‹ Essais diversChapitre 2 sur 5 · II · texte numérisé non relu

II

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Je viens de lire un article assez mal fait sur M. de Balzac et ses ouvrages. L'auteur de l'article loue le romancier pour les qualités qu'il ne possède pas. M. de Balzac est le peintre par excellence de tous les petits accidents dont le monde est plein. Personne n'a jamais su comme* lui rendre au naturel la vie intime d'une certaine classe d'individus. C'est par les dehors, par les costumes, les maisons, les habitudes du corps qu'il fait connaître le caractère de ses personnages. £t puis le parti qu'il a pris de ramener dans plusieurs de ses romans les mêmes individus, de nous les montrer dans des positions diverses , aux différentes époques de leur vie, est un artifice très-ingénieux et auquel on n'avait guère songé avant lui. En lisant un nouveau roman , on se trouve comme en pays de

connaissance, l'intérêt en augmente, et quelquefois ■

l'illusion est tellement complète que l'on croit avoir ; affaire ù des personnages réels. Cependant cela

•> n'arrive pas toujours, car M. de Balzac a sur le

I grand monde les idées les plus fausses, et il le peint

sous un jour tellement singulier qu'on serait près-

que tenté de croire qu'il ne Va jamais connu, — De tous les romans de M. de Balzac, celui que je préfère c'est le Père Goriot. Le type du principal personnage est parfaitement dans la nature ; bien avant M. de Baliac, Shakspeare s'en était servi, car le roi Lear n'est qu'un père Goriot couronné. Je crois même qu'il y aurait encore quelque chose à faire sur le même sujet, et c'est celui que je choisirai si jamais je me décide à écrire un roman. Je voudrais un père, Goriot très-distingué et d'une distinction très supérieure. Je le montrerais d'abord comme mari : mari jaloux, injuste, plein de mé- 6ance, d'une sévérité insultante pour les connais* sances et les amis de sa femme, à laquelle il ne permettrait et ne pardonnerait pas l'ombre de la fantaisie la plus platonique. Cette femme qui n'est pas heureuse plaint d'avancç le sort de sa fille , et elle se figure que celle-ci, en grandissant et en devenant belle, sera à son tour Tobjet de la surveillance ombrageuse de son père. Mais tout au contraire, la fille grandit, elle tourne mal,- elle devient iui démon incarné^ et le mari jaloux, soupçonneux, tyran de sa femme, devient pour sa fille un véritable père Goriot. C'est-à-dire qu'il ferme les yeux sur les défauts et les actions les plus coupables de sa

lîlle, qui entraîne sa raroille dans les plus eflroyables malheurs et <jui Gnit par commetlre un crime dont elle pro6le, mais dont tout le soupçon retombe sur sa mère, qui en meurt de chagrin. Je crois que sur cette donnée on pourrait broder une fable d'un intérêt soutenu, d'un utile enseignement, et trou> ver surtout des situations pathétiques. — En attendant que j'écrive un roman, je lis avec grand plaisir ceux de M. de Balzac, il est infiniment supérieur kMM. Sue, Dumas et b tant d'autres faiseurs de feuiliclons; c'est très-certainement le seul romancier de nos jours dont les ouvrages resteront.

Victor sait une foule d'auecdotes du temps do l'empire, et il les raconte d'une maniàrc charmante. J'aime surtout culte de ce gros général d'infanterie, né sur les bords de la Garonne, qui se disait un jour à lui-mâme en se regardont dans

un miroir: < Qui te l'auroit dit, vilain b ,

qu'un jour ta serais baron !" — Et celte allocution du prince de Neuchâlot à son neveu : t Allons, il faut se faire tuer, cela fera plaisir à l'empereur. — Mais, mon onde, jefurai mon devoir. — Nod,

DB M ADAMB DE TRACT. 4t

non, il ne s'agit plus de cela k présent, il Faut absolument se faire tuer. » — Le duc de Bassano tenait à peu près le même langage à Wilna ; il ne cessait de pérorer et d*exhorter les officiers à redoubler de courage et de dévouement pour l'empereur. Il aurait fallu se faire emporter par tous les boulets du monde afin de conserver à M. Maret et à tant d'autres leurs habits brodés et leurs paillettes.

Nous avons eu hier à dtner les autorités ecclé* siastiques et civiles de Paray-le-Frésil. Nous avons parlé de mille bêtises, et entre autres de M. Marco Saint-Hilaire, que, dans les campagnes du Bourbonnais, on met bien au-dessus de M. Thiers. On s'étonne même que M. Thiers ait eu l'audace de récrire, après M. Marco, l'histoire de la vie et des triomphes de Napoléon. Tristes triomphes, hélas! et dont il ne nous reste rien. Il y a longtemps que Shakspeare l'a dit : la gloire est un cercle dans l'eau qui se perd en s' élargissant.

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Madame de La R. est venae nous faire one yisite de trois jours, et nous avons trouvé ces trois jours inGniment trop courts. G* est une Terome charmante , remplie de cœur et d*esprit , et qui cause à merveille ; mon gendre en a la tête tournée , et il regrette vivement de ne pas pouvoir Tescorter jusqu'en Auvergne; comme compensation il Ta menée faire une promenade en patache par une pluie de toutes les pluies la plus mal tombée du monde. Le soir, madame de La R. nous a fait de la musique, et elle a chanté avec autant de grâce que de talent. Sa fille est superbe de traits, de taille et de figure ; c'est une belle jeune fille, et, pour peu qu'elle continue, je ne doute pas que dans trois ans elle ne fasse sensation.

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Les hommes de ce pays ressemblent aux plantes qui poussent spontanément sur le sol. Us sont minces, de petite taille, peu fournis de cheveux , l'air grêle et triste, mais très-polis et d'un aspect distingué. Ici on n'assassine pas, on n'incendie

iii'^.

pas , on Tole peu , on tient sa parole et Ton ne se bat guère. Et ce n est pourtant pas manque de courage et d'énergie. Un de nos métayers s'est démis le bras ; il a fallu pour le lui remettre une opération longue, difficile, très -douloureuse. Le blessé devait éprouver de cruelles tortures. Étonné de son calme et de son silence, le médecin lui demande si c'était qu'il ne souffrait pas. < Si fait bien. Monsieur, répond le blessé, mais je ne suis pas l'esclave de mon corps. » En effet nos paysans ne sont pas esclaves de leur corps, car ils sont généralement sobres, patients dans les maladies, durs à la fatigue ; de tous les péchés capitaux on ne peut guère leur en reprocher qu'un seul , c'est celui sur lequel les prophètes et les Pères de l'Église ont tant parlé et qui est le plus répandu de tous, parce qu'il semble être de l'essence même de l'humanité. La sympathie qui entraine les deux sexes l'un vers l'autre cause souvent de bien grands malheurs dans notre société organisée telle qu'elle est. G*est de tous les péchés celui auquel nos paysans du Bourbonnais sont le plus enclins. Les jeunes filles ne pensent guère à autre chose, et Ton devrait écrire sur la porte de chaque domaine :

Ce que femme veut, Dieu ne le veut pas.

JOURNAUX BT SOUVENIRS

Je suis en discussion par écrit avec un savant de mes amis sur la création des animaux. Mon savant ne veut pas admettre que le plaisir que les animaux éprouvent à vivre soit pour quelque chose dans le but de leur création. Cependant c'est Dieu qui , dans sa bonté , leur a donné ce sentiment , dont ils semblent jouir beaucoup mieux que la majorité des humains. — Mais ne voir que ce seul but dans la création des animaux , ce serait , diton, nier la sagesse du Créateur. — C'est possible^ car il faut croire que Dieu, en créant Tunivers^ a eu un but et une pensée unique, et qu'il n'a pas créé chaque animal séparément, dans un butpar«> ticulier. Mon savant pense que cette satisfaction de vivre a été donnée à Tanimal pour faire nattre en lui le désir de conserver et de défendre son existence ; que ce désir de conservation inné dans l'individu est indispensable pour assurer la conser^ valion de l'espèce ; enfin que chaque espèce a un r6le utile et nécessaire à jouer dans Tensemble de la création : que, cependant, ce rèle peut être limité à un certain temps et à de certaines circonstances.

et que si les espèces qu'on est convena d'appeler antédiluviennes ont disparu, c'est qu'elles ne se* raient plus utiles dans l'organisation du monde oii nous vivons. — 11 faut bien croire qu'il en doit être ainsi, puisque cela est. Cependant j'ai peine h m' expliquer Texistence de certains animaux hideux, comme les crapauds; malfaisants, comme les serpents; insupportables, comme la plupart des insectes , à moins de les regarder comme des agents de destruction chargés de diminuer le nombre des êtres animés et de prévenir l'encombrement. D'un autre côté, Dieu nous a donné l'intelligence nécessaire pour trouver les moyens de s'opposer à la trop grande multiplication des animaux nuisi* blés et de les détruire. Aussi je ne me fais pas faute de faire fusiller les éperviers et les autres oiseaux de proie qui viennent s'établir dans nos environs. Quand Victor me demande pourquoi et de quel droit, je lui réponds que j'use du droit dont on a usé pour condamner à mort Fieschi et ses complices.

Depuis quelques jours, la pluie, qui ne cesse de tomber, ne m'a pas permis de sortir, et je me

, sais remise avec une nouvelle ardeur à mes études sur les Pères de T Église. Quelle variété on remarque dans leurs caractères et dans leurs écrits! 4 Combien il est intéressant d'observer la manière

* particulière dont chacun d'eux a servi TÉglise-

car chacun d'eux a son type et son cachet parti* culier.

