TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON
RUI! CARANClfcRC, S.
DB
Paray-Ie-Frésil. — Arrivés le 25 juillet. — En cette saison la route du Bourbonnais est comme une longue bande de sable dont la poussière vous prend aux yeux et vous saute à la gorge. Dans les auberges, la soupe est froide et l'eau est chaude; les poulets sont vivants et les poissons morts* Mais nous avons trouvé ici de quoi nous faire oublier tous les ennuis de la route. Paraj est vert comme au printemps , les arbres y sont couverts de feuilles et d*oiseaux. Il règne partout une fratcheur, un calme, un silence qui font de ce lieu un véritable séjour de paix et de repos, Iocm
pacù et refrigerii. Voici une image fidèle de notre manoir :
An ancient lonely place. The palh o*ergrow Wilh slravrberries and sweet blue violets.
Across the green , a quiet silver pond , Hidden and silent, as if fear'd to wake The deep tranquility that'dwelt and slept Around the manor shadowed by trees.
26 juillet. — Au lieu de me livrer ce matin à la nécessité de dormir tard , ou à Tennui d'ouvrir mes paquets , j'ai demandé à Victor de me faire seller un cheval, et nous sommes allés ensemble, moi en robe de chambre et en pantoufles, rendre visite à ses récoltes. Nous avons tourné autour de ses champs de seigle , d'orge , d'avoine , de froment, etc. Je n'ai jamais rien vu de plus jaune, de plus vert, de plus vigoureux; les tiges sont ' comme des tuyaux d'orgue. Nous sommes rentrés enchantés. Avec quel plaisir j'ai retrouvé mes oiseaux ! Je pense qu'ils m'ont reconnue, et même j'en suis certaine. Quel bonheur d'être ici, et comme on s'y repose bien ! Demain je ne ferai rien, ni après-demain, ni les jours suivants; En
quittant Paris il ne me reste qne le souffle, à l'aide daqael je vais aller me promener dans le potager h travers choux. — Je suis allée voir la vieille charmille ; je l'aime , et pourtant la vue de ces charmilles me donne toujours des idées tristes : elles vivent des siècles sans jamais pouvoir goûter le bonheur de pousser à leur fantaisie; on les coupe, on les tond dès qu'elles veulent s'allonger un peu pour s'amuser au soleil. C'est pour moi l'image des passions refoulées.
Je fais arranger les vieilles chambres. Marie pourra s'y tenir; nous serons tous sur le même palier, çt notre rez-de-chaussée restera ouvert à tout venant. Quand' je n'ai que l'une de mes deux filles avec moi, je regrette l'autre. Il me faudrait tous mes trésors à la fois pour orner mes vieux jours, surtout l'hiver à Paris; car Tété h la campagne les jours passent comme des songes; il suffit de vivre pour être heureux.
Victor ne touche pas terre. Il va d'un domaine à l'autre savourer la vue de ses récoltes sur pied. Il ne trouve pas assez de mains pour rentrer ses cent mille gerbes (j'écris le chiffre afin de ne pas l'ou-
blier). Je voudrais que tous ceux qui prétendent que Ton perd ses peines et son argent à défricher des landes y à fertiliser un sol aride, desséché, appauvri , fussent ici ; ils y verraient ce qu'on peut obtenir avec de T intelligence, du travail et une sage économie. Victor pense quMI n'y a pas de terre au monde dont on ne puisse tirer parti, et je suis convaincue qu'il a raison.
Je flftne les mains derrière le dos ; je réfléchis sans penser. Je me sens déjà plus forte. Malheureusement il tombe des torrents de pluie, et je crois que nous pourrons chanter tout l'été : Il pleut, il pleut, bergère. Cela dérange la moisson, qui avance lentement^ '
Depuis hier j'ai un nouvel oiseau, un oiseau merveilleux dont le plumage est comme une dentelle, et si son ramage y répondait, ce serait assurément le phénix de ces bois. Une petite fille le portait attaché par la patte avec un bout de fil et pendu à côté de sou couteau. Je me suis empressée d'acheter la pauvre victime ; elle est là qui dort à côté de moi. On me blâme de m' attacher à des oiseaux
et de m'apitoyer sar leur sort, comme si cela m'empêchait d'avoir de la sympathie et des larmes pour d'aalres infortunes ! Je veux écrire T histoire des oiseaux pour mes petits enfants, car mes filles n'ont pas le goût tourné de ce côté-là; elles n'aiment pas les oiseaux. Madame de N... ne les aime pas non plus; mais c'est par une raison toute particulière : tt C'est , dit-elle , trop petit à manger. »
J'eipérimente sur mes oiseaux la puissance de l'éducation : je nourris les insectivores avec du fromage à la crème, je fais percher les hirondelles , j'ai appris à chanter à un moineau , et j'ai un bouvreuil qui danse. Quand ils ont l'estomac dérangé je leur fais prendre de l'eau de ris. Tous m'aiment au point de me préférer à la liberté ; et si je les mets dehors, je suis bien sûre de les voir revenir.
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Je prends ici de la paresse à haute dose, vivant d'air et de repos tout à loisir. Cependant je tratne, je souflre, je ne puis plus faire de ces charmantes promenades à travers tout pour n'arriver à rien. Ma santé ne se presse pas de devenir plus robuste. Elle et moi nous avons du che-
min à faire; mais, Dieu merci, on s'accoutume atout, même à être malade; on finit par oublier que Ton souffre, et Ton n'y songe guère que lorsque l'on cause avec des gens qui se portent bien.
Heureux ceux qui font durer pendant quarante ans ce crépuscule qui sépare la dernière jeunesse de la première vieillesse ! car c'est l'âge d'argent pendant lequel on fait tout ce qu'on veut, et l'on dit ce qu'on pense.
