SUR
SDR
I L« r^cit de la vie d'an homine juste • eit atile aux mœun de ion pays. ■
Saint Amuoisi.
Les dernières pensées et les premières années des hommes remarquables, qui ont honoré leur pays, offrent toujours de Vintérét à ceux qui les ont aimés, et inspirent de la curiosité à ceux qui ne les ont pas connus.
Peu de jours avant de mourir, M. de Tracy s'était fait relire quelques passages de ses Œuvres, et il avait dit : « Âh! que c'est ennuyeux! plus on n apprend et plus on découvre qu'on ne sait rien ! »
M. de Tracy en était-il donc arrivé à ce point de
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s'avouer ignorant avec tant de véritable savoir? et regrettait-il le temps employé à ces études qui lui avaient montré le vide de l'étude? pensait-il alors que u tout ce qui finit est trop court? y — Peutêtre,
M. de Tracy a passé son enfance dans un salon rempli d'aristocratie, d'évéques et de cardinaux : c'était le salon de sa mère, Italienne dévote, trèsremarquable par son esprit et son caractère. Elle attirait chez elle les personnes distinguées de son temps, qui s'y rendaient volontiers.
À l'ftge de huit ans , M. de Tracy assistait à l'agonie de son père, qui fut mortellement blessé h la bataille de Menden, où il commandait la gendarmerie du roi ' .
Cet officier général fut trouvé expirant par un vieux serviteur qui le cherchait et qui l'emporta. Il revint à la vie , mais pour peu de temps. « Ta n'auras jamais peur, n'est-ce pas, Antoine I » Telles furent les dernières paroles, vraiment dignes d'un héros de Corneille , qu'il prononça eu embrassant
< Son grand-père maternel, le marquis do Druy, fut tu(S à la bataille de la Marsaille, au mémo âgo et commandant également la gendarmerie du roi.
SUR H. DBSTUTT DE TRACY. a07
son jeane fils, terrifié par le spectacle de cette glorieuse mais cruelle agonie.
Assurément jamais homme ne comprit moins la peur que M. de Tracy. Il se rappelait toujours, disait- il, cette recommandation de son père mourant. Sa mère continua cette première éducation de famille, ferme, élevée et sérieuse, qui fait pren« dre aux enfants distingués le parti le plus généreux dans les cas les plus imprévus. Il eut le bonheur d'être lié , dès sa jeunesse , avec des gens d'esprit , et de vivre avec des hommes de valeur, dont la conversation , suivant lui, était la meilleure de toutes les instructions,
M. de Tracy racontait avec émotion son voyage h Femey, lorsqu'il avait seize ans , et la manière dont Voltaire lui avait mis la main sur la tête. 11 se figurait la sentir encore , et on pouvait croire que Voltaire avait enfoncé dans ce magnifique front la ténacité de la volonté et ce culte pour le bon sens qui les animaient l'un et l'autre.
La lecture passionnée des Œuvres de Voltaire, à laquelle M. de Tracy se livra dès sa jeunesse, est probablement ce qui décida la route qu'il suivit depuis sans distraction; l'étude des mathématiques, des langues mortes, de l'histoire naturelle, de Tas-
tronornie et de la chimie, T amena à celle de la pensée humaine qui découvre toutes les belles choses de la science et les renferme.
Dans son régiment, M. de Tracy se distinguait comme un des ofTiciers les plus studieux, et en même temps il était l'un des plus adroits è tous les genres d'exercices. Il racontait à merveille ses folies de jeunesse, ses histoires de garnison; his« toires d'amours et de mystifications, d'une gaieté charmante, et qui mériteraient d'être écrites si la gravité de son caractère le permettait.
La vie politique de M. de Tracy a été un mo« dèle accompli du désintéressement le plus pur et de la conduite la plus ferme et la plus éclairée ; ce récit appartient à l'histoire de son temps. On sait comment, dans l'espoir do pouvoir être utile à son pays, il ne voulut pas le quitter dans un temps où il ne pouvait y rester qu'au péril de sa vie.
11 pensait comme Tertullien (qu'il ne lisait guère), il pensait que l'homme ne doit pas fuir la persécution; et, en quittant le commandement qu'il avait dans l'armée, il vint, en 1793, retrouver sa famille, qui s'était retirée dans son habitation d'Auteuil, où il goûta quelques instants de tranquillité. Mais ce bonheur fut de bien courte
durée; car M. de Tracy ne tarda pas à être arrêté et enfermé dans la prison des Carmes, où il retrouva plusieurs de ses amis.
Le soir il jouait aux échecs avec eux, et le matin il lisait Gondillac, le seul ouvrage qu'il eût sous la main. 11 sentit bientôt la nécessité de se créer une occupation longue et sérieuse. 11 se mit à l'œuvre, et, au bout d'une année, lorsqu'il sortit de cette prison, il avait acquis, par la réflexion et l'examen de lui-même , les connaissances d'un penseur profond. Il avait découvert, sous les verrous et derrière les barreaux, que l'étude et la volonté d'une occupation suivie pouvaient distraire de l'inquiétude et du chagrin.
Chaque matin devait amener son dernier jour, mais cette pensée ne le détournait nullement de ses lectures journalières; les sinistres bruits du dehors, qui arrivaient jusqu'à lui, ne troublaient point sa volonté appliquée au genre d'étude qui demande le plus de liberté d'esprit : l'étude du développement des facultés humaines.
Après avoir publié plusieurs brochures sur diverses questions de politique et d'administration, toutes remplies d'idées nouvelles et très-pratica-
bles, il publia son volome à* Idéologie^ qai fut plus apprécié en pays étrangers qu'en France, où le goût de ce genre d'étude est peu répanda.
On y aime trop à se dépécher, ce qui fait qu'on redoute de s'engager dans la lecture de plusieurs volumes très-pleins, s'enchatnant les uns aux autres, car il est indispensable de suivre attentivement le travail de M. de Tracy pour comprendre l'ensemble de son système.
Beaucoup de gens d'ailleurs auraient craint de louer Y Idéologie j auraient redouté de s'exprimer en philosophes ou en philanthropes , noms peu goûtés par les grands guerriers. D'autres esprits timorés, d'un genre difiérent, mais aussi peu sincères, trouvaient dans ce livre des passages dangereux pour la foi. Ceux-là avaient une foi peu ferme, ou plutôt ils n'en avaient aucune , car les raisonnements humains les plus subtils ne servent le plus souvent qu'à fortifier la foi. Aucun prodige de la dialectique, ancienne ou moderne, employée dans ce but n'a pu lutter contre ces simples paroles : Fous tous qui pleurez^ venez à moi.
La philosophie, ordinairement, ne console pas; le cœur de l'homme ne se touche pas facilement par des idées qu'il croit émises à dessein.
SUR II. DBSTUTT DE TRÂGY. 314
Mais c'était l'autear plus qae l'ouvrage qu'on attaquait de ces divers c6lés, cet auteur, dont le caractère résolu ne pliait devant aucun préjugé du moment, et qui, parlant librement du despotisme et de l'hypocrisie, contrariait ainsi beaucoup d'am* bitions craintives. M. de Tracy voulait empêcher de combler le puits où Ton prétend que les anciens logèrent la vérité. Il voulait éclairer Tignorance, mais il était en même temps trop fin pour avoir jamais eu la prétention de corriger les gens de mauvaise foi. S'il a eu contre lui ceux-ci, il a obtenu du moins l'estime des hommes de bien, l'hommage des érudits, des savants, et Tétonnement de ses amis mondains, pour lesquels il avait été jadis le plus aimable modèle de la politesse et des bonnes manières. Le duc d'Usés disait de lui : u Où donc » mon cousin Tracy va-t-il pêcher toutes ces bên lises qu'il imprime? Quand on a fini ses études » et qu'on est maître de son temps, à quoi bon » s'occuper d'idées, de grammaire ou de logique? n
On peut dire que M« de Tracy n'a pas vu (ou peut-être n'a pas voulu voir) toutes les faces des choses ; mais celles qu'il a vues , il les a sondées jusqu'à leur dernière limite. Il n'a pas voulu s'élever au-dessus de ce qu'il savait) il n'a voulu voir
qae ce qui était dans la nature , sans suppléer par Timagination au défaut d'une observation scrupuleuse.
M. de Tracy était humilié de orme , il voulait savoir. Pascal dit qu'il faut savoir douter, assurer et se soumettre. M. de Tracy doutait, affirmait et ne se soumettait pas. Il n'écrivait rien pour la |^opularité» qu'il n'estimait nullement ; il écrivait pour se rendre compte à lui-même de lui-même , et ne reconnaissait que ce qu'il avait découvert.
« L'étude de la vraie philosophie, a-t-ildit, n donne beaucoup d'idées à ceux qui s'y livrent. » Elle leur donne aussi une grande supériorité » pour d'autres études, et sert dans les occasions » difficiles de la vie. »
M. de Traçy pensait que cette étude pouvait ouvrir à l'homme les sources du véritable bonheur; qu'une félicité réelle existait dans l'exercice de l'entendement et dans l'application régulière qu'on en fait à ce qui est. Les sens se blasent, le cœur se détruit; mais l'esprit, au contraire, s'alimente et profite de tous les changements que le temps amène.
On vit plus longtemps , peut-être , lorsqu'on ne vit qu'avec des livres, et c'est la longévité des sa*
vaots qui a fait croire que le bonheur résidait dans le cerveau. Cette idée, qui était ancienne et oubliée, sortait tout armée de la culture nouvelle des sciences positives, très à la mode alors, et qui étaient enseignées d'une manière lumineuse par les hommes émioents avec lesquels M. de Tracy se faisait gloire d*étre lié. Son but, en écrivant V Idéologie^ fut de sonder avec la raison l'essence de l'esprit humain, d'analyser ses diverses fonc* tiens, et d'arriver par ce moyen le plus près possible de la vérité. Il ne pouvait comprendre , comme nous l'avons dit , ce qu'il y a au-dessus de la nature , ni comment on pouvait prétendre à y arriver par la raison. Cependant on peut dire que lui-même s'est élevé au-dessus de la nature , lorsque, au moyen de la réflexion, il a analysé nos connaissances et décomposé ce que la nature lui présentait comme composé.
M. de Tracy pensait que ceux qui feignent de mépriser l'idéologie se mentent à eux-mêmes , car ils sont idéologues sans s'en douter, toutes les fois qu'ils ne s'égarent pas dans leurs conceptions. .
Par l'ordre que cette science établit dans les idées, elle est la cause de toutes les découvertes qui ne sont pas dues au hasard.
de la manière dont oo a décoofert; c^eA tpAfOB Aaêe de apontaoé, d'bexpKeaUe ; c'est riospiratk» diYioe, que M« de Tracj , ni aocoo safant de l'ooifen , aidé de tons les seconn de la logique , n^eti jamais panreoa à décoorrir.
M« de La Grange disait qa'il a?ait résoin autant de problèmes de mathématiques en écoutant un opéra italien qne dans le silence de son cabinet.
M. de Tracj regardait Lavoisier comme un grand idéologue, qui, par la chatne de ses idées, avait aperçu la plupart de ses découvertes avant de les conBrmer par rexpérience. Une goutte d'eau^ glacée, fondue, réduite en vapeur, et capa^ ble de redevenir solide , conduit à la découverte du calorique et peutrétre à celle de la formation du globe.
Anaximène était sons doute un physiologiste profond, lui qui regardait Tair comme le principe de tous les corps.
L'opinion de M. de Tracy sur les rapports qui unissent la physiologie à l'idéologie le faisait admirer des grands médecins , qui ne pouvaient croire qu'il fût étranger aux connaissances physiologieques, à cause de plusieurs passages où il donne de
certains phénomènes de la sensibilité et du mouvement des idées plus justes et plus nettes que celles qu'on avait eues jusqu'alors. Celui, disaientils, qui connaissait si bien Tesprit humain n'avait pu en acquérir une si juste idée sans une grande étude de l'organisme vital. M. de Tracy , de son côté, recherchait ces grands médecins, dans l'espérance qu'un jour ou l'autre ils mettraient la main sur Vâms.
V Idéologie est un livre dont manquait la science qui a l'homme moral pour objet, et il a été fort utile à celle qui considère l'homme sous un point de vue physique.
Ce volume est court pour les matières qu'il contient; on ne saurait le trouver trop long pour la manière dont elles y sont traitées.
Qu'est-ce que sentir ?
« C'est ce que personne ne sait positivement , disait M. de Tracy, et que peu de gens ont bien défini ; c'est la racine du raisonnement , et toute la science doit être un résumé de l'idée que renferme cette question. »
Les philosophes pensent qu'on le découvrira tôt ou tard. En attendant, ils ne sont pas encore d'accord entre eux. « Sauron8*nous jamais comment
les hommes et les animaux acquièrent leurs facultés? » demandait M. de Tracy, qui espérait tout des découvertes nouvelles.
Ce que M. de Tracy savait, c'est que Gondillac s'est trompé plusieurs fois, et il le prouve d'une manière évidente dans ses critiques sur le juge-' ment et sur Xaitention (vol. V% p. 230).
Mais on a dit que M. de Tracy s'est trompé à son tour, car, si c'était une vérité pour lui que penser n'est autre chose que sentir, comme agir n'est autre chose que se mouvoir^ pourquoi d'autres facultés , qui sont diverses manières de sentir , ne seraient-elles pas aussi diverses manières de penser ? Donc penser devrait se dire de toutes les manières de sentir de notre Ame, comme agir so dit de toutes les manières de se mouvoir. Si penser et sentir ne sont pas synonymes pour tout lo monde, perception et idée ne le seront pas davantage. On a une perception dès que Ton sent, mais on n'a l'idée que lorsque ce qu'on sent est devenu une image ; l'idée est l'image qu'on se fait par la réflexion d'un objet quelconque.
Les raisons que donne M. de Tracy pour expliquer l'inexplicable eflet des passions qui quelquefois abrutissent l'homme ne sont pas meilleures
SUR M. DBSTUTT DB TRAGY. 347
qae les raisons quMl critique. Il eftt été plus expédient d'attribuer tout simplement au corps ce que Tesprit ne peut toujours empêcher, que d'analyser la quantité de mauvais jugements qui l'emportent sur le bon (vol. T^ p. 282); travail qui demande du temps , tandis que les passions vont vite. On pourrait dire ici que l'esprit est faible et que la chair est prompte.
