LE PRINCE DE BISMARCK
La retraite du prince de Bismarck aura marqué dans les temps présents une date que Thistoire retiendra. Après la mort de F empereur Guillaume, le chancelier deFempire apparaissait encore comme le continuateur et le plus ferme soutien de la politique qu'il avait si glorieusement servie. En quittant le pouvoir, il semble avoir clos lui-même la longue période pendant laquelle il Fa exercé. La scène reste la même, les acteurs changent. Le moment parait donc opportun de jeter un regard
(1) Ces études, ayant également pour objet, à des points de vue dif^ férents, les circonstances qui ont conduit à la guerre franco-allemande et la situation qu'elle a engendrée en Europe, ont été écrites •accessivement à des dates éloignées. Il en est résulté des répétitions que j'aurais voulu faire disparaître en réunissant ces publications en ce volume. Mais ces mutilations auraient nui à la clarté et à l'intelligence des fieiits exposés. Le lecteur voudra bien tenir compte de cette observation en retrouvant, à des pages différentes, des appré^ dations qui s'y trouvent reproduites.
sur ce passé, si récent qu'il soit. Assurément, celuilà serait bien téméraire, hâtons-nous de le dire, qui entreprendrait aujourd'hui de raconter une telle œuvre et de l'apprécier. La tâche en appartient aux écrivains de la future génération. Ceux qui l'ont tentée à notre époque devaient subir l'influence des sentiments auxquels tous les contemporains essayent vainement de se soustraire.
Aussi n'avons-nous nulle intention de toucher aux événements. Mais il nous a paru que l'heure actuelle nous autorisait à en relever, pour le soumettre au contrôle des faits, un trait particulier sur lequel, croyons-nous, l'opinion a été absolument abusée.
M. de Bismarck, pense-t-on généralement, a été l'initiateur de la politique à laquelle la Prusse doit tous ses succès, et il adùFimposerà son souverain, non sans peine, ajoute-t-on. Ce jugement est-il fondé? est-il équitable? M. de Bismarck est-il en effet le véritable, l'unique fondateur du nouvel empire germanique? Le roi Guillaume n'en a-t-il été que le bénéficiaire? C'est ce que nous voudrions élucider, dans la seule pensée de rendre hommage à la vérité historique.
Avant d'aborder cette tâche, il convient de dégager le caractère et les aptitudes du souverain et du ministre ; de rappeler dans quelles conditions se
trouvait le royaume à ravènement du roi Guillaume et quelle idée il en avait; de rechercher, d'autre part, ce qu'en pensait M. de Bismarck et comment il les jugeait lui-même.
Le prédécesseur du futur empereur, Frédéric- Guillaume IV, ne possédait aucune des qualités de sa race. Mystique, irrésolu, et cependant autoritaire, il dévia constamment de la voie tracée par ses ancêtres. Il n'était jamais l'homme de la veille, et ses ministres épuisaient leurs efforts à redresser ou plutôt à dissimuler ses contradictions. Si la fortune lui souriait, il se dérobait. Mis en présence d'une complication, il n'osait la braver. Deux événements d'une égale importance suffisent à déterminer le caractère du prince et la physionomie du règne. Il déclina la couronne impériale qui Itiifut offerte par le parlement de Francfort, et il subit l'humiliation que l'Autriche lui infligea, à Olmiitz, parla main du prince de Shwarzenberg. D ne sut prendre parti ni pour la Russie ni pour les puissances occidentales pendant la guerre de Crimée, ne voulant ou n'osant appuyer ou combattre la pohtique du cabinet de Vienne, qui s'était associé, dans une certaine mesure, à la France et à l'Angleterre. La démocratie et la Sainte-Alliance lui inspiraient une égale défiance et le jetaient dans les mêmes incertitudes. II était néanmoins jaloux
de son autorité, et il tenait le prince royal, son frère, soigneusement éloigné des affaires. Celui-ci, pendant bien des années, put méditer sur les égarements dont il était le témoin muet et impuissant. C'est dans cette longue période, assurément, qu'il conçut et nourrit les projets ambitieux qui devaient illustrer son règne.
Ce prince avait la foi. Il monta sur le trône avec le sentiment profond et inébranlable qu'il était appelé à accomplir de grandes choses : il le fit bien voir, à Kœnigsberg, le jour de son couronnement. Il pensait tenir ses droits souverains de Dieu et n*en devoir compte qu*à lui et à ses ancêtres. Au moment où son frère concédait les premières réformes constitutionnelles, en 1847, il avait fait ses réserves en sa qualité d'héritier du trône : selon lui, les assemblées électives n'auraient jamais à connaître ni du budget ni de la politique extérieure. Ce fut avec ces convictions que, dès le début de son règne, il arrêta son programme, en s'inspirant de la politique traditionnelle de sa maison, si étrangement méconnue par son prédécesseur. Les difficultés qu'il avait à vaincre exigeaient une extrême discrétion ; elles lui conseillaient la réserve : il fut donc et il resta un taciturne. Il déguisa sa pensée avec une aménité étudiée et constante. Par sa bonne grâce, douce et affable, il exerça un charme
toujours puissant sur les autres souverains de l'Europe. Il séduisit ainsi Fempereur Alexandre, son neveu; on sait les concessions, regrettables pour les plus précieux intérêts de la Russie elle-même, qu'il obtint de lui en 1866 et en 1870. Venu à Paris, lors de TExposition de 1867, au lendemain deTaffaire du Luxembourg, il y arriva précédé d'un légitime ressentiment dont il pouvait redouter les manifestations. Il en partit laissant derrière lui des impressions qui donnèrent la mesure de son habileté, de Fart merveilleux qu'il savait déployer pour désarmer les esprits les plus prévenus. Ce charmeur ne tenait pas cette précieuse faculté de sa race : elle s'est toujours distinguée plutôt par la rudesse de ses manières. Mais il sut lui emprunter tous les dons et toutes les aptitudes qui ont si prodigieusement servi la grandeur des HohenzoUern : la fermeté dans les desseins, l'opportunité dans les résolutions, une prudence absolue, une défiance toujours attentive, au besoin la dissimulation. « S'il faut duper, soyons fripons » , avait écrit Frédéric le Grand. Le roi Guillaume, ayant signé le traité avec l'Italie, en oubliait l'existence; et il autorisait la reine douairière, sœur de la mère de l'empereur d'Autriche, à transmettre à Vienne l'assurance que ses engagements n'avaient pas le caractère qu'on leur attribuait.
Ne craignant ni la peine ni le labeur, il déployait une activité incessante et infatigable. Aucun des services publics n'échappait à son contrôle. N'oubliant pas que, pour faire une bonne politique, il lui fallait avoir de bonnes finances, sa sollicitude pourla sage administration des ressources de TÉtat ne se démentit en aucune occasion. Il ne se fit pas sous son règne une seule dépense de luxe. Mais sa pensée maîtresse fut pour Tarmée. Il savait que la diplomatie est fatalement impuissante, si habiles que puissent être ses interprètes, si elle ne s'appuie sur une force militaire solidement organisée, toujours prête à la seconder. Il appliqua sa plus ferme préoccupation à en assurer le développement et le bon entretien. Sa prévoyance Fa bien servi, car, il faut le dire, toutes les habiletés de M. de Bismarck auraient conduit la Prusse aux abîmes sans les victoires de Sadow^a et de Sedan.
Durant son long stage de prince royal, il avait, en sa qualité de chef du corps d'armée rhénan, établi sa principale résidence à Coblentz. Il y vivait entouré de quelques amis dévoués, esprits éclairés, déplorant avec lui les défaillances de son frère, méditant avec lui sur les destinées de la Prusse, si gravement compromises par un souverain et des conseillers également réfractaires aux solides et brillantes traditions de sa famille. A son avène-
ment, il fit maison nette. Il constitua un ministère composé de ces mêmes hommes qui avaient participé, plus ou moins assidûment, aux épanchements de la petite cour de Goblentz, hommes d'aspirations libérales, et dont la présence au pouvoir ne pouvait manquer d'être favorablement accueillie par la majorité de la Chambre des députés de Berlin, imbue des mêmes principes, nous dirons plutôt des mêmes velléités. Ce fut, comme on le qualifiait à son origine, le cabinet de ïère nouvelle. Mais le Roi, prince de droit divin, issu d'une famille qui avait constitué le royaume par la conquête et sans contrôle, entendait retenir dans ses mains la direction suprême, sinon exclusive, des affaires de FÉtat (1). Jugeant que, pour relever la Prusse de rabaissement où elle était tombée sous le dernier règne, il devait, avant tout, augmenter les forces militaires du pays, il déclara, en convoquant les
(1) « S'il Doui a été donné, disait récemment, à Brème, Guillaume II, de faire ce qui a été 'fait, cela vient surtout de ce qu'il y a, dans notre maison, une tradition en vertu de laquelle nous nous considérons comme institués par Dieu pour préserver et diriger, en vue de leur bien, les peuples sur lesquels nous régnons, et pour sauvegarder nos intérêts matériels et moraux. C'est en suivant cette tradition que mon grand-père a accompli les grandes choses qu'il a faites et qu'il a réussi à constituer l'unité de l'empire... • Le jeune empereur exprimait bien la pensée dominante de sa race, et, pas plus que son aïeul, il ne se montre disposé à tolérer qu'on y mette obstacle, qu'on entrave son action personnelle. M. de Bismarck^ précisément, vient d'en faire l'expérience.
Chambres, que son premier devoir lui commandait de reconstituer Farmée, et le nouveau cabinet déposa un projet de loi accordant au gouvernement des crédits nouveaux et considérables. Cette proposition fit éclater un premier dissentiment entre le souverain et la représentation nationale. Les principes et les idées semés par la France en Allemagne avaient germé. Ils avaient fait explosion en 1848; ils trouvaient partout des adhérents, surtout en Prusse ; la Chambre des députés de Berlin ne dissimulait pas sa prétention d'exiger du pouvoir royal la réforme de la constitution et les garanties d'une participation plus directe et plus efficace au gouvernement du royaume. Enclins aux doctrines parlementaires, les conseillers du Roi eux-mêmes estimaient que le moment était venu d'associer plus étroitement cette Chambre à l'autotorité souveraine. Ces tentatives heurtaient le sentiment dynastique du Roi, l'idée qu'il s'était faite de la puissance et des droits inhérents à la couronne ; elles menaçaient l'œuvre qu'il voulait préparer et dont le succès ne pouvait être assuré, croyait-il, que par l'unité de direction et par une conduite habile et surtout discrète. Son parti fut bientôt pris. Ce souverain, réputé dépourvu d'initiative et de fermeté, congédia son premier ministère, formé cependant d'hommes d'État éprouvés et dont
le dévouement lui était personnellement acquis. Parmi les plus fréquents défenseurs du trône et de Tautel, parmi ceux-là qui avaient combattu si vaillamment pendant la tourmente de 1848, un junker de la Marche, M. de Bismarck, s'était montré le plus ferme et le plus véhément. L'audace de son langage et T absolutisme de ses doctrines avaient conquis à son nom une notoriété qui le plaçait au premier rang. Tout a été dit sur ses débuts dans la vie publique. Sa correspondance, comprenant ses lettres les plus intimes écrites à cette époque, a été, avec son assentiment, livrée à la publicité ; on serait tenté de croire qu'il n'a voulu laisser ignorer à la postérité aucune des erreurs politiques de sa jeunesse. Il est donc superflu de nous y arrêter. Notons cependant que sa ferveur féodale lui valut la bienveillance du roi Frédéric-Guillaume, qui lui confia les fonctions de délégué de la Prusse à la diète de Francfort. C'est là qu'il trouva son chemin de Damas. Un esprit de sa trempe, éclairé par un ardent patriotisme, ne pouvait s'attarder dans des conflits de partis et de castes. Au sein de l'assemblée fédérale il comprit, du premier jour, qu'il était sur son véritable terrain ; qu'il s'y trouvait en présence des plus redoutables adversaires de la Prusse; que là était l'obstacle à son agrandissement, à
Tinfluence que la pureté de son germanisme lui donnait le droit de revendiquer en Allemagne. L'attitude du représentant de l'Autriche, le privilège dont il était investi de présider la diète à l'exclusion de tous les autres délégués, même celui du gouvernement prussien, les tendances des envoyés des cours secondaires qui n'avaient rien à redouter de Vienne, qui devaient tout appréhender de Berlin, lui révélèrent que le pacte de 1815 condamnait le gouvernement de son pays à l'impuissance, et il se persuada qu'il fallait briser ce pacte si Ton voulait que la Prusse reprit son essor interrompu. Dès lors il considéra avec moins de répugnance les doctrines qu'il avait si violemment combattues. Il avait blâmé, en termes amers, ce qu'il appelaitleshérésiesdelacourdeCoblentz ; il se montra disposé à s'en accommoder dans une certaine mesure. Il se glissa dans la petite église sans y avoir été convié. Député à la Chambre de Berlin, il avait défendu, après comme avant Olmiitz, l'alliance avec l'Autriche ; représentant du Roi à f'rancfort, il la combattit avec toute la véhémence de son tempérament. Il n'espérait pas entraîner Frédéric-Guillaume et ses conseillers, ces incorrigibles intransigeants ; mais il pressentait qu'un nouveau règne permettrait prochainement d'inaugurer une nouvelle politique. Il
regardait la diète comme un foyer de dissimulation : il y jeta un trouble profond par les éclats de sa franchise. Il dit tout haut, et sans mesure, ce que ses collègues pensaient et pratiquaient tout bas. Cette assemblée était, à vrai dire, une réunion d'adversaires déguisés. L'Autriche et la Finisse s'y mesuraient sans cesse. Les Ëtats secondaires puisaient dans ce duel contenu la plus précieuse garantie de leur indépendance et de leur sécurité ; ils secondaient tantôt Tune, tantôt l'autre des deux grandes puissances au gré de leurs intérêts particuliers, paralysant alternativement Faction du cabinet de Vienne ou celle du cabinet de Berlin dès qu'elle se montrait dangereusement prépondérante. M. de Bismarck arracha les masques.
Avec une verve intarissable, il persifla l'organisme compliqué et caduc de la confédération, élaboré, avec le concours de l'étranger, pour réduire l'Allemagne à l'impuissance, faute d'une direction unique et virile. Sans plus de retenue et avec une audace égale, après avoir constaté le mal, il indiqua le remède. L'empire d'Autriche, disait-il dans ses entretiens particuliers, n'est pas un État germanique, il est cosmopolite; sans l'archiduché il serait un étranger en Allemagne, il siège indûment à la diète ; il doit en sortir, ajoutait-il dans l'intimité. Tout Prussien est Allemand, disait-il
encore, oubliant les Polonais ; la Prusse est la véritable grande puissance germanique. Ce singulier langage, si peu diplomatique, si fort inusité au siège de la diète, en surprenant tout le monde, n'inquiétait personne à cause même de son étrangeté. Nul ne soupçonnait que M. de Bismarck était prophète.
Ce qu'il disait à Francfort, il l'écrivait à Berlin en l'accommodant au tempérament du Roi et de son ministre des affaires étrangères, M. deManteuffel. Si timoré qu'on fût, cette attitude ne déplaisait pas. Les fières paroles du représentant de la monarchie flattaient l'orgueil du monarque. Le souverain connaissait son envové : il l'avait vu à Berlin déployer une ardeur quelquefois désordonnée, mais toujours consacrée à son service, aux intérêts de la dynastie. Il avait toutefois hésité à le déléguer auprès de la confédération. « Que Votre Majesté fasse l'essai, lui avait dit M. de Bismarck ; si cela ne va pas, elle me rappellera. « L'essai tourna à son avantage ; il fut maintenu à son poste malgré ses écarts, malgré les représentations des cours confédérées et les instances des seigneurs prussiens qui sollicitaient son rappel, ainsi qu'il le mande lui-même à Mme d'Arnim (1).
(1) Lettre du 12 novembre 1858.
Nommé à Francfort en mai 1851, il y était encore le représentant de la Prusse en 1857, quand la santé du Roi l'obligea de remettre l'exercice de la souveraineté au prince royal, qui fut bientôt investi des pouvoirs de régent. Le nouveau règne était imminent. M. de Bismarck ne perdit pas une heure pour prendre position. Il publia une brochure dans laquelle il rendait publiquement hom- . mage aux efforts patriotiques du parlement national de 1848, ne déguisant plus sa conversion. On y lisait notamment : « La Prusse ne doit pas rester plus longtemps avec l'Autriche dans la confédération germanique telle que l'acte fédéral de 1815 et Tacte final de 1820 l'ont formée ; elle n'aurait jamais dû en tolérer la reconstruction en 1850, et son intérêt est d'en provoquer la dissolution. »
Le nouveau gouvernement était à peine constitué quand M. de Bismarck, en novembre 1858, fut envoyé à Pétersbourg en qualité d'ambassadeur. De quelle pensée le prince régent s'inspirait-il en cette occasion ? L' éloignait-il de Francfort, considérant que sa présence pouvait y devenir un danger pour ses relations avec l'Autrice et sans nulle autre préoccupation ? Assurément, il ne jugeait pasle moment venu d'alarmer le cabinet de Vienne ; il tenait, au contraire, à lui
donner un gage de ses dispositions de loyal confédéré ; il désirait que le déplacement du perturbateur des séances de rassemblée fédérale ftit interprété ainsi par le gouvernement autrichien. Mais il avait d'autres vues en l'accréditant auprès d'une cour de famille, auprès de l'empereur Alexandre, dont il importait de captiver les sympathies. Il lui marquait ainsi sa confiance, prévoyant sans doute qu'il aurait, avant peu et plus directement, recours à ses services. Chacun le pressentait à Berlin, à la bienveillance particulière que lui témoignait le futur empereur. S'il n'en avait pas reçu l'assurance, M. de Bismarck en avait luimême la prévision. Sa correspondance en fait foi.
Quoi qu'il en soit, la mission qu'il remplit en Russie fiit pour lui un temps d'exil. Il y apporta ses opinions et n'en renia aucune. Le souvenir de l'attitude de l'Autriche durant la guerre de Crimée entretenait en Russie des ressentiments qui ne sont pas encore totalement éteints à l'heure actuelle : M. de Bismarck y trouva des interlocuteurs sympathiques et disposés à l'écouter. Le prince Gortchakovr, devenu chancelier de l'empire, après avoir représenté son souverain auprès de la diète, partageait toutes ses hostilités : il les avait encouragées à Francfort, il ne les combattit pas à Péters-
bourg. De son côté, l'ambassadeur du prince régent s'appliqua à entretenir et surtout à irriter ces dispositions dont il devait, plus tard, tirer de si précieux avantages. Il ne voulait pas, cependant, qu'on l'oubliât à Berlin, et il consacrait ses loisirs à convertir son nouveau ministre des affaires étrangères, le baron de Schleinitz, à lui démontrer que la politique de la Prusse ne devait avoir qu'un objet, le remaniement de l'Allemagne à son profit. C'est ainsi que, le 12 mai 1859, à la veille de la guerre d'Italie, redoutant un rapprochement avec l'Autriche, il le conjurait de saisir, au contraire, cette occasion propice de rompre et de répudier hautement une solidarité désastreuse pour les intérêts du Roi et du royaume. IjCS lettres qu'il écrivait de Pétersbourg sont connues comme celles qu'il adressait de Francfort à sa famille ; elles ont été plusieurs fois reproduites. Nous n'en retiendrons qu'une pensée qui les résume toutes : « Je vois dans notre situation fédérale, disait-il, un vice dont souffre la Prusse, et qu'il faudra, tôt ou tard, extirper /erro et igné, » — « Tout n'est, en résumé » , écrivait encore, dans ce langage imagé qui lui est particulier, ce diplomate doublé parfois d'un poète, « qu'une question de temps ; les peuples et les individus, la folie et la sagesse, la guerre et la paix, tout vient et s'en va, comme la
vague, et la mer reste... » C'est à ce moment que cet ardent défenseur de l'absolutisme se révéla apologiste du parlement de Francfort, du suffrage universel, de tous les principes qu'il avait, jusque-là, si dédaigneusement outragés. L'avenir dira si son génie l'a sagement conseillé de tout point : déjà le suffrage universel n'a pas peu contribué à le précipiter des hauteurs où, tout-puissant, il se croyait inexpugnable. Quoi qu'il en soit, nous pouvons, dès maintenant, nous rendre compte du long chemin parcouru par M. de Bismarck depuis le jour où il avait quitté Berlin pour aller représenter à Francfort le roi Frédéric- Guillaume.
Les lettres qu'il adressait à M. de Schleinitz étaient certainement placées sous les yeux du roi Guillaume, qui avait succédé à son frère. Elles étaient écrites dans cette persuasion, et pour flatter la pensée du maître, que le futur ministre avait pénétrée. Aussi Je nouveau souverain, loin d'en prendre ombrage, le rappela^ au contraire, de Pétersbourg pour l'envoyer à Paris : après l'avoir mis à même d'approcher l'empereur Alexandre, il l'accrédita auprès de l'empereur Napoléon. Il le préparait ainsi à la tâche qu'il devait remplir et qu'il devenait urgent de lui confier. A ce moment, en efiFet, le conflit ouvert
entre le gouvernement et la Chambre des députés s'était sensiblement aggravé. La majorité avait refusé les crédits pour la réorganisation de Farmée, et le cabinet était divisé sur la conduite qu'il con** venait de tenir ; quelques-uns de ses membres inclinaient à conseiller certaines concessions. Le Roi se persuada qu'il était placé dans Taltemative de renoncer à ses projets ou de remettre le pouvoir à des mains plus fermes, à un homme d'État résolu à seconder sa politique à travers toutes les difficultés qui surgissaient dès le début et qu'il importait de vaincre à tout prix. Gomme nous l'avons dit, il prit la résolution d'accepter la démission du ministère de Vère nouvelle^ ou plutôt il la provoqua. A qui confia-t-il le soin de former le nouveau cabinet? A M. de Bismarck, Le Roi cependant n'ignorait rien de ses opinions^ de la politique qu'il n'avait cessé de conseiller, de son hostilité à l'égard de l'Autriche, à l'égard de la diète, de son ardent désir de rompre le pacte fédéral et d'entreprendre une campagne diplomatique, militaire au besoin, pour asseoir sur de nouvelles bases la puissance de la Prusse en Aile^ magne. Que faut-il en conclure? Évidemment que les vues du souverain étaient bien celles que le représentant de la Prusse à Francfort, à Pétersbourg,
à Paris n'avait cessé de suggérer et de soutenir.
Le caractère du souverain cependant et celui du ministre ne se conciliaient guère. Esprit fortement trempé, M. de Bismarck devait apporter dans l'exercice de ses nouvelles fonctions ses qualités et ses défauts : la résolution, la témérité, l'intempérance. Sa nature énergique et passionnée le rendait réfractaire aux conseils de la prudence. Le secret diplomatique et profe3sionnel ne lui semblait plus un moyen efficace à notre époque de publicité universelle. Le déguisement ne lui paraissait ni utile ni profitable. Comme à Francfort, il ne dissimulait ni ses projets, ni ses espérances. Il s'en ouvrit au représentant de l'Autriche lui-même, le comte Karolyi, dans Tun de leurs premiers entretiens. Était-ce habileté ou faiblesse? Obéissait-il à un sage calcul ou bien à des entraînements involontaires ? On s'était familiarisé avec la liberté de langage du diplomate, on était désorienté par les épanchements du ministre. II lui fallait toutefois compter avec une volonté toujours éveillée, toujours impérieuse, celle du Roi, qui se manifestait en mainte occasion. Nous verrons le souverain autoriser des démarches, donner des assurances, qui démentaient les déclarations ou les confidences de M. de Bismarck. Nous verrons ces maîtres, également avisés, se contredire souvent, toujours fidèles à leur pensée commune. Ce fut un spectacle sin-
golier et bien intéressant à la fois que celui de ces deux lutteurs poursuivant le même but par des voies bien différentes.
Quelle a été la part de chacun d'eux dans le glorieux résultat qui a couronné leurs communs efforts? La légende est faite : M. de Bismarck a conduit seul de sa main de fer la politique de la Prusse; il en a dirigé toutes les évolutions. Grâce à sa véhémente fermeté, il a vaincu à Berlin aussi bien qu'à Vienne et à Paris ; il a relevé le Roi de ses défaillances et triomphé de ses hésitations. Les futurs historiens auront fort à faire pour redresser ce jugement. Il est pourtant erroné. Assurément il serait puéril de méconnaître et même de contester, à un degré quelconque, le génie politique de M. de Bismarck. Il en a fourni des preuves nombreuses et éclatantes avant la double guerre qui a engendré l'empire germanique; il en a donné de plus merveilleuses encore depuis le rétablissement de la paix. Pendant que l'étatmajor veillait à la consolidation et au développement des forces militaires du nouvel empire, il a employé toutes les ressources de son esprit à garantir l'œuvre accomplie contre toute éventualité, n a conclu des alliances que personne n'aurait prévues ou tentées. Il a rivé à la fortune de son pays les deux puissances que les événements de la
veille semblaient avoir vouées à d'autres accords. L'Autriche, résignée, a étouffé le souvenir de ses défaites et ses ressentiments; Foublieuse Italie a brisé tous les liens qui l'unissaient à la France ; elles ont, l'une et l'autre, accepté le joug de l'Allemagne et sont à sa merci. Après avoir obtenu, en 1866, la neutralité de l'empereur Napoléon^ en 1870, l'abstention bienveillante de l'empereur Alexandre, M. de Bismarck a pu, au congrès de Berlin, mettre en lambeaux, avec le concours de l'Angleterre, le traité de San Stefano et vaincre la Russie sans la combattre en lui ravissant les con* cessions qu'elle avait arrachées à la Turquie après une guerre sanglante, mais glorieuse. Il a fait plus : au moyen d'un déguisement trompeur, il a mis l'Autriche en possession de deux provinces de l'empire ottoman, la Bosnie et l'Herzégovine, et orienté'la politique du cabinet austro-hongrois sur le Bosphore. Il est parvenu ainsi non seulement à abriter le passé, les avantages acquis, autant que )a prévoyance humaine peut y pourvoir, mais encore à préparer pour ses successeurs la tâche de l'avenir, le couronnement de l'œuvre qu'il a si puisjsamment contribué à édifier. Il a, en même temps, rendu plus incurable, plus aiguë peut-être, l'hpstilité déjà si profonde entre la Russie et l'Autriche dans la presqu'île des Balkans. A l'aide de quels
moyens a-t-il séduit l'Italie et Ta-t-il déterminée à renier ses traditions nationales et patriotiques, à le suivre dans une voie où elle n'a recueilli, jusqu'à présent du moins, que des mécomptes et des épreuves douloureuses? Nous n'entreprendrons pas de pénétrer ce mystère. Ce que nous avons voulu constater, c'est que la prévoyance et l'habileté de M. de Bismarck ont assuré à l'AUemag^ne un titre conventionnel qui met à sa disposition les forces réunies de l'Autriche et de l'Italie, dans des conditions relatives qui ne garantissent ni à l'une ni à l'autre de ces deux puissances une parfaite réciprocité. Ce que nous avons voulu établir également, c'est que l'Autriche a accepté ou subi une situation qui sera un obstacle durable à tout rapprochement avec la Russie; c'est que l'Italie ne pourra, de longtemps, renouer avec la France des relations d'une entière cordialité. Et cela est en quelque sorte l'œuvre personnelle de M. de Bismarck. Pour la paix, comme pour la guerre, il a ainsi marqué sa place dans l'histoire à des sommets restés inaccessibles à tous ses contemporains. L'Allemagne lui rend, à juste titre, l'hommage que la France rend à Richeheu depuis bientôt trois siècles. Mais on ne serait plus équitable si, en faisant la part du ministre, on refusait au souverain celle qui lui revient. On serait inique si, obéissant
à des courants factices, on assimilait absolument Guillaume l" à Louis XIII, lequel d'ailleurs fut un prince éminent dans la mesure et avec les aptitudes de son caractère. Gomme le fils de Henri IV, mais à un plus haut degré, le futur empereur d'Allemagne a -eu un mérite toujours précieux chez un chef d'État, celui de n'accorder sa confiance qu'à des hommes qui en étaient dignes. Avant lui, les généraux de Moltke et de Boon étaient des officiers distingués, mais ils étaient dans le rang, si nous pouvons ainsi dire : appréciant à leur immense valeur leurs qualités respectives, le Roi, de son initiative personnelle, et avant d'avoir appelé M. de Bismarck auprès de lui, remit à l'un l' état-major de l'armée, à l'autre le ministère de la guerre. On sait les glorieux services qu'ils ont rendus; ces choix disent, plus haut que nous ne pourrions le faire, de quelle merveilleuse pénétration le souverain était doué.
Nous avons vu à quel moment et sous l'empire de quelles préoccupations le Roi confia àM. de Bismarck la présidence du conseil. Nous en avons conclu que cette détermination devait être attribuée à l'entière concordance de leurs vues respectives et à leur entente parfaite sur les moyens propres à en assurer le triomphe. Le Roi, en effet, n'a pas abdiqué, comme on le pense généralement.
entre les mains de son nouveau conseiller, et on ne saurait revendiquer, au profit exclusif de M. de Bismarck, la gloire des succès obtenus. Les diplomates qui ont suivi de près les événements de cette époque savent que le Roi n'a cessé, à aucun moment, de diriger les actes de son gouvernement. Il n était jamais pris une résolution, fait une communication diplomatique, que par son ordre et sous son contrôle. Il ne partait pas une dépêche importante sans qu'elle lui fût soumise, et souvent elle ne partait qu'amendée par lui. M. de Bismarck, si Ton veut, a été l'initiateur des résolutions hardies ; le Roi en a toujours été le modérateur : l'un se confiait à sa témérité, l'autre prenait conseil de sa pnidence. Ce dissentiment s'est prolongé jusqu'à la guerre de 1866, et pendant cette longue période l'Europe n'a entendu que la voix de M. de Bismarck. Le frein, que le Roi serrait au besoin, irritait profondément le ministi^e, et sa colère s'épanchait en éclats retentissants. Sans se renfermer dans les limites de son intimité, il exposait ses plans, il développait les considérations qui commandaient une action prompte, rapide; il manifestait une confiance entière dans un succès que l'Europe subirait dès qu'il serait acquis. U ne ménageait pas son maître, lui reprochant sa timidité qui n'était, en réalité, qu'une sage et habile circonspection, un
sentiment éminemment politique. Le Roi se prêtait en effet à tous les stratagèmes destinés à rendre inévitable la guerre avec T Autriche; mais il la voulait à son heure et quand il lui serait permis d'en rejeter la responsabilité, sinon Finitiative, sur la cour de Vienne, quand il n'aurait plus à redouter la malveillance des grandes puissances et le jugement de l'opinion publique. Aussi prenait-il soin de se dérober, de dégager sa personnalité de toutes les compromissions que son ministre assumait volontiers. Il gardait un silence impénétrable. Quand il le rompait, dans ses rares entretiens avec les diplomates accrédités à sa cour, il répudiait, avec sa douce affabilité, toute pensée belliqueuse, toute intention de troubler la paix de l'Europe.
