‹ Essais dramatiquesChapitre 69 sur 74 · MARIAGE DE SCARRON · texte numérisé non relu

MARIAGE DE SCARRON

L^« ^é/i7 jardin dos de murs. A gauche la maism. A droite mie pœie de dégagement. Sur le devant une table et un hanc.

SCEXE PREMIERE

SCARRON (dans son fauteuil), LAPIERRE

(Lapierre pousse le fauteuil roulant.)

Doucement, Lapierre, ne pousse point si gaillardement, ou tu vas me renverser de mon piédestal bien chancelant déjà. — Tu murmures, je crois?

LAPIERRE, d'un ton bourru

Non, Monsieur.

SCARRON

Qu'il fait bon ici! Que j'aime ce vent frais qui nous caresse et ce libéral soleil qui nous habille d'or et d'argent !

■C;o ESSAIS DRAMATIQUES.

Tiens, Lapierre, quand le feuillage tressaille autour de moi, quand je respire l'odeur des roses, il me semble que je n'ai rien à envier aux princes du sang.

LAPIERRE Oui, Monsieur.

SCARROX

Oui, Monsieur! non, Monsieur: îu fais bien le renchéri ce matin. Serais-tu fâché?

LAPIERRE Je ne suis nullement fâché. Monsieur; je suis triste.

SCARROX.

En effet, tu m"as l'air mélancohque et mystérieux. Donnerais-tu aussi dans le travers de pousser les beaux sentim.ents ?

LAPIERRE

Monsieur, sauf votre bon plaisir, je pousse votre chaise, et pour ce qui est de mes sentiments, je n'ai point à en rougir.

Pourquoi donc cette tristesse?

LAPIERRE C'est à cause de vous, Monsieur.

SCARROX Il est vrai que mes plaintes continuelles...

SCARRON. 197

LAPIERRE

Eh ! vous ne vous plaignez point assez.

SCARRON Ma méchante humeur, mes rebuffades.

LAPIERRE

Vos rebuffades? je n'ai de ma vie servi un maître si indulgent. Votre méchante humeur? parlons-en 1 lorsqu'à vous seul, vous faites rire toute la France.

SCARROX Tes gages ne seraient-ils point quelque peu arriérés?

LAPIERRE C'est bien probable, mais je ne m'en tourmente guère.

SCARRON

Mais enfin, mon vieux Lapierre, explique-toi, car pour moi, je donne ma langue aux chiens.

LAPIERRE

Eh bien, Monsieur, ce jardin où vous passez vos journées avec une plume à la main et du papier devant vous, n'est point un lieu de délices comme vous le prétendez. Vous dites que le soleil répand de l'or sur vous, mais vos marchands ne se paient point de cette monnaie. Vous n'avez plus ni sou ni maille, et vous voulez que, dans l'état oîi vous êtes, je partage la satisfaction que vous montrez?

SCARRON On voit bien que tu n'es pas poète.

LAPIERRE

Dieu m'en garde! c'est un métier où l'on meurt de faim.

SCARRON

Un poète, il est vrai, vit plus là-haut qu'ici bas, et quand ses affaires le rappellent parmi vous, il vous prête à rire, tellement il est gauche et emprunté. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'il n'ait point sa revanche. Crois-tu que ce monde de dupes et de fripons, de sots et d'insensés qui s'acharnent à la poursuite d'un bonheur imaginaire ne le fasse pas rire? Va, Lapierre, le poète seul connaît les choses réellement excellentes. — Cueille-moi cette rose.

LAPIERRE La voilà. Monsieur.

SCARRON

Admire cette fleur. Est-il rien de plus ravissant? Regarde cette goutte de rosée. Est-il diamant plus limpide? Il n'y a pas jusqu'à ces piquants qui n'aient leur charme. Les épines de la rose sont comme l'esprit de la beauté.

LAPIERRE

Vous n'êtes point en peine pour dire de belles paroles ; cette rose vous pourrait faire composer un gros livre, mais vous le paierait-elle? Moi, si j'étais un érudit comme vous, et si je savais l'art de tourner des louanges, je ne perdrais pas mon temps à les adresser aux fleurs ; si je me mettais

SCARROX. 199

à l'œuvre, ce ne serait qu'à bon escient. Les honnêtetés que vous dites à une rose, je les dirais à quelque grande dame... à la Reine, par exemple.

SCARRON A la Reine ! Comme tu y vas !

LAPIERRE

Pourquoi pas? Elle est généreuse et qui sait? elle s'informerait de votre situation et vous finiriez, peut-être, par être sûr de dîner tous les jours. Vous attraperiez un bon emploi à la cour.

SCARRON

Ces gens-là ne doutent de rien. Un emploi ! Eh, suis-je capable de quoi que ce soit ?