M. de Tracy n'explique pas pourquoi l'expression d'un jugement n'est pas la même chose que le jugement.
Entre la pensée et l'expression il y a un abtme, a-t-on dit. Pourquoi cette pensée se détérioret-elle en chemin ? Pourquoi un être qui aurait toujours la même sensation n'aurait-il qu'une seule idée? Pourquoi dire « sentir est un effet de Taci> tion de se mouvoir, » et ensuite que « l'animal » ne se meut que parce qu'il est sensible ? »
Devine si tu peux , et choisis si tu l'oses I
Le volume i^ Idéologie mène à celui de la Grammaire générale, comme celui-ci mène à la Logique. M. de Tracy avait une grande préférence pour la grammaire. Il aurait voulu, par le perfectionne-
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ment dos langues , n'avoir que celle seule science à enseigner pour rendre les hommes philosophes , et tout leur apprendre par ce moyen.
Le chapitre où il examine jusqu'à quel point est possible la création d'une langue parfaite, l'utilité qu'en retireraient les sciences, ce chapitre, où l'esprit de recherche est conduit par la plus judicieuse critique , mérite d'être cité comme un modèle de littérature.
L'idée d'avoir incorporé la grammaire dans l'idéologie et de l'avoir envisagée comme la continuation de la science des idées est heureuse et neuve* Avant celai la grammaire n'était qu'une surface : car, avant de savoir s'il y a des signes, il faut savoir s'il y a des idées, comme, avant d'exprimer celles-ci, il faut les avoir formées. C'était la marche naturelle pour remonter à la source , suivant la méthode de l'auteur, aGn de donner la raison des choses depuis le commencement.
Le style de la Grammaire est clair et net. Ce volume eut beaucoup d'admirateurs; le genre qu'il traite ne pouvait heurter les ambitions du jour.
La grammaire ne passionne pas les fonctionnaires d'un État; et les collègues de M. de Tracy,
qai savaient leur langue, pouvaient tous se croire capables d'en écrire autant.
L'auteur démêle bien les parties du discours cl leur origine. Sa théorie des temps est clairement développée. Mais c'est surtout dans le chapitre de l'écriture que M. de Tracy s'est distingué. L'origine qu'il lui donne est aussi ingénieuse qu'elle paraît vraisemblable. 11 n'a pas craint de s'écarter de l'opinion des auteurs célèbres , car pour lui la raison valait toujours mieux que l'autorité. Ce qu'il dit des Chinois et des hiéroglyphes pourrait fournir un chapitre à la question de l'influence des signes sur les idées. Le chapitre sur la matière d'une langue universelle contient, en un court espace, ce qu'on peut dire de plus raisonnable sur ce point.
En lisant ce volume on voit combien l'auteur jouissait en l'écrivant. 11 exerçait librement cet esprit d'analyse* dont il était possédé, et qu'il pos* sédait si bien.
Sur d'autres sujets, il avait la contrariété de ne pouvoir faire plier les faits, ni convaincre ceux qui n'étaient pas de son avis : puisque, dil-on, chacun sent comme il pense, ou. pense comme il sent. Mais en grammaire , il était libre de démontrer , de prouver et de pratiquer.
M. de Tracy détestait le pédantisme. Un pédant, disait-il , est un homme désagréable , qui craint la nouveauté et qui affirme les choses superficielles et fausses d'un ton doctoral. 11 détestait également Taflectation et l'exagération. 11 pressentait que la langue française était menacée dans sa pureté par le grand nombre d'écrivains excentriques , novateurs et négligés qui surgissent chaque jour. Il déclarait ne pas comprendre les choses recherchées et nuageuses. 11 ne lui était pas donné de goûter l'incompréhensible, et il ne perdait jamais son temps à lire des ouvrages médiocres.
Le volume de logique de M. de Tracy suit celui de grammaire. La logique est la base de toute étude. C'est la science de l'esprit humain. Personne ne l'a inventée^ puisque c'est le raisonne* meut qui observe les faits, aidé du sens commun qui voit toujours la vérité.
Si les hommes avaient tous le sens commun, comme ils devraient l'avoir pour le bien public , ils seraient tous justes, et leurs écrits seraient toujours logiques ; mais il n'y aurait plus cette variété dans la société qui en fait l'agrément.
M. de Tracy explique l'immobilité de la science philosophique depuis Aristote jusqu'à Bacon , par
la raison, dit-il, que les bases de la logique d'Ans* tote sont inexactes , et que rien ne féconde que ce qui repose sur la vérité.
Mais la vérité dans les sciences n'est pas longtemps la même. Elle change avec chaque nouvelle découverte, car les découvertes font connattre que ce qu'on nommait la vérité dans un temps cesse de l'être dans un autre.
Le chancelier Bacon, dit M. de Tracy, a la gloire d'avoir senti le premier et d'avoir publié à dix-neuf ans que, jusqu'au temps où il vivait, toutes les recherches scientifiques avaient été infructueuses et mal fondées; qu'il fallait refaire nos connaissances et renouveler l'esprit humain. Cependant cette rénovation si nécessaire. Bacon l'a plutôt provoquée que commencée : car tout ce qu'il a fait se réduit à montrer que , dans la recherche de la vérité , il ne faut pas prendre pour base les principes généraux , mais les faits ; que ce sont les faits et non les maximes qui sont la source de toute certitude, et que nous ne devons pas perdre notre temps à de vaines argumentations, mais l'employer à faire des observations et ensuite des expériences. Bacon n'a pas vu par quelles observations il convient de commencer ni
quel est le premier fait dont nous sommes assurés. Les règles qu'il donne dans son Novum Organum ne peuvent donc nous conduire à la véritét
Descartes ensuite a pris dans Bacon tout ce qu'il y a trouvé de bon pour composer sa Méthode. Il a conçu le projet de refaire, non pas Tesprit humain en général, mais le sien propre. Il a commencé par révoquer en doute tout ce qu'il avait cm sa-voir. Il a certainement fait deux grands pas dans le chemin de la vérité ; il a reconnu que, voulant refaire toutes ses connaissances, la première chose qu'il devait étudier était son propre esprit, puisque c'est dans notre intelligence que consistent , pour chaque individu, tous les moyens de connaître , et qu'avant de rien chercher il faut savoir quels sont les moyens que l'on a de connattre une chose quelconque. Ensuite , au milieu du doute universel dans lequel Descartes s'était plongé, il a dé-couvert, avec une sagacité admirable, un premier fait inaccessible à toute incertitude. Il a dit : « Je doute, je sens que je doute ; je suis sûr de douter ou au moins de croire douter. Mais douter, c'est sentir, c'est penser quelque chose ; et sentir et penser, c'est exister : je suis donc sûr d'exister, d'être un être pensant.» — « C'est avoir trouvé, dit M. de Tracy,
la Traie base de nos connaissances, et c'est atoir rendu nn senrice immense, n Dès ce moment le doute universel de Pirrhon est impossible ; et Descartes aurait pu faire de même pour celui de Berkeley s'il avait avancé davantage la science de r entendement, dont il a jeté les fondements d'une manière si parfaite.
Descartes vint à l'époque où la science des mots, c'est'à^ire le verbiage, régnait dans les professions savantes. Il y avait à peine quatre ans que Galilée avait été condamné lorsque Descartes publia ses Méditations métaphysiques ^ qu'il dédia k la Sorbonne par la raison, dit-il, que la vérité a besoin de l'autorité pour se soutenir.
Grftce k l'intérêt qu'on mettait alors k ces questiens. Descartes fut lu par tous, et les théologiens se partagèrent k son égard. Il eut des sectateurs passionnés et des adversaires violents. ^
M. de Tracy, qui regarde Hobbes comme le fon* dateur de l'idéologie par la précision de ses idées, et k cause de ce qu'il dit dans son sixième chapitre sur la Méthode^ pense que Messieurs de Port-Royal sont k Descartes ce que Hobbes est k Bacon, des continuateurs. Messieurs de Port-Royal ont fait naître Locke, qui a réfuté leur système des idées in*
nées. Le livre de Locke sur Tenteudement humain a éclairci beaucoup de choses obscures, et il a été très-utile à Gondillac, qu'on peut regarder comme son successeur, et qui, grAce à Locke, s'est trouvé, dit M. de Tracj, transporté aux vraies sources de lentendement , en creusant Touvrage de Locke plus à fond que l'auteur.
M. de Tracj pensait que Leibnitz et Malebranche n'avaient point avancé la science logique, parce que leurs idées n'offrent rien de neuf ni de supérieur à ce que leurs prédécesseurs avaient fait connaître.
Le volume de logique de M. de Tracy contient des notes très-intéressantes sur la précipitation de nos jugements. Le cinquième chapitre est remarquable et mérite une attention profonde. En passant en revue tous ces grands génies partisans du pouvoir absolu, l'auteur remarque que ce sont eux qui, par leurs travaux, ont le plus efficacement attaqué et ébranlé ce pouvoir.
Il résumait ainsi la logique : « Seule manière » de nous préserver de Terreur et de bien nous n assurer de la compréhension des idées dont nous » jugeons. ))
Ce livre lui attira une foule de discussions , de
. SUR M. DESTUTT DE TRACY. 3î5
controverses, d'objections plas ou moins malveiU lantes ; mais Tauteur aimait la discussion , et ne détestait même pas le taquinage modéré qui sert k développer l'esprit de repartie , qu'il estimait infiniment. M. de Tracj a pu répéter après Hobbes qu'en enseignant aux hommes la vérité sur l'homme il ne fallait pas compter sur leur gratitude. Avant eux Aristote avait dit que penser était un moyen de s'attirer la haine. 11 n'y a rien de neuf sous le ciel.
Le volume de logique fait suite aux deux autres parties dont nous avons parlé. Il trouve d'autant mieux sa place après la grammaire que celle-ci n'a pas fait diversion au volume de la science des idées. Raisonner, c'est décomposer les idées par le secours des mots. M. de Tracy a voulu réduire ces trois choses à l'unité, de manière à ce qu'elles pussent mutuellement se prêter secours. C'était un service rendu à l'instruction et que les ignorants seuls ont pu méconnaître. Idéologie est le sujet , grammaire est le moyen, logique est le but. La science des idées renferme celle de leur expression et celle de leur induction. M. de Tracy désirait que les hommes devinssent assez idéologues pour être bons grammairiens, assez grammairiens pour de-
venir logiciens , et assez bons logiciens pour être capables de connaître la vérité qaand elle est ex* primée, ou de la découvrir quand elle n'est pas connue. Alors seulement, disait-il, les hommes seront capables de bien guider les autres hommes et de bien élever leurs enfants. Les sciences morales seraient ainsi en aussi bon chemin que le permettent les limites de l'esprit humain.
Le traité de la volonté est resté incomplet. M. de Tracf faisait entrer dans la volonté tous les divers sentiments qu'elle devrait contenir pour assurer la paix de la conscience des individus.
11 prétendait que , par la toute-puissance d'une volonté dominante qui choisirait toujours le bien , les hommes arriveraient au cahne de la conscience, en évitant les mauvais penchants qui rendent Thomme coupable et par conséquent malheu* reux.
Il ne croyait pas que le mal fût inévitable ; il se fiait à la nature humaine, qu'il cherchait à perfeo» tionner par la confiance et par la raison.
Le commentaire sur Montesquieu a été fait d'inspiration. C'est un morceau plein de verve, c'est l'oeuvre d'un homme d'État hardi et prudent.
L'histoire de ce commentaire est assez bizarre*
L'auteur l'envoya en Amérique à son ami Jef^ ferson , pour y être traduit et imprimé sans nom d'auteur. Ce livre eut tant de succès qu'il fut enseigné dans les écoles publiques.
Un autre ami de M. de Tracy, M. Dupont de Nemours 9 qui était en Amérique, trouva ce commentaire si beau qu'il voulut le traduire en français. Il revint à Paris plein do son idée, et M. de Tracy ne put l'en dissuader qu'en lui montrant le manuscrit et en lui nommant l'auteur.
C'est surtout dans ce commentaire qu'on peut admirer le soin que prenait M. de Tracy de n'employer aucun terme dont le sens ne fût nettement expliqué , ni aucune pensée qui ne fût parfaitement claire. Les phrases sont courtes, et il n'y a point de détails inutiles.
L'amour de l'humanité était le trait distinctif du caractère de M. de Tracy. Il se flattait qu'avec des lois excellentes on pourrait assurer Thonnéteté d'une nation à l'aide de la civilisation, qu'il croyait possible sous les glaces du Nord comme dans les climats les plus brûlants. Sa pensée revient toujours sur le bien-être général. Ses raisons ne sont jamais ennuyeuses , sa morale n'est jamais lourde , et en le lisant on ne peut s'empêcher do partager
son noble enthousiasme pour le bonheur du genre humain.
Il semble, cependant, que plus la civilisation fait de progrès , plus les individus deviennent mécontents de leur sort.
Quelques-unes des critiques de Tauteur sur Montesquieu sont peu motivées , mais il a grandement raison dans les autres. Il n'aimait pas les ooncetti chez les esprits graves, ni le trop d'arrangement dans le style d'un livre sérieux.
M. de Tracy pensait que l'esprit des lois doit être, ainsi que nous l'avons dit, de favoriser le développement des passions bienveillantes, qui sont la source du bonheur , et d'empêcher, autant que possible, les passions haineuses, qui causent le malheur des individus. Ce principe vaut tout un traité de législation et de morale.
« Le premier de nos sentiments , dit-il , est ce- *) lui qui unit les deux sexes, et la première base » de la société est le mariage.
» Le ménage se transforme en famille, et il faut n avoir soin que l'amour paternel ne dégénère pas » en esprit de propriété qui mette la fantaisie des » parents à la place des intérêts des enfants. Il faut » borner au strict nécessaire la puissance pater-
» nelle, pour que la crainte ne remplace pas Taf- » fection, pour que la famille ne devienne pas une » petite cour, et que Tintérét n'y fasse pas nattre la » rose et la jalousie. » — Que de choses essentielles dans ces deux premiers articles, dont les législations passées ne tenaient aucun compte !
tt II est manifeste que, pour bannir les mauvais » sentiments qui naissent de l'oppression des uns » et de l'insolence des autres , il faut que les lois » soient égales pour tous et les mêmes partout.
