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July, 21. 1011
Bequeet of Baarartf Outtinff
Quand on a été pris, en premier rang, dans une immense et douloureuse catastrophe nationale, quand on en est sorti meurtri par l'iniquité des partis et la mauvaise foi des ennemis de son pays, on a perdu la paix de Fâme, et Ton se réfugie, pour la ressaisir, dansTétude des événements dont on a été la victime. C'est le sort qui m'est échu. Je me permets de réunir, en ce volume, les travaux auxquels je me suis livré daus le silence et la retraite, essais purement diplomatiques et qui ont paru dans la Revue des Deux Mondes,
Il me semble cependant convenable et opportun de les faire précéder de quelques rapides observations qui ne sauraient être sans intérêt pour le lecteur, tout en ayant un prix particulier pour l'auteur de ces pages.
Ceux qui ont vécu l'année terrible n'ont cer-
s ESSAIS DIPLOMATIQUES.
tainement pas oublié les éclats de colère qui ont retenti de tout côté, en France, au moment où a surgi la candidature du prince de Hohenzollem à la couronne d'Espagne et plus vivement encore après renvahissement de notre territoire. Le sentiment public, ou plutôt la presse, ne s*en prit pas seulement aux menées ténébreuses de la Prusse, elle dénonça, aussi violemment, Timprévoyance du gouvernement impérial et Timpéritie, disaitelle, de ses agents. Je fus personnellement désigné à Findignation du pays. Chose étrange, ce fut un journal officieux, le Constitutionnel y qui, le premier, me mit en cause. Je venais seulement, à ce moment, d'arriver à Ems, chargé d'une mission dont les difficultés apparaissaient à tous les yeux et pour le succès de laquelle il importait que je fusse, que je parusse surtout investi de Tentière confiance de mon gouvernement. Je crus devoir signaler cet incident regrettable au duc de Gra* mont, en le priant de rectifier à la tribune, ou au Journal officiel, les injustifiables accusations dont j'étais personnellement Fobjet. Il ne tint aucun compte de mes instances.
On me reprochait amèrement de n'avoir ni prévu, ni même pressenti T accord intervenu entre Berlin et Madrid au profit du prince Léopold, ainsi que Tentente cordiale nouée entre la Prusse
et la Russie. Or j'avais pénétré, dans le coui*ant de Tannée précédente, dès qu'il fut conçu, et sans autre incitation que celle de mon devoir, le dessein de M. de Bismarck, et je Tavais signalé à Tattention de mon gouvernement en lui demandant de m' autoriser à m'expliquer, à ce suje^, avec le principal ministre du roi Guillaume. Ma première dépêche, à cet égard, porte la date du 27 mars 1869. Me conformant aux instructions que j'avais ainsi provoquées, j'eus, avec M. de Bismarck, un long entretien. J'en rendis compte le 11 mai et je pus affirmer, après avoir recueilli les aveux de mon interlocuteur, que mes conjectures étaient parfaitement justifiées, c'est-à-dire que la candidature du prince de Hohenzollern avait été posée et débattue à Berlin. J'aurai occasion de revenir, plus loin, sur ce sujet. Ce qu'il m'importe d'établir ici, c'est qu'en se faisant représenter ma correspondance de l'année précédente, M. de Gramont pouvait, en toute sûreté, me couvrir et mettre fin aux bruits erronés, reproduits et commentés par la presse au préjudice de la considération de Fagentqui le représentait à Ems. Il a écrit depuis, mais trop tard, dans un livre qui a paru en 1872 (1) : « La réclamation du comte Benedetti était légi-
(1) La France et la Prusse avant la guerre , page 382.
time; mais, pour le défendre, en ce moment, contre les journaux qui l'attaquaient, il eût fallu divulguer tous les pourparlers de 1869, et ce récit n'eût pas manqué d'augmenter considérablement Tirritation des esprits, en démontrant que Tacte de la Prusse s'était produit en pleine connaissance de cause, et que le gouvernement prussien savait, en relevant la candidature Hohenzollem, à quel point il blessait les intérêts et les sentiments de la France. Le gouvernement ciiit donc devoir garder le silence pour le moment du moins, et pensa que le comte Benedetti ferait, pour quelque temps encore, le sacrifice de son amour-propre justement blessé par les attaques imméritées de quelques journaux. »
Ce sacrifice m'a été imposé, et je m'y suis résigné, bien qu*il nuisit à la tâche que je remplissais à Ems. Mais en ai-je été relevé en temps opportun ? Nullement ; je suis resté sous le poids des accusations quil aurait fiallu démentir sur l'heure, pour démontrer au pays que le gouvernement impérial était fondé à repousser Taudacieuse combinaison préparée à Berlin et que ses agents l'avaient bien servi, pour démontrer à TEurope à quel degré de perfidie en était arrivée la politique du gouvernement pnissien en cette affiiire, pour bien établir enfin qu'il Tavait conduite de façon à mettre la
France en présence de ce dilemme : la gpierre ou Favènement en Espagne d'un prince allemand.
M. de Bismarck n'y aurait certes pas manqué.
Qu*arriva-t-il en eflFet? C'est que, s' autorisant du blâme que le Constitutionnel m'avait infligé, ses confrères de toute nuance s'étaient hâtés de renchérir sur les reproches dont il avait pris l'initiative. Suivant les uns, le gouvernement, que j'avais si insuffisamment renseigné, devait me rappeler d'Ems et me révoquer par une décision motivée, insérée au Journal officiel ; selon les autres, son devoir lui commandait' de me traduire devant un conseil d'enquête. Ces aménités si peu propres à me soutenir dans les négociations, à la fois si ardues et si délicates, que je poursuivais auprès du roi de Prusse, m'arrivaient chaque matin avec le courrier de Paris. Elles se continuèrent plus ardentes et plus acerbes, sans être plus justifiées, après mon retour. « Si M. de Bismarck, écrivait M. About dans le XIX* Siècle^ s'imagine que nous sommes en France trente-six millions deBenedetti, il s'abuse étrangement. »
Personne ne s'enquit de la légitimité de ces invectives, si cruelles qu'elles fussent. Rien n'ayant été publié de ma correspondance, nui ne pouvait apprécier de quelle façon je m'étais acquitté de mes fonctions, et l'opinion demeura convaincue
que j'avais, par négligence ou par incapacité, négligé de renseigner le gouvernement impérial, que j'avais méconnu tous mes devoirs, et qu'on était dès lors autorisé à faire peser sur moi une bonne part de responsabilité dans nos désastres. En s' aggravant, nos défaites exaspérèrent le sentiment public, et la conviction que j'étais dépourvu de tout sens diplomatique, que durant ma mission en Prusse j'avais été constamment au-dessous de ma tâche, s'affermit en se répandant comme une vérité désormais indiscutable. Je vis alors des personnes qui, en toute occasion, s'étaient empressées de me témoigner leur estime, se dérober pour éviter de se trouver en ma présence. Partageant l'inquiétude générale et anxieux de recueillir des nouvelles du théâtre de la guerre, je me rendais souvent au Corps législatif, me persuadant que le gouvernement pourrait, à tout instant, en apporter à la Chambre. Un ami vint me trouver dans la tribune où j'avais accès, pour m'engager à ne plus y paraître, tant ma présence soulevait la colère de certains membres de l'assemblée. — « Voilà le coupable » , disaient-ils, oubliant que les vrais coupables étaient, en premier rang, les députés qui avaient refusé au gouvernement, malgré les patriotiques efforts et l'éloquente démonstration du maréchal Niel, les moyens de soutenir une guerre
prévue et inévitable depuis Sadowa. « Vous voulez faire de la France^ disait-on à ce vaillant soldat, une vaste caserne. — Vous en ferez, répondait-il, un vaste cimetière. » On ne sait que trop aujourd'hui de quel côté étaient la prévoyance et la raison .
L'esprit de parti égare si bien les meilleurs esprits que, lors des derniers aveux de M. de Bismarck, un grand journal me mit en présence de ce singuUer dilemme : ou notre ambassadeur, écrivait-il, a connu à Ems la dépêche adressée, d'ordre du Roi, par M. Abekeen, au président du cabinet prussien, dépêche qui a été si frauduleusement altérée à Berlin , et il en a communiqué les termes au gouvernement impérial ; ou bien 'il n'a pas su se renseigner lui-même et il a ignoré ce document.
Dans la première de ces deux hypothèses, M. de Gramont et ses collègues doivent seuls assumer la responsabilité des événements ultérieurs ; dans la seconde, au contraire, l'ambassadeur a manqué au plus essentiel de ses devoirs, celui de tenir son gouvernement exactement informé. Il est le principal coupable.
Comment aurais -je pu connaître la dépèche expédiée d'Ems à Berlin? Pouvais-je avoir l'œil et la main dans le cabinet du Roi et être ainsi immédiatement instruit des instructions que le souve-
rain adressait à ses ministres? L'argumentation n'est vraiment pas digue du journal, habiLueliement plus sérieux et plus circonspect, qui se Test appropriée, et dont il a relevé les termes dans des publications sans consistance. Le rédacteur du même journal admettrait-il, en effet, qu'il ne pût s'écrire, au quai d'Orsay, ni un télégramme ni une dépêche sans que les agents diplomatiques accrédités à Paris n'en pussent envoyer la copie à leur gouvernement? Que disait, au surplus, dans sa dépêche, M. Abekeen à M. de Bismarck? Nous en possédons maintenant le texte exact, apporté à la tribune du Reichstag par le général de Caprivi. M. Abekeen relatait sommairement les incidents qui se sont produits à Ems dans la journée du 13 juillet, et dont j'avais, y ayant pris part, rendu compte de mon côté. Or les informations transmises à Paris et à Berlin se sont trouvées parfaitement conformes. J'aurais eu entre les mains la dépêche qu'on me reproche d'avoir ignorée, que je n'aurais pas été en état de renseigner plus exacte-, ment le gouvernement impérial. Il a plu à M. de Bismarck de dénaturer la communication de son souverain pour apprendre à l'Europe et surtout à l'Allemagne, contre toute vérité, qu'il y avait eu à Ems un ambassadeur éconduit par le Boi. Puis-je en être responsable à un degré quelconque? Et
n est-il pas singulier que, quand M. de Bismarck revendique hautement l'initiative de ce méfait, un journal français trouve dans cet incident un prétexte de revenir sur les accusations que désavouait celui-là même qui les avait suscitées ?