Je ne Tais pas grand cas de la collection de l'abbé Guillon. Ces biographies suivies de fragments détachés ne me plaisent pas beaucoup. Tous ces fragments sont écrits du même style, tous ronflants, arrangés, compassés et corrigés. Tertullien y parle comme saint Ambroise, saint Cyprien comme saint Jérôme , saint Athanase comme saint Augustin. Tout cela a un air faux et guindé. On dirait autant de prédicateurs en colère, tous de la même époque , parlant français à un auditoire français. — Ferai-je mieux que l'abbé Guillon ? Parviendrai-je jamais à montrer chaque Père de l'Église avec la physionomie qui lui est propre , à lui faire parier sa langue , à le faire agir sur la scène où il a vécu? J'en doute fort; les difficultés m'effrayent^ et si je ne puis pas les surmopter, il faudra bien que je me contente à mon tour de biographies et d'extraits. Mais qu'importe I en tout

cas 9 je retire chaqae jour de mes étades un fruit inappréciable. Je goûte le bonheur d'avoir devant moi une occupation plus longue que la vie. Ne pas savoir se créer une occupation sérieuse lorsque la vieillesse commence , c'est vouloir mourir d'une mort anticipée. Que font de leur vie les femmes oisives , quand elles ne peuvent plus la dépenser dans le monde ? Elles la passent dans leur lit. La vieillesse est pour elles comme l'enfer du Dante, à la porte duquel on laisse toutes les espérances.

Il y a des gens qui croient qu'un rossignol en cage se tue a force de chanter. Ces gens-là se trompent étrangement et prennent l'effet pour la cause. C'est l'amour qui fait chanter les rossignols, et c'est d'amour» ou si l'on veut de leur chasteté forcée, qu'ils meurent lorsqu'ils sont en cage. Le rossignol est le plus casanier de tous les oiseaux ; il a plus qu'aucun autre l'esprit de famille, et il passe la meilleure partie de sa vie à chanter auprès de sa femme et de ses enfants. C'est eux qu'il appelle lorsqu'il est en cage, et, comme personne ne répond, il appelle, il appelle sans cesse, et finit

par mourir d'épuisement. Je suis sûre que l'on conserverait on rossignol en cage bien plus longtemps, si Ton avait soin de lui donner une compagne; mais personne n'y a encore songé.

Lorsque, dans les premiers âges, l'on a commencé à s'occnper de musique , je suis convaincue que c'est le chant du rossignol qui a donné les idées premières pour régler et perfectionner les accents de la voix. C'est très-certainement à ce prince des oiseaus chanteurs que l'on a emprunté les tenues , les trilles, les battements, sotto voce^ les cres* cendo, le chant à plein gosier succédant au fausset. L'homme ne chante pas spontanément. Une belle voii eat un don particulier, une organisation exceptionnelle qu'il faut cultiver, et qui ne se transmet pas. Le fils de Lablache chantait fort mal , tandis que tous les rossignols ont chanté , chantent et chanteront toujours d'une manière ravissante.

Le rossignol est essentiellement voyageur. Il aime à changer de séjour par pure fantaisie d'artiste , sans qu'on puisse se rendre bien compte des motifs de ses déplacements. Il arrive en France dans les jours les plus froids du printemps, sans qu'il y ait encore ni mouches ni chenilles vertes,

cette duchesse de Berry, si folAtre, si charmante, qui avait su conquérir les cœurs de tous lea hftmmes de vingt à trente ans, et qui s'en alUit tristement, lentement, lo tête baissée, quittant ce beau pays de France avec autant de regret que si elle eût quitté In vie pour passer dans l'autre inonde. Tout cela devait former un spectacle navrant. J'espère que ces infortunées princesses dorment la nuit, et que leurs rêves les reportent eu France, à Paris, à Saint-Cloud, aui Tuileries, iiu Louvre, au milieu de leurs fêtes et de tout leur faste royal. Je le désire bien vivement pour dies, car les nuits sont la moitié de la vie. « Le malheureui qui rêve toutes les nuits qu'il est rî> die, dit Pascal, est aussi heureux que le riche <|uî rêve toutes les nuits qu'il est misérable. »

Victor soutient que lu civilisation rend les hommes meilleurs. Moi je pense le contraire, et, il l'appui de mon opinion , je puis invoquer celles de Montaigne et de Rousseau , qui ont soutenu la niÊme thèse que moi. H est vrai qu'on peut dire <li) Rousseau que c'était un esprit haineux , inquiet,

prenant tout au pire^ et qai, D'ayant jamais sa se faire aimer, n*a jamais aimé personne. Mais on n*a pas les mêmes raisons pour écarter le jage* ment de Montaigne y qui , loin de fuir ses semblables , aurait voulu pouvoir les réunir tous autour de lui , pour les étudier et les améliorer ; et pourtant ces deux hommes, d'esprits si différents, sont arrivés à la même conclusion : La omliiation cor-rompt la nature.

Dès le troisième et le quatrième siècle, les Pères de l'Église avaient déjà cette idée. Saint Clément, saint Cyprien, saint Ambroise et saint Jérôme s'affligent des progrès de la civilisation. Ils regardent la corruption comme marchant avec elle; et c'est h cette civilisation, aux habitudes qu'elle donne, aux besoins incessants qu'elle fait naître, qu'ils attribuent l'origine de la plupart des hérésies.

En parcourant les œuvres des Pères du troisième siècle, voici un passage que j'ai trouvé sur le temps, et qui m'a frappée.

« L'homme a voulu diviser le temps en trois parties : l'une qui n'est plus, l'autre qu'il croit

M JOURNAUX ET gOUVBNIRS

tenir , ane autre qni n'existe pas encore. On n'a donc pas songé qu'il n'y avait dans l'éternité ni passé, ni présent, ni avenir! Il en est du temps comme d'un bateau qni vogue sur une rivière. Il arrive souvent que les passagers, trompés par une illusion de leurs sens, s'imaginent que ce sont les rives et non pas eui-mémes qui marchent. Même erreur à l'égard du temps : ce qui marche et qui passe, ce sont* tes hommes et les choses qui les entourent; mais le temps reste immolnle. >

Mous voici en plein hiver. Nos vieui arbrea ■ont poudrés de neige, nos sapins seuls conservent lenr couleur d'un vert foncé ; • Parure de l'hiver , deuil de l'été. » Et rien n'est plus vrai qne cet axiome. Notre étang est devenu une mer de glace. Hier encore il présentait de place en place quelques flaques d'eau, et les canards venaient en Toole pour j boire. Mais ce matin tout est gelé, et les canards ont disparu. Je jouis avec délice de ce temps rigoureux. A chaque instant je sors pour aller prendre le frais. Plus de visiteurs , plus de Toitiiis, plus de fAcheux; car les chemins sont

perdus soàs la neige et les gens perclus par le froid. Nous donnons du pain à ceux qui n*en ont guère et du grain aus oiseaus qui n*en ont plus. Mon rossignol chante que c'est une merveille; il prend le feu de notre cheminée pour le soleil , et il vient gaiement s'y chauffer avec nous.

Voilà la politique qui commence à s'agiter; voilà les journaux qui se mettent à prêcher pour leurs saints, sans doute afin de les rendre immortels. Mais quand on voit le peu de cas que l'on fait des morts , cela devrait dégoûter de l'immortalité. Pourquoi donc se donner tant de mal ? Les anciens chefs du libéralisme, Foy, Manuel, Benjamin Constant, si ambitieux de renommée, et qui se sont épuisés en efforts pour l'obtenir, l'ont en^ sevelie tout entière avec eux dans leurs tombeaux. Qu'on soit porté dans ce tombeau à bras ou en voiture, qu'on y descende jeune ou. vieux, on n'en sera ni plus ni moins oublié presque tout de suite ^ Lorsque Ton parle de la mort si funeste, si prématurée, de M. le duc d'Orléans, on vous répond que le duc de Nemours est plein de capa-

JOURNAUX ET SOUVENIllS

cité j et que le prince de Joinville est un charmant jeune homme. — D'accord, mois cela n*empéche pas que la mort de leur frère ne soit un malheur irréparable, et on ne devrait pas l'oublier si vite. Quelle funeste idée a eue Victor Jacquemont d'aller au loin chercher une fortune et un nom dont il ne devait jamais jouir! Qu'il aurait bien mieux fait de rester tranquillement en France au milieu do SCS amis ! Le bonheur de vivre lui aurait suffi pour être parfaitement heureux, lui dont l'esprit charmant savait découvrir tant de choses et qui trouvait à tout tant de plaisir.

Tout dans ce monde n'est que vanité et déception, excepté pourtant de vivre à la campagne dans la tranquillité et l'étude. L^agitation dévore lu vie au lieu de la remplir; c'est dans le calme que gtt le vrai bonheur, et nous n'avons pas de meilleur moyen pour prolonger le plus possible notre existence. Kt cependant, hélas! quand la vie se prolonge au delù d'un certain terme, on ne fuit plus que se survivre à soi-»mémo ^ et c'est le plus grand des malheurs.

Je quitte Paray avec un profond regret. L'idée de retrouver mes amis ne me console pas de la perte de ma sœur, qui ne me demandera plus»

hélas! de lui jouer les airs qu'elle aimait tant. Quelle différence entre le souvenir d*un ami absent et le souvenir d*un ami mort ! Il semble que ce-* Iui«ci on peut Tentendre parler , tandis qu'on ne voit plus Tautre qu*au travers d'une vitre verdAtre. — Adieu , Paray ! Je pars ayant plus de santé que je n'en puis mener. Reste à savoir par quel chemin elle va me conduire. Le docteur Cardinal m'a Fait boire et manger du fer à outrance , il me semble que bientôt j'avalerai des couteaux comme un jongleur indien. Le docteur a voulu me mettre juste dans l'état où il est lui-même , haute en couleur et la peau bien remplie. On m'a prouvé qu'il ne fallait jamais se fier à un médecin maladif, aussi le docteur m'inspire-t-il la plus entière confiance ; et c'est la première fois de ma vie que je me suis décidée u avaler des pilules au lieu de les jeter parla fenêtre.

Paris ^ i845. — Grèce à Dieu, voilà l'hiver ! passé, et mes maux aussi! Mal passé n'est que

\ songe. Avec quelle joie je reprends mes occupa-

tions et mes études ! Je suis si contente d'écrire , I qu'il me semble que je dessine. J'ai pourtant bien

cru n'avoir plus rien à écrire que de noirs billets de faire part et d'adieux à mes amis. — Pourquoi ne suis-je pas morte de ces terribles saignements de nez? Pourquoi n'ai-je pas perdu la phalange de mon doigt atteint de cet hoi'rible panaris ? Pourquoi? C'est probablement parce que, tous les soirs, j'ai demandé à Dieu, dans la sincérité de mon Ame , de donner une longue vie à mon cher Victor et de lui épargner de grands chagrins , sans jamais rien demander à Dieu pour moi-même. Dieu aura voulu épargner h Victor ce grand chagrin , et me voici, comme avant le mois de janvier, pleine de satisfaction et de bonheur, parcourant mes livres , redisant sur mon piano les opéras de Rossiui, et n'ayant plus peur de mon nez.