» Il faut éviter de séparer les hommes en castes » et le territoire en provinces étrangères les unes » aux autres; que les lois ne fomentent ni l'avidité n ni la vanité; car ces passions-là ne se nourris- » sent que de l'abaissement des autres, et même » de leurs souffrances.
» Il faut qu'un gouvernement soit économe et n l'administration peu dispendieuse. Il faudrait » même diminuer le nombre des places et augmenn ter les appointements, pour que chacun puisse n avoir la libre disposition de tous ses moyens , » sans être tiraillé par les intérêts pécuniaires , et » que l'instruction soit répandue dans toutes les » branches du gouvernement.
» Les lois criminelles n'ont pour objet que de
mettre des fautes graves. 11 recommandait à la jeunesse de ne point perdre le temps à lire des ouvrages médiocres ou inutiles soit à Tinstruction, soit à l'agrément littéraire.
Il était sincèrement affligé quand il voyait des personnes qu'il aimait perdre leurs jours à courir après les joies dont la vie est pleine, sans les mélanger de travail d'aucun genre ni d'étude d'aucune sorte.
L'âme ardente de M. de Tracy avait trouvé un aliment perpétuel dans la réflexion et dans l'intérêt qu'il prenait au mouvement des idées , intérêt dont il eut le plaisir de jouir pendant plus de soixante ans.
11 contemplait avec tristesse le sort des igno-rants ; il aurait voulu pouvoir montrer à lire et à écrire à l'univers entier, parce que, disait-il, l'éducation des masses était le plus sûr moyen de bienêtre général et progessif, et que la culture de l'intelligence mène à la richesse et à la considération. C'est le meilleur remède contre la misère , le vice et le désordre public. M. de Tracy était étonné que tous les gens éclairés ne fussent pas de cet avis, et il ne comprenait pas qu'il y eût difficulté à exécuter un plan bien conçu et clairement expliqué.
C'est qu'il était dépourvu de ces petits calculs, de ces petits intérêts et de ces petites craintes qui rendent les hommes timides et leur font redouter tout changement qui pourrait les déranger.
Le goût que M. de Tracy avait pour les nouveautés dans l'univers entier ne s'étendait pas cependant jusqu'à l'intérieur de sa maison. Il aurait voulu que le monde ne march&t pas autour de sa personne. Tout changement lui était insupportable. Il s'impatientait de voir son linge s'user ou ses meubles se casser, et il aimait assez à en rejeter la faute sur quelqu'un.
On l'a vu à la campagne chercher pendant plusieurs jours de suite un certain clou qui avait été placé dans un mur cinquante ans auparavant, et qui servait alors, disait-il, à tenir un volet. L'étude des sciences exactes lui avait donné l'habitude de tout faire marcher logiquement dans sa maison. Ceux qui l'ont connu savent avec quelle mémoire surprenante il relevait la moindre contradiction dans leur narration» et à quel point il les prenait en flagrant délit d'erreur ou d'oubli, voulant toujours que la fin d'un récit fût d'accord avec le commencement.
M. de Tracy aimait beaucoup la science de l'as-
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tronomie. C'est pour cette raison sans doute qu'il a pris le livre de Dupuis tellement au sérieux, et qu'il en a fait un résumé très-grave. Celte histoire contemplative a fait son temps. Dans quelques siècles peut-être viendra-t-il quelque nouveau Dupuis qui fera de l'empereur Napoléon le soleil. Les étoiles seront des généraux tués sur les champs de bataille^ ces héros sans ancêtres et sans descendants, dont les noms obscurs sont devenus les noms les plus éclatants de la France, et qui font battre le cœur au souvenir de leur valeur sans rivale.
M. de Tracy avait peu de sympathie pour la théologie ; il a dit que beaucoup de soi-disant théologiens n'ont été rien autre chose que de mauvais philosophes qui dogmatisaient sans trop savoir ce qu'ils disaient.
On pourrait retourner cette phrase et dire que beaucoup de soi-disant philosophes n'ont été rien autre chose que de mauvais chrétiens qui moralisaient sans trop savoir ce qu'ils pensaient.
Il a dit aussi que la médecine était ridicule dans les temps d'ignorance, que la magie était une médecine relevée, et la théologie une magie transcendante.
Science occulte était pour lui un nonsens. La
science, disait -il, qui consiste dans la lumière I Science occulte ! c'est comme si on disait : un jour nocturne ; et lorsqu'on est hors de la nature , on est au moment d'être en contradiction avec elle.
Les mystères de la religion humiliaient l'esprit de M. de Tracy, qui en rencontrait cependant partout, puisque le monde en est plein.
Mais pour les mystères de la nature il trouvait toujours quelque eiplication animale (si on peut s'exprimer ainsi) qui contentait sa raison.
Cependant c'est borner les idées que de ne vouloir s'occuper que des choses visibles et palpables, prouvées ou arrangées, car c'est l'inconnu qui exerce toujours plus l'intelligence et entretient le mieux l'imagination. Pour M. de Tracy, l'art de persuader était celui de se faire comprendre. Les bonnes choses, disait-il, sont claires et simples; mais il y a trop de gens intéressés à les embrouiller et à les déguiser.
Il faisait grand cas du précepte divin : c Aimez-vous les uns les autres^ » qui rend heureux par l'accord et l'indulgence réciproques. Les difficultés de la vie naissent souvent de l'antipathie qu on éprouve pour son voisin, par pur préjugé ou par ignorance de ses véritables sentiments* A tout pé*
ché miséricorde j était un axiome très-goûté par M. de Tracy, qui était émioemment bon, et qui comprenait toutes les faiblesses humaines.
Il trouvait trois époques distinctes dans This* toire du genre humain : celle où Ton crée des religions , celle où on les conserve et celle où on les quitte; Gomme la passion, dit-il , est plus forte au commencement de toutes choses et va toujours en s' éteignant, la religion s'affaiblira peu à peu si elle n*est renouvelée et si elle cesse d*étre respectée.
La saine morale au contraire va toujours en se perfectionnant au lieu de s'éteindre.
« La théologie, a dit M. de Tracy, est la science » de Dieu, c'est la plus admirable de toutes les » sciences; mais il faut la bannir des discussions » relatives à la politique , car elle y peut dévenir » dangereuse. Il faut l'écarter des questions rela- » tives aux autres sciences, car elle les embrouille. n 11 est bon même d'en détourner l'esprit, car elle » est au-dessus de sa portée. Mais son importance » est si grande d'ailleurs, qu'on ne saurait trop la n révérer et qu'on doit faire des efforts pour y faire > tous les progrès dont on est capable, en la déga- » géant des erreurs qui s'y sont glissées dans les » temps d'ignorance, temps où il est fftcheux qu'elle
n ait été si mal cultivée ; car il faudrait bien conoattre V la création pour bien comprendre le Créateur ^ . »
M. de Tracy a écrit que la théologie doit être écartée de la politique, mais il n'a jamais dit qu'un prêtre ne doit se mêler d'aucune affaire vivante , comme on l'a prétendu. M. de Tracy ne voulait écarter des affaires que les intrigants et les imbéciles.
Il respectait la liberté de la pensée avant tout , mais il ne pouvait comprendre le charme qu'il y a à vivre loin de ses semblables, relire en un désert, pour se livrer à la réflexion contemplative et soli* taire. 11 disait que c'était vivre à la manière d'un loup au lieu d'être utile à ses semblables , et qu'un ermite commettait un suicide moral de longue durée, ce qui est aussi coupable qu'un suicide impromptu.
M. de Tracy avait eu dans sa famille un exemple de ce genre , exemple qui lui fournissait toujours quelque nouvelle réflexion, quelque nouvelle surprise. Son oncle, le père Tracy « Théatin, était né au chftteau de Paray-le-Fraizil en 1720. Faible et d'une santé délicate, il manifesta dès son enfance des goûts sédentaires et studieux , qui plai-
^ a Pour connaître Dieu, il faut se connaître soi-même , n a dit saint Atbanase.
saient peu à ses parents, parce qu'il était destiné à Tétat militaire.
Paray-Ie-Fraizil est situé à quelques lieues de Tabbaye de Septfonds, et le père Tracy se lia intimement avec quelques-uns des moines de cette abbaye, où il se retirait souvent. Il y prit insensiblement le goût de la vie calme et uniforme , et à Tège de dix-huit ans , étant parfaitement résolu à se vouer à la vie religieuse, il entra dans la con* grégation des Théatins , et prononça , à cette occasion, Téloge de la vénérable mère de Chantai , dont il était le parent. 11 refusa les emplois qui lui furent offerts, pour ne pas être détourné des occupations de l'étude, dont il était aussi passionné que son neveu le fut depuis.
Celui-ci attribuait la singulière idée de son oncle à la lecture de livres ascétiques et de vies de saints qui meublaient la bibliothèque de Paray-le-Fraizil, et dont les marges ont été couvertes par le père Tracy de réflexions mêlées d'observations naïves et quelquefois exagérées. L'un de ces livres était l'histoire même d'un des alliés de la famille de Tracy, M. de Raynal de Clermont, brigadier de cavalerie dans les armées du roi Louis XIY •
Il existe une foule de gens qui doutent de la réa-
lité de l'histoire de saint Antoine ^ ou de tel autre Père du désert qui a tout quitté pour vivre eu re« dus, au lieu de jouir des avantages que la Providence leur avait octroyés. On voudrait pouvoir raconter aux incrédules le récit de la vie de M. de Raynal, fils du comte de Glermont d'Amboise et de Diane de Pontarlier, héritière de la maison de Yergis.
Ce jeune homme, qui n'avait aucun goût pour Tétude, préférait prier Dieu et se livrer pieusement aux exercices de la religion ; ce qui ne l'empêchait pas d'être un militaire très-brave; car, à quatorxe ans y il se distingua aux sièges de Bar-le-Duc et de Réthel, où il montra un courage et un sang-froid admirables. Plus tard, il expulsa de la troupe qu'il commandait tout homme qui commettait une injustice ou se rendait coupable d'une cruauté. A la retraite de Gigeri, il commandait Tarrière-garde, et il s'en tira merveilleusement bien. Au siège de Yalen*ciennes , il fut pris et emmené blessé dans la ville. Il y vit bientôt arriver son frère, blessé à mort. Tout malade qu'il était lui-même , il le soigna dans son agonie, et c'est en contemplant ce spectacle suprême qu'il découvrit tout ce qu'il y a de terrible dans la mort, si on ne s'y prépare pas volontaire-
ment et longtemps à Tavance. Le second frère de M. de Raynal fut tué devant Cambrai.
Le seul survivant des trois Raynal se couvrait de gloire et s'élevait en grade; mais plus il devenait célèbre, et plus il désirait plaire à Dieu par d'autres actions plus modestes et plus charitables, et en fuyant le torrent des exemples pernicieux et les périls de la vanité qui troublait quelquefois ses projets de solitude. Il cessa tout à coup d'aller à la cour, et , étant devenu brigadier-général à la retraite de l'armée, après la mort de M. de Turenne, il se retira dans sa garnison.
11 ne s'agit pas, dans ce récit, de raconter les prouesses du capitaine, mais les actions de l'homme religieux , dont les pieuses résolutions étaient souvent ébranlées par la façon incertaine dont il flottait entre Dieu et le roi, entre l'Évangile et le monde.
IL avait pris ses quartiers d'hiver (l'an 1G78) en Lorraine, et il avait eu la joie de trouver dans les environs un ermite qu'il fréquentait, et dont il ambitionnait le genre de vie. Cet ermite lui disait chaque matin : « Rien ne manque à celui qui n'a M rien, rien ne trouble celui qui vit seul, rien n'est » grand comparé au salut éternel , rien n'est im- » possible pour l'obtenir. »
M. de. Raynal, bien convaincu de la vérité de ces paroles, se hâta d'aller terminer ses affaires de famille au château de Blaire , près duquel ses ancêtres avaient fondé jadis un couvent de Minimes. La Providence semblait l'avoir amené dans ce lieu pour y trouver l'asile qu'il cherchait.
Il alla bientôt demander à Louis XIV la permission de quitter le monde, et lui offrir ses adieux.
Le roi essaya en vain de le détourner d'un projet qui lui enlevait un officier qui avait vu vingt batailles , autant de sièges , et qui était un modèle de bravoure et de connaissances guerrières. M. de Raynal donna, comme l'avait fait saint Antoine, une grande partie de son bien aux pauvres; le reste fut consacré à des œuvres de charité, dont il se réserva la direction. Alors il ne songea plus qu'à soigner les misères humaines de son couvent, et il était plus fier de se voir aux pieds des malades qu'à la tète de sa brigade.
Il établit une apothicairerie , et il fit un jardin , qu'il cultivait lui-même, et dont il mangeait les herbes de préférence , parce qu'il les détestait et en manière d'épreuve journalière.
Quelque temps après sa retraite, Louis XIV songea au capitaine devenu ermite pour soutenir
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la cause du roi Jacques, et il lui offrit le commandement d'un corps d'armée en Irlande. Mais M. de Raynal résista aux instances du roi , et passa le reste de sa vie en béatitude complète , entre la prière , r espérance et la charité. H logeait dans un bâtiment extérieur, et son seul plaisir mondain était de causer avec les pauvres qui passaient sur la route , et auxquels il jetait par la fenêtre sa nourriture et une partie de ses vêtements*
L'officier son ami qui a écrit cette histoire raconte comment il avait le maintien le plus noble et le plus gracieux sous son humble et grossier cos* tume. Quand il fut vieux , affaibli, et près de sa fin, il se mit en prière, et mourut ainsi après avoir légué son meilleur habit à son ami le plus cher, de même que saint Antoine avait laissé à saint Athanase sa peau de mouton neuve.
Il avait à sa mort soixante-neuf ans , et il était entré en religion ù l'âge de quarante-deux ans.
C'est donc cette histoire (aussi vraie que celle de saint Antoine et presque aussi originale) qui au* rait, selon l'opinion de M. de Tracy, déterminé la vocation de son oncle, et qui l'aurait décidé à préférer la vie solitaire et méditative à la vie militaire. Gela se pourrait bien ; et celui-ci y gagna de vivre
SUR M. DESTDTT DE TRÂCY. 3K3
longtemps , malgré sa triste santé , tandis que son frère , sain , beaa et vigoureux , trouva la mort à trente-trois ans sur un champ de bataille.
