‹ Essais diplomatiques (nouv. ser.)Chapitre 8 sur 22 · XII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XII INTRODUCTION

nécessité de corriger ses traditionnelles imperfections, cause permanente de sa faiblesse, de son impuissance à prévenir ou à réprimer les désordres et les révoltes dont la Turquie, depuis plus d'un demi-siècle, donnait périodiquement le spectacle à l'Europe alarmée. On fut donc unanime, avec plus ou moins d'empressemennt, pour Taider à se relever de sa détresse. Dans des conventions successivement renouvelées, les puissances prirent rengagement réciproque de respecter les possessions du sultan; elles offrirent, d'autre part, à la Porte de l'aider, par voie de conseils ou d'assistance, à réformer ses institutions civiles et sociales.

C'est ainsi que, dans la plupart des traités qui ont prétendu régler la question d'Orient, les puissances signataires ont stipulé l'intégrité de l'empire ottoman. En 1840, dans l'acte qui a mis fin à l'affaire d'Egypte, les parties contractantes, « voulant attester leur accord en donnant au sultan une preuve manifeste du respect qu'elles portent à l'inviolabilité de ses droits souverains. . . ont résolu... de constater en commun, par un acte formel, leur détermination unanime de se conformer à l'ancienne règle de l'empire ottoman, d'après laquelle le passage des détroits des Dardanelles et du Bosphore doit toujours être fermé aux bâtiments de guerre étrangers, tant que la Porte se troHve en paix »» . Au congrès de Paris, réuni en 1856, pour arrêter les conditions de la paix après la guerre de Crimée, dans une occasion par conséquent bien solennelle, les plénipotentiaires « déclarent la Sublime Porte admise à participer aux avantages du droit public et du concert européen » . Les parties contractantes, ajoutent-ils, «s'engagent, chacune de

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son côté, à respecter l'indépendance et Tintégrité territoriale de Tempire ottoman, garantissant en commun la stricte observation de cet engagement, et considéreront, en conséquence, tout acte de nature à y porter atteinte, comme une question d'intérêt général » • Au congrès de Berlin, on affecta de s'inspirer des mêmes dispositions ; on se concerta pour limiter d'une façon dérisoire les avantages stipulés par la Russie à San Stefano afin de mieux assurer, prétendit-on, la sécurité de la Porte dans les éventualités ultérieures.

Par une dérision du sort, ou plutôt par la force des choses, jamais aucun de ces engagements n'a été tenu, jamais il n'a été tenté aucun effortcoUectif pour en garantir le respect: la Turquie a été envahie, l'Egypte est occupée au mépris des dispositions conventionnelles que nous venons de rappeler. Bien mieux : jamais l'empire ottoman n'a été mis en plus grave péril, n'a été plus démembré que quand on promettait au sultan la paisible possession de ses territoires et l'entière liberté de son gouvernement! On le dépouilla, en 1841, en sanctionnant l'usurpation de Méhéraet-Ali, en ne laissant au sultan qu'un droit dérisoire de suzeraineté, dont on ne lui a jamais permis d'ailleurs de faire usage. En conformité avec le traité conclu à Paris en 1856, les puissances ont, d'un commun accord, élaboré, deux ans après, une convention qui a préparé la voie à l'érection du royaume de Roumanie. Au congrès de Berlin, en 1878, on a ravi à la Porte deux provinces, la Bosnie et l'Herzégovine, dont on confia l'administration temporaire à l'Autriche, qui ne semble guère disposée à en faire la restitution à leur souverain légitime. L'Angleterre exigea son lot, et, sous prétexte d'être mise

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à même de mieux défendre les intérêts de la Porte en Asie, elle se fit octroyer la possession de Tîle de Chypre. La Grèce, de son côté, obtint, sur notre initiative, une rectification de frontières tout à son avantage. On s'était cependant assemblé pour protéger la Turquie contre les exigences de son vainqueur, la Russie, qui, à San Stefano, ne lui avait pourtant imposé ni la cession de deux provinces en Europe, ni l'abandon d'une île importante dans la Méditerranée. Mais des vues nouvelles prévalurent dans cet aréopage où chaque puissance, par l'organe de ses plénipotentiaires, n'eut d'autre dessein que de servir les intérêts égoïstes de sa propre politique en lui sacrifiant ceux de la Turquie. A vrai dire, un facteur nouveau, la Prusse, qui jusque-là n'était intervenue que comme appoint dans les afiFaires d'Orient, avait conquis le droit de faire entendre sa voix et même de l'imposer dans une certaine mesure. M. de Bismarck la représentait au congrès; peu encline ménager les faibles, il ne se montra pas disposé à faire état d'un empire vermoulu ; il jugea au contraire qu'il était plus opportun de ne pas attendre son entière ruine pour en bénéficier. On sait qu'il a été, dans une pensée intéressée, le promoteur des avantages faits à l'Autriche, qui, pour prix de ses bienfaits, noua, l'année suivante, une étroite alliance avec l'Allemagne.

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Voilà comment les puissances ont concerté leurs rapports à regard de la Turquie sur le terrain international. Comment ont-elles procédé dans leurs relations particu« lières avec la Porte? Celles d'entre elles qui désirent prévenir ou éloigner la chute de Tempire ottoman, éventualité qu'elles redoutent pour la paix générale, convaincues qu'on ne peut la conjurer qu'à l'aide de réformes radicales, les ont instamment suggérées aux conseillers du sultan. Leurs efforts datent du règne de Mahmoud.

Ce prince, esprit sans culture, mais sagaceetferme,en comprit la sagesse et l'opportunité ; il eut la vision des périls que courait son empire; il se persuada que les infortunes de la Turquie procédaient des imperfections qui viciaient tous les services administratifs. Ayant la conviction qu'il ne saurait rien amender sans avoir dans la main une force solide et dévouée, il consacra ses premiers soins à constituer une armée organisée sur des bases empruntées au régime européen. Avant lui les troupes turques se formaient à l'aide de la corporation des janissaires, corporation indisciplinée, toute-puissante à Constantinople et dans les provinces, qui avait, dans plus d'une occasion, disposé du sort des sultans. Il jugea qu'elle serait un obstacle à ses desseins, et, bien qu'il lui dût son avènement au trône, il résolut de détruire cette oligarchie insubordonnée et pillarde, à l'imitation de

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