‹ Essais dramatiquesChapitre 19 sur 74 · HORACE, VALÉRIE, LE DOMESTIQ.UE · texte numérisé non relu

HORACE, VALÉRIE, LE DOMESTIQ.UE

HORACE

S'il est beau d'obéir, c'est quand le cœur commande.

VALERIE, au domestique.

Avant que d'annoncer, si quelqu'un me demande- Lambert, qu'on m'avertisse: ainsi, restez par là.

(Le domestique sort.)

VALÉRIE

L'amour n'a jamais tort.

VALÉRIE

Fable que tout cela!

(Elle se met à la table pour peindre.) HORACE

La vérité qu'on craint, on la traite de fable, Et rire de l'amour, c'est s'en montrer capable.

VALÉRIE Moi ? capable d'aimer, ne vous y fiez pas.

HORACE

Je m'y fie au contraire, et je fais trop de cas Des nobles sentiments . . .

VALÉRIE

« Qui brillent dans mon âme »; Je sais le reste. Ainsi, cette terrible flamme. Il me faut, selon vous, en subir les tourments, Pour me payer d'avoir de nobles sentiments? Et d'où vient qu'un bon cœur mérite des supplices?

HORACE

Les martyrs de l'amour souffrent avec délices ; Vous le saurez un jour.

VALÉRIE

Pour ne le pas savoir.

Je ferai que mon cœur reste dans le devoir.

ESSAIS DRAMATiaUES.

HORACE Le devoir est d'aimer quand on est jeune et belle.

Et le devoir surtout est d'être naturelle ;

De ne se mettre en tète en nulle occasion

Ces fadaises qu'on nomme aujourd'hui passion.

Non, tous ces beaux discours qui sentent leur école

Ne feront pas de moi, sage et calme, une folle.

Parlez sur un sujet qui soit digne de nous.

Si j'entends volontiers quelqu'un parler, c'est vous;

Vous avez de l'esprit et vous pourriez en faire

Un usage charmant ; parlons de votre affaire.

Que vous a dit mon père l Asseyez-vous, causez,

Soyez aimable, et si vous n'osez pas, osez !

(Elle se met à peindre.)

HORACE

L'amour à vous entendre est donc une folie?

VALÉRIE

Horace, croyez-vous, parce qu'on est jolie, Et qu'on est jeune enfin, que c'est une raison Pour vivre sans repos même dans sa maison, Et se laisser partout rebattre les oreilles De propos bien galants ou de choses pareilles?

HORACE Que ne vous cachez-vous dans le fond d'un couvent ?

VALÉRIE

Quoi, faut-il désormais s'enterrer tout vivant. Si l'on est d'un avis qui diffère du vôtre?

HORACE Ce monde vous déplaît, je vous en montre un autre.

VALÉRIE

Ce monde, me déplaît, dites-vous? mais non pas! Ce monde, où je n'ai fait encor que quelques pas N'a rien, jusqu'à présent du moins, qui me déplaise. Je m'y trouve, au contraire, heureuse et fort à l'aise. Loin d'aller au couvent mourir avant le temps, De l'humeur dont je suis, je veux vivre cent ans.

HORACE

Allez, vous les vivrez, vous en êtes bien sûre ; Votre cœur à l'abri de la moindre blessure Est de ceux qui vont loin. Un bon cœur endurci Fait horreur à la mort elle-même.

VALÉRIE

Merci.

HORACE

Vous ne pouvez aimer ; en femme vigoureuse. Vous rirez de vous voir haïe et bienheureuse.

VALÉRIE Haïe! et pourquoi donc, s'il vous plaît?

Ah, pourquoi

HORACE

Comment vous expliquer ?

Expliquez comme moi.

Parlez tout bonnement. Toutes vos belles phrases Ne me feront jamais tomber en des extases ; Parlez-moi comme on parle et non comme on écrite Je crois, bien que très-mal pourvue en fait d'esprit, N'être pas sotte au point de ne pas vous comprendre^ Mais prenez le chemin que le bon sens doit prendre.

HORACE

Me parler de bon sens, quand je parle d'amour ! Que je voudrais vous voir un jour à votre tour, Le cœur plein d'un amour, mais là, bien véritable. Pour vous rendre aussi, moi, votre avis charitable, Et vous dire au milieu de vos chagrins cuisants : Vous aimez, mais, Madame, ayez donc du bon sens.. Et depuis quand l'amour prétend-il être sage ? J'estime le bon sens, mais n'en fais point usage.

VALÉRIE Vous voulez un amour planant dans le soleil?

