‹ Essais dramatiquesChapitre 52 sur 74 · LE COMTE HATTO, JEAN · texte numérisé non relu

LE COMTE HATTO, JEAN

•LE COMTE, s'élançant l'épée à la main, porte un coup à Jean qui le pare adroitement.

Tiens!

SCHIXDERHANN'ES. I4I

JEAN

Manqué !

11 se jette sur le comte, le terrasse et le desarme.)

Debout ! sois libre et pars, toi qui m'as provoque. Prends garde que mes gens ne voient Monsieur le comte, S'ils t'attrapent, c'est fait ; ils régleront ton compte. Passe par là, c'est mieux, et file ! Nous irons Te voir bientôt chez toi.

LE COMTE

Je t'attends.

JEAN

Nous verrons.

SCÈXE SEPTIÈME JEAN, CARLE, ux PAYSAN amené par plusieurs brigands.

CARLE

Ce n'est qu'un prisonnier que l'on t'amène. Avance, Canaille, chien !

JEAN, au prisonnier.

Ton sort, tu le connais d'avance.

(A ses hommes.)

Ce rustre, où Ta-t-on pris?

PREMIER BRIGAND

Dans un creux du chemin,.

Caché.

142 ESSAIS DRAMATiaUES.

DEUXIÈME BRIGAND

Nous l'avons pris les armes à la main.

JEAN N'es-tu pas serviteur de la justice ?

CARLE, moqueur.

On nomme Ainsi les vrais voleurs !

TOUS

C'en est un.

LE PAYSAN

Un pauvre homme !

JEAN

Qiii donc es-tu, voyons?

LE PAYSAN

Un pauvre homme !

JEAN

On t'a pris Les armes à la main ?

LE PAYSAN Ah ! Dieu !

JEAN

L'on t'a surpris Caché, pourquoi cela? parle. Des cris, des larmes Ne serviront de rien ici. Pourquoi des armes? Ne mens pas.

SCHINDERHAKN'ES. 143

LE PAYSAN

Je sortis de chez nous ce matin.

On voulait s'emparer... (Il hésite.,

CARLE De Butler?

LE PAYSAN, très-bas.

Oui.

Mâtin !

Le prendre, rien que ça !

(On rit.)

JEAN

Silence, là! Le prendre...

Ou le tuer?

(Le paysan ne repondant pas.

Voilà ce qu'il faut nous apprendre.

Tu voulais le tuer. Pour le prendre, vraiment, Il convenait, au moins, d'avoir son agrément.

Rires des brigands.

Tu n'étais pas tout seul. Etait-ce par vengeance?

LE PAYSAN Non.

JEAN

Quel mal t'a-t-il fait?

LE PAYSAN

Aucun. C'est l'indigence.

JEAN

L'indigence? Comment l'indigence? Défends Ta peau comme tu peux!

LE PAYSAN

Mon Dieu, j'ai six enfants Pleurant, et je n'ai rien à leur donner. La guerre M'a ruiné. Monsieur. Il ne se passe guère De jour que je ne voie arriver les troupiers. Les ennemis m'ont pris ma chaussure des pieds ; Ils ont brûlé mon lit ; c'était à fendre l'âme. Ma femme était malade. Ils ont tout mis en flamme. C'était pour se chauffer. Et quand ils sont partis, Rien que les quatre murs, ma femme et les petits. Ils ne m'ont rien laissé. Je possédais des bêtes, Il ne m'en reste plus. Aussi vrai que vous êtes Un honnête homme, ils m'ont tout pris, tout enlevé. Si je disais un mot, le sabre était levé. J'eus donc tous les malheurs possibles : la famine, L'incendie et la mort. Ma femme faisait mine De vouloir vivre encor pour les pauvres enfants ; Mais, malade, exposée au froid, à tous les vents, N'ayant que du pain noir, de l'eau pour tout remède, Sans parents, sans amis, sans personne qui m'aide. Elle mourut bientôt. Ce fut un rude coup ! Quelle perte pour moi, car je l'aimais beaucoup, Une femme, Monsieur, qui gagnait la journée D'un homme ! — L'intendant après fit sa tournée ; Je n'avais pas un sou pour payer. Il m'a dit Que j'irais en prison, m'a traité de bandit,

De voleur; il m'a dit qu'au château de ses maîtres Se trouvaient des cachots sous terre, pour les traîtres Et les mauvais payeurs qui valent encor moins. Si nous avions été dans un coin sans témoins, Il n'aurait pas parlé si haut, car si je pleure Ce n'est pas que je sois un poltron. Tout à l'heure, Vous verrez si j'ai peur quand il faudra mourir. Mais les enfants. Monsieur, lorsqu'on doit les nourrir, Et qu'on n'a rien, c'est dur! On me dirait que j'aille Au fin fond de l'enfer chercher de la mangeaille Pour mes enfants, j'irais. Ce matin, quand j'appris Que du fameux Butler la tête était à prix,

J'ai pensé que j'aurais peut-être le bonheur De sauver mes enfants.

Que t'a dit ton seigneur?

Car tu n'as pas été sans lui conter ta peine.

LE PAYSAN, amcremem.

Le seigneur ? Quand on parle, il vous écoute à peine ; Il m'a tourné le dos. Ces gens-là sont trop grands.

JEAN

Et combien lui dois-tu ?

LE PAYSAN

Quatre-vingts francs.

JEAN

Tiens, prends !

Voilà quatre-vingts francs pour les maîtres. Va dire

146 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

Au château que ce Jean qu'on les entend maudire, A payé pour le pauvre. Et voici dix ducats

Pour tes enfants ! Va ! (il lui donne une carte rouge.;

Prends cette marque. En tout cas, Cela peut te ser\'ir à l'avant-poste. Ecoute: Va trouver ton seigneur, tu vois ce qu'il nous coûte ; Dis-lui bien que Butler lui-même un jour viendra

Chercher ses intérêts. (Il entre dans la caverne.) CARLE Et qu'il s'en souviendra !

PREMIER BRIGAND, au paysan.

T'as sauvé ta carcasse !

DEUXIÈME BRIGAND

Il l'a bien défendue!

TROISIÈME BRIGAND C'est vrai, le vieux, il a la langue bien pendue.

dUATRlÈME BRIGAND T'as de quoi, maintenant, pour graisser tes essieux.

CARLE

Va trouver tes enfants.

LE PAYSAN, saluant profondènaent.

Bien des merci. Messieurs!

Fin de la première partie.

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