J'ai dit plus haut avec quelle unanimité et quelle acrimonie on me reprochait, outre l'ignorance où javais laissé mon gouvernement au sujet de la candidature du prince de Hohenzo]lern,le peu de soin que j'avais mis, disait-on, à contrôler les relations de la Prusse et de la Russie, à signaler les rapports d'étroite intimité qui s'étaient établis entre ces deux puissances, à notre préjudice. Voici ce que disait, à cet égard, le Journal des DébatSy n'ajoutant rien d'ailleurs à ce que racontaient, en tenues plus désobligeants, d'autres organes de la presse parisienne : « Tous ces mystères s'éclairciront à leur heure. Rappelons, en attendant, que nos ambassadeurs à BerUn et à Saint-Pétersbourg ont tout ignoré, et que cette entente des deux souverains qui devait nous être si funeste, s'est conclue sous leurs yeux sans qu'ils en aient rien vu. M. Benedetti n'en avait pas le moindre soupçon... »
Sur quelles données fondait-on des allégations aussi affirmatives? On va voir à quel point elles étaient dénuées de fondement.
Quand on compulsera ma correspondance, on
constatera en effet que j'ai, à tout instant, depuis 1866, noté les incidents qui me révélaient le rapprochement de plus en plus étroit et cordial qui s'affirmait entre les cours de Prusse et de Russie, que j'en déduisais la preuve qu'il existait entre elles un accord pour les éventualités prochaines. On me pardonnera de ne pas résister au désir d'en fournir ici une démonstration irréfutable. Voilà ce que j'écrivais le 5 janvier 1868 : « Ce qui distingue M. de Bismarck, ce n'est pas seulement la rapidité de ses résolutions; c'est encore sa prévoyance et son activité. Il a compris qu'il ne suffirait pas, pour exécuter ses nouveaux projets, d'apaiser toutes les dissensions intérieures, il s'est montré convaincu qu'il fallait, en outre, se couvrir (après Sadovra) contre le mécontentement delà France. A cet effet, et sans perdre un jour, il s'est employé à trouver à Saint-Pétersbourg des sûretés et une alliance.
« Le général de Manteuffel fut soudainement rappelé de l'armée et envoyé en mission auprès de l'empereur Alexandre. Que fit le confident du Roi à Saint-Pétersbourg?... Rien n'a placé la Prusse dans la nécessité de dévoiler les arrangements qu'elle peut avoir concertés avec la Russie ; mais il est constant que le général de Manteuffel résida pendant plusieurs semaines auprès de la cour impériale, et que depuis cette époque le gouverne-
ment russe n'a cessé d'observer, dans ses rapports avec la Prusse, une attitude manifestement bienveillante. Son représentant à Berlin, si vivement alarmé par les succès des armées prussiennes, et ne le cachant pas, fiit, à son tour, mandé à Saint* Pétersbourg; il en revint, peu de semaines après, totalement rassuré et affectant une satisfaction qui
ne s'est plus démentie Toutes ces circonstances
sont consignées dans ma correspondance ; je les rappelle cependant parce qu'en s'ajoutant à des incidents ultérieurs, elles démontrent qu'il existe une entente entre Saint-Pétersbourg et Berlin,.. L'ambassadeur d'Angleterre dans cette résidence s'est longtemps rejfusé à croire que l'accord de la Prusse et de la Russie dût être envisagé avec inquiétude... Depuis quelque temps, sa manière de voir s'est sensiblement modifiée, et il n'est pas moins persuadé aujourd'hui que d'autres membres du corps diplomatique, qu'il a été pris des arrangements éventuels entre les deux gouvernements du roi Guillaume et de l'empereur Alexandre. J'en ai, pour ma part, trouvé la démonstration permanentCy si je peux m'exprimer ainsi, dans la résolution bien arrêtée du cabinet de Berlin de préparer l'union allemande sans s'en laisser détourner un instant par l'éventualité d'un conflit avec la Frsmce... »
A moins de produire la preuve écrite des liens qui unissaient la Russie et la Prusse, il m'eût été difficile, ce me semble, de m'expliquer sur ce sujet avec plus de soin et plus d'insistance.
Le Journal des Débats était donc aussi mal renseigné que ses confrères, et sa bonne foi étrangement dévoyée quand il affirmait que je n'avais rien vu, rien appris de ce qui se passait sous mes yeux.
A quel moment — il convient de le noter et de le retenir — mettais-jeune si constante application à signaler les relations qui se nouaient entre les deux cabinets de Berlin et de Saint-Pétersbourg? La page qu'on vient de lire, je l'ai écrite en janvier 1868, trente mois avant la guerre, et l'on remarquera que je me référais à des rapports antérieurs conçus dans le même sens et dans la même pensée.
On ne saura jamais ce que j'ai souffert, l'amertume dont mon âme a été si longtemps et si impitoyablement abreuvée, les angoisses dans lesquelles j'ai vécu pendant plusieurs années. Ma douleur était d'autant plus cuisante que j'avais la conviction d'avoir justifié le témoignage de confiance qui m'avait été donné quand j'ai été appelé à l'ambassade de Berlin, et les mains pleines de preuves qui l'attestaient.
Ne pouvant endurer les tourments qui m'étreignaient, et m'inspirant de mon patriotisme autant que du soin de ma propre considération, je pris le parti, dès l'année 1871, d'en appeler d'une opinion trompée par des. organes intéressés à l'égarer, à une opinion mieux renseignée, et je résolus de réunir en un volume (1) les dépêches importantes que j'avais écrites de Berlin, et d'y joindre intégralement la correspondance que j'avais échangée avec M. de Gramont durant ma mission à Ems. Je me nourrissais de l'illusion, bien naturelle pourtant, qu'en mettant sous les yeux de mes lecteurs toutes les pièces du procès, je redresserais le sentiment public et j'obtiendrais la réparation qui m'était due.
Ces documents établissaient en effet, jusqu'à Févidence, non seulement que je n'avais pas été surpris par la candidature du prince prussien, mais en outre que je ne m'étais abusé, à aucune époque du long séjour que j'avais fait à Berlin, sur les véritables intentions du gouvernement auprès duquel j'étais accrédité, pas plus que sur les vues personnelles et sur les menées de M . de Bismarck ; — que je les avais, au contraire, observées avec le plus grand soin ; — que j'en avais enfin rendu un compte
(i) Ma mission en Prusse.
en quelque sorte quotidien. Pour le démontrer, il me suffira de reproduire ici les conclusions du rapport dont j'ai, tantôt, cité un premier extrait. Après avoir g[roupé tous les éléments d'information m'autorisant à croire que Ton visait,. à Berlin, la restauration de l'empire germanique, en s'avouant qu'on n'atteindrait ce but qu'après avoir mis la France, par une guerre heureuse, dans l'impossibilité d'y faire obstacle, j'ajoutais en terminant : a ... Il ne faut rien nous dissimuler : le sentiment public en Allemagne a généralement pressé le gouvernement prussien d'entrer dans la voie où il s'avance. L'union d'abord, la liberté ensuite, tel a été le programme du parti national, comprenant toutes les nuances libérales modérées, dès qu'il a pu se rendre compte de la portée des succès obtenus par les armées prussiennes, et c'est avec des transports d'enthousiasme et de haine qu'il seconderait le gouvernement du Roi dans une guerre contre la France. Il y a en Allemagne des particularistes... Il règne dans plusieurs États secondaires un éloignement invincible contre tout ce qui tient au gouvernement prassien... Mais au début d'une guerre nationale, les plus obstinés, parmi ceux qui partagent ces sentiments, ne pourraient que s'abstenir d'y participer; ils devraient s'effacer devant les masses qui y applaudiraient en s'imposant avec
passion les sacrifices qu on leur imposerait... Les populations allemandes, en général, regarderaient la lutte, quelles que soient les circonstances au milieu desquelles elle éclaterait, comme une guerre d'agression de la France contre leur patrie ; et si le sort des armes leur était favorable, leurs exigences ne connaîtraient plus de limites ; elles égaleraient celles de la Prusse qu'il a toujours été si difficile de satisfaire toutes les fois qu'elle a été victorieuse. C'est donc une guerre formidable, dans laquelle tout un peuple, au début, prendrait paiti contre nous, que nous aurions à soutenir... J'arrête ici cet exposé, que je recommande plus encore à votre indulgence qu'à votre attention. V
Je me résumai en ces quelques mots : « L'union allemande s'accomplira prochainement; devonsnous l'accepter? Dans ce cas, ne cachons pas que nous lui ferons un accueil bienveillant. . . Dans le cas contraire, préparons-nous à la guerre sans relâche et rendons-nous bien compte de quel concours peut nous être r Autriche... Nous n'aurons pas trop de toutes nos forces pour être victorieux sur le Rhin; la campagne de 1866 n'a que trop surabondamment démontré, par la défaite des armées autrichiennes, les dangers d'une lutte engagée des deux côtés des Alpes. »
Ce rapport ne démontre-t-il pas que j'ai, de longue main, pressenti le conflit, l'intention bien arrêtée de la Prusse de le provoquer, et signalé les obligations que cette éventualité nous imposait? Pouvais-je me montrer plus attentif, plus prévoyant, dénoncer plus opportunément les dangers qui nous menaçaient?
Pour prouver que ma conviction n'a pas varié, que j'ai persisté jusqu'à l'heure finale dans le jugement que je portais sur la politique et les calculs du cabinet prussien, je citerai un extrait de la dernière dépêche que j'ai écrite de Berlin. L'empereur Alexandre II venait d'arriver à Ems; le roi Guillaume, suivi de M. de Bismarck, s'était hâté de rejoindre son hôte. J'avais, dans plus d'une circonstance et notamment dans mon rapport du 5 janvier 1868, noté les efforts tentés par le chancelier allemand avec une constance invariable pour faire prévaloir à la cour de Russie des dispositions conformes à ses desseins. A l'occasion de la rencontre des deux souverains, à laquelle je n'assistai point, voici comment je crus pouvoir envisager les vues que le Roi et son premier ministre y apportaient :
« Si je devais vous faire part, écrivais-je le 30 juin 1870, deux semaines avant l'ouverture des hostilités , de mes impressions personnelles , je
dirais qu'il suffit de se rappeler dans quelle pensée le cabinet de Berlin s'est constamment employé à resserrer les relations intimes qu'il entretient avec celui de Saint-Pétersbourg, pour se former une idée du but que le Roi s'est proposé en se rendant à Ems, accompagné du chancelier, et des entretiens qu'ils ont eus avec l'empereur Alexandre. Eu parfait accord, à cet égard, avec son souverain, M. de Bismarck s'est invariablement appliqué à s'assurer le concours éventuel de la Russie. Dans ce but il s'est montré, d'une part, favorable à la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg en Orient; il n'a cessé, de l'autre, d'éveiller ses susceptibilités dans les questions qui agitent le sentiment national en Russie. Je ne crains point de me tromper en présumant qu'il a eu soin de s'expliquer, sur l'état des choses dans les Principautés et dans tout le Levant, de façon à plaire à l'Empereur, et il ne doit pas avoir manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet de Vienne à reconstituer Tautonomie de la Pologne en Galicie. Pendant que le ministre aura assumé la tâche de rassurer l'Empereur sur le premier de ces deux points et de Talarmer sur l'autre, le Roi aura déployé cette bonne grâce dont il a toujours su faire un merveilleux usage, pour captiver les sympathies de son auguste neveu, et je ne doute pas, pour ma
paît, qu'ils n'aient laissé dans son esprit des impressions conformes à leur désir...
