NOTICE SUR CHARLES FOURNEE
Le poète, mort il y a quelques années, et dont nous avons ici la mission pieuse de présenter un dernier ouvrage, n'est pas le premier venu; car ce volume serait le sixième dans ce qu'on pourrait appeler la série de ses œuvres complètes. Son nom n'est point ignoré à Genève des personnes versées dans la littérature contemporaine, car, sans être de la première élite, du ban des maîtres, il appartient à la phalange, encore enviée, de ceux à qui l'on doit des productions marquées au bon coin. Enfin, bien qu'il soit Lorrain de naissance et n'ait jamais habité parmi nous, il ne nous est cependant pas étranger, comme on le verra tout à l'heure, et même on pourrait le dire un peu des nôtres. Tout ceci me facilite une tâche dans laquelle j'ai eu, pour m'aider, outre les papiers laissés par l'auteur, et plusieurs correspondances
VI KOTICE
communiquées, des souvenirs personnels qui remontent loin, et des relations qui, malgré de longues intermittences, ont toujours été continuées. Je vais donc essayer de résumer,, en quelques pages, toute une existence de travail intellectuel, et de retracer une physionomie qui a sa gravité triste comme aussi sa franche et distincte originalité.
C'était vers 1847, peut-être en 1846. Simple étudiant à Berlin, je creusais alors le mystère des grands systèmes de la philosophie allemande, entre autres ceux de Krause et de Hegel. Le dernier cours de Schelling et des préoccupations intellectuelles communes m'avaient mis en rapport avec un Français du Dauphiné, esprit méditatif, qui avait trouvé à Munich sa veine et son homme et professait, en vrai méridional, un culte enthousiaste pour Baader, le mystique penseur. M. Sougey- Avizard (qu'il me permette de placer ici son nom) me fit faire la connaissance d'un de ses compatriotes avec lequel il avait déjà noué une amitié qui devait survivre à toutes les épreuves et durer jusqu'à la mon. Ce compatriote, littérateur établi à Berlin, était précisément Charles Fournel.
Brillant cavalier de 29 à 30 ans, élancé de taille, élégant de tournure, beau de visage, le teint castillan, moustaches et cheveux noirs, les yeux
SUR CHARLES FOURKEL. Vil
grands et fiers, Fournel, à cette époque, représentait assez bien un hidalgo de lettres. Sa position sociale était fort avantageuse : il enseignait la littérature française aux jeunes princes et princesses de la maison royale. Il avait l'air heureux et en bonne passe, mais toutefois semblait peu liant, peu flexible, fort contenu et réservé. Sa passion visible, et la seule communicative, était la passion de l'art. Sa conversation ne roulait guère volontiers que sur les questions de style, de rhythme, de strophes, de rimes, de sentiment, en un mot sur la poésie. Tous ses loisirs étaient absorbés par le volume qu'il allait publier prochainement.
Comme il était plus que discret sur lui-même, sur ses circonstances personnelles et sur ses antécédents, je n'ai appris que beaucoup plus tard, c'est-à-dire tout récemment et par d'autres, les quelques détails biographiques qui vont suivre.
Issu d'une bonne famille de Génicourt, en Lorraine, son père avait été pendant une trentaine d'années premier chef de bureau à l'intendance militaire de Metz. C'est dans cette ville de guerre que, le 24 mars 1817, naquit Charles Fournel. Il avait un frère et deux sœurs. Le frère, son aîné, homme distingué, fut professeur d'histoire naturelle et membre de l'Académie de Metz (mort
en 1846 à 33 ans); des deux sœurs qui vivent encore, l'une s'était vouée à la musique, l'autre à la peinture. Comme on le voit, Fournel était de race intellisjente et un milieu sérieux et cultivé favorisa son premier développement.
Il fit ses études au lycée de sa ville natale et fut envoyé à Paris pour les compléter. Mais la mort de son père (1837) l'obligea à les interrompre avant les grades universitaires. Les circonstances étaient changées ; le jeune homme dut pourvoir à son existence. Il entra comme secrétaire chez le comte de Kaiserling, diplomate autrichien. Il voyagea avec lui et visita ainsi une partie de l'Italie et de l'Allemagne. Leur itinéraire, après Venise et Vienne, les conduisit à Berlin, où devait s*écouler la plus agréable partie de la carrière de Fournel, les quinze ou seize plus belles années de son existence. Un orage cependant l'attendait au début.
Introduit par le comte de Kaiserling auprès du baron de la Motte-Fouqué, et très-bien accueilli par ce nouveau protecteur dont il devait bientôt habiter la maison et plus tard présenter à la France le célèbre poème intitulé YOndine, le jeune Lorrain avait à peine pris pied dans la capitale de la Prusse, qu'il reçut de la poHce l'ordre de quitter la ville