Ainsi, tandis que le souverain affectait de redouter une rupture, ne faisant cependant aucune concession pour la conjurer, autorisant, au contraire, son ministre à multiplier ses efforts pour la faire éclater, M. de Bismarck ne dissimulait à personne qu'il voulait engager le conflit armé sans autre préoccupation que de combattre et de vaincre, sans s'inquiéter de l'attitude des puis^ sauces, ni du jugement de l'opinion publique. Il s'accréditait ainsi que le Roi était pacifique, que seul le ministre était belliqueux. Cette conviction, propagée par la presse qui savait tout de M. de
Bismarck, qui ne savait rien du Roi, se répandait en Europe, et quand les événements s'accomplirent, on n'y vit que la main du ministre ; le souverain, cantonné dans sa modération apparente, ne parut y avoir pris qu'une part involontaire. Dans aucune occasion, devons-nous ajouter, Guillaume I" ne se montra jaloux du renom qui s'attachait au président du conseil. Il convenait à sa nature et il entrait dans ses calculs de laisser au compte du ministre l'initiative et la responsabilité des résolutions violentes ; il se réservait ainsi la faculté de le désapprouver si les circonstances venaient à l'exiger ; il lui suffisait d'être certain que les bénéfices en resteraient acquis à son règ[ne et à sa dynastie. Mais interrogeons les faits et voyons ce qu'ils enseignent.
Nous avons dit que le Roi, alors qu'il n'exerçait encore que les pouvoirs de prince régent, avait affirmé, en ouvrant la cession législative, le 12 janvier 1859, sa ferme volonté de réorganiser l'armée ou plutôt d'en augmenter la puissance. Dans le même discours, il témoigna de ses sympathies pour les Allemands des duchés de l'Elbe, et ses paroles furent saluées par les applaudissements de toute l'Assemblée. Dès ce moment il laissait pressentir le principe et l'orientation de la politique qui a illustré son règne. En arrivant au pouvoir en
septembre 1862, M. de Bismarck n'eut donc à soumettre à r agrément du souverain ni un plan de conduite, ni des vues nouvelles. La pensée du maître était bien celle qui passionnait le ministre. L'accord entre eux était établi d'avance, et sur le but, et sur les moyens. Le Roi ne pouvait en douter, et cette conviction avait déterminé le choix du nouveau président du conseil. Est-ce à dire que dès cette époque leur ambition commune ait entrevu les dernières limites de l'horizon qui s'ouvrait radieux devant eux? Rien n'autorise aie présumer. Aux hommes que le sort a marqués pour de hautes destinées, on attribue aisément, quand de grands événements s'accomplissent, une prescience sans bornes, des calculs qui embrassent, avec une entière sûreté, l'avenir des peuples pendant une longue période. C'est faire au génie humain une part trop grande. M. de Bismarck lui-même n'a jamais revendiqué une pareille gloire. Aucun homme d'État n'a moins caché sa pensée intime; et quand on étudie sa correspondance, quand on évoque les confidences dont il a été si prodigue pendant les premières années de son long ministère, on se persuade facilement que ses prévisions, comme ses espérances, ne s'étendaient ni aussi loin, ni aussi haut qu'on a voulu le croire. En diplomatie, comme à la guerre, comme dans toutes
les choses de ce monde, les fautes de vos adversaires vous sont bien plus profitables que la meilleure des stratégies. C'est ce qu'on appelle vulgairement le bonheur. La Prusse en a été comblée parles caprices de la fortune. Soyons équitable cependant et hâtons-nous de le dire, c'est à un prince et à des conseiUers dignes de toutes ses faveurs qu'étaient confiés les intérêts de la Prusse durant l'époque dont nous notons rapidement quelques détails que l'histoire retiendra. La morale, à la vérité, n'y a pas toujours trouvé son compte; mais, dans les conflits des peuples, la morale et la politique sont rarement de la même fête.
Deux questions agitaient plus particulièrement les chancelleries au moment où M. de Bismarck, répondant à l'appel de son souverain, constitua son ministère. La Pologne avait repris les armes et revendiquait l'autonomie qui lui avait été garantie par les traités de 1815 ; elle avait engagé une lutte suprême et sanglante qui provoqua l'intervention diplomatique des puissances. D'autre part, les États allemands, cédant à la pression du sentiment public, avaient repris, par l'organe de la diète, l'inique querelle faite au Danemark à propos du Slesvig-Holstein et le menaçaient d'une nouvelle exécution. A l'origine des premières
agitations qui éclatèrent en Pologne, le roi Guillaume avait conjuré son neveu, Fempereur Alexandre, de ne faire aucune concession à ses sujets révoltés, de ne rien négliger, au contraire, pour comprimer la rébellion, se tenant^ en sa qualité de copartageant, pour solidaire de la Russie dans le présent comme ses prédécesseurs l'avaient été dans le passé. Partageant cette manière de voir et les sentiments de son souverain, M. de Bismarck, dès qu'il eut pris possession du pouvoir, offrit au cabinet de Pétersbourg le concours armé de la Prusse. Ce fiit son début, sa première démarche diplomatique. La Russie déclina la proposition ; il répugnait à sa dignité de donner à penser que l'appui d'une puissance voisine lui était nécessaire pour combattre victorieusement Tinsurrection polonaise. M. de Bismarck insista cependant, et il parvint à lui faire agréer une convention ou ce qu'on a appelé un cartel, pour en dissimuler la portée, en vertu duquel la Prusse livrait aux autorités russes les insurgés qui se réfiigiaient sur son territoire. Le but du président du conseil à Berlin était de faire de la Russie l'obligée de la Prusse, prévoyant qu'il aurait prochainement à lui demander le prix de ses services dans l'affaire des duchés. C'est, en effet, dans les duchés de l'Elbe que le nouveau règne
se proposait de frapper son premier coup, comme rayaient laissé pressentir les paroles du Roi dans le premier discours qu'il avait prononcé devant la Chambre des députés. On sait avec quelle hardiesse M. de Bismarck s'empara de cette question. Il parvint rapidement à la résoudre par la guerre, L'Autriche, n'ignorant rien des véritables intentions de la Prusse, dut, pour y mettre obstacle, s'associer à l'agression dirigée contre les possessions danoises. En dépit du traité conclu à Londres en 1852, garantissant l'intégrité du Danemark, et grâce à l'abstention, sinon à la connivence de la Russie, le Holstein et le Slesvig furent successivement envahis et occupés. Les puissances s'alarmèrent et firent à Berhn des représentations réitérées. Des pubhcistes justement considérés (1) éveillèrent l'attention de la presse et de l'opinion en dénonçant le gouvernement prussien comme l'unique perturbateur de la paix de l'Europe, Devant ces manifestations, et contre l'avis de son premier ministre, le Roi jugea qu'il s'exposerait à un isolement périlleux en marquant davantage ses vues ambitieuses. M. de Bismarck dut se résigner à négocier, de concert avec le cabinet autrichien, et l'on signa à Vienne la convention du 30 octobre
(1) Voir notamment deux publications de M. Deschamps, ministre d*£tat belge et ancien ministre des affaires étrangères. Bruxelles, 1865.
1864, par laquelle le Danemark cédait les duchés à la Prusse et à l'Autriche, qui en devenaient, au même titre, les légitimes possesseurs. La communauté de possession, source féconde de conflits faciles à susciter, convenait à M. de Bismarck, qui en avait fait la proposition. Bientôt on en comprit à Vienne tous les dangers et on ouvrit, avec le cabinet de Berlin, de nouvelles négociations qui aboutirent à la conclusion du traité de Gastein, le 4 août 1865. Cet acte ne modifia pas sensiblement la situation respective des deux puissances ; il se bornait à stipuler que rAutriche occuperait exclusivement le Holstein et la Prusse le Slesvig. L'indivision dans la souveraineté était maintenue. Le roi Guillaume et M. de Bismarck tenaient la cour de Vienne à leur merci. Il ne s'agissait plus que de savoir attendre ou plutôt de faire surgir, dans un moment opportun, des circonstances plus propices à l'accomplissement de leurs desseins*.
Dans cette pensée, et afin d'être prêt à l'heure suprême, le Roi hâtait le développement de ses forces mihtaires, sans tenir compte des prétentions, si bruyantes et si obstinées qu'elles fussent, qui s'élevaient au sein de la Chambre des députés. M. de Bismarck le secondait de tous ses efforts ; il n'hésita pas à se constituer le ferme défenseur des prérogatives revendiquées par le souverain.
Assailli par TAsseinblée entière, il soutint le choc, le provoquant souvent, sans jamais faiblir. On eut recours à la dissolution, et le pays, plusieurs fois consulté, maintint sa confiance à ses représentants. Ce conflit dura près de quatre ans, jusqu'à la guerre de 1866. Durant cette longue période, aucun budget n'obtint la sanction de T Assemblée. Quelque étrange qu'elle ftlt, cette situation n'embarrassait nullement le président du conseil; il s'en accommodait fort bien. Interprétante sa guise, malgré les plus vives protestations, l'une des clauses de la constitution, il se disait fondé à appliquer, faute d'un budget nouveau, la dernière loi de finances rendue avant son entrée au ministère. Il assurait ainsi comme il y était tenu, prétendait-il, le fonctionnement de tous les services, en parfaite conformité avec les dispositions législatives. Les recettes de chaque exercice dépassant le montant des dépenses, il en consacraitl'excédent aux nouvelles charges militaires décrétées par le souverain. La volonté du Roi était satisfaite ; le but qu'il poursuivait était atteint, et le ministre grandissait dans sa confiance.
Mais l'opinion libérale, en possession d'une immense majorité dans la Chambre, protestait contre les expédients pratiqués par le président du conseil. Unis aux progressistes, les libéraux natio-
naux, les Schwerin, Benningsen, Sybel, Virchow, Richter, tous les chefs de ces deux grands partis les signalaient à Tindignation publique, dans leurs discours et dans la presse, comme une violation permanente du pacte constitutionnel, revendiquant le droit de l'assemblée élective de contrôler l'emploi des revenus, contestant la légalité de toute affectation qu'elle n'avait pas autorisée. Effoits superflus : M. de Bismarck ne faisait aucune concession ; la lutte continuait en prenant chaque jour un caractère plus aigu. Le régime arbitraire, qu'il maintenait si obstinément, blessait le sentiment des classes moyennes. Il devenait évident, d'ailleurs, que le Roi et son conseiller entendaient disposer des destinées de la Prusse sans la participation de ses représentants. Le pays s'alarmait, et les journaux de toutes les nuances libérales enti'etenaient une agitation passionnée, violente, qui se traduisit, à la veille de la guerre, par un attentat contre la personne du premier ministre.
Pendant que les hommes éclairés, les politiques, notamment, combattaient pour les institutions parlementaires, s'appuyant sur le sentiment unanime de la nation, la classe aristocratique appréhendait, sans dissimuler son inquiétude, un conflit avec l'Autriche. L'union des deux grandes puissances germaniques, fondée par les victoires
qu'elles avaient remportées sur Yennemi héré^ ditaire, et remontant à 1815, était envisagée, dans les rangs de la noblesse, comme la plus précieuse des garanties pour rAllemagne entière. Elle la préservait contre toute invasion, qu'elle vînt des idées nouvelles et de la révolution, ou bien qu'elle fût tentée par un ambitieux voisin convoitant les bords du Rhin. On se persuadait que la guerre avec TAutriche ouvrirait l'ère de tous les périls.
Sous l'empire de ces convictions diverses, il s'établit une sorte d'alliance involontaire entre toutes les opinions, entre tous les partis, à la cour comme à la ville, dans la presse comme dans les salons, pour conjurer les malheurs que Ton croyait entrevoir. M. de Bismarck était honni en tout lieu, dans la société et au palais aussi bien qu'au parlement. On ne se borna pas à le dénoncer comme
un danger pubUc, à considérer une lutte avec l'Autriche comme une guerre fratricide qui mettrait tous les pays germaniques à la merci de Fétranger, on fit le siège du Roi pour le déterminer à se séparer d'un ministre qui conduisait le royaume à une perte certaine. Les suggestions les plus pressantes l'assaillirent de tous côtés ; il en trouvait l'écho dans le sein de sa famille. La plupart des princes, la Reine elle-même, se faisaient les interprètes des alarmes qui éclataient partout^
à Berlin, dans les provinces, dans toutes les cours de l'Allemagne.
Une âme moins ferme, une ambition moins solide eût fléchi devant ces universelles clameurs. Le Roi fut inébranlable. Il ne s'émut ni devant le danger intérieur, ni devant les périls, autrement graves, auxquels il exposait, croyait-on, l'intégrité du royaume. Il ne tint compte ni des craintes que la nation témoignait, ni des récriminations qu'elles inspiraient, si vives et si générales qu'elles fussent. Il imposa le silence autour de lui (1); il s'appliqua à rassurer les uns, à séduire les autres, ne reconnaissant jamais que sa politique pût ou dût conduire à une lutte armée. M. de Bismarck le servait à sa guise, avec la vigueur et l'ingéniosité nécessaires à la tâche qu'il lui avait confiée, assumant personnellement la responsabilité de toutes les compromissions. Si, durant cette longue et anxieuse épreuve, le destin eût exigé du roi Guillaume qu'il renonçât à ses projets mûrement prémédités, il aurait congédié M. de Bismarck et serait sorti de cette redoutable impasse avec la renommée d'un souverain sagement inspiré à
(1) La Reine notamment, qui évitait ostensiblement de rencontrer M. de Bismarck, surtout de s'entretenir avec lui, dut modifier son attitude et s'abstenir désormais de manifester ses opinions personnelles.
l'heure voulue. Seul, le ministre aurait emporté dans sa retraite toutes les sévérités de ses contemporains. Mais le Roi n^en eut jamais la pensée. Appréciant les choses avec une perspicacité défiante, il se montra invinciblement rebelle à tous les avis, quelles qu'en fussent la source et l'autorité. Il maintint fermement entre les mains de M. de Bismarck les rênes de son f][ouvemement.
Ces faits sont constants ; ils démentent la légende. L'opiniâtreté avec laquelle le Roi a repoussé les obsessions dont il était l'objet n'est pas d'un prince qui aurait obéi, avec une soumission aveugle et inconsciente, aux impulsions du ministre. Nous avons dit comment le souverain comprenait l'exercice de ses droits, comment il imposait sa direction tacite, mais toujours vigilante en toute chose. Il n'a cessé de l'imposer après comme avant la constitution de l'empire. M. de Bismarck en a témoigné lui-même : « J'ai un grand respect, disait-il dans ce langage fier et hautain qui a imprimé un si puissant relief à sa personnaUté, un grand attachement pour l'empereur Guillaume, et je crois lui avoir prouvé mon dévouement plus souvent qu'il ne m'a montré sa reconnaissance; mais je dois dire que si j'ai donné mes forces, ma santé, ma vie pour son service, il ne m'épargne pas les secousses et les causes d'irritation. Je me porterais beaucoup mieux sans les
iOO ESSAIS DIPLOMATIQUES.
petites lettres dont sa maiu m*honore. » Si les choses se passaient de la sorte quand déjà M. de Bismarck avait donné la mesure de ses précieuses aptitudes, quand le succès avait répondu à leurs efforts communs au delà de toute prévision, quand le ministre pouvait justement revendiquer une part considérable dans Tœuvre accomplie et une plus grande liberté de mouvement, comment peut-on se refuser à reconnaître que le contrôle du Roi a dû s'exercer bien plus rigoureusement, d'une façon plus active et plus impérieuse, pendant la période préparatoire, tandis qu'on se disposait à remettre au sort des armes, au caprice de la fortune, les destinées du pays ! Le Roi y engageait la gloire, sinon l'existence de sa dynastie; M. de Bismarck, sa réputation d'homme d'État et son avenir personnel. L'enjeu de l'un était autrement précieux que celui de l'autre, et l'on comprend aisément que la circonspection du souverain se soit toujours appliquée à suivre, souvent à contenir l'action impatiente du ministre dont il connaissait la témérité. Aussil'une etl'autre guerre, celle de 1866 comme celle de 1870, également voulues, également préparées de longue main par les états-majors et la diplomatie, n'ont-elles éclaté qu'à l'heure fixée par le Roi. Dès les premiers mois de 1866, les généraux lui représentaient que l'armée prussienne avait
L'EMPEREUB GUILLAUME ET BISMARCK. iOl
atteint tout son développement; que toutes les mesures étaient prises pour une prompte mobilisation, tandis que l'armée autrichienne était encore en formation, et qu'une résolution rapide garantirait la victoire. De son côté, M. de Bismarck secondait de tous ses efforts les sollicitations du général de Moltke; il pressait le Roi de Fautoriser à précipiter la rupture. Le Roi ne se laissa pas tou*cher ni vaincre par ces instances concertées. U se montra aussi ferme dans sa résistance, dans sa détermination d'attendre le moment opportun, qu'il l'avait été quand les amis de la paix le conjuraient de renoncer à une politique qu'ils jugeaient funeste pour sa maison et pour son pays. Il voulait que la guerre parût imposée par les circonstances et nullement par son initiative. Était-ce pusillanimité ou sagesse, était-ce un calcul timoré ou une inspiration heureuse? L'événement lui a donné raison contre tous ses conseillers. En effet, les fautes de l'Autriche, sa détermination notamment de décliner le congrès dont les puissances avaient proposé la réunion, et à laquelle le cabinet de Berlin, sur Tordre du Roi, s'était empressé d'adhérer, créèrent une situation nouvelle. « En présence de la réponse de l'Autriche, télégraphiait, de Paris, M. Nigra au général La Marmora, le prince Gortchakof et lord Clarendon ont déclaré le congrès impossible.
M. Drouyn de Lhuys vient d'en faire autant... Il rend justice à Tesprit de conciliation et d'empressement des autres puissances (la Prusse et l'Italie). . . » C'était bien ce que le Roi attendait, le moment psychologique, l'occasion tant désirée. La guerre de- ^ venait inévitable par le fait du cabinet de Vienne, et il était permis de rejeter sur lui une bonne paît des torts que celui de Berlin avait à l'origine exclusivement assumés. Aussi, en partant pour aller prendre le commandement de ses armées, Guillaume 1" disait-il au ministre d'Italie : « Longtemps l'on m'a accusé^de vouloir la guerre dans des vues ambitieuses, mais maintenant, après le refus de l'Autriche d'aller au congrès, son indigne violation du traité de Gastein... le monde entier sait quel est l'agresseur (1). » L'empereur François-Joseph, si outrageusement provoqué, avec une dissimulation et une persévérance que rien n'avait découragées, devenait l'initiateur de la guerre. Le roi de Prusse avait atteint son but, celui qu'il poursuivait personnellement contre le gré et contre les avis réitérés de ses généraux et de son premier ministre. Il lançait ses armées en Saxe et en Bohême, à l'heure
(1) De retour à Berlin, le Roi crut pouvoir, en ouvrant la session législative, remercier hautement la Providence, sans blesser la vérité, « de la grâce qui avait aidé la Prusse à détourner de ses frontières une invasion ennemie,., ».
L'EMPEREUR GUILLAUME ET RISMARCR. lOS
propice et opportune, en déclinant la responsabilité de ce redoutable conflit. Il n'était plus, dumoins, Tunique perturbateur de la paix; il pouvait, dans ces conditions, affronter la désapprobation des autres cours et le mécontentement de Fopinion publique. Nous le retrouvons dans cette même voie, avec les mêmes préoccupations, les mêmes calculs, durant la période qui a précédé la guerre de 1870. La conquête des pays réunis à son royaume en 1866 n'avait pas satisfait son ambition. Les faciles et brillants succès remportés contre l'Autriche l'avaient au contraire vivement aiguillonnée. La confédération du Nord de l'Allemagne, issue du traité de Prague, n'était déjà plus qu'une œuvre d'attente; il fallait la compléter par l'addition des États du Sud et relever l'empire germanique au profit de la maison des HohenzoUern. L'obstacle n'était pas
sur le Mein, cette limite factice et manifestement temporaire; il était à Paris. On ne fut pas longtemps à le reconnaître et à se convaincre que, pour achever l'édifice, il fallait entreprendre une nouvelle guerre. Le Roi l'envisagea, dès le premier jour, comme une éventualité inévitable, et avec plus de résolution que M . de Bismarck lui-même (1) .
(1) Si constante que fût sa circonspection, le Roi, à l'ouverture des sessions légiislatives , fit entendre plus d'une fois , en les adressant à V Allemagne, aux peuples frères, à la terre ^ue bornent les
Des incidents divers, dont nous pourrions évoquer le souvenir, autorisent à le penser. Nous bornant, pour le moment, à déterminer le rôle de deux hommes dans la préparation des grandes choses qu'ils ont accompUes, nous nous en tiendrons ici à rappeler que, sous l'impulsion personnelle du Roi, quand la paix avec F Autriche n'était pas encore définitivement conclue, on entreprit et on continua sans relâche la réorganisation de l'armée ; elle devait comprendre désormais les effectifs des contrées annexées et ceux des États récemment confédérés à la Prusse. Le nombre des corps d'armée était porté de neuf à douze, et les actes officiels établissaient que la confédération de l'Allemagne du Nord pourrait mettre en ligne, dans un confiit, plus d'un miUion de soldats. Le Roi entendait s'en réserver, avec le commandement suprême, la hbre disposition.
Il fallait toutefois se concerter avec les États confédérés, stipuler avec eux les clauses de l'association nouvelle. Résolument intransigeant, toujours rebelle à toute intervention du pouvoir législatif dans le domaine qu'il attribuait exclusivement à son autorité souveraine, le Roi ne consentit à aucun
Alpes et la Baltique, des allusions qui faisaient tressaillir, disaient les journaux officieux, le cœur de tous les patriotes dans V attente des événements prochains.
sacrifice dans Félaboration du pacte fédéral. II ne voulut reconnaître au Parlement aucun droit de nature à limiter son action personnelle, telle qu'il l'avait comprise et pratiquée depuis son avènement. Issu du suffrage universel, le Parlement, de son côté, se montrait exigeant et réfractaire. Le conflit du pouvoir royal et de la Chambre des députés de Prusse menaçait de se renouveler avec la représentation élue de la confédération du Nord; M. de Bismarck voulut le conjurer. Il conseilla des dispositions transactionnelles ; les petites lettres, dont la main du maître Thonoraient trop souvent, y firent obstacle. Ces lettres Fexaspéraient; il n'employa pas moins toutes ses habiletés à défendre et à faire prévaloir les revendications du monarque. La tâche fut difficile et souvent pénible. Après de longs et laborieux efforts, il parvint cependant à satisfaire le Roi sans trop mécontenter Je Parlement, de sorte que la constitution fut votée sans soulever de fâcheux débats. Sa santé en fut sensiblement éprouvée, et c'est à dater de cette époque qu'il a souvent invoqué, on le sait, l'état d'énervement dont il a quelquefois sérieusement souffert, pour se soustraire, en s' éloignant, aux difficultés de sa situation et plus particulièrement aux exigences du souverain. En cette occasion encore, il faut le reconnaître, cette volonté, qu'on a prétendue vacil-
lante et soumise, loin de s'effacer ou de se démettre, s'est imposée fermement et a triomphé de tous les obstacles. M. de Bismarck ne l'a pas regretté lui-même, plus tard, dans les discussions qu'il a eu à soutenir devant le Parlement : il a largement usé du pouvoir exorbitant qui lui était dévolu grâce à l'invincible résistance du Roi.
On sait, en effet, l'étendue de l'autorité que le pacte fédéral conférait au président de la confédération du Nord et à son chancelier. Au point de vue militaire, le roi de Prusse était investi d'une puissance absolue, et afin que rien ne pût en entraver l'exercice durant une longue période, on exigea, par une innovation étrange à notre époque, que le budget de la guerre en hommes et en dépenses fût voté pour plusieurs années. Il pouvait déclarer la guerre et signer la paix sans recourir au Parlement. Au point de vue politique, le chancelier, unique dépositaire du pouvoir exécutif, ne relevait que du président de la confédération, aujourd'hui l'empereur d'Allemagne, et, par un renversement de tous les principes en pareille matière, il présidait le Bundesrath , la seconde Chambre de l'association fédérale, qui partageait avec le Parlement la puissance législative, assemblée composée uniquement d'ailleurs de fonctionnaires révocables, délégués parles États confédérés.
Ainsi le chancelier détenait seul entre ses mains les rênes du gouvernement fédéral, et il participait simultanément aux travaux législatifs, non pas comme simple membre de l'une des deux Chambres, mais en qualité de président de celle qui, par sa composition, relève de sa direction toute-puissante. Ces dispositions sont devenues les règles de l'empire germanique.
Ces courtes indications suffisent à faire entendre dans quel esprit ont été conçues et libellées les institutions fédérales, pour quel objet elles ont été imposées. Le Roi restait le maître indépendant de ses résolutions, plus puissant et mieux armé pour les éventualités futures. N'ayant concédé au Parlement du Nord aucun droit de si^veiller ou de circonscrire son action, il était en mesure de tout disposer, en pleine liberté, pour la nouvelle guerre qu'il méditait. Il y consacra tous ses soins, se dévouant plus particulièrement à l'armée, s'en remettant à la féconde imagination de son ministre et à sa dextérité pour choisir et nouer les expédients destinés à provoquer le conflit. Mais sa détermination était bien arrêtée de ne pas s'y engager prématurément, et l'on vit reparaître, entre le souverain d'une part, les généraux (1) et M. de Bismarck de
(1) Une étude qui vient de paraître à Cassel, attribuée à un officier supérieur, et dont le Berliner Tagblatt a donné de longs extraits,
Fautre, les mêmes dissentiments qui avaient marqué la préparation delà guerre contre l' Autriche. Cette fois encore, on signalait vainement au Roi les mesures militaires que prenait le gouvernement impérial, l'activité déployée parle maréchal Niel ; vainement on lui faisait remarquer que le temps courait au bénéfice de la France, au préjudice de la Prusse, et qu'on pouvait, à ce moment, surprendre l'armée française pendant que se reformaient ses cadres, pendant que se reconstituait son matériel. Dès les premiers mois de 1869, M. de Bismarck mit en avant la candidature du prince Léopold de HohenzoUern à la couronne d'Espagne. Le Roi jugea d'abord cette combinaison inopportune; il refusa son assentiment. Il considérait, d'une part, que ses troupes de nouvelle formation, que celles de ses alliés allemands n'avaient pas encore la cohésion et la solidité nécessaires. Il avait, d'autre part, une raison morale pour ne pas se hâter, toujours la même, toujours présente à son esprit : il tenait compte, comme d'un facteur primordial, des dispositions des grandes puissances, de l'état de l'opinion en Europe. Comme en 1866, il voulait attendre des circonstances, des fautes ou des égarements de ses
révèle tous les efforts tentés par le parti militaire pour décider le Roi à entreprendre la guerre dès ce moment. Suivant Tauteur, le général de Waldersee s y employa tout particulièrement.
adversaires, Foccasion propice de répudier luimême tout projet d'agression et de leur en attri* buerTinitiative. Il n'ignorait pas que ses déclarations pacifiques n'abusaient plus ni les gouvernements ni le sentiment public, que depuis Sadovira il était l'objet d'une suspicion légitime et générale : il n'était, en effet, plus douteux pour personne que son ambition visait la couronne impériale, et il ne se dissimulait pas lui-même qu'il ne pouvait la tenir que d'une nouvelle victoire et de la défaite de la France. « Plus j'observe la conduite du gouvernement prussien, écrivait notre ambassadeur dès le 5 janvier 1868, plus je me persuade que tous ses efforts tendent à asseoir sa puissance sur l'Allemagne entière, et il m'est chaque jour démontré davantage qu'il poursuit ce succès avec la conviction qu'il ne peut l'atteindre sans placer la France dans l'impossibilité d'y mettre obstacle... » Et après avoir envisagé la situation dans son ensemble, il terminait ainsi : « C'est donc une guerre formidable, dans laquelle tout un peuple prendrait parti contre nous, que nous aurions à soutenir. Le gouvernement de l'Empereur ne saurait, par conséquent, mettre trop de soin à en peser d'avance toutes les chances, et à mûrement réfléchir avant de prendre la détermination que lui sembleraient exiger l'intérêt et le salut du pays. »
Le gouvernement français, cependant, évitait attentivement de fournir au cabinet de Berlin un sujet quelconque de mécontentement sérieux. Les préliminaires de Nikolsburg avaient été offerts aux belligérants par la France ; elle y avait inséré une disposition stipulant que les populations du Sleswig^ du Nord seraient consultées avant d'être annexées à la Prusse. Après la conclusion de la paix, M. de Bismarck annonça à notre ambassadeur son intention arrêtée de s'y conformer; mais, en 1867, interpellé à ce sujet, il déclara à la tribune du Parlement, dans un langage qu'on aurait pu ressentir à Paris, que les deux puissances signataires du traité de Prague avaient, seules, qualité pour en surveiller l'exécution. Le gouvernement français ne releva pas ce premier défi. Il saisit, au contraire, toutes les occasions qui lui furent offertes pour opérer un loyal et sincère rapprochement avec le cabinet de Berlin. Il lui proposa une entente cordiale et désintéressée, soit sur la question d'Orient, soit sur la question d'Italie, pour les résoudre pacifiquement l'une et l'autre. — Il ne pouvait convenir ni au Roi, ni à M. de Bismarck, qui poursuivaient d'autres solutions, de nous aider à réconcilier le gouvernement italien avec la papauté et de contribuer à mettre fin dans la Péninsule à un état de choses qui entravait notre liberté d'action. Il ne leur con-
L'EMPEREUR GUILLAUME ET BISMARCK, lli
venait pas davantage de s'associer à la France dans les débats qui se renouvelaient sans cesse sur le Bosphore. Us avaient, sinon pris des engagements, du moins autorisé des espérances à Pétersbourg, et ils employaient un soin particulier à ménager la Russie, pour l'opposer à l'Autriche, au prix qu'il faudrait y mettre, quand le moment serait venu de combattre sur le Rhin. Guidé par cette double préoccupation, le cabinet de Berlin déclina toutes les communications de celui de Paris ; il se montra courtois, mais résolu à ne pas nouer avec la France des relations amicales et intimes; usant, au contraire, de toute son influence auprès des autres puissances pour les détourner de toute entente conforme au désir du gouvernement impérial; agissant tantôt auprès de la coiu* pontificale, tantôt auprès du cabinet de Florence pour empêcher un rapprochement, entretenant enfin des rapports avec Garibaldi lui-même pour provoquer, au moment opportun, des manifestations ou encourager des tentatives destinées à diviser plus profondément l'Italie et la France (1). En janvier 1870, le gouvernement français tenta un dernier et suprême effort. Voulant donner une preuve écla-
(1) Voir Jlfa mission en Prusse. Voir également la Correspond dance de Mazzini avec M. de Bismarck en 1868 et 1869, publiée depuis la mort de l'agitateur italien , proposant de renverser Victor- Emmanuel s'il s'alliait à l'empereur Napoléon III.
tante de ses dispositions pacifiques, il posala question du désarmement. Pour ne pas s'exposer à un refus direct, qui aurait pu devenir blessant, il sollicita le concours de T Angleterre. Sur ses instances, le cabinet de Londres consentit à se constituer Tintermédiaire de la France auprès de la Prusse; le principal secrétaire d'État, lord Clarendon, chargea l'ambassadeur anglais à Berlin de pressentir M. de Bismarck. Cette démarche resta infructueuse. Le chanceher, après avoir pris les ordres du Roi, déclara que la Prusse ne pouvant acquiescer à une pareille proposition, il trouvait inutile d'en débattre le principe et les développements. Ces divers incidents créaient au cabinet de Berlin une situation délicate. Ils mettaient en évidence et en opposition les vues respectives de la France et de la Prusse. Il devenait donc chaque jour plus urgent, pour le Roi et pour M. de Bismarck, de prendre une détermination. On savait d'ailleurs que l'armement de la France se développait; elle avait fabriqué son nouveau fusil, renouvelé son artillerie, augmenté ses effectifs ; on la croyait mieux outillée et plus redoutable qu'elle ne l'était malheureusement en réalité. On se persuadait qu'elle le serait plus encore avant peu; et l'on voyait un péril croissant dans un ajournement plus prolongé du conflit auquel on se préparait de part et d'autre.
