XXVII. De la fuite pendant la persécution
— De la couronne du soldat. — Tertullien avait toujours préconisé le martyre ; devenu monlaniste,
850 TBRT<jLLlf:N.
fl défetid absohxmetkt de s'y dérober par la tel est l'objet dtt livre qti'fl «dresse à PiAfeti Swr in fwite en temps de persécution. Ce lîVte est du tesfte d'uti ton b^ewconp plus modéré el pins «ohvenable tjne tehii du fe^ïte. Ce sort les mêmes idées que dans le Scotpi&qm ; seulement nn pen pkis exagérées. 11 faît l'éloge dn martyre , tjn'fl regarde tomme une grâce et tm Inenfait de Dien. — «C'est par la persénflroh tjttte Dien épronw tes siens, qtt'il sépare le bon grain de l'ivraie; c'est p»r te martyre qu'il ouvre amx ftmes fidèles la porte Ai séjour céterte. Se dérober à eette éprenve, «'«* une lâcheté ; refuser cette occasiaii de mériter la vfe étemelte , c'est pwuver qu'on a bien pen de foi ; c'est une révolte , car c'est se soustraire è la volonté de Dien.
1) Les chrétiens timides s'excusent en disant qa'ils craignent de faiblir, qu'ils doutent ^e tenrs forces; ce n'est qu'un prétexte; d' ailleurs, dit-îl, la fuite est une véritable apostasie : autant vaudrait renier Jésus-Christ que de fuir pour éviter de le confesser. » — Puis s' adressant à ce chrétien qui redoute l'épreuve : «Es-tu certain ou non, lui dit-il, » que tu renierais ta foi ? Si tu disais que tu en es » certain, tu l'aurais déjà reniée ; car pour être sûr
TEITOLLIIN. U4
n fte ta b rmieraft il CMit ^p^ ta soû résohi i le » fupe ; rktealâcMi éqwv««k w fait ; et alors ta n fais vtiafipaf paw M pas apoitasier, faimf^ 9 %m apoitaiif eit déjà ooMOHMiée. Si ta mea ea 71 paaa^, ponr^MÎ, entre deoi ehaMes égaleoml n iMertaînei, m pas eipérer platôt que ta awas s» la force de eonfeaser ta foi ? La victoire o« la n ^léCûte Mut loat entières entre nos mains, on » tout entières entre les mains de Dien. Si la ccm- » Cession on l'apostasie dépend de nons, pourquoi » douter qne nous ayons le courage de confesser? » Si tont est entre les mains de Dien, pourquoi « n*abandonnons-noos pas le tout à sa volonté 9 » Pourquoi essayons-nous de nons j soustraire?» — Ces raisonnanents sont singulièrenient ingénieux ; ils sont construits a?ec un art infini ; ib semblent parfaitement rigoureux : d*où vient pourtant qu'ils ne sent pas convaincants ? Il est probable qu'en y regardant de bien près on en découvrirait le faible. Car en résumé on sent qu'ils sont réfutables : malgré ces dilemmes qui paraissent si pressants, on sent qu'il doit être permis de se défier de ses forces, et qu'il vaut mieux se dérober, s'il est possible , à l'épreuve que de s'ex[M>scr à une chute ; il ne aut pas tenter Dieu ni m grAce.
Plein de son enthousiasme pour le martyre, Tertullien voudrait Tinspirer à tout le monde : il invite à se laisser prendre ; non seulement à se laisser prendre, mais à déclarer hautement sa croyance pour attirer le danger. S'exaltant à Tidée de la lutte, il ne voit plus dans le chrétien que le soldat de Jésus- Christ, et il abuse de celte comparaison : a Le soldat doit, dit-il, aller au-devant du danger; soldat du Christ, tu déshonores le Christ eu fuyant devant le démon ; tu te rends au démon comme un transfuge. )) Des comparaisons ne sont pas toujours des raisons. — Surtout il ne pardonne pas aux évéques qui fuient la persécution : (c Que feront, dit-il, les simples soldats quand les chefs donnent l'exemple de la fuite ? Malheur au pasteur inutile qui abandonne son troupeau à Taspect du loup ! » — Encore un développement qui semble bien fort et qui pourtant n'est pas concluant. Il est bien diilicile de poser une loi absolue : il y a des cas où le pasteur doit son exemple aux siens ; il en est d'autres où sa vie est plus utile que sa mort. — Il condamne enfin avec non moins d'énergie ceux qui achetaient 5 prix d'argent la secrète tolérance des oiliciers impériaux; ici il est plein de bjaux mouvements. — « Appartient-il au chrétien
de trafiquer de la justice on de l'injustice? Qu'achètcra-t-il d'ailleurs? La faculté de déguiser sa croyance, le droit de passer pour païen : il confessera Jésus-Christ devant un seul homme pour le renier devant le grand nombre ; c'est encore une apostasie. »
Le livre De la couronne du soldat est écrit dans le même esprit et inspiré par la même exagération. Voici quelle en fut l'occasion : un jour que les troupes romaines défilaient couronnées de laurier devant l'empereur, on remarqua un soldat qui marchait la tête nue, tenant sa couronne à la main. Lorsqu'il passa près du tribun militaire , celui-ci lui demanda pourquoi il se présentait sans couronne ; le soldat répondit : « Je suis chrétien ; n il fut mis en prison et destiné à la mort. — Tertullien pense que tout chrétien doit faire comme ce soldat : se déclarer hardiment, au péril de sa vie, et ne pas se parer comme une idole , ce qui est indigne d'un serviteur de Dieu. Les couronnes de Heurs et de feuilles ont été inventées pour orner les faux dieux et leurs adorateurs ; un chrétien doit fuir tout ce qui ressemble à l'idolâtrie. — On remarque dans ce traité beaucoup d'érudition et de belles pensées. Après avoirdit que jamais patriarche
âfti TBRTULIIBN.