J'ai eu une idée complète de Paris par ceux qui sont venus me voir. Tout le monde a été pour

moi aimable et charmant ; mes 611es m'ont prodigué leurs soins les plus tendres, et je les bénis.

L'affaire dont on s'occupe le plus aujourd'hui , c'est Y Histoire du Consulat et de t Empire^ de M. Thiers. Ce livre est, dit-on, rapide comme un chemin de fer, et il obtient un véritable succès d'enthousiasme. Les militaires en rafTolent, les bourgeois en sont fort admirateurs, tout le monde m'en parle, et je serais presque tentée de le lire, si je ne m'étais imposé la loi de m'abstenir de tout souvenir d'un passé qui n'a été pour moi qu*un nuage à la fois brillant et sombre, qu'un rôve pendant lequel j'ai vécu au milieu des terreurs et des enchantements. Peut-être , quand je serai bien desséchée, sur mes derniers vieui jours, lirai-je le livre de M* Thiers; en attendant, j'entends fort critiquer ses opinions sur quelques-uns de mes compatriotes. Tout le monde n'est pas de son avis sur Pitt , Fox , lord Cornwaiiis , etc. — On demande quel est le jugement de M. Royer Collard sur ce livre, et on dit qu'il n'en dit rien. — Gela me remet en mémoire ce qu'on m'a ra-

conté do conseil qa'il avait donné à M. Villemain> à propos de son Cromwell : c Votre livre est excellent, loi dit-il; il est parfait; j'ai pris grand plaisir à le lire , et je voos en fais mon sincère compliment ; cependant, plos tard, voos ferez bien de le refaire. » — A propos de Tempire, voilà madame de L... morte. Combien il a dii loi en coûter de qoitter tootes les belles robes qoe Timpératrice Joséphine loi avait laissées! On prétend qo'elle les admirait an point de les porter sans avoir jamais permis qo'one cootorière y fit le moin* dre changement poor les remettre à la mode.

Encore one noovelle tragédie sor Virginios!

Gomment peot-on toorner ainsi toojoors dans le même cercle et recommencer ce qoi est osé depois si longtemps? Virginios, Goillaome Tell, Marie Stoart, voilà des sojets à faire foir le spectacle.

ir -k

Qoe de choses on a emprontées aox Pères de l'Église sans prendre la peine de les citer! Toot la

monde connatt cette belle défioilion de la Divinité, donnée par Pascal : « La clarté de Dieu m* apparaît » comme on cercle dont le centre est partout et la 9 circonférence nnlle part. » — Eh bien , cette définition est de saint Bonaventure.

Je lis l'onvrage allemand de M. Mœhler sur Tarianisme. Le caractère de saint Athanase y est bien apprécié , bien tracé et bien soutenu. Ce livre est excellent et parfaitement bien fait. J'y ai trouvé des choses très-bonnes à ajouter à mon long et lourd commentaire sur ce grand évéque d'Alexandrie y tout semblable à un roc , que les Ariens , comme des vagues furieuses, ont vainement essayé d'ébranler. Quand je dis lourd de mon commentaire et de mes études sur cet évéque , défenseur patient et intrépide de la foi orthodoxe , je dis la vérité, car il est bien difficile d'être léger, varié et attrayant lorsque Ton parle de la Trinité , puis de la Trinité , encore de la Trinité , toujours de la Trinité, et ainsi de suite. Je suis quasi en état de faire un cours sur ce mystère, le plus inconcevable de tous , a dit Bossuet , et que

68 JOURNAUX BT SOUVENIRS

moi je comprends parfaitement. Toujours est-il qae Tœuvre de Mœhler m'intéresse , et que c'est avec ce livre que je passe mes matinées. Le soir, je vois mes chers et Bdèles amis Dosages, Corj celles, Rossi, Martin, Passy, etc.. Je ne leur

parle pas de la Trinité, à laquelle ils ne songent guère , et ne croient peut-être pas beaucoup, quoiqu'ils aient tous en eux-mêmes la preuve évidente de ce mystère.

Les jeunes gens de nos jours sont vraiment pea indulgents pour les femmes , peu galants et même peu polis envers elles. En voilà un fort beau , qui n'est pas celui qui me déplait le plus parmi les jeunes gens tcell brought up de ma connaissance, qui m'a parlé pendant deux heures des dames qu'il a entendues hier dans un concert. L'une chantait à gorge déployée (au figuré et au naturel); Tautre levait aa plafond ses yeux et ses bras ; celle-là avait un filet de voix , ou plutôt un vrai filet de vinaigre ; celleci chantait de manière à rappeler le bruit que font les grenouilles quand il pleut , etc., etc. Notez que le narrateur n'a pas vingt-cinq ans et que tontes les femmes dont il me parlait sont jeunes et jolies*

Quant aoi vieilles femmes qui s'avisent de chanter, je ne réclame pour elles aucune indulgence ; une vieille qui chante est quelque chose de hideux . — Le fait est que les dames du monde sont , en général , très-laides à voir chanter. — c Prenex un miroir quand vous étndiex , disait Garcia à madame Malibran ; car si vous vous avisex de faire en chantant la moindre grimace , je vous battrai, p — Les professeurs de nos chanteuses de salon devraient user de la même méthode.

On m'a soutenu que tontes les femmes que je connais ont ou ont eu des amants. — « Eh bien I ai-je répondu, c'est la seule manière de savoir si on préfère son mari. Ce serait très-humiliant de n'avoir jamais inspiré dans sa vie une passion extra-légale. »

L..» m'a raconté que l'autre jour elle a fait cinq visites : chez madame N..., qu'elle a trouvée, en demi-jour, entourée de fleurs , couchée sur un canapé et causant avec nn monsieur; chez ma-

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A dfj# ti<dnH«», A^n f'.rtm/îlift», df» jfirjndi^n^ do IîIm, Aan rtf^nn^ An jfiftrnirf^ Ann m\\H% H Af. Vhfi^

lîotrope. Ce bouquet a plot de ài&ax piieik 4e circoorérence, etila été %\ bien {Asirté bno à hrit dans de la mottsie humide, <|a*il vit et «ee pariai depuîa quinze joun. Je faie ce récit pottr wê» pa» titea-filles, qui connattaetit M. Uomh^ «t fé ae verront peut-être jamaîa de bocKieet eaaai aaïaal. — M. Roui eit rbomaie du wmMem jm^mm qui se puisie rencontrer; il voit à lînaUal «e qu'il y a à Taire en toutee <^oeee; il deiiiie ce ^ lea gens pensent, et, quatid lee {K;«ui le IiUmqh^ il devient leur véritabW etaii. U eat fiatHiim^^ trés->passtonné ; maia c*t\m vi' <Ae ri«ii à •• tii|^« voyance , tout au cotiir aire . y ^&tfkn ^ i| ^^ tniniilre : c'est ce que je feouUAe à oaa^ j'flimc. Être miiiiatre, ce«t queUniedme. ^^ roi, c*cst tout : cur c e»t Atre le pr^oNer 4^^^^ pays, c*eat n'avoir aocou matlre, jwa*^ j^.

loutes m volofitéa et h^ livrer à toiiU^ ^^ Iflisici. IVintaittiea ! mot cUajrmawH, èiig^ hh^bu parabtei ^t qu ufi pertt»«5t aâ V^ •«» ''i^aiu^

Ce pauvre M. Ifom-ard e^^oit;^

Kgée. C'était uaa e*<^Ut»t Iweii^^ ^ ^^^^^^^^^^

dame M..., couchée sur un divan, au milieu de^ touiTes de violettes, ayant un monsieur à côté d'elle; chez madame O..., dans Tobscurité , avec du muguet , couchée sur un sopha et ayant à c6té d'elle un monsieur; chez madame P..., étendue sur une chaise longue , à côté d'un oranger fleuri et d'un monsieur; enfin chez madame R..., entou; rée de cent bouquets avec des stores baissés et un monsieur. Voilà les mœurs du matin à Paris , an mois de mai. Le goût des fleurs n'est pas seulement chez nos élégantes , c'est un goût très-répandu. Il y a des fleurs dans beaucoup de magasins, et il n'est pas rare de voir à l'étalage d'un charcutier des toufles de roses du Bengale et des pots d'avoine verte à côté d'une hure de cochon. C'est là une innovation moderne qui n'a certainement pas quinze ans de date.

A propos de fleurs , rien n'égale la beauté du bouquet monstre que M. Rossi m'a fait venir de Gènes. C'est un bouquet des quatre saisons; il y a des violettes, des camélias, des jacinthes, du liias, des roses, du jasmin, des œillets et de i'hé-

liotrope. Ce bouquet a plus de deux pieds de circonférence , et il a été si bien planté brin à brio dans de la mousse humide, qu'il vit et me parfume depuis quinze jours. Je fais ce récit pour mes petites-filles, qui connaissent M. Bossi, et qui ne verront peut-être jamais de bouquet aussi savant. — M. Rossi est l'homme du meilleur jugement qui se puisse rencontrer; il voit à l'instant ce qu'il 7 a à faire en toutes. choses; il devine ce que les gens pensent, et, quand les gens lui plaisent, il devient leur véritable ami. Il est passionné, très->passionné ; mais cela n'ôte rien à sa clairevoyance, tout au contraire. J'espère qu'il sera ministre : c'est ce que je souhaite à ceux que j'aime. Être ministre, c'est quelque chose; être roi , c'est tout : car c'est être le premier dans son pays, c'est n'avoir aucun maître, pouvoir faire toutes ses volontés et se livrer à toutes ses fantaisies. Fantaisies ! mot charmant , chose incomparable, et qu'on permet si peu aux femmes^

Ce pauvre M. Howard est moft; j'en sois très* affligée. C'était un excellent homme, si attaché à

7î JOURNAUX ET SOUVENIRS

ma mère , et qui aimait tant notre chère Nancy I Gomme il pleurait en me racontant la triste histoire de cet Anglais si distingué, si beau, si aimable, que nous avions connu tous deux ! Ce geo- Uemao s'était retiré aux environs de Derby pour fuir ses amis, pour se repattre dans la solitade du souvenir déchirant de celle qu'il avait perdue, cette compagne qui pendant cinq années lui avait fait goûter le bonheur ineffable de Tamour passionné dans le mariage. Maintenant tout était décoloré pour lui, et la vue même de son enfant ne le sortait point de sa tristesse. Effrayé de la profonde douleur empreinte dans quelques lignes qui lui avaient été écrites par Robert, M. Howard s'empressa de quitter Manchester pour aller visiter son ami. En arrivant à la maison que Robert habitait, il tiouva sur le perron la vieille domestique, la pauvre Polly, qui avait joué son rôle dans ce drame de famille. — « Gomment va votre maître? — Ah! monsieur, bien mal! — Gomment bien mal? — Oui, monsieur; il na plus de forces.