En Allemagne, on avait atteint la dernière limite delà préparation : on était en mesure d^ affronter la lutte, on ne pouvait espérer de l'être davantage à un autre moment. Dans ses rapports quotidiens^ Tétat-major, appuyé par M. de Bismarck, signalait cet état de cboses; le Roi permit, en 1870, ce qu'il avait interdit Tannée précédente : il autorisa le prince de Hohenzollern à accepter la couronne d'Espagne. Ne tenant aucun compte des convenances diplomatiques, ni des saines traditions en usage entre les puissances, on s'abstint d'en faire part au gouvernement impérial, bien qu'il se fût officiellement enquis, auprès de M. de Bismarck, des véritables intentions du Roi quand ce projet fut étudié à Berlin pour la première fois , et qu'il eût témoigné ainsi des légitimes préoccupations qu^il lui inspirait. Tout fut calculé pour que la surprise fût aiguë et pénétrante, pour qu'elle fût profondément sentie. On espérait que, sous l'insulte et la menace, la France bondirait et que la guerre éclaterait sans avoir été déclarée. Cette prévision fiit déçue. L'émotion fut vive et générale; le gouvernement impérial s'en fit l'interprète dans unlangage digne et ferme, mais nullement offensant : il se borna à annoncer qu'il provoquerait des explications. Il donna l'ordre, en effet, à notre chargé d'affaires de les demander. On eut recours, à Ber^
lin, aux moyens qui ont toujours été en usagée à la cour de Prusse : notre représentant intérimaire ne rencontra qu'un sous-secrétaire d'État ; M . de Bismarck se reposait sous les ombrages de Vai^in, attendant les événements ; le Roi était parti pour Ems. Le sous-secrétaire d'État affirma que « le gouvernement prussien ignorait absolument cette a£Paire, qu'elle n'existait pas pour lui (1). Le souverain pouvait y avoir participé comme chef de la famille des Hohenzollern, mais il n'y était aucunement intervenu en sa qualité de roi de Prusse. » Se conformant à leurs instructions, les représentants du cabinet de Berlin au dehors tenaient le même langage. « Le gouvernement de T Allemagne du Nord, disait l'ambassadeur prussien à lord Granville, n'a pas l'intention de se mêler de cette affaire ; les Français sont libres de faire ce qu'ils voudront. Mon collègue à Paris, ajoutait-il, a reçu Tordre de se tenir à l'écart et de ne pas accepter de discussion à ce sujet... Au surplus, disait-il encore, il est prématuré de discuter cette question
(1) L'année précédente, Tambassadeur de France, en TabBence de M. de Bismarck et avant de s'en expliquer avec lui, s'était entretena de la candidature du prince Léopold avec ce même fonctionnaire, lequel lui donna Tassurance, en engageant sa parole d'honneur, qu'il n'était parvenu, à sa connaissance, aucune indication à ce sujet. On a vu que le chancelier fut bien moins discret quelques jours plus tard.
avant que les cortès aient ratifié le choix du prince Léopold (1). » On avait frappé le coup, et retiré la main qui l'avait porté. Le Roi et son ministre étaient également innocents, purs de toute pensée insidieuse. Cette position prise, on attendait la réunion des cortès; on pensait qu'elles éliraient le prince Léopold par acclamation. On comptait sur la fierté espagnole pour mettre le gouvernement français en présence de nouvelles difficultés qui Fentraineraient, espérait-on, aux résolutions extrêmes. C'est dans cette prévision que le Roi donna son assentiment à la candidature de son neveu. Mis dans l'impossibilité de s'expliquer avec le cabinet de Berlin, celui de Paris, auquel on avait fermé toute autre voie, donna Tordre à son ambassadeur de se rendre à Ems, de porter l'affaire devant le Roi lui-même et de lui soumettre les considérations qui lui faisaient un devoir de s'opposer à l'avènement d'un prince allemand au trône de Charles- Quint.
A dater de ce moment, nous voyons le Roi, et M. de Bismarck après lui, durant les quelques jours qui ont précédé la guerre, affirmer chacun, plus nettement et avec un relief plus saisissant, leurs qualités respectives et leur personnahté. L'occasion est solennelle, et nous devons d^ autant
(1) Voir le Blue-book de 1870, p. 13.
plus nous y arrêter qu'elle permet de bien apprécier le rôle du souverain et celui du ministre.
Que se proposait-on en soulevant la question espagnole? Ce n'était certes pas d'introniser un Hohenzollem à Madrid. « La souveraineté offerte au prince Léopold, disait M. de Bismarck à l'ambassadeur dès le 11 mai 1869, quand celui-ci l'interpella, ne saurait avoir qu'une durée éphémère et l'exposerait à plus de dangers personnels encore que de mécomptes, n On avait donc un autre but, celui de faire surgir un dissentiment avec la .France. Tel était d'ailleurs le sentiment général en Europe. Les puissances et l'opinion publique ne virent pas les choses autrement. Aussi, dès que la candidature du prince Léopold devint un fait avoué et imminent, les cabinets, les souverains eux-mêmes s'interposèrent, sans dissimuler leur surprise et leurs craintes. La reine d'Angleterre, et plus activement l'empereur de Russie, firent parvenir à Ems des paroles de conciliation, conseillant une attitude modérée^ suggérant au Roi de se prêter à un accommodement (1). La presse de tous les pays, celle de Londres particuhèrement, protesta contre une entreprise qu'elle qualifiait avec une extrême sévérité : « Toute la transaction, disait le
(1) Voir notamment une dépèche de lord Lyons au comte de Granville, du 13 juillet. — (Documents anglais, 1S70.)
Times, porte le caractère d'un coup d'État vulgaire et impudent. L'élection d'un prince à un trône comme celui d'Espagne devrait être un acte digne et solennel, accompli ouvertement à la face du monde et accompagné de communications fran^ ches et loyales avec les puissances amies... S'il n'y avait rien d'hostile à la France dans cette négociation, pourquoi la lui cacher? Ce raisonnement, des milliers de Français le feront, et il ne sera pas facile de détruire cette impression... Il n'est pas dans la nature humaine de ne pas ressentir vivement une perfidie, et cette affaire est pour les Français une perfidie des plus désagréables. »
Devant cette réprobation universelle, le Roi ne tarda pas à se convaincre qu'en persistant dans la voie où on l'avait entraîné, on en viendrait certainement à la guerre, mais qu'il lui serait malaisé d'en décliner la responsabilité. L'attitude de la France avait trompé ses prévisions ; elle avait senti l'offense, elle avait témoigné ses intentions; mais elle les avait manifestées sans prendre aucune mesure compromettante pour elle, blessante pour la Prusse, et sa conduite avait rencontré l'approbation de tous les gouvernements. La provocation n'ayant pas donné les résultats qu'il en attendait, le Roi se ravisa; son parti fut bientôt pris. Il reçut l'ambassadeur de France, et contrairement à ses. habi-
lis ESSAIS DIPLOMATIQUES.
tudes, à toutes les traditions de sa maison, il consentit à s'expliquer, à rechercher, de concert avec lui, le moyen de mettre fin à ce grave différend. Il ne prit conseil que de lui-même, et ne s'inspira que des avertissements qui lui étaient amicalement adressés de Londres et surtout de Pétersbourg. Accouru de Varzin à Berlin, M. de Bismarck voulut arriver à Ems; il n'y fut pas autorisé. Le Roi redoutait son action personnelle à ce moment; il le tint éloigné des négociations, et voulut les poursuivre lui-même, estimant sans doute qu'on Tavait mal ou prématurément engagé.
Il ne renonçait pas toutefois à Fespoirde mettre les choses au point en faisant surgir de ces pourparlers des difficultés et des complications conformes à ses désirs. Il concéda le désistement du prince Léopold, ou plutôt il promit, dès le premier jour, de l'approuver, mais il refiisa de prendre l'engagement de Texiger. Il se concerta avec le prince Antoine pour que la renonciation de son fils se produisit sous un mode et dans des conditions désobligeantes pour la France. En sacrifiant le fond, il s'appliqua, avec un art infini, nous devrions dire avec une merveilleuse perfidie, à trouver, dans la forme, le moyen de compromettre le gouvernement impérial. On sait qu'il n'y a que trop bien réussi.
Le désistement du prince Léopold fut annoncé par son père au général Prim, au moyen d'une dépêche télégraphique transmise en clair par Paris, et conçue de façon à irriter le cahinet français, avant que le Roi en fit part à l'ambassadeur. On établissait ainsi, pour les esprits peu clairvoyants, que la concession était faite spontanément par le candidat à la couronne d'Espagne, sans la participation du Roi, qui, de son côté, n'en accor* dait aucune à la France. Nul n'ignorait cependant que les princes de Hohenzollern ne pouvaient prendre une détermination d'une aussi grave importance, d'un si grand intérêt en ce moment, sans l'agrément du chef de leur famille, et l'expédient ne pouvait tromper personne. Mais on savait qu'à Paris l'exaspération était extrême et générale ; on espérait qu'elle égarerait aussi bien le gouvernement que la population. Ces calculs étaient-ils entrés dans les prévisions du Roi? Tout porte à le croire; ce qui malheureusement n'est que trop certain, c'est que la renonciation du prince Léopold, rendue publique avant d'avoir été notifiée au cabinet français, ne fut pas considérée par lui comme une satisfaction suffisante. Il crut nécessaire, le passé étant liquidé, de stipuler des assurances pour l'avenir. Il fit demander au Roi de promettre qu'il n'autoriserait, dans aucune autre circonstance, un
ISO ESSAIS DIPLOMATIQUES.
prince de sa maison à se porter candidat aa trône d'Espagpie. Le ministre des affaires étrangères jugea, en outre, opportun et convenable d'inviter le Roi à adresser à TEmpereur une lettre, destinée à la publicité, dans laquelle il répudierait toute pensée malveillante. Il en exprima le vœu à l'ambassadeur de Prusse à Paris, qui se trouva dans Tobligation de le transmettre à Ems (1).
La retraite du prince Léopold était cependant accueillie par les cabinets et la presse étrangère comme la garantie du maintien de la paix : on la croyait désormais assurée. Sans s'arrêter aux questions de forme, on tenait compte au vainqueur de Sadowa du gage qu'il en donnait, dans des circonstances difficiles pour sa considération person-* nelle. Le nouveau débat soulevé par le cabinet de Paris fut au contraire envisagé comme un obstacle nouveau, et regrettable, au rétablissement des bonnes relations de la France avec la Prusse. Le Roi comprit que la situation était renversée : il rompit les négociations, convaincu qu'il pouvait désormais accuser le gouvernement impérial de vouloir obstinément la guerre; il autorisa M. de Bismarck à user de tous les moyens pour la rendre inévitable à courte échéance. Ceci se passait le 13 juillet dans
(1) Voir le rapport du baron de Werther, en date du 12 juillet*
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la matinée; le 14, il partait pour Berlin, où il allait présider lui-même à la mobilisation de Tarmée.
Nous avons dit ce que fut Faction du Roi durant cette crise suprême; voyons ce que fit le ministre. Les détails ne sont pas ici hors de propos ; il est même indispensable d'indiquer les plus essentiels, pour bien éclairer les choses et les faire valoir. Réduit à Tabstention et au silence, M. de Bismarck frémissait à Berlin. Dans Tintimité, il n'avait que des paroles amères pour son maître, il lui reprochait de compromettre, par son attitude et ses concessions, la dignité et les intérêts de TAUemagne. Il obéissait toutefois, observant une réserve qui lui pesait cruellement. Dès qu'il reçut l'ordre d'agir, que sa liberté d'action lui fut rendue, il entra bruyamment en scène ; et avant que cette journée du 13 fût achevée, il ne restait plus vestige des espérances dont se berçaient encore, la veille, les amis de la paix. C'est surtout en cette occasion que M. de Bismarck donne la mesure de la feitilité de son esprit, de sa puissante activité : il trouve, à l'heure même, plus d'expédients qu'il n'en fallait pour précipiter une rupture, et il les emploie avec autant de justesse que de rapidité. Il rappelle, par le télégraphe, l'ambassadeur de Prusse accrédité auprès du gouvernement français; il lui enjoint de quitter Paris dans les vingt-quatre heures, lui re-
prochant d'avoir écouté sans protester et d'avoir transmis à Ems une proposition qui était un outrage pour le Roi. Il ne rompt pas toute relation avec la France : — il veut contraindre à la rupture le gouvernement impérial ; — mais il manifeste son intention bien arrêtée de ne renouer aucune négociation, de ne se prêter à aucune démarche de conciliation, à aucun accord. Au même instant, par une dépêche circulaire, adressée télégrapbiquement à tous ses agents diplomatiques, il met tous les gouvernements dans la confidence des incidents survenus le matin à Ems, les présentant d'une manière inexacte et perfide. L'ambassadeur de France ayant exigé, dit-il, des garanties pour l'avenir après le désistement du prince Léopold, « Sa Majesté refusa de le recevoir encore et lui fit dire, par l'aide de camp de service, qu'elle n avait plus rien à lui communiquer (1) » . C'est annoncer à l'Europe, contrairement à la vérité, que le Roi a interdit à l'ambassadeur l'accès de sa demeure : nous n'avons pas à insister sur la signification et la portée qu'aurait un pareil traitement infligé à un diplomate revêtu d'une dignité qui le constitue, par une fiction admise de tout
(1) L*a8sertion était de tou» points inexacte. L'ambassadeur avait vu le Roi et lui avait soumis sa proposition. Le Roi l'avait déclinée, mais après l'avoir débattue avec lui.
temps, le représentant de la personne de son sou* verain. M. de Bismarck affirme donc simultanément qu'à Paris on a méconnu la digpiité du Roi, qu'à Ems l'ambassadeur de France a été éconduit. Après avoir pourvu aux nécessités du dehors, il s'adresse à l'opinion publique en Allemagne, pour l'aigrir et la soulever. Le célèbre feu reati de t esprit public souffle à tous les journaux un langage arrogant et injurieux. Le Roi, la nation, disent-ils, ont été outragés ; le pays doit se lever tout entier pour tirer vengeance d'une si grave offense. Des crieurs publics débitent, pendant toute la soirée, de prétendus télégrammes annonçant l'insulte faite au Roi, l'insulte faite à l'ambassadeur, pendant qu'en réalité le représentant de la France prend congé du souverain de la Prusse, qui l'accueille, dans cette dernière rencontre comme dans les précédentes, avec sa courtoisie habituelle, dont il n'a aucune raison de se départir. M. de Bismarck ferme ainsi, et il n'a pas d'autre objectif, toutes les voies à un accommodement quelconque.
Il ne dissimulait rien, au surplus, de ses véritables intentions. Depuis son retour de Varzin, sa porte n'avait été ouverte à aucun diplomate : il mordait son frein, et il se refusait à en donner le spectacle. Le 13, il reçut l'ambassadeur d'Angleterre. Il n'y avait en tout ceci, selon le chan-
celier, qu'un seul coupable : la France. La solution de la question espagnole, dit-il à lord Loftus, ne lui suffit pas ; d'autres réclamations sont soulevées ; il est évident qu'elle recherche une revanche de Kœniggraetz. Le sentiment général en Prusse, en Allemagne, ne souffrira aucune humiliation; il désapprouve l'attitude conciliante du Roi à Ems : «M. de Bismarck, continue l'ambassadeur d'Angleterre en rendant compte de cet entretien, déclara ensuite qu'à moins d'une assurance, d'une déclaration de la France aux puissances euro-péennes, dans une forme officielle, pour reconnaître que la solution actuelle de la question espagnole répond d'une manière satisfaisante à ses demandes et qu'aucune autre réclamation ne sera soulevée plus tard, et si ensuite on ne donne pas une rétractation ou une explication satisfaisante du langage menaçant tenu par le duc de Gramont, le gouvernement prussien sera obligé d'exiger une satisfaction de la part de la France. Il est impossible que la Prusse puisse rester tranquille et pacifique après l'affiront fait au Roi et à la nation par le langage menaçant du gouvernement français. » Et l'ambassadeur termine sa dépêche en énonçant la conviction, après avoir entendu M. de Bismarck, « que, si quelque influence médiatrice ne réussit pas à exercer une pression sur le gouvernement
L'EMPEREUR GUILLAUME ET BISMARCK. iS5
français^ à apaiser Tirritation contre la Prusse et à faire prévaloir la modération, la guerre est inévitable ».
M. de Bismarck était de l'avis de son maître ; il pensait avec lui que les rôles étaient intervertis. C'était désormais la France qui devait des satisfactions à la Prusse, et la Prusse entendait les obtenir, ou bien elle ne resterait ni tranquille ni pacifique. Il est cependant à remarquer que le gouvernement impérial, provoqué par une interpellation partie des bancs de la gauche, s'est expliqué, dans la séance du 6 juillet, sur la candidature du prince Léopold. Jusqu'au 13, ni le Roi ni son gouvernement ne relèvent un outrage dans les paroles prononcées, en cette occasion, par le duc de Gramont; les négociations sont ouvertes à Ems, elles sont poursuivies, sans qu'on annonce l'intention d'en demander le redressement. Le 13, tout est changé : l'offense existe ; elle a atteint le Roi et la nation, et Ton réclame hautement une réparation ; on la veut éclatante, publique, entre les mains de toutes les puissances. La France doit se rétracter dans une forme solennelle et jusque-là inusitée, ou bien F Allemagne sera mise dans Tobligation d'aviser. M. de Bismarck présumait avec raison que la France ne subirait pas une pareille humiliation, qu'elle préférerait en appeler au sort
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des armes, et il eût été bien déçu, comme le Roi d'ailleurs, si elle avait accepté, dans les conditions auxquelles il entendait la lui imposer, Fexpiation de ses prétendus méfaits. L'événement n'a que trop justifié ses prévisions. Devant les injures et les prétentions de la Prusse, la France déclara la guerre sans attendre, comme rAutriche en 1866, que son territoire fût envahi par les armées allemandes qu'on mobilisait en toute hâte. Mais on ne saurait contester que la Prusse l'a imposée, et que sa résolution de l'entreprendre était à ce moment irrévocablement arrêtée. Nous en trouvons une dernière preuve dons les documents diplomatiques publiés à Londres à cette époque. L'Angleterre prit, le 14 juillet, l'initiative d'une proposition parfaitement satisfaisante pour la Prusse : « Le Roi, suggérait-elle, ayant autorisé le prince Léopold à accepter la couronne d'Espagne, est, dans un certain sens, devenu partie dans l'arrangement ; il peut de même, avec une parfaite dignité, communiquer au gouvernement français son consentement au retrait de l'acceptation, et la France renoncerait à sa demande d'un engagement garantissant l'avenir (1). » Quel accueil M. de Bismarck fit-il à cette ouverture, qui était
(i) Dépèche de lord Granville k lord Lof tas, à Berlin, en date du 14 juillet. — {Documents anglais, 1S70.)
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certainement de nature à tout concilier? Sa réponse fut hautaine et laconique. Il télégprapbia à Tambassadeur de Prusse à Londres « d'exprimer son regret que le gouvernement de Sa Majesté Britannique ait cru devoir faire une proposition qu'il ne pouvait recommander à l'acceptation du Roi (1) » . Il avait déjà regretté certainement de ne pas avoir été autorisé à briser toutes les relations avec la France dès le 6 juillet, en prenant prétexte du langage tenu par le ministre des affaires étrangères devant le Corps législatif. Il avait voulii y déterminer le Roi ; tout porte à le croire. Mais le Roi, éclairé par les sollicitations qui lui étaient directement adressées à Ems, par Témotion irritée qui se manifestait partout et dont la presse se faisait l'interprète en termes violents, s'y était refusé absolument. Cette occasion perdue, le chancelier en trouvait une autre, celle que le Roi lui avait si habilement ménagée : et nous venons de dire avec quel empressement il la saisissait, de quelle manière il usait de la liberté d'action qui lui était rendue.
On a prétendu que la candidature du prince Léopold n'avait jamais été, dans la pensée de ceux qui l'ont préparée, qu'un piège tendu à notre
(1) Dépêche de lord Granville à lord Lyons, à Paris, en date da 15 juillet. -* (Mêmes docoments.)
fierté, à notre susceptibilité nationales, toujours si faciles à égarer. La conjecture n'est certes pas dénuée de fondement. Ce que M. de Bismarck en a dit à Fambassadeur de France en 1869, Thabitudé qu'on avait à Berlin de moyens qu'on ne saurait qualifier de procédés diplomatiques, autorisent à le penser. Mais si le piège a été dressé par le ministre avec le consentement du souverain, qui Ta tenu dans sa main à Theure décisive? Qui Ta savamment déguisé? Qui a su y attirer la France? Le Roi, le Roi seul, et sans Taide de son ministre.
Une si ferme volonté, une si lucide prévoyance, une persévérance si robuste peuvent-elles avoir été Fapanage d'un prince toujours irrésolu, toujours timide ? Il n'est pas un écrivain cependant qui ait raconté ces événements si proches de nous, sans attribuer à M. de Bismarck l'initiative et la direction en toute chose, en toute occasion ; sans se montrer convaincu et sans vouloir persuader à ses lecteurs que le ministre a tout conçu, tout exécuté ; sans affirmer enfin qu'il a déployé plus d'efforts pour rallier son maître à sa politique qu'il ne lui a fallu de peine pour en assurer le succès. Il est vrai que les doléances ou plutôt les lamentations de l'irascible président du conseil ont été recueillies par la diplomatie aussi bien que par la
presse. La correspondance des agents résidant à Berlin à cette époque, qui a été publiée et qu'on a pu consulter (1), en est en quelque sorte l'écho quotidien. Elle révèle la résistance que le monarque oppose au ministre, les difficultés que celui-ci rencontre pourY entraîner y pour vaincre ses scrupules et ses superstitions. Ces plaintes, ces affirmations de M. de Bismarck, exactes en ce sens que le Roi refusait de se hâter, erronées au fond, que Ton retrouve dans tous les documents officiels, n'ont pas peu contribué certainement à égarer, avec l'opinion publique, les publicistes qui, en toute conscience d'ailleurs, ont entrepris d'ébaucher l'histoire de notre temps.
Assurément, le Roi voulait être entraîné, mais parla force occasionnelle et factice des choses, et nullement par la pression de ses conseillers. Il voulait paraître n'avoir oubUé ni ses idées ni ses scrupules ; il voulait garder, intacte et pure de toute souillure, son auréole de prince de droit divin ; il voulait surtout paraître respectueux des droits souverains des princes ses confédérés pendant qu'il préméditait de les dépouiller ; et tout l'art de M. de Bismarck, disons, si l'on veut, tous
(1) Voir notamment les rapports du général Govone, le négocia-^ teur du traité prusso-italien, dans Un peu plus de lumière, par le général de La Marmora.
ses artifices, n'ont pu le déterminer à entreprendre la guerre avant qu'il la jugeât autorisée par les circonstances. Comme en 1866, Guillaume 1" a voulu pouvoir hardiment affirmer, en 1870, qu'il n'était pas Vagresseur, qu'il prenait les armes uniquement pour couvrir son pays contreune invasion ennemie ; et l'on vient de voir que, par son action personnelle, il y est encore mieux parvenu la seconde que la première fois.
Comment ce roi qui a résisté, sans jamais fléchir, aux instances de sa famille, de ses serviteurs les plus dévoués, de tous les princes de l'Allemagne, ce roi qui a entendu les principales villes de son royaume, le parlement, la presse, le pays tout entier protester contre une politique qu'on lui dénonçait comme périlleuse et insensée, comment ce souverain, si tenace et si obstiné, eût-il pu obéir si aveuglément et avec tant de servi- Uté à la direction d'un ministre impérieux ?
S'il en eût été ainsi, l'histoire se trouverait en présence d'un cas de psychologie que toutes les investigations de la science moderne auraient de la peine à expliquer. Le Roi a démenti l'existence du traité conclu avec l'Italie, et nous avons dit dans quel dessein ; mais il l'a signé, il l'a ratifié en parfaite connaissance de cause ; et c'est vraiment abuser de la crédulité publique que de prétendre
qu'il n'en mesurait pas toute la portée, qu'A a été séduit ou trompé par M. de Bismarck, qui le lui aurait présenté comme étant uniquement destiné à faire réfléchir T Autriche. Pas plus cpieThomme de fer, il n'espérait expulser l'Autriche de l'Allemagne par l'intimidation et sans l'emploi de la force ; et cet esprit, que l'on représente incei> tain et flottant, ne sachant pas à quelles extrémités on le conduisait, s'y préparait sans relâche, mal-^ gré tous les efforts faits autour de lui pour l'arrêter dans la voie oïl il était engagé. Il connaissait les relations que M. de Bismarck avait nouées en Italie, à Bucharest, à Pesth, avec le parti révolutionnaire et tous les ennemis de l'Autriche : — la publication du général La Marmora est édifiante à cet égard ; — et il tolérait cela, il conservait à M. de Bismarck toute sa confiance. En toute occasion, nous le répétons, il a affirmé qu'il ne nourrissait aucune pensée agressive ou belliqueuse. A plusieurs reprises, il a même employé des agents confidentiels à négocier ou du moins à préparer un accommodement avec le cabinet de Vienne, à Tinsu de M. de Bismarck (1) ; mais rien ne le détournait du chemin qu'il s'était tracé, et il en détournait encore moins son ministre, qu'il aurait
(1) Voir Un peu plus de lumière , p. 288.
pu cependant révoquer, à Funiverselle satisfaction de ses sujets et de l'Europe entière. Sa morale politique conciliait, dans la paix de sa conscience, tous ces actes contradictoires.
Il est donc permis de dire que, depuis le début de son règne, où il congédiait le ministère de Vère nouvelle^ jusqu'à l'année terrible, Guillaume P' a suivi, sans jamais s'en écarter, une politique qui lui était propre ; qu il en avait marqué et défini le but avant l'arrivée de M. de Bismarck au pouvoir; qu'il a enfin pris une part active et toujours prépondérante dans la direction qui lui a été imprimée. Il s'effaçait, certainement, quand il le jugeait utile au bien des affaires, souvent pour éviter d'engager sa personne ou de compromettre la dignité de sa couronne ; il avait recours à des moyens qui ne se justifient que par le but qu'il poursuivait. A cette fin, il rendait hommage lui-même au mérite des hommes dont il s'était entouré, aux services qu'ils lui rendaient. M. de Moltke a commandé ses armées, M. de Bismarck a paru diriger sa politique avec une entière indépendance; ils se sont illustrés, l'un et l'autre, sans que jamais il en ait témoigné la moindre jalousie, sans qu'il ait tenté de détourner, à son profit, une part quelconque de la gloire qu'ils ont conquise. Mais il intervenait sans cesse et il s'imposait au besoin. Il n'a jamais
rien aliéné de son autorité, et les suprêmes résolutions n'ont jamais été prises qu'alors qu'il les jugeait lui-même bien conçues, bien préparées et opportunes.
Assurément, on aurait pu, comme le demandaient les généraux, entreprendre la guerre, soit contre l'Autriche, soit contre la France, en d'autres moments, particulièrement avantageux au point de vue purement militaire; mais il aurait fallu, comme Frédéric II envahissant la Silésie, avoir l'audace d'avouer qu'on y était entraîné par l'esprit de conquête. Notre époque ne comporte plus de pareilles témérités, et le Roi se conduisit en habile politique en attendant l'occasion de faire la guerre sans offenser trop ouvertement le droit public, sans s'exposer à une entente, sinon à une coalition des puissances. Il était donc bien inspiré en contenant les impatiences de M. de Bismarck, et il y avait d'autant plus de mérite qu'il était seul de son avis dans ses conseils. On ne saurait prévoir aujourd'hui ce qui serait advenu, à quelles complications, à quels dangers la Prusse aurait dû faire face, si elle avait pris les armes prématurément, sans prétexte plausible, tandis que, grâce à l'invincible prudence de son monarque, elle a pu engager la lutte, l'une et l'autre fois, sans mettre en grave péril ses relations
avec les autres cours, sans subir leur médiation, sans redouter leur ressentiment. Les faits étaient consommés quand on put se rendre compte de quel poids pèserait désormais en Europe la prépondérance de la maison de HobenzoUern ; et cela , en vérité, a été dû personnellement au Roi.
