‹ Essais dramatiquesChapitre 20 sur 74 · HORACE VALÉRIE · texte numérisé non relu

HORACE VALÉRIE

J'use d'un droit qu'on ne peut m'interdire. Vous avez fait appel à mon attention, Vous fîtes un discours, j'ai la prétention, Après avoir prêté complaisamment l'oreille, De vouloir, en retour d'une bonté pareille. Que vous me traduisiez ce style de haut prix. C'était beau, je le crois, mais je n'ai rien compris. Avec mon pauvre esprit dont le bon sens dispose, Je ne comprends qu'au cas où l'on dit quelque chose. Horace, vous parliez et j'ai fort écouté. Mais qu'avez-vous donc dit? Tout autre l'eût goûté, Mais vous me connaissez, et je ne suis pas vaine; J'ai beaucoup écouté, payez-moi de ma peine.

Que je répète

O Ciel ! non, non, deux mots.

HORACE

Deux mots?

Le silence et l'amour sont des frères jumeaux.

l6 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

VALÉRIE

C'est possible. Oh, c'est-là ce que me voulaient dire Le grand bois qui se tait, la lune qui soupire ?

HORACE

Je n'ai pas dit cela.

VALÉRIE

Vous êtes un enfant Qui rêve quand il parle ou qui parle en rêvant. Après tant de tableaux, j'étais moins avancée Qu'à présent, où deux mots m'ont dit votre pensée. Les rameaux blancs ou noirs, les brises, les grands bois,. Quand il faut raisonner me mettent aux abois. La lune, quoi qu'on dise, et toutes les planètes Ne prouvent pas l'amour par des raisons bien nettes. S'il s'agit de mon cœur, je m'en rapporte peu Pour le tranquilliser à l'effet d'un lac bleu ; Et tel qui poétise, en m'offrant ses hommages, N'est pour moi qu'un enfant qui montre ses images. Dans ces façons de dire enfin point de vigueur; C'est un rideau flottant qui nous cache le cœur ; Et je trouve, écoutant vos froides poésies. Un sentiment vulgaire en des phrases choisies.

HORACE Si vous vouliez comprendre.

Eh ! je ne le veux pas.

VALÉRIE

HORACE

Je le vois bien.

VALERIE Alors, pourquoi tous ces débats ?

HORACE Vous comprendrez bien mieux ce que je ne sais guère.

VALÉRIE

Un sentiment exquis dans des phrases vulgaires, C'est vrai, cela vous fâche, et j'en ai du regret. Laissez parler le cœur : le cœur a le secret De dire simplement les plus charmantes choses. Sans donner à Tamour tant de métamorphoses.

HORACE Quand le cœur a parlé, le comprend-on toujours ?

VALÉRIE C'est â lui de savoir s'il s'adresse à des sourds.

HORACE

Il ne peut qu'obéir, dès que l'aniour commande. Il ne réfléchit point, trop pressé qu'on l'entende, Si ses purs sentiments à longs flots répandus, Si ses parfums seront accueillis ou perdus.

VALÉRIE Voilà ce qui s'appelle agir en conscience !

l8 KSSAIS DRAMATIQ.UES.

HORACE

Vous raillez!

VALÉRIE

Admirons aussi l'insouciance D'un noble cœur donnant à longs flots son parfum, N'importe à qui, pourvu que ce soit à quelqu'un.

HORACE Je n'ai pas dit cela.

VALÉRIE

Quels trésors sont les vôtres !

Dépensés et perdus, il en vient toujours d'autres, Comme en ces contes bleus que j'ai lus autrefois.

HORACE, s'cdiauffant.

Non, non, Mademoiselle, on n'aime qu'une fois.

Une fois le cœur peut aux pieds d'une duchesse

Ou bien d'une bourgeoise épancher sa richesse.

Quoi qu'il puisse arriver, un cœur comme le mien

Donne tout son trésor et n'en garde plus rien.

Vous qui me méprisez, vous êtes mon idole.

Je vous aime. Il suffit de dire une parole;

Eh bien, je vous la dis, je vous aime, et jamais,

Valérie, et jamais, je ne puis désormais.

Sans être lâche, infâme et pis que cela même,

Dire à d'autres que vous ces trois mots : Je vous aime !

Le cœur que je donnais vous l'avez repoussé ;

Je n'ai pu le reprendre et vous l'avez froissé.

VALERIE. 19

Ne VOUS attendez pas pourtant à cette gloire De me voir autre part chercher une victoire. Non ! vous avez mon cœur et vous le garderez ! C'est à vous, faites-en le cas que vous voudrez; Et dussiez-vous cent fois vous fâcher toute rouge, Mon cœur est bien chez vous, plus d'espoir qu'il en bouge! Quand je dis qu'il est bien, il pourrait être mieux. Mais qu'importe ! Je vais disparaître à vos yeux, Vous n'entendrez de moi ni la moindre parole, Ni le moindre soupir ; mais ceci me console : Que vous conserverez, malgré ce ton moqueur. Mon amour pour toujours et pour toujours mon cœur. La fleur laisse un parfum aux mains qui l'ont brisée. Et je vous laisse, moi, ma vie et ma pensée.

VALÉRIE Me voilà bien punie !

HORACE, faisant raine de s'en aller.

Ah! plus qu'on ne le croit.

VALERIE, quittant sa peinture.

Vous voulez me punir Horace, et de quel droit? Quel crime ai-je commis?