HORACE Certes.

VALÉRIE Un aigle d'or dans le matin vermeil?

VALÉRIE. II

HORACE

Aimer, c'est se trouver au sein de la lumière, Et vous le comprenez, vous, la toute première.

VALÉRIE, déclamant.

Vous voulez un amour insondable, éternel ; Terrible, mais charmant ; sans frein, mais solennel ; L'Océan?

Valérie !

VALÉRIE, même ton.

Amour impérissable, Comme l'azur au ciel, comme au désert le sable ; Doux, comme le parfum des cantiques hébreux ; Pur, comme la rosée en un bois ténébreux; Puissant, comme le bruit qui nous fait trembler 1 ame^. Quand la foudre a lâché ses grands lions de flamme.

HORACE De grâce, Valérie

VALÉRIE, souriant.

En avez-vous assez?- Tous ces beaux amours-lâ, je les croyais passés. Quand je n'étais pas née ils étaient à la mode. La mode d'aujourd'hui me semble plus commode. On s'aime, on se le dit avec simplicité. Le cœur à le bien dire est lui seul excité.

12 KSSAIS DRAMATIQ.UES.

Pourquoi faire d'ailleurs tout ce brillant tapage ? L'amour n'est pas un livre, et pas même une page; C'est un mot, et ce mot, je crois, dit à propos, Fait plus d'effet, tout seul, que des discours trop beaux. Pour arriver au cœur, le meilleur stratagème Sera toujours de dire avec franchise : J'aime !

HORACE On peut bien employer quelques comparaisons.

VALÉRIE A quoi bon, je vous prie, et pour quelles raisons?

Les plus nobles esprits et les plus grands poètes

VALERIE En imitant, songez au tort que vous vous faites.

HORACE Ce n'est point imiter, c'est être naturel.

VALÉRIE

Il n'est point naturel de comparer au ciel,

A la lune, au soleil, à la mer, à la terre

Un pareil sentiment. Grâce à mon caractère,

Je ne puis m'empêcher de rire d'un amour

Qiie l'on dit infini, mais dont on fait le tour;

Qu'on mesure et qu'on dit être incommensurable;

Qu'on compare et pourtant qu'on dit incomparable.

VALÉRIE. I 5

HORACE

Avant de triompher, examinez les laits :

On compare non pas l'amour, mais ses effets.

VALÉRIE Taisez-vous, taisez-vous ; votre cause est mauvaise.

HORACE

Ainsi, pour vous aimer, il faut que l'on se taise, Et celui, pour vous plaire et vous faire sa cour, Qui parlera le moins aura le plus d'amour !

Un jour dans un jardin une belle assemblée Babillait. Je courais sur la terre sablée; J'avais quinze ans ; je vis un ravissant tableau : Une dame très-belle, un jeune homme très-beau Se promenaient tout seuls loin des autres. La dame Et lui n'avaient pas l'air surtout de manquer d'âme; J'aurais voulu savoir ce qu'ils disaient. Eh bien, Tous deux ils s'aimaient tant qu'ils ne se disaient rien.

HORACE Vous me rendez l'espoir par cette parabole.

VALÉRIE

Non, c'est bien vrai, l'amour leur coupait la parole..

HORACE

Ah, je comprends cela, ce silence des cœurs Satisfaits, recueillis, tous deux fiers et vainqueurs;

Pleins des mêmes pensers, des mêmes espérances, Tous deux ayant peut-être eu les mêmes souffrances, Et comme les élus aux regards du Seigneur Etonnés et muets en face du bonheur.

VALERIE

Ils s'aimaient, c'est là tout ce que j'y puis comprendre. Ils ne se parlaient point, afin de mieux s'entendre. Dans leur amour un mot aurait pu les troubler.

HORACE

Miroir pur d'un lac bleu qu'un souffle fait trembler, J'ai vu dans les grands bois aux saintes solitudes. Où la nuit en rêvant murmurait ses préludes. Se bercer mollement à la brise du soir. Un blanc rayon de lune aux grands branchages noirs. Tout était confondu, solennel et sublime. Rêveur comme un sommet, muet comme un abîme ; Tout se taisait alors, la chanson et le cri. Mais, ô forêt nocturne, ô désert attendri, De tant de bruits éteints, sur tant de bouches closes, Si rien ne restait plus que les soupirs des choses. Ces soupirs en passant me disaient tour à tour : De ce vaste silence, il naît un vaste amour !

VALÉRIE Après !

HORACE Après?

Comment?

VALÉRIE Après? Oui, que voulez-vous dire?

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