Ce qu'il faut reconnaître, c est que ces deux prodigieux ouvriers de la grandeur de TAllemagne, le roi Guillaume et le prince de Bismarck, étaient doués de qualités puissantes et diverses, et qu ils se complétaient Tun Tautre. Le premier avait la prudence et, disons-le, la duplicité ; le second, la bardiesse et la résolution. Ces dispositions si contraires se neutralisaient dans une juste mesure en ce qu'elles avaient d'excessif; ajoutez-y cet amendement providentiel que le maître, qui pouvait imposer sa volonté. Ta toujours fait prévaloir avec autant de réserve que d'babileté . Ce qui est également à noter, c'est que le Roi s'est renfermé dans une abstention apparente et trompeuse, affectant de n'ambitionner que des « conquêtes morales » , sans cesser d'en revendiquer de plus substantielles, au besoin par le fer et par le sang ; le ministre, au contraire, fatiguait tous les écbos de l'Europe de ses projets d'agression et de ses menaces. « Tout le monde voit ce que vous paraissez ; peu connaissent à fond ce que vous êtes » , a dit le
L'EMPEREUa GUILLAUME ET BISMARCK. 135
maître florentin (1); et c'est ainsi que M. de Bismarck a été acclamé le restaurateur de l'empire d'Allemagne, tandis que le Roi n'en a semblé que le bénéficiaire. Les contemporains n'ont-iis pas été trompés par le bruit retentissant de l'un, par l'impénétrable silence de l'autre, et l'impartiale histoire ne réformera-t-elle par leur jugement, en rendant à chacun la justice qui lui est due? Ne fera-t-elle pas au souverain une part égale à celle qui restera dévolue au conseiller, sinon plus grande ? Nous osons le croire, et nous ne craignons pas de le dire, si paradoxale que puisse aujourd'hui paraître une semblable prévision.
15 juin 1890.
(1) Le Prince, ch. xviii.
En 1879, rAUemagne a conclu avec l'Autriche un traité d'alliance défensive ; Tltalie y a accédé en 1882. Ce triple accord est-il bien, comme on r affirme, un pacte de paix, une conception diplomatique n'ayant d'autre objet que de la garantir à l'Europe, désireuse assurément de la conserver? Cette pensée si louable, les arrangements qu'elle a suggérés, n'auront-ils pas des conséquences imprévues, bien différentes de celles qu'on en espère? Cette question s'impose à tous les esprits soucieux de l'intérêt public : elle les trouble et les inquiète, pourrions-nous ajouter. Nous essayerons de l'examiner sans avoir la prétention de la résoudre. Nous rechercherons sous l'influence de quelles circonstances, en vue de quelles nécessités et dans quelles prévisions les trois puissances se sont mutuellement engagées. Nous étudierons la situadon qu'elles ont créée, les obligations qu'elle leur impose, celles qu'elle impose aux autres puissances, pour dégager des faits connus le véritable caractère des conventions qui les lient, ainsi
que pour en apprécier les résultats éventuels. La tâche est ardue : il est téméraire de Faborder, nous ne nous le dissimulons nullement. Nous l'entreprenons cependant, n'ayant d'autre dessein que de contribuer à élucider un état de choses qui a ses périls, périls qu'on aperçoit aisément si on veut être sincère. C'est, en effet, la paix armée que les trois puissances ont organisée, et la paix sous les armes est-elle durable ? Les traités qui ont été signés à Vienne et à Berlin ne seraient-ils pas plutôt un présage de guerre? Préserveront-ils le continent de nouvelles calamités? C'est paiticulièrement à ce point de vue que nous nous proposons de les envisager. Tout le démontre : M. de Bismarck a été l'initiateur de ces stipulations conventionnelles. Elles ont été conçues et libellées à l'avantage de l'empire germanique, qui en est le principal bénéficiaire. On conçoit aisément que le chancelier allemand ait eu, le premier, la pensée de cette entente, et qu'il ait mis tous ses soins à la réaUser. Mais à quel moment et dans quelles circonstances son esprit si fécond s'est-il arrêté à ce projet? Comment a-t-il été conduit à l'offrir à l'Autriche? On sait aujourd'hui que durant le cours des négociations ouvertes à Nikolsbourg, en 1866, il survint un grave dissentiment entre le roi Guillaume et son premier ministre. Le souverain voulait imposer à l'Autriche
des sacrifices que M. de Bismarck jugeait exagérés et impolitiques. Le ministre était-il dominé par la nécessité de s'accorder rapidement avec l'ennemi de la veille afin de pouvoir en toute liberté combattre celui du lendemain, en laissant le terrain libre de tout obstacle insurmontable à un accord ultérieur entre les deux cours de Berlin et de Vienne? Ses adulateurs lui ont attribué tous ces calculs, toutes ces prévisions dont un avenir prochain devait mettre la sagesse en pleine lumière. S'il faut les en croire, sa prévoyante sagacité sut déposer dans le traité de paix le germe des conventions qui assurent aujourd'hui à l'Allemagne le concours armé de l'Autriche. Aux hommes que la fortune a prédestinés aux grandes choses, on attribue aisément la vertu de prévoir les événements et de s'y préparer de longue main. Le génie a certainement de ces vues lointaines et providentielles. Quoi qu'il en soit, il est constant que le futur fondateur de l'empire allemand maîtrisa, à Nikolsbourg, les convoitises du Roi. Malgré les efforts de l'état-major, il détermina le souverain à abandonner sa prétention d'arracher à l'empereur François-Joseph une concession territoriale. Conclue dans ces conditions, la paix respectait l'intégrité de l'empire des Habsbourg, et ne laissait après elle aucune plaie incurable. L'avenir
restait ouvert à une réconciliation, à des arrangements que des intérêts communs et nouveaux pouvaient commander.
Des préoccupations du même ordre auraient assiégé à Versailles Fesprit de M. de Bismarck. U y aurait eu les mêmes visions. U aurait, a-t-il raconté lui-même, après les premiers succès des armées allemandes, considéré comme une exigence malhabile, et pleine de périls pour Tavenir, la double mutilation qui fut, à la conclusion de la paix, infligée à la France. Strasbourg est la porte de notre maison, aurait-il dit, et nous sommes tenus de revendiquer l'Alsace, qui est une terre allemande. Mais si son opinion eût prévalu, la France aurait conservé la Lorraine. Vainqueur de Tétat-major à Nikolsbourg, M. de Bismarck aurait été, à son tour, vaincu à Versailles. Vingt années se sont écoulées depuis lors, et l'événement n*a pas encore démontré qu'il n'ait pas été dans Tune comme dans l'autre occasion, le plus sage et le plus avisé des conseillers du roi Guillaume.
On peut donc admettre qu'en négociant la paix à Nikolsbourg, M. de Bismarck a pressenti qu'il serait un jour possible, qu'il serait même opportun de renouer des rapports intimes avec l'Autriche en reconstituant la solidarité des temps antérieurs, et il est permis de croire que, dans
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cette prévision, il a sagement mis des limites à Fambition de son maître. Il est arrivé, en effet, que l'Allemagne, sous Fempire de complications nouvelles, a jugé nécessaire de renverser Forientation de sa politique et de chercher à Vienne le concours, les sympathies et, pour tout dire, le point d'appui qu'elle avait toujours trouvés à Saint-Pétersbourg. Pour bien apprécier cette grave évolution, pour en déterminer les causes et le caractère, il importe de remonter à Forigine des événements qui ont fait la grandeur de la Prusse, à la genèse de Fœuvre entreprise par le Roi et par son premier ministre.
La guerre de Crimée n'eut pas seulement pour résultat de désarmer la Russie en Orient ; elle en eut un autre bien plus durable, celui de rompre Funion des trois cours du Nord, la Sainte- Alliance. En débutant à Francfort, M. de Bismarck dut se convaincre que la Prusse était isolée en Europe, et qu'en Allemagne elle devait se résigner à subir Fhumiliante domination de F Autriche, qui « seule.
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au dire de son premier ministre, le comte BuoI, devait avoir, dans la confédération, une politique indépendante » . Le patriotisme de M. de Bismarck se révolta. Inquiet et vigilant, il observait attentivement, du poste où il était placé, l'attitude des puissances. Il signala les bruits d*un rapprochement, d'un accord entre l'empereur Alexandre et l'empereur Napoléon, d'une entrevue qui devait réunir prochainement ces deux souverains à Stuttgart. 11 conjura son gouvernement d'aviser. Que lui suggérait ce téméraire? De s'unir à la France dans une étroite alliance (1).
Quand on se reporte à cette année 1857, quand on se souvient qu'on avait longtemps hésité, à Berlin, avant de reconnaître la restauration de
(1) Dans deux rapports du mois de mai et de juin 1837, dont les conclusions sont longuement motivées, i La Russie se rapproche visiblement de la France, écrivait-il ; il faut la prévenir. En arrivant tardivement dans cette entente, la Prusse n'y occupera plus qu'un rang secondaire. > Mais s'unir à la France, n'est-ce pas pactiser avec la révolution? M. de Bismarck prévoit l'objection et y répond résolument. « Si les Bonaparte, dit-il, sont sortis de la révolution, ils l'ont domptée... La maison de Bourbon, même sans Philippe-Égalité, a plus fait pour la révolution que les Bonaparte. >» Et invoquant tous les intérêts, tous les précédents qui autorisaient la Prusse à oublier le passé, à ne songer qu'à l'avenir : ■ La chemise, ajoute-t-il, est plus près que le pourpoint », et il est urjjcnt, si on a quelque ambition, de s'entendre avec Paris pour s'assurer une place convenable dans une alliance franco-russe, et des garanties contre la domination de r Autriche. {Lettres politiques de M, de Bismarck, p. 279et8uiv.; Ollendorf, éditeur.)
FEmpire avec Napoléon, troisième du nom; que M. de Bismarck lui-même sortait à peine de la sainte phalange des plus purs féodaux, dont il avait partagé toutes les erreurs, on est surpris de la hardiesse et de la nouveauté de la conception. Aussi blessa-t-elle profondément la cour de Sans-Souci. Blâmé par le général de Gerlach, le confident et le conseiller intime de Frédéric-Guillaume IV, M. de Bismarck se réserva pour le nouveau règne.
On sait avec quels desseins Guillaume I*' est monté sur le trône. « Avant d'entreprendre une guerre au sud ou à Test du royaume, avait écrit le grand Frédéric, tout prince prussien doit, à tout prix, s'assurer la neutralité de la Russie, s'il ne peut obtenir son appui. » Le futur empereur se souvint de la recommandation de son glorieux ancêtre, et, peu après son avènement, il confia à M. de Bismarck le soin de l'aider à remplir ce premier point de son programme. Appréciant à toute sa valeur le dévouement de ce serviteur méconnu, le mérite de ce diplomate batailleur et décrié, il en fit son ambassadeur auprès de l'empereur Alexandre.
Du caractère de M. de Bismarck, on ne connaissait alors qu'un trait, le plus saillant, celui qui l'a mis en relief dès son entrée dans la vie publique : une activité rapide, frondeuse, qui ne dissimulait
ni son but, ni les moyens de Fatteindre, dont il avait donné le spectacle retentissant soit à Berlin, soit à Francfort. L'ardeur de sa constante effusion, l'outrance de son langage, ne semblaient pas l'avoir désigné pour une mission délicate qui exigeait, avant tout, la mesure, la discrétion, la souplesse dans la parole autant que dans les actes et dans la tenue, toutes les aptitudes, en somme, dont M. de Bismarck paraissait dépourvu. Il sut néanmoins justifier la confiance de son souverain. Ce violent, cet impérieux se convertit; il se révéla, à Saint-Pétersbourg, un doux charmeur, un rêveur attrayant ; il plut à l'empereur Alexandre. Esprit méditatif et contenu, ce monarque ne pouvait être séduit que lentement, à l'aide d'insinuations patientes : M. de Bismarck y mit le temps et y parvint.
Il avait retrouvé à Saint-Pétersbourg le prince Gortchakof, récemment appelé à diriger la chancellerie de l'Empire. Il l'avait connu et étudié à Francfort. Des vues communes, une profonde animosité contre l'Autriche, les avaient rapprochés. L'un ne lui pardonnait pas la part qu'elle avait prise à l'abaissement de la Russie en Orient; l'autre méditait déjà de l'expulser de l'Allemagne. L'entente entre eux se trouvait étabUe parleurs dispositions respectives autant que par les intérêts qui leur étaient confiés. M. de Bismarck la cultiva
assidûment. Il savait le chancelier russe pénétré de sa valeur personnelle ; il le flatta, il fit luire à ses yeux la gloire qui s'attacherait à son nom, les brillants services qu'il rendrait à son pays en entreprenant d'effacer la trace de ses récents revers. L'obstacle était à Vienne ; il était dans Tambition de l'Autriche, qui^ redoutant l'influence de la Russie sur le Danube et dans les Balkans, ne cesserait d'employer tous ses efforts pour en entraver l'action. Elle n'avait eu aucun autre but durant la guerre d'Orient, et l'attitude hostile et tracassière de ses représentants au congrès de Paris F avait surabondamment démontré. Telle était la politique qu'il devait combattre, lui disait-il, et il lui offrait, en toute occasion, le concours de la Prusse.
Variant ses paroles et déployant la même habileté, tantôt auprès du souverain, tantôt auprès du ministre, il parvint à dissiper la défiance que l'ambiguïté de la conduite du cabinet de Berlin et son abstention incorrecte pendant la guerre d'Orient avaient fait naître dans leur esprit. Le roi Guillaume, d'ailleurs, secondait ses efforts en répudiant une politique à laquelle il était resté personnellement étranger et dont il déclinait la responsabilité. Il y employait cette aménité douce et insinuante dont il avait le secret, et qui lui a valu
de pouvoir exercer sur son neveu, aux heures les
plus décisives et les plus solennelles de son règne, une influence qui a été si funeste à la Russie ellemême. Quand M. de Bismarck fut rappelé de Saint-Pétersbourg, au printemps de 1862, sa tâche était remplie : il laissait la cour de Russie dans des dispositions cordiales et bienveillantes dont il se proposait, de concert avec son souverain, de tirer un bon parti à la première occasion.
Cette occasion ne tarda pas à se présenter.
Envoyé de Saint-Pétersbourg à Paris en 1862, M. de Bismarck ne fit en France qu'un court séjour. Peu de mois après, il était rappelé à Berlin, et, en septembre de la même année, le Roi lui confiait la présidence de son conseil, avec le ministère des affaires étrangères. A ce moment la Pologne s'agitait; elle revendiquait les institutions nationales stipulées par les traités de 1815. Bientôt des troubles éclatèrent, et le gouvernement prussien, fidèle aux assurances que M. de Bismarck n'avait cessé de prodiguer durant son séjour à Saint-Pétersbourg, désireux de s'assurer les sympathies de l'empereur Alexandre, offrit à la Russie le concours de ses armes. Le 8 février 1863, les deux puissances signaient un acte secret ayant pour objet la prompte répression du mouvement polonais. Cette première négociation fut le premier succès de M. de Bismarck;
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il solidarisait dans le présent et pour l'avenir les intérêts des deux puissances. Il y avait attaché un prix d'autant plus grand que rAutriche tenait une conduite bien différente. Elle avait toléré, en effet, que Tune de ses provinces, la Galicie, devînt Farsenal de la révolution. Cette situation tant convoitée, et dont M. de Bismarck avait été chargé de poser les bases à Pétersbourg, était désormais conquise et solidement étabUe. La Prusse avait repris ses rapports intimes avec la Russie. L'Autriche, au contraire, avait aggravé ses torts, et plus profondément mécontenté la cour de Saint-Pétersbourg. On le vit bientôt dans l'affaire des duchés et plus tard durant la guerre que, déjà à Berhn, on méditait de faire à l'empire des Habsbourg.
A la faveur des troubles qui agitèrent l'Europe en 1848 et des difficultés que la révolution créait à l'Autriche, la Prusse avait occupé le Holstein et envahi le Schleswig. Après avoir vaincu l'insurrection hongroise, l'empereur Nicolas, allié de la maison Holstein-Gottorp, et pouvant revendiquer des
droits éventuels sur uue partie des possessions danoises, somma son beau-frère, Frédéric-Guillaume IV, de rappeler ses troupes; et on signa à Londres le traité de 1852, qui garantissait au roi de Danemark l'intégrité de ses États. Mais Tesprit de conquête, loin de désarmer à Berlin, devait au contraire s'affirmer hardiment avec le nouveau règne. En prenant possession du trône, Guillaume I" adressa, à l'ouverture des Chambres, un éclatant témoignage de sa sympathie aux Allemands des duchés. La question danoise, malgré le traité de 1852, était encore pendante devant la diète. Certain de ne plus rencontrer l'hostilité de la Russie, M. de Bismarck s'en empara. On sait comment il Ta résolue. C'est une histoire à la fois bien étrange et peu édifiante que celle des négociations qui ont précédé la conquête des provinces de l'Elbe. Elle a été écrite (1) et elle mérite d'être méditée par quiconque désire apprendre comment s'accomplissent les destinées des peuples. On y voit M. de Bismarck préluder à son œuvre avec toutes les audaces d'un homme d'État sans faiblesses. Nous n'en retiendrons ici que ce qu'il importe de démontrer.
La Russie, reconnaissante du secours que la
(1) Etude de diplomatie contemporaine , par M. L. Klaczko; Furne, Jouvet et G**.
Prusse lui prêtait militairement et diplomatiquement (i) en Pologne, pendant que l'Angleterre, la France et l'Autriche cherchaient à se concerter, vainement d'ailleurs, pour entraver sa liberté, se prêta à toutes les convoitises du cabinet de Berlin. Pour lui complaire, elle oublia les droits éventuels de la maison des Bomanof , naguère revendiqués si hautement par l'empereur Nicolas. Elle ne s'en tint pas à l'abstention; elle seconda toutes les prétentions que la Prusse mit en avant pour occuper d'abord le Holstein, pour envahir ensuite le Schleswig, neutraUsant ainsi l'action des cabinets de Paris et de Londres dans la défense du Danemark. Ces faits sont désormais acquis à l'histoire, et ils démontrent que le roi Guillaume a dû au bon vouloir du cabinet de Saint-Pétersbourg les premiers succès de ses armes et de sa diplomatie. L'Angleterre et la France avaient le devoir de rappeler la cour de Berlin au respect du traité de Londres; la
(1) Au mois d'octobre 1863, le gouvernement anglais résolut de déclarer la Russie déchue de ses droits sur la Pologne, droits qui lui avaient été concédés en 1815 à des conditions, prétendait-il, qu'elle avait cessé de remplir. Le cabinet de Berlin s'interposa et lui fit représenter par son ambassadeur à Londres que, s'il désirait le maintien de la paix européenne, il devait renoncer à une détermination qui, attribuant implicitement à la Pologne la qualité d'État belligérant, devait être considérée par le gouvernement du Roi comme • attentatoire aux droits de la Prusse ■ . C'était poser le casus belli. Le courrier porteur de la notification de l'Angleterre était en route pour Saint-Pétersbourg. Lord John Russell le rappela par le télégraphe.
Russie s'y était également engagée. Les trois puissances y avaient le même intérêt. Leur union, une entente loyale, eût suffi pour arrêter dans son essor Fambition de la Prusse. Mais les cabinets de Paris et de Londres ne réussirent pas à concerter leurs efforts, à adopter une politique commune, séparés qu'ils étaient par des dissentiments nés de la guerre d'Italie et par la réunion de la Savoie et de Nice à la France. La Russie, de son côté, séduite par des assurances fallacieuses, entraînée par les ressentiments qu'elle nourrissait contre TAutriche, offensée par les représentations de l'Angleterre et de la France, par l'accord qu'elles négociaient entre elles et avec la cour de Vienne pour lui arracher, en Pologne, des concessions qui blessaient son orgueil, la Russie, disons-nous, n'intervint dans l'affaire des duchés que pour faciliter l'œuvre entreprise par M. de Bismarck et par son souverain.
A la vérité, M. de Bismarck recueillait le fruit de la merveilleuse habileté qu'il avait déployée durant sa mission à Saint-Pétersbourg et de la prévoyante résolution avec laquelle il avait marqué l'attitude de la Prusse devant l'insurrection polonaise. Sous le règne de l'empereur Nicolas, et avec le comte de Nesselrode, son fidèle chancelier, le gouvernement du roi de Prusse eût-il été si bien secondé? En 1832, la Russie avait dompté sur les
bords de la Vistule, sans l'assistance de son voisin, une révolte autrement redoutable que celle de 1863, et nous avons vu avec quelle hauteur ce souverain, décidé à maîtriser les convoitises de T Allemagne, à sauvegarder les intérêts de son empire dans la Baltique, mit les Prussiens en demeure d'évacuer les duchés, dont ils s'étaient emparés pendant que ses armées sauvaient la monarchie des Habsbourg dans les plaines de la Hongrie.
Mais l'iVutriche, pensera-t-on, comment a-t-elle subi la pression de Berlin ? Sa docilité s'explique et se comprend aisément. L'homme d'État autrichien qui avait imposé à la Prusse l'acte de contrition que son premier ministre était allé faire à Olmiitz, le prince de Schwarzenberg, était mort. Il avait eu plusieurs successeurs; il n'avait pas été remplacé. Lui seul aurait pu se mesurer avec le junker de la Marche de Brandebourg, et c'eût été un spectacle attachant de voir ces deux vaillants lutteurs, également énergiques, également audacieux, brûlant du même patriotisme, se disputer l'hégémonie en Allemagne. Mais, depuis que le restaurateur de la monarchie autrichienne avait disparu, l'empereur François-Joseph avait perdu la Lombardie, et il n'était pas sans inquiétude pour la Vénétie revendiquée par les Italiens. Dans ces conditions, l'hostiUté de la Russie lui faisait un
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devoir de ménager les sympathies de ses confédérés, ses alliés dans un nouveau conflit. Or TAUemagne entière, princes et peuples, avait épousé passionnément la cause des duchés. L'Autriche ne pouvait donc la déserter. Il lui fallut suivre la Prusse dans la campagne entreprise contre le Danemark. Elle s'imaginait, au surplus, que sa participation lui permettrait de contrôler, d'entraver les vues de la cour de Berlin. Elle se trompait. Elle dut suivre la Prusse jusqu'au démembrement du Danemark. Déclarant sans valeur les titres des prétendants, dont elles avaient pouitant pris la défense, sans s'arrêter à l'autonomie des duchés qui avait été, dès l'origine, le point capital du débat entre le gouvernement danois et l'Allemagne, les deux puissances contraignirent le roi Christian IX, en menaçant le Jutland, à eur faire l'abandon de ses droits sur le Holstein et le Schleswig. Elles le dépouillèrent.
La souveraineté indivise de ces territoires et leur occupation simultanée par les troupes des deux acquéreurs dérangeaient les calculs de M. de Bismarck. En 1865, il fit agréer ou plutôt il imposa au cabinet de Vienne un arrangement qui fut conclu et signé à Gastein, en vertu duquel chacune des puissances administrerait séparément un des duchés sans préjudice de leurs droits souverains et
respectifs sur la totalité des pays conquis. Cet accord fut sévèrement jugé à Londres et à Paris. « Sur quels principes, disait M. Drouyn de Lhuys, dans une circulaire rendue publique, repose donc la combinaison austro-prussienne ? Nous regrettons de n'y trouver d'autre fondement que la force, d'autre justification que la convenance réciproque des deux copartageants. » Le prince Gortchakof s'abstint de toute manifestation. Ce silence du cabinet de Saint-Pétersbourg était significatif. La France et l'Angleterre avaient assurément un intérêt évident au maintien de l'intégrité du royaume danois, mais celui de la Russie était d'un ordre supérieur ; il se liait directement à la sécurité de l'Empire, et elle regrette sans doute aujourd'hui d'en avoir fait le sacrifice, d'avoir livré le port de Kiel à l'Allemagne.
Nous nous sommes arrêté, un peu longuement peut-être, sur ce premier exploit de la politique prussienne. Mais il fut le premier anneau de la chaîne qui riva la Russie à la Prusse jusqu'au moment où elle se brisa, où les amis devinrent des adversaires, si bien que M. de Bismarck imagina la triple alliance qui est l'objet de notre étude. U importait donc, pour déduire les effets de leurs causes, de rappeler, en les précisant, les circonstances qui ont uni les deux cours .
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Dans les calculs du gouvernement prussien, l'affaire des duchés n'était que le prologue du drame dont le dénouement devait se jouer en Allemagne. Le moment approchait d'aborder la solution suprême rêvée à Berlin, de déposséder FAutriche de l'influence séculaire qu'elle exerçait sur ses confédérés. Le Roi se chargea d'aiguiser l'épée qui devait assurer la victoire; le ministre, de faire surgir l'occasion d'un conflit. Le pacte de Gastein était à peine exécuté qu'on fit au cabinet de Vienne une sorte de procès de tendance. Incriminant tous ses actes dans le Holstein qu'il administrait, l'attitude et même les paroles de ses agents, M. de Bismarck l'accusa de pactiser tantôt avec les populations, tantôt avec les prétendants, au détriment des droits acquis à la Prusse. Il ouvrit une con*espondance diplomatique calculée pour irriter l'Autriche et provoquer des dissentiments. Pour mieux l'inquiéter, il ne dissimula pas ses intentions. Le gouvernement de l'empereur François-Joseph était averti, et à la
véhémence des reproches du ministre prussien il opposait une prudente réserve, u L'Autriche ne veut pas la guerre, disait un diplomate à M. de Bismarck, et elle évitera de vous en fournir le prétexte. — J'ai plein mon sac, répondait le futur chancelier, de prétextes et même de causes plausibles. Quand le moment sera venu, elle éclatera sans même surprendre personne. » On atteignit ainsi les premiers mois de 1866. Les fusils ne partant pas dans les duchés, malgré tout le désir qu'on avait d'y faire naître un incident, M. de Bismarck souleva à Francfort la question de la réforme fédérale. De tous les prétextes qu'il avait dans son sac, il choisit celui qui devait mettre le plus rapidement les deux puissances aux prises, et, ainsi qu'il l'avait prédit, la guerre survint comme une nécessité inéluctable.
Il ne faudrait pas croire cependant que Guillaume T' et son ministre aient engagé une si redoutable partie sans en avoir pesé les chances, sans en avoir prévu les périls. « Dieu n'est jamais avec l'agresseur » , avait dit, en 1812, l'empereur Alexandre au moment où Napoléon envahissait la Russie. Se souvenant de cette parole qu'il avait recueillie dans sa première jeunesse et mûrement méditée, le Roi l'avait comprise dans son programme. U désirait la guerre aussi ardemment que
ses conseillers, il Favait préparée en consacrant tout son temps et tous ses soins à la puissante organisation de son armée, mais il ne voulait ni en prendre ouvertement l'initiative, ni en assumer la responsabilité : il ne voulait pas paraître Yagresseur. Son ministre ne négligea rien pour apaiser sa conscience alarmée, et T Autriche y contribua elle-même en déclinant la réunion d'un congrès. Et quand, après Sadowa, le Roi rentra victorieux dans sa capitale, il se crut autorisé, en ouvrant les Chambres, à remercier la Providence de la grâce qui avait aidé la Prusse à détourner de ses frontières une invasion ennemie.
Est-ce bien à la Providence qu'il devait offrir Texpression de sa gratitude? N'est-ce pas plutôt à la France et à la Russie? L'une et l'autre de ces deux puissances pouvaient également, sans tirer l'épée, mettre obstacle aux projets conçus à Berlin. La concentration d'un corps d'armée sur le Rhin ou sur la Vistule aurait désarmé la Prusse et prévenu les hostilités.
Tout a été dit sur la politique de la France à cette époque, et nous ne pourrions l'apprécier ni la défendre ici sans sortir de notre sujet. Que dirons-nous de la politique de la Russie ? Le gouvernement prussien lui avait prêté une assistance précieuse dans l'affaire de Pologne ; mais elle
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avait largemeat acquitté sa dette dans la question des duchés ; elle lui avait sacrifié, dans une large mesure, ses intérêts dans la Baltique. Gomment, dès lors, a-t-elle toléré Finqualifiable agression dirigée contre FAutriche ? Comment a-t-elle permis à la Prusse de renverser à son profit un ordre de choses établi avec l'accord unanime des puissances au congrès de Vienne, grâce auquel la cour de Saint-Pétersbourg avait pu exercer, pendant un demi-siècle, une influence prépondérante en Allemagne ? C'est que rien n'avait pu détourner, devons-nous croire, le cabinet russe de la voie où il s'était engagé depuis que les puissances occidentales, d'accord avec l'Autriche, avaient menacé de déclarer le Tsar déchu de ses droits souverains en Pologne : son attitude, au début de la guerre, fut le gage des prochains succès de l'armée prussienne. Le roi Guillaume et M. de Bismarck s'en sont-ils souvenus quand la fortune les eut comblés de ses faveurs? A leur tour, se sont-ils montrés pleins de gratitude comme l'empereur Alexandre et le prince Gortchakof après la répression de l'insurrection polonaise? C'est ce que nous rechercherons plus loin. Retenons, pour le moment, que la Prusse a dû à la bienveillance de la Russie de pouvoir disputer à l'Autriche et lui ravir le sceptre de la toute-puissance sur les pays teutoniques.
A la vérité, le canon deSadowa retentit à Saint- Pétersbourg comme à Paris. Dans Tune comme dans l'autre capitale on comprit que la monarchie des Habsbourg, expulsée d'Allemagne, laisserait un vide immense qui serait comblé par l'insatiable ambition de la Prusse. L'opinion publique ne se méprit nulle part. La France et la Russie avaient été vaincues, comme l'Autriche, dans les plaines de la Bohême. Le gouvernement de l'empereur Napoléon voulut, mais trop tard, revendiquer les compensations qui lui avaient été promises. De son côté, le gouvernement de l'empereur Alexandre proposa de régler, dans un congrès, les conditions de la paix. Nous verrons M. de Bismarck, mis en présence du traité de San Stefano, user de cet expédient diplomatique pour réduire les concessions que la Russie victorieuse avait arrachées au gouvernement du sultan. Mais s'il lui a convenu de l'invoquer en 1877, il avait tout intérêt à le décliner en 1866. Le péril cependant était pressant. Si l'Autriche avait été terrassée, elle pouvait encore ofFrir à des alliés un puissant contingent formé des vainqueurs de Custozza. La France, inquiète et troublée, se montrait exigeante. Si la Russie désabusée devenait hostile, la Prusse pouvait se trouver en présence d'une coalition formidable ; elle pouvait être tenue, dans tous les cas, de comparaître
devant une réunion des puissances qui auraient mis à ses prétentions les limites commandées par leur sécurité respective. Que fit le cabinet de Berlin pour conjurer de si graves difficultés? Il entreprit de prévenir l'entente des puissances, et pendant que, pour gagner du temps, M. de Bismarck négociait dilatoirement avec la France, comme il Ta dit, on usa de tous les moyens pour désarmer la Russie, pour ressaisir sa bienveillance, et consolider des relations qui menaçaient de se rompre. La Russie reconquise, la Prusse, pensaiton, n'avait plus aucune compétition à redouter.