Nous avons eu ce matin la visite d'un de nos voisins qui est un véritable type. Quand il est à table, sa fourchette et son couteau fonctionnent avec une telle activité qu'on dirait un homme chargé d'entasser à la pelle toutes sortes de choses dans un wagon. 11 parle la bouche pleine, et ses yeux disparaissent sous ses grosses joues , qui en retombant cachent toute sa cravate. Rien n'est amusant comme de l'entendre redire les ana et les ca* lembours les plus connus , parce qu'il trouve moyen de les estropier de la manière la plus réjouissante. En somme, c'est un très-brave homme que j'aime beaucoup et que j'estime encore davantage.
Ce matin, en faisant une promenade sur les bords de Fétang, j*ai jooi d*an spectacle qoi m'a confondue d'admiration, et que je vais tâcher de raconter. — Je m'étais appuyée contre un saule pour me reposer un instant^ lorsque tout à coup un charmant petit oiseau sembla jaillir de l'écorce même de l'arbre; je voulus me rendre compte de ce phénomène, et voici ce que je vis en y regardant de très-près. Â environ quatre pieds de terre, j'aperçus collé contre le tronc du saule une sorte de gros cocon à base élargie, et affectant là forme d'une petite bouteille ou plutôt d'une pomme de pin. Les parois extérieures de ce cocon étaient entièrement garnies d'un lichen argenté et moussu, recueilli sur l'arbre même et ajusté avec un art si merveil-* leux, qu'on aurait pu passer vingt fois devant l'arbre sans croire à autre chose qu'à une rugosité de l'écorce. Je m'approchai avec précaution, et, par une petite ouverture ménagée dans l'édifice à environ un pouce du sommet, j'aperçus, 6 merveille 1 ô prodige ! 6 spectacle incomparable ! j'aperçus vingt petites têtes et vingt petits corps
rangés avec la plus parfaite sytnélrie dans ce petit réduit, qui n'était guère plus gcand que le creux de la main. C'était un nid de mésange que j'avais sous les yeux , un nid de cette mésange si jolie , si gracieuse, qui est, je crois, la plus petite de son espèce, et qui certainement n'est pas plus grosse qu'un r^oilelet. Quand on songe à toute la peine que ce pauvre petit oiseau a dû prendre pour construire un pareil édifice sans autre instrument que son bec et ses deux petites pattes, quand on pense à l'activité incessante qu'il est obligé de déployer pour nourrir une si nombreuse famille, on est partagé entre l'admiration et l'attendrissement. Et dire qu'il y a des gens assez stupides pour oser porter la main sur un pareil chef-d'œuvre, assez cruels pour porter la désolation dans une si charmante famille ! Je m'empressai de m' éloigner, et , m'arrétant à quelque distance, j'eus l'indicible bonheur de voir la mère regagner courageusement son nid et distribuer à sa jeune famille deux belles chenilles vertes.
Hier nous avons été voir nos voisins de X...
Leur château est plus triste que jamais^ et Ton
gelait au salon en plein mois d*août. C'est un mafloir historique oiï François l*^ et Gharles-Qoint eurent jadis une entrevue pour régler leurs différends; mais de nos jours ce chftteau a été le théfttre d'un terrible drame de famille dont le souvenir n'est pas de nature à l'égayer. — L'avant-dernier propriétaire de ce chftteau, le comte de S..., était un gentilhomme d'une très-ancienne famille, et qui n'en avait pas plus de tète pour cela. Devenu possesseur fort jeune d'une belle fortune, il entra dans les gardes et il y menait joyeuse vie, lorsqu'il devint éperdument amoureux d'une jeune Bourbonnaise , toute charmante , douée de beaucoup d'esprit et qui eut le talent de se faire épouser quoiqu'elle n'eût pas le sou. La lune de miel dura peu. M. de S... était d'une jalousie atroce
et madame de S... très-légère. Les querelles, les scènes les plus violentes éclatèrent dans le ménage. La jeune femme, fatiguée d'entendre sans cesse M. de S... se plaindre et soupçonner à tort, 6nit , pour lui donner raison , par se faire enlever par un bel officier camarade de son mari. M. de S... fit ce que fout la plupart des maris en pareil cas, il jeta les hauts cris, se battit avec le ravisseur, fut dangereusement blessé et se retira dans ses terres,
regrettant sa femme et désolé de ne plus pouvoir se quereller avec elle. Cependant madame de S... courait le monde et vivait en femme libre , mais elle eut l'imprudence de faire venir auprès d'elle une jeune sœur encore plus jolie qu'elle, et il arriva qu'un beau jour l'amant et la jeune sœur disparurent laissant madame de S... sans aucune ressource. Comme la misère est une chose fort dure à supporter, madame de S... prit le parti d'écrire à son mari et d'implorer son pardon, qu'elle obtint facilement. Elle se vit bientôt réinstallée dans le château de X..., mais ce fut alors que commença pour elle une vie qui dut lui donner un avant-goût des supplices de l'enfer. Son mari, dévoré par une jalousie qui s'étendait du passé à l'avenir, semblait ne s'être retiré du service que pour tourmenter sa femme plus à son aise. Il était jaloux du curé, du médecin, du jardinier, du garde-chasse, du meunier, de tout le monde. C'était un espionnage continue), à chaque instant des scènes violentes et souvent des coups. Un jour, ou plutôt une nuit, madame de S... s'enfuit du chftteau par un orage épouvantable , à moitié nue , à peine couverte d'un mauvais manteau de» berger qu'elle avait trouvé sous sa main, et elle vint
