L'initiative de cette détermination fut prise par M. de Freycinet; le 12, il y conviait le gouvernement anglais, qui Tagréa dès le lendemain. Ainsi que l'avaient prévu les agents des deux pays, cette démonstration produisit, dès qu'elle fut annoncée, un effet salutaire et considérable, une vive satisfaction d'un côté, une profonde inquiétude de l'autre, et l'on vit ce spectacle curieux, les ministres égyptiens hautains et impérieux la veille, préparant la déchéance du khédive dans l'insolent dessein d'hériter de son pouvoir, se montrer, le lendemain, humbles et soumis . Le sort de leurs personnes leur parut si compromis qu'ils consentirent à débattre non*seulement les conditions de leur retraite définitive, mais encore celles de leur éloignement au Soudan ou à Gonstantinople. Si aveugles qu'ils fussent, ils n'avaient pu s'imaginer que la France et l'Angleterre avaient mis en mouvement un si puissant appareil de guerre uniquement pour la défense de leurs nationaux, et la perspective de se trouver à la merci des deux amiraux les avait désarmés.

Ils se méprenaient cependant; aussi leur défaillance fut-elle de courte durée. Dans les communications échangées entre M. de Freycinet et lord Granville à cette occasion, il fut stipulé, en effet, qu'au cas où elles croiraient utile de débarquer une force armée, a les deux puissances ne recourraient ni à des troupes anglaises ni à des troupes françaises, mais qu'elles feraient appel à des troupes turques (1) » . On n avait pas voulu, à Londres, dévier de la résolution de ne pas s'engager, à deux, dans une « action effective » ; à Paris, on ne voulait prendre aucun engagement de cette nature sans y avoir été autorisé par un vote préalable de la Chambre. Faire apparaître une double escadre et circonscrire dans ces limites sa liberté et son concours, en présence d'une situation d'où pouvaient surgir, à tout instant, les complications les plus désordonnées, c'était exposer les deux pavillons à en être les témoins impuissants, au grand dommage de leur prestige et des intérêts qu'ils avaient mission de défendre; c'était également encourager les perturbateurs de l'Egypte à persévérer dans leurs tentatives révolutionnaires. Et c'est ce qui survint. Ces mêmes ministres, si timorés la veille de l'arrivée des deux flottes, purent s'assurer, dès le lendemain, qu'ils n'avaient rien à redouter de leur présence, s'ils maintenaient la tranquillité publique, si aucun péril ne menaçait les étrangers ; et revenant aussitôt de ses alarmes, Arabi-Pacha, de concert avec ses

(i) Dépêche de M. de Freycinet du 12. — Dépêche de lord Granville du 13 mai.

collègues, put déclarer hautemeut, le 22, a qu'il lui était impossible de quitter rÉgypte(l) » .

Comme les amiraux, les agents diplomatiques de* vaient s'interdire toute démarche comminatoire, sauf le cas où il y aurait lieu de pourvoir à la défense de la colonie étrangère; ils étaient autorisés cependant à procéder, d'un commun accord et en s'inspirant des circonstances, par voie de conseil et même de représentation. La nouvelle attitude du cabinet égyptien les détermina à user de cette faculté. Le 25 mai, ils présentèrent au vice-roi personnellement une note officielle dans laquelle ils indiquaient comme moyens de mettre fin à toVites les difficultés : a V Téloignement temporaire de TÉgypte d'Arabi-Pacha ; 2* Tenvoi dans Tintérieur de l'Egypte d'Ali- Pacha-Fehmy, président du conseil, et d'Abd-el-Al-Pacha (le plus entreprenant des colonels); 3" la démission du ministère (2). » Informés de cette démarche, les ministres protestèrent par une communication écrite, adressée au khédive, contre cette immixtion étrangère dans des questions d'ordre intérieur, qui constituait, disaient-ils, u une atteinte aux droits du sultan » . Le lendemain, généraux et officiers arrivaient au palais, réclamant le maintien d'Arabi- Pacha au ministère de la guerre. Cette manifestation, dans de pareilles circonstances, était un avertissement impérieux, marquant assez que l'armée obéirait aveuglément au ministère; et, dernier trait venant s'ajouter

(1) Dépêche de M. Sienkiewicz du 22 mai.

(2) Dépêche de M. Sienkiewicz du 25 mai.

à cet état de profonde anarchie, Tamiral commandant les forces britanniques à Alexandrie télégraphiait, le 27, à son gouvernement : « Les Égyptiens construisent une batterie en face d'un de mes bâtiments », et il demande instamment des renforts.

En présence de ces divers incidents, le cabinet de Londres ne fut pas longtemps à s'avouer que la démonstration franco-anglaise, dans les conditions où elle avait été concertée, ne conduirait à aucun résultat satisfaisant, et pendant que sir E. Malet avec M. Sienkiewicz sommait, en quelque sorte, le khédive de se séparer de son ministère en châtiant ses principaux membres, lord Granville proposait, soudain, à M. de Freycinet de demander aux autres puissances de se joindre à la France et à TAngleterre « pour inviter la Porte à tenir prêtes des troupes qui se rendraient en Egypte sous des conditions déterminées (1) ». Et il pressait le cabinet français de se rallier à cet avis : a Tout retard, disait-il le lendemain à notre ambassadeur, encouragera l'opposition en Egypte, attendu qu'on y est convaincu que ni la France ni t Angleterre n'auront recours à la force. »

De toutes les ouvertures qui pouvaient lui être faites, celle-ci répugnait particulièrement à notre ministre des affaires étrangères; — elle se conciliait parfaitement avec la politique de TAngleterre, elle était en contradiction flagrante avec la politique traditionnelle de la

(1) Dépêche de M. Tissot, ambassadeur à Londres, du 24 mai.

France, qui n'avait jamais reculé devant aucun efFort pour éloigner le pavillon de la Turquie des côtes d'Afrique, en Egypte comme en Tunisie : — « Cette décision, répondit-il à M. Tissot, si inattendue, qui surprendrait Topinion publique, peu préparée à une semblable solution, ne pourrait être prise qu'après de mûres réflexions etavecrassentiment du conseil des ministres, quel'étatde ma santé ne me permet pas de convoquer pour demain. » Il devenait urgent d'aviser cependant; la situation, en Egypte, on l'a vu, l'exigeait impérieusement. Averti des nouvelles intentions de son gouvernement, sir E. Malet avait déclaré, le 26, « qu'il ne se considérait plus comme lié » par la note que, de concert avec M. Sienkiewicz, il avait remise la veille au khédive; il opérait ainsi sa retraite en se dérobant au moment décisif, et il se séparait de son collègue. Mis de la sorte en demeure de prendre un parti, M. de Freycinet fit au cabinet de Londres une contre-proposition; à la solution offerte par lord Granville, il substitua la réunion d'une conférence européenne. L'Angleterre y donna, sans retard, son assentiment, et, le 2 juin, les deux gouvernements en saisirent simultanément la Porte et toutes les grandes puissances. La France et l'Angleterre agissaient de concert; mais si cordiales que fussent encore leurs dispositions respectives, l'entente, — cette union de deux gouvernements entretenue à l'aide de concessions mutuelles, — si gravement compromise à la chute du ministère Gambetta, loin de se reconstituer, subissait, en cette occasion, une brèche nouvelle. Avons-nous be-

86 LA QUESTION D'ÉGTPTE.

soin de dire que Ton fit un accueil empressé dans toutes les capitales à la démarche des deux cabinets? Elle témoignait des obstacles sans cesse renaissants que rencontrait Taccord de la France et de TAngleterre dans une affaire où de précieux et d'importants intérêts leur commandaient de s'entendre, et cet échec ne déplaisait nulle part.

La satisfaction qu'on en éprouva Ait surtout vive et intense à Constantinople, bien que mélangée d'un regret, celui qu'avait la Porte de ne pas se trouver autorisée à rétablir l'ordre en Egypte par ses propres moyens exclusivement et sans subir le contrôle de l'Europe. Le divan n'a jamais su renoncer franchement à des velléités de restauration que les événements ont constamment déjouées. A l'origine de la crise, il s'imagina que la fortune, si obstinément hostile, lui souriait enfin. Nous dirions volontiers, si ce néologisme nous était permis, que la Turquie est un État protestataire; elle proteste, en toute occasion, avec une ferveur digne d'un meilleur sort. Elle protesta, sous forme de représentations, à Londres et à Paris, sous forme de circulaire, auprès des autres grandes puissances, quand l'Angleterre et la France firent remettre au khédive la note du 7 janvier; elle renouvela ses plaintes et ses réclamations, quand elles firent apparaître leur pavillon devant Alexandrie. Elle s'ingéniait, en même temps, à entraver les efforts qu'elles tentaient pour défendre l'autorité du vice-roi. Tour à tour, et suivant les besoins du moment, elle soutenait de ses encouragements tantôt

Tewfik-Pacha, tantôt les ministres égyptiens. « Il est indiscutable pour moi , écrivait M. Sienkiewicz, le 2 7 mai , aumoment où les officiers manifestaient si bruyamment, qu'ils subissent Tinfluence de la Porte... Le double jeu de la Turquie est de toute évidence. » Elle suggéra au khédive de recourir à la puissance suzeraine et de solliciter le concours d'un envoyé extraordinaire qui la représenterait en Egypte. Tewfik-Pacha en fit l'aveu à notre consul général (1). Cette mission fut confiée au maréchal Dervish- Pacha, et le succès en parut si certain au cabinet turc qu'il crut devoir décliner l'invitation de réunir la conférence, qu'on lui offrait cependant de convoquer à Gonstantinople. La Porte allait ainsi, en aveugle, au-devant d'une nouvelle mésaventure qui devait être suivie d'une sanglante catastrophe. Le maréchal turc débarqua à Alexandrie le 7 juin; le lendemain, il faisait son entrée au Caire, au bruit du canon ; u sa suite se composait de cinquante-huit personnes, dont dix aides de camp et plusieurs janissaires (2). » Ce nombreux état-major trahissait l'intention de la Porte de mettre les circonstances à profit pour substituer en Egypte son influence àcelledes puissances occidentales. L'événement l'avertit bientôt qu'elle s'était engagée dans un défilé redoutable où l'inefficacité de son action éclaterait à tous les yeux.

Depuis plusieurs mois, le trouble et l'anarchie glissaient des hautes sphères dans les rangs de la popula-

(1) Dépêche télégraphique de M. Sienkiewicz du S8 mai.

(2) Dépêche de M. Sienkiewicz.

88 LA QCESTIOS D'EGYPTE.

tioDy réTeillani des haines éteintes depuis longtemps. Le 1 1 juin, le quatrième jour après rarrivée de Denrisb- Pacha, une rixe sunrint entre des Maltais et des indigènes à Alexandrie; elle dégénéra aussitôt en un mouvement violent et populaire. « Des bandes d'Arabes débouchèrent de toutes les rues, assommant les Européens et saccageant les magasins. » Il y eut des morts et des blessés ; parmi ces derniers se trouvaient les consuls d'Angleterre, d'Italie et de Grèce. « Le préfet de police, lit-on dans un rapport, est resté chez lui, se déclarant malade; mais sa présence n'aurait rien empêché. Beaucoup de faits particuliers, à la charge des hommes de police et même de certains officiers, me sont signalés... Le chef européen des gardes de police m'affirme que plusieurs Européens ont été tués par les gendarmes indigènes dans les postes. »

Le sang avait coulé ; une ville florissante, centre d'un grand commerce, où des hommes de toute race et de toute religion vivaient paisiblement naguère, avait été pendant plusieurs heures livrée à des meurtriers et à des pillards en présence des pavillons de l'Angleterre et de la France, et sous les yeux, en quelque sorte, du représentant du sultan. Que fit-on pour réparer ce désastre et en prévenir le retour? Après une réunion à laquelle il avait été convoqué, notre consul général télégraphiait : « Le khédive et Dervish-Pacha garantissent la sécurité publique ; Arabi-Pacha, de son côté, s'engage à obéir à tous les ordres que lui donnera le khédive en vue d'empêcher de nouveaux troubles. » Étranges assu-

rancesqui révélaient bien toute la gravité delà situation; le plus influent des ministres, Tinspirateur du groupe des colonels, promettait obéissance et soumission au chef de TÉtat; on avouait donc qu'il en avait méconnu Tautorité, et que sa responsabilité personnelle se trouvait engagée dans la catastrophe d* Alexandrie ! Le moment n'était-il pas venu dès lors de Téloigner, sinon de sévir contre lui, au lieu de solliciter son concours? Dans le dessein de les employer au succès de sa tâche, le représentant de la Porte ne voulut pas se heurter aux hommes qui, en ce moment, disposaient de Tarméeetexerçaient, en réalité, la puissance souveraine. Nul ordre ne fut donné pour assurer le châtiment des coupables (1). Le khédive et Dervish-Pacha firent une apparition à Alexandrie; « ils y furent respectueusement, mais froidement accueillis « , pendantque les Européens cherchaient leur salut en s'embarquant en foule sur des navires nolisés en toute hâte par leurs consuls respectifs (2).

(1) Arabi>Pacha recevait, au contraire, peu de jours après, sous la forme d*une décoration, un témoignage public de la satisfaction du sultan, et notre consul général à Alexandrie constatait qu'il n'avait été pris aucune mesure « contre le préfet de police, ni contre les gardes municipaux ou les auteurs des massacres > . (Dépêches de M. le marquis de Noaillcs et de M. Sienkiewicz.)

(2) « L'émigration des Européens continue. Il ne reste plus, au consulat anglais, que deux commis qui enregistrent les noms des Anglais qui désirent rester en Egypte. » (Dépèche du 28 juin.)

Au premier avis de la sanglante journée du 11, M. deFreycinet interpella le cabinet de Londres. « Le gouvernement anglais est absolument résolu, pour le moment, à ne prendre aucune mesure >» , lui répondit notre ambassadeur dès le 12 juin. Mais en décidant de s'abstenir en Egypte, le cabinet de la Reine se déterminait au contraire à ne plus rien négliger pour solidariser le concours de toutes les puissances et inaugurer le concert européen. Lord Granville prit prétexte des événements d'Alexandrie pour presser la réunion de la conférence, et il insista auprès de M. de Freycinet pour que, de Paris et de Londres, on adressât aux deux ambassadeurs, à Gonstantinople, en les communiquant simultanément aux autres puissances, les instructions dont il était urgent de les munir. Il prit même le parti d'expédier celles qui étaient destinées aux représentants de l'Angleterre, sans attendre l'asentiment de notre ministre des affaires étrangères ; il y ajouta, ce qui empruntait aux circonstances antérieures une gravité particulière, une note contenant la proposition d'employer les troupes turques au rétablissement de l'ordre en Egypte; et cela encore sans consulter le cabinet français, évitant ainsi de se mettre préalablement

d'accord avec lui sur une ouverture de si haute importance et à laquelle il le savait absolument opposé. Il se borna à Tinstruire des résolutions prises à Londres et de la prompte exécution dont elles avaient été suivies.

Cet incident inattendu, et auquel rien ne Tavait préparé, jeta le cabinet français dans une extrême anxiété. M. de Freycinet avait eu Voccasion de s'expliquer sur le recours à Tarmée du sultan, et il n'avait pas déguisé la répugnance que cet expédient lui inspirait. Il jugea prudent toutefois de ne pas y mettre obstacle, « pour ne pas se séparer du cabinet anglais » , comme il Técrivit lui-même; il adressa donc à nos représentants, après une délibération du conseil des ministres, des instructions analogues à celles que lord Granville avait expédiées à ceux de la Reine. Il n'y avait eu, cette fois, ni examen, ni entente; TAngleterre avait entraîné la France.

Cette double démarche ne fit pas fléchir l'obstination de la Porte; elle persista dans sa résolution de repousser la conférence, prétendant que la tranquillité était rétablie en Egypte, et que son envoyé se trouvait en position, sans autre effort diplomatique ou militaire, de reconstituer, avec l'ordre, l'autorité du vice-roi. L'événement ne devait pas tarder à donner à cette confiance le plus douloureux démenti. Mieux renseignées et plus clairvoyantes, les puissances ne décidèrent pas moins de convoquer leurs plénipotentiaires, même en l'absence de celui du sultan : leur première réunion eut lieu à Gonstantinople, le 23 juin, sous la présidence de leur

doyen, le comte Corti, ambassadeur d'Italie. La tâche de ces diplomates était hérissée de difficultés : elle avait pour objet de rechercher le moyen le plus propre à faire cesser la perturbation qui mettait tout en péril en Egypte, à la condition de conserver au pays et à la descendance de Méhémet-AIi les privilèges qui leur étaient garantis par les firmans. Il existait un moyen bien simple, qui eût été d'une efficacité instantanée et aurait assuré ce double résultat; c'était une démonstration collective de toutes les puissances, avec engagement de recourir, au besoin, à l'emploi de la force. Afin de ne pas subir un isolement humiliant pour sa dignité, la Turquie s'y serait ralliée, et, au premier avis d'une semblable entente, Arabi-Pacha et ses colonels se seraient hâtés de se dérober, de disparaître, si on l'avait exigé. Cette solution que tout semblait recommander, nul n'en prit l'initiative ; l'action collective répugnait également à tous les cabinets pour des raisons diverses, et les plénipotentiaires s'assemblèrent à Gonstantinople, pour délibérer longuement, sans le concours et sous la tolérance bénévole, mais non spontanée assurément, de la puissance territoriale, spectacle curieux qui n'avait aucun précédent dans l'histoire de la diplomatie, et que, seule, la Turquie pouvait offrir à l'Europe étonnée.

