SUR CHARLES FOURXEL. IX
et de repasser la frontière. De fausses indications l'avaient fait prendre pour un agent français. Au reste, pire disgrâce était advenue quatorze ans auparavant, en môme lieu et pour une cause pareille, à un homme bien plus connu, à Victor Cousin.
Réfugié à Francfort, alors ville libre, et bien recommandé, il en profita (1839) pour se faire connaître du public : il ouvrit un cours de littérature française et publia un volume devers. Le cours fut goûté et le mit en relations avec le poète genevois Henri Blanvalet, qui égrenait alors les élégies réunies plus tard dans sa Lyre à la mer. Le petit volume intitulé Ombres et Rayons (curieuse coïncidence avec le titre que Victor Hugo donna à ses poésies de 1840), fut dédié à M™-" la baronne de La Motte-Fouqué. Il est devenu introuvable
Rentré à Berlin peu après^ grâce à une intervention bienveillante, Fournel connut Paul Ackermann, érudit français, grammairien, lexicographe et critique de haute valeur^ qui fut le collaborateur de Charles Nodier. M. Ackermann s'intéressa au jeune poète, l'encouragea et finit par le patronner. C'est lui qui écrivit la lettre-préface pour le second recueil publié par Fournel, les Lais et Ballades (1844). C'est encore lui qui^ vers la môme époque, atteint de la maladie de poitrine à laquelle il devait
succomber en 1846, et obligé de renoncer aux leçons, recommanda efficacement son protégé à Alexandre de Humboldt, comme son remplaçant le plus désirable pour l'enseignement du français à la cour.*
Les Lais et Ballades ont disparu de la librairie, ainsi que les Ombres et Rayons. La famille même n'en possède que le manuscrit. L'auteur les regardait sans doute comme des péchés de jeunesse et n'en a plus fait mention. D'ailleurs les bonnes pièces de ces deux premiers recueils (je viens de m'en assurer sur les textes), ayant été conservées et transcrites dans le troisième, il est probable que Fournel aura détruit ces ébauches préparatoires, ne voulant dater littérairement que de sa maturité, et il avait raison.
Quoi qu'il en soit, une sorte de nuage entourait pour moi son passé, quand nous nous rencontrâmes, et nous ne parlions, comme je l'ai déjà dit, que de métrique^ de poésie populaire, de Rûckert, de Heine, de Ronsard et sujets circonvoisins. Il s'étonnait de me voir m'intéresser aussi à d'autres choses, et je me rappelle ce mot caractéristique,
1 M'"* Pau! Ackermann, qui aidait son mari dans ses travaux scientifiques, et qui « à cette époque ne s'intéressait guère à la poésie, aux poètes moins encore » (Lettre de M""* Ackermann, du 19 juillet 1876;, est la même M"* Ackermann dont les beaux vers ont récemment fait éclat dans la littérature et l'ont classée parmi les « grands désespérés ».