tout éperdae demander on asile à une dame du voisinage. Après être restée cachée dans le boarg pendant qaelqaes jours, elle se réfugia à Moulins, fuyant la mort, disait-elle, et voulant travailler pour vivre ; mais elle ne travailla point et se laissa consoler par un dandy de province qui la mena . voyager. Cependant son mari , qui ne pouvait vivre ni avec elle , ni sans elle , se mit sur ses traces ; il la rejoignit 6t la ramena , bon gré , mal gré, an domicile conjugal, où les scènes de violence recommencèrent comme de plus belle. Bref cette douce manière de vivre se prolongea pendant quinze années, et quoique madame de S... eût perdu toute sa beauté , quoique même elle eût été complète ment déGgurée par une affreuse maladie qui lui avait rongé une partie du nez , les fureurs amou* reuses et jalouses du mari n'en éprouvèrent aucune amélioration, et le médecin de qui je tiens tous ces détails me racontait qu'il avait cessé d'aller au ch&teau de X... parce qu'un jour Âf. de S... avait voulu à toute force prendre la mesure de la semelle de ses bottes afin de la comparer à une empreinte qu'il avait observée sous les fenêtres de sa femme. Ce triste drame ne pon^ tait finir que par un dénoûment tragique. Un poir
de décembre, par un temps sombre et neigeux, tout le château de X... fut réveillé vers minuit par un coup de feu tiré dans l'intérieur des appar* tements. On se précipita vers la chambre', des maîtres, située au rez-de-chaussée, et Ton se mit à frapper à coups redoublés , mais ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure et lorsque l'on parlait d'enfoncer la porte que madame de S... ouvrit enfin et se fit voir, pâle comme une morte , les traits profondément altérés et pouvant à peine articuler quelques mots. Elle déclara en balbutiant que son mari, après avoir voulu la tuer dans un nouvel accès de jalousie, avait fini par se tuer luimême. Gomme le caractère de M. de S... était généralement connu , cette version fut admise sans difficulté, et l'on s'empressa même d'applaudir à la délivrance de la victime. Mais la conduite de madame de S... ne tarda pas à faire naître des soupçons. Son mari était à peine enterré qu'elle se mit à faire argent de tout : meubles, arbres, récoltes sur pied, bestiaux, chevaux, poisson, tout fut vendu, et ^le parvint à réaliser une somme assez ronde avec laquelle elle alla s'établir à Paris. Or comme certain monsieur du voisinage quitta en même temps le pays pour venir vivre à Paris
avec madame de S..., on fit des rapprochements et des conjectures ; les domestiques commencèrent à jaser, et une servante déclara que le soir de la mort de M. de S..., ayant été réveillée par le bruit d'un volet qu'on ouvrait au-dessous de sa chambre, elle s'était mise à la fenêtre, qu'elle avait vu une grande figure noire s'avancer avec précaution sur la neige, escalader le rez-de-chaussée par la fenêtre dont le volet s'était ouvert, et, que quelques minutes après, au moment où, revenue d'une première surprise, elle allait donner l'alarme, elle en fut empêchée par le bruit du coup de feu qui réveilla tout le château. Personne dans le pays ne doute à présent que madame de S. . • n'ait fait assassiner son mari par un voisin qui était son amant et qui est venu vivre avec elle à Paris. Mais il faut espérer qu'elle n'a pas gagné au change et qu'elle a continué à être aimée et battue comme du temps de son premier mari.
M. Baisle, pour qui j'aurais voulu réserver cette histoire, en aurait conclu que tous les maris sont trompés, même quand leurs femmes n'ont pas de nez. Moi j'en conclus que toutes les femmes peuvent avoir des amoureux, même quand leurs maris les battent.
J'ai de bonnes nouvelles de Louise et de ses enfants, mais Louise me dit que ma petite Surah devient bote comme un oison. Je n'en crois rien. Personne n'est béte maintenant. Ceux qui n'ont pas d'idées en empruntent à ceux qui en ont. Chacun dit à peu près la môme chose , et voilà pourquoi l'esprit court les rues. Quant au bon sens, personne ne s'en soucie. Témoin ma sœur, qui prend toutes les fois qu'elle va au spectacle d'effroyables maux de tête et qui ne sait pas rester une soirée chez elle.
Marie est arrivée avec ses charmants garçons. Raymond est p&le, mais moins faible que je ne l'aurais cru après cette grande maladie. Jacques de Tracy est net et vif. Il a tout ce qu'il faut pour contenter mon ambition ari&tocratique et mon goût pour les petits mAles. Tout cçla a l'air heureux et content, avec bon pied» bon œil et bon appétit. Je n'entends que chanter autour de moi, et je fuis chorus.
Notre église est veuve de son pasteor. J'en profite pour U faire repeindre et restaurer. C'est là ma grande on plutôt ma seule occupation, car j'y passe ma vie. J'y ai installé un peintre pour entourer d'un paysage la grande figure du Christ placée au-dessus de lautel. Le peintre travaille sur son échafaudage, et moi, d'en bas, je commande la manœuvre. — Mettez, lui ai-je dit, à l'horizon une bande de vermillon, ensuite une bande jaune , puis une teinte pins claire , puis du bleu presque blanc, et pour terminer du bleu pur. — Nous avons eu de cette manière un ciel à la Raphaël dont le peintre lui-même est tout émerveillé. Mais il me faudrait encore un tableau. J'ai fait dire pour cent sous de messes au profit de Ch. de Rémusat, qui déjà m'en a donné un et qui m'en a promis un autre; j'espère qu'il me tiendra parole.
Marie fait de la botanique, et je me suis remise à peindre des fleurs. En les copiant on les
étodie , et on découvre dans leurs caractères une foule de nuances. Il y en a qui se retournent sur elles-inémes comme pour réfléchir ; il y en a qui pleiirent, d'autres qui semblent rire; presque toutes dorment la nuit. Les plantes qui tapissent les puits, ces plantes si minces et si déliées, si vertes et si froides, ont tout autant de passions que les plus belles roses qui s'épanouissent aux rayons brûlants du soleil ; car il y a des fleurs passionnées comme aussi il y en a de modestes et de hardies. C'est cette eipression qui est si difiBcile à rendre et qui fait que les fleurs artificielles sentent presque toujours le faux ; quant aux fleurs inventées , on s'aperçoit tout de suite qu'elles sont impossibles. Tout est si bien calculé dans la nature qu'on ne peut rien changer dans les êtres créés sans produire immédiatement des monstres d'un aspect choquant et désagréable.