u II ne faudrait pas cependant supposer que M. de Bismarck juge opportun de lier étroitement sa politique à celle du cabinet russe. A mon sens, il n'a contracté et il n'est disposé à prendre aucun engagement qui pourrait lui créer des difficultés ou l'affaiblir sur le Rhin. Les complaisances du chancelier pour la Russie ne seront jamais de nature à limiter sa liberté d'action; il promet, en somme, plus qu'il n'a l'intention de tenir, ou en d'autres termes il recherche l'alliance du cabinet de Saint-Pétersbourg pour s'en assurer le bénéfice dans le cas d'un conflit en Occident... Aussi ai-je toujours été persuadé qu'il n'a jamais été conclu aucun engagement officiel entre les deux cours. . . »
Les événements ultérieurs, et particulièrement les résolutions que le chanceher a fait prévaloir au congrès de Berlin, où la Russie fut impitoyablement sacrifiée, ont pleinement justifié mes prévisions, si prématurées qu'elles fussent au moment où je les énonçais. A ce sujet encore ai-je manqué de prévoyance et me suis-je mépris sur les véritables intentions de M. de Bismarck? Mais ce que mes lecteurs retiendront surtout, c'est que, depuis 1866 jusqu'aux derniers instants de mon séjour à Berlin, je n'ai, à aucun moment, omis de consigner
dans ma correspondance non seulement les calculs que je me sentais autorisé à prêter au gouvernement prussien, mais ses efforts incessants pour obtenir la neutralité de la Russie et éventuellement sa coopération armée, si F Autriche se déterminait à prêter son concours à la France dans la guerre prochaine.
Depuis qu'on avait expulsé l'Autriche de l'Allemagne, on n'avait plus à Berlin qu'un seul objectif, celui de réunir à la Confédération du Nord les États du Midi et de relever, au profit de la maison de Hohenzollern , la couronne impériale. On le voulait par la guerre si le recours aux armes devenait nécessaire. En attendant, on s'y préparait militairement en donnant aux armées toute la puissance qu'elles pouvaient comporter, diplomatiquement en faisant briller, à Saint-Pétersbourg, des perspectives fallacieuses, mais suffisantes pour qu'il fût permis de compter sur une attitude bienveillante, et à l'occasion sur un concours actif, en vue surtout de contenir l'Autriche, C'est ce que je n'ai cessé de constater, et la publication que j'ai faite. Ma mission en Prusse, fourmille d'indications témoignant de ma vigilance et de mon empressement à réunir tous les éléments d'information sur Fétat d'esprit et sur les visées du gouvernement prussien.
Ai-je failli à Ems? Me suis-je mépris sur les véritables intentions du Boi et sur le caractère de mes instructions? Ai-je suscité imprudemment les incidents qui ont permis à M. de Bismarck de jeter les deux pays armés Fun contre l'autre? Quel était notre intérêt en cette affaire, que pouvions-nous, que devions-nous exiger? Avant tout, le désistement du prince de HohenzoUem. U nous a été concédé. Était-il nécessaire et convenable d'obtenir que le Roi le luiimposât ens'y engageant avec nous? M. de Gramont Ta pensé, et je n'ai pas partagé son avis. Ce n'est pas ici le lieu de déduire les raisons de ce dissentiment; elles sont d'ailleurs aisées à pressentir. Ce qu'il m'importe d'ajouter, c'est que le Roi consentit à donner son assentiment personnel et souverain à la détermination du prince, et à nous le faire connaître, se solidarisant ainsi à la déclaration de son neveu. J'ai pensé, pour mon compte, que cette solution nous donnait la plus entière satisfaction, sans aucun préjudice pour la dignité de l'une ou l'autre partie, et par conséqueut qu'elle était acceptable des deux côtés.
Pendant tout le cours de ces négociations, rien n'en a altéré la courtoisie. Il faut bien que je le répète ici : il n'y a eu à Ems ni insulteur ni insulté. Interrogé à Bade, à ce sujet, quelques années plus tard, le Roi a répondu : « M. Benedetti a cor-
rectement rempli son devoir; rien de plus. »
Les choses ont changé d'aspect dans la journée du 13 juillet par la communication que j'ai reçu Tordre de lui faire à la dernière heure, et par un rapport de son ambassadeur à Paris. J'ai été chargé, dans la nuit du 12 au 13, de solliciter du Roi Fassurance verbale qu'il n'autoriserait pas le prince Léopold à agréer l'offre qu'il venait de décliner, au cas où elle lui serait faite de nouveau. Le baron de Werther, de son côté, s'était fait l'organe d'un autre désir, dont je ne fus pas instruit : il s'agissait de déterminer le Roi à adresser à l'Empereur une lettre conçue dans des termes propres à apaiser l'irritation que l'incident avait provoquée en France. Le Roi repoussa ma dernière ouverture, et donna Tordre d'instruire M. de Bismarck de ces dernières phases de nos pourparlers. La dépêche adressée à cette fin porte la même date, jour et heure, que celle par laquelle j'annonçais à M. de Gramont que le Roi donnait son approbation au désistement du prince de Hohenzollern en m' autorisant à la notifier au gouvernement de l'Empereur. Sans le dernier vœu que je fus invité à exprimer au Roi, sans le désir que Tambassadeur de Prusse à Paris consentit à transmettre à son souverain, la dépêche destinée à M. de Bismarck lui eût uniquement annoncé la clôture de
ce débat, et le texte, dans ce cas, ne se fût pas prêté aux criminelles altérations dont le chancelier a hautement assumé la responsabihté. Ma mission aurait donc été heureusement remplie, et la ç^erre eût été conjurée.
AEmS comme à Berlin, je n'avais donc aucune- 'inent trompé la confiance de mon gouvernement. Je pouvais dès lors me persuader, à juste titre, •que ma publication jetterait une lumière éclatante sur la manière dont je m'étais acquitté de mes devoirs professionnels et me ramènerait les esprits les plus prévenus. Il n'en fut rien. Je n'avais pas compté avec les passions, particulièrement avec la légende, cette puissance occulte qui exerce toujours une si funeste influence sur la crédulité des masses. Quelques hommes sérieux, désireux de • s'instruire, furent frappés de l'autorité de mes révélations et me le témoignèrent. Mais le gros pubhc qui ne lit pas ou peu, qui a fait son siège et s'y cantonne, ne m'en tint aucun compte. A tous mes regrets, il s'en ajouta un nouveau, celui de voir des écrivains dignes de toute estime s'abstenir, à l'exception de Jules Favre (1), de me relever des incriminations articulées à ma charge.
J'encourus même un reproche nouveau. J'avais,
(1) Voyez le Gouvernement de la Défense nationale, t. I, p. 349.
disait-on, méconnu un devoir de premier ordre en diplomatie, j'avais violé le secret professionnel. Dans son livre : La France et la Prusse avant la guerre^ M. de Gramont s'en constitua l'organe autorisé. « Un agent ou un fonctionnaire, écrivaitil, doit se résigner à passer pour inhabile ou léger; il importe peu à l'avenir du pays que sa réputation s'éclipse en tant qu'homme détalent (1). » Cette opinion est tout au moins contestable; n'est-il pas plutôt permis de penser qu'un ministre, conscient de son devoir, sait toujours protéger les serviteurs placés sous ses ordres contre des accusations qui atteignent l'honneur et intéressent le salut du pays ? — « Le gouvernement, a-t-il dit encore, crut devoir garder le silence pour le moment. » Et il rappelle les instantes prières que je lui avais envoyées d'Ems pour démentir des bruits injurieux pour ma considération. Il avait donc l'intention de les démentir. S'il n'a pas pu s'acquitter de ce soin, comment at-il pu me bl&mer de m'en être chargé? D'ailleurs, quand ai-je publié les documents qui étaient en ma possession? Quand déjà le gouvernement que j'avais servi, et qui aurait pu me couvrir et me réhabiliter devant l'opinion du pays, avait été renversé; quand la paix était conclue; quand il n'y
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avait plus aucun péril pour rintérêt public; alors qu'il y avait, au contraire, tout avantage à dégager la vérité, à la faire connaître tout entière. Les dépêches dont j'ai fait usage dans ce but étaientelles encore, à ce moment, discrètement renfermées dans les cartons des Affaires étrangères? Nullement. Elles avaient été, pour la plupart, remises à la commission constituée par l'Assemblée nationale pour procéder à une enquête sur les actes du gouvernement provisoire. M. de Gramont y a comparu comme moi : il a pu se convaincre que notre correspondance n'était plus un secret ni un mystère pour personne, qu'elle était tombée dans le domaine public. Je pourrais donc décliner toute responsabilité à cet égard; je n'en ferai rien, estimant que la véritable indépendance de caractère, que le premier des devoirs consistent à revendiquer la part de responsabilité qu'on a encourue, et au besoin à en appeler au jugement de ses concitoyens. Je n'ai fait qu'une démarche avant de m'arrêter définitivement à ma résolution. J'ai sollicité l'assentiment de l'Empereur et je lui ai porté, en Angleterre, mon livre en première épreuve. « Je vous autorise pleinement, m'a-t-il répondu, à le publier. Les pièces qu'il contient feront foi pour les futurs historiens de ces temps malheureux; elles leur fourniront les éléments indispensables pour
bien établir que notre diplomatie, quoi qu'on en ait dit, n'a jamais tendu, nulle part, de pièges fallacieux. Forts de notre loyauté, nous avons eu confiance en celle des autres, et cette erreur a été la source de tous nos désastres. »
Que ressort-il des circonstances qu'il m'a fallu rappeler pour relever le reproche articulé par M, de Gramont? Que j'ai publié des pièces diplomatiques dont le ministère des Affaires étrangères s'était dessaisi, et que j'ai été couvert par le souverain aux intentions duquel j'avais conformé mes actes et ma conduite, comme mon devoir me le commandait.