HORACE

Quel crime ?

VALÉRIE

Oui, quel crime?

Voyons, suis-je sincère ou non? Si l'on s'exprime

Devant moi, dans un style où je ne comprends rien, Ai-je été lâche au point de dire: j'entends bien? Suis-je affligée aussi d'un défaut ou d'un vice? M'en reprendre avec soin me rendrait grand service. Si quelqu'un est coupable ici, c'est vous surtout, Car loin de m'avertir, vous m'admirez en tout. Direz-vous que je sois inconstante ou coquette? Fais-je les moindres frais pour la moindre conquête? Ai-je avec vous changé ma manière d'agir? Ai-je des sentiments dont l'on doive rougir? Vous-même prétendez qu'ils sont pleins de noblesse. Est-ce mon franc-parler peut-être qui vous blesse? Mon Dieu, ce franc-parler où serait-il permis. Si ce n'est entre nous, si ce n'est entre amis? Vous voulez me punir, j'attends votre réplique. Parlez un peu, voyons quelle mouche vous pique.

HORACE A quoi bon ?

VALÉRIE

En effet, si pour punir les gens.

Il suffit d'en vouloir à leurs soins obligeants.

HORACE Je ne vous comprends pas.

VALÉRIE

C'est facile à comprendre.

Depuis une minute, Horace, on vous voit prendre Un chemin droit et court qui n'est pas, Dieu merci, Celui que vous avez fréquenté jusqu'ici.

VALÉRIE

Vous avez prononce sans luth, sans paysages, Des mots tout simples qui n'en étaient que plus sages, Et faut-il vous le dire, eh bien, mon cœur allait Tout joyeux au-devant de ce cœur qui parlait ; Et ce grand changement qui me rend orgueilleuse, Cette cure, en un mot, soudaine et merveilleuse A qui les deviez-vous? Mes soins compatissants, En vous poussant à bout, vous poussaient au bon sens. Où donc étaient alors vos phrases bien polies, Votre lyrisme pur, vc* images jolies ?

Où donc était allé tout cet art raffiné, Quand il parla, ce cœur que j'avais deviné? Comme il s'est exprimé tout à coup à ma guise, Sans affectation, sans nulle forme exquise ! Pour ne le point entendre, il fallait être sourd. Voilà comme le cœur doit exprimer l'amour.

HORACE Vous ne m'en voulez pas ?

VALÉRIE

Je veux qu'avec franchise, Ce qu'on sent fortement, fortement on le dise. J'ai souffert de vous voir mettre un plaisant orgueil A découvrir, parfois dans une étoile un œil. Et puis, par contrecoup, dans un œil une étoile, A faire abus de l'onde et de la blanche voile, A chercher des rapports subtils et sans valeur, A montrer votre amour surtout pour la couleur, Alors qu'il vous était, cependant, si facile D'arriver droit au but, sans détour inutile.

22 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

HORACE

Oui, vous avez raison, mais on est si charmé,

Les rêves sont si doux devant l'objet aimé,

En le voyant si beau, l'on s'en voit si peu digne,

Qu'on voudrait l'endormir de peur qu'il ne s'indigne

De trouver à ses pieds ce pauvre adorateur,

Qui ne put s'élever jamais à sa hauteur.

Pour s'en faire écouter et lui donner le change, A cet objet si beau, l'on veut paraître un ange. Quitte à jeter après, quand l'objet est soumis. Et qu'on ne craint plus rien, le masque qu'on a mis- Etonnez-vous, Messieurs, dont on connaît l'usage, Qu'une femme à la fin songe au parti plus sage De peu s'en rapporter aux adorations.

Et de prendre à son tour quelques précautions. Quand vous me débitiez d'emphatiques merveilles, Horace, j'ai pris soin de boucher mes oreilles ; Mais, quant à vos terreurs, elles sont sans propos : Un homme n'en peut mais, s'il est de chair et d'os.

HORACE

Mon amour s'exhalait en rêveuses paroles.

VALÉRIE

Mais encore, à quoi bon parler en hyperboles ? Je hais tous ces atours par qui l'être est caché, Et ne veux pas du tout d'un cœur endimanché.

VALÉRIE. 23

LE DOMESTIQUE, entr'ouvrant la pone.

Monsieur Tisserandot vient (il referme).

VALÉRIE

La sotte visite !

HORACE Je ne le connais pas.

VALÉRIE

Vous le connaîtrez vite.

Il n'a pas comme vous de sublimes accents, Mais il pèche à son tour par excès de bon sens. J'estime peu cet homme et l'esprit qu'on lui trouve, Mais il ne rêve pas, et mon père l'approuve.

HORACE Est-ce peut-être?

VALÉRIE Eh oui, c'est ce monsieur charmant. ..

HORACE Qu'on vous propose ? Il faut le chasser.

VALÉRIE

Mais comment ?

Ah, vous me faîtes rire avec cet air hostile.

HORACE

Oui, comment ?

24 ESSAIS DRAMATIdUES.

VALERIE

Un moyen î Prêtez-moi votre style.

HORACE Cruelle, je vous aime, et vous en abusez !

VALÉRIE

Les rôles sont changés, quand vous poétisez.

HORACE

On veut vous marier à l'homme qui s'annonce ? Céderez -vous ?

VALÉRIE Que sais-je ?

Oh, la belle réponse !

SCÈXE TROISIÈME

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