Le père Tracy a écrit plusieurs ouvrages; le plus considérable est son Traiié des devoirs de la vie chrétienne, qui est aussi le plus intéressant pour des laïques. Ce livre a été fait , dit Fauteur, dans l'intérêt des dasses moyennes , dont on ne soigne pas assez l'instruction religieuse, tandis qu'on s'occupe sans cesse des grands de la terre pour négliger les humbles, les délaissés, qui méritent cependant le plus de soins.
Cette idée appartient d'ailleurs à tous les Tracj, qui ont toujours été , depuis plusieurs générations , d'âme généreuse, courageuse, compatissante, et portés à faire le bien autant qu'ils peuvent.
Ce traité est dédié au dauphin. L'auteur dit que les traités modernes sont, en général, écrits contre les incrédules , ou contre tel ou tel vice , et que les auteurs^ répètent souvent les mêmes choses en ne variant que le style. Ils exposent les preuves de la religion, sans chercher à régler le cœur, ce qui cependant est la meilleure manière d'aifermir la foi.
Le père Tracy a donc essayé de tracer les devoirs moraux non-seulement des grands, mais des
négociants 9 des artisans, des chefs d'institutions, des ouvriers » enfin de tous oeua: qui pensent.
Ce livre est ainsi divisé :
Du devoir envers Dieu ; — du devoir envers soimême j — du devoir envers son pays ; — du devoir envers son prochain.
Il n'y a que la religion chrétienne, dit le père Tracy, capable d'inspirer aux missionnaires tout le dévouement qu'ils montrent pour enseigner ses vérités, en affrontant tous les dangers, en se résignant à toutes les privations.
Cette religion éclaire l'esprit du croyant, elle lui ouvre les yeux, et alors il découvre l'absurdité de l'athée qui prétend que les choses de la création pourraient exister sans une cause intelligente.
La religion a donné l'espérance, sans laquelle l'homme serait misérable. Cette vertu l'élève audessus de l'humanité, car elle lui donne l'intuition de la vie éternelle.
Les hommes malheureusement perdent trop de temps à s'occuper de leur santé et de leur argent, deux choses qui deviennent inutiles après la mort , laquelle détruit tout, hormis l'âme.
C'est donc de l'Ame, dit le père Tracy, qu'il faudrait se préoccuper continuellement , ce qui se-
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rait plus digne d'elle que la santé et les écus, biens éphémères , variables et passagers , qui se nuisent singulièrement Tun à Tautre , ainsi qu'on le peut yérifier. Chaque saint a eu quelque passion à combattre, selon la diversité de son tempérament; passion plus ou moins difficile à vaincre. L'un tenait aux biens de la terre : il les a donnés. D'autres aimaient trop les créatures d'un autre sexe : ils se sont jetés dans les bras de Jésus-Christ. D'autres étaient fiers , jaloux et colères : ils ont quitté le monde pour vivre eu solitude. D'autres étaient pleins d'ambition : on les a vus devenir humbles. Tous ont combattu , tous ont vaincu et sont devenus des arbres portant de bons firuits.
Les saints donnent bien Vidée, dans leurs écrits, du bonheur qu'ils ont acquis par leur volonté. La vieillesse ne leur pesait pas comme « VEtna aiior Ramains. » La vieillesse du chrétien sincère est réchauffée par la foi; et la récompense, pour qui sait vaincre ses mauvais désirs , est sûre et immédiate , car elle est en soi-même. Il suGit d'avoir la volonté de bien faire au lieu de se glorifier des avantages de son corps, avantages qui passent aussi vite que l'herbe verte du printemps.
Si l'homme voulait chercher à se connaître lui-
même , il serait honteux de ses faiblesses , et il apprendrait de cette manière à bien comprendre et à bien juger ses semblables.
Lorsqu'il s'élève par la pensée, lorsqu'il se distingue par de vraies vertus, il oublie les misères de sa vie, et il supporte aisément l'infortune ou l'exiL
De tous les pécheurs c'est l'avare qui est le plus éloigné de son salut , car il est le plus sourd à tous les malheurs. Il reste indifférent à la santé, au plaisir, au soleil : rien ne le touche , personne ne peut le distraire de son trésor, et la vie éternelle , sans ce trésor, ne lui offre aucun attrait. L'avarice est la seule chose qui le puisse contenter sans le rassasier, puisque l'avarice n'est jamais satisfaite.
L'avare est le plus détesté des hommes , dit le père Tracy : personne n'a rien à espérer de lui, et lui se croit digne d'être estimé parce qu'il est riche. Il faut être doux et humble de cœur, il faut tftcher d'imiter Jésus-Christ, car c'est par la bonté qu'on réussit le mieux à se faire aimer.
L'oisiveté est un défaut que le pèro Tracy détestait autant que son neveu. C'est une chose, dit le Théatin, qui est contre nature. Ceux qui ne font rien cherchent toujours quelque chose à faire , ce
qui prouve clairement en nous 1^ instinct de Toccu* pation. Ceui qui ne cherchent pas et qui dans le monde restent oisifs sont des hommes perdus , inutiles ou désagréables à autrui.
Le père Tracy pense qu'une heure de lecture sérieuse par jour suffit, quand on lit avec réflexion. Il Tant faire suivre la lecture par la méditation. Les hommes ont à chaque instant de nouveaux motifs pour méditer. Tout sert à cela ; la vie oifre conti* nuellement des nouveautés qu'il faut examiner soit pour les fuir, soit pour les imiter. L'étude est un moyen de satisfaction; et c'est par elle qu'on apprend que le hasard n'est pour rien dans la création, que la volonté de Dieu a tout fait. C'est la charité, dit Fauteur, qui amena le plus d'âmes au christianisme; l'union des chrétiens est ce qui toucha surtout les païens. Saint Pacome, soldat païen , UQ des pères solitaires, fut si frappé de Taccueil qu'il reçut des chrétiens , quoique inconnu et suspect , qu'il devint catholique en voyant mettre en action le précepte : d'atm^r le prochain plus que soi-même. Tertullien, pour faire l'éloge des chrétiens, disait : « Voyez comme ils s'aiment les les antres 1 »
« Le riche doit donner de l'argent; le savant doit
donner des conseils; le pauvre qui n'a rien doit consoler son frère et pleurer avec lui.
Si chacun dans sa sphère agissait ainsi , Thumanité serait aussi heureuse qu'elle peut Tétre. L'eovie, ce sentiment qui fait trouver du plaisir dans les malheurs d' autrui, ne devrait pas régner chez les chrétiens.
11 ne faut pas, dit le père Tracy, juger les autres légèrement; car les apparences sont peu sûres; et notre propre cœur nous est souvent aussi inconnu que celui du voisin.
Nous ne savons pas si nous serions dignes d'éloge ou de blâme dans un cas pareil. Il ne faut pas non plus juger quand on est de fâcheuse humeur ; on voit alors les choses tout autrement que lorsqu'on est calme d'esprit.
Le mal-disant, dit saint Bernard, fait mal à lui-même, à Tobjet de sa médisance et au confident devant lequel il médit. Ne prenez jamais pour ami un moqueur, un conteur, un rapporteur; il vous trahira pour faire rire d'autres amis.
Ne laissez pas finir une journée sans réparer une injustice.
Donnez tout votre superflu au bout de chaque mois.
Qui a deux habits , dit saint Jean-Baptiste , en doit un à qui n'en a pas.
L'aumône soulage le pénitent.
Trois choses forment la société : la parenté , le goût et la conformité d'état.
Il faut être sincère dans la moindre parole.
La probité suffit pour être estimé, tant chacun a de goût pour cette vertu.
Un mot de pure méchanceté peut causer la ruine d'un individu, et alors vous devenez responsable de son infortune.
Il faut que les nobles soient d'une justice exacte envers leurs vassaux , car ils sont les arbitres du sort de ceux qui dépendent de leur volonté.
Il faudrait que les nobles fissent travailler leurs enfants, n'importe le haut rang qu'ils tiennent dans le monde. L'habitude de l'occupation rend capable de toutes choses. 11 faut citer à ses enfants les paroles de Tobie et celles de saint Louis à son fils sur son lit de mort; ces conseils sont admirables, et saint Louis est le modèle de tous les rois, parce qu'il a été de tous le plus juste et le plus sincère.
Une famille est déshonorée par un enfant qui abandonne sa famille^ ou qui prend d'autres intérêts que ceux de ses parents. Un fils doit remplir
avec la plus grande fidélité la moindre volonté d'un père mourant. Ses dernières paroles sont sacrées.
Soyez obéissants et fidèles envers le souverain. Rappelez-vous que les apôtres ont parlé d'obéissance même envers les rois infidèles.
Donc soyez soumis. L'ordre est la sûreté d'un état. I»
Tout ceci est un examen rapide de ce que contient le livre en question, qui est long et lourd, et tout rempli , comme on peut le voir, d'idées prises dans les œuvres des Pères de l'Église.
Mais c'est la preuve que le père Tracy les avait bien lus, et qu'il était inspiré par de beaux sentiments.
Il a de plus écrit la Fte de saint Gaétan de Thienne^ fondateur des Théatins;
— La Vie de saint Bruno;
— Des commentaires sur les œuvres de ce saint ;
— Des notices pleines de recherches et de dé<* tails curieux sur les généraux de l'ordre des Char* treui , sur les saints et les prélats que cet ordre a produits ;
-^ Exhortations aux maisons religieuses ; 7-* Conférences sur les devoirs des prêtres ;
— Noticesi sur tous les ouvrages portant le mémo titre ;
EdGd une Histcnre des Théatins et plusieurs autres livres d'érudition religieuse.
L'oncle et le neveu, le religieux et le philosophe, ont exprimé la même pensée sur la nécessité de former sa volonté à choisir le bien , à comprimer les mauvaises inclinations. Ils sont d'accord :
Sur l'utilité d'une éducation occupée et d'habi* tudes réglées pour les riches ;
Sur Tutilité de l'instruction pour les pauvres; ce qui empêcherait les désordres dans l'état civil, les vices et la misère ;
Sur les soins à prendre du bonheur d' autrui ;
Sur la satisfaction que procurent la droiture , le dévouement et la charité.
M. de Tracy s'étonnait de voir des hommes songer à l'éternité, en parler du moins comme s'ils y pensaient sérieusement, tandis que leur principale occupation était de perdre le temps , d'éparpiller les journées, de détester tout ce qui dure, de n'aimer que ce qui passe vite et d'être toujours pressés, toujours agités, comme s'ils n'avaient qu'un instant h vivre, m L'éternité ne semble pas être notre fait, » disait-il.
Zt% NOTICE
Le théalin eût répondu à l'idéologue que la précipitation qui règne chez les êtres humains est un instinct naturel qui les pousse vers cet avenir inconnu qu'ils semblent avoir hâte de découvrir, tout en le redoutant. Ils y sont entraînés par une puissance plus forte que leur raison, car l'éternité est le désir le plus ardent qui soit caché dans le cœur des hommes. Les plus puissants, les plus enviés, les plus satisfaits de leur destinée donneraient tout ce qu'ils possèdent pour avoir l'espérance de l'éternité.
M. de Tracy disait avec un accent d'humeur : (c On m'assure que j'ai une âme étemelle ; cela se » peut bien, mais je n'en sais rien. »
Voici les questions qu'il s'adressait à lui-même sur l'flme éternelle ou matérielle :
Les animaux ont-ils une âme ?
— Ils produisent des effets spontanés qui ne sont causés par aucune action visible.
Les végétaux ont-ils une flme ?
— Ils ont une force d'assimilation, de nutrition et de développement qui leur est propre , et qui est sans doute l'effet de leur organisation.
Les êtres les moins organisés et les plus inanimés ont-ils une âme ?
— Ils tendent continuellement les ans vers les antres, et c'est ce qu'on nomme attraction universelle. Chacun de ces êtres a même, en outre, des tendances qui lui sont propres , en vertu desquelles il s'unit à certains êtres plutôt qu'à d'autres, et produit, avec ces êtres préférés, de nouveaux composés qui ont eux-mêmes de nouvelles tendances. Ces tendances, qu'on peut appeler facultés, ont certainement une cause qui nous est inconnue.
Est-ce cette cause qui est l'âme de ces êtres?
— L'âme humaine est connue aux hommes par ses effets, dit M. de Tracy, et elle consiste dans la faculté de sentir, de se ressouvenir, de juger, de vouloir et d'agir en conséquence.
Mais, quand on dit que l'âme humaine poM^e ces qualités, on la réalise, on en fait un être à part, ayant une existence qui lui est propre.
L'univers a-t-il une âme ?
— Il y a une cause qui fait qu'il existe , et personne ne saurait concevoir un effet sans cause.
Cette âme universelle est une création de la pensée humaine , dit M. de Tracy, car elle est inconnue en elle-même, et on l'appelle âme. Jusqu'ici c'est très-bien ; mais, si Ton croit avoir créé un être avec un mot, on donne à cet être des propriétés
sans motif I et c'est ici que commence la métaphysique, cette science qui s'eierce, dit Tauteur, sur des êtres qui n'existent pas; car les hommes pensent, et il n'y a pas en eux un être qui s'appelle pensée; ils ont des idées et des impressions, sans avoir en eux des êtres appelés idée ou impression.
M« de Tracy concluait que c'était là autant d'abstractions, c'est-à-dire d'idées abstraites de beaucoup d'autres, et cette conclusion ne le satisfaisait peut-être pas.
Il concluait aussi que la métaphysique était un abime sans issue, où l'on tournait sur soi-même sans en pouvoir sortir. 11 avait des préjugés terribles contre la métaphysique , et trouvait fort singulier qu'on en eût contre l'idéologie; tant il est vrai que l'homme le plus clairvoyant se méconnaît lui-même et se flatte dans ses œuvres plus qu'un ami trompeur ne pourrait le flatter, car tout le monde n'a pas des amis aussi sincères et aussi désagréables que ceux de Job.
