JEAN, PERCE-OREILLE JEAX
Tu vas aller là-bas, A la ville : un bâton, des haillons, des savates. Tends l'oreille et retiens ta langue et tes deux pattes. Si tu vois quelque chose à prendre, ne prends rien. Pour singer l'honnête homme, il n'est tel qu'un vaurien. Fais-toi d'un mendiant la mine et l'attitude, Et surtout ne vas pas voler par habitude.
PERCE-OREILLE
Ah, fi donc! Capitaine, on n'est pas un filou, Un escroc. Quand j'ai mis la carabine au clou, Je verrais de l'argent, de l'or, plein des sacoches. Que je passerais fier, les deux mains dans mes poches. A moins que cène soit, par exemple, en un bois. Comme ici. Pour le coup, je prends ce que j'y vois ; Car c'est chez nous, ici. La plaine, la montagne. C'est chez nous. Les forêts et toute la campagne C'est à nous. Moi, j'y vis comme dans ma maison : Je prends ce que j'y trouve et comme de raison.
;SSAIS DRAMATIQ.UES.
Mais en ville, jamais! A moins qu"à ton pass.;ge
Tu ne prennes la ville; alors, suivant Tusage,
On pille, mais piller enfin n'est pas voler.
Ne pille pas qui veut. Loin de nous ravaler,
Ça donne Tair d'un maître entrant dans sa conquête.
Mais à part ça, je suis l'homme le plus honnête.
JEAN
Tu dois savoir, avec ton esprit aiguisé,
Qu'être honnête veut dire être bien déguisé.
Dans ce monde où pas un ne peut rester en vie
Pendant deux jours, s'il n'est plein de ruse et d'envie.
Va-t-en courir la ville, écoute ce qu'on dit ;
Ecoute et sois prudent et, si ton cœur bondit
En entendant parler de Jean et de sa bande,
Tais-toi, si tu ne veux danser la sarabande
En public, pour des sots à qui c'est un régal
Que de voir un gibet où l'on pend leur égal.
Va courir le marché, ramasse les nouvelles,
Le moindre mot est bon pour les bonnes cervelles ;
Va-t-en remplir ta hotte ainsi qu'un chiffonnier,
Tu verseras ta charge après dans mon grenier.
Fin de la deuxième partie.
SCHINDERHANNES. I 7 l