Depuis trois jours il ne mange plus, il s'évanouit à chaque instant ; il va mourir. » — M. Howard se précipita dans la chambre de Robert , qu'il trouva étendu auprès de la fenêtre. C'était un

jour d'aatomne ; le devant de la maison était garni de géraniums qui portaient leurs dernières fleurs ; un léger brouillard s'élevait au fond du jardin bordé de peupliers jaunis. Le plus profond silence régnait autour de celte triste demeure. Auprès du malade et assis sur une chaise basse se tenait un petit garçon qui s'écria en voyant M. Howard : « Papa, hère is your friend. o Robert, se soulevant un peu, serra la main de son ami. M. Howard s'assit et prit l'enfant sur ses genoux ; puis il se mit à contempler avec effroi la figure décomposée du pauvre Robert. Il voulut faire une tentative pour le ranimer, et parla d'envoyer chercher un autre médecin. — t Mon cœur a été blessé à mort, répondit Robert, et mon corps se dissout; on ne peut vivre ainsi. » — Le mal avait, dès le lendemain , fait des progrès effrayants ; le médecin avertit M. Howard que le malade n'avait plus que peu d'heures à vivre. L'enfant ne quittait pas son père des yeux. < O papa, lui disait -il, comme vous êtes pâle, comme vous avez l'air triste! O mon cher papa , ne vous en allez pas ; ne laissez pas votre petit gargon qui sera toujours sage. Je vous aime tant, mou cher papa! » — L'enfant sanglotait, M. Howard sanglotait aussi. Robert fit

de vains efforts pour articuler quelques mots ; il eut un spasme, et l'enfant se mit à crier : « Papa^ ouvrez les yeux ; papa , regardez*moi , prenez-moi sur votre lit. » M. Howard souleva l'enfant pour qu'il pût embrasser son père, car le père n'entendait plus, il était mort. M. Howard rendit les derniers devoirs à son malheureux ami , et emporta l'enfant, qui mourut l'année d'après. Ce paavre enfant resta toujours triste , rien ne put le distraire du souvenir de son père ; il mourut phthisique , ou plutôt il mourut de chagrin. Ce fut alors que M. Howard, profondément affecté par ce triste événement, passa en France pour se distraire, et s'y fixa. Il vint rejoindre mon cousin James Newton, qui avait loué des terres pour chasser, et un vieux château sur les bords de la Loire , pour pécher à la ligne dans cette rivière que les Anglais aiment tant.

Je lis l'ouvrage de Lowth sur les prophètes. Je voudrais en faire l'analyse ; mais un tel travail est au-dessus de mes forces. Je n'ai que juste assoit de souffle pour m' écrire à moi-même de temps

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personnifie à mes yeux le protestantisme; il est vrai que la rivale de celle-ci , Marie Stoart , poor* rait personnifier le catholicisme de son temps, et qne Tane des deux reines ne vaut guère mieni que Tautre. Cependant je ne puis m* empêcher de préférer la pauvre mouche aux ailes dorées à cette féroce araignée qui Tenserre dans ses grandes pattes à poils roux. — Voilà donc le goût des controverses religieuses qui semble renaître partout. On croyait ces insolubles querelles assoupies pour toujours ; mais on se trompait. On peut dire que rien ne meurt, surtout lorsqu'il s'agit de questions mystérieuses et incompréhensibles qui ne cesseront jamais d'avoir de l'attrait pour les esprits curieux. En Allemagne, les catholiques tournent au protestantisme; en Angleterre, les prêtes* tants reviennent au catholicisme : c'est ce qui prouve que, par-dessus tout, les hommes ont naturellement l'esprit inquiet et qu'ils aiment à changer.

Le docteur Strauss, le docteur Ronge, etc., sont de pflles copies d'Arius ; ils feront moins de bruit et pendant moins longtemps.

Mes filles sont venues me voir le soir en toilette de bal : Louise en blanc, avec des tulipes sur la tête ; Marie en rose, avec des branches vertes dans les cheveux. Elles étaient belles comme des astres et charmantes à voir; il me semble que je les aimerais moins si elles étaient laides. Cependant, plus mes oiseaux sont déplumés, estropiés et misérables, plus je m'y attache. Mon rossignol vient d'être malade de la mue ; je me suis levée la nuit pour voir comment il se trouvait et lui offrir à boire. La duchesse de Goigny, qui vint me voir le matin, me trouva courbée en deux comme si j'avais un lombago. — « Qu'avez-vous donc? me dit-elle. — J'ai un oiseau sur l'estomac. — Mais qu'avez-vous mangé en Tait d'oiseau ? — Je n'en ai pas mangé, Dieu merci; je suis la gardemalade de mon rossignol et j'essaye de le réchauffer, n

M. de Lamartine est jaloux de mon talent pour élever les oiseaux. Il regarde mon rossignol avec tristesse; il en a perdu trois, et je sais pour-

quoi, c'est qu'il les change de place continuel lement.

Le discours de réception prononcé par M. Mérimée à l'Académie me platt beaucoup. Ce discours est précis, il est vrai, il est élégant. Quelqu'un m'a dit : « M. Mérimée ne parle pas assez des œuvres de son prédécesseur. — Il n'en fait aucun cas. — Alors il aurait dû s'étendre plus longuement sur son caractère. — Il ne l'estime pas davantage, n Voilà justement pourquoi ce discours me platt, et c'est là ce qui le rend original. Ce qui distingue le talent de M. Mérimée, c'est l'imprévu ; presque toujours il dit le contraire de ce que l'on croit qu'il va dire.

J'ai vu hier madame de Sampayo. Son fils a l'air plus vieux qu'elle. Elle paraît ne pas avoir plus de vingt ans; et, quant à moi, je suis convaincue qu'elle n'a pas davantage, car c'est ce

qoe Von croit qui est la vér«* '©i, r^,

qoi existe réellement. Il «Y ^ , Af. **f ^^ ce soit encore plus jeune ijue matf^llle «^^ ^^'^»/ 90/ il a un air radieux qui lui sied à tHei-ye/i/g?^/"*

le plus charmant des savants et /e Sajraot a^' plus d'amis; tout le monde Taime, même 565 co ^ temporains ; c'est le seul homme auquel je n connaisse point d'envieux.

Il n'est question que des ruines de Ninive découvertes par M. Botta. L'abbé Lanci conteste la découverte, et pense que Ninive était ailleurs. Qu'importe, puisque Martens a su faire revivre Ninive dans ses belles gravures !

M. l'abbé Dupanloup est venu me voir ce matin. Nous causions de mille choses, de saint Ambroise , de TertuUien , des prophètes ; tout à coup M. Dupanloup s'écrie : « Ahl quel joli petit oiseau I » en voyant mon rossignol qui se promenait sur le tapis. 11 dit cela avec un accent qui m'a été au cœur : c'était de la surprise, de la bonté, de la joie, de la tendresse. Les petites choses impré-

vues font connattre les hommes. J'avais de Tadmiration pour M. Dupanloup, maintenant c'est une vive affection qae j'ai pour lui.

Je suis allée Taire quelques emplettes aux Montagnes Russes, où j'ai rencontré madame L... qui choisissait des robes. Je l'ai engagée à prendre une robe chinée qui lui donnera l'air d'une véritable ligresse. Madame L... est bien belle le jour, et le soir elle éclaire un salon. Sa beauté, c'est sa vie. Gare aux quarante ans !

Des Montagnes Russes je me suis Tait transporter chez madame Dosne. Madame Thiers m'a proposé de visiter sa volière, et j'ai accepté avec joie. Mais, hélas! quel triste plaisir! Tous ces pauvres oiseaux péle-méle; ceux du Nord avec ceux du Midi , les indigènes avec les Indiens , tous ayant mal aux yeux, au bec ou aux pattes, et n'ayant pour baignoire qu'un vase de cristal tellement profond qu'un canard craindrait de s'y noyer. J'ai déclaré que j'aimerais autant aller m' asseoir dans la cour des Quinze-Vingts ou dans celle des

loTilides qoe de rester à regarder ces pauvres oiseaux; et je suis partie.

iW souvent cherché à me rendre un compte exact des causes premières de Tamour, et je crois, en conscience, que la chose n*est pas possible. H arrÎTe souvent que Ton ne sait pas du tout pourquoi Ton s^est pris de passion pour quelqu'un ; une autre fois on se dit, à première vue : Voici queU qu'un que je voudrais aimer. Mademoiselle Duchesnois a inspiré autrefois une terrible passion à un de mes vieux amis^ qui pourtant avait Thorreur des nex retroussés et des gros visages sans élégance. Ce n'est certes pas dans un de ses rAles qu'elle lui inspira cette passion. Ils habitaient deux maisons contiguês, et leurs fenêtres donnaient sur le même jardin. Un matin mademoiselle Duchosnois prenait Tair en déshabillé, et son voisin la trouvait fort laide ; tout à coup l'actrice , apercevant un homme de la maison qui tirait un petit animal à longues oreilles d'une caisse placée dans un coin du jardin, se mit à crier : <» Âh I de grAce,

82 JOUANÂUX ET SOUVENIRS

ne tuez pas ce lapin! » — Et cela avec un accent tellement vrai, tellement déchirant, que mon ami en devint éperdument amoureux.