La physique, dit M. de Tracy, est la science de la nature. Elle consiste dans la connaissance de ce qui existe, ejt, parmi ses phénomènes, les plus beaux sont ceux qui ont rapport à l'intelligence humaine. Au delà de la physique, il y a la meta-
physique, qui, au lieu d'étudier lef effets et les conféquences de rintelligence humaine , comme le faisait M. de Tracy, Ta prise d'un autre côté, et a recherché sa nature, sa destination et sa fin. Là on ne trouve pas de relation avec les êtres exis* tant pour nous, c'est-à-dire tombant sous nos sens; on est, dit M. de Tracy, dans l'empire de la métaphysique , et cette étude est étrangère à tout ce qui est positif* Mais il n'y a pas un seul phénomène de la nature qui ne puisse être étudié sous le rapport physique et sous le rapport métaphysique. .On peut se borner à en observer les circonstances et les relations avec tous les autres , et on peut chercher à en deviner les causes et les rapports avec un autre monde. La physique, disait M. de Tracy, est la connaissance des choses naturelles, et l'autre des choses surnaturelles. L'une renferme l'étude de ce qui existe, l'autre de ce qui n'est pas prouvé. On devrait appeler celle-ci X ant'hphysique^ car elle est le produit de suppositions sans certitude, fruit du trop grand usage de l'imagination. Tous les goûts sont dans tous les esprits , et cette variété, qui déplaisait à M. de Tracy, est ce qui donne tant d'agrément et d'imprévu à la so-^ ciété humaine. Les uns traitent la métaphysique
m N0TtC8
Ae brooitlArd , li^ «titreu trotiir«tit le brotiilturd dani ridéologiff. On pourrait dire que la métaphysique ti*etnbrouille ni n*éctaircit tes questions) mais qu'elle fait naître de fort belles idéesi Elle est entre la vérité et la fable ; elle est dans la nature comme lea songes* Les songes sont la pensée d*un homme endormi} la métaphysique est le rêve d'un homme éveillé. M« de Traey, pour s'assurer de l'exactitude de ses idées ^ enaminait soigneusement tous les sentiments et même tous les mots pour se rendre compte de la clarté de ce qu'il écrivait. Il a dit de la morale qu'elle consistait dans la connaissance de la conduite à tenir et des habitudes à contracter pour notre plus grand bien. La morale vient de Dieu) elle est la même pour tous les hommes, puisqu'il n'y a qu'une manière d'avoir raison et qu'il y en a mille de se tromper. Tous les hommes, en elTnt , s'accordent pour délester certains crimes et regarder certaines vertus comme exemplaires. Miiis, dit M. de Tracy, c'est Iti reconnaître les idéos irmées sans s'en apercevoir, et il n'est pas plus vrai que les hommes savent tous la morale quMI n'est vrai qu'ils savent tous l'astronomie< Tous tes hommes ont la conscience de ne pas se jeter dans le dangeri de chercher leur bien-être, maia
il n'est pas vrai qae les hommes aient en eux ce qu'ils appellent la morale; et, quand on dit les hommes, il faut apparemment excepter les enfants, qui n'ont pas encore leur raison, et les idiots, qui ne l'auront jamais. Ce raisonnement prouvait à l'auteur que les hommes apprenaient tout ce qu'ils savaient, ce qui serait inutile s'ils avaient les idées innées. Il pensait que la morale est comme toutes les autres connaissances qui viennent par l'étude, par la réflexion. Mais, dit M. de Tracy, la morale est la moins avancée; car, malgré l'instinct machinal le plus impérieux , il existe des nations qui tuent leurs enfants ou qui les vendent , et les sauvages tuent leurs pères.
Les motifs ne font rien à cette diversité d'opinions, et il est constant que la plupart des hommes n'ont pas le vrai sentiment de leur véritable devoir dans beaucoup de circonstances. La vérité échappe donc souvent en morale , parce que l'homme est pour lui-même , de tous les êtres , le plus difficile à connaître, et qu'il lui est plus facile de découvrir les secrets de toutes les sciences et de se faire une idée de toute la création que de découvrir le mystère de sa propre nature. Plus l'organisation est parfaite, plus l'esprit est capable de combinai-
sons ; plus les connaissances sont variées , plus les sentiments sont nombreux. La morale, selon M. de Tracy, est une science dans la théorie et un art dans la pratique. C'est la science du bonheur et Tart d'y parvenir.
Il trouvait celui qui se vantait de savoir la morale tout naturellement, aussi ridicule que tel autre qui déclarerait savoir la chimie sans Tavoir jamais étudiée.
11 faut regarder la morale , dit Tauteur, comme une science fondée sur l'observation de l'homme, et elle est la source de ses véritables intérêts, mais elle n'est pas un sentiment machinal.
Dépend-il de nous de nous donner des sensa* tiens ? dit M. de Tracy à propos du mérite et du démérite des actions.
A cela il répond non , car ce n'est pas nous qui nous sommes donné nos sens, ni qui sommes cause de l'existence des êtres qui nous entourent.
Si nos idées viennent de nos sensations, nous ne sommes pas plus mattres de nous donner des idées que des sensations. Nous ne pouvons nous faire l'idée d'un être qui n'existe pas qu'en le corn* posant de différentes qualités tirées des êtres qui existent, et nous ne pouvons lui attribuer une pro-
priété qui ne serait relative à aucun de nos sens , car nous ne saurions imaginer un sens nouveau.
Donc, dit M. de Tracy, il nous est impossible de nier que nous sommes faits de façon que nous ne pouvons réagir sur nos impressions que par une opération que nous appelons juger, et nous ne pouvons pas même imaginer une autre manière de les apprécier. L'homme est fait de telle sorte que telle impression lui est agréable et telle autre désagréable. Il ne dépend pas de lui de rien changer à cela.
Si nos jugements sont obligés et forcés, nos volontés, qui suivent nos jugements justes ou faux, le sont aussi. Il nous est impossible de ne pas vouloir en conséquence de ce que nous avons jugé , de ne pas désirer telle ou telle chose, à moins qu'une raison plus forte ne nous fasse désirer le contraire. C'est qu'alors cette raison plus forte nous fait porter un jugement opposé au premier ; et , dans ce cas, c'est toujours le jugement que la volonté suit*
Mais, si nos volontés ne dépendent pas de nous, ri elles naissent en nous forcément, que devient le mérite et le démérite dans nos sentiments et dans nos actions? Si cela est, cela est bien triste, dit M. de Tracy.
Il n'en est pas moins vrai qu'il y a un véritable mérite dans nos déterminations quand elles sont bonnes et dans les actions qu'elles produisent, et que les unes et les autres sont un démérite réel dans le cas contraire.
Mais il ne faut pas rester dans des idées vagues, dit M. de Tracy, parce que les idées vagues deviennent facilement des idées fausses.
11 ne dépend pas de nous d'être beaux on ha«biles; il y a cependant un mérite à posséder ces qualités : il y a , par conséquent , un plus grand mérite à être animé d'intentions généreuses; et il faut savoir gré à l'individu qui possède ces dernières qualités, parce qu'elles sont utiles à tous, an lieu que les premières ne rapportent qu'à luimême; et c'est ce que nous faisons par un instinct naturel qui, en dépit de cent préjugés, nous porte à aimer davantage ce qui est bon que ce qui est beau , parce que ce qui est bon a en soi le moyen de faire le bien.
Mais, dira-t-on, si la volonté suit nécessairement les conditions prédisposantes comme toute autre chose, pourquoi attacher tant d'importance an mal qu'on peut nous faire volontairement ou involontairement ?
Parce que Tintention est une chose très-distincte du fait; c'est une chose permanente, et l'autre n'est que passagère. Si un homme a voulu tuer un autre homme, celui-ci a le droit de le détester, quoiqu'il n'ait pas réussi. Si un homme en blesse un autre en tombant sur lui par hasard d'une fenêtre voisine, il n'en résulte entre eux aucun motif de haine , et même ces hommes pourront se lier d'amitié par suite de cet accident.
On n'en veut pas aux fous du mal qu'ils font aux autres, car ils trouvent plaisir à s'en faire à euxmêmes. Il en est de même des enfants et des gens ivres.
11 semble bien juste de préférer un oiseau à un crapaud , bien qu'il n'ait pas dépendu de ces animaux de naître d'une autre espèce.
Il demeure prouvé pour moi, dit M. de Tracy, que, bien que les inclinations des hommes soient en eux les effets nécessaires des causes qui les font nattre et les développent, nous avons beaucoup de motifs de leur accorder ou de leur refuser notre estime, suivant que leurs actions sont bonnes ou mauvaises. Mais si les hommes ne peuvent pas s*empêcher d'être coupables, par quelle raison doit-on les punir?
La punition est très-différente de la vengeance, et on ne punit pas un criminel pour donner le plaisir de le voir souffrir à ceux qu'il a fait souffrir; ce serait un motif cruel et fort béte. La punition est juste quand elle est utile, et elle a pour but de produire trois effets , savoir : retrancher un méchant de la société , s'il est convaincu d'être incorrigible et de plus en plus dangereux pour elle; le corriger si on conserve l'espérance de l'améliorer; enGn empêcher que le mauvais exemple qu'il a donné ne soit suivi par d'autres hommes faibles.
On dira peut-être, ajoute M. de Tracy, que je justifie la justice humaine et les peines temporelles, et que je ne m'occupe pas de la justice divine et des peines de l'autre vie. Mais je ne parle ici que suivant les lumières naturelles, et je pense qu'un homme sincère et raisonnable ne doit rien affirmer sur les volontés de Dieu, dont il ne sait rien.
tt II faut croire ce qui est révélé, mais il faut i) renoncer à le rendre conforme à notre pauvre yi raison. "
Si r auteur de ces dernières lignes, écrites peu d'années avant sa mort, avait étudié les œuvres
des Pères, il eût pu citer plus d'un passage de leurs écrits à l'appui de son assertion.
M. de Tracy a dit de Thonneur que c'était le besoin d'être content de soi, d'être estimable à ses propres yeui. C'est comme la conscience, avec le désir de plus de paraître estimable aux yeux des autres. L'homme d'honneur n'hésitera pas à faire son devoir au risque d'être blâmé; il attendra avec patience l'avenir incertain d'une lente justice ou saura même s'en passer. Ce sentiment est fondé sur la justesse du jugement qui fait voir qu'il vaut mieux être que paraître. L'honneur est une qualité utile à la société, en faisant nailre l'estime et la confiance gi^uérale ; elle est d'un grand exemple aux autres , et agréable à l'individu en lui donnant la paix de l'âme.
La vanité est le contraire de l'honneur, en ce sens que l'essentiel pour l'homme vaniteux n'est pas d'être, mais de paraître. La vanité est l'effet ou la cause de la fausseté de l'esprit. L'homme vain se consolera facilement de n'avoir aucune bonne qualité, pourvu qu'on les lui croie toutes. La belle devise de l'homme d'honneur : Fais ce que d&iSj ctdvienne que pourra^ ne sera jamais celle de l'homme vaniteux.
Godwin, dans son beau roman de Caleb, a profondément développé ce mauvais sentiment dans son héros, qui, de degré en degré, devient un scélérat pour n'avoir pas voulu être convaincu d'un tort qui blessait sa vanité. L'homme vain, dit M. de Tracy, déteste les gens de mérite , car il est jaloux de toute supériorité , et il la fuit pour chercher. des flatteurs. Il déteste aussi Tégalité, qui est une si grande source de biens et de plaisirs pour un homme sensé.
La vanité a des conséquences encore plus odieuses: dans un État que dans un individu. Elle est la cause des maux et souvent des guerres d'une nation, elle peut la faire tomber dans les mains d'un tyran ambitieux. Avec la vanité, l'alliance du pouvoir et de la liberté est impossible, car la vanité hait la vérité; or la vérité, on le sait, était qualifiée de bon sens par M. de Tracy, et le bon sens était nécessaire à son bonheur. Voilà pourquoi il se roidissait contre les choses impossibles à comprendre ù l'aide du bon sens. Il les mettait de côté , il passait outre sans vouloir les examiner ni les interpréter comme il faisait pour les diflicultés d'un autre genre, philosophiques ou scientifiques.
Mais il régnait une méthode si parfaite dans les erreurs de M. de Tracy et tant d'harmonie dans ses préjugés, qu'on les lui pardonne. Il a fait une analyse passionnée contre certains ouvrages ' du philosophe Kant. Lorsqu'on lit cette critique, on a le désir de critiquer l'analyse. Comment se fait-il que M. de Tracy, qui creusait tout^ qui comparait tout, ne se soit pas aperçu que Kant, qu'il traite si dédaigneusement, a souvent dit les mêmes choses que Condillac, qui possédait toute son estime? L'aversion de l'idéologue pour toute espèce de rêverie l'emportait ici sur son équité naturelle.
Selon lui , ce qui est juste et vrai ne peut être que simple et clair, et voilà pourquoi il a dit que la Raison pure , que la Connaissance pure ne sont que de pures niaiseries; que l'emploi des idées abstraites, dont on fait des êtres réels, fausse l'esprit ; que la raison pure , qui con** siste à tirer de son propre fonds des conceptions et des principes indépendants de la sensibilité et de l'entendement, croule par la base; que c'est une erreur de croire que des idées générales nous donnent des moyens de juger les idées particulières ; car c'est précisément le contraire qui est le vrai.
d66 NOTICE
Dire que le temps et T espace sont des formes dont notre cognition revêt les phénomènes et non les attributs des choses en elles-mêmes, c'est dire des absurdités ou en faire dire à Kant , que les étrangers expliquent différemment les uns des autres ; résultat ordinaire de Tobscur,
Locke a dit : Xe temps est la durée mesurée, et M. de Tracy pense que c'est là tout dire.
Existe-t-il dans notre intelligence des idées innées produites autrement que par le raisonne, ment?
Non, a dit M. de Tracy.
Kant assure que l'absolu ne peut être connu par l'homme.
Gondillac conclut de même. On ne sait le tout de rien , disent-ils ; on ne sait rien du tout quand on divague, ajoute M. de Tracy.
Le parallèle entre Gondillac et Kant est facile à établir et pourrait remplir un volume.
Gondillac dit : « Le ciel et la terre n'ont de ma- » gniBcence que parce que l'homme y répand ses » propres sensations.»
Kant dit : « Quand nous élevons par la pensée )) notre sujet pensant, nous voyons s'évanouir » toutes les relations des objets qui n'existent
Il point en eux-mêmes, mais seulement en nous.»
Gondilloc dit : u Point d* idées qui ne soient ac- » quises ; les premières viennent des sens, les au- » tressent dues à rexpérience, et se multiplient » par la réflexion. »
Kant avoue que les connaissances réelles tirent leur origine d'une source commune, qui est la sensibilité réunie à Tintellect.