Ne pouvant ro'occuper des saints Pérès, je passe en revue les prophètes. C'est plus léger. Si Dieu me prête vie et que je puisse mener mon travail jusqu'au sixième siècle, j'espère bien parvenir à
donner à mes connaissances mondaines le goût de ce qu'elles ne savent pas en leur montrant tout ce que les auteurs modernes ont emprunté aux Pères de l'Église. Si je vis encore dix ans , j'entreprendrai le même .travail sur les prophètes considérés comme moralistes et comme littérateurs.
Les écrits des prophètes prouvent-ils la certitude de la religion chrétienne ? Ont-ils ou n'ont-ils pas annoncé Jésus-Christ avant sa naissance? — Les païens ont dit que les prédictions des prophètes étaient aussi claires que positives, mais quelles avaient été faites après coup. Les juifs ont soutenu le contraire , c'est-à-dire que les prédictions existaient bien antérieurement à Jésus-Christ, mais, suivant eux, elles ne sont point encore accomplies, et le Messie pour eux est encore à venir. — Voilà deux opinions bien opposées et qu'en qualité de chrétiens nous devons considérer comme également fausses.
Le premier des grands prophètes, Isaîe, qui vivait huit cents ans avant l'ère chrétienne, était un prince du sang descendant de David. On re-
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trouve clans ses écrits beaucoup d'analogie avec les cantiques de son ancêtre. Personne n'a peint l'amour avec autant de force que ces gens-là :
« Nous avons parlé ensemble , mais sans bruit de paroles. Les paroles nous eussent plus empochés qu'aidés, à cause de la douceur que sentaient nos flmes en se confondant. »
* X Mon Ame vous a désiré pendant la nuit. Je m'éveille au point du jour pour vous chercher de toute l'étendue de mon esprit, qui n'a d'antres délices que votre nom et votre souvenir. >
Depuis ônq jours ma lecture des prophètes a
été interrompue. Nous avons eu des visiteurs, Ferdinand de Laste^'rie, qui est on charmant convive , et le comte de Mérode , qui , dans son genre , est aussi original qn'Éiéchiel, mais d'un caractère beaucoup plus aimable. Noua nous entendons h merveille sur les vieilles ruines, sur les églises, les jésuites, les philosophes bouETons de l'Université* et sur la manie de ne point abattre les vieux arbres héréditaires, qui sont h nos yeux de vrais arbres généalogiques. Nous sommes allés Taire une pro-
menade à cheval et en admirer quelques-uns, géants vénérables tout couverts de mousse, qui étendent leurs grands bras pour protéger contre les ardeurs du soleil les magniBques fougères qui poussent à leur pied. Cependant je m*aperçois à regret que notre futaie de Paradis n'a plus Tair aussi druidique qu'autrefois. Hélas ! on a coupé des taillis à l'entour et le jour commence à y pénétrer. Â la campagne on s'attache à tout, et c'est là justement qu'il ne faudrait s'attacher à rien. La destruction y règne en mattre; le chêne de la forêt , le grand bœuf blanc de la prairie , il faut que tout cela finisse par passer par la chemi- née et le pot au feu, tout comme le chou du jardin. On a beau dire que les animaux n'ont été créés que pour l'homme et qu'ils sont faits pour vivre et mourir à son profit, moi je ne puis m'em» pêcher de plaindre leurs souffrances encore plus que celles des humains. La pensée de l'avenir est pour l'homme une source inépuisable de consolation ; on n'a qu'à le bien vonloir pour être sûr de trouver dans une autre vie une ample compensation de tout ce qu'on a pu souffrir ici-bas ; mais ces pauvres animaux qu'on fatigue, qu'on torture, qu'on tue pour nos plaisirs ou pour nos besoins,
qoel dédommagement en ont-ils , puisqu'ils meurent
tout entiers?
Les TJsites se sont multipliées. J'ai été obligée d'en rendre. Je me suis promenée aux heures où j'aurais voulu rester tranquille. J'ai dû parler presque sans discontinuer pour soutenir la conversation. Tout cela me fatigue ; il me Taudrait ne pas vivre, pour ainsi dire, afin de ne pas mourir. Mais il m'est impossible de ne pas mettre de la passion à tout ce qne je Fais. Dans ce moment je joue du piano avec transport. La plus belle musique à jouer sur cet instrument , seul et sans accompagnement , c'est la musique de Meyerbeer. Elle est tonte remplie de motifs ropides comme la pensée, Tugitifs, suaves, bizarres, difficiles à retenir, mais dont on ne se lasse jamais.
La musique de Beethowen est peut-être plus attachante, parce qu'elle est plus mélancolique ; et comme composition, on n'a jamais rien fait de plus admirable. Quant à Rossini , c'est par l'esprit qu'il eicelle. Les thèmes les plus ravissants lui appartiennent , celui de la cavatine de Tancrède , l'air de la Minette, celui de Sigismond, du pre-
DE MADAME DE TRACY. t1
mier ténor dans la Dame da lac, etc., etc., et en fait de choses qui vont au cœar, Tair da batelier dans Otello est an des motifs les plas touchants que je connaisse. Il est vrai que les paroles y sont pour beaucoup, oui, beaucoup, n'en déplaise à ceux qui aiment mieux le chant vocalisé. Ceux-là éprouveraient ici un grand plaisir en écoutant le soir les pâtres et les pfttresses qui s*appellent les uns les autres à de grandes distances par un chant traînant, plaintif, finissant toujours en mineur et par une note aiguë tenue pendant plusieurs minutes à plein gosier et finissant marendo oo subito.
Le langage des paysans de ce pays est quelquefois presque aussi pittoresque que fenr musique. Ud soir, après la pèche d*un étang, je demandais à un ouvrier comment se nommaient d'énormes oiseaux que je voyais se poser sur la vase à la lisière du bois. Il me répondit : Notre dame, c'est des égrons (hérons), qui vivent de poisson, et qui viennent à la bronzée pour les engoulafrer.
La bronzée^ pour le soir; engoulafrer^ pour avaler, sont des mots qui font image.