Il est venu à Paris une foule de princes étrangers que Ton a festoyés et encensés de tontes les manières, tandis que l'on s'occupe Fort peu du duc de Montfort. À la place du jeune Napoléon , au lieu de fréquenter les salons, j'irais à la Rftpée, dans les marchés, à l'Ambigu, autour des casernes et dans la banlieue. Je serais sûr d'y être bien accueilli , bien mieux que chez tous ces ducs de la façon de son oncle , mais qui sont prudents avant tout.

On fait quantité de nobles pairs dont les aïeux , comme dit Paul-Louis Courier, n'étaient ni no* bles ni pairs. Quand on demande les titres des nouveaux dignitaires, on vous répond que l'un a travaillé pour le théfttre, qu'un autre a quarante-

huit maisons sar le pavé de Paris, qu'an troisième est d'une élégance irréprochable, etc. Au moins notre ami Bodolphe de Maubourg peut alléguer que tous ses frères meurent à Rome. Florimond et sa femme étaient de beaux représentants , bien capables de donner une fameuse idée de la puissance française. A son dernier voyage de Rome, Florimond s'arrêta avec sa famille dans une auberge où il était connu , et son premier soin fut d'aller trouver l'hôte à la cuisine pour s'informer de ce qu'il y aurait à souper; mais l'hôte d'interrompre toutes ses questions et de s'écrier : « Oh! Monsieur le Marquis, comme Madame la Marquise est encore embellie ! Quelle belle femme I — Vous dites que vous avez un beau brochet. — Oui , Monsieur le Man]uis. Mais il n'est rien de plus beau que Madame la Marquise. Une femme comme ça ne se perd pas dans un lit. Monsieur le Mar* quis est bien heureux. » — Il est probable que madame l'hôtesse était une femme à angles aigus ^ ressemblant beaucoup plus à une sardine qu'au brochet en question.

Cette ambassade de Rome est un chemin qtii mène à tout. Je suis bien aise d'y voir M. Rossi^ et je suis certaine qu'il est le seul Français capable

de faire ce qa*il y fera. Le ministère aura l'air d'être content, les libéraux seront charmés, les imbéciles seront trompés , le pape prendra la chose en douceur, les jésuites seuls seront mécontents, et l'ambassadeur pourra jouir paisiblement de son triomphe dans Rome , d'où il avait été banni pour opinions politiques. — Et ses ennemis qui osent l'accuser de n'en avoir jamais eu !

M. Yatout mériterait d'entrer à l'Académie rien que pour son mot sur le mariage de la reine des Belges. « Ce mariage, a-t-il dit, a été conclu entre la poire et le fromage, à la fin d'un dtner. »

J'ai eu une longue visite d'un savant allemand qui m'a exposé toute la doctrine de Kant. Mais cela a été laborieux, vu qu'il bégaye à étrangler : la vie est trop courte pour causer avec des bègues.

Dès qu'il a été parti , j'ai repris a?ec grand plaisir la lecture de YAbailard de M. de Rémosat. Ce livre m'intéresse an point de m'empécher de sortir. Cependant j*ai été voir hier Madame de B..., qne j'ai trouvée auprès de son pauvre aveugle; et nous avons tout d'abord parlé de Yjibailard. La princesse a dit en avoir lu le commencement , et que cet amour était grossier. —

c Ah! s'est écrié M. T , que cet amour est

lob des chastes peintures du Dante et de Pétrarque! Béatriil Laurel voilà des femmes. — Mais , ai'je répondu , ce ne sont pas des femmes véritables. En fait de passion, Phèdre et Hélolse valent mieux que ces amours de clair de lune, que ces femmes qui n'ont pas de corps et qu'on n'aime qu'en imagination. » — Peut-être m'auront-ils trouvée un peu libre dans la manifestation de ma pensée. Quoi qu'il en soit, le savant couvrait de baisers les blanches mains de la princesse, ce qui certes n'était ni du Dante ni de Pétrarque.

Madame de B... est toujours belle, et je comprends très-bien qu'on l'adore. Son profil est magnifique et fantastique tout à la fois. Elle a comme

toujours l'air maladif, et c'est là un de ses agré-

ments. Donnez-lui des couleurs, de rembonpoint , de la vivacité, et vous verrez comme elle y perdra.

M. de S... m'a rapporté les lettres de madame de Goigny que Beuret lui avait prêtées. Ces lettres, écrites à la fin du consulat et au commencement de l'empire, étaient adressées à M. de Perey, ami intime de Fouché, et il semble qu'elles ont été écrites dans la pensée qu'elles seraient lues par ce ministre. Madame de Goigny accable de ses sarcasmes ses parents et ses amis d'autrefois, et elle ne parle qu'avec enthousiasme des gens de la nouvelle cour. L'empereur était pour elle l'objet d'un culte idolâtre. « L'ange gardien de Napoléon, disait-elle, est l'ange gardien de la France. » Et pourtant l'empereur méconnaissait cette tendresse. Quand il abordait madame de Goigny, c'était pour lui demander comment se portait sa langue ; de même qu'il demandait toujours à madame de Staël si elle nourrissait tous ses enfants.

J'ai TU Fabbé Dapanloap. Sa conversation est pleine d'intérêt; il sait tout et apprécie les qualités de chacun avec un rare talent. Je l'ai remercié de m'avoir prêté ce livre qu'il a trouvé à Sainte-Geneviève. C'est un livre très-intéressant, très-savant, et je regrette de n'avoir pu faire de longues notes de ma lecture ; mais je ne puis écrire régulièrement, la moindre application me donne des maux de tête. Il me faudrait le grand air, sans personne à qui parler; en un mot, je voudrais être dehors , en rase campagne. Il n'est pas vrai que ce soit dans la jeunesse qu'on aime le plus à habiter la campagne , elle n'a pas alors tout le charme qu'on lui trouve plus tard. La jeunesse n'a pas assez d'imagination pour comprendre l'enthousiasme que peut inspirer la contemplation journalière de la nature; elle n'a pas assez de raison pour savourer toutes les jouissances d'une vie calme , paisible , repliée sur elle-même , et où l'on pense beaucoup plus que l'on n'agit.

le me dépite, car la chambre n'avance pas, an contraire; et tout est en pleine fleur, et tout ce que l'on respire sent si bon à Paray. Il faut remettre le plaisir de jouir de tout cela à ces lointaines époques qui se perdent dans l'avenir des jours d'automne, c'est-à-dire dans deux mois peutêtre , alors que les roses auront vécu.

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L'abbé Lanci est un véritable type. Ce qu'il sait sur l'Ancien Testament est prodigieux. Ses réflexions sur les saintes Écritures sont lumineuses. Quand il en parle, il est h la fois plein de poésie et de bon sens; mais sortez-le de là, et tout son esprit disparaît : on le dirait bêtifié. 11 ne prend à rien , ne répond pas ou ne comprend pas. Il est aussi ignorant que moi en fait de géographie européenne, et si on lui parle politique ou littérature, il pense à Job ou à Ninive.

J'ai ea hier à dtner tous les dépatés de la rue d'Ànjoa, qui sont tous, dans leurs genres divers, avec leurs qualités et leurs défauts, les hommes les plus distingués de la chambre. La conversation a roulé sur les chemins de fer, et jamais wagon n'a fait un pareil bruit. M. de Rémusat a été leur avocat le plus éloquent : Beaumont le soutenait d'une manière écrasante et avec une force de cinquante chevaux. Pusy argumentait en ingénieur et criait aussi fort que Beaumont. F. de Lasteyrie, ennemi des chemins de fer parce qu'il est peintre, supportait toutes les attaques avec un grand calme et beaucoup de sang- froid. Jules mangeait et M. de Gorcelles riait. Mon mari et moi nous étions tout abasourdis ; je me figurais assister à un véritable club révolutionnaire. Je sais maintenant ce qu'il faut dire pour les chemins de fer et penser contre. Enfin les chemins de fer, les jésuites, les Arabes, le budget, tout cela prit fin comme toutes les choses de la terre; et nos amis se sont retirés. L'idée de les quitter me transporte de joie. Le

séjour et les choses de Paris me deviennent odieux. Je suis comme l'abbé Lanci : j'aime mieux l'Ancien Testament.

20 juillet i845. Me voici donc revenue sons les ombrages de Paray, que je croyais ne plus revoir. Notre voyage s*est fait sans accidents ; seulement mon rossignol a été très-maussade tout le long de la route. Nous nous sommes encore arrêtés à Bourges pour revoir la cathédrale, qu'on est en train de restaurer. Nous avons été faire une nouvelle visite à la maison de Jacques Cœur , à ce chef-d'œuvre d'architecture dont je ne puis me rassasier, et de là à la maison des Sœurs bleues où se trouve l'oratoire de Louis XI. On remarque dans cet oratoire, au-dessus de l'autel, une sculpture qui représente une tête de mort déchiquetée par un corbeau avec celte devise : la mort approche. Cette image n'est pas gaie; mais je la consigne dans mon album , parce qu'il est bon d'y penser de temps en temps.

DE MADAME DE TRACY. 9f

Paraj est vert comme au printemps. Tout prend un air de gaieté au plein soleil et tout entre par nos fenêtres : les arbres, les gamins, les poules et les pintades. Nous sommes au milieu d'une véritable ménagerie, et l'autre jour un cochon, qui avait jugé à propos de venir se promener dans notre salle à manger, s'en est allé par le jardin , sans prendre la peine de se faire ouvrir porte on fenêtre , en passant au travers d'une vitre comme dans un cerceau. Il court encore.

Lorsque j'ai quitté Paris, le docteur Nicolas m'a dit : Le repos ou la mort. J'aime mieux le repos. Aussi nous n'avons invité personne à venir prendre le frais chez nous cet été.

J'ai passé mes premières journées à rôder partout. J'ai beaucoup de fleurs , et je compte faire bâtir à la fois une serre et une volière » afin de

pouvoir reprendre la tourelle où vivent maintenant mes petits emplumés, et pour les entourer de bouquets.