On envoya à Saint-Pétersbourg l'homme des missions confidentielles, le général de Manteuffel. Esprit délié et insinuant, caractère sympathique et correct, cepiétiste cuirassé n'avaitjamais dérogé. Sans les désavouer publiquement, il n'avait, en aucune occasion, pactisé avec les procédés usités par le cabinet de Berlin depuis que M. de Bismarck le présidait. Sa droiture en avait même fait le rival du premier ministre. Il avait mérité et conquis la confiance de son souverain et l'estime de l'empereur Alexandre, qu'il avait eu souvent l'occasion d'approcher. On n'aurait pu choisir un agent mieux préparé et en meilleure situation pour séduire et apaiser la cour de Russie. Si peu enclin qu'il ait toujours été à maîtriser ses animosités personnelles,
M. de Bismarck le désig[na lui-même au Boi pour cette tâche si délicate et d'un si haut intérêt. Déposant son commandement d'une armée en campagne pour reprendre son rôle de diplomate, M. de Manteuffel partit donc muni d'une lettre autographe du Boi et des instructions du président du conseil.
On sait qu'il s'en acquitta à l'entière satisfaction de son maître. Il n'était pas encore de retour à Berlin que la Bussie en effet renonçait à sa proposition de réunir les puissances au congrès, et la diplomatie constatait que les rapports des deux cours avaient repris leur caractère de parfaite intimité. On remarqua notamment que le représentant du Tsar à Berlin, alarmé par les succès des armées prussiennes, fut soudainement mandé à Saint-Pétersbourg, et qu'il en revint totalement rassuré, affectant une tranquillité que n'ont troublée, depuis lors, ni les revers des princes allemands alliés à la maison de Bussie, ni le développement que la Prusse, la paix faite, se hâtait de donner à sa puissance militaire. Toutes ces circonstances démontrèrent aux moins clairvoyants que l'accord était pleinement rétabli entre les deux gouvernements. On les vit d'ailleurs, à dater de ce moment, marquer plus visiblement leur politique, la Prusse en Allemagne, la Bussie en Orient.
tf Je ne lis jamais, disait M. de Bismarck, la correspondance du ministre du Roi à Constantinople» , quand on éveillait son attention sur des éventualités imminentes en Turquie.
Ce fut une heure décisive et fatale que celle où le général de M anteufFel triompha des hésitations de la Russie. Il s'est écoulé un quart de siècle depuis lors, et FEurope en est, aujourd'hui comme au premier jour, troublée et réduite à redouter les plus graves complications. Gomment Fempereur Alexandre et le prince Gortchakof, ayant eu, un instant, la claire vision des dangers auxquels la Prusse agrandie exposait déjà la paix et Féquilibre européen, comment ont-ils pu se déterminer à reprendre et à continuer une politique non moins regrettable pour la Russie elle-même que pour les autres États du continent? La Prusse n'avait-elle pas donné la mesure de sa puissance militaire et de son ambition? Faut-il supposer que le général de Manteuffel avait été autorisé à ouvrir de nouveaux horizons, à promettre des compensations, à renouveler, en les précisant, les assurances d'une entente commune en Orient? M. de Bismarck ne s'est-il pas montré, en mainte occasion, prodigue d'engagements aléatoires? Comment concevoir d'ailleurs et justifier autrement la conduite de la Russie? Ce qui
est certain, c'est que le gouvernement prussien put^
i«2 ESSAIS DIPLOMATIQUES.
dès lors, poursuivre, en toute sécurité, le cours de ses succès. Bientôt, en e£Fet, il ne déguisa plus ses projets. Le traité de Prague lui avait valu d*importantes annexions ; il lui avait permis en outre d'étendre son influence sur tous les États de T Aile» magne du Nord et de fondre dans ses armées leurs contingents militaires. Il voulut davantage : il se proposa de placer sous son hégémonie les États du Sud et de tenir dans sa main F Allemagne entière, des Alpes à la Baltique.
Le Roi et son premier ministre, toutefois, ne se dissimulaient pas qu*en franchissant le Mein, au mépris des préliminaires de Nikolsbourg, la Prusse se heurterait à la France; que, pour couronner l'œuvre commencée, il faudrait entreprendre une nouvelle guerre. On se mit en mesure de la soutenir, et quand on y fat bien préparé, quand le moment parut opportun, on la provoqua fort habilement, avec la certitude que la Russie contiendrait T Autriche et qu'elle observerait une attitude bienveillante.
L'empereur Alexandre était en 1870, comme il l'avait été en 1866, l'arbitre de la paix et de la guerre. Il voulut la paix; nous devons ce témoignage à la mémoire de ce souverain. Il s'y employa avec une entière loyauté à l'origine des négociations provoquées par la candidature du prince de
Hohenzollem au trône d'Espagpie. La correspondance de notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le général Fleury, ne laisse aucun doute à cet égard. Nous devons avouer toutefois que le Tsar, abusé par les habiletés du Roi son oncle, égaré par les conseils du prince Gortchakof, ne persévéra pas dans ce sentiment. « La Russie ne saurait éprouver aucune alarme de la puissance de la Prusse » , avait dit le chancelier russe au représentant de T Angleterre avant l'ouverture des hostilités. Ce fut son" programme pendant toute la durée de la guerre, et il le fit agréer par son souverain. La guerre éclata donc, et la Prusse put Fentreprendre et la poursuivre en pleine possession des sympathies de la Russie. Soit avant, soit pendant l'investissement de Paris, le prince Gortchakof pouvait provoquer un congrès. 11 y fiit convié timidement par l'Angleterre, plus fermement par l'Autriche, qui lui suggéraient de convertir la ligne des neutres en ligne de médiateurs. D déclina ces ouvertures. Par une contradiction familière à l'esprit humain, il eut cependant le pressentiment des mécomptes auxquels sa politique exposait les intérêts de son maître, fl voulut prendre des gages. Dans une con* vention annexée au traité conclu à Paris en 1856, la Russie et la Porte s'étaient engagées, sous le con« ti*ôle des autres puissances, à n'entretenir dans la
mer Noire qu'un nombre limité de bâtiments de guerre. Après les premiers revers des armées françaises, le chancelier russe déclara, sans entente préalable, au mépris du droit public, la Russie affranchie de cette obligation et libre de reconstituer, dans ces eaux, ses forces maritimes.
La Prusse appuya et défendit la détermination du prince Gortchakof . Ses armées combattaient du Rhin à la Loire. On était au moment où F abstention sympathique de la Russie lui était le plus nécessaire. M. de Bismarck l'aurait payé de concessions d'une bien autre importance. S'il avait été doué de plus d'audace et de plus de prévoyance, le successeur du comte Nesselrode aurait exigé d'autres compensations et d'autres garanties. Il eût été secondé par tous les cabinets, et, de concert avec eux, il aurait, sans violences, sans ébranler l'autorité des traités, relevé la Russie de toute limitation mise à sa puissance en Orient, et obtenu de plus précieux] avantages en contraignant la Prusse à signer une paix acceptable pour la France, compatible avec l'indépendance de l'Autriche, et sans danger pour la légitime influence de sa cour en Europe. Il avait donné toute sa confiance à son collègue de Berlin ; il préféra la lui continuer et conquérir des droits éclatants à sa gratitude. De tout ceci, et pour rester dans les limites de notre étude,
nous n entendons encore déduire qu'une conclusion, c'est que, sans Tappui moral et diplomatique de la Russie, la Prusse, sous le règne d'un prince dont la prudence maîtrisait l'ambition^ n'eût osé entreprendre trois guerres avec la confiance de triompher de ses ennemis; qu'elle lui est redevable, par conséquent, de tous ses succès. Le roi Guillaume l'a reconnu lui-même. Les préliminaires de paix ont été signés à Versailles le 27 février 1871, et le même jour il en faisait part à l'empereur Alexandre dans une lettre qu'il terminait ainsi : «... La Prusse n'oubliera jamais qu'elle vous doit d'avoir empêché la guerre de prendre des proportions plus grandes. Que Dieu vous en tienne compte et vous bénisse.
« Pour toujours votre reconnaissant
« Guillaume. »
Mous verrons si la Prusse, Guillaume régnant, a gardé la mémoire des services reçus.
Ici s'arrête la longue période de Funion qui a lié la cour de Saint-Pétersbourg à celle de Berlin. lia Prusse avait vaincu la France ; elle lui avait ravi deux provinces et cinq milliards, elle croyait avoir tari ses ressources pour longtemps et rendu son relèvement difficile et lointain. Elle tenait, d'autre part, FAllemagne entière dans sa main, l'Allemagne désormais affranchie de la domination que les tsars y avaient exercée. Elle se sentait en mesure de contenir au besoin la Russie. Ce double résultat suffisait au patriotisme de M. de Bismarck et de son souverain, à la solidité de l'œuvre commune.
Comme son maître, le chancelier n'entendait pas le compromettre en secondant les projets du cabinet russe, qu'il avait lui-même constamment encouragés, soit pendant son ambassade à Saint-Pétersbourg, soit lors de la mission du général de Manteuffel. Il avait exprimé à sa guise sa pensée tout entière en rentrant en Allemagne. « Les préliminaires signés à Versailles, avait-il dit, nous garantissent cinquante années de tranquiUité. » C'était
déclarer que, la Prusse étant triomphante et satisfaite, la paix du monde ne devaitplus être troublée, que le concours delà Russie ne lui était plus nécessaire, que Tintimité devenait un fardeau, qu'il convenait de le déposer. Ce fut le nouveau programme du Roi, dont l'exécution resta confiée au génie de M. de Bismarck. I/a-t-il rempli au gré de son maître et à l'avantage de son pays? Ce que nous pouvons en dire ici, c'est qu'il en est issu Tétat actuel de l'Europe. L'histoire appréciera l'œuvre et l'ouvrier. Nous n'insisterons pas davantage sur ce point. Nous anticiperions sur les événements.
Quelle était cependant, à ce moment, la situation respective de la Prusse et de la Russie? La campagne des duchés avait valu à la maison des Hohenzollem l'acquisition du Holstein et du Schleswig. Avec ces provinces, le port de Kiel, la clef de la Baltique, passait, des mains d'une nation amie ou neutre, entre celles d'une puissance envahissante, fidèle à son principe, celui de tous ses ancêtres : Vbibene, ibipatria, pouvant désormais faire du Sund un Bosphore du Nord et fermer à la marine russe l'accès de la mer du Nord. La guerre faite à l'Autriche lui avait valu d'autres et de plus notables agrandissements ; elle s'était annexé des royaumes, des duchés, des villes libres. Laissant aux autres États de l'Allemagne du Nord un sem-
blant d'autonomie et d'indépendance, elle leur avait imposé un état fédératif dans lequel elle s'était réservé la part du lion. Elle avait arraché aux États du Midi, les menaçant de sa colère, des traités qui les mettaient à sa merci. Survint la guerre de France, et l'Allemagne s'agrandit de l'Alsace et de la Lorraine. Couronnant l'œuvre si bien achevée, on releva l'Empire germanique pour mieux assurer la domination des héritiers de Frédéric le Grand, en prenant soin d'imposer à la nation vaincue une contribution sous le poids de laquelle elle pouvait succomber. Telle fut la part de la Prusse. Quels avantages furent acquis à la Russie? Le vœu du prince Gortchakof était exaucé. L'Autriche avait été vaincue et humiliée. Il avait eu la satisfaction de rayer du droit public la dispo* sition, subie en 1856, neutralisant la mer Noire, clause qui, en réalité, ne neutralisait rien, ainsi qu'il l'a dit lui-même.Vains et stériles succès qui n'apportaient ni une satisfaction, ni des garanties. Qu'en pensait-on sur les bords de la Neva? Pendant que M. de Bismarck jugeait opportun de clore l'ère des conquêtes, on y croyait, au contraire, que le moment était venu de régler les comptes, d'établir la balance des bénéfices. Que fit la Prusse? EUe se déroba, usant de douces paroles, de moyens dilatoires pour ajourner toute résolution, tout accord
nouveau. La fidélité du gouvernement russe à la politique qui Ta si longtemps lié à la Prusse, les communications échangées publiquement , les toasts portés aux banquets avaient égaré l'opinion publique dans tout FEmpire moscovite. On s'était persuadé que Tempereur Alexandre recevrait le prix de Fassistance qu'il avait prêtée au roi Guillaume, et Ton s'imaginait que la Russie, avec Faide de ce souverain reconnaissant, trouverait, sur le Danube et sur le Bosphore, de légitimes compensations. Dans son exaltation, le sentiment national croyait sincèrement Fbeure arrivée d'exécuter le testament de Pierre le Grand. Cette conviction était universelle. Aussi la surprise futelle douloureuse et le mécontentement profond quand on pressentit que la Russie serait éconduite à Berlin, comme la France l'avait été en 1866, et que l'équilibre européen resterait rompu au profit exclusif de la Prusse. On vit ainsi, à la clarté des faits accomplis, l'Allemagne se dresser, colossale, sans contrepoids, la France et FAutriche étant réduites pour longtemps à panser leurs blessures. Les illusions si généralement caressées se dissipèrent, et le prince Gortchakof, le cœur plein d'amertume, dut s'avouer que sa politique avait manqué de clairvoyance. Il se recueillit de nouveau, cette fois pour méditer sur les fautes
commises et pour en conjurer les conséquences.
Pendant les premiers temps qui suivirent le rétablissement de la paix, on s'observa. On se montra réservé d'un côté, on fîit caressant et même obséquieux deTautre. Les rapports restèrent courtois, mais une défiance intense les traversait sans cesse. Pour vaincre ce sentiment, devenu général et même tangible dans toutTEmpire russe, le roi Guillaume entreprit, au mois d'avril 1873, le voyage de Saint-Pétersbourg, voulant témoigner à son auguste neveu, et dans sa capitale, la reconnaissance dont son cœur, disait-il, était profondément pénétré. Il y résida deux semaines; il y fut brillamment accueilli et fêté. Mais il rentra à Berlin convaincu que, cette fois, il n'avait séduit personne, qu'il avait laissé derrière lui un ressentiment incurable. Il en eut bientôt la preuve la moins équivoque.
La France avait acquitté sa dette, payé cinq milliards avec une aisance qui trompa toutes les prévisions et déconcerta M. de Bismarck lui-même. Les premiers efforts du gouvernement de la République pour équilibrer le budget et reconstituer les forces militaires du pays donnaient, en effet, des résultats inespérés. On prit l'alarme à Berlin, et bientôt, en 1875, on se demanda si l'intérêt du nouvel empire, si sa sécurité ne commandaient pas
de mettre obstacle, par les armes, au relèvement de r ennemi héréditaire qu'on croyait avoir terrassé pour longtemps. Ce fut Tavis de M. de Moltke, plus encore que celui du chancelier. « Nous ne pouvons perfectionner, aurait dit le célèbre maréchal, nos moyens d'attaque, et la France améliore chaque jour son système de défense. L'heure décisive est venue. Plus tard, la g^uerre coûterait aux deux nations cent miUe hommes de plus. Pour Fempécher de devenir exterminatrice, il faut la faire à Tinstant même. Ce n'est pas seulement comme général et comme Allemand que je parle, c'est comme homme et comme chrétien. » Ce guerrier implacable veut pousser la guerre à outrance quand il la conduit. Il l'a prouvé devant Sedan. Il la réclame avec non moins de passion quand la paix y a mis un terme et que les peuples respirent (1); il la conseille comme croyant et dans un sentiment de sollicitude pour deux nations dont il a versé le sang à longs flots. Étrange nature, qui rappeUe celle des envahisseurs, ses ancêtres. Ses contemporains ne lui doivent pas seulement les guerres passées ; ils lui seront égale-
(1) En 1S67, an an après la guerre faite à l'Autriche, M. de Moltke Toulut diriger contre la France les armes victorieuses de la Prusse^ insistant, avec toute Tautorité qu'il avait conquise, pour saisir le prétexte qu'en fournissait l'affaire du Luxembourg. (M, Henri des Houx chez M, de Bismarck,)
ment redevables des guerres futures. Nous avons dit les luttes que M. de Bismarck dut soutenir contre lui à Nikolsbourg et à Versailles. Quoi qu'il en soit, le gouvernement français fut averti par le cabinet de Saint-Pétersbourg du nouveau péril qui nous menaçait. Désabusée et inquiète, la Russie était, cette fois, bien résolue à ne pas tolérer un nouvel envahissement de la France. L'empereur Alexandre en donna lui-même l'assurance à notre ambassadeur, le général Le£[ô(l). Devant cette attitude du Tsar et de son gouvernement, on renonça à tout projet d'agression. Quiconque a étudié l'histoire de ces temps si récents n'en sera pas surpris. Guillaume I*', qui touchait d'ailleurs aux dernières limites de la vieillesse, ne devait pas se résoudre à entreprendre une guerre durant laquelle il aurait eu à redouter l'hostihté de la Russie. Vainement on aurait tenté de l'y entraîner. M. de Bismarck se hâta de désavouer les intentions qu'on prêtait à la Prusse. Il le fit avec hauteur et avec éclat, comme un homme d'État dont on a surpris les secrets, dans un mode blessant pour le prince Gortchakof, qui voulait, dit-il, se donner le mérite d'avoir sauvé la France d'un grave danger. « Je ne me suis jamais détouiiié de
(i) Voir,- dans les journaux de mai 1887, le récit de cet incident, publié par le général Leflô lui-même.
la Russie, a-t-il dit; c'est elle qui me repoussait et me plaçait parfois dans une position telle que j'étais forcé de modifier mon attitude pour sauvegarder ma dignité personnelle et celle de l'Allemagne. Cela commença en 1875, quand le prince Gortchakof me fit comprendre combien son amourpropre était froissé par la situation que j'avais acquise dans le monde politique. »
Assurément, ces sentiments regrettables, dont les hommes d'État devraient toujours se défendre, ont joué un rôle lamentable dans les luttes qui, de nos jours, ont ensanglanté l'Europe. Mais en ce moment la Russie ne s'en inspirait nuUement, il faut le reconnaître. Elle avait d'autres vues, d'autres préoccupations, qui lui étaient imposées par les agrandissements de la Prusse, par l'intention bien arrêtée du cabinet de Berlin de ne lui faciliter aucune compensation, de ne lui donner aucune garantie. M. de Bismarck n'en ressentit pas moins profondément la dénonciation dont il avait été l'objet. Son cœur n'a jamais été accessible à la rémission des offenses ; le génie lui-même paye son tribut à la faiblesse humaine ; on Ta vu dans le procès du comte d'Arnim, dans celui fait au docteur Geffken; on l'a vu surtout plus clairement depuis qu'il a perdu le pouvoir, et on a pu en juger à la vivacité et à l'intempérance de son langage, fait
pour surprendre ses propres adversaires et affliger ses plus enthousiastes admirateurs. En l$75, son irritation se conciliait-elle avec les exigences de sa tâche ? Était-il utile, opportun de rompre avec la Russie? On ne saurait encore l'affirmer à l'heure présente. Ce qui est certain, c'est qu'il se montra sensible à la blessure faite à son orgueil, et qu'il résolut de rechercher des amitiés ailleurs. Répudiant le long passé pendant lequel ils avaient conspiré ensemble, les deux chanceliers en vinrent ainsi à briser les liens qui les avaient unis, et nous les retrouvons désormais en état de constante hostilité. A dater de cet incident, en effet, la Prusse modifia sa politique, poursuivit des combinaisons nouvelles, et, après de longs efforts, parvint à fonder la triple alliance. La pensée de cet accord a germé , en 1875, dans l'esprit de M. de Bismarck. La réalisation en était difficile ; sous le poids de ses désastres, l'Autriche se montrait rebelle aux doucereuses suggestions de son vainqueur. Les résistances qu'on lui opposait à Vienne ne détournèrent pas M. de Bismarck du but qu'il s'était proposé; il attendit et il trouva le moyen de les surmonter. Voyons comment il procéda.
Dans le cours de cette même année, une insurrection éclata en Herzégovine. Ce mouvement s'étendit bientôt à la Bosnie pour se propager ensuite en Bulgarie. On a prétendu que ces troubles avaient été soutenus, sinon provoqués par la caisse des reptiles : rien ne nous l'a démontré, et nous ne mentionnons ce bruit que comme un indice des dispositions qu'on prêtait à M. de Bismarck, qui aimait, croyait-on, à créer en Orient des difficultés à son collègue de Saint-Pétersbourg. Le gouvernement turc fit de vains efforts pour rétablir Tordre dans ses provinces insurgées. Ses troupes n y parvenant pas, il eut recours à une répression impitoyable qui souleva Tindignation du sentiment public et des cabinets en Europe. Les puissances s'émurent. Il s'ensuivit de longues et laborieuses négociations qui mirent en présence la Russie et l'Angleterre, Tune obéissant à des traditions séculaires qui lui commandaient de défendre ses coreligionnaires, l'autre s'inquiétant des dangers qui menaçaient, de nouveau, l'intégrité de l'empire ottoman.
Pendant qu'eUes prenaient ainsi position devant ces complications nouvelles, la Prusse s'effaçait. En décembre 1876, on réunit une conférence à Gonstantinople. Elle échoua parle refus de la Porte d'agréer la participation des puissances à Texécution des mesures destinées à assurer de solides garanties aux chrétiens. On signa à Londres, en mars 1877, un protocole qui resta lettre morte; le gouvernement turc, n'ayant pas été convié à y participer, en déclina les dispositions. Le mal cependant s'aggravait : le Monténégro et la Serbie étaient intervenus dans la lutte en s'alUant aux populations révoltées. Devant cette situation, la Russie prit les armes. Au mois d'avril, ses troupes envahirent l'empire ottoman. Nous n'avons pas à raconter la lutte des deux empires; nous rappellerons seulement qu'elle se termina par le traité signé à San Stefano, en présence de la flotte anglaise accourue devant Gonstantinople et mouillée dans la mer de Marmara. La Prusse fut plus réservée; elle ne se livra à aucune manifestation. M. de Bismarck savait que la Grande-Bretagne avait en Orient des intérêts qui se confondaient avec ceux de la Turquie; il lui laissait volontiers l'initiative des premiers avertissements qu'il croyait opportun de faire entendre à la Russie. Il savait surtout que rien ne pouvait s'accomplir définiti-*
vement, ni dans Tempire ottoman ni ailleurs, sans le concours ou l'adhésion de la puissante Allemagne, notamment si elle s'unissait à TAngleterre, Dans cette double conviction, il ne mit obstacle ni à la guerre, ni à la paix. De tous les premiers ministres, il fut celui qui s'imposa la réserve la plus absolue. Sollicitée par la Porte, au plus fort de la lutte, ainsi que les autres puissances, d'interposer sa médiation, la Prusse se hâta de décliner les instances du sultan. Seule, l'Angleterre tenta d'offrir ses bons offices aux belligérants, marquant chaque jour davantage sa sollicitude pour la Turquie et assumant de la sorte le rôle que le chance-*lier allemand lui avait assigné dans ses calculs.
Que portait le traité de San Stefano ? Il stipulait des avantages nouveaux et précieux pour toutes les races chrétiennes de l'empire ottoman : l'indépendance pour les unes, pour les autres l'autonomie ou des garanties solennelles. Outre une double rectification de frontières, la Russie obtenait, avec une contribution de guerre, le droit de contrôler l'exécution des cont^essions faites à ses coreligionnaires. Elle reconstituait, par ces arrangements, son action et son influence mutilées par le traité de 1856, après la guerre de Grimée. Le cabinet de Londres s'empressa de relever que ces avantages étaient en contradiction avec les engagements que
la Russie avait contractés au congrès de Paris ; il déclara qu'il ne pourrait, dès lors, admettre la valeur des dispositions arrêtées à San Stefano qu'à la condition qu'elles seraient soumises, sans en excepter aucune, à l'examen et à l'agrément de toutes les puissances intéressées. Le moment était venu pour TAllemagne de prendre parti pour ou contre la cour de Saint-Pétersbourg, de renouer avec elle ses relations gravement compromises, de solidariser de nouveau leurs intérêts respectifs ou de s'engager définitivement dans une autre voie et dans d'autres accords. Avec l'aide du roi Guîl- Jaume et de son habile chancelier, la Russie aurait pu, comme l'avait fait la Prusse à deux reprises, grâce à l'empereur Alexandre et au prince Gortchakof, refuser de comparaître devant les puissances assemblées en congrès et revendiquer à son tour l'intégraUté des concessions qu'elle avait obtenues de la Porte, au prix des plus douloureux sacrifices, après une guerre longue et meurtrière. Uni à celui des tsars, l'empire allemand, de son côté^ n'aurait pas eu à redouter les colères de la Grande-Bretagne; mais on avait arrêté à Berlin des résolutions qui restèrent immuables. Le Roi avait oublié la dette contractée envers son auguste peveu et restée en souffrance ; le chancelier ne se souvenait que de l'attitude et des procédés récents
de son collègue de Saint-Pétersbourg. Ils préférèrent le congrès, parfaitement édifiés sur les exigences que l'Angleterre y apporterait. La Russie dut s'y résigner et en agréer la proposition. Abandonnée*par la Prusse, elle ne pouvait braver l'hostilité du cabinet britannique, devant T Autriche réduite, et l'Italie disposée à subir l'impulsion qui lui serait donnée soit de Londres, soit de Berlin. Le congrès se réunit sous la présidence du prince de Bismarck. Le chancelier s'acquitta de sa tâche en honnête courtier^ comme il l'a dit, faisant la part de chacun au préjudice de ceUe de la Russie, sans oublier la France, dans un dessein profitable à l'évolution qu'il avait imprimée à sa politique, et sur lequel nous reviendrons plus loin. Les stipulations du traité de San Stefano furent remaniées dans leur ensemble, et on en arrêta de nouvelles qui renversaient la situation garantie au cabinet de Saint-Pétersbourg parles arrangements conclus directement avec la Porte. Au contrôle qu'il s'était réservé sur l'exécution des mesures prises en faveur des chrétiens, on substitua notamment celui de l'Europe. On constitua des commissions qui en ont assumé les devoirs en dépossédant la Russie du rôle de puissance protectrice qu'elle croyait avoir reconquis par la victoire. Pour mieux atteindre ce résultat, on exigea l'évacuation, à courte échéance,
des provinces turques occupées par les années du Tsar. Mais la clause capitale et inattendue, que rien n'autorisait ni ne faisait prévoir, celle qu'il importe de relever parce qu'elle a donné naissance à des difficultés qui troubleront sensiblement, pendant longtemps, Tétat politique de l'Europe, ce fut la clause libellée en deux lignes et ainsi conçue : « Les provinces de Bosnie et d'Herzégovine seront occupées et administrées parl'Autriche-Hongrie. » (Art. 25.) La forme de cette disposition n'était qu'un astucieux euphémisme. En réalité, le sultan était dépouiUé, par ses amis, de ces provinces, qui avaient cependant pris les armes pour revendiquer leur autonomie et nullement pour changer de maître. L'Autriche-Hongrie, au contraire, sans avoir tiré l'épée, sans qu'il lui en eût coûté le moindre sacrifice, était mise en possession de territoires destinés à donner un nouveau relief à son influence en Orient. Conçue par M. de Bismarck, toujours fertile en expédients imprévus et ingénieux, cette combinaison fut proposée, à l'assemblée, par l'un des plénipotentiaires de la Grande- Bretagne, lord Salisbury.
Rien ne pouvait démontrer plus clairement l'entente concertée entre le cabinet de Berlin et celui de Londres. Toute illusion était désormais interdite aux négociateurs de l'empereur Alexandre. C'est
en effet, et uniquement, dans la pensée d'atteindre les intérêts de tout ordre de la Russie, que les prétendus protecteurs de la Turquie imaginèrent de lui infliger cette mutilation pour en doter l'empire d'Autriche, le véritable compétiteur de l'empire russe dans la péninsule des Balkans. Cette mesure promettait à l'Angleterre un concours plus puissant et plus efficace contre toute nouvelle tentative de la cour de Saint-Pétersbourg en Orient. Elle garantissait à l'Allemagne le libre parcours du Danube, sa voie la plus directe'pour son trafic avec la mer Noire et l'Asie. Mais M. de Bismarck avait, en outre, d'autres vues : il voulait obliger le vaincu de Sadowa, lui faire oublier ses désastres en les réparant en partie et le contraindre à s'allier étroitement à l'Allemagne. Il opérait son mouvement qui portait de Saint-Pétersbourg à Vienne la base et le point d'appui de sa politique. La stipulation dont il avait été l'initiateur lui en offrait le moyen le plus certain et le plus prompt. Il mettait TAutriche-Hongrie à sa merci. En possession de la Bosnie, cette puissance devenait limitrophe de la Bulgarie; elle l'était déjà de la Serbie et du Monténégro : elle pouvait donc exercer, sur tous les nouveaux États formés des débris de l'empire ottoman, entre le Danube et la mer Egée, une influence prépondérante. Elle était désormais la sentinelle
avancée, de T Allemagne et de T Angleterre; mais, par cela même, elle consentait à se constituer l'adversaire irréconciliable de la Russie. L'événement, au moment même où nous écrivons, prouve combien les calculs du chancelier allemand étaient fondés, et avec queUe sagacité il s'est servi de l'Angleterre et de l'Autriche elle-même durant les négociations qu'il a présidées à Berlin.