Les représentants des puissances, ainsi réunis, se mirent a l'œuvre. Ils notifièrent à la Porte l'ouverture de la conférence par un mémorandum exprimant le vœu de voir le gouvernement du sultan participer à ses

travaux; ils signèrent un protocole de désintéresse-' ment par lequel les parties intervenantes s'obligeaient à ne rechercher, dans cette affaire, aucun avantage particulier; sur la proposition de Tambassadeur d^Italie, on stipula que les puissances s'abstiendraient, pendant la durée de la conférence, de toute entreprise isolée en Egypte, — sauf le cas de force majeure ^ fit ajouter l'ambassadeur d'Angleterre. — Ces précautions, qui dissimulaient mal les défiances et les convoitises, étant adoptées, on procéda à un échange de vues générales sur l'état des choses en Egypte et sur les moyens d'y porter remède, mais sans arriver à aucune entente. Dans leur septième séance, le 7 juin, les plénipotentiaires se mirent enfin d'accord sur les termes d'une communication, par laquelle les puissances invitaient le gouvernement ottoman à intervenir en Egypte sous des conditions clairement déterminées.

Pendant qu'on délibérait paisiblement à Gonstantinople, on se menaçait à Alexandrie, préludant à des hostilités imminentes. L'amiral Seymour, commandant la flotte anglaise, crut constater qu'on mettait les forts en état de défense et qu'on élevait de nouvelles batteries en vuedesesnavires; ilfutaussitôtautoriséhexigerlasuspension de ces travaux, et au besoin à les détruire par le feu de ses canons. Quelle était l'importance de ces ouvrages, et pouvaient-ils constituer un danger pour les vaisseaux anglais? Les agents de l'Angleterre l'ont toujours affirmé, pendant que les Égyptiens ont obstinément contesté l'exactitude de leurs allégations. Ce point de

fait n'a jamais été clairement élucidé. Une dépêche de M. de Freycinet, du 10 juillet, veille du bombardement, dira mieux que nous ne pouvons le faire ce qu'il faut penser à cet égard : « Lord Lyons, écrivait-il à M. Tissoi, ma annoncé que ce matin Tamiral Seymour avait envoyé un ultimatum aux Égyptiens pour déclarer l'ouverture des hostilités demain. Cet ultimatum, a ajouté l'ambassadeur, a été motivé par les travaux de défense. J'ai remercié lord Lyons de sa communication, me bornant à dire qu'un télégramme de l'amiral Conrad et un télégramme de M. de Vorgnes (1) m'avaient apporté la même information, sans mentionner d'ailleurs la reprise des travaux. » Quelle que fût la vérité à ce sujet, l'amiral Seymour avait, en effet, dans la matinée de ce même jour, notifié au commandant militaire d'Alexandrie « que si les forts ne lui étaient pas livrés temporairement afin d'en effectuer le désarmement, il ouvrirait le feu dans les vingt-quatre heures » . Ce fut le ministre des affaires étrangères du khédive qui répondit à cette sommation; il déclara inacceptable la proposition de l'amiral Seymour, « le gouvernement de Son Altesse ne pouvant reconnaître, disait-il, avoir pris aucune mesure qui puisse être considérée comme une menace contre la flotte anglaise, soit par des travaux, soit par la mise en place de nouvelles pièces de canon. Toutefois, comme preuve de notre désir de donner satisfaction dans une

(1) M. de Vorgnc» venait de remplacer M. Sienkiewicz; le moment était bien mal choisi, ce nous semble, pour opérer une mutation dans notre représentation en Kgypte.

certaine mesure à votre demande, nous serions disposés à faire démonter trois canons sur les batteries que vous avez indiquées, soit isolément, soit ensemble. >» Le commandant des forces britanniques accusa réception de cette note, se bornant à déclarer à son tour qu'il ne pouvait accepter la proposition qui y était contenue, et, à Theure qu'il avait fixée, il fit attaquer tous les forts simultanément. Le lendemain, 12 juin, Arabi-Pacha, qui était venu se mettre à la tête des troupes, donna prudemment Tordre d'évacuer la ville, et les mêmes bandes qui, le 11 juin, s'étaient livrées au meurtre et au pillage, renouvelant leurs exploits, purent impunément incendier le quartier européen après en avoir saccagé les demeures.

Quel fut le rôle du khédive et du commissaire de la Porte en ces douloureuses circonstances? Ils s^étaient retirés tous deux à Ramleh, résidence d'été, à quelques kilomètres d'Alexandrie. Ont-ils pris une part quelconque aux communications échangées avec le commandant de l'escadre anglaise? Nous ne saurions le dire, mais tout porte à croire qu'ils y sont restés étrangers, laissant aux ministres la responsabilité de leurs déterminations. Quoi qu'il en soit, dès le 13, Tewfik, en proie aux plus légitimes inquiétudes pour sa sûreté personnelle, s'abrita sous le pavillon britannique. Après s'être assuré de l'assentiment de l'amiral Seymour, il rentra furtivement dans la ville et vint occuper le palais de Basel-Teen, l'ancienne demeure de Méh émet- Ali, gardé par un détachement de matelots débarqués dans la matinée.

Dervish-Pacha, de son côté, jugeant que les vaisseaux de TAngleterre avaient mis fin à sa mission, reprit la mer peu de jours après pour rentrer à Constantinople. A peine était-il sorti du port qu'il arrivait pour lui une dépêche de la Porte, qu'on aurait voulu lui remettre. «J'ai vainement, dit l'amiral anglais, fait tirerdeux coups de canon de rappel. » Le yacht impérial, qui emmenait le représentant du sultan, n'en tint aucun compte et continua sa route.

Ainsi, à la première rencontre, dès que la force intervient, que voyons-nous? Le khédive fait sa soumission en se mettant respectueusement, de sa personne, sous la protection de l'Angleterre ; le commissaire delà Porte, venu pour rétablir l'ordre au nom de son mattre, disparaît en prenant la fuite, sans protester, oubliant toutes les traditions de son gouvernement ; quant à l'altier ministre de la guerre, il s'éloigne avec ses troupes, livrant la ville aux incendiaires, n'osant pas la défendre contre une flotte dépourvue de troupes de débarquement, qui ne pourra elle-même en prendre possession qu'à l'arrivée des renforts attendus de Malte et de Chypre.

Faut-il dire quelle fut l'attitude commandée à notre escadre, ce que devint notre consul général pendant ces tristes journées? Si le cabinet de Londres n'a pas confié sa pensée tout entière au cabinet de Paris, il ne la lui a pas dissimulée. Il lui a fait savoir en effet que la flotte anglaise, mouillée devant Alexandrie, braverait les dispositions, agressives selon lui, des autorités égyptiennes, et qu'au besoin l'amiral Seymour serait autorisé

à prendre toutes les mesures qu'il pourrait juger néces* saires à la sécurité des vaisseaux placés sous son commandement. Dès les premiers jours de juin, Tescadre volante de la Manche entrait dans la Méditerranée, et des renforts furent envoyés à la flotte anglaise. Les agents britanniques au Caire et à Alexandrie invitèrent leurs nationaux à se réfugier sur Tescadre; ils suggé-» rèrent amicalement aux agents français de prendre les mêmes mesures de sécurité. Partout, d'ailleurs, on pressentait uneactionimminente ; onTannonçait deLondres, d'Alexandrie et même de Constantinople. a Je ne serais pas surpris , écrivait M. de Freycinet lui-même à M. de Vorgnes, le 4 juillet, que Texécution des travaux de défense déterminât TAngleterre à opérer un bombardement. » C'est que, le 3, lord Granville n'avait pas caché à notre ambassadeur que le gouvernement britannique était résolu à ne prendre conseil que de ses intérêts; c'est qde, le 4, il fut plus explicite : il chargea en effet lord Lyons de nous donner connaissance des. instructions qu'on venait d'adresser à l'amiral Seymour, et que cet officier général a si énergiquement exécutées le 11« Sans insister autrement, l'ambassadeur de la Reine demanda en outre à M. de Freycinet « si des instructions analogues seraient envoyées à l'amiral Conrad. î> A quel parti s'arrêta le gouvernement de la République en ce moment suprême? Après en avoir délibéré, il résolut de ne pas s'associer à l'ultimatum posé par l'Angleterre : 1" parce qu'il devrait entraîner à des actes offensifs qui ne seraient pas en rapport avec l'attitude

que nous avions prise au regard de la conférence; 2^ parce que, de toutes façons, de tels actes ne peuvent, en vertu de la Constitution, être accomplis qu*avec Tautorisation préalable du Parlement. En faisant part de cette détermination à M. Tissot, M. dePreycinetajoutait : tt En conséquence, Tamiral Conrad a ordre de déclarer à Tamiral Seymour que, si Tultimatum était néanmoins présenté, la division française se verrait dans la nécessité de quitter le port d'Alexandrie. » Nous ne croyons pas nous abuser en présumant que le gouvernement anglais n'a pas eu, à ce moment, l'intention de provoquer notre participation active ; ne pouvant l'éviter, il l'aurait subie ; mais tout démontre qu'il ne la désirait nullement. Il voulait intervenir seul et en toute liberté, pensant bien que le jour où il aurait l'Egypte dans sa main, il lui serait facile d'y établir son influence sans obstacle et sans partage, en attendant de la soumettre à sa domina^ tion plus ou moins déguisée. Aussi lord Lyons ne fit*il aucune tentative pour déterminer le gouvernement français à revenir sur ses décisions. « Il a paru (au contraire) apprécier les motifs qui les ont dictées, et il m'a promis d'en rendre compte à lord Granville » , écrivait encore M. de Freycinet à notre ambassadeur à Londres (dépêche du 5 juillet) . Et c'est ainsi que le commandant de notre escadre s'éloigna du théâtre de la lutte dès qu'il lui fut démontré qu'elle allait s'engager, et que notre consul général, de son côté, dut se réfugier, avec son personnel et ses nationaux, à bord des navires mis à sa disposition.

Le canon tonna donc à Alexandrie; il retentit à Gonstantinople, jetant un trouble profond au sein de la conférence et parmi les conseillers du sultan. Bientôt on apprit Toccupation d'Alexandrie par les troupes anglaises et la reddition que le khédive avait faite, de son autorité comme de sa personne, entre les mains de Tamiral Seymour. Le retour de Dervish-Pacha mit le comble à Témotion, surtout quand on apprit dans quelle humble posture Tenvoyé du sultan, ce maréchal de Tempire, avait traversé les lignes anglaises. Or, le gou* vernement turc avait pris pour base de sa politique et de tous ses calculs, en cette affaire, la mission qu'il lui avait confiée ; il en avait envisagé le succès comme tellement inéluctable qu'il avait persisté dans sa résolution de ne pas intervenir à la conférence, après comme avant la réunion des plénipotentiaires, ne cessant d'affirmer que Dervish-Pacha était en situation de remettre les choses enleurétat (1). Aussi, dès qu'il connut les événements d'Alexandrie, son effarement égala sa déconvenue. Renonçant à ses illusions, la Porte se réfugia dans le concert européen , et elle témoigna , pour y entrer, autant d'empressement qu'elle en avait mis à le décliner. Mais, pour placer les choses en bonne lumière, il nous faut ici revenir aux travaux de la conférence.

(1) Voir une curieuse circulaire du ministre des affaires étrangères turc à tous les agents diplomatiques de la Porte, du S6 juin.

100 LA QUESTION D'ÉGYVTE.

Les plénipotentiaires, avons-nous dit, étaient tombés d'uccord, dans leur séance du 7. sur les termes de la note qu'ils se proposaient de présenter à la Porte pour Tinviter à envoyer un corps de troupes en Egypte. Le texte en fut soumis à l'approbation des puissances. C'est à ce moment que survint la catastrophe d'Alexandrie. On s'observa d'abord; on s'entendit cependant, et les diplomates assemblés, y compris le représentant de l'Angleterre, dûment autorisés, adressèrent, le 15 juillet, au gouvernement turc la communication qui lui était destinée. La Porte y acquiesça et se fit représenter à la conférence ; elle éleva toutefois une prétention dont elle aurait du s'abstenir après ses récents déboires, en notifiant aux plénipotentiaires sa résolution de déférer au vœu des puissances, u Le gouvernement ottoman, disait* elle, espère qu'en face de cette détermination, l'occupation étrangère actuelle en Egypte sera abandonnée aussitôtque les troupes turques seront rendues à Alexandrie, n Elle chargea son ambassadeur à Londres de s'expliquer dans le même sens avec lord Granville. Le gouvernement anglais, lui fut-il répondu, veut bien agréer, et c'est tout ce qu'il peut faire, la coopération avec la Turquie; mais encore faudra- t-il « que le carac-

tère en soitdéBni d'une manière satisfaisante et dégagée de toute ambiguïté par des déclarations préalables du sultan » . Ces réserves impliquaient un refus déguisé. Par cela même, au surplus, la conférence se trouva en quelque sorte dessaisie de la mission qui lui avait été confiée ; on le comprit si bien que quelques-uns de ses membres discontinuèrent leur participation, celui de la Russie notamment, a parce qu'on discutait dans le vide, disait M. de Giers à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, tandis qu'en dehors de son action de graves mesures militaires étaient prises (1) » . L'Angleterre, en effet, réunissait en Egypte une puissante armée, ne dissimulant plus sa ferme intention de briser la résistance que lui opposait Arabi-Pacha et de marcher sur le Caire. Pendant que les troupes anglaises se concentraient sous le commandement du général Wolseley, la Porte s'épuisait en efforts laborieux pour se procurei% à l'aide d'un emprunt, les deux ou trois millions de francs qui lui étaient indispensables afin de mettre en état de prendre la mer les navires désignés pour transporter à Alexandrie le corps expéditionnaire (2). Disons, pour en finir avec ces lamentables incidents, que l'Angleterre mit à la coopération de la Turquie, soit pour les effectifs, soit pour le commandement supérieur, des conditions qui furent l'objet de négociations dilatoires^ si bien qu'on

(1) Dépêche de Tamiral Jaurès du 2 août.

(2) ■ Onze bàliments ont décidément reçu l'ordre de se tenir prêts k embarquer les troupes; mais le charbon manque. La Porte cherche \ négocier un emprunt de 100,000 livres turques... » (Dépêche du marquis de Noailles, i*' août.)

les débattait encore quand Tarmée égyptienne fut défaite ou plutôt se débanda à Tell-el-Kébir. On fut plus prompt, à dater de ce moment, pour se concerter et reconnaître qu'il n'y avait plus lieu, pour la Turquie, d'intervenir en Egypte, l'ordre y étant solidement rétabli. L'Angleterre avait vaincu, d'un côté, sans le concours de la puissance suzeraine et en la tenant éloignée; de l'autre, sans mandat de l'Europe et sans avoir contracté envers elle aucun engagement défini, et elle prenait possession de l'Egypte en gardant l'entière liberté de ses mouvements ultérieurs. Si telle a été sa pensée au moment où elle a renoncé à agir solidairement avec la France, il faut reconnaître qu'elle l'a poursuivie avec une ingénieuse habileté et heureusement réalisée. La conférence se serait séparée sans s'égarer plus longtemps dans de stériles déclarations, si elle n'avait été saisie d'une proposition qui eut l'étrange fortune, sans aboutir, de renverser le cabinet français. Peu de jours après les premiers troubles d'Alexandrie, le 22 juin, le cabinet anglais appela l'attention du gouvernement de la République sur les périls auxquels pouvait se trouver exposée la libre navigation du canal de Suez. Cette première démarche resta sans résultat, ou plutôt il fut convenu que cette question ferait l'objet d'un examen ultérieur si les circonstances venaient à l'exiger. Cette nécessité parut à lord Granville s'imposer impérieusement le jour même où la flotte anglaise démantelait les forts d'Alexandrie. Les hostilités étaient ouvertes; Arabi- Pacha pouvait penser, il devait même croire qu'il avait

un intérêt de premier ordre à se saisir du canal, quieùt été, entre ses mains, un gage précieux au cas probable où les Anglais feraient intervenir des troupes venant des Indes. Lord Lyons futchargé d'entretenir M. de Freycinet de cette éventualité ; il le fit le 1 3 juillet, en insistant sur Turgence d'aviser. Dans la pensée du cabinet de Londres, il convenait d'en saisir la conférence en lui faisant remarquer que la France et TAngleterre disposaient, sur les lieux, des moyens de garantir la sécurité de risthme. Le cabinet français consentit à prendre cette ouverture en considération ; M. de Freycinet dut représenter, toutefois, à lord Lyons, qu'il lui semblait inopportun de faire mention des puissances qui pourraient être chargées de cette mission, et qu'il semblait préférable de laisser aux plénipotentiaires le soin de les désigner. La rédaction de lord Granville fut ainsi amendée; et, le 19, les ambassadeurs de la France et de l'Angleterre purent soumettre à la conférence la proposition des deux puissances. Moins téméraire que les ministres anglais, M. de Freycinet avait pris soin, toutefois, de réserver l'adhésion du Parlement, et, dans la confiante prévision que la France pourrait être, d'un instant à l'autre, invitée, avec l'Angleterre, à occuper le canal, il mit la Chambre des députés en situation d'en délibérer.