Kant et Gondillac adoptent également une don* ble source de connaissances : les sensations et les opérations de T&me.
Ils s'accordent de même pour dire : « Pas de » connaissances avant l'expérience. »
Kant dit : u Jamais la notion de substance ne » se formerait dans notre esprit si nous n'avions » reçu des sensations externes. »
Gondillac dit : « Les sensations et les opérations » de l'Ame sont les matériaux de toutes nos con- » naissances.»
Kant et Gondillac s'accordent encore pour nier la possibilité des choses en elles-mêmes.
Gondillac et Kant reconnaissent tous deux l'impossibilité d'une physiologie rationnelle.
Gondillac et Kant pensent de même sur l'idéalité de l'espace et du temps.
Condillac avoue qu'il ne sait ce qu'est Tétendue ni la durée en elles-mêmes.
Kant dit qu'on ne peut parler de l'étendue que du point de vue de l'homme.
Il dit encore que c'est l'entendement qui forme les matériaux que les sens lui fournissent.
Condillac parle d'un ordre de nos sensations qui nous fait sortir hors de nous, mais il n'en cherche pas l'origine comme l'a fait Kant, etc.
L'espace est-il vide sur notre planète ?
Yoici l'opinion de M. de Tracy sur l'espace. Il est prouvé en physique que , dans les corps, même les plus denses, il y a plus d'espace appelé vide que d'espace rempli par les parties solides dont ils sont composés.
Mais cet espace, considéré comme vide, peut être rempli par une autre matière plus déliée et moins perceptible à nos sens.
11 est vraisemblable, d'après certaines remarques et certaines expériences sur les fluides , sur l'air, sur la lumière, qu'il n'y a point de vide parfait dans tout ce que nous connaissons.
Cependant ces matières elles-mêmes sont com« pressibles et susceptibles de se resserrer.
Il faut donc qu'il y ait entre leurs parties des
espaces vicies qae ces parties puissent occuper sans rien déplacer.
11 faut, pour que les phénomènes dont nous sommes témoins s'exécutent, il faut que cette atmosphère bornée puisse, suivant le cas, s'étendre aux dépens de ce qui l'entoure; et pour cela ce qui Tentoure doit être de l'espace vide, sans quoi la difficulté n'est que reculée. On peut croire à cet espace vide, puisque les mouvements des corps célestes que nous calculons s'y opèrent comme s'ils n'éprouvaient aucune résistance. Or, toute matière à nous connue est plus ou moins résistante; cet espace est donc vide? Il est au moins occupé par la lumière , puisque celle du soleil et des étoiles arrive jusqu'à nous. Mais qu'est-ce que la lumière?
Newton lui-même déclare qu'il ignore si la lumière est de la matière ou non.
M. de Tracy pense qu'au delà de notre atmosphère l'espace est vide.
Néanmoins on prétend prouver, par des raisons tirées de la métaphysique, qu'il ne peut y avoir d'espace complètement vide. Il serait singulier que les raisonnements, qui doivent toujours partir des faits, pussent prouver qu'un fait qui est ne peut pas être.
Nous apprenons le mouvement par l'étendue, et l'étendue par le mouvement.
Tout ce que nous savons, dit M. de Tracy, nous le savons parce que nous avons la faculté de nous remuer, et notre existence consiste à sentir. Nous ne savons rien autre chose. Tant que nous ne rencontrons rien, nous pouvons nous mouvoir, et, quand nous rencontrons quelque chose , nous sommes arrêtés contre notre volonté. Cet espace vide que nous traversons librement est-il étendu? Oui, puisqu'il nous faut faire du mouvement pour le traverser. Mais s'ensuit-il qu'il est un être? Non, car nous le traversons parce qu'il n'est rien. Avoir la propriété de ne pas résister n'est qu'une propriété négative , qui exclut la possibilité d'en avoir une autre.
Cela se réduit à dire que le néant est un être pour nous, puisque nous le traversons librement. C'est une bizarre manière de s'exprimer, comme il y en a tant d'autres.
Quand l'espace n'est plus vide, il n'est plus l'espace, dit M. de Tracy; et si Voltaire avait pris garde à cela, il n'aurait pas été si étonné que Newton crût qu'on pouvait expliquer la création en disant que Dieu, par un acte de sa volonté et
de son pouvoir^ avait rendu l'espace impénétrable.
Si Newton a cru , par ces mots ^ nous avoir appris comment la création s'est faite et a pu se faire, il s'est bien trompé, disait M. de Tracy ; mais il a fort bien exprimé en quoi elle consiste; c'est à faire sortir les corps du néant , à mettre quelque chose où il n'y avait rien.
Newton a très-bien prouvé contre Descartes, par l'examen des lois du mouvement et des révolutions célestes, qu'il faut qu'il y ait du vide dans la nature, et que la qualité essentielle des corps n'est pas d'être étendue, mais d'être résistante.
M. de Tracy pensait qu'il aurait pu prouver la même chose par l'examen attentif des facultés intellectuelles et de la manière dont elles apprennent aux hommes l'existence de ce qui les met en jeu. S'il était arrivé à ces vérités par ce second moyen, dit M. de Tracy, ce grand homme, qui a compris et montré que l'espace est vide et qu'il n'est rien, n'aurait pas imaginé ensuite de regarder cet espace comme le sanctuaire de Dieu. I^e vide , le néant, être l'organe extérieur de Dieu! M. de Tracy trouvait la chose inconcevable , et prétendait que Newton avait été conduit à cette conclu*
sion par la manie d'imaginer ce qu'on ne sait pas , et d'expliquer ce qui est caché.
En somme, malgré cette idée de Newton, M. de Tracy lui savait gré d'avoir dit que l'espace est vide quand les faits montrent qu'il l'est; et il biflmait la singulière prévention de Descartes et de Leibnitz qui ont prononcé que le vide est impossible. On apprend par le mouvement qu'il existe des corps y lesquels sont plus ou moins grands , plus ou moins nombreux ; et on part de cette base pour dire qu'il y en a partout, qu'il n'y a pas d'intervalle entre eux, et qu'il faut qu'ils se touchent et qu'ils soient sans bornes , parce qu'il a plu à des hommes éminents d'appeler l'espace une substance étendue.
M. de Tracy aimerait autant qu'en appelant l'eau une substance terrestre, on prétendit avoir prouvé que , parce qu'il y a des îles , il ne peut y avoir de mers. Il répondrait que, s'il n'y avait pas de mers, il ne pourrait pas y avoir d'îles. S'il n'y avait pas d'étendue vide, Dieu n'aurait su où placer les corps étendus.
M. de Tracy demandait ce que l'idée de vide, de néant, avait de si contraire à la raison? Il ne le
coDcevait pas, et avouait que ce n'était pas le néant qui le surprenait , que c'étaient les êtres.
Il s'étonnait aussi de ce que Voltaire, tout en admettant le vide, avait l'air d'en être effrayé, car il a dit : « Oserons-nous croire que l'espace infini existe ? »
M. deTracy déclare que l'espace vide n'est point un être ; qu'il n'est ni fini, ni infini ; qu'il n'existe pas, qu'il est la négation de l'être , et voilà tout.
On voit, par ce qu'on vient de lire, que M. de Tracy est plus avancé que le critique ; mais tous deux sont dépassés (dans un certain genre d'idées) par l'idéaliste qui dit a Je comprends tout », et qui s'explique d'une manière souvent incompréhensible. Tandis que Gondillac avoue que telle chose existe, mais qu'il ne sait ce qu'elle est, M. de Tracy pense que les choses sont obscures parce que les hommes ne savent pas se rendre compte de la manière dont ils apprennent à connaître leur existence et celle de tout ce qui existe par rapport à eux. C'est, dit-il, cette ignorance qui jette les hommes dans de grandes erreurs et embrouille toutes leurs idées.
M. de Tracy a fait un traité sur \ amour, qui a
été traduit en italien et imprimé en Italie il y a trente-cinq ans.
L'amour, dit M. de Tracy, absorbe toute la puissance de l^individu; il est la plus précieuse de nos affections, et son plus ou moins d'énergie a la plus grande influence sur le caractère et le tem«pérament. C'est un besoin physique et c'est une passion.
Il nous donne la conscience de toutes nos facultés; il nous exalte; il vit de préférence par la beauté , et n'est pas toujours déterminé par elle. Le plaisir d'aimer et d'être aimé y a plus de part que celui de jouir; la preuve en est que la jouis* sance facile est sans saveur, parce qu'elle est dénuée de sentiment.
L'amour est plus profond à proportion que les idées sont plus étendues et les sentiments plus délicats et plus fins. C'est la perfection de l'amitié, c'est le complément de notre organisation, c'est le chef-d'œuvre de notre être.
L'amour, dit M. de Tracy, est impossible à décrire; car on ne réfléchit pas à sa puissance quand on la sent , et , quand on y réfléchit , on ne la sent plus. C'est l'extrême bien; et, ainsi que l'extrême mal , il détruirait bientôt notre existence s'il était
durable dans toute sa première énergie. Tous deui saisissent fortement notre imagination, qui est agrandie par eux.
L'amour, suivant M. de Tracy, est presque Tunique affaire des femmes et leur seul intérêt. A défaut de force , plaire est leur moyen d'agir : c'est le sentiment dont elles ont le plus besoin , et elles savent aimer avec plus de délicatesse que les hommes.
Le mariage , qui devrait être la convention la plus libre et la plus gaie de toutes , est devenu un triste esclavage.
Les hommes du Nord laissent la liberté aux filles , et sont peu jaloux des femmes ; les Orientaux les assassinent pour le plus léger soupçon. Chaque maison, dit M. de Tracy, est une prison où dort et s'ennuie un tyran inutile; il fait faire des eunuques pour garder ses femmes , comme ailleurs on en fait pour chanter dans les églises.
Chez les anciens Grecs, le mariage était respecté, les femmes vivaient retirées; mais leur vertu devint triste, et les hommes n'y trouvèrent plus d'agrément. Alors ils cherchèrent Tamitié, qu'ils divinisèrent, et ils inventèrent l'amour platonique. La société des courtisanes, belles, spi-
rituelles, douées de talents et d'un esprit cultivé , fut recherchée à cause de leur facilité et de leur caractère gai et aimable. Mais une courtisane pouvait s'acheter; et ce n'était pas là le véritable amour. Il manque à ce genre d'attachement une condition essentielle au bonheur : c'est l'intérêt de famille; car c'est ce sentiment, puisé dans notre nature , qui forti6e et perpétue tous les autres, qui forme une union plus intime, qui, dans le bel âge, rend la passion plus touchante en lui donnant de nouveaux sujets de s'exercer et de se développer, qui la remplace par les plus douces habitudes, quand elle n'est plus de saison, améliore ceux qu'il anime, les rattache, et fait de la vieillesse, destinée à être si triste , le soir d'un beau jour, pendant lequel on se prépare à s'endormir, sans regret, en se voyant renaître. Il fait plus encore : quand un malheur trop commun sépare , par la mort , deux êtres qui s'aimaient, il fait retrouver h celui qui survit de grandes consojations dans les objets de leur affection commune. Ce n'est donc que dans un bon ménage que se trouvent réunis tous les biens de l'amour.
M. de Tracy pense qu'il ne faut pas chercher l'amour chez les Romains, qui, toujours sombres
et superstitieax , passèrent du plus grossier rigorisme à la plus extrême licence. Il ne faut pas le chercher davantage au moyen âge: car l'amour vrai ne peut exister sans délicatesse et sans égalité.
Quand les lumières ont commencé à renaître, on s*est familiarisé avec les femmes , et les deux sexes y ont gagné.
A présent 9 dit M. de Tracy, les femmes sont à peu près ce qu'elles doivent être , d'aimables com* pagnes, des amies tendres et dévouées. Il existe plus de bonheur et de vraie vertu.
Néanmoins l'amour est encore trop étranger au mariage; et les comédies sont, à cet égard, une image très-fausse de la société. On n'y songe qu'à l'amour et on n'y parle que de mariage. On trouve les amants de comédie indécents s'ils ne se marient pas, et ceux de tragédie méprisables s'ils ne se tuent point. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent ordinairement, et les mœurs théâtrales faussent l'esprit.
M. de Tracy n'était pas de l'avis de Buflbn, qui pense qu'il n'y a que de la vanité dans le moral de l'amour, et qu'il n'y a que le physique de cette passion qui soit bon , que le reste n'en vaut rien ,
et que le sort des animaux, sons ce rapport, est supérieur au nôtre.
C'est méconnaître le cœur humain , c*est calomnier les animaux , les insectes même et les oiseaux surtout, qui sont, ainsf que nous, susceptibles de sentiments, de combinaisons, de jalousie, de préférence, de gratitude, de souvenir e't d* autres affections morales , que BufTon , ce grand naturaliste si sec, regardait comme si funestes, et que M. de Tracy n'étudiait que chez ses semblables.
11 s'étonnait de voir des philosophes vanter l'amitié jusqu'à l'excès, et se croire obligés de professer le mépris pour l'amour, le regardant comme une passion brutale.
Ce qui est réellement philosophique, dit*il, c'est de reconnaître que nous devons tout notre bonheur, et certainement notre existence, au penchant de l'amour et à notre goût pour la sympathie.
L'amour est le premier germe de nos passions bienveillantes, et développe nos vertus.
L'amour fait naître les plus belles idées dans la tête des hommes de tous les pays.
L'amour a été l'objet de toutes les lois les plus absurdes, les plus barbares.
L'amour n'exige pas les avantages extérieurs qui souvent le font naitre.
On a remarqué que les femmes peu jolies sont plus longtemps aimées que les belles, qui inspirent des désirs bientôt remplacés par Tennui , car l'extrême beauté est souvent accompagnée d'égoïsme.
M. de Tracy pense qu'il y a plus d'erreurs dans nos institutions que dans nos cœurs, et que c'est à cause des lois établies qu'on se plaint que l'amour et l'hymen sont deux frères désunis. Si on avait mieux réfléchi , dit-il, ce serait au service de l'hymen et non pas à celui de l'amour que l'on aurait mis Mercure, car le dieu des marchands devrait être aux ordres de l'hymen, qui est trop souvent un marché. La nature est toujours du parti de l'amour, comme le mariage est toujours le protégé des législateurs.