LAPIERRE

Je me suis laissé dire que les mieux rétribués étaient ceux où il n'y avait rien du tout à foire.

SCARRON

Un emploi où il n'y a rien à faire! C'est justement le plus difficile de tous ! Apprends que si l'on ne fait rien pour le pays, il faut faire d'autant plus pour le maître.

LAPIERRE Vous avez tant d'esprit !

SCARRON Scarron à la cour! Mon dos de paralytique ne peut guère

200 ESSAIS DRAMATiaUES.

se plier, et malgré tout mon esprit, je crois en conscience n'être ni hypocrite, ni flatteur, ni diseur de billevesées.

LAPIERRE

Ah. si vous vouliez, Monsieur, pour arriver aux honneurs, il ne vous en coûterait peut-être que la peine de dire un mot.

SCARRON

Ou de danser la sarabande. Lapierre, laisse-moi.

LAPIERRE Hélas, et nous n'avons plus un denier !

SCARRON Vas emprunter chez mes amis.

LAPIERRE

Vos amis? du côté de la bourse, ils ne sont guère plus grands seigneurs que nous.

SCARROX Prends à crédit.

LAPIERRE

Du crédit ! Est-ce que vous croyez qu'on ne sache pas bien que vous n'avez qu'un bon pourpoint, et encore qu'il est perce par le coude.

SCARRON

Mon pauvre Lapierre, Pergame elle-même dut enfin succomber; le temps n'épargne rien et les Pyramides s'écrouleront un jour! Porte mon pourpoint au tailleur.

SCARROK.

LAPIERRE

C'est à quoi j'ai déjà pensé; mais le tailleur veut que M. l'abbé Scarron lui donne quelque chose.

SCAKRON Je lui donne ma bénédiction : — il y en a qui la vendent.

LAPIERRE

J'ai vainement essayé de vous avoir un peu de vin chez Je cabaretier; le boulanger aussi ne veut plus nous fournir.

SCARRON

Tout le monde s'est donc conjuré pour me faire périr ■d'inanition.

LAPIERRE

Et puis, Monsieur, ce n'est pas tout.

SCARRON Qu'y a-t-il encore, bon Dieu?

LAPIERRE

Les pauvres du quartier à qui vous faisiez donner à manger, qui voyaient en vous leur providence avant que vous fussiez aussi pauvre qu'eux, il faudra dorénavant leur fermer la porte.

SCARRON

En sommes-nous là? O pénurie, ennemie de toutes les joies du cœur! Voilà une privation à laquelle je n'avaispas songé. Ces indigents ne font-ils pas ma véritable famille? Malheureux comme je suis, impotent, goutteux, rachitique,

cul de jatte, fiévreux, et gueux par dessus le marché, je me semais si bien au milieu d'eux tous, à qui je semblais un prince de la misère. Mauvais roi, tu laisseras donc périr ton peuple! mais que faire en cette dure nécessité?... La Reine? Oui, cette idée est bonne, adressons un placet à la Reine. Allons ! voilà qui lève tous les scrupules ! Si ce n'est pour moi, que ce soit du moins pour mes pauvres. Lapierre, du papier, une plume ! je vais écrire à la Reine.

LAPIERRE

Ah enfin ! Il rentre dans la maison et apporte ce qu'il faut pour écrire.)

^ * SCARRON

Je suis ton conseil ; je demande un emploi, le seul qui me convienne.

^11 écrit sur ses genoux.

Scarron, par la grâce de Dieu, Malade en tout temps, en tout lieu.

Qui jamais nul plaisir ne goûte, A qui tout tnanque, hois la goutte Et mille espèces de douleurs De tous noms, de toutes couleurs, Qui lui fout si terrible guerre.

Qu'il n'y peut plus résister guère.

Et que le destin tourmentant Laisse encor sans un sou comptant ; Ce Scarron, ô ma Souveraine^ Ose humblement prier la Reine, Comme sujet des plus loyaux.

De daigner, par lettres royaux.

SCARRON. 205

Lui garantir, faveur insigne, La place dont il est bien digne En son malheur incontesté.

De malade attitré de Votre Majesté!

Par mon dos tortueux, par mon corps rachitique, Catharreux et paralytique.

Par mes membres tout rabougris, Par mon front jeune, à cheveux gris.

Par mon pourpoint vieux, dont l'étoffe Crève de rire en philosophe. Je vous supplie, ô Majesté, Pardon pour ma témérité!

Reine de grâce et de beauté.

Que votre doux soleil m' accordant une œillade Me jette en souriant un de ses rayons d'or, Pour qu'avant de mourir puisse un peu vivre encoî', De Votre Majesté le très-humble malade.