La question d'Egypte avait déjà donné lieu à des débats parlementaires ; le ministère avait été interpellé en février, en mai, et, en dernier lieu, le V juin. En février, le président du conseil avait tracé, à grands traits.

la politique de la France, et ce qu'il en disait peut se résumer en ces termes : maintien du statu quo en Egypte par le concert européen. Mais, dans son opinion, ce concert n'avait d'autre valeur que celle d'une consultation. Après avoir rappelé, en effet, que nous possédions, au Caire, une situation exceptionnelle que nous de trions garder à tout prix : ci J'ai à peine besoin de dire, ajoutait-il, que, dans Téctiange de vues que nous avons avec TEurope, il est parfaitement spécifié que cette situation prépondérante de la France et de l'Angleterre est maintenue et reconnue. C'est sur cette base que les échanges de vues ont lieu avec les puissances. » Le II mai, mis en demeure de s'expliquer de nouveau, il se maintient sur le même terrain, il renouvelle les mêmes déclarations, en les affirmant avec plus de précision, tt Nous sommes préoccupés, et nous l'avons toujours été , dit-il , de deux choses : — conserver à la France la situation privilégiée qu'elle a en Egypte, l'influence prépondérante que lui ont acquise les concours de toute nature qu'elle a prodigués à ce pays, l'influence que lui assure la présence d'une colonie française qui porte haut et ferme, avec dignité, le drapeau de la patrie; — maintenirrindépendancederËgyptetellequelesfirmansl'ont établie; nous ne souffrirons pas, autant que cela dépendra de nous, que de quelque crise que ce soit, l'Egypte puisse sortir moins libre et moins indépendante qu'elle ne l'est aujourd'hui. » Et, revenant aux communications que la France et l'Angleterre échangeaient avec les autres gouvernements, il reprenait : » N'ayez nul souci,

messieurs, des consëquences que peut avoir cette consultation; les grandes puissances sont unanimes à reconnaître que la situation de la France et de TAngleterre est prépondérante en Egypte ; elles le reconnaissent, elles le proclament, et elles ne font aucune difficulté d'abandonner aux deux cabinets de Londres et de Paris la direction de cette politique. C'est donc un fait acquis aujourd'hui que, dans la question égyptienne, l'avis de la France et de l'Angleterre, d'accord entre elles, devra prévaloir. »

M. de Freycinet s'abusait. Il se persuadait encore que, fidèles à l'entente qui les avait si longtemps unies, la France et l'Angleterre n'abdiqueraient pas entre les mains de l'Europe ; qu'en solidarisant leurs efforts elles parviendraient à faire prévaloir, avec le maintien de l'état conventionnel, la position privilégiée qu'elles avaient acquise et la politique qu'elles avaient défendue en Egypte depuisl'origine du conflit; qu'elles pourraient enfin y exercer leur action commune sous le contrôle, mais sans la sanction préalable des autres puissances. Ce n'est pas ainsi que, depuis plusieurs mois, on envi-^ sageait, a Londres, les difficultés du problème qu'on avait â résoudre en ce moment. Nous avons vu, en effet, le gouvernement anglais obliger soudain la France de solliciter avec lui le concours diplomatique de tous les grands cabinets ; il n'entendait pas les consulter, mais bien les réunir en conférence pour délibérer sur le meilleur moyen de mettre fin aux troubles de l'Egypte, et ce moyen lui semblait être, — il l'avouait hautement.

106 LA QUESTION D'ÉGVPTE.

— l'intervention armée de la Turquie s' exerçant avec Tassentiment et sous lesyeuxderEurope. Ceci se passait pendant les derniers jours de mai, et, dès ce moment, on voit les choses changer singulièrement d^aspect. Aussi M. de Freycinet, une troisième fois dans la séance du r' juin, tient-il un langage inattendu, mais que les circonstances commandaient impérieusement. Il ne revendique plus, pour la France et TAngleterre, le droit reconnu, proclamé parles autres puissances, de pacifier TÉgypte en prenant, d'un commun accord, les mesures qu'on jugerait les plus efficaces à Paris et à Londres ; il envisage la situation nouvelle sans revenir sur les faits antérieurs ; il raisonne de la prochaineVéunion de la conférence comme d'une solution à laquelle la France avait tout avantage à se rallier, parce qu'elle était éminemment propre à dénouer toutes les difficultés en conciliant tous les intérêts. « Nous allons, ajouta-t-il, dans le concert européen pour trancher la question collectivement; nous acceptons, dès lors, notre part dans les charges, les responsabilités et les moyens d'action qui pourront en sortir. » On ne pouvait mieux définir le rôle nouveau qui nous était imposé par la prudence autant que par nos irrésolutions. Il s'éleva contre la prétention de faire peser sur la France le devoir de résoudre isolément l'affaire égyptienne. Cette politique avait-elle des représentants à la Chambre? Nous ne saurions le dire, aucun orateur n'en ayant pris à la tribune ni l'initiative ni la défense. Il ne pouvait faire allusion à celle de son prédécesseur, qui n'avait jamais eu la

LA QUESTION D'EGYPTE. lOr

pensée d'intervenir en Egypte en se séparant de l'Angleterre. N'était-ce qu'un moyen oratoire, un procédé de discussion? Il était bien à sa place devant une assemblée incurablement hostile à toute entreprise armée, comme le président du conseil devait en faire lui-même l'expérience peu de semaines après.

Nous avons dit comment la proposition tendant à assurer la libre navigation du canal de Suez avait été conçue et délibérée entre Paris et Londres, comment, le 19 juillet, elle avait été introduite devant la conférence. A qui devait être confiée l'exécution des mesures qui pouvaient être ordonnées par les plénipotentiaires? Évidemment aux deux puissances occidentales, pensaiton à Londres et à Paris. Comme lord Granville, M. de Freycinet n'en doutait pas; ils'étaitexpliquédanscesens devant la Chambre, et, dans cette conviction, il jugea opportun de pressentir, sans plus tarder, les véritables dispositions de l'assemblée. A cet effet, le ministre de la marine déposa, le 8 juillet, un projet de loi portant ouverture d'un crédit de 8 millions, « destiné à faire face aux dépenses nécessitées par les événements d'Egypte ». Ne faisant aucune mention du canal, l'exposé des motifs établissait que la dépense avait pour objet l'entretien d'une escadre et l'exécution des travaux de réparation à faire à un certain nombre de navires. Ce projet de loi vint en discussion dans la séance du 18. Des orateurs de marque y intervinrent, et on entendit de savantes dissertations sur les origines et le caractère du peuple égyptien , sur les inconvénients et les avantages

d'une action étrangère, sur ralliance anglaise, sur la situation politique de l'Europe et la vigilance qu'elle imposait à la France; les plus nobles pensées y furent développées, ainsi que les plus ingénieux aperçus, finement détaillés, et ces opinions diverses, si contradictoires qu'elles fussent sur plusieurs points, furent également applaudies. Ce débat, cependant, ne pouvait aboutir à aucune résolution positive. Il ne s'agissait point, en effet, de savoir si on autoriserait le gouvernement à engager notre drapeau en Egypte ou seulement dans le canal de Suez, mais de décider s'il y avait opportunité de mettre notre marine, fort mal dotée pendant les dernières années, sur un meilleur pied et en mesure de rendre les services qu'il pouvait devenir urgent de lui demander. Or sur ce dernier point on était unanime, et, loin de combattre les crédits sollicités par le ministère, d'aucuns en signalèrent l'insuffisance. Directement interpellé et pressé de s'expliquer sur ses intentions ultérieures, le président du conseil déclara enfin que le gouvernement soumettrait à la Chambre la question de Suez lorsque son heure serait venue, n'ayant nulle intention de lui demander, par voie indirecte, son consentement à une action quelconque. C'était ajourner le débat, dont l'intérêt fut relevé cependant par l'intervention de Gambetta et de M. Clemenceau, qui, en cette occasion, se mesurèrent sans se combattre, le premier conjurant le cabinet de rester uni a l'Angleterre, le second le conjurant de s'en défier; celui-là invoquant les saines doctrines parlementaires, — la résolution pour

le gouvernement, le contrôle pour la Chambre, — celuici prenant acte impérieusement de la déclaration de M. de Freycinet, « qu^avant d'engager aucune action, il reviendrait devant la Chambre » ; l'un et l'autre orateur donnant au ministère, sous ses réserves contra* dictoires, un vote de confiance qui lui fut accordé par 451 voix contre 84.

Le 16 juillet, nous l'avons dit, les deux cabinets de Londres et de Paris s'étaient mis d'accord sur les termes de la proposition touchant le canal de Suez, dont ils avaient résolu de prendre l'initiative, et on se rappelle que leurs représentants l'avaient soumise, le 19, à l'examen de la conférence. Lord ^Granville et M. de Freycinet pensaient, avons-nous ajouté, qu'elle serait agréée, et que la France et l'Angleterre, en situation de garantir sans retard la sécurité du passage entre les deux mers grâce aux forces qu'elles avaient sur les lieux, seraient chargées d'y pourvoir (I). C'était une erreur. Directe-, ment informés de cette démarche, les autres cabinets, à l'exception de celui de Saint-Pétersbourg, après s'être concertés, déclarèrent à Paris et à Londres qu'il ne pouvait leur convenir de déléguer leurs pouvoirs aux deux puissances occidentales en leur donnant mandat de protéger le canal. La triple alliance était nouée, et ce fut sa première manifestation. L'entente de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie se révéla bientôt par une contreproposition, que le représentant du cabinetde Rome fut

(1) Dépêche de M. de Freycinet à M. Tissoti 13 juillet*

chargé de soumettre à la conférence, et ayant pour objet de substituer, à la protection séparée de la France et de TAngleterre, la protection collective de toutes les puissances. Aux prises avec les difficultés de la lutte qu*elle avait engagée en Egypte, TAngleterre ne s'accommodait pas de ces lenteurs. Redoutant un coup de main d'Arabi-Pacha qui aurait pu, en obstruant le canal, intercepter ses communications avec les Indes, entraver la concentration de son armée et causer un grave préjudice à son commerce, elle voulut y aviser sans délai. Elle proposa à la France, qui y consentit (1), de notifier à la conférence que « les deux puissances sont, quant à présent, convenues que, dans Tétat actuel des choses, elles sont prêtes, si la nécessité se produit, à s'employer pour protéger le canal de Suez, soit seules, soit avec Tadjonction de toute puissance qui voudra prêter son concours n . C'était annoncer en un langage à la fois incorrect et sibyllin que la France et l'Angleterre occuperaient le canal s'il était menacé avec ou sans l'assistance des autres puissances. Dès ce moment le cabinet français était lié ; il s'était engagé avec celui de Londres à couvrir le canal contre toute agression, quelles que fussent les résolutions de la conférence. Hàtons-nous d'ajouter que, cette fois encore, M. de Freycinet avait réservé la sanction du pouvoir législatif; il s'empressa de la provoquer.

Le jour même où le président du conseil donnait son*

(i) Dépêche de M. de Freycinet au comte d'Aunay, 24 juillet.

assentiment à la proposition du cabinet anglais, le 24 juillet, le ministre de la marine présentait à la Chambre un projet de loi portant ouverture d'un nouveau crédit de 9 millions : u Les événements dont TÉgypte est le théâtre, disait Texposé des motifs, inspirent de sérieuses inquiétudes au sujet de la sécurité du canal de Suez... L'Angleterre nous a proposé de nous unir à elle en combinant les moyens d'action des deux marines pour le mettre à Tabri de toute atteinte... Adoptant ces propositions, le gouvernement a pensé qu'il conviendrait de mettre à la disposition de l'amiral, commandant la division navale du Levant, un corps de débarquement... de 8,000 hommes;... nous n'enverrions immédiatement que 4,000 hommes, qui occuperaient un certain nombre de points dans la partie nord du canal, pendant que les Anglais s'établiraient dans le sud. » Ces courtes citations démontrent que le gouvernement n'a rien caché à l'assemblée, quoi qu'on ait dit. Il lui posait clairement la question qu'elle avait à résoudre. Il lui demandait, sans aucun déguisement, les ressources nécessaires avec la libre disposition de forces suffisantes pour assurer la défense du canal, simultanément avec l'Angleterre, limitant strictement son concours à cette opération. Œuvre française entreprise et achevée avec des capitaux français en dépit de la constante opposition du gouvernement anglais, l'ouverture de l'isthme, après avoir passionné l'opinion publique, était restée populaire; en cette année 1882, elle promettait déjà une large rémunération des sacrifices que les souscripteurs

in LA QUESTION D'EGYPTE.

français s'étaient imposés. EnTabritant sous le pavillon national, le gouvernement pensait certainement que sa résolution répondait au sentiment du pays ainsi qu'à celui de la Chambre ; il considérait, d'autre part, que la présence de nos troupes sur le sol égyptien, en si petit nombre que ce filt, garantirait nos intérêts politiques aussi bien que les intérêts particuliers de nos nationaux dans la vallée du Nil. Il était clair en ce moment que l'Angleterre, poursuivant énergiquement sa tâche, serait avant peu en possession de l'Egypte, et on voulait sans doute prendre position auprès d'elle, continuant ainsi l'entente et l'union des deux pays, afin de posséder un titre, d'avoir qualité pour participer au règlement de toute chose, le jour où l'ordre serait rétabli au Caire. Le cabinet pensait, en somme, croyons-nous, qu'il sa* tisferait ainsi à ces nécessités diverses sans imposer à la France de lourds sacrifices, sans nuire à la reconstitution de nos forces militaires, et que, dans ces conditions, les représentants du pays accueilleraient favorablement sa proposition. Cette fois encore, il se méprenait. Le sentiment public était inquiet ; l'attitude commandée à notre escadre devant Alexandrie, pendant que la marine anglaise s'en emparait, l'avait blessé ; les incertitudes et les contradictions de notre diplomatie, avant et depuis l'ouverture de la conférence , avaient éveillé ses défiances . La majorité de la Chambre partageait ces dispositions. Elles se manifestèrent dès la première rencontre. Après avoir entendu le président du conseil et le ministre de la marine, la commission chargée de rapporter le projet

de loi proposa à rassemblée de le repousser. Partagée sur la question de savoir si la France devait s'abstenir ou prendre une part active à la pacification de TÉgypte, elle fut unanime pour condamner la proposition du cabinet; insuffisante pour les uns, la demande de crédits fut jugée téméraire et inconsidérée par les autres; c'était Topinion de la majorité de la Chambre, etraccueil qu'elle fit aux conclusions du rapport laissait pressentir Fissue du débat. Il s'engagea dans la séance du 29 juillet; M. de Freycinet fit tête à l'orage; il monta à la tribune, et dans un langage plus sincère que ferme il exposa, avec une entière franchise, comment le gouvernement avait été conduit à prendre le parti qu'il soumettait à l'appréciation de l'assemblée, dans quelle mesure et pour quel objet il avait résolu de se joindre à l'Angleterre dans l'opération concertée entre les deux cabinets. Après avoir reconnu que l'intervention en Egypte, sans limite, sans mandat de l'Europe, impliquait le devoir, avec la responsabilité qui en découlait, de résoudre des questions d'un intérêt général, et l'éventualité, par conséquent, d'un dissentiment, sinon d'un conflit, avec d'autres puissances, après avoir fait ressortir la nécessité où se trouvait la France de s'abstenir de toute entreprise complexe et lointaine, où elle devrait employer des forces considérables au détriment de sa propre sécurité, le président du conseil s'appliqua à démontrer que l'occupation du canal n'exposait le pays à aucune compromission de cette nature et n'en exigeait aucun effort nuisible à sa défense ; qu'elle avait en outre l'avan-

tage de resserrer Tunion avec TAngleterre, également désirée par tous les partis eo France. Sur l'insistance de M. de Marcère, qui, sans dissimuler ses inquiétudes et ses défiances, revendiquait, pour la Chambre, le droit d'être clairement fixée sur la nature et Tétendue de l'engagement contracté avec le cabinet de Londres, M. de Freycinet remonta à la tribune et donna lecture des documents qui en définissaient le caractère ; il marqua ainsi la limite exacte dans laquelle notre participation se trouverait renfermée et dont l'objet unique était la défense du canal dans toutes les éventualités.