L'auteur pense que les filles à marier devraient jouir de la liberté de choisir pour elles-mêmes, car elles sont propriétaires de leur personne ; mais il faudrait s'occuper de leur raison , leur donner le goût de l'étude par exemple, et celui de la maison paternelle, où elles trouveraient de quoi employer leur temps par des occupations variées.
Ce sont les hommes et les femmes occupés de sentiments tendres et élevés qai se plaisent le plus danB la vie retirée, et ceux qui courent le monde en désœuvrés sont bien ridicules. L'habitude de la vie errante est surtout prise par les femmes oisives qui ne sont plus propres à rien après la première jeunesse. C'est l'ennui, c'est la vanité, c'est la sécheresse du cœur et le vide de l'esprit qui poussent les gens du monde ainsi hors de chez eux.
11 faut donner aux jeunes gens le goût des bonnes mœurs et les laisser fréquenter la société des jeunes filles. « il faudrait, » dit M. de Tracy, a at* » tacher moins d'importance aux faiblesses des » jeunes gens. On dira que je prêche le liberti** V nage , et je répondrai qu'on me dirait la même » chose en Turquie, si je disais qu'une femme )> peut montrer le bout de son nez sans être in* » fàme et perdue ; ou en Chine , si je parlais con- » tre Tusage de casser les pieds des femmes pour » les empêcher de marcher. Il faudrait pouvoir )) dire partout que tout ce qui ne nuit à personne )> est indifférent. »
Il faut des circonstances rares et des caractères plus rares encore pour éprouver et inspirer une
grande passion qui fait le destin de la vie et qni , le plus souvent, Tabrége ou l'empoisonne.
Ce ne sont pas de jeunes femmes galantes cherchant Tadmiration, cherchant les aventures et toujours prêtes à rire de celles de leurs rivales, qui inspirent ces longues, ces profondes passions que ressentent seuls les hommes doués de qualités estimables , restés sérieux au milieu de la frivolité.
Si une fille est séduite par ses sens, on peut croire qu'elle sera souvent entraînée vers d'autres tentations.
Si elle se laisse aller pour échapper à la misère, c'est une infortunée qu'il faut plaindre.
Si elle est séduite par l'argent, les magnificences , on peut croire qu'elle a une Ame vile.
Si elle est séduite par son cœur, par son esprit, par sa confiance, c'est une Ame tendre, généreuse, c'est peut-être un très-beau caractère. Ceux-là acquièrent bien lentement l'expérience.
Pourquoi, dit M. de Tracj, trouver si coupable une fille qui a succombé? Un intrigant n'est pas perdu pour faire pis que cela ; tant l'inégalité entre la condition des hommes et des femmes est encore grande.
382 NOTIGB
Pourquoi nous > qui sommes , dit-on , tous plus ou moins philosophes, trouvons-nous ces injustices toutes simples? On n'en peut tirer une seule raison prise dans la justice; et la justice semble, dans tous les pays du monde, avoir le moins d'indulgence pour le plus irrésistible de tous nos penchants.
Les brillants avantages des femmes sont fragiles et passagers. Le moindre accident les altère, et le temps les détruit rapidement. Elles n'ont, pour ainsi dire, qu'un moment à être dans tout leur éclat; et il faut, dit-on, qu'elles se b&tent d'en profiter. C'est ce qui les empêche d'atteindre à tout le développement de leurs facultés morales et intellectuelles. Le monde, au lieu de les entourer d'indulgence, transforme en fautes graves les fautes légères^ et le résultat de cette absurdité est de faire des femmes ce qu'on voit : des automates ou des êtres dissimulés, profondément révoltés de l'injustice, et qui attendent le moment où leurs fautes feront plus de tort aux autres qu'à ellesmêmes. Une fille rusée fera toujours une femme perfide.
En dédommagement de leur faiblesse , les femmes ont reçu de la nature ou de la nécessité une
sagacité précoce , on grand talent d'observation et un tact délicat qai lear fait acquérir de T expérience plus vite que les hommes, ou du moins en tirer plus de résultats.
Ce ne sont pas les novices qui inspirent les longues passions, et ce n'est pas la beauté qui est le plus précieux des avantages pour une femme , ce sont leurs qualités morales qui fixent auprès d'elles et qui les font aimer réellement. Mais ces qualités morales ne se développent qu'avec le temps, et ce n'est qu'alors aussi qu'elles sont capables d'apprécier un sentiment profond et de le payer de retour. Ainsi, dussent leurs charmes avoir perdu un peu de leur éclat , elles gagneraient beaucoup à ne pas précipiter leurs choix , à donner un peu d'essor à leur esprit, à leur cœur; mais cela est impossible, tant que le préjugé qui rend funestes leurs moindres fautes régnera dans toute sa force.
Si Ton ne savait pas, dit M. de Tracy, que les législateurs ont un grand désir de rendre le lien conjugal respectable, on croirait qu'ils n'ont eu d'autre projet que de le rendre désagréable.
Ne voulant pas le divorce, ils ont permis la se-
paration de corps, toujours demandée par les femmes 9 car les maris infidèles se séparent de fait et prennent leur liberté sans avoir besoin d'un jugement ; ou si , par intérêt ou par méchanceté , ils le désirent , ils savent bien forcer leurs pauvres femmes à le demander.
Il faut alors qu'elles se soumettent à de longues plaidoiries et qu'elles prouvent qu'elles ont été battues , ce qui n'est pas toujours aisé à prouver, car les maris ne prennent pas ordinairement des témoins pour cela.
On peut au surplus se détester sans se battre chez les gens bien élevés, et on peut se battre sans se détester chez les gens grossiers. Si la femme perd sa cause, elle retombe aux mains de son tyran irrité; si elle gagne, elle a seulement obtenu un peu de repos, à condition de rester à jamais dans l'isolement. Trop heureuse si son mari ne conserve pas sur sa conduite un contrôle et une surveillance dont il cherche à se servir pour la tourmenter.
M. de Tracy pense que le divorce est le seul remède contre les chagrins de deux êtres enchaînés l'un à l'autre, souvent contre leur gré.
On a pu commencer par s'applaudir d'une chose dont on finit par se repentir; et quiconque a ja* mais pensé à Tinstabilité des choses humaines, aux variations de nos goûts, de nos caractères et de nos manières, suivant les Ages, les circonstances et les événements, ne mettra pas en doute qu'il ne puisse s'opérer dans les êtres les plus estimables des changements dont il ne faudrait pas les rendre victimes à perpétuité.
En même temps, dit M. de Tracy, quiconque aura réfléchi sur la puissance de nos habitudes et sur le peu de penchant que les hommes ont a prendre un parti violent, à moins d'une extrême nécessité, ne craindra pas que ce remède salutaire, mais très-pénible, soit employé légèrement.
Les amateurs de despotisme, dit l'auteur, croient que le divorce pourrait apporter un peu d'esprit de liberté dans les mœurs. Les pères ambitieux et les mères intrigantes y voient l'écueil où vont se briser leurs combinaisons intéressées. Les maris farouches verraient leurs victimes leur échapper ; et les femmes impérieuses et galantes se donnent l'air grave en traitant le divorce de chose immorale. D'autres, dont les amants se croient adorés,
386 NOTICB
seraient très-f&chées de changer de maris, tout en se disant victimes.
Une femme aussi distinguée par sa profonde sensibilité que par ses lumières, dit M. de Tracy, et douée d'un caractère très-noble et plein de sincérité \ prétendait que, si dans le monde les hommes se refusaient les bassesses inutiles , et les femmes les amants dont elles ne se souciaient guère, la société serait déjà prodigieusement réformée, et que le divorce avait produit beaucoup de réconciliations et n'avait causé aucune rupture qui ne fût préparée d'avance.
L'amour, dit M. de Tracy, est le plus doux de tous nos penchants, et le mariage est l'acte le plus important de la vie. Il est le lien qui perpétue l'espèce et fonde la société, car elle n'est point composée d'individus isolés. Un homme et une femme pris séparément ne sont pas un tout complet, ils n'en sont que des fractions. C'est le ménage qui est le véritable élément de la société , à peu près comme dans la grammaire où les propositions sont les vrais éléments du discours , et où les mots, pris séparément, n'ont aucune valeur par eux-mêmes. > La comtesse de Tessé.
< C'est de Tétat du ménage que dépend le sort » de la race humaine. On ne saurait trop y ré- » fléchir. »
Il est triste de voir le traité de l* Amour finir par la nécessité du divorce.
On pourrait répondre au principal argument de M. de Tracy en faveur du divorce : « La nécessité » de délivrer deux êtres d*un esclavage qui a bien » commencé et qui finit mal , parce que le temps n et les événements amènent d'autres idées et n changent le caractère ^ n etc., on pourrait répondre à cet argument que les mêmes raisons existent pour le contraire , c'est-à-dire qu'un mariage commençant mal peut bien finir à cause de ces mêmes changements amenés par le temps; et comme la suite d'un mariage dure plus longtemps que le commencement, et qu'on est plus longtemps vieux que jeune , c'est à la fin du mariage surtout qu'il faudrait songer, alors que les enfants , devenus grands , ont plus besoin de l'union do la famille.
L'indulgence d'un côté, le repentir de l'autre ont amené de longs jours de sérénité et de bonheur dons des ménages dont le début avait été plein d'orages.
Si le divorce est surtout bon pour réconcilier les individus , la patience vaut infiniment mieux.
C'est plus beau et plus simple.
M. de Tracy aimait la société des femmes, et savait s'en faire aimer. L'abus de la raison ne l'avait pas desséché, et son cœur lui échappait dès qu'il s'agissait des femmes ; il disait que celles qui ont de l'esprit savaient bien mieux aimer que les autres, et qu'on les aimait toujours. Il se plaisait à répéter que leur intimité était ce qu'il existait de plus doux , de plus charmant , de plus utile sous le ciel ; il s'intéressait même à leur toilette, et prétendait qu'on les voyait à l'envers, à cause de la mode qui cachait la poitrine et montrait le dos. Il détestait les manches croquantes et gigantesques de 1830 , invention la plus contraire à la gr&ce féminine , de toutes les inventions qu'il avait vues se succéder depuis près d'un siècle. M. de Tracy ne goûtait pas davantage les modes actuelles des hommes qui se permettent de porter des gants devant des femmes et d'aller le soir en bottes dans leurs salons. C'était pour lui choses indécentes et bonnes seulement pour des valets d'écurie.
Cependant il essaya un jour d'hiver très-rigou*
reax de mettre un de ces pantalons qu'il dénigrait. Lorsqu'il entra ainsi déguisé dans le salon où se réunissait sa famille , on le trouva défiguré , méconnaissable. Ce n'était plus M. de Tracy, Télégant colonel du régiment de Penthièvre. Ce n'était plus ce gentilhonune d'autrefois , à la tête haute , à l'air distingué.
Il parut humilié et mal à l'aise toute la soirée , et il se retira dans son appartement beaucoup plus tôt que de coutume. Il reprit le lendemain son costume habituel, et on peut dire qu'il est mort en bas de soie.
Tous les faiseurs de romans moraux , de tous les pays et des deux sexes, amateurs de nouvelles théories sur le sort des femmes, inventeurs de nouveaux systèmes à leur mode, n'ont rien écrit de comparable à ce que disait M. de Tracy avec tant de raison, de sympathie et de lumières, sur ce qui leur est dû dans la société , sur le sort des filles, sur la liberté des femmes dans leur intérieur, sur le respect qu'on doit à leur dépendance ( qui est un de leurs charmes ) , et sur leur bonheur, gâté le plus souvent par la faute des maris.
Tout le monde sait que les hommes ne sont
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heareux qu'autant que leurs désirs sont satisfaits. C'est pourquoi ils aiment tant la liberté, qui n'est autre chose que la puissance d'eiercer sa volonté propre, au lieu de se soumettre à celle d'un autre,
La liberté pour les femmes est, en général, de faire ce qui ne leur est pas permis , car elles sont toujours libres de pratiquer ce qui est strictement bien.
Mais la liberté, selon le cœur de M. de Tracy, était une liberté idéale ; elle ne devait peser sur aucun ; chacun devait en jouir, c'était un bienêtre général, mais c'était un rêve, car cela ne s'est jamais vu ni en France ni ailleurs, et les choses resteront sans doute longtemps encore dans leur état habituel : les uns donnant tout sans rien recevoir, et les autres recevant tout sans rien don* ner. Malgré l'apparente injustice envers les fem* mes, pas une parmi elles ne voudrait probablement changer sa destinée contre celle de son mari, ou de son frère, fût-il l'homme le plus célèbre de son temps.
On écrivait à M. de Tracy, en manière de consultation, des pays les plus éloignés. On lui demandait des plans de constitution , ou lui deman-
sut M. DESTCTT DE TRACT. Ml
dait 100 atif iv FiDdosIrie, sor la panrrelé , mft le duel, for la médisaiioe, elc. U reçot un jour une lettre très-«piriliielie datée de Rome et signée de Stendakl , daoi laquelle Taoteiir le priait de vouloir bien loi dooiier son avis sur la caose du rire que foot naître certains dialogues et eertains personnages de comédie.
M. de Tracy pensait que le rire était causé, dans le dialogue, par Timprévu d'une réponse contraire à celle que le public attendait , et par le ridicule de certains caractères, de certains individus qui sont dans Tignorance de ce ridicule qu'ils étalent aux yeux du public.
M. de Tracy se lia avec M. de Stendahl, qui n'était autre que l'auteur de Rouge et Noir; mais ils se brouillèrent bientôt à cause du livre de cet écrivain sur la théorie de l'amour, démontrée par la cristallisation, qui était \ idéologie de M. de Stendahl. M. de Tracy essaya de lire cet ouvrage , n'y comprit rien , et déclara à l'auteur que c'était absurde.
Il employait le root propre en toute occasion , et sans se douter de l'eflet violent qu'il produi* rait. Il avait aussi une certaine façon de tirer brus*
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quement son flacon, lorsqu'un individu peu estimable à ses yeux lui parlait; et il respirait ce flacon avec une fureur qui semblait dire à Tinter* locuteur qu'il lui était nauséabond. Son esprit juste et pénétrant était dépourvu d'exagération, excepté dans son horreur pour le mensonge , qui lui donnait un air outré vis-à-vis de ceux qui ne partageaient pas cette antipathie. Son extrême politesse habituelle était mêlée > en certaines occasions, d'un secret désir de déplaire qui ne manquait pas son efiet.