LAPIERRE, enthousiasmé

Pour qu'avant de mourir je puisse vivre encor ! Eh bien oui, Monsieur, c'est là une belle pensée, que j'avais aussi dans la tête, mais il n'y a que vous pour si bien exprimer les choses.

SCARROX Tu es content de mon placet?

LAPIERRE

Il ne s'est jamais fait rien de plus excellent.

204 ESSAIS DRAMATIQ.Î-'ES.

SCARROX

Voilà une critique comme les poètes les aiment. Reste à savoir ce qu'il adviendra de mes vers. Allons, le sort en est jeté. Il plie le papier et le scelle. Tiens, Lapierre, tu remettras ce pli à Mademoiselle d'Hautefort.

LAPIERRE Oui, Monsieur, j'y cours et j'ai bon espoir. Il sort.;

SCARRON

Brave garçon ! Puissions-nous réussir! Qui ne risque rien, n'a rien.

SCÈXE DEUXIÈME

SCARROX. LA BARONN'E DE N'EUILLAN'T

Bonjour, mon cher abbé!

SCARRON Vous, Madame la Baronne ! quelle aimable surprise !

LA BARONNE Vous me pardonnez donc de vous déranger si matin?

SCARRON

Je suis dans l'enchantement de cette faveur inattendue et en même temps au désespoir... Lapierre est sorti; personne pour vous offrir un siège.

SCARRON. 20

LA BAROXNE, sasseyant sur le banc

Je suis fort bien ici, je vous assure. — Comment vous sentez- vous aujourd'hui?

SCARRON

[e me sentais presque bien avant votre arrivée; mais Madame, vous avez un air de prospérité qui me fait maî.

LA BARONNE L'envieux !

SCARRON

Et quelles nouvelles de votre filleule qui est bien la jeune personne la plus accomplie que je connaisse?

LA BARONNE

C'est précisément à propos de M^'- d'Aubigné que je viens vous trouver. J'ai besoin, auprès d'elle, de l'appui de votre éloquence.

SCARRON

Qu'y a-t-il donc?

Voici. Ma filleule a, comme vous le savez, de la beauté et de l'esprit, mais elle est sans dot et cependant, admirez son astre favorable, un gentilhomme, fort bien en cour, demande sa main.

SCARRON Et qu'en dit-elle ?

LA BARONNE Le croiriez-vous, elle fait la difficile.

206 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

SCARROX

Vraiment ?

LA BARONNE

Oui, Mademoiselle balance quand un homme de qualité, riche et bien fait, veut l'épouser pour ses beaux yeux. C'est pourtant là, convenez-en, un bonheur qui tient du miracle.

SCARRON

Et quelles raisons donne-t-elle pour refuser cette bonne fortune ?

LA BARONNE

Elle dit qu'elle ne veut pas donner sa main sans son cœur, et qu'avant d'accepter un époux, il lui faut au moins le connaître.

SCARRON

• Elle ne connaît donc pas votre gentilhomme?

LA BARONNE

Pas encore, mais qu'importe? soupirant. En vérité, la jeunesse d'aujourd'hui est bien extravagante!

SCARRON

Ah! baronne, ne médisons point de la jeunesse, cela nous vieillit trop.

LA BARONNE

De mon temps, lorsqu'il était question de mariage, on eût trouvé malséant de parler de relations préalables et d'inclination de cœur. Que le prétendu fût de bonne maison, on inclinait suffisamment pour lui; la connaissance se faisait après la cérémonie ; et les choses n'en allaient que mieux.

SCARROX. 207

SCARROX

Mais, derrière le mari, il y avait quelqu'un que l'on connaissait davantage,

LA BARONNE

Avant le mariage, jamais.

SCARRON Oui, mais après

LA BAROXXE

Mauvais plaisant! En un mot, de mon temps le mariage

était

SCARROX

La convenance de tous, hormis des intéressés.

LA BAROXXE

Ne sauriez-vous être une fois sérieux ? Je désire vivement que ma filleule consente à une alliance aussi avantageuse. Vous pensez bien que je ne lui ai pas épargné les remontrances, mais elle m'a tenu tête. Enfin, mon cher Scarron, à bout de ressources, je viens à vous^ et, comme vous avez plus d'esprit que moi

SCARROX Par exemple !

LA BAROXXE

Françoise vous écoutera. Elle a confiance en vous. Vous la persuaderez.

SCARROX

Cette mission m'honore, Madame; mais qui vous fait croire à mon crédit sur Mademoiselle d'Aubigné?

208 ESSAIS DRAMATIQJJES.

LA BARONNE

Comment donc, mon cher abbc, oubliez-vous ce qu'elle vous doit?

SCAKROX

Ce qu'elle me doit? mais...