Mais il était survenu, à ce moment même, un nouvel incident diplomatique; la Turquie, comme nous l'avons dit, avait, le 19 juillet, notifié aux plénipotentiaires son adhésion à la conférence, et, par une note du 27, elle leur avait communiqué l'intention du sultan d'intervenir en Egypte, conformément au vœu des puissances. Aux troupes anglaises qui se préparaient à marcher sur le Caire devaient donc se joindre celles de la Porte, pendant que la France se bornerait, de concert avec l'Angleterre, à occuper le canal. M. de Freycinet dut édifier la Chambre sur cette évolution de la Turquie ; il s'en était expliqué avec le cabinet de Londres, et il avait été reconnu qu'elle ne modifiait sur aucun point, assura-t-il, l'accord et les décisions des deux gouvernements. Ces éclaircissements avaient un mérite : celui de mettre en pleine lumière tous les côtés de la question soumise à l'examen de l'assemblée, de tracer le rôle de chaque puissance intervenante, de délimiter

fidèlement celui que le cabinet français avait cru devoir assumer. Ce rôle fut désavoué par tous les orateurs qui se succédèrent à la tribune. M. Clemenceau intervint le dernier, et d'une parole impitoyable il signala tous les dangers qui, selon lui, devaient en sortir. Personne n'ignore avec quel art il sait trouver le défaut de la cuirasse quand le moment lui paraît venu de renverser un ministère ; il ne s'était montré en aucune autre occasion dialecticien plus ingénieux ; tour à tour il accabla le ministère sous les coups de son ironie acérée ou de sa logique nerveuse et pénétrante. « Il n'y avait que deux politiques à suivre, dit-il, dans cette question égyptienne, la politique d'intervention ou la politique d'abstention; le gouvernement en a inventé une troisième. Est-ce la paix? Non pas, puisque nons envoyons des troupes en Egypte. Est-ce la guerre? Pas davantage, puisqu'il est entendu qu'elles ne se battront pas. Ce n'est ni la guerre ni la paix, ou c'est la paix et la guerre selon le goût des orateurs et des auditeurs. Pour mieux dire, c'est la politique qui présente les inconvénients des deux autres politiques et qui n'a les avantages d'aucune. » L'argument n'était pas irréfutable, mais il exprimait le sentiment de la Chambre, et il provoqua d'enthousiastes applaudissements. Entre ces diverses politiques, l'orateur avait fait son choix depuis longtemps. Il estimait que la France ne pouvait avoir d'au* tre préoccupation, d'autre souci que de se relever de ses désastres, et qu'elle devait s'interdire toute entre* prise qui l'en détournerait. « Le gouvernement pro*

Il« LA QUESTION D'EGYPTE.

pose, continua-t-il, de séparer la question du canal de la question d'Egypte,..*, rien ne vous y autorise; savezvous pourquoi?... C'est parce que la défense du canal est au Caire, et c'est parce que la défense du canal est au Caire que les Anglais marchent sur le Caire. » Selon lui, nos intérêts les plus précieux étaient dans le Delta, et il n'admettait pas que la France, pendant que les Anglais s'en empareraient, montât la garde sur le canal pour mieux assurer le succès de leur entreprise. A son avis, rien ne garantissait, d'ailleurs, que notre corps expéditionnaire pourrait se cantonner sur les berges du canal. Qu'adviendra-t-il, s'il est attaqué? Sera-t-il tenu de se renfermer dans la défensive en s'abstenant de poursuivre ses agresseurs? Envisageant ces circonstances et d'autres où le drapeau de la France pourrait ainsi se trouver engagé au delà des prévisions ministérielles et gravement compromis, l'orateur en déduisait que la résolution du cabinet avait tous les caractères d'une aventure sans dignité comme sans bénéfices appréciables, nous liant, d'une part, à l'Angleterre^ nous compromettant, de l'autre, avec toutes les puissances continentales : « Le gouvernement, concluait-il, a une politique insaisissable ; il nous dit que l'état de l'Europe ne justifie pas l'intervention, et il nous la propose. C'est la pire des solutions... » Et il terminait par ces paroles : a Ne voyez-vous pas, chez certaines puissances,... quelque chose qui ressemble a la soumission*... chez d'autres, des convoitises inavouables ^ et quelque part peut-être, je ne sais où, de

mauvais desseins? Tout le monde attend, toutes les puissances se réservent leur liberté pour Tavenir : réservez la liberté d'action de la France. »

Ce réquisitoire, d'une belle ordonnance, magistralement développé dans une forme vive et saisissante, dis» sipa tous les doutes, ou plutôt raffermit des convictions déjà faites. L'argumentation n'en était pas cependant si solide qu'il ne fût permis de la rétorquer, d'en signaler les faiblesses et de démontrer que le recueillement Q ses dangers comme l'action, et qu'en cette occasion, pendant que l'Angleterre étendait la main sur l'Egypte, la France, en refusant d'y paraître avec elle, déclinant son invitation, s'exposait volontairement à un douloureux précompte. Personne ne se leva pour réfuter les considérations invoquées par M. Clemenceau. On rejeta le projet de loi, et le ministère fut renversé par 416 voix contre 75. La majorité, qui l'avait soutenu la semaine précédente, s'était, pourrions-nous dire, totalement retournée. Étrange caprice du régime parlementaire qu'on nous permettra de noter en passant. Pendant que nous usions ainsi de notre liberté, l'Angleterre tirait parti de celle que nous lui laissions. Dès qu'elle fut solidement constituée, son armée parut à Tell-el- Kébir, et le lendemain elle entrait victorieuse au Caire, pendant que la Turquie s'attardait dans ses préparatifs pour s'acquitter de la mission que l'Europe lui avait confiée. Quant à la conférence, qui n'avait plus d'objet depuis le vote de notre Chambre et la dispersion de l'armée égyptienne, la France ayant renoncé à y débattre

ses intérêts et TAngleterre revendiquant désormais, pour elle uniquement, le soin de rétablir Tordre en Egypte, la conférence, disons-nous, cessa de se réunir sans se séparer officiellement. Ainsi se dénoua cette complication dont Tissue restera un sujet de pénibles méditations pour ceux qui gardent le souvenir des temps meilleurs.

C'est, en effet, une lamentable histoire que colle de la politique de la France dans cette affaire égyptienne. Les fruits en sont amers ; ce n'est pas cependant par ses résultats qu'il convient de la juger : c'est dans les causes qui les ont produits qu'il faut chercher les éléments d'une équitable appréciation. Nous les trouverons dans les faits que nous avons exposés et sur lesquels il nous faut revenir rapidement pour les envisager dans leur ensemble et dans leurs conséquences. La question d'Egypte est née des dilapidations d'Ismaïl-Pacha ; nous avons dit en quel état de pénurie son faste et ses largesses avaient mis les finances du pays, comment la France et l'Angleterre intervinrent pour y remédier, et en quelle occasion les deux puissances furent amenées à provoquer la déchéance de ce prodigue. La chute d'un prince est toujours un événement considérable, surtout

en Orient, où les personnes tiennent plus de place que les institutions : celle d'IsmalI-Pacha empruntait aux circonstances une. importance particulière, et il est au moins permis de se demander si, à Paris et à Londres, on en a calculé et prévu tous les résultats. Méhémet-Ali avait légué à ses successeurs un pouvoir solidement établi et incontesté, reposant sur une double base : la garantie de l'Europe et l'absolue soumission, nous ne dirons pas l'attachement, des populations. Personne n'aurait conçu qu'un vice-roi pût être renversé par un mouvement militaire ou déposé par le sultan. Ismaïl- Pacha le fut, en réalité, par la France et l'Angleterre réunies, c'est-à-dire par les deux puissances qui, à des degrés divers, avaient le plus contribué à imposer à la Porte l'hérédité dans la descendance de Méhémet-Ali. Un acte d'une si haute gravité ne pouvait manquer d'exercer la plus funeste influence sur les esprits. On se persuada en effet, au Caire comme à Gonstantinople, que le khédive, quel qu'il fût, pouvait être, ainsi que le plus infime fonctionnaire du gouvernement ottoman, frappé de destitution; que son autorité, dans tous les cas, était discutable. L'œuvre de 1840 fut, dès ce moment, menacée d'instabilité. Cette conviction, si elle ne les a pas engendrés, a certainement préparé les événements affligeants dont l'Europe devait être bientôt le témoin impuissant. Sans nul doute, le gouvernement de la République était tenu de défendre les intérêts d'une colonie française, florissante et digne de toute sa sollicitude; mais aux périls qu'il convenait de conjurer

n'était-il d'autre remède qu'une mesure radicale devant fatalement ébranler le principe même de l'autorité dans un pays où elle repose, avant tout, sur le respect qu'elle inspire? Les écarts du vice-roi devaient être contenus et redressés; n'y serait-on pas parvenu en conservant l'institution des contrôleurs, ainsi qu'il le proposait, sans leur accorder un siège au conseil des ministres? S'il a été un prince dissipateur, s'il a abusé de tout, même de la confiance de l'Angleterre et de la France, Ismaïl-Pacha était intelligent; l'expérience lui avait beaucoup appris ; il savait les choses et il connaissait les hommes ; sous son administration, nul n'a osé désobéir, nul n'a tenté de s'élever contre son pouvoir, et la tranquillité publique était aussi bien établie que du vivant de son grand-père. Avec lui on n'avait nullement à redouter les menées du parti militaire, moins encore celles des notables; par la rigueur et la rapidité de ses répressions, il avait su promptement maîtriser, quand il n'avait pu la prévenir, toute velléité d'insubordination, nous ne disons pas de révolte. Avec lui la France et l'Angleterre avaient devant elles un adversaire unique et saisissable; elles n'avaient d'autres obstacles à surmonter que les caprices de sa volonté ; en s'y employant patiemment, elles auraient eu raison de ses résistances ; il leur aurait suffi de tenir le même langage et d'y persévérer fermement, de lui démontrer ainsi qu'il ne parviendrait pas à les désunir, ni à se soustraire à leur action simultanée. Il avait la passion du pouvoir, des avantages et des satisfactions qu'il procure,

et il aurait cédé aux représentations des deux puissances dès qu'il aurait été convaincu de la nécessité de se soumettre. Cette ligne de conduite eût-elle eu des résultats moins satisfaisants, elle n'aurait pas, à coup sûr, abouti au massacre et à Tincendie, à la ruine et à la dispersion de nos commerçants et de nos industriels.

Avec Tewft|c-Pacha, au contraire, nous voyons surgir des compétitions imprévues, apparaître des ambitieux qui revendiquent le droit de partager le pouvoir; son caractère timoré, ses défaillances encouragent toutes les convoitises, et bientôt ce n'est plus avec lui que la France et TAngleterre ont à compter, mais avec les chefs de l'armée qui en disposent et ne dissimulent pas l'intention de s'en servir; avec lui, enfin, nous assistons à l'ère des agitations, ouverte par la révolte militaire et fermée par l'occupation anglaise. Ces désordres se compliquent des velléités qu'ils réveillent à Gonstantinople ; la Porte invoque ses droits de puissance suzeraine et prétend les exercer; on la voit, à chaque phase de cette crise, intervenir soit par des envoyés, soit par des communications confidentielles ou publiques, adressées tantôt au khédive, tantôt aux compétiteurs de son autorité, toujours inspirées par la pensée de rentrer en pos-^ session de la province perdue.

L'expulsion d'Ismaïl-Pacha fut donc un acte diplomatique regrettable à tous les points de vue; loin de garantir aux deux puissances une action plus efficace, elle les plaçait en présence de nouvelles et de plus graves difficultés. Cette appréciation fut bientôt celle delà

iM LA QUESTION D'EGYPTE.

presse en France et en Angleterre; elle fut portée à la tribune dans Tun et l'autre pays, et M. de Freycinet lui-même n'y a pas contredit; il en a, au contraire, reconnu la justesse dans un de ses discours, en usant des atténuations dont un ministre est toujours tenu d'envelopper sa pensée (l). Fallait-il en conclure que la diplomatie serait désormais impuissante à redresser une situation si compromise? Fallait-il croire que le moment des résolutions viriles était venu, et qu'elles s'imposaient aux cabinets de Paris et de Londres, qu'il convenait de prendre une attitude énergique sans laisser ignorer qu'on aurait recours, au besoin, à l'emploi de la force? Gambetta le pensa, et sans détours ni réticences il proposa au gouvernement anglais de se saisir sans délai de la question d'Egypte et de la résoudre définitivement. Cette ferme décision aurait-elle prévenu les malheurs et les événements qui ont suivi, et que sa clairvoyance avait entrevus? L'étude des faits porte à le croire. Sans revenir sur ce que nous en avons dit, nous relèverons qu'à ce moment les agitateurs, qui assiégeaient le vice-roi, n'étaient pas encore les mattres de la situation ; ils n'avaient ni l'audace ni la confiance qu'ils ont puisées plus tard dans les hésitations de la France et de l'Angleterre; ils n'avaient pas encore imposé à Tewfik-Pacha un cabinet de leur choix; Arabi ne s'était pas encore emparé du ministère de la guerre ; les conseillers du khédive étaient des hommes modérés,

(1) Séance du i'' juin 1882.

ayant le pressentiment des périls prochains, et s'ils avaient eu la certitude d'être soutenus dans toutes les conjonctures, ils se seraient vraisemblablement groupés autour du prince et ils auraient combattu avec lui. On sait quelle faible résistance les instigateurs du mouvement égyptien, bien qu'ils s'y fussent préparés de longue main, ont opposée à l'Angleterre, dont les troupes n'eurent qu'à se montrer pour vaincre. N'est-on pas autorisé dès lors à croire que les drapeaux réunis de la France et de l'Angleterre auraient, plus aisément encore, remis toute chose à sa place et fermement consolidé l'autorité du khédive qui était toujours debout? C4'est sous l'empire de cette conviction que Gambetta prit l'initiative de l'ouverture qu'il fit à l'Angleterre; elle lui était suggérée, peut-on dire aujourd'hui, par une prévoyante et sage politique, par une saine appréciation des intérêts de la France en Orient. Nous n'en chercherons pas la démonstration dans les funestes résultats de notre abstention ; nous l'établirons par les paroles prophétiques qu'il a adressées à la Chambre dans la discussion des premiers crédits demandés par M. de Freycinet : « Ce qui me sollicite, lui disait-il, à la coopération anglaise dans le bassin de la Méditerranée et en Egypte, c'est que je redoute, entendez-le bien, outre une rupture néfaste, que vous ne livriez à l'Angleterre, et pour toujours, des territoires, des fleuves et des passages où votre droit de vivre et de trafiquer est égal au sien. »

Mais, se demandera-t-on, comment les autres puis-

sances auraient-elles envisagé Tapparition des forces anglo-françaises en Egypte, et quelle eut été leur attitude? La France et TAngleterre se seraient trouvées en position de s'en expliquer sans avoir rien à leur cacher, et elles leur auraient aisément démontré la parfaite loyauté de leurs intentions. Leur coopération, d'ailleurs, garantissait leur désintéressement; elle eût été^ en effet, le gage indéniable que nos troupes et celles de TAngle-' terre, débarquées en même temps en Egypte, en seraient parties simultanément, sans aucun avantage particulier pour Tun ou Taulre des deux intervenants. Ces éclaircissements n'auraient laissé aucun prétexte à un dissen* liment, et il eût été d'autant plus facile de le prévenir qu'on n'aurait fait, à Paris comme à Londres, aucune difficulté d'admettre le concours de toute puissance qui aurait voulu participer à cette action. Enfin l'union de la France et de l'Angleterre, en cette affaire, aurait noué, entre les deux pays, une solidarité de nature à exercer une salutaire influence sur quiconque aurait conçu la pensée de saisir le moment où nous aurions été engagés en Egypte pour menacer nos frontières. La France avait-elle, au surplus, à faire un grand effort, à y employer des forces considérables? Se serait-elle expo* sée à compromettre, outre la défense de son territoire, l'œuvre de notre réorganisation militaire? Opérant de concert avec l'Angleterre, il lui aurait suffi d'envoyer en Egypte un corps de troupes peu nombreux ; l'événement a prouvé qu'il aurait aisément rempli sa tâche, et le succès de l'expédition commune eût été plus rapide

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et plus certain au moment où Gambetta la conseillait que celui remporté par TAngleterre six mois plus tard sans notre assistance. Mais cet effort lui-même, si peu compromettant qu'il 'pût être, n'exigeait pas moins, à Paris comme à Londres, des ministres possédant rentière confiance des Chambres et pleinement autorisés à disposer, au moment opportun et par une prompte décision, des moyens propres à en garantir le succès.