M. de Bismarck sortait donc du congrès maître indépendant et absolu de la situation qu'il avait créée. Il pouvait, à son gré, se rapprocher de la Russie à l'aide de concessions que son ingéniosité aurait aisément trouvées au besoin (1), ou bien inféoder F Autriche-Hongrie à sa pohtique. On sait le parti qu'il a pris. Disons encore, pour rester dans la vérité des choses, que l'Angleterre, dans sa défiance, avait eu soin, avant d'aller à Berlin, et ne voulant pas en revenir lesmains vides, deprendre le gage qui convenait le mieux à ses intérêts. EUe avait arraché à la Porte la cession de Chypre, lui donnant accès en Syrie d'un côté, de l'autre à la sortie du canal de Suez dans la Méditerranée. Cette acquisition fut dissimulée, sans tromper personne,
(1) Le cabinet de Saint-Pétersbourg lui en a fourni l'occasion. Le comte Schonvalof lui offrit de conclure un traité d'alliance formelle. Il déclina cette proposition. C'est du moins ce qu'il a révélé luimême à l'un des nombreux interlocuteurs qu'il a reçus À Friedrichsrolie»
dans un traité d'alliance défensive. La Grande- Bretagne promettait, ce qui constituait une obligation illusoire, de garantir à la Turquie ses possessions asiatiques^ et afin de la mettre en mesure d'assurer les moyens nécessaires pour l exécution de cet engagement, le sultan assignait cette île pour être occupée et administrée par elle. Ce n'est pas autrement, on Ta vu, que T Autriche a acquis l'Herzégovine et la Bosnie. La diplomatie possède des formules qui lui permettent de déguiser, sous les apparences d'une occupation temporaire, des spoliations définitives et injustifiables. Le cabinet de Londres ne s'était pas aventuré dans cette négociation sans en avoir fait la confidence à celui de Berlin qui en resta l'unique dépositaire. Ne voulant pas laisser s'accréditer qu'il avait été pris au dépourvu, M. de Bismarck fit dire par son organe avoué, la Gazette de l'Allemagne du Nord, dès que l'affaire fut ébruitée, que, r au point de vue de la civilisation générale et du progrès, on ne peut que donner son assentiment à cette mesure. Nous ne croyons pas nous tromper en admettant que notre gouvernement avait été averti, à l'avance, de la convention, sans qu'on l'ait invité à donner son avis. 9 II suffisait à l'homme d'Ëtat prussien de bien étabhr que sa vigilance n'avait pas été surprise. Il jugeait superflu de convenir qu'il avait
tout autorisé. Il n'en resta pas moins certain que les plénipotentiaires de la reine Victoria et ceux de l'empereur Guillaume étaient arrivés au congrès après s'être concertés sur les graves problèmes qu'ils avaient mission de résoudre. La Russie avait été condamnée avant même d'être entendue.
De l'état de suspicion où l'avait placé, en 1875, la témérité du cabinet de Saint-Pétersbourg, l'implacable chancelier aUemand, qui n'avait dépouillé, qui ne dépouillera jamais le Junker résolu et véhément de ses jeunes années, a pris une revanche éclatante. Il a vaincu la Russie sans la combattre, il a humilié le prince Gortchakof devant un aréopage européen, il a goûté le plaisir des dieux, toujours si cher à son âme ardente et passionnée; douce et suprême satisfaction qu'il a constamment recherchée durant sa longue et glorieuse carrière. Mais, en cette occasion^ a-t-il bien servi son pays et son roi ? On est autorisé à en douter devant les efforts incessants tentés par le nouvel empereur, dès le lendemain de son avènement, pour apaiser la Russie et combiner un rapprochement entre les deux cours si étroitement apparentées. Tel ne semble pas être, d'ailleurs, le sentiment général de l'Allemagne. Sous le gouvernement, nous pourrions dire sous le règne de M. de Bismarck, il y avait encore des tribunaux à
Berlin : il n'y avait plus déjuges à certains égards. Quiconque osait blâmer sa politique extérieure s exposait à être poursuivi pour offense envers sa personne ou pour crime de haute trahison. Pour Tavoir essayé, des publicistes ont connu la prison et quelquefois la détention dans une forteresse. Il parvint ainsi à imposer la discrétion, sinon le silence. Depuis sa chute, les langues et les plumes se sont déliées; ses subalternes dans la presse Tout eux-mêmes abandonné, et Ton sait avec quelle hauteur il les a couverts de son mépris. Une brochure a paru à Leipzig qui a exprimé^ sans mesure, le sentiment des mécontents (1). u M. de Bismarck, y lit-on, essaye en vain de donner le change;... il est Fauteur d'une rupture irrémédiable entre la Russie et TAUemagne... C'est la Russie qui a fait la grandeur de la Prusse... En 1870, l'arme au bras sur la Vistule, elle protégea la frontière du Rhin. .. Par le traité de San Stefano, la Russie se flatta de récolter les avantages qu'une guerre heureuse et sanglante lui donnait le droit de revendiquer : le traité de Berlin en annula, presque en entier, les dispositions. . . Si, au congrès, Gortchakof a demandé peu, s'il s'est résigné à
(i) Elle porte pour titre : Comment le duc de Lauenbourg (le prince de Bismarck) a provoqué C entente de V empire russe et de la République française.
voir l'Autriche-Hongrie, Fadversaire de la Russie, prendre la position prééminente dans la péninsule balkanique, c'est qu'il s'y trouva aux prises avec une coalition, et que le seul ami puissant sur lequel il croyait pouvoir compter se déroba... Elle (la Russie) est pacifique, mais elle commande le respect... Elle sait qu'à l'heure du danger elle pourra se fier à une puissance amie dont l'alliance n'a nul besoin d'être ratifiée par une convention écrite... La Russie, d'autre part, ne jouera plus désormais le rôle de 1870; elle n'assistera pas, les bras croisés, au démembrement de laTrance... » Voilà ce que l'on pense, voilà ce que Ton écrit aujourd'hui en Allemagne. Nous n'avons pas dit autre chose.
Cette publication, qui a eu un grand retentissement dans l'opinion et dans la presse, a-t-elle été inspirée ? Rien ne le prouve ; mais la circulation n'en a pas été interdite, et la plupart des journaux en ont donné de longs extraits. Il se dégage de cette double circonstance un symptôme qu'il est certainement permis de noter en passant.
Ces mêmes vérités que l'on prodigue maintenant, sur les bords de la Sprée, au restaurateur de l'empire germanique, retiré dans ses domaines, la presse russe, interprète du sentiment national, les lui avait fait entendre pendant les dernières années de sa domination. Il en faisait contester l'exacti-
tade par la puissante publicité qui était à sa solde. Il a saisi toutes les occasions pour les démentir ou les redresser lui-même, pour établir qu'en toute occasion il s'était montré le meilleur ami de la Russie, notamment au congrès de Berlin. Il a tout affirmé ; il n'a rien démontré. Les faits acquis ne le comportaient pas. A l'exception du Monténégro, en effet, resté fidèle, malgré tout, aux tsars, ses bienfaiteurs, les provinces que partage le Danube, — dont deux ont été érigées en royaumes indépendants, avec des augmentations de territoires, pendant que la troisième était constituée en principauté autonome, — ces provinces, pouvons-nous dire, qui doivent tout, de longue date, au sang des armées russes versé à flots pour les tirer du servage, étaient déjà, par un effet inéluctable des résolutions prises au congrès de Berlin, Tune, la Serbie, sous le joug de l'Autriche, l'autre, la Roumanie, manifestement réfractaire à toute intimité avec le cabinet de Saint- Pétersbourg : quant à la troisième, la Bulgarie, qui a été comblée de bienfaits de toute sotte, elle emploie, ou plutôt ses gouvernants ne cessent d'employer tous leurs efiForts à les méconnaître. De teUe façon que la Russie, leur émancipatrice, est aujourd'hui dépouillée de toute influence dans ces contrées au profit de l'Autriche, au profit de l'Allemagne, dira-t-on avec plus de raison. S'il en est
ainsi, et personne, croyons-nous, ne saurait nous contredire, M. de Bismarck est-il fondé à revendiquer le bénéfice de sa sollicitude pour les intérêts de Fempire russe? N'est-ce pas ajouter la dérision à riiostilité ? Mais un homme d'État de sa trempe, parvenu au faite de la puissance, peut impunément lancer des paroles téméraires; la crédulité publique les écoute sans s*en émouvoir, quand elle n'y applaudit pas.
U est dû à M. de Bismarck un hommage qu'il ne nous coûte nullementde lui rendre. L'œuvre pétrie de ses mains délimitait, avec une précision mathématique, pouvons-nous dire, la position respective des parties contractantes. C'est ainsi que les choses furent appréciées à Saint-Pétersbourg et ailleurs. C'est ainsi qu'il l'a compris lui-même. Chaque puissance savait quels étaient, quels pouvaient être éventuellement ses amis ou ses adversaires, et comment on se comporterait désormais. Par un étrange caprice du sort, la Russie dut, après ses victoires, comme la France après ses défaites,
se cantonner dans son isolement, et, comme elle, pourvoir à sa sécurité en reconstituant ses forces militaires, en leur donnant tout le développement qu'elles pouvaient comporter. La confiance ne lui étant plus permise, elle s'empressa de mettre ses frontières à Tabri d'une surprise en les couvrant de forts contingents tirés des armées qui évacuaient la Turquie. On voulut voir dans cette mesure, à Vienne surtout, une démonstration qui n'avait rien de pacifique. On se souvient des récriminations de la presse autrichienne, et si nous les rappelons, c'est parce qu'elles marquent l'origine des armements qui devinrent, depuis lors, la loi commune de tous les États en Europe. L'Allemagne en prit elle-même l'initiative sous le prétexte qu'on armait outre mesure au nord et à l'ouest de l'Empire.
Pendant que les états-majors s'agitaient, le chancelier ne restait pas inactif. Il se hâtait de mettre à exécution ses projets d'alliance. Au moment où il rendait inévitable un rapprochement entre l'Empire de Russie et la République française, il avait, avons-nous dit, songé et pourvu à cette éventualité. Calculateur habile et prévoyant, il avait séparé irrémissiblement l'Autriche et la Russie, et placé la première de ces deux puissances dans l'impérieuse nécessité de s'unir à l'Aile-
magne et en cpielqne sorte de lui appartenir. Il demanda à Vienne le prix des acquisitions qu^on lui devait et offrit au gouvernement austro-hongrois de conclure un accord défensif. Le cabinet de Vienne ne pouvait le décliner. Il est vraisemblable même qu'il le souhaitait pour s'abriter derrière l'Allemagne contre les colères de la Russie. On débattit longtemps cependant les clauses de ce rapprochement. On voulait à Berlin une entente engageant les parties pour toute éventualité, les prémunissant contre la Russie et la France également. Tout conflit de l'Allemagne ou de l'Autriche, avec l'une ou l'autre de ces deux puissances, devait constituer le casus fœderis. Nous avons assumé, répondait-on à Vienne, une situation qui nous commande de nous couvrir contre une agression de la Russie, L'opinion pubUque, dans tout l'Empire austro -hongrois, comprendra, comme tous les cabinets de l'Europe, que nous nous unissions à l'Allemagne dans cette prévision, et on n'y verra qu'une mesure purement défensive. Le traité aura donc tous les caractères d'un arrangement pacifique. Aucune question ne nous met, au contraire, en dissentiment avec la France; nous n'avons aucune raison plausible de prendre envers elle une attitude défiante ; en la visant, nous nous rendrions coupables d'un acte injustifiable de mal-
veillance, sinon d'hostilité. M. de Bismarck se rendit à Vienne, intervenant de sa personne pour vaincre les résistances qu'on lui opposait. Le comte Andrassy maintint sa manière de voir et offrit sa démission. Le chancelier allemand dut se résigner à conclure le traité qui porte la date du 7 octobre 1879 (1).
Que stipule-t-il? Le nom de la France n'y est pas prononcé. L'article premier porte que, si l'un des deux empires est attaqué par la Russie, ils se devront réciproquement le secours de la totalité de leurs forces militaires. S'il est attaqué par une autre puissance (art. 2), l'autre partie contractante s'engage à observer une neutralité bienveillante. Si la puissance attaquante était soutenue par la Russie (art. 3), l'obhgation de se prêter une assistance réciproque, prévue dans l'article premier, entrerait immédiatement en vigueur. Gomme on le voit, le traité est conçu et libellé explicitement contre la Russie; elle y est nommée deux fois, pendant que le nom de la France n'y est pas articulé. On se prémunit contre la Russie ; et les deux empires d'Allemagne et d'Autriche devront prendre les armes et la combattre, soit qu'elle prenne l'initiative d'une agression, soit qu'elle seconde à un
(1) Voir un article récent de la revne allemande Nord et Sud.
degré quelconque TefFort d'une autre puissance. Cette puissance, rien ne la désigne ; c'était un soin superflu. Mais cette omission volontaire, exigée certainement par le cabinet de Vienne, n'est pas moins digne de remarque. Ce qui Test davantage, ce qu'il importe de retenir, c'est la distinction établie entre le cas d'une guerre avec la Russie et celui où elle éclaterait avec la France. Dans le premier, les deux alliés se doivent un concours réciproque et absolu, quel que soit celui qui serait attaqué. Dans le second, le contractant, qui ne se trouverait pas directement engagé dans le conflit dès le début, n'aurait point, la Russie s' abstenant, à y participer. Son unique devoir consisterait à prendre et à garder une attitude bienveillante. Est-ce à dire que, si une lutte nouvelle survenait entre la France et l'Allemagne, nous pourrions compter sur la neutralité de l'Autriche? Tel n'est pas notre sentiment. L'esprit et la portée des clauses conventionnelles, quels qu'en soient les termes, se modifient avec les circonstances, et personne n'ignore que, de notre temps, elles comportent toutes les interprétations. La foi des traités, ce principe si respectable de la solidité des relations internationales, de la sécurité des peuples et de la paix générale, a subi de bien graves atteintes depuis que la force a plus d'empire que le droit, et le gouvernement qui
LA TRIPLB ALLIANCE. 198
en ferait aujourd'hui la règle invariable de sa con«duite et de ses déterminations s'exposerait aux plus redoutables mécomptes (1).
Le traité signé à Vienne, en 1879, resta secret en ce sens que, si on en connaissait Fobjet, on en ignorait la teneur et les conditions. Soudain, le 4 février 1888, il est livré à la publicité. Il avait été renouvelé en 1883 et en 1887; il avait reçu
(i) Le préambule da traité austro-allemand porte : • Considérant que les deux monarqueci seront à même, par une alliance solide des deux empires, dans le genre de celle tfui existait précédemment^ d'accomplir ce devoir » (celui de yeiller à la sécurité de leurs Etats). Cette solide alliance, qui existait précédemment, a-t-elle empêché la Prusse de déclarer la guerre à l'Autriche sans cause et sans provocation, uniquement pour satisfaire sa cupidité? « Les deux souverains, ajoute le préambule, se promettant solennellement de ne jamais donner une tendance agressive quelconque à leur accord purement défensif, ont résolu de conclure une alliance de paix et de protection réciproque. » M. de Bismarck étant premier ministre, la Prusse a violé le traité de 1852 garantissant au Danemark l'intégrité de ses territoires; — le traité de 1856, en encourageant (il l'a avoué) la Russie à s'affranchir de la clause qui neutralisait la mer Noire; — le traité prusso-italien de 1866, en concluant la paix avec l'Autriche à Nikolsbourg sans la participation et malgré les protestations de son allié; — le traité de Prague de la même année, en imposant aux États de 1* Allemagne du Sud, auxquels il assurait une situation libre et indépendante^ ea leur imposant, disons-nous, des conventions qui plaçaient toutes leurs forces militaires, sans distinction, sous le commandement direct et absolu du Roi. Qui garantirait désormais à TEurope que la Prusse s'abstiendra de contraindre l'Autriche, si tel est son intérêt et quand elle jugera le moment opportun, à convertir leur accord pacifique en alliance offensive? Après avoir été témoins des violences commises, des engagements méconnus, ne pourrionsnous pas, au contraire, répéter avec Hamlet : Des mots! des mots! des mots! si de pareilles choses, ainsi écrites, ne commandaient le respect, même quand elles inspirent la défiance ?
m ESSAIS DIPLOMATIQUES.
raccession de Tltalie. On ne décèle cependant que le texte primitif, élaboré entre M. de Bismarck et le comte Andrassy, le seul que nous connaissions encore, sans faire nulle mention des signatures échangées postérieurement à sa date soit avec le cabinet de Vienne, soit avec celui de Rome. A quelle nécessité a-t-on obéi ? Que se proposait le chancelier allemand ? On n*en a donné qu'une explication. La voici : à l'ouverture de la session du Reichstag, il avait présenté un projet de loi demandant un crédit supplémentaire de 280 millions de marks pour les services militaires. Gomme Topinion publique, l'assemblée fédérale TaccueilUt avec un sentiment de surprise et de défiance. L'armée allemande, disait-on, est, de toutes les armées de l'Europe, la plus puissante par le nombre et l'armement autant que par son organisation ; c'est donc la guerre que l'on prévoit, que l'on veut à date prochaine ! Le chancelier aurait rencontré l'incrédulité si, après nos défaites, il avait encore évoqué le spectre de l'ennemi héréditaire. Il prit le parti de démontrer au pays et à ses représentants qu'il voulait la paix et non la guerre, et il plaça sous leurs yeux le traité conclu avec l'Autriche. Mais pour assurer la paix, il entendait mettre l'Allemagne en mesure de ne pas redouter la guerre, et ne rien négliger pour la rendre, si elle
s'imposait, désastreuse à ses adversaires. Peu de jours après, le 6 février, le projet de loi vint en discussion, et il prit la parole pour développer ce double thème. Il fut courtois pour le Tsar : « J'ai pu me convaincre, dit-il en débutant, que l'empereur Alexandre n'avait ni tendances belliqueuses contre nous, ni l'intention de nous attaquer, ni le penchant des guerres agressives en général. Je n'ajoute pas foi à la presse. Je me confie, et j'y crois, à la parole du Tsar. . . La Prusse doit de la reconnaissance à la Russie depuis 1813. Le solde en a été beaucoup utilisé sous le règne de Tempereur Nicolas, et je puis dire qu'il a été épuisé à Olmûtz ; mais nous avons conservé notre amitié à la Russie et nous lui sommes reconnaissants de son attitude en 1866 et en 1870. A cette dernière occasion, nous pûmes encore lui rendre service en lui procurant, par nos victoires, la main libre dans la mer Noire... Nous nous efforçons de respecter les droits que la Russie tire des traités. . . et si elle nous demande de soutenir ses démarches auprès du sultan pour ramener les Bulgares à la situation créée par l'entente des puissances, je n'hésiterai pas à accorder notre appui... » Parallèlement à cette thèse et en les entrelaçant, le chancelier a longuement développé celle de la paix : « ...Nous voulons son maintien, a-t-il déclaré. Nous voulons
la conserver avec tous nos voisins, notamment avec la Russie... Nous ne nous imposons pas; nous essayons seulement de renouer les anciennes relations amicales... Si la guerre éclate, le feu devra être mis aux poudres par d'autres; ce n est pas nous qui le mettrons... >* Mais, selon lui, il est une nécessité impérieuse à laquelle F Allemagne ne peut se soustraire ; elle doit être aussi forte que son intérêt Fexige et que sa puissance le comporte, toujours prête et en état de défendre l'Empire de toutes parts à la fois. « Le projet de loi, ajoute-t-il, nous apporte un appoint considérable de troupes formées : il consolide la ligue de la paix comme si une quatrième puissance, avec 700,000 hommes, y accédait. L'opinion publique se tranquillisera en pensant que, si nous sommes attaqués simultanément de deux côtés, nous pourrons diriger un million d*hommes sur chaque frontière eu gardant en réserve un troisième million... Si nous n'en avons pas besoin, tant mieux. Nous ferons tout pour qu'il en soit ainsi... Nous, Allemands, a-t-il dit en terminant, nous craignons Dieu, mais rien autre chose au monde, et cette crainte de Dieu nous fait aimer et cultiver la paix. Celui qui la violera pourra se convaincre que l'amour de la patrie, qui, en 1813, appela la population entière de la Prusse, amoindrie et exténuée, aux armes, anime
LA TBIPLE ALLIANCE. 197
aujourd'hui toute la nation allemande, et que celui qui l'attaquera la trouvera unie, armée, et verra que chaque guerrier porte en son cœur la ferme croyance que Dieu est avec nous. » Nobles et fières paroles dont on ne saurait méconnaître l'accent chrétien et patriotique, mais qui ne causent pas moins une vive surprise quand on songe que rhomme d'État qui les a proférées a voulu et fait trois guerres en six ans, qu'il a mis le feu à l'Europe, de la Baltique au Danube et du Danube à la Loire : langage d'un néophyte, dira l'histoire, converti à Dieu et à la paix après avoir récolté, sur les champs de bataille, une riche moisson de succès et de gloire.
Le discours du chancelier passionna l'assemblée et mit fin à la discussion ; la loi fut votée par acclamation. Il avait triomphé des hésitations du parlement et obtenu les crédits demandés par le ministre de la guerre. Était-ce le but unique qu'il se proposait? N'avait-il pas en vue également de tenter un effort pour détendre ses relations avec la Russie, pour avertir en outre ses alhés qu'il était encore des éventualités qui lui permettraient de se réconcilier avec l'empire du Nord, si, de leur côté, ils ne s'imposaient pas, comme l'Allemagne, les sacrifices exigés par l'intérêt commun? Avec un esprit aussi déUé, tout est vraisemblable. Il est
même à remarquer que les plus sérieux efforts de ritalie, pour améliorer les conditions de sa puissance militaire, datent de cette époque; que de cette époque date également Timmixtion de Tétatmajor allemand dans les mesures essentielles qui ont été prises à Rome.
Mais si les déclarations, tour à tour pacifiques et hautaines, du chancelier allemand ont été entendues et comprises en Italie et même en Autriche, qu'en a-t-on pensé, comment les a-t-on appréciées à Saint-Pétersbourg ? Ont-elles touché Topinion publique? Ont-elles redressé Tattitude du cabinet russe? Aucunement. La presse, soumise, dans une certaine mesure, au contrôle de l'autorité administrative, a persisté dans le jugement qu'elle avait porté sur la conduite tenue au congrès de Berlin par l'ancien et ingrat allié. IjC gouvernement du Tsar ne changea rien à son programme. Se renfermant dans sa dignité, il redoubla d'efforts, sans bruit et sans ostentation, pour couvrir ses frontières et perfectionner son outillage militaire. La pubhcation du traité d'alliance, le soin que M. de Bismarck mit à en faire ressortir le caractère pacifique, ne modifièrent, sous aucun rapport, l'état des choses, la position prise par chacune des puissances intéressées.
Nous avons dit dans quelles circonstajQces et sous Tempire de quelles nécessités le cabinet de Vienne a signé le traité d'alliance. Bepoussée, on s'en souvient, par la Russie, qui ne sut pas oublier son ingratitude, vaincue par la Prusse, déchue de la haute position qu'elle avait pendant longtemps occupée en Allemagne, T Autriche était dépossédée de sa sphère d'action en Occident. Elle devait nécessairement orienter sa politique et ses efforts à Test de ses États pour raffermir et étendre son influence sur les populations slaves de son empire et des contrées voisines. M. de Bismarck lui en fournit le moyen en lui offrant d'occuper deux provinces delà Turquie. Elle ne pouvait décliner une proposition qui, dans une certaine mesure, devait la relever de ses désastres récents. Les difficultés de sa situation expliquent donc et justifient, si Ton veut, sa conduite et l'accord conclu avec l'Allemagne. Mais M. de Bismarck n'entendait pas se borner à son concours ; il voulait s'assurer également celui d'une puissance que tous ses in-
téréts désignaient comme T adversaire de T Autriche et ralliée de la France. Nous avons nommé l'Italie. Des événements d'une portée immense avaient profondément troublé lès rapports des quatre plus grandes puissances du continent et leur avaient imposé l'obligation de veiller à leur sécurité. La guerre n'avait pas seulement mutilé la France ; elle l'avait laissée désarmée. Le premier devoir de son gouvernement était de reconstituer son état militaire, et de l'établir solidement pour conjurer de nouveaux périls. Quoique sortie victorieuse de la guerre entreprise contre la Turquie, la Russie, abandonnée par ses amis de Berlin, était elle-même tenue de pourvoir à sa défense. Nous avons exposé les difficultés de l'Autriche placée enti*e l'animosite du cabinet de Saint-Pétersbourg et les exigences de celui de l'empire germanique. L'Allemagne, de son côté, entendait préserver de toute atteinte la prépondérance conquise après deux grandes guerres et en consolider la stabiUté à tout prix. Ces puissances avaient toutes également, bien qu'à des degrés divers, un intérêt de premier ordre à se couvrir contre des éventualités pour lesquelles l'équilibre nouveau de l'Europe ne leur offrait pas de garanties suffisantes. L'Italie étaitelle en présence de nécessités de même nature? Son unité était-elle menacée ? Avait-elle seulement
des adversaires qui pouvaient nourrir le dessein de mettre son indépendance en péril, de lui disputer la légitime part d'influence qu elle était désormais en droit de revendiquer dans les conseils des puissances? On comprend la politique de M. de Bismarck ; elle est simple et nette ; on en distingue la pensée et le but. On conçoit et on saisit facilement celle du cabinet de Vienne. On n'aperçoit pas et on cherche vainement les motifs ou les considérations qui ont pu déterminer l'Italie à aliéner sa liberté d'action. Elle s'est cependant alliée à l'Allemagne et à l'Autriche, unies elles-mêmes contre la France et la Russie. Voyons dans quelles circonstances elle en est venue à prendre une si grave résolution.
Nous l'avons vu dans le cours de cette étude, la reconnaissance pèse lourdement à la conscience des peuples comme des gouvernements (1). Le souvenir des services rendus par la France troublait les Italiens. Le prestige des victoires remportées sur les Autrichiens par les deux armées réunies nous restait acquis. On en ressentait dans la Péninsule une humiliation qui blessait le sen-
(i) On se souvient des paroles prophétiques du prince de Schwarxenberg. La Honfjrie, insurgée, avait été soumise grâce à l'assistance armée de la Russie : « L'Autriche, dit-il, étonnera le monde par son ingratitade. »
t(À ESSAIS DIPLOMATIQUES.
liment national. Cette disposition des esprits fut aggravée par d'autres causes. Il ne suffisait pas aux Italiens d'avoir fondé Funité du royaume; ils avaient une dernière ambition : ils voulaient établir leur capitale à Rome. La France, jusqu'à la chute de l'Empire, y mit obstacle, et l'allié de la veille devint l'adversaire du lendemain. Les organes de la presse française ne mettaient que plus d'insistance et moins de mesure à rappeler la dette contractée par l'Italie, et, sans égard pour la vanité d'un peuple jeune et susceptible, ils ne lui ménageaient ni les remontrances ni les avertissements. Survint la guerre de 1866, et les Italiens, atteints dans leur orgueil par la défaite de Custozza, durent, en outre, se résigner, après de vaines négociations, à recevoir la Vénétie des mains de la France, à laquelle l'Autriche en avait fait la cession avant l'ouverture des hostilités. Sous l'influence de ces divers incidents, l'Itahe en vint à méconnaître ses plus précieux intérêts et ses véritables amis. Profitant de nos revers, elle s'empara de Rome, et, dans la conviction qu'elle le devait aux victoires des armées allemandes, elle prit, en 1870, l'initiative de la ligue des neutres qui isola la France en Europe pendant toute la durée de la guerre. Elle avait ainsi secoué le poids de sa gratitude et déplacé ses sympathies. On vit
alors des hommes politiques qui ne connaissaient que la route de Paris prendre celle de Berlin.
On ne tarda pas à concevoir d'autres projets. Parvenue au rang de grande puissance, l'Italie, pensait-on, devait en assumer les charges, en avoir toutes les ambitions. Pour s'acquitter de ses nouveaux devoirs, elle était tenue d'asseoir sa puissance militaire sur de plus larges bases, de posséder un puissant armement maritime lui permettant d'occuper dans la Méditerranée la position et d'y exercer l'influence qui lui revenaient. Elle devait porter ses efforts au dehors, protéger son commerce et sa navigation, leur assurer de nouveaux débouchés, fonder des colonies. Venise, Gènes, Pise, Florence, avaient, tour à tour, possédé le monopole du trafic avec les échelles du Levant ; elles y avaient établi des comptoirs, elles y avaient exercé la souveraineté. Ce passé glorieux, évoqué à juste titre, ouvrait aux esprits des horizons inattendus. On voulut faire grand comme tous les peuples sortant d'un long sommeil, produit d'une longue servitude.
Tels étaient les vœux de l'opinion publique et les dispositions du gouvernement italien quand se réunit le congrès de Berhn. M. de Bismarck, en l'ouvrant, n'y apportait pas seulement l'intention bien arrêtée de remanier le traité de San Stefano,
et de doter de deux provinces l'Autriche, son alliée nécessaire : il voulait aussi conquérir l'Italie et la séparer irrémissiblement de la France en lui offrant la Tunisie. M. de Bulow, ministre des affaires étrangères en ce moment, fut chargé de pressentir le comte Corti, le premier plénipotentiaire italien. Cette tentative n'eut pas le succès qu'on en espérait. Après avoir pris les instructions de son gouvernement, le représentant du cabinet de Rome déclina l'ouverture. « Vous avez donc un grand intérêt à nous brouiller avec la France », dit-il à l'organe du chancelier en mettant fin à l'entretien. Cairoli, le sagace et indomptable patriote, était alors président du conseil. Il répugnait à tout son passé de servir les vues du cabinet de Berlin et de rendre Tltahe l'obligée de l'Allemagne qu'il avait toujours si noblement combattue. Il vit le piège et il l'évita (1). Cet échec n'était pas pour rebuter une volonté aussi ferme que celle de M. de Bismarck. Il ne se découragea pas, en effet.
(i) Durant le cours des négociations préliminaires qui précédèrent la réunion du congrès de Berlin, le baron de Haymerlé, représentant le cabinet de Vienne à Rome, fut chargé d'offrir à Gairoli de se concerter en vue de permettre à l'Italie et à TAutriche de s'assurer mutuellement certains ayantages, et il fit allusion à la Tunisie. « L'Italie, lui fut-il répondu, entrera au congrès avec les mains libres, voulant en sortir avec les mains nettes. • Cet incident diplomatique prouve bien que l'accord exisuit déjà entre Vienne et Berlin, et que Ion voulait s'assurer le concours de Tltalie au détriment de la France.
te
Ëconduit par Tltalie, il s'adressa à la France. Que dit-il à nos plénipotentiaires ? Nous Fignorons, mais on sait que notre résolution d'occuper la régence rencontra l'adhésion et les encouragements du chancelier. Le traité signé au Bardo souleva en Italie la plus vive irritation. Nous nous fussions emparés d'un territoire italien, que nous n'aurions pas été l'objet de plus acerbes récriminations. On ne tint compte d'aucune des considérations qui nous faisaient un devoir de prévenir toute contiguïté avec une puissance européenne, sur nos frontières de l'Algérie, qui eût été la source de conflits permanents. Provoquée par la, colonie italienne de Tunis déçue dans ses espérances et atteinte dans ses intérêts, cette agitation fut entretenue et envenimée par les adversaires du cabinet. Gairoli dut résigner le pouvoir, et Depretis fut chargé de former un nouveau ministère. Suscitées par M. de Bismarck, les circonstances qui avaient accompagné la chute de l'ancien cabinet et l'avènement du nouveau lui offraient l'occasion et le moyen d'atteindre le but qu'il poursuivait. L'Italie accéda en 1882 au traité de Vienne. La triple alliance était constituée. Ce que le chancelier n'avait pu obtenir en excitant la convoitise des Italiens, ill'obtint en éveillant leur jalousie. Ce ne fiit pas toutefois sans soulever de rares, mais
d'énergiques protestations. Des officiers brisèrent leur épée; des voix s'élevèrent au sein du parlement pour dénoncer au pays un accord si contraire à ses intérêts, celle de M. Crispi notamment, que la grâce d'état n'avait pas encore touché.