Déçu dans mon espoir de mettre les choses au point, de ramener, par mes efforts personnels, le sentiment national à des appréciations plus saines et plus éclairées, je me résignai et j'attendis que le temps, ce redresseur inéluctable des égarements publics, y pourvût efficacement. Ce fut durant cette période que, dans ma douloureuse anxiété, j'écrivis les pages reproduites dans ce volume. J'étais soutenu et encouragé, dans ce labeur, non seulement par mon ardent désir de contribuer à faire jaillir la vérité, je l'étais aussi par des publications nouvelles, dues aux investigations d'écrivains laborieux et sincères, qui répandaient un jour nouveau sur l'origine et les causes des événe-
ments qui nous ont été si funestes. Je Tétais également par des indiscrétions venant de toute part, par celles que M. de Bismarck crut pouvoir se permettre dans le cénacle de ses familiers, révélant sa stratégie intime et se grandissant à leurs yeux. Ces indiscrétions, plus ou moins bien calculées, furent colportées au dehors et commentées. Certains organes de publicité en reçurent la confi- <lence. Dès ce moment, pour les gens indépendants et consciencieux, le voile se déchirait, et j'en reçus <les témoignages consolants.
Les journaux, les journaux étrangers surtout, qui avaient eu foi en la parole de M. de Bismarck, qui avaient, après et avec lui, obstinément prétendu que la France avait voulu à tout prix et provoqué le conflit, toute la presse enfin, égarée par le chanceher de Tempire, répugnait néanmoins à reconnaître qu elle avait été sa dupe, et elle persistait dans Topinion qu'elle avait fait partager à ses lecteurs. Les masses fiu^ent ainsi maintenues dans Terreur première : la France, continuait-on à dire, en se constituant T agresseur, a mérité les revers qu'elle a subis, et sa diplomatie en a été le premier fauteur.
Il a fallu Tintervention bruyante et hautaine de M. de Bismarck lui-même, il a fallu Taudace qu'il -a déployée en revendiquant le bénéfice d'un acte
déloyal, pour dessiller tous les yeux, pour faire jaillir dans toutes les consciences la conviction que la guerre était exclusivement son œuvre personnelle, qu'il l'avait voulue, et qu'il avait eu, suivant son expression, la bonne fortune de l'imposer aussi bien à son propre souverain qu'au gouvernement français. On se souvient du retentissement qu'eut cet éclat inattendu, cette histoire de trois Germains réunis autour d'une table à manger, s'exaltant réciproquement à la pensée d'écraser les Gaulois, tour à tour ravis ou consternés selon que la lutte devenait imminente ou que « l'affaire se perdait dans le sable » . On en relira les détails dans ce volume, reproduits d'après la version de l'auteur.
Est-il besoin de rappeler avec quelle surprise et quelle indignation l' Europe apprit soudain les impérieuses revendications de M. de Bismarck? Les journaux de Londres, ne pouvant se dissimuler désormais qu'il avait surpris et égaré leur bonne foi, ne lui ménagèrent ni les invectives ni les récriminations. Un organe important de la presse de Berlin déclara que la rougeur lui montait au front en confessant qu'il avait été, avec l'Allemagne entière, effrontément trompé par le plus haut représentant du Roi et du pays. Je n'ai rien à dire, qui ne soit présent à tous les esprits,
de rémotion douloureuse et irritée provoquée en France par cet incident. Ce qu'on me permettra d'en retenir, c'est qu'il s'en dég[agea l'universelle persuasion que je n'avais encouru aucune des accusations si obstinément, si généralement articulées à ma charge. Je dois ainsi à M. de Bismarck d'avoir retrouvé, avec l'estime et la considération publiques, la paix de l'âme que j'avais perdue.
Dans l'histoire des événements de cette époque, trois points, trois questions ont particulièrement agité le sentiment public. Présentées, dès l'origine, sous un aspect fallacieux par M. de Bismarck, elles ont contribué à former cette opinion erronée qui a longtemps prévalu.
De ces trois points, le premier en date, celui de savoir qui a voulu et provoqué la guerre, qui doit devant la postérité en assumer toute la responsabilité, a été éclairci par M. de Bismarck luimême : il n'y a plus à y revenir.
Le second, qui est à vrai dire le corollaire du premier, peut se résumer en ces termes : le gouvernement prussien a-t-il pris une part active à la candidature du prince de Hohenzollern ? Cette candidature est-elle son œuvre, et l'a-t-il conçue dans une pensée d'agression , avec le dessein d'en faire sortir le conflit prévu et désiré? Ou bien y
est-il demeuré étranger, comme on Ta invariablement soutenu à Berlin, et n'y a-t-ii jamais vu < qu'une affaire de famille qui n'existait pas pour lui » ?
Nous savons aujourd'hui la vérité tout entière à cet égard. Il a paru Tan dernier, à Stuttgard, un livre du plus haut intérêt (1) ; c'est l'histoire de la vie intime du roi Charles de Roumanie, abondamment documentée par la correspondance particulière de ce souverain avec sa famille et spécialement avec son père. L'œuvre ne porte pas de nom d'auteur; mais celui qui l'a écrite ou publiée a été pourvu de toutes les confidences qu'il pouvait désirer pour intéresser le lecteur. Et cependant, si familiales, si personnelles que soient les informations que l'écrivain livre à la pubhcité, si importants que soient les sujets de politique générale auxquels il touche, et bien qu'il mette souvent en cause M. de Bismarck et le roi Guillaume, aucun démenti, aucune rectification ne lui a été opposée. On est dès lors fondé à conclure que l'exactitude des données historiques, dont ce livre fourmille, ne saurait être contestée. Il con-
(1) Âus dent Leben KUnig Karls von Rumanien, Àufzeichnungen eines Àugenzcugen, 2 vol. L'ouvrage a été résumé dans la Revue des Deux Mondes, avec son fin talent d'analyste, par M. Valbert, qui a mis en vive lumière les précieuses révélations qu'il contient.
vient donc de s'y arrêter et de relever les témoignages irréfutables dont il éclaire un point d'histoire contemporaine jusqu'ici fort controversé.
Lorsqu'un incident fortuit éveilla mon attention^ en mars 1869, et me mit sur la trace des menées qu'on ourdissait à Berlin, j'interpellai, en l'absence de M. de Bismarck, le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, M. de Thile, au sujet de la candidature du prince de HohenzoUern. Ce fonctionnaire, qui possédait toute la confiance du chancelier, me fit une réponse nette et catégorique. « M. de Thile, écrivis-je, m'a donné l'assurance la plus formelle qu'il n'a, à aucun moment, eu connaissance d'une indication quelconque pouvant autoriser une semblable conjecture... Le sous-secrétaire d'État, sans que rien dans ce que je lui disais fût de nature à provoquer une pareille manifestation, a cru devoir engager sa parole d'honneur (1). »
Je ne jugeai pas moins nécessaire d'interroger M. de Bismarck lui-même dès qu'il fut de retour à Berlin. Le chancelier ne crut pas devoir observer la discrétion du sous-secrétaire d'État. Il ne fit aucune difficulté de reconnaître l'exactitude de mes informations : « La souveraineté, me dit-il,
(1) Archives des Affaires étraDgères. Dépêche du 31 mars 1869.
qui pourrait être offerte au prince Léopold ne saurait avoir qu'une durée éphémère, et l'exposerait à plus de dangers encore que de mécomptes. Dans cette conviction, le Roi s'abstiendrait certainement de lui donner le conseil d'acquiescer au vote des Gortès. Le père du prince partage cet avis... Inclinant à croire que M. de Bismarck ne m'avait pas exprimé sa pensée tout entière^ je lui fis remarquer que le prince Léopold ne pouvant déférer au vœu des Gortès sans l'assentiment du Roi, Sa Majesté aurait à dicter au prince la résolution qu'il devait prendre en une pareille circonstance. M. de Bismarck l'a reconnu; mais au lieu de m'assurer que le Roi était irrévocablement décidé à lui recommander l'abstention, il est revenu sur les périls dont serait entouré, dès son avènement, le nouveau souverain de l'Espagne... Quoi qu'il en soit, disais-je en terminant, je ne saurais, comme vous le voyez, accorder aux explications que m'a données le président du conseil une entière confiance, et si je n'avais craint d'excéder la mesure qu'il peut convenir au gouvernement de l'Empereur de garder dans une affaire aussi délicate, j'aurais mis, sans manquer à aucun de mes devoirs, M. de Bismarck en demeure de s'énoncer plus clairement ; mais j'ai pensé que je devais attendre vos ordres avant de me montrer plus
Zt ESSAIS DIPLOMATIQUES.
pressant et d'insister davantage pour être fixé sur les résolutions éventuelles qui pourraient être prises à Berlin (1). »
Que se passa-t-il en effet, peu après, et quelle suite donna-t-on aux premières ouvertures dont j'avais arraché l'aveu au chancelier de la Confédération du Nord ? La correspondance du prince Antoine avec son fils, le roi de Roumanie, nous le révèle. Elle nous apprend qu'un député espagnol, M. Salazar, avait reçu la mission de pressentir les princes de HohenzoUern. Il leur fut présenté dans un de leurs châteaux, en novembre 1869, par M. de Werther, alors ministre de Prusse en Bavière, qui ne se serait certainement pas permis une si délicate démarche sans un ordre formel de M. de Bismarck, poursuivant son dessein. Cette tentative se heurta aux répugnances du prince Antoine et de ses trois fils. Dans son désir de contribuer à donner un souverain à l'Espagne, l'envoyé du général Prim offrit vainement la couronne à chacun d'eux successivement, au roi Charles luimême.