Cette situation ne fut pas longtemps celle du cabinet présidé par Gambetta; formé sous les plus heureux auspices, il se vit bientôt menacé d'une dissolution prochaine. Le gouvernement britannique ne tarda pas à s'en convaincre, et il se bâta, on se le rappelle, de ressaisir sa liberté d'action, jugeant imprudent de coopérer à une pareille entreprise avec un allié qui pouvait s'effacer d'un instant à l'autre. L'Angleterre aurait-elle persévéré dans ses engagements si le Parlement en France eût soutenu le ministère de Gambetta et partagé ses vues? Nous avons cité, à cet égard, le témoignage de M. Waddington ; voici ce que, de son côté, en pensait un membre de la Chambre des députés non moins compétent : dans la discussion du 18 juillet 1882, M. Francis Charmes attribuait notamment à la chute imminente du cabinet français les hésitations de celui de Londres, qui ne pouvait prévoir quelle serait la politique de ses successeurs : u Aussi, disait-il, dans les dernières conversations de M. Challemel-Lacour avec lord Granville, ce dernier remet-il sa réponse à quatre

jours (l);.il demande le temps de causer avec M. Gladstone; il va à la campagne. Pourquoi emploie-t-il ces délais et ces retards? C'est parce qu'il savait très bien que pendant ces quatre jours une solution devait intervenir devant la Chambre y et que le ministère devait être renversé... Voilà l'explication des tergiversations du ministère anglais... Dans tout ce qui s'est passé, rien n'indique, rien ne permet de dire que le gouvernement anglais ait été, le moins du monde, infidèle à ses engagements. »

A la déviation de notre politique en Egypte, à la déchéance d'Ismaïl-Pacha venait ainsi s'ajouter l'instabilité ministérielle, source de fréquents et d'irréparables mécomptes (2) . La diplomatie est un art ouvert à tous les esprits, mais elle a des règles consacrées parles précédents, qu'on ne peut méconnaître sans s'égarer ; aussi commande-t-elle, avec la prudence et la fermeté, avec une confiance relative, une profonde étude des choses et des hommes ; elle exige surtout la certitude du

(i) Voyez, page 65, les extraits de la correspondance de Gambetta avec M. Challemei-Lacour.

(2) En 1881, la direction de notre politique extérieure a passé de M. deFreycinet à M. Barthélémy Saint-Hilaire et à Gambetta; en 1882, de Gambetta à M. de Freycinet et à M. Duclerc, pendant qu'en Angleterre le ministère des affaires étrangères demeurait invariablement confié à lord Granville. Nous relevons la même instabilité dans notre représentation en Egypte : en moins de trois ans, pendant une période déjà bien agitée, de 1878 à 1881, notre consulat général au Caire a été successivement administré par huit agents différents. Il serait superflu de signaler les graves inconvénients de ces fréquentes mutations, qui sont traditionnelles au quai d'Orsay, il faut le reconnaître. Le ministre qui parviendrait à y remédier, au moins pour ce qui concerne le service consulaire, rendrait un notable service.

lendemain ; elle s'accorde avec un gouvernement qu^on est assuré de retrouver, elle se défie et s'éloigne d'un gouvernement constamment menacé de disparaître. tt J'avais beaucoup étudié l'histoire d'Angleterre, a écrit M. Guizot, en racontant son ambassade à Londres; j'avais souvent discuté, dans les Chambres, les questions de politique extérieure; mais je n'étais jamais allé en Angleterre, et je n'avais jamais fait de diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à apprendre tant qu'on n'a pas vu, de ses propres yeux, le pays et fait soi-même le métier dont on parle (1). » Or, s'il y a péril à remettre la direction des relations extérieures à des hommes qui y sont étrangers, combien ce péril doit-il être plus redoutable quand elle passe fréquemment en des mains nouvelles et inexpérimentées, surtout quand il faut compter avec la majorité d'une assemblée toujours incertaine et flottante! On conçoit que lord Granville, ayant traité avecGambetta, se soit montré circonspect et défiant à la veille de se rencontrer avec des négociateurs nouveaux et inconnus. Ainsi s'explique l'attitude du cabinet de Londres durant cette période de la question égyptienne. Aussi longtemps qu'il ne craint pas l'inconnu, il s'unit à la France dans la phase diplomatique et il accepte éventuellement de débattre les moyens d'action « si une action devient nécessaire » ; il se montre rebelle, au contraire, à toute obligation étroite, à toute combinaison qui

(1) Mémoires, chap. xyu.

engagerait le drapeau de TAngleterre, dès qu'il redoute ravèDement d'un nouveau ministère dont il ne peut pressentir les dispositions. Il préfère attendre.

Il n'attendit pas longtemps. Le premier soin de M. deFreycinet, succédant à Gambetta, fut de déblayer le terrain de tous les engagements pris avec ou par son prédécesseur; il les crut compromettants parce qu'il les jugeait inconciliables avec les dispositions de la majorité de la Chambre. « Il répugnait à l'emploi des moyens coercitifs ; il n'était pas moins contraire à l'envoi de troupes turques en Egypte. » Dès le lendemain de son arrivée au pouvoir, il s'expliqua en ce sens, et sans réserve, avons-nous vu, avec l'ambassadeur d'Angleterre. Ces dispositions s'accordaient parfaitement avec celles du cabinet de Londres, et lord Lyons s'empressa de lui en donner l'assurance. Chacun reprenait son entière liberté, et il ne restait, de toutes les négo* ciations antérieures, qu'un désir, sincère de part et d'autre, voulons-nous croire, mais n'ayant plus désormais qu'un objet vague ou mal défini, celui de s'entendre du mieux que l'on pourrait. En réalité, on s'était mis rapidement d'accord sur ce quV)n ne voulait pas, laissant à déterminer ce qu'on voulait; c'était inaugurer la politique du farniente ou de l'impuissance. Comme son prédécesseur, M. de Freycinet désirait s'appuyer sur l'alliance anglaise ; mais son esprit était bien plus dominé par les difficultés d'ordre intérieuf , par la multiplicité et la dissemblance des opinions qui divisaient la Chambre, que par les préoccupations que

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lui inspirait la question égyptienne. Se concilier les sympathies de la majorité, en tenant compte de sa répugnance pour toute compromission extérieure, lui parut être le premier de ses devoirs, celui qu'il devait remplir avant tout autre afin de se conduire en parfaite harmonie avec elle et de conquérir son appui. Il avait une autre conviction qu'il partageait avec une partie considérable de rassemblée; il estimait qu'une démonstration armée rencontrerait en Egypte une résistance énergique, et que pour la vaincre il faudrait y employer des forces importantes ; qu'en y participant la France serait tenue d'y consacrer une portion notable de son armée et s'exposerait, outre d'autres dangers, à celui de compromettre l'œuvre, encore inachevée, de sa réorganisation militaire. C'est ainsi qu'il a retenu et poursuivi sans relâche l'accord avec l'Angleterre pendant qu'il renonçait résolument aux moyens d'en obtenir les résultats qu'on pouvait en espérer, se persuadant que l'action diplomatique des deux puissances suffirait au succès de leur tâche.

Le cabinet anglais ne s'est jamais bercé des illusions dont on se payait à Paris. A vrai dire, il n'avait à compter ni avec les mêmes difficultés parlementaires, ni avec les légitimes préoccupations que l'état de l'Europe continentale inspirait à la France ; mais considérant que cette situation entraverait pendant longtemps les mouvements de notre politique, il renonça définitivement , après la courte tentative à laquelle avait mis fin la chute du grand ministère, à tout projet de recher*

cher, exclusivement avec dous, la solution de la question égyptienne. Le 3 février, avons-nous dit, M. de Freycinet lui rendait sa liberté; dès le 6, lord Granville en usait pour lui proposer d'entrer en communication avec toutes les grandes puissances, démarche qui avait, en somme, pour objet de substituer le concert européen à Tentente séparée de la France et de T Angleterre. Ne voulant, ne pouvant revenir à la politique de Gambetta, notre ministre des affaires étrangères dut agréer l'ouverture du principal secrétaire d'État, mais il prit soin de la réduire à une sorte de consultation dilatoire, se confiant à son habileté et à l'imprévu pour sortir de ces difficultés sans s'écarter de la voie qu'il s'était tracée. On se livra donc à un « échange d'idées « , et on s'y employait encore quand, soudain, les ministres du khédive manifestèrent l'intention de le déposer. Une si grave éventualité menaçait l'ordre politique ; elle n'était pas moins alarmante pour la colonie européenne ; elle témoignait en outre de l'imprévoyance des deux puissances occidentales, et elle engageait leur responsabilité. L'occasion parut propice à M. de Freycinet pour s'interposer de concert avec l'Angleterre, et lier avec le cabinet de Londres une partie nouvelle qui, dans ses prévisions, pouvait tout résoudre. C'est alors qu'il proposa au gouvernement de la Reine d'envoyer à Alexandrie des forces navales suffisantes pour défendre, à la fois, l'autorité de Tewfik-Pacha et la sécurité des étrangers ; il croyait que l'apparition des deux pavillons réunis dénouerait toutes les difficultés. On se mit

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promptement d'accord pour procéder à cette démonstration. Mais, à Paris comme à Londres, on entendait rester dans les limites du programme du 3 février et s'abstenir de toute mesure effective ou violente; on stipula donc que dans aucun cas on ne débarquerait des troupes anglaises ou françaises, et qu'on ferait appel à celles du sultan s'il devenait impérieusement nécessaire de recourir à l'emploi de la force. C'était lever la main en s'interdisant de frapper, quoi qu'il pût arriver. Cette politique d'abstention armée, substituée à la politique d'intervention active, eut les résultats que nous avons racontés. Le khédive devint le prisonnier d'Arabi-Pacha, et la colonie européenne d'Alexandrie dut se disperser en présence des vaisseaux de la France et de l'Angleterre. Une aussi étrange incohérence dans les résolutions devait fatalement aboutir à de si douloureux mécomptes.

On aurait compris que la France, si importants que fussent ses intérêts en Egypte, ne sortit pas, pour les défendre, du recueillement que lui imposaient ses récents revers, et qu'elle consacrât tous ses soins et ses ressources à son relèvement, à garantir ses frontières contre de nouveaux dangers ; en poursuivant cette tâche patriotique, elle n'aurait pas été tenue de se désintéresser absolument des conflits et des complications qui agitaient l'Orient. Depuis le mois de février, l'Angle* terre lui offrait d'en remettre la solution à l'Europe ; elle avait été au congrès de Berlin, elle pouvait aller à la conférence que le cabinet de Londres demandait de

réunir à Gonstantinople. Sur les bords du Bosphore, comme sur les rives de la Sprée, elle aurait pris son rang dans le conseil des puissances sans préjudice pour sa dignité et à Tavantage de la cause qu'elle avait à y défendre. Le cabinet présidé par M. de Freycinet ne voulut pas plus de cette politique circonspecte et avisée qu'il n'avait voulu de la politique audacieuse et prévoyante de Gambetta ; il préféra se tenir en équilibre entre les deux, attendant le secours que des événements imprévus pouvaient lui apporter.

On s'attardait ainsi dans des négociations évasives sans prendre un parti, sans en arriver à une résolution utile et pratique. Le 24 mai, cependant, lord Granville, convaincu qu'on n'avait plus rien à attendre de la présence des escadres devant Alexandrie, recommande de recourir, sans plus de retard, à l'intervention armée de la Porte; il insiste, il harcèle notre ambassadeur, il charge lord Lyons de presser M. de Freycinet. L'expédient blessait toutes nos traditions; le cabinet français délibéra toutefois, et il fut unanime à penser « que rien, dans la situation, ne justifiait un appel à des troupes turques » . Mais la crise s'aggravait en Egypte, et elle ne comportait plus l'abstention. A Londres, on s'en montrait alarmé et on devenait impatient; il était urgent d'y pourvoir, et, le 29 mai, M. de Freycinet, «reconnaissant que l'espoir d'une solution pacifique, uniquement due à l'influence morale des escadres et aux bons offices des agents au Caire, ne pouvait plus être raisonnablement conservé » , reprend lui-même la

première proposition de l'Angleterre et lui offre la rénnion de la conférence qu'il avait si longtemps déclinée dilatoirement en réduisant les pourparlers préliminaires à un échange d'idées. On se met donc en communia cation avec les puissances ; et on négociait encore quand survint la lamentable journée du 11 juin. Le gouver^ nement anglais n'hésita plus; il voulut hautement, et sans limitation, ce qu'il avait suggéré : la convocation immédiate des plénipotentiaires et l'envoi de troupes turques en Egypte. Lord Gran ville fit part au cabinet français de cette double résolution, et, sans attendre son acquiescement, il adressa aux représentants de la Reine, dans toutes les cours, les instructions que com« portait une si ferme initiative. « Pour ne pas se séparer du cabinet de Londres », M. de Freycinet donna des ordres similaires à nos agents diplomatiques, le suivant dans cette voie nouvelle où il avait, naguère encore, obstinément refusé de s'engager.

C'est ainsi que le cabinet français, déviant de la politique qu'il avait suivie jusque-là en s'inspirant des précédents de notre diplomatie, consentit à aller à la conférence pour y proposer à l'Europe assemblée, de concert avec l'Angleterre, le concours armé de la Turquie. Il s'imposa ce sacrifice dans la pensée de main-* tenir l'accord des deux gouvernements. Il ne sut ou il ne put cependant le préserver d'une atteinte irréparable. Quand le cabinet de Londres lui annonça son intention d'affirmer sa puissance devant Alexandrie, M. de Freycinet, maîtrisé par l'impérieuse nécessité

d*éviter un conflit avec la Chambre, refusa de s'associer à cette démonstration, « parce que de tels actes ne peuvent, en vertu de la Constitution, être accomplis sans l'autorisation préalable du Parlement » ; et Ton vit notre escadre mettre à la voile et s'éloigner pendant que Tamiral Seymour ordonnait d'ouvrir le feu, non certes pour assurer le salut de ses vaisseaux qui ne couraient aucun danger sérieux, mais pour laver rofïense, faite en sa présence, au prestige de la Grande-Bretagne. Dès ce moment, la France et FAngleterre étaient engagées diversement, et leur entente n'était même plus une fiction. Nous le verrons bien quand M. Duclerc succédera à M. de Freycinet.

Comment un homme d'État habile et avisé a-t-il pu s'égarer dans des voies si diverses ? Judicieux observateur des qualités et des faiblesses d'une assemblée, le président du conseil d'alors et d'aujourd'hui avait un sentiment exact et profond des exigences et des caprices de la Chambre des députés; mais il s'était formé, s'il nous permet de le dire, une conception erronée du régime parlementaire. Témoin de la chute de ses prédécesseurs, se souvenant de celle qu'il avait subie luimême, pénétré des graves inconvénients inhérents à ces fréquentes mutations, il crut en conjurer le retour, non dans des vues personnelles, mais dans le dessein de tout concilier, en constituant la représentation nationale juge préalable de toute résolution. Il lui déléguait ainsi une part des attributs du pouvoir qu'il détenait, sans dégager sa propre responsabilité, au détriment de

Tautorité ministérielle et de la bonne gestion des affaires du pays. Nous Tavons vu, en effet, déclarant sans cesse et en toute occasion, ne se sentant jamais assez lié, qu'il n'engagerait ni là parole ni le drapeau de la France sans Tassentiment de ses représentants. C'était confondre la décision, apanage de la puissance exécu« tive, avec le contrôle qui reste invariablement acquis à la puissance législative, double condition indispensable à réquilibre et à la juste pondération des volontés et des pouvoirs. Sous un régime de libre discussion, bien ordonné, les ministres, pour remplir le mandat qui leur est dévolu, prennent et gardent la libre initiative de leurs actes en éclairant le Parlement, dont ils ne cessent pas toutefois de relever; le jeu des institutions est faussé, les rôles se trouvent intervertis, dès que Tim pulsion passe des mains des gouvernants entre celles d'une assemblée. Assurément, cette règle n'est pas absolue ; il est des résolutions dernières qui exigent l'accord de tous les pouvoirs ; mais comment concevoir un gouvernement dépourvu de liberté, dont toutes les démarches doivent être autorisées par l'autorité législative ? Le cabinet anglais, jugeant que cette démonstration lui était commandée par la nécessité de relever le prestige du drapeau britannique, a pris sur lui d'ordonner le bombardement des forts d'Alexandrie sans consulter la Chambre des communes; le cabinet français a refusé d'y participer sans l'assentiment de la Chambre des députés. Cet acte de soumission lui a-t-il conquis la majorité, et ne l'eùt-il au contraire vaincue et entraînée

si notre escadre s'était unie à celle de TAngleterre ? Qui aurait osé le désavouer, qui aurait voulu seulement le blâmer, pendant que nos marins combattaient à côté de ceux de la Grande-Bretagne^ pour châtier une soldatesque qui n'avait respecté ni la vie ni le patrimoine de nos nationaux? N'aurait-il pas ainsi noué entre les deux pays des liens nouveaux, une entente effective et fructueuse qui aurait donné au cours des choses une heureuse direction ? La question d'Egypte n'aurait-elle pas été résolue, par cette intervention commune et en quelque sorte fortuite, à notre entière satisfaction?

