ACTE PRExMIER
Une place de village. Une timison à balcon. SCÈXE PREMIÈRE
PAN'CRACE, BERTILLE, sortant de la maison.
PANXRACE
Un homme qui n'a rien, n'est rien.
BERTILLE C'est l'avis du monde....
PANCRACE
Et le mien.
BERTILLE
Mais moi....
PANCRACE
Nous sommes dans l'aisance Et nous irions, par complaisance Pour ton caprice, partager Avec un pauvre, un étranger !
L'impertinence est un peu grande.
Mais mon Gaspard ne vous demande
PANCRACE
La folle !
BERTILLE
Il peut par son travail...
PANCRACE, moqueur.
Nourrir femme, enfants et bétail, Avoir, pour la saison mauvaise.
Bon hôtel, où l'on est à l'aise.
Et pour Tété, maison des champs.
Avec chevaux, carrosse et gens, — N'est-il pas vrai ?
BERTILLE
L'on est heureuse A moins. Plus la vie est coûteuse.
Plus les ennuis, dans notre cœur, Prennent la place du bonheur.
50 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
PANCRACE
Eh ! vous voilà bien philosophe !
S'il est aussi de cette étoffe.
Votre Gaspard, j'en suis joyeux, Car il prendra la chose au mieux.
J'ai du bien, mais ce qui m'importe.
C'est un gendre qui t'en apporte ; Je l'ai trouvé.
Mais, s'il vous plait, Puis-je donc à l'heure qu'il est, Changer mon cœur?
PANCRACE
C'est un cœur d'ange, Mais, si tu peux le changer, change !
BERTILLE
Pauvre Gaspard ! Vous-même, un jour.
Vouliez bien qu'il parlât d'amour.
PANCRACE
Par amour j'entends badinage ; Ce qu'aux fillettes de ton âge.
Débitent les jolis garçons :
Douceurs, fleurettes et chansons.
Ce Gaspard fait à la campagne Tous mes travaux. L'argent qu'il gagne, Je le lui dois; mais j'ai cru voir Qu'il ne tiendrait pas à l'avoir,
LE VIOLON MAGiaUE. 5 I
Et que notre vaillant jeune homme Se croirait payé, Dieu sait comme.
Si tu l'abordais poliment, Par un salut, un compliment Q.ui se reçoit et qui se donne.
Sans en coûter rien à personne.
C'est pour cela que, certain jour.
J'ai dit: S'il te parle d'amour.
Sois avec lui riante et douce.
Car, moi, jamais je ne repousse Celui qui ne me nuit en rien ; Encor mouis, s'il me veut du bien.
Ah ! je vous croyais plus sensée.
BERTILLE
Oiielle était donc votre pensée ? Vous le disiez fort diligent Et valant son pesant d'argent.
Maintenant, en vain, je m'appHque A vous comprendre....
PANCRACE
Je m'explique.
\'ous saurez donc que, sans vouloir Aimer les gens, l'on peut avoir Pour eux, en retour de services Que l'on doit à leurs bons offices, Quelques procédés engageants.
Un choix de mots plus obligeants.
Que ceux, dont un homme à salaire Est régalé pour l'ordinaire :
C'est une espèce de paînient
Pour les nobles cœurs, et vraiment,
Combien désirent que la bouche
Leur sourie et d'un mot les touche,
Plutôt que d'entendre cela :
Combien doit-on ? tant ! . . . . tiens ! voilà l
Pour moi, je hais cette rudesse.
Et cherche, avec délicatesse,
A payer, s'il se peut, les gens
Noblement....
BERTILLE
En mots obligeants l
Et vous, que l'on voyait lorgnée Par ce gars, on vous a priée De lui sourire doucement, Sans penser à lui;
BERTILLE
Las! Comment?...
PANCRACE
De mettre de la complaisance A bien exploiter sa présence.
Vous deviez activer son feu, L'animer au travail, morbleu !
Le tenir sans cesse en haleine.
Lui faire croire que sa peine Est un vrai plaisir, et qu'au bout.
LE VIOLON xMAGIdUE. 5 5
C'est encor lui qui nous doit tout.
Et vous ne sentez point de honte D'être si bête ?
BERTILLE
A votre compte,
Il l'eût fallu tromper?
PANCRACE
Tromper !
Que n'ai-je un bâton pour frapper La sotte! Et qui donc, je vous prie, Vous parle ici de tromperie, Hé?
BERTILLE Mais....
Tromper! Vous me donnez D'un tel compliment par le nez, Pour mes bontés !
BERTILLE
Je voulais dire —
PANCRACE
Tromper !
BERTILLE Mais, non !
PANCRACE
Qu'on se retire
54 ESSAIS DRAMATiaUES.
BERTILLE Pardonnez-moi.
PANCRACE
Tromper ! — Un jeu, Un mot. un tour plaisant, parbleu !
Est-ce tromper cela?
BERTILLE
Mon père ,
Hélas ! (Elle pleure.)
PANCRACE
La sotte! allons, j'espère Qu'on ne verra plus s'échapper De ces vilains mots-là; tromper! Le monde rirait de t'entendre.
Quoi ! c'est tromper que vouloir prendre L'homme, comme il veut être pris?