M. Salazar partit découragé. Il avait pu se convaincre toutefois qu'il trouverait, au besoin, sur les bords de la Sprée, un puissant appui. Après un
(1) Affaires étrangères. Dépèche du il mai iâ69
séjour de quelques semaines à Madrid, il repaiiit en Allemagne; c'était en janvier 1870. Il ne se rendit pas, comme à son premier voyage, dans le Sud, où résident les princes de Hohenzoilem. Changeant d'itinéraire, il arriva directement à Berlin, muni de lettres de la régence pour le roi de Prusse, pour le prince héréditaire de Hohenzollern et pour M. de Bismarck. Le 1*' mai suivant, le prince Antoine annonçait cette apparition nouvelle du messager espagnol au roi Charles. Il fit mieux, il arriva lui-même à Berlin, accompagné de Taîné de ses fils, vraisemblablement sur une invitation qu'il ne pouvait déchner. En même temps, M. de Bismarck soumettait à T attention de son souverain un rapport tendant à démontrer tout l'intérêt qu'avait l'Allemagne à mettre un prince de Hohenzollern sur le trône d'Espagne. « Ce serait pour elle, disait-il, un avantage inappréciable d'avoir un ami au sud des Pyrénées et sur les derrières de la France. »
Cependant le prince Léopold hésitait. Le prince royal de Prusse, faisant preuve, en cette occasion, de la droiture de ses sentiments, l'entretenait dans ses scrupules en l'encourageant à persister dans son désir de se dérober. Le Roi lui-même redoutait l'aventure qu'on lui proposait. Mais bientôt, fléchissant sous la pression dont il était l'objet, il s'en
remettait à la libre résolution de son neveu , se montrant disposé à y acquiescer, quelle qu elle fût. Vaincu par les insistances et l'argumentation de son premier ministre, il consentait à faire acte de bon chef de famille, à la condition de ne pas engager sa responsabilité souveraine. Il s'imaginait, ou plutôt on lui avait persuadé qu'en intervenant en sa qualité de premier prince de la maison de HohenzoUern, il ne découvrait nullement le roi de Prusse. C'est la thèse derrière laquelle il devait avant peu s'abriter à Ems. Voici en quels termes le prince Antoine raconte ces incidents : a Bismarck, écrit-il le 20 mars, désire l'acceptation pour des raisons dynastiques et politiques; le Roi ne la désire que si Léopold se décide de son plein gré. Le 15, nous avons tenu une délibération très intéressante et importante , présidée par le Roi et à laquelle assistaient, avec le prince royal, Bismarck, Roon, Moltke, Schleitnitz, Thile et Delbruck. Ces messieurs ont conclu unanimement à nous recommander l'acceptation, comme l'accomplissement d'un devoir patriotique prussien. Pour plus d'une raison, après de durs combats, Léopold a refusé. . . » On imagina alors de lui substituer son second frère, le prince Frédéric. « On voit clairement, dit avec raison M. Valbert, qu'il ne s'agissait plus, dans cette conjoncture, d'un intérêt de famille,
d'un aîné ou d'un cadet à pourvoir, mais d'un devoir prussien à remplir, d'une combinaison politique qui devait avoir de graves, d'importantes conséquences. » Ce ne fut pourtant point le prince Frédéric qui devint définitivement candidat à la couronne d'Espagne, ce fut le prince Léopold luimême, qui, circonvenu par les conseillers du Boi et plus particulièrement par M. de Bismarck, se ravisa soudain et agréa la proposition de la régence espagnole, « le plus autorisé des juges lui ayant démontré que l'intérêt de l'État l'exigeait » .
Si sommaires qu'elles soient, ces rapides indications ne suffisent-elles pas à prouver surabondamment que la candidature du prince de Hohenzollern a été considérée par M. de Bismarck comme un moyen de créer à la France des difficultés d'ordre politique et international? Qu'elle a été de longue main agitée, débattue dans un intérêt allemand, « avec un but déterminé, einen destimmten week » y comme disait le prince royal en éveillant la défiance de son cousin? Qu'elle a été, en somme, envisagée comme une précieuse éventualité, propice aux calculs ambitieux qui déjà, en 1869, hantaient les hommes d'État et les hommes de guerre à Berlin? Décidés à provoquer un conflit avec la France, ils manquaient d'un prétexte plausible pour nous y contraindre ; les ouvertures de la ré-
gence de Madrid le leur fournissaient ; ils se hâtèrent de le saisir. On a vu avec quelle ferme obstination M. de Bismarck les a fait agréer par le Roi d'un côté, par les princes de Hohenzollem de l'autre, contraignant toutes les volontés, avec Taide des généraux Roon et de Moltke, à s'incliner devant la sienne. Le premier ministre du roi de Prusse a donc été le principal ouvrier de cette sourde machination qui déguisait une intrigue, un piège tendu à la bonne foi de la France. U savait bien que Tavènement d'un prince allemand au trône de Charles-Quint serait une aventure de courte durée ; il Tavait admis sans difficulté dans ses entretiens avec moi en mai 1869. Mais son dessein n'était pas de poser la couronne d'Espagne sur la tête d'un IlohenzoUern dont le sort, quel qu'il pût être, ne l'intéressait pas outre mesure ; il avait un autre objet, celui de mettre aux prises la France avec l'Allemagne. M. de Bismarck et les chefs de l'armée, conséquents avec eux-mêmes, poursuivant le même but, ne pouvaient manquer, du moment où ils jugeaient que la guerre pouvait seulement assurer le triomphe de la politique dont ils étaient les organes ou plutôt les inspirateurs, ne pouvaient manquer, dis-je, de rechercher l'occasion de la faire éclater. C'est dans cette pensée qu'ils ont été unanimes à conseiller l'acceptation ;
mais désormais, devant les révélations apportées par la correspondance du prince Antoine, on offenserait la conscience publique, si Ton osait encore prétendre que le gouvernement allemand est demeuré étranger aux négociations poursuivies entre Madrid et Berlin, et que la candidature offerte et agréée n'a jamais été qu'une affaire de famille débattue exclusivement entre la régence espagnole et la maison de HohenzoUern.
Ainsi, des trois questions que je me suis proposé de signaler à l'attention de mes lecteurs, deux sont absolument élucidées. La première, celle de savoir lequel des deux belligérants de 1870 a voulu la guerre et l'a rendue inévitable, a été résolue par M. de Bismarck lui-même avec un éclat et une évidence qui ne laissent plus subsister aucun doute. La seconde, c'est-à-dire celle qui concerne le caractère et l'objet de la candidature du prince Léopold, l'est aussi clairement, et d'une façon aussi irréfutable, par la correspondance du prince Antoine avec le roi de Roumanie. L'un a démontré, disons-le sans craindre de nous répéter, que sa politique avait pour objectif une violente agression de l'Allemagne contre la France; l'autre, que la candidature de son fils était, avant tout, destinée à en fournir le prétexte, n'ayant jamais été considérée que « comme l'accom-
plissement d'un devoir patriotique prussien ». Reste la troisième question ; je veux parler des projets de réunion de la Belgique à la France. Dès le début de la guerre, M. de Bismarck Ta présentée à l'Europe avec une mise en scène digne de son savoir-faire. Prenant seul la parole, et s'en servant avec son inconscience habituelle, il a prêté à la France des convoitises qu'il a vainement luimême essayé de lui inspirer. En dépit des efforts que j'ai tentés pour mettre dans son vrai jour cette affaire si insidieusement travestie, elle demeure obscure et confuse pour beaucoup de bons esprits. J'ai cependant publié des documents officiels, d'une authenticité incontestable, établissant jusqu'à l'évidence que M. de Bismarck nous a offert, en mainte occasion, des compensations partout où l'on parlait français sur notice frontière, et que j'ai décliné, me conformant à mes instructions, tout débat sur un pareil sujet. Lui seul a fait les ténèbres sur cette question ; lui seul peut les dissiper, en attendant que des écrivains consciencieux puissent dégager la vérité des documents que le temps mettra à leur disposition.
Voyons, prince de Bismarck, édifiez-nous par un bon mouvement ; faites un dernier aveu, laissez tomber de vos lèvres une parole sincère, et cette
fois encore tous les doutes disparaîtront aussitôt. Au lieu de parler de la France avec un dédain inconvenant, de signaler, aux députations qui vous apportent leurs hommages, les cahiers de nos écoles primaires, notre folie des conquêtes, au lieu de leur recommander de serrer les rangs et de se sentir les coudes, au lieu d'entretenir et d'exalter, par un pareil langage, la haine entre deux peuples voisins, faites vous-même votre examen de conscience. Qui donc, si ce n est la Prusse, a poursuivi, de nos jours, et réalisé de vastes conquêtes ? Vous avez fait trois guerres en six ans, semé de la Baltique aux bords du Danube, du Danube aux bords de la Loire, les os de plusieurs centaines de mille hommes ; vous êtes sorti triomphant de cette triple lutte, comblé de titres, d'honneurs, de récompenses de toute sorte. Certes, l'histoire ne dira pas que vous avez bien mérité de rhumanité ; mais vous n'en resterez pas moins rhomme prodigieux de notre temps. Votre prestige n'a pas été gravement atteint par vos premières révélations, et vous avez pu apprendre à l'Europe, sans préjudice pour votre considération, l'usage que vous saviez faire de votre crayon pour donner à une communication de votre souverain un caractère et une portée qu'elle n'avait pas. A chacun de vos anniversaires, T Allemagne vous
acclame avec une nouvelle ferveur. Pourquoi ne prendriez-vous pas la noble résolution de mettre également les choses au point quant aux pourparlers où vous avez fait intervenir les noms du Luxembourg, de la Belgique, et même du canton de Genève, cette enclave française, comme vous disiez? Il vous en coûtera moins que d'avoir assumé la responsabilité de la dernière guerre, puisque vos ouvertures n'ont conduit à aucun résultat.
Dans une occasion récente, répondant à un groupe de notables venus de Leipzig, vous avez exprimé hautement Favis que l'Allemagne doit rester étroitement unie à TAutriche, « mais qu'elle est tenue toutefois de cultiver avec son voisin de l'Est, la Russie, de bonnes relations » que vous jugez nécessaires à sa sécurité. Ces relations ont existé, cordiales, intimes, familiales : c'est vous qui les avez rompues au congrès de Berlin; c'est vous qui avez dépouillé la Russie de tous les avantages qu'elle avait acquis par le traité de San Stephano après une guerre glorieusement soutenue au prix des plus grands sacrifices; c'est encore vous qui avez tenté de substituer à l'influence qu'elle exerçait sur le bas Danube celle de l'Autriche , en attribuant à la seconde de ces deux puissances la Bosnie et l'Herzégovine que vous avez ravies à la Turquie, dont vous vous étiez pourtant constitué
le défenseur. Si vous aviez, en cette circonstance, uni vos efforts à ceux des plénipotentiaires de Tempereur Alexandre II, ce prince fidèle qui vous a prêté son concours le plus généreux, nul n'aurait pu le contraindre à renoncer aux concessions que le sultan lui avait faites. La Russie vous en eût été reconnaissante, et ses rapports avec l'AUemagne s'en seraient trouvés raffermis et consolidés pour longtemps. Mais vous aviez contracté avec elle une dette qu'il vous déplaisait d'acquitter, comme il vous a déplu, en 1866, de vous rappeler les assurances que vous aviez prodiguées à la France et de lui accorder les compensations que vous lui aviez promises. Ces deux puissances se souviennent, et vous en êtes arrivé à ne plus vous dissimuler que l' Allemagne récolte au* jourd'hui les fruits semés par votre ingratitude. Gomment un si puissant esprit que le vôtre, d'une prévoyance si lucide, a-t-il pu tomber dans une si grave erreur, et briser volontairement des liens précieux qui, après avoir facilité à l'Allemagne de vastes conquêtes, lui en auraient garanti la paisible possession ? C'est à vous de le dire. Pour ma part, je me borne à vous conjurer d'aller jusqu'au bout et de faire acte de franchise, même dans l'affaire de Belgique.