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Les curés du canton sont venus me rendre visite. Je les ai remerciés d'avoir eu la bonne pensée de se réunir quand j'étais si malade, afin de dire une messe pour ma guérison. Leurs prières y ont certainement bien aidé. Aussi j'ai apporté un un nouveau présent pour notre église. C'est une tête de Christ que l'on a placée en face du saint Jean-Baptiste donné l'année dernière par le mi* nistre de l'intérieur. Ce tableau de saint Jean- Baptiste est atroce. Le saint semble se regarder lui-même avec le plus profond étonnement; mais, qu'importe ! les paysans trouvent que c'est un . grand bel homme de bonne mine, et il est en effet rouge comme écarlate et beaucoup plus long que nature* Il n'a sur le corps qu'un brin de peau de mouton, tandis qu'il porte sur le bras droit neuf ou dix aunes d'étoffe de garance. J'aimerais bien mieux l'étoffe sur le corps et la peau de mouton à la main. Au reste, je ne goûte pas

plus le caractère de saint Jean-Baptiste que je n* admire son portrait. La vie d'austérités et de privations qu'il mena dans le désert dès sa plus tendre jeunesse semble Tavoir rendu aussi dur envers les autres qu'il l'était envers lui-même. Lorsqu'il prêche , il traite ses auditeurs de race de vipères , et il les accable de toute sorte de sarcasmes. Mais il faut croire qu'ils le méritaient bien , et je ne devrais pas oublier, en parlant de saint Jean-Baptiste, que Jésus-Christ a dit de lui qu'il était le plus grand des hommes; au reste, ceux qui regarderont son portrait dans Téglise de Paray ne diront certainement pas le contraire. Notre église n'a pas encore de ces cœurs déchirés, percés, sanglants, qui me font mal à voir. C'est une image qui me semble tenir du paganisme et que je repousserai tant que je pourrai. — M. Tliiers m'a donné deux vases en me chargeant de solliciter pour lui la pro* tection de sainte Anne, qui me fait obtenir tout ce que je veux. J'ai la plus grande con6ance dans l'eiBcacité de mes prières; M. Thiers partage cette confiance, et il a raison. Ses deux vases lui valent déjà la considération de notre clergé. Le grand vicaire lui*méme, après avoir fait le signe de la croix à première vue , a déclaré qu'ils étaient fort

beaux. Je vais maintenant prêter à nos curés X Histoire du Consulat , et je pense que le récit de tout ce qui est relatif an concordat achèvera de les gagner. Ce qui m'a gagné le cœur à moi pour M. Thiers, c'est sa passion pour les oiseaux et la déférence avec laquelle il accueille les conseils que je lui ai donnés à ce sujet.

J'ai revu nos amis indigènes. On nous a fait un discours d'amitié et de réception qui a singulièrement grandi dans mon opinion I auteur de ce discours , car je le trouve encore plus béte que je ne croyais. Il ne comprend pas lui-même la moitié de ce qu'il dit, et Tautre moitié est inintelligible pour ses auditeurs. — Le gros M... est toujours le même ; il soufDe comme un veau , et je Tentends venir du bout de l'avenue. Il nous a nommé tous les baigneurs de Vichy. La France est vraiment attaquée de la rage des eaux : les uns vont se

DE MÂDÂMB DE TRÂCY. 95

tremper dans le soafre comme des allumettes, les autres vont se retremper dans le fer, le plus grand nombre se mariner dans le sel. Ce serait tout aussi sain et beaucoup plus économique pour chacun de se faire descendre dans son puits, peutêtre s'y trouverait-on face à face avec la Vérité.

M. de Lamartine est à Néris avec sa femme, ses sœurs , des nièces et des levrettes. Ils vont en masse s'établir tout le jour sur l'herbe, dans les bois, au bord des fontaines. M. de Lamartine écrit et les dames travaillent à l'aiguille ou an crayon. Je suis fftchée que M. de Lamartine fasse un livre sur les Girondins. C'est là, ce me semble, un triste sujet. Les Girondins n'ont pas su empêcher le mal , et ils ont péri pour n'avoir pas eu le courage de faire le bien. 11 faudra tout le talent poétique de l'auteur pour en faire des hommes grandioses. Mais il y a peut-être quelque dessein caché sous cette histoire , et en l'écrivant M. de Lamartine pourrait bien avoir l'intention de prouver au gouvernement qu'on a eu grand tort de

ne pas lai donner la préférence poar la présidence de la chambre.

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Je commence à reprendre des forces et je marche sur mes petites misères comme sur de Therbe. Je dors, je sors et je rentre; je me lève, je sors et je mange. Victor est très-satisfait de ses affaires rurales. Nous allons mener la vie la plus tempérée , ici où les moindres petites choses suffisent à notre bonheur. Seulement nos chères filles ne se portent pas assez bien ; elles traînent toutes deux , et cela me semble contre nature. Je voudrais pouvoir prendre toutes leurs souffrances à ma charge.

Nous n'avons pas à Paray la vue de Thorizon, la vue de l'avenir, dirais-je si j'étais poète , car il me semble que lorsqu'on demeure sur les bords de la mer, d'un grand fleuve, ou dans le voisinage de hautes montagnes, on doit toujours s'attendre à quelque chose de nouveau. Ici , de tous côtés

nous sommes bornés et entourés par des arbres , surtout par de vieux chênes et de jeunes sapins , tandis que çà et là des saules et des trembles montrent leurs têtes blondes au milieu des chevelures foncées de leurs voisins. Notre manoir est le type d'un vieux château de famille où Fart mo« derne n'a pénétré que juste pour y établir quelque comfort. Les anciens meubles restaurés font un bel effet dans la grande chambre j et le lit de huit pieds carrés ne semble pas avoir plus de cent ans. Ceux qui coucheront lu, princes ou ministres , pourront se figurer qu'ils logent dans la grande pyramide d'Egypte. Si M. Gunin vient nous voir, c'est là que je le placerai. Qui donc a dit de lui : Quand on s'appelle Cunin , comment est»on assex ambitieux pour vouloir aussi s'appeler Gridaine? — Je crois que c'est M. Rossi.

Je reprends mes lectures, mes dessins et la musique. Je vais continuer YAbailardj dont je n'ai lu que la première partie. Je vais poursuivre mes études sur saint Ambroise et sur Tertullien.

M. Dupanloup m'a dit de refaire mon travail sur saint Ambroise, parce que je me suis trompée. 11 ne m'a pas dit en quoi ; il s'est contenté de me dire : « Remettez- vous au travail et cherchez. » Je vais chercher, et je referai. S'il me dit encore la mâme chose, je recommencerai sur de nouveaux frais. Rien n'égale ma patience, si ce n'est mon humilité vis-à-vis d'un bon conseil. Je vais me mettre à l'œuvre aujourd'hui, à présent, tout de suite.

Nous avons eu à dtner un homme qui nous a acheté nos bois l'année dernière. Je l'ai questionné sur les nids, sur les pauvres oiseaux que l'on dérange quand on ne les tue pas. Il m'a répondu : « Les bêtes sont des machines qui ne sentent pas. — Alors pourquoi crient-elles lorsqu'on les maltraite ? — Elles crient comme une porto qu'on ouvre brusquement , ou comme une roue qui frotte sur son essieu. » — Je n'ai pas cherché à convertir cet animal qui parle si mal des bétes. Malgré l'au* torité de Descartes et de Malebranche , je n'admettrai jamais que l'on puisse nier le sentiment

chez les animaux et les mettre sur la même ligne que les noix et les oranges.

Ce matin, à l'église , j*ai vu un fermier qui ressemble étonnamment à ce pauvre duc de M...

C'est le même air simple et bon , content de lui et encore plus des autres. Victor en a été frappé comme moi.

L'abbaye de Sept-Fonds, qui est à peine à quatre lieues d'ici, vient d'être achetée par les trappistes d'Amiens, chassés de leur ancienne maison par un chemin de fer qui est venu longer leur cloître et troubler leur solitude. La propriété qu'ils ont quittée a été immédiatement revendue avec un bénéfice de soixante mille francs; ce à quoi trèscertainement les bons pères n'avaient pas songé. Quoi qu'il en soit, ils vont restaurer et purifier Sept- Fonds, qui a été le théfttre de toute sorte de crimes, sur lesquels je compte bien composer

quelqu'un de ces jours un lugubre roman , pour en faire une série de feuilletons tous plus intéressants les uns que les autres. Si un journal respectable voulait seulement m'en donner cent écus, je me mettrais à l'œuvre tout de suite. Voilà donc Sept- Fonds revenu à sa destination primitive. Notre vertueux préfet Méchin {Mechinus prœfeotuê, comme on lit sur le portail de l'église de Saint« Pierre-sur^Dive, restaurée parles soins de Monsieur son pore) voulait en faire une maison d'aliénés ; des spéculateurs voulaient y établir des magasins , une manufacture, une usine quelconque. Mais, Dieu merci ! les moines y sont revenus, et le pays en est enchanté. Comme les trappistes travaillent de leurs mains, le vulgaire apprécie facilement leur utilité. Ce sont d'excellents agriculteurs, et je suis persuadée que si on leur donnait seulement huit jours , ils changeraient en prairie un tapis de billard.

Le P. Stanislas, abbé de Sept-Fonds, est venu nous voir. On dit que c'est un comte belge : il est évident que c'est un homme très-distingué dans

ses manières, et qoi joint à cela une très-belle figure. Victor possède dans ses archives de vieux papiers concernant Sept*Fonds ; il les lui a offerts , et je lui ai montré les portraits de MM. de Rancé et de Beaufort qui ornent un de nos salons, ainsi que plusieurs anciennes gravures qu'il a fort admirées. Je ferai pour lui une copie de M. de Rancé, que la communauté ne possède pas. L'abbé m'a dit que ses moines se portaient presque toujours bien ; et je le crois sans peine, puisqu'ils ne parlent jamais, ne mangent que fort peu, et font toujours la même chose. Les trappistes s*occupent de leur déménagement , et leur premier soin sera de rap* porter à Sept-Fonds les os de leurs frères morts dans le couvent qu'ils viennent de quitter. Tou-^ chante sollicitude qu'il serait bon d'imiter. Mais qui donc aujourd'hui se soucie des os de ses frères Y On a r horreur du passé. Loin de songer à con-^ server, on ne s'occupe qu'à détruire, et les morts surtout s'oublient avec une rapidité incroyable. On m'a affirmé que la veuve d'un maréchal, un mois après la mort de son mari, avait vendu à un fripier toutes ses croix et toutes ses décorations. Je suis comme Macbeth qui écoute la prière des valets. / cannot say.