On l'a nommé Têtu de Tracy, et il goûtait beaucoup cette plaisanterie; il disait que c'était un bon défaut que l'entêtement , et que les hommes étaient souvent méprisés parce qu'ils ne savaient pas dire non.
À mesure qu'il vieillissait, il s'attristait et s'isolait. Il avait vu mourir tous ses vieux amis ; il avait perdu sa femme, sa compagne soigneuse et dévouée, celle dont la gaieté rendait la bonté plus aimable encore. Chaque jour augmentait aussi le regret de M. de Tracy de ne plus pouvoir se livrer à l'étude; la lecture lui devint impossible, et sa vue se perdit au point qu'il dut subir l'opération de la cataracte, mais qui ne réussit pas
parfaitement. U supporla cette opérj^W^fc»^ a,,ec une tranquillité et une volonté extr&OY binaires,* car il obligea l'oculiste à l'opérer des ^^^x yeux à la fois , afin, lui dit-il, de ne pas ét«>^ ^^ïligé de se faire réveiller d'aussi bonne heure x».^^« seconde fois et de bouleverser ses habitudes. "l.\ conserva»* du goût pour toutes les petites déco v».-v ^r tes jownalières ; si ses manières étaient do. »\^cle p»»»* »
ses idées étaient bien de son époque - i\ mépris»»* l'agitation, et il s'agitait beaucoup ^^ ^^jet de* révolutions de l'Amérique. U aurait; voulu pouvoir courir au secours des pays peu a v «kT&eés pour leur offrir des conseils, pour leur t^l^^ comprendre qu'en donnant on sens plus just^ ^^^ m<^i on verrait nattre des idées plus «"«î^owinables. Il les eût empêchés de se servir de cert^ki^g termes trèshumbles employés vis-à-vis de c^^,^ ^^^^ ^^ ^ ,,g. soin : termes, dit-il, qui ne cl»o<^^^^j personne, quoiqu'ils assimilent un homme ^ ^^ ^^^^^^ ^t qui ne vont qu'à des enfants ou ^ du bétail qu'on mène à paître ou à tondre. M . ^^ ^^^^^
tenait une correspondance suivie ^^.^^ ^ Pi^,. davia, et il lui inculquait ««« ««i^^^, ^^ ^^^^ désiré visiter Buenos-Ayres, le M^^j ^^ ^^^.^ ,^ Pérou, enfin toute cette ^n^^^î^^^ .j, ^j^^jt
tant, pays que Dieu a peut-être créé tout exprès pour montrer aux hommes qui font des constitutions que les nations peuvent marcher et tomber sans gouvernement.
Nous avons dit que M. de Tracy recherchait de préférence la conversation des jeunes gens qui aimaient Vétude et qui avaient Tesprit sérieux.
La meilleure manière de connaître les hommes, c'est d'écouter ce qu'ils disent et de croire ce qu'ils expriment. M. de Tracy les écoutait; il les croyait et il les sermonnait contre l'obscurité, la négligence et la paresse. Il leur conseillait d'oser dire ce qu'ils pensaient, de le dire le mieux possible et de se hAter d'en faire part aux autres , s'ils jugeaient leur travail utile.
Il leur disait ce qu'un ancien poète anglais a dit à tout le monde il y a longtemps :
Begin, be bold, and venturo to be wiso;
He who défera this work from day to day,
Does on a riveras bank cxpecting stay
Till tho whole stream that stopp'd him shall bo gone
Which runs, and as it runs for over shall run on.
Aucuns de ceux qui ont eu pour mattre et pour
SUR If. DESTUTT DE TRACY. 395
ami M. de Tracy n*ont démenti ses espérances. Ils sont pars et élégants dans leur langage, clairs dans Teipression de leurs pensées dont ils sont assurés , comme M. de Tracy Tétait lui-même dans tout ce qu'il a écrit.
Il y a deux choses qui surprennent dans sa vie intime : c'est d'avoir inventé une contredanse à laquelle on donna son nom , lorsqu'il était un beau danseur aux bals de la reine, et d'avoir, bien longtemps après y bAti une église avec les débris d'une grosse tour qu'il fit abattre, lui qui fréquentait si peu les églises et qui tenait tant aux vieux murs de son manoir de Paray-le-Fraisil qu'il préférait, sur la fin de sa vie, à tout autre séjour, car on laisse son cœur et un éternel souvenir aux lieux où s'est passée notre enfance. 11 conservait un mélange singulier de simplicité primitive et d'habitudes féodales. Il appelait ses domestiques : Holà t et il ne savait jamais leurs noms. Il ne souflrait pas qii'il y eût chez lui de cloche pour annoncer le dtner, trouvant cet usage plein de vanité , humiliant pour les voisins qui n'en avaient point ; et en même temps il se plaisait à montrer ses portraits de famille ornés de cordons bleus , sans songer que cela pourrait aussi humilier ceux de ses voisins qui n'en avaient pas»
M. de Tracy se promenait toujours en bas de soie et sans avoir jamais voulu connaître Tusage d'un parapluie. C'est ainsi qu'il allait voir bâtir, car il s'intéressait beaucoup aux constructions publiques, et il aimait à causer avec les maçons et autres ouvriers. Lorsque l'un d'eux répondait d'une manière juste et spirituelle à ses questions, M. de Tracy retournait le voir, car il adorait l'intelligence, cette reine de l'univers qui prend naturellement le premier rang partout où elle se trouve , qui éclipse toutes les autres puissances, et qui serait capable à elle seule de remplir la vie sans y laisser de vide, si les plaisirs de l'intelligence n'avaient aussi en eux des dégoûts et des amertumes qui les troublent.
Les amis les plus intimes de M. de Tracy furent le comte Louis de Narbonne, avec lequel il avait été élevé , le général La Fayette , le docteur Cabanis et M. 'Daunou. Il était lié avec beaucoup d'étrangers distingués, car les hommes d'un esprit élevé s'entendent d'une extrémité du monde à l'autre, et leurs pensées traversent les mers pour s'entr'aider.
Le patriotisme de M. de Tracy ne consistait pas à décrier ni à détester ses voisins. Il désirait con-
T à son pays l'estime des autres nations, en ïant justice à leur mérite.
Le héros de M. de Tracy était Voltaire. Il appelait le siècle de Louis XV le siècle de Voltaire. Il savait ses œuvres par cœur , il voulait en faire une nouvelle édition avec des notes , mais il remettait toujours à plus tard. Plus tard, c'était jamais.
Quand on critiquait Voltaire, il perdait tout l'empire qu'il avait sur lui-même , et il lui était impossible d'avoir de la sympathie pour quelqu'un qui dénigrait son auteur de prédilection.
Il lut un jour l'article Foliaire^ inséré par M. A. dans la Biographie de Michaud. Cet article l'indigna, et il avait reçu la même impression quand M. A. avait lu à l'Académie un morceau sur le même sujet qui a été fondu dans l'article. M. de Tracy en avait gardé souvenir, et l'a écrit dans ses notes.
« Je me permis, dit-il, de dire à M. A., en >^ pleine Académie , à lui qui nous vantait tant les » Anglais , que les Anglais avaient au moins une » bonne qualité qu'il oubliait : celle de ne pas dé- » primer leurs grands hommes, et que, s'ils avaient » eu le bonheur de voir naître parmi eux un homme » comme Voltaire, ils ne souffriraient pas qu'on
» imprimftt contre lui une satire pareille à celle » que nous venions d'entendre.
» M. A. se fftcha du mot satire, et osa me dire » que certainement je ne le soutiendrais pas. Je » lui répondis que les critiques injustes , amères , • passionnées et non raisonnécs , pareilles enfin a » celles que M. A. nous avait lues, méritaient tout » à Tait ce nom et que j'y tenais.
» Aucun de nos confrères ne prit la parole, mais » presque tous m'approuvaient, et M. A. en resta "là.
» Dans ce morceau , ce sont des reproches per- » pétuels à Voltaire d'avoir osé attaquer la religion » chrétienne. Gela devient fastidieux , mais cela V n'est pas injuste; et M. A. avait promis cette » plaque à ceux qui l'ont protégé.
» Ce qui est injuste, c'est d'accuser Voltaire de » toujours outrager la morale , et de flétrir son ca- » ractère. >»
Gela est possible, mais si, parmi les grands écrivains anglais, l'un d'eux eût tourné en ridicule d'une façon indécente l'épisode le plus dramatique de leur histoire nationale , ce grand écrivain eût été fort peu goûté par ses compatriotes , car les Anglais ne se moquent jamais d'eux-mêmes.
A la suite de cette note de M. de Tracy sur M. A., note qui le peint tout entier, il avait placé une lettre de Goethe sur Voltaire.
Voici cette lettre, que M. de Tracy estimait assurément davantage que le roman de Werther :
^< A moins de miracles , les Français n* admirent M point. Je ne sais si nous sommes plus sensibles » aui beautés littéraires qu eux, mais nous sommes «) certainement moins avares de louanges. Il suffit
• que le talent nous donne quelques plaisirs pour » être l'objet de nos hommages. Même ce qu'il » admire, le Français ne l'aime point, tandis qu'en
• Allemagne on aime tout ce qu'on admire. Génie, » imagination, profondeur, étendue, raison, goût, » philosophie , élévation , originalité , naturel , es- » prit, et bel esprit, et bon esprit, variété, justesse, » finesse, chaleur, charme, grâce, force, instruc- » tion, vivacité, correction, clarté, élégance, élo- » quence, gaieté, moquerie^ pathétique et vérité : *' voilà Voltaire. C'est le plus grand homme en »> littérature de tous les temps, c'est la création la »« plus étonnante de l'auteur de la nature. »
Il faut savoir gré à Goethe de n'avoir pas dit un mot de la bonté , de l'aménité et de l'élévation du caractère de Voltaire vis^à-vis de ceux qui osaient
ne point penser comme lui , ni partager ses passions haineuses.
Il est vrai que ce ne sont point là des qualités littéraires , et Goethe ne proclame que Timmense intelligence de Voltaire , qui en effet était universelle.
Jusqu'à son dernier jour, M. de Tracy a jugé les événements politiques de son pays avec une grande sagacité, et il avait des idées arrêtées sur la politique comme sur toute autre chose. Il pensait que Télectricité mieux étudiée deviendrait la source d'une foule de découvertes aussi inattendues que surprenantes , et que son application serait utile dans les genres les plus opposés.
Il pensait que les idées de Buffon , qui étaient contestées par ses continuateurs, seraient confirmées plus tard par les Faits. Il regardait Buffoii comme le plus pur des écrivains, mais il ne le trouvait pas aussi bon philosophe. M. de Tracy cherchait à être utile à tous ceux qui s'occupaient sérieusement d'histoire naturelle, par laquelle il voulait que l'on commençât. Il avait une manière si humble de rendre service, qu'il semblait que ce fût lui qu'on obligeait en acceptant ses offres. Il comprenait toutes les fines délicatesses de la
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charité, c'est ainsi qu'on double le mérite de ses œuvres.
M. de Tracy avait eu vers le milieu de sa vie une de ces amitiés profondes , dont il parle dans ses écrits. Cette amitié gravée dans sa mémoire y est restée sans rivale, comme sans oubli, car Tinconstance est pour les faibles, elle accuse une grande pauvreté morale chez ces individus qui ont besoin de changement pour avoir des idées. La perte soudaine de cette affection spirituelle avait laissé un grand vide dans Tâme de M. de Tracy, dépourvu de ces contemplations mystérieuses et consolantes qui lui eussent donné Tespérance de retrouver dans le séjour étemel ceui qu*il avait vénérés ici-bas. Malheureusement, comme nous Tavons vu, M. de Tracy était privé du sentiment de la foi. La foi eût coloré ses écrits de ce qui leur manque, l'imagination ; la foi eût embelli sa vieillesse de ce qui lui a manqué, la gaieté. Qu'y a-t-il en effet de plus désolant que de n'avoir à la 6n de sa vie qu'un souvenir stérile et sans espérance des jours qui ne sont plus, des joies perdues qui ne renaîtront jamais ?
Mais les hommes d'un certain caractère sont naturellement^ ennemis de ce qui fiéue leur esprit, de
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ce qui prévient leur jugement par une sorte de contrainte ou d*autorité.
M. de Tracy se livrait solitairement au sentiment du plus triste abandon où nous laisse la perte de ce qui charmait la vie. Celui qui n*aime que soi s'ennuie vis-à m de lui-même, mais M. de Tracy était étranger à Tégoîsme. Il craignait do déranger les autres, il ne les recherchait plus, il se plaisait à faire des observations sur son déclin général : u Je souffre, donc je suis, » disait-il.
On le voyait à sa fenêtre en contemplation devant les nuages qui passaient et se succédaient. A quoi pensait-il donc en examinant ainsi le ciel? Nul ne l'a su.
Le 5 mars 1 836, il eut une attaque de paralysie après son déjeuner, pendant que son secrétaire lui lisait un journal. Lorsqu'il fut remis de sa défaillance , il fit continuer la lecture , et ne voulut pas se mettre au lit, ni rien déranger de ses habitudes réglées. Il essaya plusieurs fois dans la journée de marcher dans sa chambre , s' étonnant et s'impatientant de ne plus le pouvoir. Il perdit l'usage de la parole dans la nuit, et mourut le troisième jour, après une lente et paisible agonie , Agé de quatre-vingt-deui ans.
M. de Tracy reprochait au clergé de n'avoir pas encouragé la liberté de la pensée dans ses diverses manifestations, et le clergé reprochait à M. de Tracy de n'avoir pas parlé de Dieu dans ses œuvres.
Mais il est peut-être plus convenable de ne pas parler de Dieu que d'en dire des choses nouvelles.
M. de Tracy a dit que l'Église, la guerre, la féodalité , s'étaient vues éclipsées par l'administration moderne ; que l'industrie aurait son tour et deviendrait , si la paix générale durait longtemps , la passion du monde , et changerait l'esprit de la société française.
La raison était un sentiment si naturel chez M. de Tracy, qu'il semble en avoir ignoré la portée ; car il s'étonnait de la haine que lui attirait cette raison constamment employée à combattre les erreurs , les préjugés et les faiblesses qui nuisaient à la liberté de la pensée et la détournaient de son véritable chemin.