Rien n'est moins certain, dira-t-on, et on prétendra peut-être que de l'occupation simultanée devaient ou pouvaient surgir des froissements, sinon des complica* tions également redoutables. Nous ne le croyons pas, et ce qui nous porte à penser ainsi, c'est que depuis plusieurs années, depuis les premières difficultés, la France et l'Angleterre avaient exercé, en un parfait et constant accord, une influence similaire en Egypte, et que, loin de nuire à leurs relations, elle avait, au contraire, sensiblement contribué à les resserrer. Que voulaient-elles d'ailleurs l'une et l'autre ? Maintenir le statu quo consacré par leur concours et celui de toutes les grandes puissances; elles n'étaient donc, ou elles n'avaient été sollicitées, jusqu'à ce moment, par aucune vue particulière et ambitieuse pouvant les séparer ou donner ombrage à l'Europe et l'indisposer. A Paris comme à Londres, à Londres surtout, on aurait compris que l'entreprise devait être rapidement menée et avoir une fin pro-

chaine. On se serait, par conséquent, employé, de part et d'autre, à tout régler promptement, afin de hâter le départ des troupes des deux pays. La tâche eùt-elle été difficile, eùt-elle exigé de longs efforts? L'entière sopmission si lentement obtenue par TAngleterre dit assez que les obstacles qu'elle a rencontrés eussent été plus aisément vaincus et surmontés avec le concours de la France.

Ce qui reste indéniable, c'est que la politique qui a prévalu à Paris n'a pas été heureuse ; on ne saurait en disconvenir. Elle nous a dépossédés du rang que nous occupions en Egypte et qui avait pour nous, en raison de nos possessions dans le nord de l'Afrique, un intérêt de premier ordre ; elle a créé, en outre, entre les deux puissances occidentales, un dissentiment qui menace de se perpétuer et nuit visiblement à la cordialité de leurs rapports : il serait puéril, en effet, de se dissimu: 1er que la question d'Egypte, telle qu'elle reste posée, exerce et ne cessera d'exercer une fâcheuse influence sur leurs dispositions respectives dans toutes les affaires d'un caractère international. Le ministère, qui s'est constitué l'organe de cette politique, en demeure assur rément responsable ; mais ne lui a-t-elle pas été imposée par les égarements et les prétentions d'une Chambre indisciplinée? Cette assemblée, comme celles qui l'ont suivie d'ailleurs, obéissait à un esprit de domination qui l'a portée, dans plus d'une occasion, à s'exagérer sa puissance, et par conséquent à méconnaître l'autorité du pouvoir exécutif ; ses empiétements sont encore visi~

bles dans toutes les branches de Tordre administratif, financier ou économique. Dans les questions de politique extérieure, elle intervenait prématurément pour dicter ses résolutions, entravant ainsi, si elle ne parvenait à la paralyser, la liberté d'action des ministères qu'une majorité inconsidérée, formée cependant d'éléments passionnément hostiles, renversait des qu'ils se montraient réfractaires à ses volontés. Selon un mot resté célèbre, il fallait se soumettre ou se démettre : Gambetta, soji auteur, n'a pas voulu se soumettre, et son ministère n'a pas vécu trois mois; M. de Freycinet s'est soumis, et, s'il a eu, à cette époque, une plus longue vie ministérielle, il n'a pas eu une meilleure fortune. On sait quel éclatant désaveu la Chambre lui a infligé dès qu'il a voulu faire acte d'initiative et de résolution spontanée en voulant occuper le canal de Suez, de concert avec l'Angleterre. C'est que, fatalement, la confusion des pouvoirs, quand elle a envahi le mécanisme constitutionnel, engendre l'instabilité, qui engendre à son tour les plus funestes erreurs. Là est la source de nos revers diplomatiques; on la chercherait vainement ailleurs. Avec Gambetta ou M. de Freycinet, le gouvernement de la République, qui était en somme bien et fidèlement renseigné, aurait trouvé sa voie et résolu la question d'Egypte, sans trouble et sans nul détriment pour nos intérêts, qu'il fût allé à Alexandrie avec l'Angleterre ou à Constantinople avec toutes les puissances, s'il avait pu se mouvoir avec une suffisante indépendance, s'il avait été soutenu par une majorité

clairvoyante et patriotique. Il n'en fut rien : et, pendant que le cabinet anglais, libre de toute pression illégitime, prenait, à Theure opportune, les résolution» commandées par les circonstances, avec toute Ténergie qu'elles comportaient, le cabinet français, harcelé par des exigences abusives et inconstitutionnelles, persistait à se compromettre dans une série d'irréparables contradictions. Aussi bien l'un recueillit le succès, et l'autre des mécomptes inoubliables. Cette douloureuse expérience a-t-elle éclairé les esprits, redressé les opinions, remis chaque chose h sa place? Les vœux, à cet égard, nous semblent encore, à l'heure présente, plus permis que les espérances.

Au moment même où la Chambre des députés refusait à M. de Freycinet sa confiance et un minime crédit de 9 millions, les ministres anglais obtenaient de la Chambre des communes, à la presque unanimité des voix, 57 millions de ressources extraordinaires pour mener à bonne fin l'œuvre qu'ils avaient commencée. A Londres, tous les partis s'étaient rapprochés pour seconder le ministère ; à Paris, au contraire, ils s'étaient réunis pour renverser un cabinet qui a^it eu enfin la vision des périls auxquels il avait exposé nos intérêts sur les

bords du Nil. Ces deux manifestations contradictoires, survenant au même moment, permettent d'apprécier le sens politique qui inspirait la représentation nationale de Tun et de Tautre côté de la Manche. Pendant qu'au palais Bourbon on décidait de se cantonner dans Tabstention, on jugeait, au palais de Westminster, que le moment était venu, pour TAngleterre, de prendre pied en Egypte. C'était le sentiment des ministres aussi bien que celui du Parlement. Il serait difficile de contester que le cabinet de Londres a eu Tintention, sinon le désir, d'associer la France à ses efforts dans les derniers incidents de cette crise finale. Avec plus de courtoisie peut-être que de sincérité, il a exprimé le vœu de voir donner à l'amiral Conrad des instructions conformes à celles qui avaient été adressées à l'amiral Seymour; il a, d'autre part, sollicité notre concours pour occuper, simultanément avec les forces anglaises, le canal de Suez. Si nous avions déféré à ses suggestions, si M. de Frey* cinet, dans le premier cas, avait montré une plus robuste résolution ; si, dans le second, la Chambre lui avait accordé les crédits nécessaires, les drapeaux ^e la France et de l'Angleterre se seraient réunis dans Tac-* tion, et, quelle que fût sa pensée secrète, le cabinet britannique aurait eu à compter avec nous, à moins qu'on ne prétende qu'il se proposait de nous attirer sur les bords du Nil ou du canal avec la perfide intention de nous en expulser, sans craindre de nous infliger la plus mortelle des injures. Ce qui est constant, c'est que du moment où la France a décliné ses dernières ouvertu-

resy dès qu'il s'est vu dans la nécessité d'assumer seul la responsabilité de ses actes, de poursuivre sa tâche sans notre participation, il s'y est employé, bien décidé à recueillir, sans les partager, les fruits des sacrifices qu'il s'imposait. Pendant qu'il s'y préparait, son habile ambassadeur à Constautinople, lord Dufferin, parvenait, en exigeant des garanties, à entraver la coopération de l'armée turque dont on ne voulait à aucun prix, se montrant d'ailleurs, au sein de la conférence, plein d'un respect profond pour les droits des puissances qui y étaient représentées. On ajoutait ainsi, sans aboutir, protocole sur protocole ^ pendant que les événements devenaient de plus en plus imminents en Egypte.

De son côté, le chef du cabinet, M. Gladstone, dans la discussion qui avait précédé le vote des crédits demandés pour cette guerre imprévue, avait pris soin de prévenir tous les soupçons et de dégager ainsi le ministère de toute compromission prématurée. «La Grande- Bretagne, avait-il dit, n'a aucune visée ambitieuse [selfish views) ; elle envoie des troupes en Egypte pour y rétablir l'ordre et rendre au khédive l'autorité qu'il a perdue; elle a l'intention formelle de soumettre au concert européen le règlement définitif de la question égyptienne. » Ce langage était commandé, en ce moment, par le protocole de désintéressement, stipulant que les puissances s'interdisaient tout avantage particulier. Cet engagement si formel, le principal secrétaire d'État le renouvelait spontanément, le 2 août, après l'occupation d'Alexandrie, et quand l'Angleterre n'en

était encore qu'au début de 8on entreprise, u Le gouvernement de la Reine, déclarait-il dans une note que lord Dufferin communiqua aux plénipotentiaires, a rhonneur d^ faire connaître à la conférence que, une fois le but militaire visé atteint, il réclamera le concours des puissances pour les mesures à prendre en vue du futur et bon gouvernement de TÉgypte. » Mais déjà, notons-le, la presse anglaise de toutes les nuances, pendant que le gouvernement affirmait ses intentions conciliantes, revendiquait un droit de protectorat à titre de légitime compensation. Peu de jours après, le premier ministre, cependant, réitérait la déclaration que l'Angleterre n'avait pas l'intention d'occuper l'Egypte indéfiniment, et il s'exprimait dans des termes qui ne comportaient ni doute ni ambiguïté. Il y ajoutait cependant un correctif. « Ce n'est pas, disait-il, que je désapprouve l'honorable préopinant (l'orateur qui l'avait interpellé), lorsqu'il est d'avis qu'après tout ce qui a eu lieu, le rétablissement du statu quo ne peut plus être considéré comme le but vers lequel nous tendons. Je suis d'accord avec lui sur ce point, et j'admets qu'un champ plus large nous est ouvert... » De quel statu quo M. Gladstone entendait-il parler? Était-ce du régime politique conventionnellcment institué avec la participation de toutes les puissances, ou bien des mesures d'ordre purement économique, de date plus récente, imposées au gouvernement égyptien par Taccord séparé de la France et de l'Angleterre ? M. Gladstone faisait certainement allusion à ce qu'on a appelé le condominium,

cette entente des cabinets de Paris et de Londres qui avait fait, à Tun et à l*autre, une part égale dans les arrangements pris en vue de relever la situation financière deTÉgypte, et leui^ avait attribué une influence parallèle. C'est dans la séance du 10 août que le premier tenait ce langage énigmatique, et si la France, à ce moment, avait renoncé à prendre une part active dans les mesures de coercition , FAngleterre n'en était encore qu'aux opérations préparatoires, et il n'était pas opportun de faire des déclarations plus explicites. Mais, trois semaines après, son armée remportait la victoire de Tell-el-Kébir, et le 14 septembre elle s'emparait du Caire ; Arabi-Pacha était son prisonnier, et le khédive rentrait dans sa capitale entre deux haies formées par les vainqueurs. L'Egypte entière est désormais aux mains de la Grande-Bretagne, et elle peut, en toute liberté, aviser aux moyens de s'y établir, à l'exclusion de toute autre puissance. Dès le lendemain, son ambassadeur à Constantinople fait savoir à la Porte « que la coopération armée de la Turquie a cessé d'être nécessaire » , accompagnant cette communication d'assurances amicales. Le gouvernement du sultan se montre reconnaissant des sentiments qui lui sont témoignés et n'insiste pas; mais, avec cette prévoyance des faibles et des éprouvés, il exprime timidement le désir de savoir à quelle époque devra s'effectuer le départ des troupes anglaises (1). Il ne fut fait aucune réponse à cette légi-

(i) Dépêches du marquis de Noailles. Voir notamment celle du 29 septembre 1882.

time insinuation, et lord Dufferin, qui avait fort habilement secondé son gouvernement à Gonstantinople, y ayant rempli sa tâche, fut désigné pour aller la reprendre et la continuer au Caire, avec les pleins pouvoirs de la Reine. Quel pouvait être Tobjet de sa nouvelle mission? Il était évidemment chargé de poser les bases de la pré« pondérance exclusive de l'Angleterre, sinon de sa domination, en dégageant tout d'abord son gouvernement des arrangements qui le liaient à la France.

Il avait été organisé, on s'en souvient, pour tirer le gouvernement égyptien de la situation où il s'était mis, deux institutions : la commission de la dette et le contrôle. La commission, chargée de surveiller la perception des ressources affectées à sa caisse et d'en effectuer l'emploi, était composée de fonctionnaires de nationalités diverses, et la plupart des puissances s'y trouvaient représentées; ses attributions avaient été clairement délimitées; elles étaient circonscrites au mandat qui lui avait été confié. Il en était autrement du contrôle ; le nom même dit quelle était sa mission : il avait été établi, en effet, pour exercer une constante surveillance sur tous les actes du gouvernement pouvant affecter, à un degré quelconque, la bonne gestion des finances. Il se composait uniquement, avons-nous dit, de deux délégués : l'un anglais^ l'autre français, l'un et l'autre désignés par leurs gouvernements respectifs ; et pour les mettre à même de s'acquitter de leur devoirs, ils avaient été admis à siéger au conseil des ministres. Ils n'avaient que voix consultative, mais ils ne prenaient

pas moins une part effective à toutes les résolutions du cabinet égyptien. On voit que, si rAngleterre n'avait aucune raison de se préoccuper de la commission de la dette, qui eût été, au besoin, défendue par toutes les puissances, elle devait nécessairement s'en prendre au contrôle et en poursuivre la suppression pour se soustraire aux investigations et à la censure du délégué français, du moment qu'elle entendait s'emparer de l'administration de l'Egypte ou l'inspirer avec une entière indépendance. Gomment procéda-t-on? On usa d'un stratagème bien simple, et dont le succès était certain.

Le contrôle, librement institué, en 1876, par l'initia* tive du vice-roi, avait été renouvelé, en 1879, par un accord intervenu entre la France et l'Angleterre, d'une part, et le gouvernement égyptien, de l'autre. Il était donc une œuvre conventionnelle, qui ne pouvait être abolie que du consentement des trois parties contractantes. N'osant y convier ouvertement la France, on prit, pour arriver à ce résultat, un chemin de traverse. Gomme tous les Européens au service du gouvernement égyptien, les deux contrôleurs avaient quitté le Gaire après l'émeute d'Alexandrie. Ils y revinrent dès que le pouvoir du khédive fut restauré; mais le contrôleur anglais y reparut avec des instructions nouvelles qui lui interdisaient d'assister au conseil des ministres. Son abstention suspendait le contrôle. Instruit de cet incident, M. Duclerc, le successeur de M. de Freycinet, interpella, le 12 octobre, M. Pluuikett, chargé intériniai-

rement de Tambassade anglaise, et ne lui cacha pas qu'il ne saurait admettre « que TAngleterre supprime ainsi, par voie détournée, et sans notre avis, une institution qui fonctionne régulièrement par suite d'accords intervenus entre les deux pays « .

Devant ce langage, on jugea convenable, à Londres, de s'expliquer, et lord Granville, dans une dépêche du 23 octobre, qui fut communiquée à M. Duclerc, ne dissimula plus les véritables intentions du cabinet anglais. « Le gouvernement de Sa Majesté pensait, disait-il, que les événements récents avaient démontré que le système en question n'était pas exempt de défauts et de dangers sérieux. » Et, sans indiquer autrement ces défauts et ces dangers, il ajoutait : « Le meilleur système à substituer au contrôle serait la nomination, parle khédive, d'un unique conseiller financier. » Le principal secrétaire d'État n'avait pas caché à notre ambassadeur que ce conseiller devrait être Anglais. Cette nouvelle combinaison n'avait pas dû lui coûter de grands efforts, et elle avait assurément le mérite d'être dépouillée de tout artifice. M. Tissot Tavait fait remarquer à son interlocuteur : tt Lord Granville m'ayant laissé entendre, écrivait-il, que c'était tout, je lui ai fait observer que ce tout était certainement quelque chose pour l'Angleterre, mais rien pour nous. » M. Duclerc n'eut aucune peine à le démontrer à lord Lyons. u D'après vos propres déclarations, lui dit-il, le contrôle a bien fonctionné pour la prospérité matérielle de l'Egypte... Cependant vous proposez de l'abolir; mais le voulez-vous réellement?

