XVI INTRODUCTION
Méhémet-AIi qui avait, par un massacre, anéanti les mameluks, ces feudataires étrangers dont il eût été la victime s'il ne les eût prévenus. Grâce à sa fermeté, le sultan Mahmoud accomplit cette tâche sanguinaire qui lui permit d'entreprendre et d'achever son œuvre; la Turquie lui doit l'armée dont elle dispose aujourd'hui.
L'organisation militaire qu'il a inaugurée n'a donc pas été stérile. Son œuvre administrative et sociale, qui présentait de plus sérieuses difficultés, a seulement été ébauchée dans les dernières années de son règne ; il touchait au terme de sa vie quand il rendit un firman connu sous le nom de Tanzimat, resté inappliqué dans la plupart de ses dispositions, qui promettait à tousses sujets indistinctement, avec la liberté de conscience, l'égalité devant la loi et les réformes destinées à mettre un terme à tous les abus.
En succédant à son père, Abdul-Azis se trouva aux prises avec Méhémet-Ali; l'armée turque venait de subir l'éclatante défaite de Nezib. Ce désastre lui valut l'assistance de l'Europe et mit son gouvernement en contact plus direct avec les grandes puissances. Les sacrifices qu'elles s'étaient imposés pour réduire le vieux pacha à la soumission, leur conféraient le droit de faire entendre à la Porte de salutaires avertissements. Elles en usèrent pourla déterminer à poursuivre l'entière application des améliorations élaborées, avec leur concours, sous le règne précédent; elles y procédèrent par voie de conseil et même de réprimande, offrant de mettre à sa disposition des hommes choisis parmi les plus compétents, des spécialistes de l'ordre administratif et financier, propres à redresser l'état social et économique de l'empire, à con*
INTRODUCTION. xvil
stituer des organismes nouveaux, nécessaires pour lui inoculer une vie nouvelle et le mettre en mesure drapaiser, d'une part, les haines de race, de tirer, de Tautre, un profit réel des immenses ressources que recèle un pays appauvri par Timpéritie et les passions de ses gouvernants. On ne négligea rien, en somme, pour signaler à la Porte les imperfections et les lacunes d'une administration qui avait vécu dans la plus coupable inertie et s'était immobilisée dans des traditions destructives de toute existence nationale, source mortelle de sa faiblesse et de SCS revers. Aucune puissance, il faut en convenir, n'a plus que l'Angleterre voué tous ses soins à cette tâche ingrate. On sait avec quelle louable obstination, avec quelle virulente insistance, celui de ses ambassadeurs qui a si longtemps résidé à Constantinople, a secondé les vues de son gouvernement. Lord Stratford de Redcliffe, malgré les mécomptes qui exaspéraient son irascibilité, n'a cessé de redoubler d'énergie pour obtenir l'entière exécution des réformes promises et solennellement pro* mulguées. Il avait réussi à persuader quelques serviteurs du sultan de l'urgence d'européaniser l'Empire, comme il disait^ pour le rendre digne de prendre rang parmi les grands États. Reschid-Pacha, déjà connu par ses opinions libérales, fut parmi eux le plus distingué; il le poussa au grand vizirat. D'autres esprits, non moins convaincus, comme Ali-Pacha, comme Fuad-Pacha, se groupèrent autour de lui; ils fondèrent une école, un parti, celui de la réforme ; malheureusement il ne recruta qu'un- petit nombre d'adeptes, la plupart sortis des rangs de la population chrétienne, qui s'étaient abreuvés aux sources des universités européennes. Nous dirons plus loin les
xviil USTRODUCTION.
causes qui ont stérilisé l'œuvre de ces rares clairvoyants. Il convient toutefois de rendre bonne justice à Reschid- Pacha, comme aux ministres qui s'étaient associés à sa fortune et à ses idées, en reconnaissant qu'ils n'ont négligé aucun soin, qu'ils n'ont reculé devant aucun péril pour assurer l'exécution du programme dont ils s'étaient constitués les instruments. Ils engagèrent avec l'esprit rétrograde et fanatique des corporations religieuses et des masses populaires une lutte qu'ils soutinrent avec la plus louable énergie. Ils soumirent à la sanction du nouveau sultan, qui les agréa, des iirmans ratifiant ceux de Mahmoud, dont ils comblaient les lacunes. On eut, à cette époque, ils eurent eux-mêmes l'illusion du triomphe prochain de leurs doctrines. On ouvrit des écoles et on en étendit l'enseignement à des matières qui avaient été, jusque-là, exclues des établissements scolaires. On élabora de nouveaux codes ; on remania les institutions judiciaires ; on créa des tribunaux mixtes où les chrétiens furent appelés à siéger concurremment avec les musulmans, et devant lesquels le témoignage des uns et des autres devait être reçu au même titre. Pour assurer le respect de ces mesures et de bien d'autres non moins essentielles, on multiplia les instructions de nature à éclairer les agents de tout ordre; on leur enjoignit de s'inspirer de l'esprit de justice dont le maître de l'empire leur donnait un si éclatant exemple, d'apporter dans l'exercice de leurs attributions le respect dû à la liberté et à la fortune de tous ses sujets. On usa de rigueur, dans plus d'une occasion, contre les fonctionnaires réfractaires ou incorrigibles.
Sentant bien, en présence des obstacles qu'ils rencontraient, que l'appui de l'Europe leur était nécessaire, et
INTRODUCTION. xix
conyaincus qu'il serait efficace, ces novateurs eurent recours à son aide en mettant, en quelque sorte, Toeuvrc entreprise sous son égide. C'est ainsi que dans les accords internationaux auxquels la Turquie a participé, ils n'hésitèrent pas à donner des assurances équivalant à des engagements diplomatiques, autorisant les puissances à contrôler les actes de la Porte, à la contraindre au besoin, par des représentations désormais légitimes, à effectuer les améliorations promises. Au congrès de Paris, les plénipotentiaires ottomans furent autorisés à communiquer les firmans octroyés par le sultan, destinés à améliorer le sort de ses sujets, et les cours contractantes en constatèrent la haute valeur (article 9 du traité). On ne pouvait promettre plus solennellement à l'Europe détenir compte de ses vœux et de s'y conformer.
A Berlin, vingt-deux ans plus tard, quand une longue période s'était écoulée sans apporter aucun résultat satisfaisant, quand déjà on pouvait pressentir l'impuissance ou le mauvais vouloir d'un souverain nouveau, entouré de conseillers disposés à méconnaître les vues de leurs prédécesseurs, les puissances se montrèrent plus absolues, et, empruntant au traité de San Stefano des clauses impératives, elles exigèrent que la Porte s'engageât expressément tt à réaliser, sans plus de retard, les réformes qu'exigent, dit le traité (article 61), les besoins locaux dans les provinces habitées par les Arméniens, et à garantir leur sécurité contre les Gircassiens et les Kurdes. Elle donnera, ajoutait-on, connaissance périodiquement des mesures prises à cet effet aux puissances qui en surveilleront l'application. » Prenant acte de la volonté exprimée par la Porte de maintenir le principe de la liberté reli-