Considérez, prince de Bismarck, que la vérité,
si elle arrive quelquefois tardivement comme la justice, réussit toujours à percer les obscurités imaginées pour la voiler. La force des choses contraint parfois à s'y prêter ceux-là mêmes qui Font le plus méconnue. C'est ainsi que, dans vos discours, dans vos circulaires, vous n'avez cessé d'affirmer que la gfuerre de 1870 a été imposée à l'Allemagne par une violente agression de la France. En septembre de cette même année, dans une première conférence avec M. Jules Favre, ne lui avez-vous pas tenu ce langage : « Je ne demande que la paix. Ce n'est pas l'Allemagne qui l'a troublée. Vous nous avez déclaré la guerre sans motifs, dans l'unique dessein de nous prendre une portion de notre territoire. . . » ? C'était intervertir les rôles ; convenezen. — Le lendemain, au château de Ferrières, ne lui avez-vous pas renouvelé les mêmes assurances ? « Je n'ai aucune raison sérieuse, ajoutiez-vous,
d'aimer Napoléon III S'il l'avait voulu, nous
aurions été deux alliés sincères et nous aurions ensemble disposé de l'Europe (1), mais je ne voulais pas le combattre; je l'ai prouvé en 1867, lors de l'affaire de Luxembourg. Tout l'entourage du Roi demandait la guerre ; j'ai été seul à la repousser Je ne vous dis ces choses que pour vous
(1) C'est-à-dire si l'Empereur avait agréé les propositions concei^ nant la Belgique, le Luxembourg et le canton de Genève.
prouver que la guerre n'était pas de mon goût ; je ne Caurqis certes jamais faite si on ne nous ieût déclarée y et encore n'y pouvais-je croire... (1). »
Mais il est arrivé un moment où il vous a plu de rappeler à votre jeune empereur qu'il vous doit sa couronne impériale, et revenant sur le langage que vous aviez invariablement tenu pendant vingt années, vous avez pris sur vous d'apprendre à vos contemporains que la reconstitution de l'Empire germanique est votre œuvre personnelle, étant issue d'une guerre dont vous êtes le principal auteur et qui n'aurait pas éclaté sans votre intervention.
Vous avez de même, pendant une longue période, accusé la France et ses agents de vous avoir prêté, à propos delà candidature du prince Léopold, des intentions et des menées dont vous étiez absolument innocent. Cette affaire, avez-vous prétendu, intéressait uniquement la maison des Hohenzollem, et n'avait été, à aucun moment, l'objet de Tattention du gouvernement prussien. La publication de la correspondance du prince Antoine renverse, d'un coup, toutes vos affirmations. Vous avez agréé, défendu les propositions de la régence de Madrid; vous les avez imposées parce que, dans votre sentiment, elles offraient un grand
(1) Voyez Gouvernement de la Défense nationale, par Jules Favre, page« 165 et 170.
avantage à votre politique, parce qu'elles ne pouvaient manquer de devenir la source des plus graves difficultés pour la France. C'est en se plaçant à ce double point de vue que vos collègues, après vous, en ont conseillé l'acceptation. C'est désormais un point si bien établi, que vous n'avez pas entrepris d'y contredire.
Pourquoi ne prendriez-vous pas la sage résolution de rendre le même hommage à la vérité dans l'affaire de Belgique? Si vous vous en abstenez, la lumière se fera tôt ou tard, malgré vous, au préjudice de votre mémoire. Les futurs historiens de notre temps multiplieront leurs investigations, et déjà de nombreux documents ont paru qui les mettront sur la voie d'un récit sincère et véridique. Ils se demanderont quelles paroles vous portiez à Biarritz quand vous vous y êtes rendu ; vous y êtes certainement allé pour vous assurer la neutralité, sinon le concours de la France dans la guerre que vous méditiez de déclarer à l'Autriche . De quel prix entendiez - vous la payer? Quels avantages avez-vous offerts à l'Empereur en compensation de vos futurs agrandissements? Vous m'avez souvent ouvert votre cœur à cette époque sur ce grave sujet, et vous ne m'avez pas caché qu'il vous serait bien difficile de déterminer le roi Guillaume à faire le sacrifice d'une part quelconque de pays aile-
maods. Ce que vous avez offert à l'empereur Napoléon, c'est donc, comme vous Fénonciez devant moi, des territoires limitrophes de nos frontières, dont vous proposiez de garantir la réunion à la France. Vous n'avez certes pas oublié que vous m'avez tenu ce langage dans plus d'une occasion, notamment à la veille de la guerre de 1866, quand vous insistiez si chaleureusement pour combiner une entente à trois, en y comprenant l'Italie.
Vous souvenez-vous de m'avoir appris, le 18 mai, que le major de Burg, parti pour Paris, porteur d'une lettre du Roi pour l'Empereur, était rentré à Berlin sans avoir rempli sa mission, M. de Goltz, votre ambassadeur, n'ayant pas jugé cette communication tout à fait opportune en ce moment? M. de Goltz, me disiez-vous, s'était expliqué lui-même avec l'Empereur et son ministre des affaires étrangères, sur le désir du gouvernement prussien de concerter, avec la France et l'Italie, un accord préalable; mais s'il avait été écouté avec bienveillance, il lui avait été impossible cependant de déterminer Sa Majesté à accueillir favorablement cette ouverture. Vous étiez, à ce moment, fort soucieux, et dans votre anxiété vous étiez prodigue de confidences. « Si l'Empereur nous abandonne, me disiez-vous, en refusant de se concerter avec nous, et s'il facilite la cession de la
Vénétie aux Italiens, la Prusse l'estera seule en face de l'Autriche... » Vous étiez toutefois plein d'espoir dans la valeur et la puissance de vos troupes, et vous ajoutiez : » Si le Roi m'écoute, nous combattrons; l'armée est superbe; à aucune époque, elle n'a été plus nombreuse, plus solidement organisée, ni mieux armée. J'ai la confiance qu'elle triompherait de nos ennemis... (1). »
Peu de jours après, la guerre devint imminente, l'Autriche ayant décliné la proposition des puissances de se réunir en congrès. Vous comptiez intervenir de votre personne à cette réunion de plénipotentiaires, et j'écrivais à M. Drouyn de Lhuys : « M. de Bismarck regrettera de ne pouvoir saisir l'occasion qu'elle lui offrait de faire une apparition à Paris. Il aurait désiré conférer de nouveau avec TEmpereur et avec vous. Il me disait hier, en me témoignant ses inquiétudes sur nos intentions, qu'il aurait bien voulu vous pressentir, avant l'ouverture de la guerre, pour le cas surtout où la Prusse, comme il en manifeste la confiance, remporterait de grands succès. J'ai relevé de ce qu'il m'a dit que le Roi se refuse toujours à admettre qu'il pourrait être conduit à céder* une portion de son territoire actuel à la France.
(1) Archives des Affaires étrangères. Dépêche du 19 mai 1866.
Suivant Sa Majesté, au dire du moins de M. de Bismarck, les compensations qu'il pourrait y avoir lieu d'offrir à la France, devraient être prises partout où l'on parle français sur sa frontière. Le président du conseil aurait lui-même fait remarquer à son souverain que pour disposer de ces territoires, il faudrait d'abord les conquérir. Il a échappé cependant au président du conseil de dire que si la France revendiquait Cologne, Bonn et même Mayence, il préférerait disparaître de la scène politique plutôt que d'y consentir. Sans que je l'aie pressé, en aucune façon, de s'expliquer davantage, il a indiqué qu'il ne croyait pas impossible de décider le Roi à nous abandonner les bords de la haute Moselle, qui, avec le Luxembourg, redresseraient notre frontière de manière à nous donner toute satisfaction. Je me suis borné à lui répondre que le Luxembourg n'est pas plus une propriété sans maître que la Belgique et certains cantons de la Suisse. Ne voulant pas d'ailleurs accepter la discussion sur ces éventualités — (mes instructions me l'interdisant absolument) — ni lui laisser supposer que ces combinaisons pouvaient avoir quelque chance d'être examinées à Paris, j'ai rompu l'entretien sur ce sujet, de manière à lui faire comprendre que je ne désirais pas le continuer. Je ne saurais dire si M. de Bismarck, en s' ou-
vrant avec moi à cet égard, sans que rien lai en fournit le prétexte, a voulu me pressentir ou vous faire connaître dès à présent, par mon intermédiaire, les compensations qu'il pourrait nous offrir, et celles que nous devrions nous abstenir de lui demander; mais je n'en serais pas surpris, ces sortes d'expédients lui étant généralement habituels (1). »
Ai-je rapporté inexactement vos paroles, et me suis^je abusé sur vos véritables intentions? Je le crois d'autant moins que je puis corroborer mon langage de celui d'un témoin auriculaire, dont ou ne saurait suspecter la sincérité, étant à Berlin pour se concerter avec vous et associer la politique de son gouvernement à la vôtre, .l'ai nommé le général Govone. Il fut le négociateur du traité prusso-italien, et après la conclusion de cet acte, il resta, auprès de vous, l'organe confidentiel du cabinet de Florence, touchant, dans vos entretiens et dans ceux qu'il avait avec le général de Moltke, à toutes les questions diplomatiques et militaires. Sa correspondance a été publiée par le ministre auquel elle était adressée, le général La Marmora, président du conseil. Au moment où elle a paru, vous en avez témoigné le plus vif, je pourrais dire
(1) Archives des Affaires étrangères. Dépêche da 4 juin 1866.
le plus violent ressentiment. Personne n'en hit surpris, car, comme celles du prince Antoine, les lettres de l'envoyé italien contenaient des révélations faites pour vous importuner.
Dans un rapport du 7 mai, le général Govone écrivait déjà : « M. de Bismarck désire connaître les intentions et les désirs de F Empereur ; il en a parlé à M. de Barrai (le ministre d'Italie accrédité à Berlin) ; il lui a dit de tâcher d'en savoir quelque chose par le commandeur Nigra... » Et le 22 du même mois, trois semaines avant l'ouverture des hostilités, vous lui disiez encore, comme vous ne cessiez de me le faire entendre : « Il y a six mois, quand je parlai à l'Empereur des événements actuels, il parut satisfait de certaines combinaisons qui convenaient également à la Prusse; maintenant que nous sommes à la veille du dénouement et qu'il y aurait lieu de conclure des conventions plus POSITIVES, il se refuse absolument à toute explication. — Je repris alors, ajoute le général Govone : Mais l'Europe entière dit tout haut les désirs de la France ; peut-être ceux de l'Empereur sont-ils les mêmes. — Le comte de Bismarck répliqua : Dans toute cette affaire il s'agit pour la Puisse d'acquérir une prépondérance dans une partie de l'Allemagne et de s'attacher cette dernière par certains liens. Pour obtenir de tels avantages, la
Prusse et le Roi peuvent-ils céder à la France ces vastes provinces de sang allemand ? Il conviendrait beaucoup mieux à TEmpereur d*acquérir le... » — Au nom qui suit certainement ces derniers mots dans le rapport du général Govone, on a substitué des points en le publiant ; mais chacun a compris que ce nom était celui du royaume de Belgique. — La réplique que vous fit votre interlocuteur ne laisse subsister aucun donte à cet égard; il vous répondit en effet que le... (ici se trouvent reproduits les mêmes points) avait une vie propre si vigoureuse et un sentiment d'autonomie si prononcé, que la chose pouvait être assez difficile pour que FEmpereur n'en fût pas tenté... Ces observations peuvent-elles s'appliquer au Luxembourg? Existait-il, sur la frontière française de l'Est ou du Nord, un autre pays, en dehors de la Belgique, ayant une vie propre si vigoureuse et un sentiment d'autonomie si prononcé?