Nullement. Vous dites : Gomme remplacement du contrôle, le khédive nommerait un seul conseiller européen. — Européen, c'est-à-dire anglais, n'est-ce pas? Eh bien ! pour appeler les choses par leur nom, ce que vous proposez, ce n'est pas Tabolition du contrôle, c'est l'abolition du contrôleur français. Je ne vous surprendrai pas en vous disant que je ne puis pas accepter cela(l). »

On voit le terrain sur lequel les deux cabinets se trou* vaient respectivement placés. Résolus à s'y maintenir l'un et l'autre, tout rapprochement, toute solution également acceptable à Paris et à Londres était désormais impossible. Le ministère anglais ne voulait pas eu effet, comme le mandait M. Tissot après un nouvel entretien avec lord Granville, nous admettre u au partage des bénéfices d'une expédition coûteuse dont nous n'avions pas jugé à propos de partager les dangers et les charges » ; — le ministère français, de son côté, ne pouvait renoncer bénévolement, et sans compensation d'aucune sorte, aux avantages qui lui étaient garantis par un arrangement qui engageait également les trois parties intervenantes. On continua ainsi à échanger des communications qui ne pouvaient avoir qu'un résultat : celui de raffermir les deux cabinets dans leurs prétentions respectives et de démontrer clairement qu'on ne parviendrait pas à s'entendre.

Devant la résistance de la France, le cabinet anglais.

(i) M. Duclerc à M. Tissot, 22 octobre 1882.

pour mieux étayer la position qu'il avait prise, appela à son secours ou plutôt fit intervenir le gouvernement égyptien. Le 7 novembre, le ministre des affaires étrangères du khédive remit à notre consul général une note par laquelle il soumettait a à la haute appréciation du gouvernement de la République l'opportunité de renoncer à une institution dont le maintien ne saurait être justifié et qui n'a plus sa raison d'être n . Cette proposition était Fondée sur des arguments empruntés à la manière de voir de l'Angleterre, et la démarche du ministre égyptien ne modifia pas l'état du débat. Pour résilier la convention intervenue entre les trois puissances, il ne suffisait pas, en effet, de l'accord de deux d'entre elles ; il fallait l'assentiment de la troisième, et la France persistait à le refuser. Que fit-on alors? On prit, à Londres, le parti d'associer le gouvernement égyptien à l'expédient qu'on avait conçu, dès le premier jour, pour arrêter le fonctionnement du contrôle, pour le supprimer en fait en le laissant subsister en droit.

Les contrôleurs recevaient copie de l'ordre du jour toutes les fois que le conseil des ministres devait s'assembler. La communication de ce document tenait lieu de convocation. M. Bredif, le contrôleur français, ayant vainement attendu que son collègue consentit à reprendre simultanément avec lui leurs attributions communes, fit savoir au président du cabinet égyptien, conformément aux instructions de M. Duclerc, qu'il était autorisé à continuer le mandat qui lui était confié. On lui adressa l'ordre du jour du prochain conseil en y

ajoutant ce correctif : Pour information. Il provoqua aussitôt des explications, et le premier ministre du khédive lui répondit, le 5 novembre : « Avant le retour de votre collègue anglais, M. Fagent et consul général d'Angleterre m'avait informé que sir A. Colvin ne reprendrait pas ses fonctions. Et en effet, sir A. Golvin s'est abstenu, depuis sa rentrée au Caire, d'assister aux séances du conseil des ministres et d'exercer ses fonctions de contrôleur général. Je me vois donc obligé, à cause du caractère essentiellement solidaire des fonctions de contrôleurs généraux, de m'abstenir de vous inviter à prendre part aux séances du conseil des ministres, alors que votre collègue n'y assiste pas. » Le contrôle avait cessé d'exister pendant que lord Granville et M. Duclerc continuaient une controverse désormais sans objet.

Nous aimons à rendre à M. Duclerc la justice qui lui est due. Il a défendu avec une noble fermeté, et dans une juste mesure, la situation que nous avions en Egypte. S'il n'a pu sauver nos droits d'une atteinte inqualifiable, il a fièrement sauvé la dignité delà France. Aux euphémismes qui avaient la prétention d'être des arguments, présentés par lord Granville, il a opposé, durant deux mois, une lucide démonstration de la validité de nos privilèges, se fondant sur les règles les plus élémentaires du droit public, sur l'invariable cordialité de nos procédés, si différents de ceux qu'on avait pour nous. A l'origine de cette longue discussion, il avait répondu à lord Lyons qui lui demandait son avis : « Mon avis est bien simple : le gouvernement anglais prétend

que le système actuel de contrôle présente des inconvénients qu'il ne précise pas, et, pour les éviter, ilpropose qu'un agent anglais fasse seul ce que font actuellement deux agents, Tun Français, l'autre Anglais, voilà tout. La conclusion est d'une telle évidence qu'il me parait superflu de la formuler. C'est aussi ce qui me donne lieu de penser que le gouvernement anglais, lié comme il l'est par les contrats, par le protocole de désintéressement, par la déclaration réitérée de ses ministres, de ses agents diplomatiques^ ne persistera pas à la maintenir. »

M. Duclerc présumait trop de la modération et de la justice du cabinet de Londres. Dans une dépêche du 30 octobre, lord Granville maintenait sa proposition, et voici comment il prétendait en justifier l'opportunité et la convenance : u M. Duclerc parait supposer quMl n'existe aucune différence essentielle entre les fonctions du nouveau conseiller financier et celles des deux contrôleurs généraux. Cette vue me parait erronée. L'arrangement que nous proposons n'est que pour un temps limité et ne constitue nullement un contrôle dans le sens anglais du mot. — Nous désirons exclure du nouvel emploi toute influence politique. Le choix des deux contrôleurs généraux et leur maintien en fonction dépendaientde deux gouvernements étrangers. Pour ce qui concerne le nouveau fonctionnaire, ces facultés dépendront de Faction du khédive. — La présence des contrôleurs généraux au conseil du cabinet était uniforme et de droit; la présence du nouveau

fonctionnaire serait pro re nata et aurait lieu sur Tinvitation du chef de TÉtat. » Ce long sophisme ne saurait supporter un instant la contradiction ; dépouillé de tout artifice de langage, il devient la plus claire démonstration des vues intéressées du gouvernement britannique. Les deux contrôleurs n'étaient eux-mêmes, en effet, que des eonseillers ; ils assistaient aux réunions des ministres et ils donnaient leur avis sans prendre part aux résolutions qui émanaient exclusivement des membres du cabinet, lesquels en assumaient seuls toute la responsabilité. Quel que dût être son titre, Tunique et nouveau délégué en conservait toutes les attributions, avec cette différence que sa voix, consultative jusquelà, deviendrait prépondérante par la force même des choses. Il devait être Anglais, avouait lord Granville, c'est-à-dire Torgane de la puissance qui tenait TÉgypte et le khédive sous sa domination armée; ce n'était donc plus des avis, mais des ordres qu'il avait désormais à transmettre aux ministres, sans que son collègue éliminé et disparu put en connaître.

Notre ministre des affaires étrangères le prouva victorieusement, en termes courtois, dans une note verbale qu'il passa, le 4 novembre, à lord Lyons, et dans laquelle il faisait en outre remarquer qu'un mémoire de M. Colvin, de date récente, publié par le gouvernement anglais lui-même, démontrait, en faisant l'historique du contrôle depuis ses débuts, que cette institution n'avait donné lieu à aucune difficulté, et que les ministres du khédive, notamment Chérif-Pacha, qui venait d'être

appelé de nouveau à la présidence du conseil, « en étaient les plus dévoués partisans » . L'objection était sans réplique. Le principal secrétaire d'État persista néanmoins à vouloir ce qu'il appelait» V abandon mutuel et simultané de la position exceptionnelle occupée par les deux pays » . Aussi M. Duclerc dut^il en venir à constater qu'il ne se dégageait, des différentes communications qui lui avaient été faites, qu'une seule idée, celle de l'abolition du contrôlé anglo- français. — « ... Et il ne s'agit pas, écrivait-il, de le supprimer pour le remplacer par une institution équivalente, ce à quoi nous aurions pu souscrire, mais bien de le détruire sans compensation pour nous,... ce qui équivaudrait à la perte pure et simple du rôle que doivent nous assurer notre passé, nos traditions et nos intérêts légitimes. » — « Les ministres de la Reine, ajoutait-il, estimeront certainement qu'il ne serait digne ni d'eux ni de nous de poursuivre des discussions de détail, sources d'équivoques et de malentendus, tant que le point essentiel, qui seul peut servir de base utile à nos pourparlers, n^aura pas été franchement abordé et résolu (1). »

Cette polémique, en effet, désormais épuisée, ne pouvait se perpétuer. Lord Granville la résuma du point de vue où il s'était placé et sans rien abandonner de sa doctrine, dans une dépèche du 30 décembre, donnant à entendre qu il partageait le sentiment de son interlocuteur sur l'inutilité de la continuer. M. Duclerc prit acte

(l) M. Duclerc à M. TUsot, 24 novembre 1882.

de cette dernière communication le 4 janvier. Après avoir redressé quelques points secondaires dont le principal secrétaire d'État s'était prévalu à défaut de bonnes etsolides raisons, il écrivaità M. Tissotcesfières paroles : « Au point décisif où en sont les négociations, il serait superflu de relever certaines autres réserves que suggère Texamen de la note de lord Granville. Je voulais espérer que de nouvelles ouvertures, dont nous n'avions pas à prendre l'initiative, auraient fourni la base d'un arrangement compatible avec les intérêts dont nous ne saurions abandonner la surveillance et ceux dont l'Angleterre poursuit la consolidation immédiate ; le gouvernement de Sa Majesté Britannique en a jugé autrement et nous met dans l'obligation de reprendre en Egypte notre liberté d'action. Quelque regret que nous en éprouvions, nous acceptons la situation qui nous est faite. »

Ainsi se brisèrent les liens d'une fructueuse coopération qui avait uni les deux gouvernements pendant une longue période, et dont les résultats avaient été précieux pour eux comme pour le pays où elle s'était exercée. L'Angleterre y mit fin au mépris de dispositions syuallagmatiques et en dépit de la vive opposition de la

France. Elle avait assumé, seule, les charges, nous ne pourrions dire les përils, d'une intervention armée ; elle voulut s^en réserver exclusivement les bénéfices , et, à rheure présente, elle s^y emploie encore avec une infatigable activité. Elle a entrepris, dans cet esprit, ce qu'on a appelé la réorganisation de TÉgypte, avec le concours plus obligatoire que spontané du khédive et de ses ministres. La tâche, avec les moyens dont on disposait, n'était pas ardue à Torigine; elle ne rencontrait aucun obstacle qu'il ne fût aisé de vaincre. Cependant elle se compliqua bientôt d'embarras inattendus. Les troubles dont l'Egypte avait été le théâtre en avaient provoqué au Soudan de plus redoutables et de plus difficiles à réprimer. Des fanatiques, les derviches, en avaient soulevé les populations et avaient entrepris d'en expulser les troupes et les représentants du gouvernement égyptien. Leur chef, le mahdi, obtint, dans le cours de l'année 1883, des succès alarmants. Un homme énergique et dévoué, Gordon, désigné par le gouvernement anglais et muni des pleins pouvoirs du vice-roi, consentit à se rendre à Karthoum pour y diriger la défense de Sennar. On lui avait promis des renforts, il fallut les organiser. On s'était engagé d'autre part, pour désintéresser les grandes puissances, à indemniser les incendiés d'Alexandrie, dont les pertes avaient été évaluées à plus de cent millions de francs. Pour faire face à ces dépenses imprévues, on ne pouvait disposer que des ressources ordinaires, que la révolte et la guerre avaient sensiblement réduites. On se trouva

ainsi en présence d'une situation financière Fort embarrassée. On songea, pour y pourvoir, à reviser la loi de liquidation. Mais cette loi était la garantie de la caisse de la dette publique, confiée aux mains d'une commission composée des représentants de toutes les puissances intéressées. Si, pour supprimer le contrôle, il avait suffi d'éliminer la France, pour toucher à la commission de la dette il fallait braver l'Europe entière ou se concerter avec elle. On s'arrêta au projet de provoquer une entente commune, espérant en obtenir, soit une réduction du taux de la dette, soit la faculté de contracter un emprunt.

A cet effet, le principal secrétaire d'État adressa aux puissances, le 19 avril 1884, une dépêche-circulaire leur proposant la réunion d'une conférence « en vue de décider si ces modifications étaient nécessaires et quelle devait en être la nature exacte ». M. Jules Ferry, qui avait remplacé M. Duclerc au quai d'Orsay, pendant que lord Granville avait gardé la direction du Foreign Office, fit bon accueil à cette communication, malgré les récents démêlés des deux cabinets. Fort habilement, il fit toutefois remarquer que la proposition de FAngleterre impliquait l'étude d'autres questions connexes qu'il convenait de soumettre à un examen préalable, et M. Waddington, le successeur de M. Tissot à Londres, eut, à ce sujet, divers entretiens avec lord Granville. Les deux négociateurs parvinrent à s'entendre, et l'accord qui s'établit entre eux, ou plutôt ce qu'on put en dire, fut consigné dans deux notes qu'ils s'adressèrent

réciproquement le 1 5 et le 1 6 juin . Dans la première, Tambassadeur déclarait que « le gouvernement français ne songeait d'aucune façon à pousser au rétablissement du contrôle anglo-français... Le condominium est mort, ajoutait-il, et nous n'entendons pas le ressusciter. » M. Waddington ajoutait qu'on avait à tort attribué à la France l'intention de substituer une occupation française à Tocccupation anglaise, le jour où l'Angleterre rappellerait ses troupes. « Le gouvernement de la République, ajoutait-il, est prêt à prendre à cet égard les engagements les plus formels. »

Ces assurances étaient-elles commandées par l'état des choses? Les éventualités, manifestement invraisemblables, auxquelles elles se référaient, constituaient-elles les questions connexes (\m préoccupaient M. Jules Ferry? Assurément non. Elles furent imaginées pour autoriser une déclaration plus justifiée, et d'un plus haut intérêt, touchant le point capital qui devait inquiéter le cabinet français, l'évacuation de l'Egypte. La France ne pouvait aider le cabinet de Londres à sortir des difficultés qu'il rencontrait en Egypte sans être assurée qu'il mettrait prochainement un terme à son occupation. Répondant à notre ambassadeur, qui de son côté n'avait pourtant pas ouvertement touché à ce sujet, lord Granville en effet l'aborde et énonce clairement les intentions du ministère anglais : « Le gouvernement de la Reine, ditil, apprécie l'importance des déclarations faites par Votre Excellence au nom du gouvernement français. L'abandon formel de toute pensée de rétablir le condo--

minium, et les assurances pour Tavenir que des troupes françaises n'entreraient pas en Egypte sans le consentement de l'Angleterre, ont rendu praticable et grandement facilité un complet et franc échange de vues.

« Le gouvernement de Sa Majesté est satisfait de constater que les deux gouvernements sont d'accord en ce qui concerne les intérêts que l'Europe a dans la bonne administration et la prospérité de l'Egypte. Rien ne saurait plus clairement démontrer les vues du gouvernement de Sa Majesté sur ce point que la circulaire que j'ai adressée aux représentants de Sa Majesté près les cours des grandes puissances, le 3 janvier 1883.

a Cette dépèche fut écrite trois mois après que la bataille de Tell-el-Kébir eut permis aux forces britanniques d'occuper l'Egypte. Elle fut soumise au parlement anglais et communiquée aux puissances et à la Sublime Porte. Elle rencontra un acquiescement général. C'est dans cette dépêche que la déclaration fut faite que le gouvernement de Sa Majesté était désireux de retirer les forces britanniques dès que le permettraient la situation du pays et l'organisation de moyens convenables pour assurer l'autorité du khédive.