m prophète n'a porté de coorooDe i << mm peut« « être, «joate4;^il, alléperei- vous que Jési^hChriiit » a été couronné? A la bonne heur^ ; aoye^-le k ce m prii« » «^ A proposi des dangers et de la mort qu'on craint de braver \ « Il n'y a pas de néeewtés
» qui doivent prévaloir contre la foi ; pas de oom^ 9 plaisance môme devant la mort. « Et ep terminant : « Gonservex^vous sans tache pour paraître » devant Dieu ; il saura bien vous couronner s'il le » veut. Mais il le veut i il vous le promet ; Cel%êi n qui aura vaincu^ je lui donnant la couronne n de vie; pourquoi vous réduire à des couronnes « fragiles quand vous pouvez aspirer h un diadème » immortel?!)
XXVIII. Le manteau, — Voici, pour terminer la nomenclature des écrits de Tertullien, un singulier ouvrage. Il avait, comme beaucoup de chrétiens , quitté la toge pour le manteau grec , vêtement ordinaire des anciens philosophes ; cette singularité le faisait remarquer à Carthage. 11 répond aux railleurs par une satire du costume et des mœurs de son temps. 11 y fait tout entrer : histoire, géographie, commerce, économie politique, histoire naturelle. Il fait des recherches savantes sur le costume
TBRTULLIBN. 155
des aoeiens Tyriens, sur VorigiDe de Tart du tissage ; il parle du paon, du serpent et du caméléon à propos des caprices de la mode ; des tremblements de terre , du déluge et des bouIe?ersements du globe à propos des modiBcations du costume romain. 11 tonne contre le faste de Rome et la mollesse des empereurs, dépeint avec une imagination toute poétique Hercule filant aux pieds d'Omphale et Achille déguisé en jeune fille, parle aussi d'Alexandre qui, après avoir tout conquis, prit le goût du luxe et revêtit d'habits de soie ce corps meurtri par la cuirasse. — 11 se plaint de ce que les paysans sont aussi bien velus que les bourgeois; de ce qu'on ne peut plus distinguer un hâbleur d'un avocat, de ce que les dames romaines portent des robes trop courtes et vont furtivement à pied, sans escorte, comme de simples ouvrières, pour se livrer plus aisément au désordre. Il s'en prend aux chrétiens, qui cependant devraient être purs de toute cette (irruption. aSavez-vous, s'écrie-t-il, ce que c'est » qu'un chrétien? C'est un homme destiné à moun rir, et voilà comme il vit ! » Il donnerait une bien mauvaise idée des mœurs de l'Église naissante si OD prenait à la lettre les invectives que loi inspire son humeur chagrine .
XXIX. — Ce simple aperçu des ouvrages de Tertullieii suffit pour donner une idée singulière de ce caractère original. On a dit de lui qu'il était ou tout bien ou tout mal ; excellent là où il est bon, détestable là ou il est mauvais. Mais quel mélange continuel de ces deux extrêmes ! Plus une imagination est vive plus elle produit de tout en abondance, du mal comme du bien. Dominé par la sienne, Tertullien a poussé toutes ses opinions jusqu'à leurs dernières conséquences, tous ses sentiments jusqu'à la passion. Je comparerais volontiers, si ce rapprochement n'était pas si malséant, Tertullien à Rousseau. Dans l'un comme dans l'autre, dans le docteur chrétien comme dans le philosophe incrédule , le défaut capital est une funeste surabondance d'énergie ; et de part et d'autre les conséquences de ce défaut sont presque les mêmes : des contrastes choquants , des contradictions innombrables; un amour exalté de la perfection et une haine morose contre la faiblesse humaine ; de belles idées et des chimères ridicules ; une vie agitée et misérable ; une gloire équivoque et contestée. Mais la différence essentielle entre le chrétien et le philosophe, c'est que l'un a présenté In plus honteuse opposition entre ses maximes et
TBRTULLIBN. 357
M conduite , tandis que l'autre , égaré dans ses doctrines par on excès de vertu, a porté cette rerta dam ses mœurs et a joint la pratique à la théorie. On ne lui a jamais reproché que l'abus de raofttérité.