NoQs nous occapons tous du règne végétal :
Victor fait construire ses plongeons; je peins des fleurs rares que m'apportent dans leurs visites les curés du voisinage; Marie herborise à travers la fiùra spinosa de nos forêts; notre pauvre petit Raymond prend du quinquina pour couper sa fièvre; Jacques de Tracy s' endort à table la bouche pleine de pommes de terre. 11 n'y a que mon ortolan qui s'obstine* à ne pas faire maigre. Hélas! que deviendra-t-il quand les insectes auront disparu avec les derniers beaux jours! Si cette horrible petite fiUe ne lui avait pas coupé une aile , je lui aurais rendu la liberté. Je l'aurais porté sur la route de Moulins; et s'il eût été trop tard pour faire le voyage d'Afrique, il aurait pu au moins aller passer l'hiver en Italie.
Nous avons ici quelqu'un qui en arrive; c'est un cousin de M. de Brignole, Italien réfugié, républicain par goût, et qui l'est beaucoup plus sérieu-
sèment que M. Arago, aaqael il ne cède en rien 800S le rapport de la science ; car il est aussi bon mathématicien que lui , et de plus , chimiste , naturaliste, géologue y etc., etc. Je lui ai demandé ce qu'éprouvent les charbons allumés lorsqu'on les éteint avec de Teau froide. Est*ce torture? est-ce ivresse ? Certainement c'est quelque chose ; mais l'Italien ne s'en était jamais occupé. Quant à moi, ce bouillonnement bruyant, cette respiration précipitée me semble témoigner du plaisir qu'éprouve le charbon qui va se reposer aux dépens de l'eau froide, qui s'est décomposée et évaporée pour l'éteindre.
Les peintures de notre église sont terminées ; mais il nous manque encore un curé. C'est un curé d'une paroisse voisine qui a célébré la messe a laquelle j'assistais hier. Les autorités municipales vont peu à l'église; les pauvres laboureurs y vont toujours. Plus on est ignorant et n[iieux on croit au catéchisme. Ce petit livre renferme de grandes instructions) les lettrés en font ordinairement peu de cas, et cependant, pour bien des gens, il renferme tout ce qu'il est nécessaire de savoir.
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11 y aarait une innovation à faire , et je m'étonne que nos philosophes à grande imagination n'y aient point encore songé. Ce serait de séparer Thumanité en deux parties , Tane qui travaille de 809 mains, Tautre qui cultive son esprit; de donner Tinstruction religieuse à la première, et l'instruction philosophique à la seconde.
Du reste cette idée-là n'est pas neuve; je la trouve indiquée dans l'histoire de Marthe et de Marie ; et même Jésus-Christ semble prendre , dans cette histoire , parti pour la philosophie , ce qui â m'a toujours paru une injustice; car le premier
! 1 mérite , à mes yeux , c'est de trouver les moyens
de nourrir le corps, ce qui est quelquefois beaucoup plus difficile que d'alimenter Tesprit.
Afin d'entretenir le mien, qui n'a pas assez de loisir pour savourer les œuvres de saint Âthanase,je relis Tristram Shandy. Le sermon dont je ne me souvenais plus est certainement \e meilleur qui ait jamais été fait. L'histoire de Lefèvre est la plus touchante qui ait jamais été écrite, et rien n'est plus comique que la description do la sotte
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qu'il produisit un bon effet. Il est vrai que ni Tun ni r autre ne sont des prophètes.
Jérémie parie d*un jour où chacun de nous sera rassasié de ses œuvres et dégoûté de ses désirs. Je ne sais pas si je verrai jamais ce jour* là ; car plus je vis, et plus je suis ragoûtée de mes œuvres et remplie d'espérances pour le lendemain , le surlendemain et les jours suivants. L'âge ne nous enlève que des choses qui nous deviennent successivement inutiles et qui sont remplacées par d'autres qui valent souvent beaucoup mieux. 11 ne s'agit que de savoir les apprécier. Si l'on perd la danse à trente anS| on acquiert la liberté. L'Age nous donne l'expérience et des sentiments meilleurs, que je préfère aux folles illusions de la jeunesse. Quant à moi , lors même que j'en aurais le pouvoir, j'aimerais mieux continuer de marcher vers la fin que de rcvenir en arrière.
Monseigneur de Moulins , oyotlt su qud j'élois quelque peu bénédictin » nous a choisi pouf curé le
plus savant et le plas distingué des vicaires de son diocèse. J'en suis ravie, et j'espère qu'il connaîtra à fond son Fénelon et son Bossuet , dont les œuvres sont de magniGques résumés des écrits des saints Pères.
Mon cœur est catholique depuis l'âge de cinq ans. Ma mère avait alors une servante nommée Madeleine , qui me promenait souvent à travers les ruines du vieux château de Dreux. Il y avait là, adossée à l'une des tours , une petite maison habitée par un prêtre irlandais. Ce prêtre m'avait prise en affection , et il aimait à me faire des bouquets avec les giroflées sauvages qui poussaient sur les ruines autour de son réduit. C'était un homme encore Jeune, d'une belle figure, mais qui vivait toujours seul , et qui avait l'air triste et maladif. Depuis, toutes les fois que j'ai entendu un ministre protestant prêcher devant sa femme et entouré d'une nombreuse progéniture, je me suis toujours rappelé le pauvre prêtre solitaire des ruinés de Dreux, et le résultat de la comparaison n'était pas en faveur des ministres du culte réformé. La religion chrétienne impose h ses mi-
nistres trop de sacrifices et d'abnégation pour que Texercice du sacerdoce puisse jamais se concilier avec Tesprit et les exigences de la famille.
, Ce qui porte les hommes h Tétude de toutes choses, ce n'est pas, en général, le simple désir de savoir, de se former des opinions justes ou de découvrir du nouveau, mais c'est de publier ses propres opinions et de les faire admirer. Peu importe de posséder la science, ce qu'on veut avant tout, c'est la faire briller. Sénèque avait raison de dire que personne ne chercherait, s'il ne pouvait montrer ce qu'il a trouvé.