« Le gouvernement de Sa Majesté a maintenu et maintient cette déclaration. C'est avec regret qu'il a vu les circonstances s'opposer au développement des mesures prises en vue de cette évacuation ; il regrette également de constater que le moment n'est pas encore venu, dans l'intérêt de l'ordre et de la paix en Egypte, d'en retirer les forces britanniques.

u II y a quelque difficulté à fixer une date précise' à cette évacuation, d'autant plus que toute période ainsi fixée pourrait, à Tépreuve, se trouver ou trop longue ou trop courte. Mais le gouvernement de Sa Majesté, afin d'écarter toute espèce de doute à Tendroit de sa politique dans cette affaire, et eu égard aux déclarations faites par la France, s'engage à retirer ses troupes au commencement de Tannée 1888, à condition que les puissances seront alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromettre la paix et l'ordre en Egypte. . . »

S'il est, au procès, une pièce qu'il importait de produire, c'est assurément celle-ci, et on nous pardonnera d'en donner la partie la plus essentielle. Mais avant de nous y arrêter, disons, pour ne pas interrompre notre récit, que toutes les puissances ayant acquiescé à l'ouverture de l'Angleterre, la conférence se réunit à Londres, le 28 juin. Sa tâche avait été définie par la circulaire de lord Granville; elle avait pour objet la revision de la loi de liquidation en vue de permettre au gouvernement égyptien de faire face à fous ses engagements. Le plénipotentiaire de la Grande-Bretage proposa une nouvelle distribution et un emploi différent des revenus, ainsi qu'une réduction de l'intérêt de la dette; il se fondait sur les données recueillies parles agents anglais, auxquels on avait remis le soin de mettre, disait-il, les choses au clair. Les agents financiers français en contestèrent l'exactitude, et ils crurent démontrer en outre qu'il n'était nul besoin de toucher aux garanties des créanciers, et qu'on pouvait, à l'aide d'autres expédients,

pourvoir aux charges du gouvernement du khédive ; ils proposaient donc de procéder à une enquête contradictoire, dont les résultats, suivant eux, mettraient fin à tous les dissentiments. Cette appréciation, opposée à celle de lord Granville, fut plus ou moins partagée par les représentants des autres puissances, à Texception de celui d'Italie qui se réserva; et la conférence se trouva bientôt divisée entre ces deux opinions qu'on ne parvint pas à concilier. Les protocoles relatent divers incidents qu'il n'est pas superflu de rappeler. L'ambassadeur d'Allemagne demanda de résoudre la question sanitaire, les immunités accordées aux provenances de l'Inde, depuis que les troupes anglaises occupaient rÉgypte, inquiétant le continent avec raison; l'ambassadeur de France émit l'avis d'autoriser, en tout état de choses, le payement des indemnités dues aux incendiés d'Alexandrie, dont un grand nombre avait tout perdu. Après celui de Russie, le plénipotentiaire de la Turquie réclama, pour son gouvernement, une place dans la commission de la dette, r Mais étes-vous bien certain, lui répondit lord Granville, que parmi les créanciers de l'Egypte, dont la commission est chargée de sauvegar« der les intérêts, il se trouve des sujets du sultan? — La Porte, répliqua Musurus-Pacha, revendique cet avantage à titre de puissance suzeraine. » Ces propositions diverses n'ayant pas été comprises au programme de la conférence, le principal secrétaire d'État invoqua la question préalable. Le cabinet anglais voulait obtenir une sorte de blanc-seing : il ne prétendait pas prendre,

sans rassentiment des gouvernements intéressés, les mesures dont il sollicitait Tadoption, mais il entendait rester seul chargé de les exécuter, afin de se soustraire à la surveillance des autres puissances, dans les soins qu*en toute chose il donnait à TÉgypte; il ne pouvait donc acquiescer à Touverture d'une nouvelle enquête, ni reconnaître à la conférence le droit de réglementer la situation sanitaire ou l'affaire des indemnités, questions de pure administration intérieure qu'il se proposait de résoudre, comme toutes celles de même ordre, à Texclusion de tout concours étranger. Et la conférence de Londres se sépara sans avoir pris aucune résolution, partageant le sort que l'Angleterre avait fait à celle de Constantinople. Nous ne serions cependant ni justes ni sincères, si nous omettions de dire que tous ces points litigieux ont été vidés depuis, sans préjudice pour les créanciers de TËgypte et au grand avantage du bien matériel du pays. Continuant l'œuvre si bien commencée avec la France, l'Angleterre a conservé à la commission de la dette toutes les attributions dont elle avait été investie à l'origine ; elle a en outre exercé le contrôle d'une façon plus directe, sinon plus efficace, qu'à l'époque où il était confié, au même titre, à l'une et à l'autre puissance.

La question qui n'a pas été résolue, qui est encore pendante, c'est la question de l'évacuation. Elle l'est en principe, le gouvernement anglais ne l'a jamais contesté; mais quand le sera-t-elle en fait? C'est le secret du cabinet de Londres, et il n'a permis à

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personne de le pénétrer. Le point de droit n'est pas douteux : nous avons rappelé les déclarations des ministres de la Reine, celles de M. Gladstone si solennellement formulées; mais TAngleterre, en outre, a signé, à Gonstantinople, le protocole de désintéressement par lequel elle s'est obligée, réciproquement avec les autres puissances, à ne tirer aucun avantage particulier de son intervention en cette affaire. Sous Tempire de cette stipulation contractuelle, elle s'est spontanément empressée, après la victoire de ses troupes, de déclarer aux puissances, par sa circulaire du 3 janvier 1883, que a le gouvernement de Sa Majesté était désireux de rappeler son armée aussitôt que Tétat du pays et l'organisation de ses propres moyens pour maintenir l'autorité du khédive le permettraient » . Ce document cependant ne fixait aucun terme. Cette lacune fut comblée dans les pourparlers ouverts, au printemps dé 1884, entre M. Waddington et lord Granville. Comme on l'a vu, en retour des assurances données par la France, u et afin d'écarter toute espèce de doute à l'endroit de sa politique dans cette affaire » , le gouvernement de la Reine s'est engagé à retirer ses troupes au commencement de l'année 1888. La promesse est formelle; elle est bilatérale; elle ne peut être déniée. A la vérité, cette mesure demeurait subordonnée à la condition «que les puissances seront alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromettre la paix et l'ordre en Egypte » . Mais, par cette réserve même, l'Angleterre ne reconnaissait pas seulement son devoir d'évacuer le pays,

elle admettait également qu'à dater de cette époque elle n'avait plus qualité pour décider, seule, de Toccupation, et que le départ de son armée relèverait de Taccord des autres puissances. Au ministère whig, qui a engagé de la sorte la parole de la Grande-Bretagne, a succédé un ministère tory, et aucun des membres de Tun ou l'autre cabinet n'a tenté d'équivoquer sur la nature ou la portée des obligations contractées. L'année 1888 s*est écoulée cependant sans qu'elles aient été remplies. Hàtons-nous de dire que les circonstances n'ont pas permis au gouvernement anglais de s'y conformer dans les délais convenus. Après s'être emparé de Khartoum, le mahdi a menacé l'Egypte; son successeur et leurs adhérents ont continué la lutte qu'il avait engagée ; il a fallu les combattre sur le haut Nil et sur les bords de la mer Rouge. Le moment de laisser l'Egypte pourvoir à sa défense « avec ses propres moyens » se trouva ainsi retardé.

Cette crise a été conjurée ; l'organisation de tous les services est achevée, celle de l'armée ne laisse plus rien à désirer. L'Angleterre s'est donc, à son honneur, acquittée du mandat qu'elle avait assumé. Mais songe-^ t-elle à libérer de sa tutelle le khédive et son gouvernement? Le cabinet a été souvent interpellé au Parlement à ce sujet ; qu'a-t-il répondu? Il a, en toute occasion, tenu le même langage ; il a reconnu que l'occupation avait toujours eu et gardait un caractère provisoire, mais il a déclaré qu'elle ne cesserait que quand l'Egypte serait dotée d*une bonne organisation. C'est ainsi que

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s'est encore expliqué, au mois de février dernier, sir James Fergusson, T organe du Foreign Office à la Chambre des communes. Un membre dont la parole est fort écoutée, M. John Modey, lui a fait remarquer que Toccupation de TÉgypte faussait toute la politique de l'Angleterre ; c'est ainsi, a-t-il dit, que l'Angleterre a dû faire à l'Allemagne, sur la côte orientale d'Afrique, les concessions les plus funestes; c'est ainsi qu'elle s'est mise vis-à-vis de la France dans une situation qui ne permet de résoudre aucune des difficultés pendantes entre les deux pays. « L'Angleterre joue un mauvais rôle en Europe, a-t-il dit encore, en violant ses promesses. » Et, s'appuyant sur ces considérations, il a exprimé l'avis qu'il était temps d'examiner s'il n'y avait pas lieu de fixer la date de l'évacuation. Le représentant du cabinet s'est renfermé dans ses premières déclarations, et l'on a passé à l'ordre du jour.

Que veut-on dire, à Londres, quand on soutient qu'il importe, avant de livrer l'Egypte à son propre gouvernement, de la munir rf'wne bonne administration? Faut-il non seulement que cette administration soit bien constituée, mais encore qu'elle fonctionne assez longtemps pour démontrer qu'elle est solidement établie ? C'est ce qui semble ressortir de deux volumineux rapports du principal agent de l'Angleterre au Caire, sirEv. Baring, l'un sur les finances, l'autre sur l'état moral et matériel du pays. Ces documents sont édifiants; ils démontrent que le gouvernement britannique a bien fait les choses ; que, grâce à ses efforts, TÉgypte jouit d'une paix pro-

fonde; que des améliorations, des réformes salutaires lui assurent un avenir prospère. En terminant son exposé, sir Ev. Baring affirme que la tranquillité est désormais garantie, que la confiance est rétablie, que les capitaux se sont rassurés. » En dépit de circonstances particulièrement difficiles, le trésor égyptien, dit-il, a été mis en état de faire face à tous ses engagements; déjà même des mesures ont été prises qui atténuent les charges du fisc. La corvée a été supprimée; la corrup^ tion diminue; le système d'irrigation a été grandement amélioré... Une armée peu nombreuse, mais suffisante, a été organisée. L'esclavage disparaît rapidement, et des améliorations considérables ont été introduites dans les services sanitaire et pénitentiaire, comme dans celui de renseignement. Si Ton tient compte des difficultés toutes particulières qui ont entouré Tœuvre de la réforme, les progrès accomplis à l'heure actuelle sont, à mes yeux, aussi grands qu'il était raisonnablement permis de l'espérer. »

Devant cette lumineuse démonstration, on se persuade que l'heure de l'évacuation a sonné, que sir Ev. Baring va la réclamer instamment du cabinet de Londres. On s'abuse. « Je n'ai jamais été, écrit-il en finissant, partisan d'une occupation anglaise en Egypte, Votre Excellence ne l'ignore pas... Si, en ce moment, l'évacuation du pays me paraissait une mesure n'entra!* nant aucun des périls que doit éviter un gouvernement sage, je n'hésiterais pas à la conseiller; mais je suis convaincu qu'elle présenterait de sérieux dangers, et

dès lors je me sens incapable de la recommander. » De quelle nature sont ces dangers? Il ne le laisse même pas pressentir. Il aurait dil, semble-t-il, en signaler et le caractère et la gravité pour justifier Tavis qu*ilémet; cet avis a son importance, il engage sa responsabilité en incitant le gouvernement de sa souveraine à violer ses promesses, comme le disait M. John Morley ; il importait donc d'articuler les bonnes et solides raisons qui le lui ont imposé. Cette omission surprend de la part d'un administrateur d'un vrai mérite, à l'intelligente activité duquel l'Egypte doit, dans une certaine mesure, son rapide et brillant relèvement, et dont les appréciations exercent nécessairement une grande influence sur la conduite du gouvernement qu'il sert. Il était d'autant plus tenu de s'expliquer que sa conclusion ne se concilie pas avec ses prémisses. Tout ce qu'il se permet de dire à ce sujet, « c'est que les résultats obtenus seraient probablement annihilés si l'œuvre entreprise était prématurément abandonnée » . C'est la seule considération qui se dégage de son travail et que l'on puisse invoquer pour défendre la résolution qu'il suggère.

Nous avons dû nous arrêter sur ces documents, parce que, d'une part, on ne saurait en contester l'autorité, et que, de l'autre, ils autorisent à penser que la présence de l'armée anglaise en Egypte est, dès ce moment, injustifiable et illégitime. Toutes les réformes nécessaires ont été entreprises et élaborées : nous en avons relevé et nous en retenons l'aveu : la situation financière est

excellente; Tarmée est organisée et suffisante. L'Angleterre a donc rempli sa tâche. Mais « ces réformes, a écrit encore sir Ev. Baring, sont comme de jeunes plantes qui n'ont pas encore eu le tempç de prendre racine » . Or, s'il a fallu près de dix ans pour les mettre en une si bonne terre, dirons-nous pour continuer son image, quelle longue période d'années ne faudra-t-il pas si l'on doit en attendre la floraison ! A cet égard, il est aussi muet que l'ont toujours été les différents ministres de la Reine. Si ce n'est pas l'occupation indéfinie que l'on veut, c'est donc l'occupation prolongée sine die; la chose est la même, elle ne diffère que par les mots.

Un grand gouvernement, comme celui de l'Angleterre, n'obéit pas aveuglément aux incitations de vues purement ambitieuses; il sait ce que ses devoirs lui commandent, et il ne les méconnaît pas légèrement. Quelles influences, quels obstacles l'empêchent de s'y conformer en cette affaire ? Rien n'a révélé sa pensée intime; mais s'il est une chose certaine, c'est que l'opinion publique, de l'autre côté de la Manche, a pris parti, et qu'elle blâmera le ministère qui abandonnera la position conquise sur une terre qui est le trait d'union entre l'Inde et l'Europe, et dont l'ouverture du canal de Suez a fait, en quelque sorte, la poi*te de son vaste empire asiatique. Partageant cette disposition, la presse de Londres ou la plupart de ses organes n'ont cessé de la propager depuis l'origine de l'occupation; quand M. Gladstone, au mois d'août 1882, répudiait hautement toute pensée déloyale, le Times soutenait déjà que

le sort des armes avait place TÉgypte sous le protectorat de TAngleterre, et qu'elle se devait à elle-même de Texercer sans craindre d'en assumer toutes les conséquences. Le journal de la Cité, d'accord avec le plus grand nombre des feuilles anglaises, n'a cessé de défendre cette thèse. Il a applaudi à l'échec de la conférence réunie à Londres, félicitant lord Grnnville de l'énergie avec laquelle il avait combattu la proposition d'une enquête collective et contradictoire sur les charges et les ressources du gouvernement égyptien, le félicitant surtout d'avoir ainsi écarté toute participation étrangère et rendu à la Grande-Bretagne son entière liberté.

Dans un pays de libre discussion, il faut au gouvernement une ferme volonté et un profond désintéressement pour braver l'opinion publique quand elle se manifeste aussi énergiquement. Le cabinet tory est-il animé de ces dispositions? Ce que nous pouvons en dire, c'est que l'appui du pays semble lui échapper, si l'on en juge par les élections partielles des deux dernières années, et qu'il redoute l'issue des élections générales. Il est donc vraisemblable qu'il s'abstiendra de prendre une détermination qui fournirait de nouvelles armes à ses adversaires. II y est, à vrai dire, autorisé par les dissentiments qui divisent les puissances continentales. Si des questions d'un intérêt plus intense ne les séparaient, elles se seraient probablement concertées pour mettre l'Angleterre en demeure d'exécuter ses promesses. Seule, la Turquie, tourmentée par le besoin de sauvegarder ses droits, si peu solides cependant et

depuis longtemps si peu respectés, de puissance suze raine, a tenté d'entrer en négociations avec le gouvernement anglais : l'ambassadeur du sultan à Londres a renouvelé, au printemps dernier, ses démarches auprès de lord Salisbury, qui Ta, dit-on, remis à l'automne . Ne serait-il pas téméraire d'abuser indéfiniment de la Porte et des circonstances qui mettent obstacle à une démarche collective des autres gouvernements? Que fera le nouveau cabinet si les whigs reprennent le pou* voir ? Se souviendra-t-il des déclarations de M. Gladstone et des engagements que le gouvernement anglais a contractés pendant que cet homme d'État était le premier ministre de la Reine ? Nous devons le croire pour ne pas lui faire injure. L'obligation est étroite, conventionnelle, indiscutable. Puissance anonyme et irresponsable, la presse peut n'en tenir aucun compte; le gouvernement de l'Angleterre ne saurait la méconnaître sans faillir à l'honneur, sans renier sa parole et sa signature. C'est déjà trop qu'il s'attarde dans des atermoiements qui autorisent toutes les conjectures et permettent de douter de ses intentions. Ne lui suffit-il pas d'occuper Âden et Périm à l'entrée de la mer Rouge, Malte et Chypre dans la Méditerranée, ces postes avancés qui lui permettent de surveiller , de tenir en quelque sorte entre ses mains l'accès du canal de Suez, de l'un et de l'autre côté? Durant la seconde moitié de ce siècle, le droit public a souffert les plus graves offenses; il a surgi des principes qui ont ébranlé l'autorité des traités ; Vuti possidetis est devenu une maxime avouable, une

raison d'État que l'on a osé invoquer. La fierté de la Grande-Bretagne ne saurait s'accommoder de ces capitulations. L'Anglfsterre 9 a dit M.] Gladstone au Parlement, n'a pas le projet d'occuper indéfiniment l'Egypte, ft S'il est une chose que nous ne ferons pas, a-t-il ajouté, c'est bien celle-là ; nous nous mettrions en désaccord absolu avec les principes professés par le gouvernement de Sa Majesté, avec les promesses qu'il a faites à l'Europe, et, ajouterai-je, avec la manière de voir de l'Europe elle-même (1). » Prenons acte de ces paroles ; elles ont retenti sous les voûtes de Westminster, et le monde les a recueillies; elles engagent le prestige et la loyauté du Royaume-Uni; l'illustre old man ne saurait les oublier (2).

15 novembre 1891,

(1) Voir les dépêches du chargé d'affaires de France à Londres, le comte d'Aunay, des 31 juillet et 11 août 1882.

(2) M. Gladstone est rentré au pouvoir depuis que ces lignes ont été écrites; il l'a gardé toute une législature, et pendant cette longue période les whigs ont continué la politique dilatoire des torys. Quelle conclusion faut-il tirer de cet oubli, dans l'un et l'autre parti, des engagements pris et réitérés ?

Le lecteur appréciera.

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