Ainsi le langage que vous teniez aux représentants de l'Italie ne différait pas de celui que vous me faisiez entendre, ce qui prouve que vous étiez, à ce moment, parfaitement sincère : même désir de vous concerter avec la France, de conclure avec elle des conventions positives; même difficulté de déterminer le Roi à faire un sacrifice sur le Rhin; mêmes suggestions de nous désin-
téresser avec les contrées où Ton parle français. Je pourrais citer d'autres extraits soit de ma correspondance, soit de celle du général Govone ou des représentants officiels de l'Italie en France et à Berlin, démontrant que vous n'avez varié ni dans vos paroles, ni dans vos démarches. Je me bornerai ici à vous rappeler que vous avez persévéré dans les mêmes vues, quand déjà l'armée prussienne touchait aux portes de Vienne. Grâce à notre intervention, vous aviez ouvert des négociations avec les plénipotentiaires de l'Autriche. Je d««, alors, vous rappeler que, devant les agrandissements de la Prusse et suivant les assurances que vous n'aviez cessé de renouveler à Paris, le momest approchait où il conviendrait de vous entendre avec le gouvernement impérial sur les compeaisations dues à la France, et je ne vous dissimulai pas que ces compensations ne pouvaient nous être concédées que sur le Rhin. Que m'objectiez-vous ? La difficulté d'y déterminer le Roi, et vous repreniez votre thème favori, celui de constituer le nouvel équilibre en faisant peser sm' d'autres États limitrophes de la France les sacrifices qu'il comportait. Ma correspondance officielle, déposée aux archives des Affaires étrangères, en témoigne de la façon la plus explicite en reproduisant votre langage. Après une première
conférence que nous eûmes à Briiun, j'écrivais en effet à Paris : «... Le président du conseil ne fit plus aucune difficulté pour m'avouer (répondant à mes observations sur Fimportance des acquisitions que visait la Prusse et dans lesquelles, en ce moment, elle comprenait la Saxe) que les instructions envoyées à M. de Goltz à cet égard n'avaient rien d'absolu ; que leur objet principal était de combiner un accord avec le gouvernement de C Empereur ; elles l'autorisaient à transiger en proportionnant les prétentions de la Prusse au prix que la France mettrait à se concerter avec elle... M. de Bismarck insista particulièrement sur la convenance, pour les deux pays, de 5 'unir et de s*entendre... Suivant le même ordre d'idées, et allant plus loin encore, sans aucun encouragement de ma part, il essaya de me prouver que les revers de l'Autriche permettaient à la France et à la Prusse de modifier leur état territorial... Je lui rappelai qu'il existait des traités, et que la guerre, qu'il désirait prévenir, serait le premier résultat d'une pareille politique. M. de Bismarck me répondit que je me méprenais, que la Prusse et la France unies, et résolues à redresser leurs frontières respectives, en se liant par des engagements solennels (1),
(1) On a yu plus haut que M. de Bismarck a rappelé lui-même ces offres et ces combinaisons à M. Jules Favre, au château de Ferrières.
étaient désormais en situation de régler ensemble ces questions sans craindre de rencontrer une résistance armée, ni de la part de F Angleterre, ni de la part de la Russie... (l). »
Déjà, à ce moment, et je le notai dans ma correspondance, votre dessein était évidemment de me donner à entendre que les succès des armées prussiennes devenaient un obstacle nouveau aux avantages qu'on aurait pu nous faire sur le Rhin avant la guerre. Quelques jours après, et pendant que nous étions à Nickolsbourg, je reçus Tordre de vous pressentir à ce sujet. Que me dîtes-vous ? Qu'il vous serait difficile de déterminer le Roi, vainqueur de TAutriche, à nous faire Fabandon d'une portion quelconque du territoire prussien; que vous deviez, dans tous les cas, y préparer Sa Majesté, et qu'on pourrait peutêtre trouver, dans le Palatinat, les compensations que nous jugions équitable d'obtenir. Vous incliniez toutefois à penser qu'il serait préférable de se concerter sur d'autres bases et pour une tout autre combinaison, celle dont vous m'aviez souvent entretenu, et en instruisant mon gouvernement de l'accueil que vous aviez fait à ma communication, je teiminais ma dépêche ainsi : « ... Je n'appren-
(Ij Archives des Affaires étrangères. Dépêche du 15 juillet 1866.
Sri^ ESSAIS DIPLOMATIQUES.
doai riea de nouveau à Votre Excellence, en lui annonçant que M. de Bismarck est d'avis que nous devrions la chercher (la compensation) en Belgique y et qu'il m'a offert de s' en. entendre avec vous (1). » Je n'ai pas, vous l'admettrez bien, à poursuivre plus longuement la démonstration que, avant la guerre de 1866, il ne s'est élevé qu'une voix, la vôtre, pour suggérer l'annexion delà Belgique à la France. Quel était alors le sentiment de l'Empereur? Inclinait-il à entrer dans vos vues, et à user de la force pour couvrir les frontières de la France en. les reculant dans le Nord? L'Empereur désirait certainement la solution de la question vénitienne q^i aurait couronné l'œuvre d'émancipation pour laquelle la France avait combattu; mais il appréhendait la guerre, et il déclinait toutes les ouvertures, les vôtres surtout, qui l'auraient contraint à y participer. Il voulait fermement le maintien de la paix, et il n'avait pas d'autre objet en négociant à Vienne la cession de la Vénétie, que l'Autriche lui a faite pour être restituée à l'Italie. Je puis, à cet égard, invoquer votre propre témoignage. N'avezvous pas dit en effet, le 29 mai, au comte de Barrai avec un profond mécontentement^ bien avant l'ouverture des hostilités : « L'empereur des Fran-
(i) Archives des Affaires étrangères. Dépêche du 26 juillet 1866.
çais veut maintenant la paix à tout prix. » Telle était aussi la conviction de M. Nigra. Le 28 mai, il mandait au général La Marmora : « L'Empereur se décide pour le congrès; il le désire maintenant sincèrement, et il y travaille loyalement et consciencieusement... » Et le 31 du même mois, il écrivait encore : « L'Empereur préfère décidément une solution pacifique. Il me Ta dit formellement liier soir (1). »
J'étais donc l'organe des intentions de mon souverain quand je refusais de vous suivre sur le terrain où vous vous obstiniez à maintenir le débat concernant les compensations revendiquées par la France ; et vous n'avez pas plus rencontré à Paris qu'à Berlin un interlocuteur disposé à vous entendre. A cet égard, le doute n'est plus permis pour la période qui a précédé la guerre de 1866. Voyons s'il en a été autrement après le rétablissement de la paix avec l'Autriche. Vous l'avez prétendu avec un luxe d'affirmations et de transpositions de dates bien conçues pour égarer l'opinion publique. J'ai redressé vos erreurs dans une publication à laquelle je pourrais me référer (2). Vous trouverez bon cependant que je m'y arrête un instant.
(i) Pour toutes les citations de la correspondance des agents italiens, voir la publication du général de La Marmora : Un peu plus de lumière^ chap. xiii, xiv, x^ et xti.
(2) Ma Mission en Prusse, pages 147 et suivantes.
A notre arrivée à Berlin, en revenant de Nickolsbourg, nous avons repris nos conférences. Après avoir retiré un projet de traité concernant une rectification sérieuse de frontière sur le Rhin dont vous aviez décliné les bases, j'ai tenu à me rendre un compte exact des propositions que vous aviez, à mainte reprise, mises en avant. C'est ainsi que nous en sommes venus à libeller, dans votre cabinet, un projet de convention, pour lequel j'ai tenu la plume et qui disposait éventuellement de la Belgique (1). Je le transmis à Paris comme votre œuvre,
(1) Comment, se demandera-t-on, ai-je pu me prêter à ces pourparlers, à en fixer, avec M. de Bismarck, les points essentiels, en dépit des recommandations de mon gouvernement ? Je n'ai, aujoui^ d*hui, aucune difficulté à le dire. Témoin des ambitions qui se manifestaient chaque jour plus clairement, je fus bien vite convaincu, surtout après les défaites de l'Autriche, qu'on s'emploierait activement à soumettre tous les Etats de l'Allemagne indistinctement, ceux du Sud comme ceux du ]Nord, à l'hégémonie exclusive de la Prusse, et à reconstituer ainsi l'Empire germanique ^ Ma correspondance en fait foi, comme on l'a vu par les extraits que j'en ai donnés. Déjà, dès le 25 août 1866, j'avais pu y joindre le tableau de l'armée de la Confédération du Nord dont les effectifs s^élevaient à huit cent mille combattants, chiffres officiels et nullement fantastiques, comme on l'a prétendu à la tribune du Corps législatif pour combattre les propositions du maréchal Niel, qui avait, en les élaborant, tenu compte des informations transmises par l'ambassade et par l'attaché militaire..' Il était manifeste pour moi que la Prusse, si puissamment armée, poussant ses agrandissements jusqu'à leurs dernières limites, allait devenir puissance prépondérante sur le continent européen. Les acquisitions déjà réalisées et celles que l'on préparait me donnèrent la vision troublante des événements prochains. Je demeurai persuadé dès lors que la France, à moins de compensations équivalentes, se trouverait relativement déchue de son rang, et que sa sécu-
comme une indication très précise des arrangements qui, selon vous, pouvaient être conclus entre la France et la Prusse, et les réunir dans un accord durable à l'aide d'engagements solennels. Comment fut-il accueilli ? Une lettre de l'Empereur, trouvée dans les papiers des Tuileries et publiée par le gouvernement de la Défense nationale, do-
rité serait mise en péril, (^vant Touverture de la guerre de 1866, le 8 jain, j'avais écrit à M. Drouyn de Lhuys, qui m'avait inter^ pelle à ce sujet : « Je ne connais que le comte de Bismarck qui se soit familiarisé avec la pensée que la Prusse pourrait avoir intérêt à nous faire une concession territoriale, et encore ne consentirait-il qu'à redresser, plus ou moins sensiblement, les frontières communes aux deux pays... Mais le Boi, comme le plus humble de ses sujets, ne supporterait pas, en ce moment, qu'on lui fît entrevoir l'éventualité d'un sacrifice de cette nature. » Après Sadowa, il était encore plus certain pour moi que le roi Guillaume ne consentirait point à noas concéder un avanta{>e sérieux sur le^ bords du Bhin. Me conformant à de nouvelles instructions, je proposai cependant, dans les premiers jours d'août, une rectification de frontière de ce côté. M. de Bismarck écarta ma communication^sans me laisser la faculté de la reprendre^ L'équilibre des forces, rompu par les acquisitions de la Prusse, ne pouvait dès lors être rétabli, à mes yeux, qu'à l'aide de la réunion à la France de pays limitrophes. C'est sous l'empire de cette conviction que je pris sur moi de conférer avec M. de Bismarck sur les bases de ses propres et continuelles ouvertures. J 'admis j^ue le Luxembourg nous serait acquis sans délai, à l'aide d'une entente avec le roi des Pays-Bas, et que nous serions autorisés à poursuivre, ultérieurement y la réunion de la France et de la Belgique avec le concours de la Prusse. Je réservais, bien entendu, au gouvernement impérial le droit d'examen et d'appréciation. C'est ainsi que je fus conduit à entrer dans cette négociation. Si mon sentiment patriotique s'est égaré , je ne puis, même aujourd'hui , me résoudre à me le reprocher. La pensée qui m'a guidé, les légitimes appréhensions dont je me suis inspiré et qui n'étaient que trop fondées, m'amnistient pleinement, si je ne m'abuse, aux yeux de mon pays.
