LE COMTE HATTO, JEAN
•LE COMTE, s'élançant l'épée à la main, porte un coup à Jean qui le pare adroitement.
Tiens!
SCHIXDERHANN'ES. I4I
JEAN
Manqué !
11 se jette sur le comte, le terrasse et le desarme.)
Debout ! sois libre et pars, toi qui m'as provoque. Prends garde que mes gens ne voient Monsieur le comte, S'ils t'attrapent, c'est fait ; ils régleront ton compte. Passe par là, c'est mieux, et file ! Nous irons Te voir bientôt chez toi.
LE COMTE
Je t'attends.
JEAN
Nous verrons.
SCÈXE SEPTIÈME JEAN, CARLE, ux PAYSAN amené par plusieurs brigands.
CARLE
Ce n'est qu'un prisonnier que l'on t'amène. Avance, Canaille, chien !
JEAN, au prisonnier.
Ton sort, tu le connais d'avance.
(A ses hommes.)
Ce rustre, où Ta-t-on pris?
PREMIER BRIGAND
Dans un creux du chemin,.
Caché.
142 ESSAIS DRAMATiaUES.
DEUXIÈME BRIGAND
Nous l'avons pris les armes à la main.
JEAN N'es-tu pas serviteur de la justice ?
CARLE, moqueur.
On nomme Ainsi les vrais voleurs !
TOUS
C'en est un.
LE PAYSAN
Un pauvre homme !
JEAN
Qiii donc es-tu, voyons?
LE PAYSAN
Un pauvre homme !
JEAN
On t'a pris Les armes à la main ?
LE PAYSAN Ah ! Dieu !
JEAN
L'on t'a surpris Caché, pourquoi cela? parle. Des cris, des larmes Ne serviront de rien ici. Pourquoi des armes? Ne mens pas.
SCHINDERHAKN'ES. 143
LE PAYSAN
Je sortis de chez nous ce matin.
On voulait s'emparer... (Il hésite.,
CARLE De Butler?
LE PAYSAN, très-bas.
Oui.
Mâtin !
Le prendre, rien que ça !
(On rit.)
JEAN
Silence, là! Le prendre...
Ou le tuer?
(Le paysan ne repondant pas.
Voilà ce qu'il faut nous apprendre.
Tu voulais le tuer. Pour le prendre, vraiment, Il convenait, au moins, d'avoir son agrément.
Rires des brigands.
Tu n'étais pas tout seul. Etait-ce par vengeance?
LE PAYSAN Non.
JEAN
Quel mal t'a-t-il fait?
LE PAYSAN
Aucun. C'est l'indigence.
JEAN
L'indigence? Comment l'indigence? Défends Ta peau comme tu peux!
LE PAYSAN
Mon Dieu, j'ai six enfants Pleurant, et je n'ai rien à leur donner. La guerre M'a ruiné. Monsieur. Il ne se passe guère De jour que je ne voie arriver les troupiers. Les ennemis m'ont pris ma chaussure des pieds ; Ils ont brûlé mon lit ; c'était à fendre l'âme. Ma femme était malade. Ils ont tout mis en flamme. C'était pour se chauffer. Et quand ils sont partis, Rien que les quatre murs, ma femme et les petits. Ils ne m'ont rien laissé. Je possédais des bêtes, Il ne m'en reste plus. Aussi vrai que vous êtes Un honnête homme, ils m'ont tout pris, tout enlevé. Si je disais un mot, le sabre était levé. J'eus donc tous les malheurs possibles : la famine, L'incendie et la mort. Ma femme faisait mine De vouloir vivre encor pour les pauvres enfants ; Mais, malade, exposée au froid, à tous les vents, N'ayant que du pain noir, de l'eau pour tout remède, Sans parents, sans amis, sans personne qui m'aide. Elle mourut bientôt. Ce fut un rude coup ! Quelle perte pour moi, car je l'aimais beaucoup, Une femme, Monsieur, qui gagnait la journée D'un homme ! — L'intendant après fit sa tournée ; Je n'avais pas un sou pour payer. Il m'a dit Que j'irais en prison, m'a traité de bandit,
De voleur; il m'a dit qu'au château de ses maîtres Se trouvaient des cachots sous terre, pour les traîtres Et les mauvais payeurs qui valent encor moins. Si nous avions été dans un coin sans témoins, Il n'aurait pas parlé si haut, car si je pleure Ce n'est pas que je sois un poltron. Tout à l'heure, Vous verrez si j'ai peur quand il faudra mourir. Mais les enfants. Monsieur, lorsqu'on doit les nourrir, Et qu'on n'a rien, c'est dur! On me dirait que j'aille Au fin fond de l'enfer chercher de la mangeaille Pour mes enfants, j'irais. Ce matin, quand j'appris Que du fameux Butler la tête était à prix,
J'ai pensé que j'aurais peut-être le bonheur De sauver mes enfants.
Que t'a dit ton seigneur?
Car tu n'as pas été sans lui conter ta peine.
LE PAYSAN, amcremem.
Le seigneur ? Quand on parle, il vous écoute à peine ; Il m'a tourné le dos. Ces gens-là sont trop grands.
JEAN
Et combien lui dois-tu ?
LE PAYSAN
Quatre-vingts francs.
JEAN
Tiens, prends !
Voilà quatre-vingts francs pour les maîtres. Va dire
146 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
Au château que ce Jean qu'on les entend maudire, A payé pour le pauvre. Et voici dix ducats
Pour tes enfants ! Va ! (il lui donne une carte rouge.;
Prends cette marque. En tout cas, Cela peut te ser\'ir à l'avant-poste. Ecoute: Va trouver ton seigneur, tu vois ce qu'il nous coûte ; Dis-lui bien que Butler lui-même un jour viendra
Chercher ses intérêts. (Il entre dans la caverne.) CARLE Et qu'il s'en souviendra !
PREMIER BRIGAND, au paysan.
T'as sauvé ta carcasse !
DEUXIÈME BRIGAND
Il l'a bien défendue!
TROISIÈME BRIGAND C'est vrai, le vieux, il a la langue bien pendue.
dUATRlÈME BRIGAND T'as de quoi, maintenant, pour graisser tes essieux.
CARLE
Va trouver tes enfants.
LE PAYSAN, saluant profondènaent.
Bien des merci. Messieurs!
Fin de la première partie.