Nos trappistes ont reçu dans leur maison un jeune homme très-beau, très-riche, d'une grande famille, et qui s'est retiré chez eux pour travailler, jeûner et écrire. Quand il aura accompli ses études, il rentrera dans le monde; et j'espère bien que je l'y rencontrerai. Le grand-oncle de Victor était tellement affectionné aux anciens moines de Sept-Fonds, qu'il a fini lui-même par embrasser l'état monastique et se faire théatin , abandonnant pour obéir à sa vocation son droit d'aînesse sur les terres de Paray, Tracy, etc., et d'immenses avantages. Quand j'en aurai le temps, je ferai une notice sur la vie et les livres du P. Tracy , que personne au monde , ou , pour parler plus exacte* meut, que personne de notre monde ne connaît. M. Weiss, le savant de Besancon, en a dit quelques mots dans la Biographie universelle, mais voilà tout. Cependant, s'il est vrai que les peuples doivent considérer comme les meilleurs, comme les plus utiles de leurs concitoyens, ceux qui se livrent à l'amélioration de la jeunesse et au son-

lagement des inforlaoes, le P. Tracy a an double titre au souvenir de la postérité.

Ecrire à mes filles , qui se portent assez bien , ce qui n'est pas assez pour moi.

Écrire à Emile, qui ne me raconte rien du monde, comme il va, là où il est.

Écrire à M. Passy, qui ne viendra pas ici cet automne à cause de son fils qu'il veut faire baccalauréatiser.

Écrire à M. Ë. de R. . ., qui me dit que s'il avait des ailes , il quitterait volontiers le Bosphore pour venir à Paray.

Moi, si j'avais des ailes, j'irais ce matin rue du Foin-Saint-Jacques, chez le libraire Toulouse, chercher dans ses trésors un livre dont j'ignore le titre, mais qu'il m'aiderait à trouver.

Je dors si bien à présent qu'après mon réveil il me faut au moins une heure pour reprendre

mes esprits. Je marche toute la journée malgré la pluie et le froid, car Tété ne paraît pas cette année; on l'attend depuis trois mois. N'importe, il viendra plus tard; on ne perd rien dans ce monde, et nous aurons chaud à l'entrée de l'hiver. Il ne s'agit que de prendre patience, c'est-à-dire de ne pas mourir.

J'ai terminé la philosophie d'Âbailard, et je vais m'occuper de sa théologie. Je pense sans cesse à saint Ambroise, et je commence à deviner en quoi je me suis trompée dans mon commentaire sur l'évéque de Milan. C'est que j'ai voulu établir entre lui et Kant un parallèle et les comparer l'un à l'autre ; ce mélange de philosophie et de théologie ne vaut absolument rien. Saint Ambroise a certainement des formes et des idées philosophiques ; mais il est impossible de faire de Kant un bon chrétien, quoique son système ait pour but, comme celui de saint Ambroise, d'établir et de relever la dignité humaine. Mais saint Ambroise sait ce qu'il est et ce qu'il deviendra ; il sait que Dieu lui a donné une fime immortelle et créé le monde

dans sa bonté et sa justice ; il sait qne Thomme peut se relever de la chute originelle par les efforts de la vertu. Kant ne sait rien de tout cela. Il se demande : Que sommes-nous? Qu'est-ce que le monde qui nous entoure? Sommes-nous formés par une intelligence créatrice ou le résultat de forces aveugles ? L'univers , qui offre aux yeux et aux sens de chacun un tableau si prodigieux et si magni6que, n'est-il qu'un assemblage d'images vaines , ou bien a-t-il comme nous une existence réelle? Mais nous, ne sommes-nous pas nous* mêmes l'ombre d'un rêve (Shakspeare), des êtres éphémères composés de perceptions vagues? Notre bien suprême est-il dans les jouissances animales Y ou faut-il s'efforcer d'atteindre un but plus relevé? La vertu n'est*elle qu'un vain mot , comme le disait le dernier des Romains? La liberté morale, mère de toutes les belles actions , tient-elle à la dignité innée de l'homme? ou n'est-elle qu'une idée factice née de l'orgueil des premiers philosophes? — A toutes ces questions allemandes saint Ambroise eût répondu : « Lisez la Bible, et croyez. > — Mais le philosophe allemand eût répliqué : a La religion a beau nous éclairer et nous faire les plus belles promesses , les esprits légers

ont beou vouloir écarter par llndifférence ces questions qui leur paraissent insolubles , Tbomme qui réfléchit en demandera sans cesse la solution à luimême et aux autres , parce que sa grande préoccupation sera toujours de chercher à savoir quel doit être son destin. » — Saint Ambroise eût repris : « Les systèmes divers des philosophes sont le résultat de leurs vues particulières. L'homme qui, pour arriver à la vérité, ne s'appuie que sur les forces seules de sa raison, ne peut jamais être sûr d'avoir pris le bon chemin pour atteindre le but. Comment, en effet, pourra-t-il déterminer quels sont les attributs absolus et inaltérables de la vérité ? Ce qui est vrai pour l'un peut être contesté par un autre , tandis qu'avec la foi il n'y a pas d'hésitation possible : la foi nous montre le but et le chemin, il n'y a plus qu'à marcher. »

On ne peut cependant refuser un grand mérite à la doctrine de Kant. C'est celui de prouver que l'homme est quelque chose ; et cela est un point très-important. Il y a tant de soi*disant philosophes qui se sont donné mille peines et ont employé tous les arguments possibles pour prouver que rhomme n'est rien. La doctrine de Kant part de cet axiome cartésien ego sum , auquel il donne

une acception morale. Ce principe s'accorde d'ailleurs parfaitement avec le sentiment du cœur humain, qui ne connaît rien de plus réel que son existence propre y et qui ne voit rien de supérieur à riiumanité. Les adversaires de cette doctrine cherchent le principe de 1* homme hors de lui et subordonnent son existence à celle d'objets physiques qui eux-mêmes ne sont qu'instantanés. Au lieu de descendre au fond de leur conscience, qui est le sanctuaire immuable de toute vérité , ils pré* fèrent emprunter à des corps extérieurs une exis* tence précaire. Kant combat ces erreurs, et il démontre victorieusement que le monde physique est la création de l'intellect. Mais saint Ambroise n'a pas besoin de tant d'efforts pour trouver la vérité. Les enseignements de la religion lui suffi*» sent ; il n'a que faire de toutes les argumentations des philosophes. — Mes yeux se sont ouverts , et j'ai reconnu que c'était une faute de vouloir allier le dogme aux spéculations philosophiques. J'ai donc renoncé à mon parallèle , et je me conten* terai d'esquisser une étude sur la vie et les ou-^ yrages du grand évéque de Milan.

Mon rossignol a Tair de s'ennuyer à la campagne. La vue des pies et des pinsons qui voltigent dans le jardin le tourmente et T incommode. 11 est d'une excessive poltronnerie. L'autre jour j'ai mis, par curiosité, un colimaçon dans sa cage ; il en est devenu presque fou d'épouvante. On e&t dit Robinson apercevant sur le sable de son lie la fameuse empreinte du pied humain. Quant aux rossignols du pays, j'en vois bien moins que l'année dernière. Je ne sais à quoi cela tient, car ils ont le bon esprit d'aller passer la mauvaise saison dans des pays moins froids que les nôtres. Peut-être bien que par cet hiver si rigoureux ils ont été forcés d'aller tellement loin qu'ils n'ont pas encore eu tous le temps de revenir. Gomme nos oiseaux indigènes ont dû souffrir pendant cette neige qui a duré si longtemps! Je n'étais pas là pour leur ouvrir portes et fenêtres et les inviter à déjeuner. J'aurais fait geler ce pauvre Victor , et certainement il m'eût laissée faire. Qu'on a bien tort de dire : Heureux comme un oiseau ! Les gamins les dénichent ; les

chasseurs, les naturalistes, les serpents, les chats, les chiens, les fouines, et jus<{u'aux écureuils, leur font une guerre d'eiterroination. Je m'étonne qu'il y en ait encore, et je les plains de tonte mon flme. Victor me dit : » Mais ces oiseaux que tu aimes tant plument et tuent leurs malades* — Et les hommes que tu estimes tant font de même , car il n'y a pas si longtemps qu'on avait l'habitude d'étouffer les hydrophobes. » — Les Spartiates punissaient de la prison les enfants qui tourmentaient les oiseaux, et ils avaient parfaitement raison* Madame Lafarge, coupant par curiosité les pattes du moineau de son grand -père, devait arriver à étrangler son enfant si elle ne s'était pas donné préalablement le plaisir d'empoisonner son cher mari.

Quand on veut injurier quelqu'un, on dit de lui : « Il n'aime que les jouissances animales! • €omme si les animaux n'avaient d'autres soins, dans l'état de nature, que ceux de la nourriture et de la reproduction. On m'a donné toute une bande de jeunes canards sauvages ; je les ai fait lâcher sur l'étang, après leur avoir fait rogner les ailes afin de les conserver. Or il est arrivé que, les ailes des mâles ayant repoussé plas vite que celles des

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femeileé(, ils ont un beaa jour pris leur volée. Mais le soir ils sont revenus et depuis plus d'un an ils reviennent chaque jour. Ce n'est certes pas pour manger, puisqu'ils trouvent à manger partout, ce n'est pas non plus pour caresser leurs femelles, puisque la saison des amours ne dure qu'un mois dans toute l'année. C'est donc pur sentiment de leur part, et je crois que peu de maris en feraient autant.

Je suis allée voir notre pauvre charpentier, qui est si malade et si désireux de vivre. Il s'est adressé au docteur Benech, qui lui a répondu : « Manges et buvez !» Il a essayé de ce traitement, qui lui a réussi pendant quelques jours, puis il est retombé. H a de nouveau écrit à Benech , qui a répliqué : fi Le bœuf et le mouton sont trop légers pour vous, mangez du cochon. » — Les médecins d'ici croient qu'il a un cancer à l'estomac. Mais qu'en savent-ils? En tout cas, si Tétude de la tnédecme donne l'intelligence des causes de la mort, je crois qu'elle n'apprend rien pour faire tivre.