Si elle ne constituait pas un acte d'hostilité, l'accession de l'Italie au traité d'alliance n'en était pas moins un acte inspiré par la défiance et manifestement dirigé contre la France. Depretis ne le dissimula pas, mais, voulant en atténuer la portée, il prit et observa une attitude réservée et concihante. Il mit même quelque empressement à répudier hautement toute pensée de malveillance et surtout d'agression. Durant son long ministère, il sut conserver aux rapports des deux pays le caractère d'une constante courtoisie. Cependant ses adversaires s'agitaient, M. Crispi les menait et se faisait remarquer par la violence de ses accusations. En 1884, à Parme, il déclarait que « l'Italie n'aurait de repos que quand elle aurait vengé le meurtre d'Oberdank » . Au parlement, il restait l'implacable ennemi de la politique nouvelle dont les premiers initiateurs avaient été d'ailleurs les hommes de la droite qu'il avait toujours combattus. Dans une séance mémorable, il lança au chef du cabinet cette sanglante injure : « Vous vous êtes constitué, lui dit-il, le gendarme de l'Aile-
magne !» Il en vint à préparer, avec ses amis, désireux comme lui d'arriver au pouvoir, une publication, une sorte d'appel au pays ou d'acte d'accusation contre le ministère. Depretis s'en émut et conjura le péril. Il offrit à M. Crispi le ministère de l'intérieur. Voici comment le dernier président du conseil a raconté lui-même cet incident :
tt Lorsqu'en mars 1887, a-t-il dit à la Chambre, Depretis m'invita à entrer dans son ministère, je demandai lecture du traité de 1882 qui venait d'être renouvelé, afin de me régler en conscience. L'ayant jugé défensif et non offensif, je fus pleinement satisfait et j'acceptai. » Comme on le voit, sa conversion fut en quelque sorte instantanée. Cet irrédentiste endurci, ce patriote intransigeant envisageait la veille le traité d'alliance comme une œuvre maudite; il en était le lendemain pleinement satisfait. Le pouvoir a des séductions auxquelles les plus fermes esprits ne résistent pas toujours. Membre du cabinet, M. Crispi y conquit, du premier jour, l'autorité que comporte un caractère audacieux et entreprenant. La santé de Depretis était gravement atteinte; il succomba bientôt. Rallié à sa politique, orateur écouté et influent à la Chambre, M. Crispi était tout désigné pour constituer un nouveau ministère. Le Roi lui en confia le soin.
Élevé à l'école de Mazzini et de Garibaldi, le nouveau président du conseil en avait été longtemps Tun des plus constants affiliés. Il a rejoint Tun à Londres et suivi l'autre en Sicile, disciple toujours ardent et fidèle. Gomme eux, il a toujours eu le goût des témérités, et il ne semble pas Tavoir perdu. En toute occasion, il a hardiment abordé les difficultés qu'il a rencontrées sur son chemin. Devenu soudain le chef du gouvernement de son pays, après une longue vie passée dans l'opposition, avec des sentiments et des antécédents qui ne Favaient pas préparé à sa nouvelle mission, il se trouva en présence d'une situation hérissée pour lui d'exigences contradictoires. Il lui fallait cependant prendre un parti, affirmer une politique. Ce républicain obstiné, cet ennemi irréconciliable des anciens dominateurs de l'Itahe, rompant avec son passé, sans souci de l'opinion de ses frères d'armes, arbore le drapeau de la triple alliance, prenant pour point d'appui le sentiment dominant en Italie, chaque jour plus hostile à la France et plus sympathique à l'Allemagne. Le pouvoir était à ce prix, et il voulait le garder. Avec une égale hardiesse, il conforma sa conduite et ses actes à sa résolution. Désireux de se faire agréer à BerUn, il prit une attitude altière avec la France. Depretis, en dénonçant le traité de commerce, se proposait sur-
tout d'en remanier les stipulations. Des négociateurs, suivant les assurances qu'il en avait données, avaient été désignés. Us arrivèrent à Paris, et les pourparlers étaient ouverts quand M. Crispi, parvenu à la présidence du conseil en août, prend, en septembre, le chemin de Friedrichsruhe qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait frayé ni connu, et de la résidence même du chancelier allemand, il enjoint aux commissaires italiens d'arrêter les négociations et de rentrer à Rome. Il payait ainsi, avant même de l'avoir obtenue, la faveur qu'il sollicitait. Que se proposait-il? Il voulait entrer, de sa personne, dans les confidences de l'homme puissant, s'élever à la hauteur de M. deKalnoky, qui l'avait précédé de quelque jours, partager avec lui le privilège des entretiens secrets et retentissants à la fois, faire, comme on l'a dit, figure de chancelier, prendre rang parmi les hommes d'État de premier ordre, et par là raffermir solidement sa position en Itahe. Il reçut un accueil qui répondit à ses espérances. La presse officieuse de Berlin salua de ses acclamations le grand patriote, le véritable successeur de Cavour. H fit à Rome une rentrée triomphale. Ses journaux, reprenant les éloges dont l'avaient comblé ceux de Berlin, affir-mèrent que, grâce à lui, l'Itahe avait désormais conquis, dans le conseil des empires, la place dé-'
sertée par la Russie. L'amour-propre national en fut vivement flatté, et M. Crispi put, la tête haute, monter au Capitole.
Assurément, il n'avait pas quitté Friedrichsruhe sans prendre des engagements. Il devait des gages garantissant qu'il les tiendrait; il les donna. Sur les instances du gouvernement français, le traité de commerce, arrivant à échéance le 31 décembre 1887, fut prorogé de deux mois (1). Dans son désir de conjurer une solution également regrettable pour les deux pays intéressés, il voulut mettre à profit ce dernier et suprême délai ; il envoya à Rome M. Teisserenc de Bort en lui confiant la mission de renouer les négociations. Notre commissaire tenta vainement d'accomphr sa tâche. Ses efforts se heurtèrent à un parti irrévocablement pris, et il fut en quelque sorte éconduit. M. Crispi a prétendu que la conduite du gouvernement ita- Uen, en cette affaire, lui avait été imposée par la conviction que la France dissimulait son intention de ne pas renouveler la convention. Sur quelles données cette conviction était-elle fondée ? On ne Ta jamais dit, et Tincident que nous venons de rap-
(i) La FraDce avait demandé de le proroger de six mois, dans une intention évidemment conciliante. M. Crispi s'y refusa. (Voir, au Livre vert pour les affaires commerciales, les dépêches adressées au général Menabrea, numéros 52 et 54.)
LA TRIPLB ALLIANCE. 211
peler démontre le contraire. Nous pouvons en invoquer un autre non moins probant. Le 15 décembre 1866, le jour même où le traité était dénoncé par ritalie, le Sénat français, d'accord avec le gouvernement, repoussait une proposition tendant au même résultat et due à l'initiative de Tun de ses membres. M. Grispi a également allégué que le tarif général, suivi bientôt d'un tarif différentiel, promulgués à Rome, avaient l'un et l'autre un caractère purement défensif. Quelle en était cependant la portée? Ils fermaient notablement le marché italien à nos importations. Lequel des deux gouvernements a pris, le premier, des dispositions d'une si déplorable rigueur ? « Le tàvM différentiel^ a dit M. Grispi à la tribune, fut établi par nous seulement en réponse à un tarif analogue mis précédemment à exécution par la France contre les produits italiens. » Le président du conseil italien oublie le tarif général dont le tarif différentiel a seulement aggravé les dispositions. A quelle date le premier de ces deux tarifs a-t-il été inséré au Journal officiel à Rome? En juillet 1887, six mois avant l'expiration du traité. A quelle date nos Chambres ont-elles voté, de leur côté, un tarif général? Est-ce précédemment^ comme M. Grispi aurait voulu le faire croire à l'aide d'un artifice de langage? Ge fut le 15 dé-^
%it ESSAIS DIPLOMATIQUES.
cembre de la même année^ près de six mois après la publication du tarif général italien et quinze jours seulement avant Féchéance stipulée du traité de commerce. C^est donc à Rome qu*on a pris, longtemps à Favance, Tinitiative des mesures prohibitives. La responsabilité de Tétrange situation, faite à deux nations également intéressées à continuer leurs paisibles transactions, incombe exclusivement au gouvernement italien.
M. Grispi a-t-il manifesté des dispositions plus conciliantes en d'autres occasions? A-t-il témoigné le désir d'entretenir avec la France des rapports politiques d'une parfaite et sincère amitié? La presse officieuse de Rome et de Turin a prêté au gouvernement de la République les plus ténébreux projets. Elle a dit, et elle répète encore, qu'il médite un coup de force tantôt sur Tripoli, tantôt sur la Spezzia elle-même ; elle a prétendu que nous nous préparions, en Tunisie, à mettre la main sur la Sicile. Elle ne cesse de nous attribuer un dessein qui, pour elle, est plus noir encore; nous menaçons, assure-t'^-elle, l'unité et l'indépendance de l'Italie en encourageant les illusions du Saint-Siège, dont la France veut rétablir le pouvoir temporel (1). On ne
(1) A propos dei récentes déclarations du cardinal Lavigerie, un journal ministériel, le Capitan Fracassa^ publiait un article ayant la prétention d'établir que l'accord entre la République française et la
LA TRIPLE ALLIANCE. tl3
réfute pas de pareilles insanités. Mais il nous sera permis de constater qu'on ne cesse de les articuler en Italie, et que le sentiment public en est visiblement et de plus en plus troublé. M. Grispi a-t-il pris soin de démentir ces bruits, d'en relever la puérilité? N'est-ce pas le devoir d'un homme d'État de redresser l'opinion égarée et de rendre hommage aux loyales intentions d'un pays voisin si souvent, si obstinément accusé, par des organes officieux, de préméditer des actes de violence? Que penserait-il, si chaque matin et chaque soir nos journaux les plus accrédités affirmaient qu'on organise, à la Spezzia, une descente à Nice ou sur les côtes de la Corse ; que l'Italie pactise avec les partis en France pour renverser la République, sans que le gouvernement français fit un effort quelconque pour mettre fin à des allégations aussi mensongères? Tolérerait-il que la probité politique de l'Itahe fût ainsi, chaque jour, mise en cause et en suspicion? A-t-il pour celle de la France [les ménagements que commandent les saines traditions internationales? U n'a pas seulement, par son abstention, encouragé ses plus ardents défenseurs en Italie à irriter les susceptibilités nationales dans l'un et l'autre pays, il y a contribué lui-même par son lan-
papauté était un fait accompli, et que le moment d'aviser était venu pour le gouvernement italien.
su ESSAIS DIPLOMATIQUES.
gage acerbe, par son attitude hautaine, toutes les fois que, dans le cours ordinaire des choses, il a surgi un désaccord entre Paris et Rome. On se souvient, pour n'en citer qu'un seul, de Tincident de Massaouah. La France osa présenter quelques observations dans l'intérêt des négociants grecs résidant dans cette île sous la protection de notre consul, et dont le commerce avait été frappé de taxes qu'ils n'avaient jamais acquittées. L'afFaire n'avait aucune importance et ne pouvait donner lieu à un différend sérieux. Il était aisé d'y mettre fin rapidement et sans bruit; il eût suffi d'échanger quelques explications amicales. M. Crispi voulut voir dans la démarche du gouvernement de la République un attentat à la souveraineté de l'Italie. Il en saisit tous les cabinets de l'Europe par des communications dont la forme, plus encore que le fond, étonna les chancelleries accoutumées à moins d'acrimonie et à plus de circonspection. A l'entendre, ff la France laisserait croire que les progrès pacifiques de la nation italienne semblent une diminution de sa puissance et de son autorité » . Ce qui n'a aucun sens ou signifie que la France, jalouse de l'influence et des conquêtes de l'Itahe, essaye méchamment d'y mettre obstacle. Notre intervention en faveur des sujets du roi de Grèce, justifiée au point de vue du droit international.
n'était pas faite pour provoquer une si bruyante manifestation. Mais M. Crispi voulait plaire à Berlin, et flatter Torgueil national en Italie. Il y fut d'ailleurs encouragé par le prince de Bismarck, désireux d'envenimer chaque jour davantage les rapports de la France et de l'Italie (1). Sagement, le cabinet de Paris n'usa pas de représailles, laissant au ministre italien le bénéfice de ses aménités diplomatiques, et l'affaire n'eut pas d'autre suite. En s'engageant dans cette voie, à quelle pensée obéissait M. Crispi? Quel était son but? Esprit pénétrant et pratique, a-t-il prévu que l'Italie, ens'endormant dans une paix coûteuse, s'exposait à un réveil redoutable? qu'il arriverait un moment où ses forces ne seraient plus à la hauteur de ses sacrifices? Dans cette persuasion, a-t-il voulu, comme on lui en a prêté l'intention, hâter les événements, et, à l'aide d'une complication cherchée, susciter une guerre qui aurait mis les choses à point et à son gré? Rien ne nous autorise à le croire. L'homme d'État qui mettrait aux prises une moitié de l'Eu-
(i) On lit dans un rapport de rambassadeur d'Italie en Allemagne publié par le Livre vert : « Ensuite des ordres du prince de Bismarck, le comte de Munster reçoit l'instruction, dans le cas où M. Goblet lui parlerait de l'incident de Massaouah, de laisser entendre qu'il serait prudent, de sa part, de ne pas envenimer les cboses, car si l'Italie se trouvait engagée dans de graves complications, elle n'y resterait pas isolée. »
rope contre Tautre, également et formidablement armées, sans y être impérieusement contraint par le salut de son pays^ serait un criminel que les peuples auraient le droit de vouer aux malédictions des générations présentes et futures. Tel est certainement, nous ne voulons pas en douter, le sentiment de M. Grispi lui-même. S'il en est ainsi, que n'imite-t-il son prédécesseur ? Depretis a conseillé à son souverain de s'allier aux empereurs d'Autriche et d'Allemagne; mais il n'a jamais cessé d'user de la plus entière correction dans ses rapports avec le gouvernement français. Il a dénoncé le traité de commerce, mais dans la pensée seulement d'en imposer la revision à la France.
M. Grispi a suivi la même politique en lui donnant un autre caractère. Avec Depretis, elle afiFectait d'être conciliante sans être amicale ; avec son successeur, elle devient militante quand elle n'est pas agressive. Hàtons*nous de le dire cependant : durant ces derniers temps, M. Grispi a paru vouloir atténuer la rigueur de ses procédés. Dans ses entretiens comme dans ses plus récents discours, on ne relève aucune de ces allusions qu'il s'était per^ mises en d'autres occasions. Il aime la France, a-t-il dit à Naples, « la France, ce sympathique sourire de la civilisation moderne » , a-t-il ajouté à Florence. A quelles causes convient-il d'attribuer
ce retour à ud langage moins hostile , sinon plus cordial (1)? Serait-ce aux embarras financiers et économiques qui agitent le pays et troublent le gouvernement lui-même, ou bien M. Crispi a-t-il dû se convaincre que les souverains, alliés de Tltalie, désirent sincèrement conserver à leurs peuples les bienfaits de la paix, et qu'il serait, en ce moment, superflu et même dangereux de courir les aventures? La retraite de M. de Bismarck n*a-t*elle pas aussi exercé une influence salutaire sur Tétat d'esprit du président du conseil italien ? Toutes ces circonstances ont peut-être contribué à un apaisement qui sera durable, si on le veut loyalement à Rome, en dépit des engagements que ritalie a contractés.
Quels sont ces engagements? Quels avantages en peut-on attendre? Quels en sont les charges et les périls? Par quels arguments enfin a-t-on justifié la
(i) Il est toutefois à remarquer que les organes de la presse italienne qui lui sont dévoués n*ont, jusqu'à présent, aucunement atténué ni la TÎTacité ni la malveillance de leur polémique.
participation de Tltalie à la triple alliance? Nous ne connaissons qu'un seul traité ou plutôt qu'un texte, nous T avons dit : celui que T Allemagne a signé avec l'Autriche en 1879. L'Italie y a-t-elle simplement accédé, ou bien y a-t-on ajouté des stipulations nouvelles et particulières ? C'est le secret des contractants, et nous n'avons pas la prétention de le pénétrer (1). Restons donc dans l'hypothèse que le gouvernement n'a assumé d'autres obligations que celles qui ont été concertées entre les deux empires à l'origine.
Nous avons raconté dans quelles circonstances l'Allemagne et l'Autriche se sont alliées. Après avoir mutilé la France, l'Allemagne, il faut ici le répéter, avait dépouillé la Russie de la plupart des avantages dus à ses victoires. L'Autriche, de son côté, avait recueilli les bénéfices d'une guerre qu'elle n'avait pas faite, et sans qu'il lui en eût coûté ni un homme, ni un florin, elle avait été mise en possession de l'influence que la cour de Saint-Pétersbourg exerçait dans les Balkans. Les deux empires du centre de l'Europe, les deux com-
(1) En rapprochant let ternies du traité de 1S79 de la déclaration que le comte de Munster avait été chargé de notifier éventuellement à M. Gobi et à propos de l'affaire de Massaouah, on pourrait peutêtre conclure que l'Italie a obtenu des garanties que l'Allemagne n'a pas stipulées avec l'Autriche, au moins en ce qui concerne la France. Voir la note de la page 215.
plices, pourrîons-nousr dire, avaient un intérêt commun à maintenir cet état de choses, et on conçoit qu'ils se soient unis pour mettre à l'abri de toute atteinte Féquilibre nouveau qu'ils ont fondé au détriment de la France en Occident, au détriment de la Russie en Orient. L'Italie était-elle, de son côté, tenue d'aviser? Avait-elle des acquisitions nouvelles à préserver, des périls à prévoir et à conjurer? Dans les explications qu'il a données, le gouvernement italien a toujours été d'une sobriété et d'un laconisme qui n'ont jamais permis d'élucider clairement ni la cause, ni le but de sa détermination. Interpellé, voici ce qu'en a dit M. Grispi : u La politique que nous entendons poursuivre est une politique de paix et non de guerre ; elle ne peut être combattue que par ceux qui estimeraient que l'Italie serait mieux si elle était isolée,.. Ce n'est pas le traité d'alliance qui nous incite aux armements... Ils ont pour seul objet la défense de nos droits et de nos frontières. » (Séance du 15 mai 1890.)
Au dire de son premier ministre, l'Italie se serait donc alliée à l'Allemagne et à l'Autriche, non dans l'intérêt de sa grandeur, mais pour garantir l'intégrité de son territoire, et, pour ne laisser aucun doute sur l'ennemi redoutable, il a rappelé incidemment le traité de Campo-Formio qui livra la
république de Venise au vaincu de Rivoli et de Montenotte. Comment, la France sortant de Tannée terrible, ne pouvant avoir d'autre souci que de consacrer tous ses efforts et toutes ses ressources à réparer ses désastres, la France aurait eu, en présence de Tennemi de la veille, victorieux et puissamment armé, la pensée de s'en prendre à Tltalie? Et pourquoi donc aurait-elle conçu ce dessein à la fois chimérique et coupable ? Est-ce pour réparer ses pertes sur le Rhin? Mais, en 1882, quand Tltalie a engagé sa signature, notre armée était en pleine formation, ses cadres n'étaient pas plus complets que son armement. Aurions-nous pu, d'ailleurs, franchir les Alpes sans l'assentiment de l'Allemagne, et nous l'aurait-elle donné? Nous serions-nous concertés avec le Saint-Siège pour démembrer le royaume que nous avions contribué à fonder, et aurions-nous voulu, voulons-nous encore, comme on ne cesse de l'affirmer, rétablir le pouvoir temporel du Pape? N'est-ce pas en Allemagne qu'on rencontre un parti catholique fortement organisé, avec lequel le pouvoir est tenu de compter, qui réclame la rentrée des Jésuites et affirme hautement son intention de contribuer à remettre le Saint-Père en possession de Rome et de son territoire ? Prêter de pareilles intentions à la Répubhque française, à un gouvernement de laïcisation,
c est abuser étrangement de la crédulité publique. En évoquant le traité de Campo-Formio, M. Grispi s'est permis une sorte d'anachronisme international qui n'a trompé personne ; il a confondu deux époques sans aucune analogie, supprimé tout un siècle dans Thistoire de la France et deTItalie, durant lequel le premier Empire a jeté les bases de l'unité italienne en érigeant un royaume national dans le nord de la Péninsule, durant lequel le second a gagné la bataille de Solferino qui a permis de la constituer définitivement. On est, à bon droit, surpris d'entendre le chef d'un gouvernement représentatif tenir un pareil langage, et on est tenté de dire, après M. Gladstone, ce doyen du parlementarisme : « Ce serait grotesque si ce n'était funeste (1). »
Avec la doctrine de M. Grispi sur les alliances, aucun État, en effet, ne pourrait se sentir en sûreté s'il se bornait à entretenir d'amicales relations avec tous ses voisins indistinctement. La défense de ses frontières exige qu'il s'assure l'assistance des uns pour se couvrir contre l'avidité des autres. C'est un principe de droit public fondé sur la défiance que les maîtres de la science n'avaient pas enseigné jusqu'à nos jours. S'il était généralement
(i) Contemporaty Beview.
2n ESSAIS DIPLOMATIQUES.
observé, il diviserait l'Europe en deux ou plusieurs groupes, armés les uns contre les autres et tou» jours prêts à en venir aux mains. La conception serait-elle heureuse, le résultat louable? Des alliances ont été conclues de tout temps ; elles étaient offensives quand les puissances contractantes visaient une combinaison immédiate, des avantages prévus et déterminés. La Prusse s'est unie à l'Autriche pour envahir le Danemark et le dépouiller. Les alliances ont été défensives quand on a pressenti un danger qu'il était urgent de prévenir ou de combattre. C'est le cas, dans une certaine mesure, de l'union austro-allemande. Mais encore une fois, qui menaçait l'ItaUe? A quels périls son unité, son indépendance, étaient- elles exposées? Elle vivait en parfaite harmonie avec tous ses voisins ; nulle nécessité ne lui faisait un devoir d'aliéner sa liberté d'action, de prendre position, dès aujourd'hui, dans les luttes prochaines si elles doivent éclater. Quelle autre puissance a songé à contracter des obligations, à se lier pour des éventualités qui heureusement ne sont pas imminentes? Rien ne compromettait le présent, pourquoi a-t-elle engagé l'avenir? Sait-elle ce qu'il lui réserve, et n'eût-elle pas été mieux inspirée en préférant attendre les événements pour se comporter selon les chxonstances et au gré de ses intérêts? Sans raison, sans up-
gence, pourquoi l'Italie s'est-elle obligée, même éventuellement, à tirer l'épée contre la France, à garantir à TAllemagne la paisible possession de l'Alsace et de la Lorraine, à TAutriche l'intégrité de son territoire, y compris Trieste et le Trentinî Ah! si les Silvio Pellico, si les Gonfalonieri et tous les martyrs qui ont laissé leurs os dans les cachots du Spielberg, si les Gavour et tous les illustres initiateurs de la délivrance de l'Italie pouvaient sortir de leur tombe, avec quelle indignation ils flétriraient une politique qui a ressoudé la chaîne des temps malheureux !
Mais si les deux arguments, les seuls qu'on a invoqués jusqu'à présent, ne supportent pas la discussion, si l'Italie n'a rien à redouter de la France, si l'isolement avec ses prétendus dangers est un sophisme plus captieux que diplomatique, quels avantages le gouvernement italien a-t-il eus et a-t-il encore en vue? S'est-il allié aux puissants pour prendre part à la curée? M. Crispi proteste contre une aussi injurieuse imputation. Le traité stipule cependant des devoirs, impose des charges. Quelles en seront les compensations, et est-il bien certain de les obtenir?
En 1866, à l'aide d'expédients analogues à ceux qu'il a employés pour prendre l'Italie dans son filet diplomatique, M. de Bismarck signait, avec
tu ESSAIS DIPLOMATIQUES.
les États de rAlIemagne du Sud, des traités d'alliance défensive^ impliquant, par conséquent, au premier chef, la garantie que leur indépendance souveraine ne souffrirait aucune atteinte. Quatre ans après, à Versailles, les princes de ces États, qui avaient pourtant, comme ils s'y étaient engagés, fidèlement mis leurs armées à la disposition du roi de Prusse, prenaient rang parmi les vassaux de ce même souverain, acclamé empereur d'Allemagne. Nous n'entendons pas, en rappelant ce fait historique et indéniable, dire que tel sera le sort du roi d'Italie. Il est absolument loin de notre pensée de lui faire une si grave offense. Nous voulons seulement montrer, par un exemple frappant, ce que deviennent les engagements les plus solennels entre deux puissances de force inégale, et combien il est imprudent, pour le plus faible, de s'allier au plus fort. S'ils voulaient se souvenir des bons comme des mauvais procédés, les Italiens pourraient euxmêmes nous l'apprendre. L'un d'entre eux, un lucide et prévoyant patriote celui-là, leur remontrait, l'an dernier, dans une publication dont ils devraient faire leur bréviaire national (1), avec quel souci ils devraient se défier de la Prusse. Ils y verraient que le roi Guillaume a été, de tous les souve-
(i) Vltalia, attribuée à M. Visconti-VenotU, qui cependant n'en a pat confetté la paternité, que nous tachiont.
rains de l'Europe, le dernier à reconnaître le nouveau royaume, qu'il s'y est déterminé sur les instances de la France et pour ne pas se séparer de l'empereur de Russie ; ils y verraient que le cabinet de Berlin a pris, dans des communications officielles, hautaines et blessantes pour la dignité du roi Victor-Emmanuel, la défense des princes déchus dont les populations se donnaient au Piémont. Us sauraient qu'en 1865, pour obtenir la participation de l'Autriche en Danemark, M. de Bismarck lui avait promis le concours de l'armée prussienne en Vénétie, au cas où la France interviendrait pour appuyer une agression de l'Italie, renouvelant ainsi, en la prenant pour son compte, la clause de Campo-Formio que M. Crispi a si légèrement invoquée. Mais ce qui mérite plus particulièrement leurs méditations, c'est l'histoire du traité prusso-italien, traité d'alliance offensive et défensive conclu à Berlin en 1866 (1). Cet acte était signé depuis quelques jours seulement que M. de Bismarck, croyant toiit à coup devoir se défier du cabinet de Florence, déclarait à ses négociateurs que, dans l'opinion du roi Guillaume, il n'engageait que le roi Victor-Emmanuel. Si l'Autriche, leur dit-il, se
(1) Elle est d'ailleurs racontée, arec toutes les pièces officielles à l'appui, dans la publication du général de La Marmora : Un po pià di luce.
borne à attaquer Fltalie, la Prusse ne vous doit aucune assistance ; si elle dirige son agression contre nos frontières, l'Italie nous doit le concours immédiat de toutes ses forces armées. L'interprétation n'était pas seulement léonine, elle était une offense à la bonne foi du gouvernement italien, commise en présence d'un texte qui ne comportait aucune ambiguïté. Cependant la guerre survint, et, après Sadowa, on ouvrit des pourparlers pour la négociation d'un armistice. Le traité d'alliance stipulait qu'il ne serait conclu ni armistice ni paix que du consentement des deux parties. M. de Bis» marck reçut, à Nikolsbourg, les plénipotentiaires autrichiens, négocia et signa avec eux un armistice et des préliminaires de paix qui n'omettaient rien de ce que devait contenir plus tard le traité définitif de Prague, sans la participation et en dépit des protestations du comte de Barrai, le représen*tant de l'Italie, présent au quartier général prussien. Dérision amère, l'article l*' des préliminaires était ainsi conçu : « Le roi de Prusse prend / engagement de décider le roi d'Italie, son allié, à don^ ner son approbation aux préliminaires de la paix et à l'armistice dès que, par une déclaration de l'empereur des Français, le royaume vénitien aura été mis à la disposition du roi d'Italie. » La publication à laquelle nous empruntons ces faits, qui
LÀ TRIPLE ALLIANCE. ttf
sont d'ailleurs d'une notoriété navrante pour la dignité du gouvernement italien, ajoute : a Du roi Guillaume, nous ne dirons qu'un mot : le concours loyal de l'Italie (1) lui avait permis de devenir le plus puissant souverain de l'Europe^ et il eut la discourtoise ingratitude de ne pas même prononcer le nom de son allié dans le discours qu'il lut le 5 août suivant au parlement prussien. » Le Roi n'eut pas plus de déférence pour le souverain de l'Italie que M. de Bismarck n'en avait témoigné à son ambassadeur. La France en a-t^-elle jamais usé de la sorte avec son allié de 1859 ? Elle a pris soin de ses propres intérêts dans le nord de l'Afrique, elle a défendu ceux de son commerce et de son in* dustrie; elle n'a jamais manqué à la foi jurée. Elle s'est unie à l'Italie pour l'aider à secouer le joug de la domination étrangère. A-t-elle jamais eu la pensée de s'allier contre elle à une autre puissance?
Le traité de la triple alliance sera-t-il plus loyalement exécuté ? Nous laissons aux Italiens le soin de répondre à cette question. S'ils tiennent compte
(1) AyaDtrouverture des hostilités, l'Autriche avait offert à l'Italie, par rintermédiaire de la France, de lui abandonner la Vcnétie, si elle consentait à dénoncer le traité d'alliance. Malgré les plus vives instances du cabinet de Paris, celui de Florence déclina la proposition, considérant que la loyauté lui faisait un devoir de remplir ses engagements. M. de Bismarck et son souverain ne l'ignoraient pas. S'en sont-ils souvenus à Nikolsbourg?
des enseignements de Thistoire, si le passé sert i éclaii-er l'avenir, ils reconnaîtront, avec nous, que les vœux leur sont, à cet égard, plus permis que les espérances. Dans tous les cas, si la guerre éclate et qu'elle soit heureuse pour les alliés, F Allemagne, ils auraient grand tort d'en douter, se ferait la part du lion. La mer Adriatique deviendrait certainement un lac germanique. La Grande-Bretagne, qu'on ne prend jamais au dépourvu, elle l'a encore prouvé au congrès de Berlin, ferait de la Méditerranée un lac anglais. Quels que soient les avantages qu'on attribuerait à l'Italie, ils ne compenseraient pas ceux que se distribueraient ses copartageants, les bénéfices devant être proportionnés, dira-t-on, à l'importance des forces déployées par chacun d'entre eux. M. Crispi a parlé de Campo- Formio ; que ne songe-t-il aux traités de Vienne ! Ils sont d'une date plus récente ; l'Italie y fut envisagée comme une expression géographique et mise en lambeaux, afin d'en disposer plus à l'aise. C'est à Berhn qu'on se réunirait cette fois, et l'esprit de domination y présiderait, plus énergiquement encore qu'en 1815, aux délibérations de ce nouveau congrès. L'Italie en sortirait agrandie peut-être, mais relativement diminuée, sans contrepoids pour se défendre contre le colosse qu'elle aurait contribué à élever au centre de l'Europe,
saas la France, réduite à l'impuissance, qui lui a cependant souri dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Si le sort des armes trahissait les alliés, l'Allemagne battue aurait-elle pour l'Italie plus d'égards que la Prusse victorieuse lui en a témoigné à Nikolsbourg? Ne la sacrifierait-elle pas volontiers, et avec empressement, pour obtenir la paix à des conditions moins onéreuses? N'est-ce pas ainsi que les choses ne sont passées toutes les fois que les vaincus étaient inégalement puissants?