Une autre remarque à faire sur les écrivains d'aujourd'hui , c'est qu'ils négligent de relier entre elles leurs connaissances : ce qui pourtant serait encore plus utile que de les étendre. C'est de l'enchatnement des connaissances que natt la justesse de l'esprit, qui consiste à donner à chaque chose sa valeur réelle. Cette justesse manque à l'esprit italien de notre hôte. La fin de ses discours n*a presque jamais de rapport avec le commencement : il laisse de côté une idée pour en
ramasser uoe autre ; et pourtant c'est un mathématicien.
Mardi matin. — On a bien tort de faire ce qu'on ne devrait pas faire ; on s'en repent presque toujours. Hier, je me sois laissée emmener an grand trot d'un char à bancs, pour aller manger un excellent dtner que notre bon voisin de Saint^Martin avait (ait préparer tout exprès pour ma gourmandise. J'avais affaire au plus aimable des amphitryons, aussi j'en ai été malade toute la soirée, et la nuit je n'ai rêvé que pâtés, écre visses, chevreuil et carpes au bleu. Ce matin, je ne rêve plus, mais je suis anéantie d'avoir été secouée et d'avoir bu du grog ou quelque chose d'approchant.
J'ai reçu une lettre d'Emile, qui m'écrit comme
s'il habitait au fond d*une citerne. Jamais il ne
me dit un mot de ce qui se passe sur la terre. Il ik
un roman qui Tennuie , et , le soir, il prend trois
tasses de thé ; voilà toutes ses nouvelles. Mais ma
sœur m'écrit aussi , et elle me raconte une (bule
.19 JOURNADX ET SODVENIRS
d'histoires pour remplacer cellei qu'Emile ne me dit pas.
I) fait aajourd'hai ua de ces jours grisAtres oii la nature est silencieuse, le paysage terne, les images presque immobiles, en un mot, un de ces temps modestes oii l'on craint de faire du bruit , de peur de réveiller le vent ou d'amener le soleil. Je sais allée rûder avec les enfants. Nous ne pouvions pas nous rassasier d'une si tranquille journée.
J'ai une volonté enragée et une idée 6ie qui me porte à vouloir rester sur terre le plus longtemps possible. Cependant je ne soigne pas ma santé; je n'y pense pas. 11 me semble que cela n'est pas mon afloire. Ma vie du Bourbonnais forme avec ma vie de Paris le plus parfait contraste. A Paris, je ne marche jamais : ici, jamais je ne m'assieds. A Paris, je parle toute la soirée, je me couche fort tard, et même j'aurais presque envie de ne pas me coucher du tout. Ici je me couche de trés-bonne heure; et je dors d'un somme tonte
la nuit. A Paris comme à Paray , j'écris ou je lis au moins six heures par jour ; mais , eo résultat , je crois que le régime du Bourbonnais est celui qui me tant le mieux.
J*ai retrouvé dans un fouillis de papiers une sorte de catéchisme composé par Fielding , et qui mérite d*être conservé. Le voici :
Qu'est-ce qu'un patriote?
C'est un homme qui veut une place.
Qu'est-ce que la politique?
C'est l'art d'obtenir cette place.
Qu'est-ce que la science?
C'est de connaître les défauts d'autrui.
Qu'est-ce que la vertu?
C'est un bon sujet de conversation.
Qu'est-ce que le mérite?
Cest l'argent, le rang et le crédit.
Qu'est-ce que l'eeprit?
C'est un moyen d'obtenir ce que les autres désirent , et de se faire détester.
Les journaux sont remplis du récit des levers du duc de Bordeaux à Londres. Tout cela me fait Teffet d'un second tournoi d'Églington. — Où le danger n'existe pas, il n'y a ni courage ni gloire.
» JOURNAUX BT SOUVENIRS
— Tous ces genlilshommes qui courent à Londres pour rereiiir ensuite tranquillement chez eui ne seront que ridicules. En attendant , les carlistes de nos bruyères lèvent la tête et comparent aiee une joie féroce les deux listes de personnages reçus les uns aux Tuileries par le roi des Français , et les autres i Belgrave-Squure par le roi de France. Bien certainement les noms de Montmorency, Béthune, Beaufremout , Clermont-Tonnerre, Lévts, Brissac , Mortemart et Rohan sonnent mienx à l'oreille que ceux de Girot, LcFâvre, Roy, Sauzet, etc. Mais qu'est-ce que cela prouve? En définitive, c'est la masse de la nation qu'il faudra toujours consulter, et tous ces fiers nobles, qui restent sur leurs perchoirs comme de vieux oiseaux de proie , pourront bien y rester longtemps. Les événements qu'ils attendent ne s'accompliront peutêtre jamais; ou bien, s'ils s'accomplissent, d'autres sauront en profiter avant eux.
Ma santé se rétablit k vue d'œil; car tout le monde peut voir que j'ai bien meilleur visage. Je sors, je rentre, je marche. Je me sens libre o
DE MâDAMB DE TiACT. »
Tair et sta? «ge comme le teiil. TmI m'unase et tout me phil. Je troiife ip'è diaqne jov Mlitn joie» et je son plu <pe jemab confaiocae i|w notre bonheur réside en noos-mémes. L'on dÎMstait Taotre jonr detant moi la f|Qestion de sa? oir ipeb sont les sites qoi offrent le plus de charme è la campagne. Sont-ce les montagnes » les bois, les rifières, on les prairies? — La vraie philosophie c'est de préférer ce qo*oo a et de voir tontes choses do bon cdté. De même» le vrai christianisme consiste è faire i tous les êtres animés, bétes et gens» le pins de bien possible, et à attendre la mort sans crainte comme sans impatience.