cument par conséquent irréfutable, nous fixe complètement à cet égard. Je ne puis mieux faire que de la replacer sous vos yeux ; la voici :
u Le 26 août 1866.
« Mon cher monsieur Rouher,
« Je vous envoie le projet de traité avec mes observations en marge. Il faudrait ajouter, comme conversation, que la Confédération germanique ayant cessé d'exister, les forteresses fédérales élevées contre la France ne doivent plus appartenir à la Confédération, mais à chaque État qui les possède dans son territoire. Ainsi Luxembourg à la France, Mayence à la Prusse, Saarlouis idem^ Landau à la Bavière, Rastadt à Bade, Ulm au Wurtemberg.
« D'un autre côté, je crois que la Prusse soulève bien des chicanes à la Saxe. Ne vaudrait-il pas mieux que la Prusse s'annexât la Saxe, pays protestant, et placer le roi de Saxe sur la rive gauche du Rhin, pays cathohque ?
« Mais tout cela ne doit être insinué qu'amicalement. Le traité doit rester secret. La question de Luxembourg se fera jeu d'elle-même, dès que les négociations seront entamées. C'est celle-là qui
presse le plus. Croyez, mon cher Rouher, à ma
sincère amitié.
Napoléon.
tt P. S, — Benedetti peut donc, sauf quelques petits changements, accepter en principe.
Comme vousle voyez, FEmpereur remanie notre rédaction. Passant sous silence la Belgique, dont d'ailleurs nous n'avions fait mention qu'en vue de combinaisons ultérieures et éventuelles, il s'arrête à l'acquisition du Luxembourg qu'on devait ! obtenir à l'aide d'une entente avec le roi des
Pays-Bas et sans recourir à l'emploi de moyens violents. Mais ce qui vous a déplu, c'est que l'Empereur s'immisçât dans les arrangements que vous entendiez imposer à l'Allemagne entière, afin d'assurer l'hégémonie exclusive de la Prusse; qu'il osât stipuler que chaque État eût la garde de ses forteresses territoriales , autrefois confiée à la Confédération désormais dissoute par vous-même. Dès ce moment vous aviez pris la ferme résolution de substituer votre propre autorité à celle de l'assemblée fédérale, de vous emparer, en outre des places fortes, de la direction, de la libre disposition des forces actives de tous les États aUemands indistinctement.
Que disait encore l'Empereur? « Benedetti peut donc, sauf quelques petits changements, accepter en principe. » Accepter quoi? Ce ne pouvait être, comme je Tai écrit, une proposition dont, avec ou sans ordres, j'aurais pris l'initiative à Berlin. On n'accepte pas ce qu'on propose. C'est donc une combinaison qui nous était offerte. Qui avait pu nous l'offrir? Vous, évidemment. Et quel pouvait en être l'objet, si ce n'est l'arrangement que vous aviez toujours considéré comme l'unique moyen de nouer entre la France et la Prusse une alliance durable, assez puissante pour leur permettre de tout régler en Europe d'un commun accord, sans craindre de rencontrer une résistance armée de la part de l'Angleterre et de la Russie?
Pour quelles raisons ces pourparlers n'eurent-ils aucune suite et furent-ils abandonnés ? Les observations que l'Empereur avait consignées en marge du projet de convention tendaient à limiter nos agrandissements immédiats à l'acquisition du Luxembourg et au rétablissement de notre frontière de 1814, combinés avec le maintien, dans une juste mesure, de la souveraineté des États du midi de l'Allemagne , stipulée à Nickolsbourg sur nos représentations, lesquels seraient restés en possession exclusive de leurs places fortes respectives. Or vous vouliez avoir les mains libres en Allemagne
pour y couronner votre œuvre, et la pensée que la France serait fondée à y exercer un contrôle quelconque vous révoltait. Déjà vous aviez, obéissant à ce sentiment, envoyé le général de ManteufFel en mission à Saint-Pétersbourg, et il vous assurait certainement que vous pouviez vous reposer sur les meilleures dispositions de l'empereur Alexandre. L'événement Fa démontré. A l'aide de quelles conconcessions êtes-vous parvenu à lier la Russie à votre politique? C'est votre secret, et je n'ai pas la puérile prétention de chercher à le pénétrer. Il me sera cependant permis de rappeler qu'au mois d'octobre 1870, quand le cabinet de Saint-Pétersbourg, sans aucune entente préalable avec les puissances cosignataires de cet acte international, dénonça la convention stipulant une étroite limitation des forces russes dans la mer Noire, vous avez accueilli cette démarche avec une faveur qui en a assuré le succès. La Prusse avait cependant souscrit à toutes les stipulations du congrès de Paris, et elle avait le devoir de les maintenir et de les faire respecter. On en conclut à cette époque que vous aviez pris, à Saint-Pétersbourg, l'engagement de méconnaître celui que votre gouvernement avait contracté en 1856. Quoi qu'on puisse penser de cette conjecture, vous ne sauriez contester assurément que du moment où vous avez pu
compter, pour toutes les éventualités, sur le bon vouloir de la Russie, vous avez mis fin à nos entretiens en vous dérobant, bien convaincu que vous n'étiez plus tenu d'user de ménagements avec le gouvernement français, et que vous pouviez, sans dommage, oublier tous les engagements pris avec lui.
Je ne vous demande pas d'en convenir, mais je vous conjure, dans l'intérêt de votre propre renommée, de reconnaître que vous avez été l'initiateur de la combinaison qui visait la Belgique. Votre gloire ne saurait en souffrir. Vous aviez conçu de vastes desseins; vous ne pouviez les poursuivre et les réaliser d'une part sans avoir terrassé rAulriche et l'avoir expulsée de l'Allemagne, de l'autre sans vous accommoder avec la Francie. Ne pouvant toutefois obtenir du Roi des sacrifices qui répugnaient à son orgueil, vous avez songé à nous désintéresser ^arf ouf où Von parlait français ^ et vous vous y êtes employé avec toute la fermeté de votre esprit aussi longtemps que le concours ou la neutralité de la France vous a paru une condition essentielle du succès. Ce moment passé, vous avez changé d'avis. Rien ne vous commandant plus de maintenir vos propositions, vous les avez répudiées. L'histoire de la diplomatie offre des exemples qui vous amnistient. La victoire, au surplus, en
couronnant vos efforts, vous a placé à une hauteur où la censure ne saurait vous atteindre.
Vous me permettrez bien cependant, prince de Bismarck, de vous faire remarquer que votre politique a engendré le militarisme; qu'elle a mis l'Europe dans Tobligation d'armer, d'armer sans cesse et sans mesure; que les peuples vivent dans la terreur d'immenses, d'effroyables catastrophes qu'un cas fortuit peut déchaîner soudainement en déjouant la sagesse des gouvernements. Pour entretenir ce triste état de choses, les populations succombent sous le poids d'impôts qui excèdent les forces économiques de chaque pays. Cette situation a favorisé le développement des doctrines sociahstes, et vous savez si elles constituent un grave péril pour l'ordre social. Vous êtes le générateur de cette double évolution; la postérité vous en rendra responsable et vous en demandera compte. Cessez donc, dans votre retraite, d'exciter les passions, d'irriter les amourspropres. Appliquez-vous, au contraire, à atténuer vos erreurs, soit en les confessant, soit en invoquant les nécessités qui vous les ont imposées.
Votre abstention ne vous dégagerait pas de la compromission que vous avez encourue aux yeux de la morale publique. Si modestes, si faibles que soient mes efforts personnels, j'ai la confiance qu'ils
ne resteront pas inaperçus. D'autres viendront, plus autorisés, munis de nouveaux documents, qui rétabliront la vérité des choses dans toute son évidence. Des voix nouvelles sortiront du silence pour l'acclamer. Ce sera la tâche des futurs historiens de notre temps, et il ne leur sera pas difficile de la remplir. Si vous êtes encore de ce monde, vous regretterez de ne pas y avoir pourvu vousmême au soir de votre vie. S'il est trop tard, vos cendres tressailliront devant un démenti qui vous offensera. Parlez, parlez donc, pendant qu'il en est encore temps !
« Le prince de Bismarck, auriez-vous dit, s'il faut en croire M. Max Harden, ne peut disparaître comme une lampe qui file et s'éteint. Il doit se coucher comme un astre. « Pour ce faire, il faut, avant tout, qu'il rende hommage à la vérité (1).
(1] On trouvera à la suite des Essais qu*on va lire un exposé de la mission que j'ai remplie à Ems. Le lecteur y puisera, si je ne m'abuse, de nouveaux éléments pour mieux apprécier les événements auxquels ils se réfèrent, évcnciucnts qui ont été si diversement envisagés, surtout en Allemagne, jusque dans ces derniers temps, et notamment à Toccasion du vingt-cinquième anniversaire de la guerre de 1870.
C*' Benedetti.
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ET