Mais sans envisager plus longtemps de si redoutables éventualités, voyons de quel poids la triple alliance pèse déjà sur l'Italie, ce qu'elle lui coûte pendant la paix. Durant la période de l'émancipation, elle dut s'imposer les plus lourds sacrifices pour faire face aux dépenses que nous appellerons de premier établissement. Elle a émis 10 milliards d'emprunts qui ont été négociés à Paris. Son budget des dix premières années s'est soldé annuellement par un déficit moyen de 334 millions. En 1871, il n'était plus que de 47. Il disparaissait
totalement en 1875, pour faire place à un excédent de recettes permanent qui se chiffrait par 51 millions en 1882, l'anno d'oro^ comme on a appelé cette même année, malgré, qu'on le remarque, une réduction de 100 millions dMmpôts environ. Cet état de constante prospérité permit d'abolir le cours forcé.
En cette même année 1882, le traité d'alliance fait son apparition avec son cortège de dépenses extraordinaires, avec l'immixtion de l'état-major allemand, avec l'obligation d'augmenter les unités de l'armée et de la marine, de former les bataillons alpins, de construire les chemins de fer stratégiques. Aussitôt le déficit se redresse et ressaisit le budget itaUen ; il s'en empare pour y régner désormais en maître. Telle a été la première conséquence de la triple alliance. Elle en engendra bientôt une autre : la dénonciation du traité de commerce avec la France, et, en dépit des tarifs, les recettes des douanes subirent une réduction notable dont tous les efforts de l'administration n'ont pu atténuer la constante progression (1).
(1) Exportations en iS87 (métaux précieux compris) i,iOOmillioni, — en 1888 — 967 —
Différence en moins 142 millions.
On a yu que le traité a cessé d'être en rigueur le Zi mars 1888. Cette différence ne porte donc que sur les dix derniers mois de l'année.
LA TRIPLE ALLIANCE. S8i
Âiosi la politique inaugurée par Depretis, continuée par M. Grispi en Taccentuant sensiblement, a eu, dès Torigine, ce double résultat d'augmenter les dépenses et de diminuer les ressources du Trésor. Ceci ressort clairement de toutes les publicatioiis statistiques insérées au Journal officiel^ et a été, au surplus, mis en pleine lumière par Texposé que le ministre des finances a présenté, à la Chambre, dans la séance du 27 janvier 1890.
M. Perazzi avouait, pour les budgets ordinaires et extraordinaires réunis, un découvert total de 461 millions (1). Pendant les dix premiers mois de 1890, d'après les derniers documents que nous avons pu consulter, les exportations, sans avoir jamais cessé de décroître, ont encore baissé de 76 millions. Mais ceci n'est pas pour embarrasser le président du conseil. Que me parlez- vous, a-t-il dit, des charges qui pèsent sur le pays ? Que dépense, en somme, l'Italie pour l'entretien d'un état militaire qui la fait u l'égale de l'Autriche et de l'Allemagne ? A peine 18 francs par habitant, tandis que l'Allemagne en paye 19 et la France 35. » M. Grispi a la faculté de comprendre singulièrement les questions économiques et de les présenter.
(I) M. GianpîetrOy député, qui a été rapporteur du projet de loi sur les contrats, un économiste fort distingué, évalue à un milliard les découTCrta réunis des trois dernières années.
Sans contrôler ces chifFres, dont Fexactitude, à première vue, nous paraît contestable, nous nous permettrons de lui faire remarquer que la capacité contributive de chaque habitant, quand on la compare à celle de l'habitant d*un autre pays, doit être évaluée en raison directe de la richesse générale de chacun des deux, et un bon économiste lui démontrerait peut-être que les 35 francs payés par un Français lui sont moins lourds que les 18 qui pèsent sur un Italien. S'il veut consulter les tableaux des prix de la main-d'œuvre des deux côtés des Alpes, il obtiendra un premier aperçu qui l'éclairera suffisamment. Quoi qu'il en soit, on a vu ce qu'a produit en Italie l'abrogation du traité de commerce ; en France, au contraire, les recettes et les exportations n'ont cessé de progresser, malgré le tort qui en est résulté pour nos transactions avec la Péninsule. La France endurerait, au besoin, de nouvelles charges ; l'Italie le pourrait-elle? On doit en douter après les déclarations dont M . Crispi a émaillé le récent discours qu'il a prononcé à Turin et que l'on peut résumer en deux mots : pas d'emprunts, pas de nouveaux impôts. Il est vrai de dire qu'il parlait à la veille des élections.
Pourquoi s'alarmer, au surplus? nous disent les alliés. Nous nous sommes unis pour maintenir la
paix, pour Fimposer au besoin ; nous repoussons hautement toute pensée d'agression. On ne saurait être plus affirmatif que Ta été M. de Bismarck, à cet égard, en toute occasion, et si déshabitués que nous soyons de cette confiance que devrait toujours inspirer la parole d'un premier ministre, nous aimons à croire qu'il a exprimé sa pensée tout entière. Nous sommes également persuadés que son successeur, fidèle interprète des intentions de son souverain, se consacre à la même politique. L'ambition de l'Allemagne n'est-elle pas amplement satisfaite? Quel intérêt pourrait l'entraîner dans de nouveaux conflits ? Au point où en sont les choses aujourd'hui, qui oserait s'en remettre aux caprices de la fortune? La guerre n'est-elle pas aussi redoutable pour les peuples auxquels elle a donné la victoire, que pour ceux qui ont subi la défaite ? Assurément ce n'est pas l'Autriche qui voudrait courir de si périlleuses aventures. Quant à l'Italie, nous avons dit ce que nous pensons de ses intentions, et ce n'est pas nous qui lui attribuons des velléités inavouables ; ce sont les adversaires, de gauche et de droite, de M. Grispi qui lui prêtent « des desseins belliqueux dont la chute du grand chancelier a rompu la trame (1) » .
(1) Au congres des radicaux présidé par le comte Paaciani. D'aatre part, on lit dans Vltalia, œuvre d*un conservateur : • Il fallait au
G est donc la paix qu'on veut ; nous n y contredisons pas. Mais on veut une paix armée, avec des charges qui irritent et écrasent les populations, et on en rejette la responsabilité sur qui ? Sur la France. Qu'ft-t^on dit ? La France arme, eUe nourrit la pensée de la revanche ; elle nous contraint à redoubler nos efiForts pour conserver notre supériorité et rester en mesure de repousser une agression. Dérisoire feçon de rendre hommage à la vérité. Au sortir de la dernière guerre, il ne restait à la France que les débris de ses armées ; elle était dépourvue d'armes et d'approvisionné» ment ; le vainqueur avait tout emporté, outre les milliards. Elle se mit courageusement à l'œuvre pour tout reconstituer, comme l'exigeaient le soin de sa défense, le sentiment de sa grandeur, l'an^ bition légitime de reprendre son rang parmi les grandes puissances. Elle a entrepris cette immense tâche sans forfanterie, dans le silence de son deuil,
sombre génie qui dirige la politique allemande que Tltalie fît mieux que de «e rainer dans ses finances publiques ; il lui fiBillait qu*eHe se sentît aussi ruinée dans s« fortune privée» et que, perfas et nefits^ elle pât attribuer cette ruine à une puissance voisine avec laquelle, dans rintérét militaire de T Allemagne, il voulait la voir à tout jamais et mortellemeot brouillée.
« Et il a trouvé, pour cette œuvre abominable, un ministre italien, voué à ses ténébreux vouloirs, un ministre dont il a surexcité la vanité personnelle au point de Taveugler complètement, en lui faisant consommer la rupture de relations commerciales qui étaient la source du bie»-èlre de plusieurs millions de familles italiennee. »
en s'imposant, sans marchander, les lourds sacrifices qu'elle comportait. Elle n*a pas commis d'autre crime, qui oserait Ten blâmer? Devait«elle à ses emiemis de la veille de rester à leur merci, et s'en remettre, pour ses destinées futures, à leur générosité éprouvée? Si déçu qu'on fàt en Alle« magne en voyant la France réparer rapidement les ruines de la guerre, on ne crut pas opportun, pendant les premières années qui suivirent le réta« Uissement de la paix, d'augmenter les forces militaires du nouvel empire. Cette nécessité est née de la politique inaugurée par M. de Bismarck an congrès de Berlin, et c'est à T Allemagne que revient la responsabilité de l'état actuel des choses en Europe. Il ne saurait être imputé à la France. Quel est cet état, et où conduit-il ? Nous n'avons pas à raconter les armements de l'Allemagne. Le Reicbstag en a assez souvent retenti. Chacun sait d'ailleurs qu'on a formé de nouveaux corps d'armée, qu'on a plusieurs fois renforcé les troupes groupées en Alsace-Lorraine. Ija dernière campagne parlementaire de M. de Bismarck, après bien d'autres, eut pour objet le septennat et une augmentation de 40,000 hommes pour l'armée active. Son successeur a livré sa première bataille pour obtenir du Parlement des crédits extraordinaires imputables au ministère de la guerre.
On annonce que M. de Gaprivi en sollicitera de nouveaux dans la prochaine session. L*empire austro-hongrois a fait de son mieux pour étendre et consolider sa puissance militaire. Lltalie a rivalisé d'ardeur avec ses alliés. Nous avons vu en quelle pénurie elle a mis ses finances ; son gouvernement, cependant, ne semble nullement disposé à modérer son désir de les imiter. On fera peutêtre quelques économies sur les travaux publics, sur les dépenses fructueuses et utiles à la richesse du pays ; on ne réduira pas sensiblement les allocations demandées parles ministres de la guerre et de la marine (1). Gomme une calamité épidémique, cette fièvre ruineuse a gagné tous les États de TEurope, grands etpetits. L'Angleterre elle-même a décidé de consacrer 500 millions au développement de sa puissance maritime.
Quand s' arrêter a-t-on dans cette voie? Rien ne permet de le prévoir. Peut-on espérer qu'il viendra un moment où un désarmement conventionnel s'imposera, par la force des choses, à toutes les puissances? « Chimère, répondait naguère M. de
(i) La nouvelle loi sur le recrutement, si elle est TOtée, ajoutera 150,000 hommes à Tarmée active , 200,000 à la milice mobile , 300,000 à Tarmée territoriale, soit 650,000 hommes qu'il faudra pourvoir de l'armement et de l'équipement nécessaires , ce qui exigera une dépense de 150 millions, sans compter les approvisionnements proportionnels.
Bismarck à l'un de ses visiteurs, on se méfiera, on n'aura jamais confiance dans la loyauté de son voisin. Qu'on stipule un contrôle, et voilà le casus belli perpétuellement trouvé. » L'Europe est donc vouée aux grandes armées toujours plus nombreuses, plus onéreuses pour les contribuables, plus funestes à l'industrie et à Fagriculture, tarissant toutes les sources de la prospérité générale. « C'est une autre forme de la guerre, a avoué l'ancien chancelier à son interlocuteur, qui était un Français, la guerre à coups de louis d'or. De quoi vous plaignez-vous ? Plus longtemps que d'autres, votre riche nation est capable de la supporter, et la victoire est à celui qui tiendra le plus longtemps. » Par ce langage, le solitaire de Friedrichsruhe n'a-t-il pas confessé les imperfections, disons mieux, les dangers de son œuvre? Loin du pouvoir, son génie lui a-t-il révélé qu'il a lancé son pays, et l'Europe avec lui, dans une voie sans issue pacifique, ou qui, dans sa propre pensée, aboutit à la ruine, sinon à la guerre? Les louis d'or s'épuisent en effet ; la patience et la résignation des peuples, comme celles des gouvernements, ont des limites. Qu'arriver a-t-il quand les sacrifices excéderont les ressources ? Et ce jour viendra fatalement, car l'organisation des masses combattantes, avec leur armement, est
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aujourd'hui une opération qui relève de la science, dont le propre est de les perfectionner sans cesse. Le fusil, le canon, le vaisseau, les munitions, avec leurs matières explosibles, inventés, fabriqués, construits ou préparés hier à grands frais, sont demain des moyens de destruction insuffisants, et il faut les remplacer par un outillage nouveau pour rester aussi solidement armé que son voisin. G*est une lutte Bans trêve et sans fin qui dévore, dans chaque pays, le fruit du travail national au pré^ judice de toutes les classes de la population. Comment s'étonner, dès lors, si les moins fortunés s'agitent, si les socialistes, malgré des lois draconiennes, arrivent plus nombreux au Reicfastag à chaque législature t L'Allemagne est peut-être, de tous les pays, celui où cette situation provoque les plus vives colères, les plus véhémentes polémiques (1). M. de Bismarck ne s'est-il pas oublié lui-même, a-t-il eu des accents dignes de lui, d'un
(i) Il a para en Allemagne, au mois d*ayrtl dernier, une publication ayant pour titre : Vid^ant consules, et qui reste attribuée à un général, ancien ministre de la marine. Elle a pour objet de démontrer que la guerre doit nécessairement éclater, et avant longtemps, avec la France, mais surtout avec la Russie, ■ ce véritable ennemi national qui opprime tout ce qui est allemand, qui détient indûment les provinces baltiquei, ces pays conquis k Tinfluence germanique au prix du sang allemand... oe boulevard de l'Allemagne... où la bai^ barie russe, avec sa corruption, avec ses fonctionnaires dégénérés, prend la place de Tan tique équité et de la civilisation... » .
iiointne d'Ëtat désireux d'exercer une influence salutaire sur l'opinion publique ég^arée, quand il disait dans son dernier discours : « On ne fait pas la guerre par haine, autrement la France serait en guerre permanente, non seulement avec nous, mais aussi avec TAngleterre et l'Italie, car elle les hait toutes deux. » M. de Birmarck se trompe, la haine n'est pas un sentiment qui trouve facilement accès en France. Quel autre pays a donné à ses voisins des preuves plus éclatantes de sympathie et de désintéressement ? On a vu le drapeau de la France partout où il y a eu une noble cause à défendre. T a--t-*on rencontré celui de la Prusse? Qu'a-t«il fait, d'ailleurs, pour désarmer nos ressen«timents ? A-t-il ménagé la dignité du vaincu de Tannée néfaste ? A-t-il eu de meilleurs procédés pour la Russie, si longtemps son alliée docile? S'inspirant du sentiment qu'il nous prête, il a vu partout des agents secrets, un espionnage organisé ; il a expulsé de l'empire allemand, sous divers prétextes, des sujets russes par miUiers. La Russie n'a pas relevé la rigueur de cette mesure, elle a usé de représailles. A Berlin, on s'en est pris alors aux valeurs russes, on en a entravé la négociation, elles se réfugièrent à Paris ; on sait l'accueil qu'elles ont trouvé sur notre marché financier. D'autres dispositions ont été prises des
deux côtés, toutes également inspirées par l'animosité, et l'Europe, inquiète, assiste au spectacle que lui donnent, au nord, l'Allemagne et la Russie ; au midi, la France et l'Italie, puissances limitrophes, en état permanent d'hostilités administratives et économiques, se livrant à une guerre de tarifs qui n'a jamais été un présage de relations pacifiques.
Et voilà la paix que la triple alliance nous offre et qu'elle entend imposer. Paix qui entraine les gouvernements aux mesures excessives et irritantes, paix qtd exaspère les esprits et écrase les populations, « paix lourde et ruineuse n , de l'aveu de M. de Bismarck lui-même, a préférable, a-t-il ajouté, à la raine qui suit une guerre, même heureuse t . Que ne parlait-il ainsi avant d'infliger les calamités de la guerre au Danemark, à rAutriche, à la France ! A quel prix, au surplus, obtint-on cette paix ruineuse? En solidarisant les intérêts des contractants, l'accord des trois cours a solidarisé les intérêts respectifs d'autres puissances. La France et la Russie n'ont conclu aucun traité ; elles sont néanmoins étroitement unies par le sentiment de leur mutuelle sécurité, lien plus solide assurément que la sympathie qtd a rapproché l'Itahe de l'Autriche. La triple alliance a ainsi partagé le continent en deux camps constamment
SOUS les armes, et prêts, de part et d'autre, à s'entre-choquer. Est-ce une paix bien garantie, est-ce la paix qui engendre la confiance, qui encourage le travail et les échanges, qui rapproche les peuples et participe à leur bien-être? Est-elle durable enfin? L'Europe peut-elle en faire les frais indéfiniment ? Avec les charges qu'elle exige, ne conduit-elle pas à la guerre, à une lutte d'autant plus meurtrière que les combattants seront plus nombreux et plus formidablement armés ? C'est cependant à ces effroyables calamités, si on ne parvient à les conjurer, que la triple alliance a voué le monde civilisé. Telle est la douloureuse pensée qui se dégage, quoi que l'on pense et que l'on veuille, de l'œuvre élaborée par les trois cours. L'intérêt général de l'Europe la désavoue et la condamne.
Quand on a suivi pas à pas M. de Bismarck dans sa longue carrière, on ne peut s'empêcher d'admirer les puissantes et merveilleuses facultés qu'il a mises au service de son roi et de son pays pen-
dant les quinze premières années de son ministère. Il débute à Francfort, et du premierjour son regard sonde Favenir comme le présent, et il en dégage le programme qu'il a si brillamment rempli. Appelé à diriger la politique de la Prusse, il aborde successivement toutes les questions avec une confiance que n'ébranlent ni la virulente opposition de la Chambre élective, ni Tattitude des autres cabinets. Dans l'affaire de Pologne, il séduit la Russie et fait reculer r Angleterre. Lord Palmerston et lord John Russell, ces deux fiers champions, se dérobent devant son audace. Sans s'attarder aux nébuleuses doctrines des professeurs allemands, aux revendications des prétendants, il résout par les armes, au profit de son maître^^l'éternelle question des duchés et il démembre le Danemark, dont la Prusse avait pourtant garanti l'intégrité. Après avoir entraîné l'Autriche dans cette première campagne, il se retourne contre elle, l'isole, la combat et triomphe à Sadowa, grâce à la neutralité de la Russie et de la France, qu'il avait eu l'habileté de s'assurer. Il lui restait un dernier adversaire à vaincre, la France. Il s'y prépare en obtenant le concours des États de l'Allemagne du Sud, pendant que l'état-major forge l'arme du combat. Quand le moment de recourir à l'emploi de la force lui semble venu, il imagine la candidature du prince de Hohenzollern et amène le
gouveroemeat français, aux yeux de l'Europe étonnée, à prendre l'initiative de la guerre. La victoire récompensa sa prévoyante duplicité. Sic itur ad astra. La morale en a gémi, maisil lui a été donné de relever l'antique empire germanique. Sans nul doute, les fautes de ses adversaires lui ont facilité le succès; lui-même n'en a commis aucune jusqu'au couronnement de son œuvre ; et si à ce moment il fût descendu du pouvoir pouraller, en sage, méditer sur les grandes choses qu'il avait faites, il serait resté non seulement comparable, mais supérieur, à certains égards, aux hommesqui onttracé unsillon ineffaçable dans la vie des peuples.
Avoir tout été et ne plus rien être, c'était abdiquer; héroïque effort que ne comportaient ni son tempérament ni la nature de son esprit. Il en eutla pensée cependant , assure-t-on ; il ne sut ou il ne put s'y résoudre. Il doit le regretter. Il a préféré, sans autre ambition peut-être, consacrer la fin de sa vie à consolider l'édifice sorti de ses mains. Mais l'inconstante fortune lui a infligé l'obligation de se démettre et de subir l'abandon, nous ne dirons pas outrageant, de la presse qui lui avait si servilement obéi. C'est que, avec l'empire réédifié, commence ce qu'on nous permettra d'appeler sa seconde manière, lapériode de son ministère durant laquelle son génie s'est égaré. A l'intérieur, il soulève le
Uk ESSAIS DIPLOMATIQUES.
Rulturkampf, dont il n'estpas sorti à son avantage. Il pose les plus redoutables problèmes économiques en se faisant l'initiateur du socialisme d'État, devenu un sujet de vives inquiétudes pour les uns, d'aveugles aspirations pour les autres. Il n'a, en réalité, résolu aucune question; il a laissé le pays livré à une agitation dont le nouveau souverain a dû se préoccuper. A Textérieur, il n'a pas ménagé la France ; il Ta menacée avec la pensée de la maintenir dans un état de constante infériorité. Il n'a pas prévu, cette fois, que la Russie, alarmée à son tour, ne lui laisserait plus les mains libres. S'en étant convaincu, il s'en irrita. L'ami des temps heureux, si dévoué, si constant, lui devint suspect. Il s'en éloigna pour courir à d'autres amitiés. Il fut ainsi amené à desservir la Russie, à combler T Autriche de ses faveurs. Il s'y employa passionnément au congrès de Berlin. Mais, dès ce moment, l'Allemagne n'avait pas seulement à monter la garde sur sa frontière de l'ouest, il lui fallait aussi compter avec le puissant empire du nord. Au lieu d'un adversaire, elle en avait deux. Et nous avons vu le chancelier rechercher des appuis, s'appliquer ardemment à isoler la France, s'unir à TAutriche, puis à l'Italie, organiser enfin, de toutes pièces, la triple alliance. Combinaison malheureuse pour les générations présentes, fertile en périls pour les
générations futures. Il a ainsi plus profondément creusé Fabîme qui sépare Fempire germanique des deux puissances rivales ; il a semé la haine, pour lui emprunter un mot dont il a fait un si regretta-* ble usage, entre TAutriche et la Russie, entre la France et Tltalie. Qu'en récoltera l'Allemagne? L'avenir le dira; mais l'avenir n'est pas moins sombre et chargé de menaces pour elle que pour ses voisins. Voilà l'œuvre dernière de M. de Bismarck.
Qu'elle serait immense et radieuse, la gloire du prince qui entreprendrait d'épargner à l'Europe les malheurs auxquels elle est exposée! L'homme de fer a déposé le fardeau qu'il a porté trop longtemps pour lui-même comme pour ses contemporains. Ne surgira-t-il pas un homme nouveau, un génie, celui de la paix, d'une paix véritable, qui rendrait le repos et la sécurité aux nations? Est-il donc impossible que les puissances s'assemblent dans un sentiment de cordialité et de sacrifice? La diplomatie a dénoué des situations plus compliquées. Elle a des ressources redoutables ; on l'a vu au congrès de Berlin, qui a été le triomphe de l'égoïsme et de la cupidité ; mais elle en possède de précieuses, et elle réparerait ses torts en entrant dans des transactions destinées à rétabhr l'harmonie sur le continent, à asseoir l'équilibre européen sur des bases
équitables, en apaisant des regrets légitimes et d'indestructibles espérances. N'est-ce qu'un rêve? Qui nous reprochera de le former?
Ces pages étaient écrites quand, soudain, est survenue la chute de M. Crispi. La retraite du mitistre itaUen est-elle plus volontaire que celle du grand chanceUer? Elle ne l'est ni plus ni moins, mais par d'autres causes. M. de Bismarck était trop puissant pour un jeune souverain fier de la gloire de ses aïeux, passionnément épris des traditions de sa maison. L'un des deux devait consentir à la mutilation de son autorité ou abdiquer. Le maître revendiquant le plein exercice de tous ses droits, le serviteur s'est incliné ; il s'est démis de toutes ses fonctions. M. Crispi se démet, à son tour, du rôle qu'il avait assumé. Ce n'est certes pas la couronne qui lui a imposé cette détermination. Il n'existait aucun dissentiment entre le président du conseil et le souverain. Il est à remarquer, d'autre part, qu'au moment où M. de Bismarck est descendu du pouvoir, rien, dans la situation intérieure ou extérieure de l'Empire, ne l'exigeait. Comme son prestige, son crédit en Europe était immense : il possédait, en outre, l'entière confiance de l'Allemagne. En toute occasion, il s'était employé à convaincre les cabinets et Topinion publique de son
amour de la paix, de sa ferme résolution de la maintenir. On a vu en quels termes retentissants il Fa affirmé dans le dernier discours qu'il a prononcé auReichstag. M. Crispi était-il en si belle posture? Sa politique reposait sur un prétendu danger qui, menaçant les frontières du royaume, imposait au gouvernement le devoir de se mettre en mesure de le conjurer. L'accession de Fltalie à la triple alliance, disait-il, n'a jamais eu un autre objet. Il justifiait ainsi les aimements auxquels il consacrait toutes les ressources de son pays, sans crainte de Tobérer. Le danger était cependant imaginaire. Personne ne pouvait en être plus convaincu que luimême. Nourrissait-il, en les déguisant, de hautes et coupables ambitions? Rêvait-il, pour Tltalie, le premier rang parmi les nations latines? Y a-t-il été encouragé dans les entretiens confidentiels de Friedrichsruhe? Il nous le dira peut-être lui-même un jour; mais nous avons relevé et nous retenons que son interprétation du traité d'alliance, qui nest pas celle de son prédécesseur, date de la première visite qu'il a faite au chancelier allemand, n n'a pu cependant se dissimuler un . instant que l'Italie ne pourrait supporter longtemps des charges hors de toute proportion avec sa puissance financière et économique. Il croyait donc que la paix armée est une chimère, et que le conflit était
imminent. Sou attitude à l'égard de la France, depuis le premier jusqu'au dernier jour de son ministère, autorise à le penser. Dans tous les cas, il n a pas suffisamment tenu compte de cette considération, c'est qu'entre trois alliés, le dernier mot, les résolutions viriles n'appartiennent jamais au plus faible, qui, une fois lié, rélève de la volonté du plus fort. Il a, à la vérité, par sa turbulente diplomatie, agité parfois l'Europe, alarmé l'opinion publique. Mais à quel prix? L'Italie le sait, et, du nord au sud, elle exige la réduction des dépenses, une atténuation des lourds sacrifices que sa politique lui imposait. Dès ce moment, l'heure de la retraite avait sonné pour ce ministre, hier encore en possession d'une autorité incontestée. Il s'y est résigné à sa guise par un éclat parlementaire. Ce n'est pas ainsi que M. de Bismarck, dont la gloire l'a visiblement troublé, a déposé les rênes du pouvoir. L'un a succombé sous le poids de ses fautes, l'autre sous l'excès de sa puissance et des services rendus.
Quelles seront les conséquences de cet événement qui, assurément, a une grande importance? Avec le ministre qui en était l'incarnation, le système lui-même disparaîtra-t-îl? Nous avons dit dans quelles circonstances et sous l'influence de quels incidents le peuple italien, égaré par une presse
mal inspirée, s'est engagé lui-même dans des voies nouvelles. Fier de sa récente émancipation, toute investigation dans ses affaires, toute apparence de tutelle l'irritait. Le souvenir des services reçus l'importunait. La France T avait aidé à secouer ses chaînes, il s'en est éloigné. Mais s'il est susceptible et jaloux, facile aux emportements comme tous les peuples méridionaux, il est doué d'un sens politique vivace et pénétrant. Quand il se trompe, il se ravise. La crise qu'il traverse lui révélera-t-elle l'étendue des fautes commises? Lui démontrera-t-elle que, dans l'état actuel des choses en Europe, il n'a rien à redouter de ses voisins, et qu'il ne saurait plus longtemps soupçonner leurs intentions? Nous voulons le croire. L'Italie peut, en effet, prospérer et consolider sa puissance sans se commettre dans des dissentiments, devant lesquels il lui importe, au contraire, de réserver son entière liberté d'action.
Les craintes qu'on lui a inspirées pour la sécurité de ses frontières n'ont jamais été qu'un moyen de conquérir et de conserver le pouvoir. Née d'hier, tout lui commande d'employer ses efforts, toutes ses ressources, à se constituer solidement en encourageant son industrie, en protégeant son commerce, en n'omettant rien pour largement ouvrir à l'activité nationale les sources de la prospérité
publique. Elle a, dans les lettres, dans les arts, dans la politique, un passé glorieux. Grande puissance désormais, pourquoi ne vivrait-elle pas de sa propre vie, au lieu d'aliéner une part quelconque de sa liberté dans des conditions d'une réciprocité inégale, quoi qu'en ait dit M. Crispi? Pourquoi n entretiendrait-elle pas avec tous les États de l'Europe indistinctement des rapports d'une entière cordialité? Si incorrecte qu'ait été la conduite du ministre déchu, la France n'en garde aucun ressentiment. Fidèle à sa vieille amitié , obéissant d'ailleurs à ses intérêts, elle ne refusera certainement pas de renouer des négociations et d'arriver à des arrangements qui permettraient aux deux pays de reprendre leurs échanges si inopportunément entravés pour l'un comme pour l'autre ; soucieuse de son indépendance et de sa liberté, respectueuse de celles d' autrui, elle n'ambitionne pas d'autres accords. S'il est une Italie qu'on a trop entendue, comme on l'a dit, il en est une autre qu'on n'a pas entendue assez et qui a conservé à la France toutes ses sympathies. Quiconque a traversé les Alpes a eu l'occasion de s'en convaincre. La crise, au surplus, est arrivée à sa fin; elle a été dénouée par la force même des choses. Il appartient aux nouveaux conseillers du roi Humbert de redresser la situation compromise par leurs prédécesseurs, de remettre.
si nous pouvons nous exprimer ainsi, la pyramide sur sa base. Combler le déficit, réduire les dépenses, équilibrer le budget, atténuer les impôts, faciliter à la production nationale Faccès de nouveaux marchés, celui de la France notamment, tel sera, sans doute, leur programme ; ils ne peuvent en concevoir un autre. La tâche peut être laborieuse, elle n'est pas difficile. Comme le pays, trop longtemps soumis à des épreuves imméritées, les Chambres seconderont une politique à la fois réparatrice et féconde en heureux résultats. En s'en constituant les initiateurs, M. de Rudini et ses collègues justifieront, avec la confiance du souverain, Tattente de tous les amis de l'Italie.
15 février 1891.