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lU JODRNAUX ET SOUVENIRS

8*évanouissent comme l'aube, et il devient semblable à rherbe desséchée. » (David, Ps.) — « La don* leur qui nous fait passer la nuit en veille nous rend triste comme le pélican du désert. » — D'autant plus qu'en plein mois d'août il n'y a pas un chat ù voir à Paris fout rempli d'ennui et de solitude. Les médecins n'entendent rien, dit-il^ à sa maladie, et je le crois sans peine. Pour moi, je me raccom* mode tous les jours : plus de saignements de nez, et quant à mes entrailles, j'ai beaucoup à m'en louer depuis qu'elles n'ont plus à se plaindre de moi. J'ai supprimé résolument le pain bis, les choux, le fromage, la crème aigre et la galette chaude. Je ne veux pas être malade , parce que quand on est malade on est ennuyeux pour ceux qui vous entourent. Or, les femmes sont faites pour faire plaisir aux hommes et non pour les chagriner. — t Le but de la création de la femme, a dit Milton» c'est de voir Dieu et de l'honorer dans ses œuvres, de l'admirer dans la beauté des montagnes, des forêts, des rivières ; c'est de l'adorer dans la personne d'Adam, qui est, lui, l'image véritable de Dieu. » — Au fait, cela se pourrait bien. Après avoir vainement cherché à se former une idée exacte de la figure de Dieu, peut-être sera-t-OD tout

étonné de trouYer cette figure en tout semblable à la nôlre. C*est an moins ce que Ton doit penser d'après tons les Pères de TÉglise, qui s'accordent pour dire qae Dien a créé Tbomme à son image.

On réalise ici la chimère d'nn yéritable paradis, d'une vie mêlée de repos et d'amour. Nous adorons. Vicier et moi, cette douce monotonie, nous jouissons avec délices de nos jours de solitude. Mais la matinée d'aujourd'hui a été terrible. Cinq visites se sont succédé sans interruption. On nous en annonce encore d'autres pour les jours qui vont suivre; c'est à en frémir, car lorsqu'on n'est plus jeune, il faut avant tout la tranquillité et le repos : c'est un mojen certain de retarder l'heure de la mort*

Ce qui me plaît surtout ici, c'est la promenade autour de nos étangs peuplés de canards sauvages, couverts de roseaux , et entourés de vieux arbres

qui se mirent dans Teau limpide où ils baignent leurs racines. Nous avons sur la chaussée de Tétang Notre-Dame un vieux chêne au pied duquel Victor a fait placer un banc. Les paysans trouvent cet arbre fort laid, par les raisons qui me font le trouver magniGque. Sa télé est toute chenue, ses branches couvertes de mousse s'étendent h plus de vingt pas à Tentour, et un lierre énorme Tenveloppe et Té* treint comme le serpent du Laocoon. Quel émouvant spectacle qu'une belle végétation dans un lieu désert et abandonné 1 Qu'il y aurait de charmantes choses à dire sur ce qu'on appelle les mauvaises herbes qui croissent avec tant de luxe et de vigueur là où la main de l'homme n'a pu rien faire venir. Bruyères, genêts, ajoncs, fougères, dont la vue a tant de charme pour moi et qui couvriez naguère presque toute la terre de Paray, où serez-vous dans cinquante ans? La culture incessante les diminue tous les jours, et d'ici là l'orge et le froment auront tout envahi. L'aspect de la campagne sera complètement changé et les chemins de fer produiront le même effet pour l'intérieur des villes. On les traversera sans s'y arrêter, et Paris lui-même n'offrira plus qu'un mélange bigarré de provinciaux apportés et remportés sans cesse de tontes les parties de la

France. On n*aara pins assez de temps ponr vivre de la vie iotimei et je crains bien qne cette inces* santé activité ne porte nn coup funeste à Tesprit français. La civilisation marche» mais l'imagination s* enfuit.

Heureusement qne Paray est encore poar longtemps à Tabri des envahissements de rindnstrie. Nous n'avons ni honille, ni pierres, ni cours d'eau; nous sommes hors de toutes les routes et cachés dans nos bois. Que Dieu nous préserve des ingénieurs et des chemins de fer I

La foudre a écrasé l'un de nos plus vieux chênes; l'énorme vide qui s'est formé tout à l'entour a pu seul donner une idée bien exacte de toute l'étendue qu'il occupait. — Ainsi de nous, quand nous valons quelque chose, quand nous sommes indulgents, charitables, désintéressés^ on ne s'en aperçoit que par le vide que nous laissons autour de nous lorsque nous ne sommes plus.

Il y a, k qQelqae ^tance de Paray, sur les timitcf de la propriété que Louise vient d'acheter, tes raines d'un ancien chAteau, aatrerois rendei-voiu de chasse de MM. de Thïangcs, qui possédaient, il j^ a cinq

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autant de perdu. Je suis d'avis que quoi qu'on fasse, lors même que la chose n'aurait pas grande importance en elle-même , il faut y mettre toutes ses facultés. Quand on met toute sa puissance ou, si l'on veut, foute sa patience, pour arriver à un but, il est rare qu'on ne finisse pas par l'atteindre. Je veux comprendre et faire comprendre les Pères de l'Église, et j'y parviendrai.

Donc me voici lisant la théologie d'Abailard, les œuvres de saint Basile, Y Apologétique de Tertullien, ayant tout mon gros travail sur saint Athanase à recopier, à refaire saint Ambroise, à écrire h mes enfants , à mes amis , à lire les feuilletons des Débats, sans compter le temps que l'on passe ù s'entretenir de choses frivoles, mondaines, quelquefois un peu hasardées et qui n'en sont que plus amusantes. Quant à la politique, elle n'occupe paa la plus petite place dans ma vie champêtre et studieuse. Chaque matin Victor me dit que le monde va toujours. Sufficit.

J'avais tant de choses à faire que j'ai fini par ne rien faire du tout. Pendant toute une semaine je

D^ai rien écrit, pas même mon joarnal. J'ai jooi dans toute sa plénitnde da bonheur fégétal des jours sans idées. La matinée se passe à respirer, à flftner, à mettre mes fleurs dans des pots chinois ; le dîner était mon avenir de chaque jour. Vivre ainsi de temps en temps est une excellente chose.

On m'a raconté que madame de Gontaud, la grand' mère de M. de Bourbon-Busset, passe sa vie avec un télescope qu'elle a rapporté de Rambojiillet et dont s'est servie la famille royale pour regarder ce qui se Taisait du côté de Paris au moment de leur déroute éternelle. Curieux instrument en eflet, et qui rappelle un bien singulier spectacle : tonte cette famille royale occupée à jouer tranquillement au whist et les partners se dérangeant seulement de temps à autre pour regarder par le télescope, sans se douter que le trône allait s'écrouler pour toujours !

Je dois des réponses à tout le monde* J'écrii peu , car mes lettres ne valent pas les douze sous

qu'elles coûtent. Je n*ai pad la moindre nouvelle à raconter et pas assez d'imagination pour en faire. Je me complais dans T indolence et je me nourris de paresse. On vit assez mal ici pendant le mois d'août. Il n'y a pas encore de gibier, les moutons tetlent, les poules sont dans leur ftge critiquOi les coqs secs comme ceux de la république, et les poissons tout décharnés. Quant aux légumes, ils ne font que naître, et les fruits rouges sont mangés par les oiseaux. En somme, le mois d'août est un des plus tristes mois de l'année ; la nature semble fatigiiée d'avoir donné la moisson, et il faut qu'elle se repose.

Quels singuliers phénomènes on observe à la campagne I Mettez des oignons de tulipe rouge dans une plate-bande ; placez auprès des oignons de tulipe jaune, et Tannée d'ensuite vous aurez des tulipes panachées de rouge et de jaune. Expliquezmoi pourquoi? — Les tulipes ont donc des fantaisies et de l'imagination ?

Oq Ta répété bien souvent, tout aimo dans la nature. Nos jeunes filles du Bourbonnais obéissent à la loi commune; elles ont le cœur tendre, mais elles ne se marient pas toujours, et il en résulte qu'elles ont des enfants de fantaisie qu'elles trouvent charmants. Les vieilles femmes crient an scandale, les curés crient encore plus fort, ce qui n'empêche pas les pauvres filles qui arrangent ou plutôt qui dérangent si singulièrement leur vie de recommencer plus d'une fois. La plupart des petits enfants que nous employons pour toucher les bœufs et garder les bestiaux sont nés du péché. Ils sont issus de la vie paresseuse des pàtresses, comme on les appelle dans le Bourbonnais. Hélas! les pauvres femmes, la solitude, l'oisiveté^ le beau soleil et l'herbe tendre sont pour beaucoup dans leur faute , et il faut bien avoir |)our elles quelque in« dulgence.

La maternité, qui apprivoise certaines bétes, eo

rend d'autres féroces. Les poules deviennent enragées et les moineaux demandent Taumône.

Quant à mon rossignol , il est toujours plein d'esprit , mais il ne veut plus chanter. Lorsque nous sommes seuls à déjeuner, il mène grand bruit dans sa cage, afin qu'on lui ouvre la porte; mais, s'il survient un étranger, il fait semblant de dormir. Il me semble que c'est là plus que de l'instinct. — Quand je lui pose sur le tapis un morceau de brio* che a côté d'un morceau de pain , il choisit toujours la brioche. Ceci est du jugement. — Lorsque j'ai rois dans quelque coin un insecte qu'il aflec* tienne; il ne manque jamais le lendemain de rendre visite au même endroit. Ceci est de la mémoire. — Il mord tout le mopde excepté moi. Ceci est de l'aiTection. — ? Lorsqu'il est malade^ il ne veut que moi pour le soigner. Ceci est du sentiment. — Il ne veut pas se coucher sans son rideau vert : c'est de la prévoyance. — Le jour, quand il est agité, je n'ai pour le calmer qu'à loucher du piano: il a donc la perception de la musique. Descartes, 6 Malebranche, 6 Bossuet, comme vous vous êtes étrangement trompés sur l'esprit des bétos! La Fontaine, que n'êtes- vous venu à Paraj, vous y auries vu dés choses encore bien

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