Aocnn de mes amis sérienx ne viendra me voir ici cet automne ; ib me savent livrée è la jeunesse» et cela les effiraj e. Le brait ip*on se croit obligé de faire afin* d*amuser des garçons a <|oek|ue chose de peu altrajant pour des étrangers. Mab moi j'endure ce tapage avec grand plaisir de la part de oies pelils^fib» qui sont charmants» dociles» et tout à fait ratb ipand leur père ou leur onde les jette an plafond ou dans la cheminée*
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Mon bean-père me disait qu'il n'allait jamais chez son grand-père qu'en habit habillé et qo'il ne prenait jamais un siège sans sa permission. Alors on respectait ses parents, aujourd'hui ou les aime.
Il y a des jours où l'on éprouve un désir passionné de revoir ceux que l'on a perdus. J'ai retrouvé dans une botte un morceau de papier resté là de- • puis bien des années , et sur lequel ma mère avait écrit : thèse pins for my lambs and for their mamma. La vue de ces mots tracés il y a plus de vingt ans , le souvenir de ces épingles choisies par Nancy, tout cela m'a bouleversée. J'ai pleuré toute la matinée, et ensuite je me suis sentie consolée par la certitude de retrouver un jour ceux qui ne sont plus. Ma première pensée en me livrant à l'étude des Pères de l'Église, après le mariage de mes filles , a été la curiosité de savoir ce qu'ils I avaient dit de l'âme , eux qui ne cherchaient point
\ avec les mains cette âme dont l'existence immor-
telle rend l'homme excusable de croire que le monde fout entier a été créé exprès pour lui. Mais les Pères sont peu explicites dans leurs théories sur
Tâme ; ils aiment d'ailleurs si peu le monde qu'ils ne se sont guère occupés de la question de savoir si notre personnalité persistait ou non après notre mort. L'amour de Dieu leur suffisait et les absorbait tout entiers ; mais pour nous qui n'avons pas toutes leurs perfections , la pensée de retrouver làhaut avec toute leur individualité ceux que nous avons connus et aimés ici-bas serait une grande espérance et une grande consolation.
Les feuilles tombent; tout jaunit; tout passe; Vautomne marche rapidement vers l'hiver. Les dernières fleurs , celles qu'on aime le plus , commencent à sentir l'impression du froid « La campagne devient silencieuse. On n'entend presque plus le chant traînant de nos bergères, cet appel mélancolique dont j'ai déjà parlé , et que je note ici pour en conserver le souvenir :
Mon journal m'ennuie; je l'ai laissé de côté. J'ai eu de grandes agitations. Mes enfants sont partis ; mon ortolan est mort , et mon cœur est plein de tristesse. Chaque fois que je perds quelque chose, je me rappelle aussitôt la ballade qui m'a bercée et que je n'ai jamais apprise, parce que je l'ai toujours sue :
My time, ye Muses l was happily speot, When Phœbe went with me wherever I went ; But DOW she is gone and bas left me behind, Whal a marv'lous change on a sudden I find !
When things wfere as fine as could possibly be , I thought it was Spring. — But alas ! it was she.
Mes idées me reviennent et je reprends le goût du travail, quand je vois que je ne vais plus voir personne et que nous n'aurons bientôt, Victor et moi, que nous-mêmes ici de notre connaissance. C'est le monde qui m'engourdit et le mouvement qui me paralyse , au contraire de bien des femmes auxquelles la vie agitée donne des idées, oa du moins des paroles.
J'ai été boit mois à me remettre de ce triste hiver; j*en suis encore malade; mais le passé est fini, et ces jours -perdus dans l'inquiétude sont allés rejoindre tant d'autres jours également perdus.
Pendant la session du conseil générul , j'ai charmé ma solitude en m'occupant de mes oiseaux avec passion. — Ai-je été oiseau ? Le serai-je un jour? Pourquoi pas, puisque j'ai la conviction que les oiseaux ont des Ames comme nous? Il existe entre eux et moi une attraction , une sympathie qui a quelque chose de merveilleux. Ib me répondent quand je les appelle , ils me suivent dans le jardin. Je devine tout ce qu'ils pensent; je les console dans leurs chagrins et je les guéris dans leurs maladies. Tout cela peut paraître ridicule; mais j'avoue que la vue d'un plumeau me fait de la peine, et que je raffole de la fable de Léda.
Après mes oiseaux de salon, de volière « de cage et i^ extra muros^ ma seconde fantaisie ce
sont les fleurs. Hélas! il n'y avait déjà plus de roses lorsque nous sommes arrivés ici, et je m'en suis afiligée comme d'un Véritable malheur. Connaissez-vous quelque chose de plus charmant que de voir un de ces scarabées à reflets métalliques , semblable à une grosse émeraude, lorsqu'il vient I se coucher dans une rose entr' ouverte et fraîche
de toute sa jeunesse de quelques heures? L'insecte fait son choix avec un grand discernement. H aurait froid dans une rose trop épanouie ; il tient à être clos et couvert et bien serré dans ses draps. Aussi on le voit faire trente-six tours avant de se déterminer pour un gîte , et ce n'est que lorsqu'il a bien trouvé ce qui lui convient qu'il ferme l'œil , croise les bras et s'endort.
Nous avons ici M. H. Passy, qui est un excel^ lent campagnard et une véritable encyclopédie vivante. Il sait tout, il comprend tout; il répond à toutes mes questions, aux plus subtiles comme aux plus saugrenues. 11 trouve tout bon. Nos bruyères le charment; il est enchanté de nos bois. 11 fait huit lieues à pied , et les fait faire à son fils , qui res-
semble à on jeune montagnard, mais instruit et parfaitement bien éleyé. Il chasse, il pèche; il Teille tard ou se couche de bonne heure. Il raconte à merveille et sait écouter les autres, il est bon musicien, il m*aide pour dresser mes menus et me donne d'excellents conseils sur mes études des Pères de TÉglise. Je Tai mené à la messe; je Tai mené partout, même en patache, par des chemins perdus. Tout le monde ici l'adore , et tous les habitants du bourg font des yœux pour qu'il redevienne mi* nistre. Le curé, le maire, le charpentier, le ma« Con, les gardes , le berger, tout le monde le trouve de son goût ; nos légitimistes font chorus , et nos petits fonctionnaires sauvages sont confondus de voir un ex-ministre du roi des Français se promener en veste vert-pomme et en chapeau de paille.