Parmi tant de divers esprits, Le grand art consiste à connaître Ce qu'avec chacun il faut être, Afin de savoir à propos Tirer parti de ses défauts Ou qualités, pour bien conduire Nos intérêts, sans vouloir nuire.
Lorsqu'un quidam officieux, Me veut servir pour tes beaux yeux, Je dis ce qu'on dit par le monde :
«Qui se fait mouton, qu'on le tonde ! » Est-ce tromper cela? Mon Dieu, Qu'avez-vous, hé?
BKRTILLE
C'était un jeu?
PANCRACE Eh ! bien après?...
BERTILLE
Voyez, mon père, Absolument je désespère D'en aimer un autre...
PA\XRACE
Ma foi, Aimez qui vous voudrez !
BERTILLE
Eh quoi? Vous permettez donc?
PANCRACE
Sans nul doute.
A moi, que m'importe ? Il m'en coûte Fort peu, certes. Mais ils sont deux.
Tu veux l'un; l'autre, je le veux.
Et comme, au pays où nous sommes, L'on ne peut pas prendre deux hommes.
Fais ce que tu voudras du tien.
Mais il faut m'épouser le mien.
BERTILLE, d'un ton grave.
C'est impossible.
56 ESSAIS DRAMATiaUES.
PANCRACE
Or çà, Bertille, Je suis le père et toi la fille ; Et comme tel, je suis, pour toi, Ce qu'est pour son sujet, le roi.
Je veux, je commande, j'ordonne.
Que l'on prenne ce que je donne; Que l'on n'ait d'avis que le mien ; Que sans moi, l'on ne fasse rien, Et qu'en humble et bonne sujette, Ce qui m'offusque, on le rejette.
Vous m'entendez?
BERTILLE
Mais, notre époux Ne doit-il pas nous plaire à nous ?
En amour, et cela doit être.
Quand le cœur parle, il est seul maître.
Obéissez.
BERTILLE
Plutôt mourir !
PANCRACE
Morbleu ! c'est assez discourir.
J'ai fait, je crois, en conscience.
Assez preuve de patience.
Sachez qu'un parti que j'ai pris.
Est pris, bien pris, malgré vos cris.
Fi: \IOLOX MAGiatB. 57
BERTILLE
Quand de ses droits le père abuse, La fille à céder se refuse.
(Elle rentre dans la maison; Pancrace l'enferme.)
SCÈXE DEUXIÈME
PANCRACE, seul.
Vit-on jamais pareil lutin !
Le diable perdrait son latin
Avec elle ! L'avez-vous vue ?
Parce qu'on veut la voir pourvue
D'un bon mari de nos amis,
A qui déjà tout est promis!
Mais nous saurons bien faire taire,
L'ardeur de ce bon caractère.
Qui, me voyant lever bâton,
Sans doute baissera le ton.
Oui, loin qu'on m'en fasse démordre.
Je vais de ce pas mettre en ordre
Tout ce qu'il faut. Le plus urgent.
C'est mon voyage, pour l'argent
Qu'il faut quérir.
SCÈXE TROISIÈME
Gaspard survient et demande à Pancrace, s'il est irai qu'il veuille donner sa fille à Grosgnillot. Pancrace élude la question, dit qu'il va 'faire un petit voyage et prie Gaspard d'avoir l'œil à tout pendant cette absence nécessaire.
(On entend le son d'un violon. Gaspard va voir ce que c'est.)
$8 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
se EXE QUATRIEME
PAXCRACE, seul.
Toutes les choses seront prêtes
Dès demain, et puisqu'il le faut,
Puisqu'enfin Monsieur Grosguillot
Montre assez peu de confiance,
On lui fera voir la finance ;
Même, on la lui fera toucher,
Mais des yeux, sans rien empocher.
C'est mon affaire. On la marie
Par bon contrat, et si leur vie
Se ressent du trouble fatal
Qu'apporte aux gens le vil métal,
Du moins, ils ne pourront pas dire
Qu'en rien par là j'ai pu leur nuire.
En route ! Je fais cette nuit
Mon petit voyage, sans bruit,
Et vais chercher l'argent chez l'homme
Qui me le garde. Aucune somme
Jamais ne reste en ma maison,
Et c'est n'agir pas sans raison ;
Car, outre que dans ma demeure,
L'on me pourrait faire à toute heure
Un grand vol qui me rendrait fou,
Il est bon d'être sans un sou.
Pour ne point vivre en la mollesse.
Pour ne point avoir de faiblesse,
Pour ne point payer nos flatteurs.
Et fussions-nous leurs débiteurs !
(Il entre chez lui.^
SCEXE CINQUIEME
GASPARD, et le GÉNIE, SOUS la tigure de l'aveugle.
LE MENETRIER La charité, s'il vous plaît !
GASPARD
Prie, Ou demande, ou bien chante, ou crie.
Je ne puis qu'avec toi crier, Demander, chanter et prier, Car, je n'ai rien. Il est bien triste De n'avoir qu'un : Dieu vous assiste ! A te donner.
(Le ménétrier s'éloigne.)
SCEXE SIXIEME
GASPARD, seuL
Fâché de n'avoir pu secourir l'aveugle, il se décide à récJamer à Pancrace le paiement de ses gages. ,