Koos arons remarqué la même originalité dans son style : comme écrivain, il ne doit rien qu'à luimême* Son érudition variée lui a fourni de grandes ressources ; mais le parti qu'il en a tiré n'appartient qu'à lui. Il a fait quelques emprunts à saint Justin et i saint Irénée , mais tout le monde lui en a fait à lui même. Les orateurs sacrés sont pleins de pensées profondes, d'images sabissantes empruntées i tous ses écrits; tous les apolo* gistes de la religion, tous les défenseurs du dogme ont pris chez lui leurs meilleurs arguments.
Pour bien faire sentir ce que vaut Tertullien , il suffirait de passer en revue tout ce que Bossuet lui a emprunté dans ses ouvrages de polémique , dans ses sermons, même dans ses oraisons funèbres, partout.
On a comparé T OcUmus de Minutius Félix à l'Apologétique de Tertullien ; on a même prétendu que l'Apologétique n'en était qu'une imitation. Il eiiste , en eiïet , une si grande ressemblance entre
35a TERTULLIEN.
cea 46U ouvrages cjuM) est impossible de ne pas reeoiinattre que Vun a servi de modèle à Taulie; l'imitation va même jusqu'au plagiat. Mais le plagiat u*est pas du côté de TertuUien ; la dat^ de TÂpologétique varie entre Tan 200 et 302 \ la date de TOctavius est certaine et gxée a Tan 210. L'ouvrage de TertuUieu avait -été publié soit à Rome, soit à Carthage^ peu importe; il y avait alors tant de relations entre ces deux; villes que ce qui se passait dans Tune était connu presque aussitôt dans l'autre. On était de part et d'autre fort avide de nouveautés; et on comprend l'empressement avec lequel dut être accueillie cette œuvre si saillante de TertulUen^ puisque maintepant encore elle a conservé tant d'intérêt. Tenté par cette popularité » Minutius Félix, homme d'esprit et avocat distingué, voulut s'essayer sur le môme sujet; mais il n'a guère fait que copier son modèle. Ce sont les mêmes idées, le même ordre, souvent les mêmes expressions. Ce qui appartient à l'imitateur y c'est un style plus soigné, plus pur que eelui de notre auteur; ce qui l'en distingue surtout, c'est un certain parfum de mélancolie simple et touchante qui règne dans ses premières pages, qualité qu'on ne trouve guère dans les au-
TERTULLIBN. 359
teurs latins, et dans Tertullien moins que dans toat autre. Voici le commencement :
a Lorsque, livré à mes réflexions, je me retrace » les moments écoulés avec mon cher et fidèle Oc- » lavius, tel est mon ravissement que je me figure y> en quelque sorte être revenu à ces temps for- » lunés et non me les rappeler par le souvenir. » Son image , en se perdant à mes yeux , ne s^est )) que mieux gravée dans mon coeur. Pourrais-je ne ^ pas avoir un regret étemel de la perte d*un tel » aïâit Son aiïeclion pour moi était si vive que » dans les choses légères , comme dans les aflaires » sérieuses de la vie, nos volontés étaient tocgours » d'accord; et nous pouvions croire qu^un même » esprit nous animait tous deux. En me rappelant » ainsi les difl'érentes époques d'une vie que nous » consacrions l'un et Vautre à l'amitié, ma mé"* » moire s'arrête à l'image de ces jours qui ne sont
n plus » — Montaigne a dû connaître cette
introduction de Minutius Félix ; il y pensait peutêtre en écrivant les lignes célèbres et si touchantes sur la mort de son ami.
Quelques-uns des ouvrages de Tertullien sont perdus : on regrette beaucoup son 7Vaité des peines du mariage et celui do la superstition ^*
360 TEHTULLIEN.
de Veœiase. Quant à sa vie , on n'en sait , comme nous r avons dit, rien de particulier; on ne connaît ni la date de ses principaux ouvrages, ni celle de son mariage , ni celle de sa prêtrise, ni celle de sa mort. Il parait qu'il s'était retiré dans des lieux déserts pour se livrer à toutes les rigueurs de la vie ascétique; dominé entièrement par ce mysticisme hérétique qui a gâté ses derniers jours comme Tidolàtrie avait égaré sa jeunesse.
La postérité a été sévère à l'égard de Tertullieni d'autant plus sévère, qu'elle s'est montrée indulgente pour Origène. Bossuet dit quelque part que les œuvres d' Origène sont remplies d'erreurs; et ce n'est pas de lui , mais de Tertnllien qu'il s'inspire dans ses plus belles pages. On allègue en faveur d' Origène que la doctrine de l'Église n'était pas encore bien éclaircie de son temps ; cette excuse convient encore mieuxàTertuUien, qui lui est antérieur. Ce qui est certain, c'est que la rudesse de l'un a glorifié le christianisme au moins autant que la tendresse un peu mystique de l'autre.