Louite et Eugène sont venus passer huit jours h Paray; cela m*a fait grand plaisir. Les voilà' devenus propriétaires de landes et de bruyères , et Louise les préfère de beaucoup aux riches prairies de la verte Normandie. Elle a raison; car pour la même somme d'argent on en a bien davnntoge,
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et, à revenu égal, la propriété la plus vaste présente toujours bien plus d'attraits. D'ailleurs Louise prétend qu'en Normandie la teinte est trop uniforme, que l'on ne peut distinguer nulle part la couleur de la terre , et que cela lui déplaît.
Louise et son mari n'amènent aucun dérangement dans notre vie intérieure; ils se conforment sans bruit à nos habitudes de calme et de régularité presque monastique. Ib sont tous deux tranquillement guis et vont ramasser les pommes et les châtaignes.
J'ai organisé mon travail , et je suis décidée à traduire tout de bon le livre des Offices de saint Ambroise, dont je n'avais fait' qae de courts extraits. Quel bonheur d'avoir de la volonté et de l'aptitude pour une occupation quelconque I Qoe de charme ë voir là, devant moi, cette multitude de gros volumes que je n'aurai jamais le temps de lire jusqu'au bout I
Hier nous avons eu la visite du grand vicaire de Moulins. Il a trouvé notre église et la nouvelle
con, fort k son go ^ ^^ ^ ^^ ^^ i«*^%.*-m»it et trô»- »'f utTei-oprêueexcit.^ ^^.^^^ «„
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**'"^rJ d^^ s^ coarse effré^^e , emporte son
jours et qui, «ans » , r ^es
homme à Iraters \es fossés, les feoui, le» r
et les broassailles, sans qu'il soit possible de jamais Tarrêter.
Si jamais je viens à Paray en douze heures, comme j'en suis menacée par les progrès de cette civilisation qui marche si vite , je regretterai bien vivement que mon beau-père ne soit plus là ponr jouir d'une telle nouveauté , lui qui aimait tant le progrès pour l'humanité et qui cependant, dans son intérieur, éprouvait l'aversion la plus profonde pour toute espèce d'innovation.
J'ai vu tout à l'heure une charmante jeune fille svelte , blanche , avec des yeux de velours noir et des pieds d'enfant. Mais quand elle a ouvert la bouche, tout cela s'est évanoui à l'aspect de quatre dents jaunes, gâtées, de véritables clous de girofle. C'est une difformité h laquelle Brewster remédierait en quelques instants. Brewster a un* énorme chien auquel il a mis des dents d'ivoire dont l'animal se sert parfaitement pour mordre les pratiques qui viennent faire perdre le temps de son maître en vains discours sur les maux de leurs m&choires. — Quand vou9 avez besoin du docteur, ouvrez la
' bouche, laissez-le faire, et pais allez-vons-en. — L'idée de roettrei un faux râtelier à un chien est d'un homme de génie.
Samedi , i^** novembre. — Il est des jours de tristesse, et le jour des Morts est le plus triste de tous. Que de souvenirs viennent assaillir notre cœur en écoutant le son des cloches qu'ils entendent aussi , je n'en doute pas , ceux que nous avons pleures et que nous aimons toujours! La seule pensée qui puisse nous consoler de la perte de tant d'objets de nos plus chères affections , c'est qu'un jour nous irons les rejoindre, dès demain peutêtre, peut-être même dès aujourd'hui. Saint Ambroise dit quelque part que la plus belle faculté de l'homme est celle de pouvoir se représenter par la mémoire ceux qui ne sont plus, de se les figurer, de vivre avec eux pour ainsi dire comme s'ils étaient encore parmi nous. J'ai là, à mon doigt, la bague que ma chère sœur tournait et retournait sans cesse quelques heures avant de mourir! D'où lui venait cette bague ? De quelqu'un qu'elle aura perdu sans doute. Cette bague passera à mes
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filles, qui la laisseront à leurs enfants, et j'espàre qu'ils la conserveront en souvenir de mol. Il y n (les moments où l'on éprouve un désir terrible de revoir ceux que l'on a perdus; on voudrait se trouver dans un lieu tout è fait solitaire pour pouvoir les appeler A grands cris.
Lundi. — J'ai passé ma journée à écrire des lotiras. Cela m'ennuie au soperlalif et me fait perdre le Ql de mes idées sur saint Justin , saint Athanase et Terlullien. Mais plus on avance dans ce genre d'étude et plus le champ i parcourir semble s'étendre. Aurai-je jamais le temps d'atlor jusqu'au bout? Et puis quelquefois la fatigue me prend en route. C'est ce qui m'arrive dans ce moment-ci ; pour me reposer je me suis mise h traduire et ù arranger un roman anglais qui peint de la manière la plus comique l'intérieur d'un ménage de la haute fushion, mais ruiné et transport*} dans un pauvre manoir paternel des montagnes d'Ecosse. C'est un excellent livre que devraient lire tous les jeunes ménages disposés à se ruiDer,
et il est bien dommage qa*il ne soit pas connu en France.
Voilà donc M. Barthélémy qui reprend ses vieilles chansons et sa manufacture de vers libéraux. Probablement il n*a pas d'autre but que d'alimenter ses finances et le Siècle lui aura offert un bon prix pour ranimer sa verve. Mais alors à quoi bon faire tant de bruit ? pourquoi se donner des airs de cascades qui mugissent, bondissent, semblent vouloir creuser des abîmes, et puis se remettent à couler tranquillement comme par le passé?
Inscription à mettre sur un puits dont les parois sont toutes garnies de ces plantes vertes qui y poussent, fleurissent et semblent y dormir à Tabri du soleil :
Habitons ce petit espace.
Pourquoi former d'autres souhaits?
Le bonheur tient si peu de place ; Le bonheur n'en change jamais.
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