LA BARONNE

Souvenez-vous du jour où je la conduisais dans le monde pour la première fois. Rappelez-vous son embarras, sa timidité qui l'empêchait presque de lever les yeux. N'est-ce pas vous qui, la rassurant par vos gracieuses prévenances, avez su lui rendre sa liberté d'esprit? Elle fut comme inspirée de votre conversation et vous dut ainsi un véritable succès^ Tenue, dès ce moment, pour une petite mer\'ei]le, on parle de son esprit, même à la cour.

SCARROX

L'aimable enfant! Une si grande modestie unie à tant de jugement ! Ce me fut un bonheur de mettre ce rare mérite à la place qui lui revenait de droit.

LA BARONNE

Françoise vous en garde une vive reconnaissance, et, si vous le permettez, nous en tirerons avantage pour le projet qui doit assurer son bonheur. Ce mariage réunit toutes les convenances. Au surplus, ma filleule est très-pieuse. Diteslui donc, vous qui êtes d'Eglise, que, si ce mariage est pour . elle sans attrait, elle doit l'accepter comme une épreuve.

SCARROX D'abord, je ne suis pas d'Eglise; ensuite, je serais désolé

que le mariage fût, pour Mademoiselle d'Aubigné, seulement une épreuve.

LA BARONNE

Tout doux, mon cher abbé qui n'êtes pas d'Eglise! laissons de côté, si vous voulez, l'épreuve et parlez avec le bon sens de l'homme du monde. Il fout quelle ait avec vous un entretien particulier.

SCARRON, d'un ton badiu

Un tête-à-tête! y pensez-vous, Madame?

LA BARONNE, de même

Hélas ! mon pauvre ami, je voudrais de grand cœur qu'un tête-à-tête avec vous pût être dangereux.

SCARRON Le dieu d'Amour est aveugle !

LA BARONNE Pas tant qu'on le dit.

Enfin, Madame, vous êtes avertie.

LA BARONNE, riant

Ah ! ah ! ah ! sérieusement . Promettez-moi seulement ce que je vous demande. Vous avez tout ce qu'il faut pour faire triompher la raison. Je vous enverrai la petite. Elle sort.)

210 ESSAIS DFAMATIQ.UES.

SCÈXE TROISIÈME

SCARRON, seul

N'est-il pas bizarre que ce soit Scarron le railleur qui doive faire ici le courtier de mariage? — Pauvre petite! Ne pas tenir compte de ses semimems ! Eh bien ! qu'y a-t-il là de si extraordinaire pour m'en émouvoir? Est-ce que pareille chose n'a pas lieu journellement sans que je m'en indigne? Il faut avouer que mon cœur battit singulièrement fort quand, l'autre jour, je reçus d'elle un billet. C'était une mer\'eille d'esprit ; mais j'en ai tant reçu dans ma vie de ces spirituels billets, sans que mon cœur y donnât la moindre attention... O Scarron! qu'est-ce que tout cela signifie? Admire-toi dans ton fauteuil, contrefait, malade, affreux et, pour comble de misère, amoureux! Où diantre l'amour va-t-il se nicher? (il rit avec amertume.)

SCEXE QUATRIÈME

SCARROX, LE VICO.MTE DE FIERSCEAU

Pendant toute la scène, le vicomte ne tient pas en place; il lisse ses cheveux, frise sa moustache, rajuste ses rubans et ses detitelles, s'évente de son chapeau.

LE VICOMTE, riant

Ah! ah! ah! ah! Il ne faut pas demander si c'est lui. Toujours content? toujours joyeux?

SCARROX, à part

Quel est cet extravagant? (Haut.) A qui ai-je l'avantage de parler, Monsieur?

LE VICOMTE

Au vicomte de Fiersceau. Je vais au petit lever, mon cher Monsieur, et me trouvant dans la rue Saint-Louis, j'ai dit à mes gens de me jeter à votre porte.

SCARROX

Enchanté, Monsieur. (A pan. Que ne puis-je l'y jeter à mon tour!

LE VICOMTE, se promenant

Il faut d'abord que vous sachiez, Monsieur Scarron, que nous sommes vous et moi les plus hommes d'esprit du royaume.

SCARROX

Monsieur, c'est trop d'honneur.

LE VICOMTE Vous êtes l'homme du monde le plus burlesque.

SCARROX, saluant

Oh! après vous.

LE VICOMTE

Vos épigrammes sont tout à fait piquantes, et vous êtes furieusement philosophe; vous savez rire de toutes choses.

SCARROX

Il est vrai que lorsqu'un sujet de rire se présente à moi, je suis homme à en profiter. Ah! ah! ah!

ESSAIS DRAMATiaUES.

LE VICOMTE, s'arrètant devant Scarron

Tudieu ! votre caractère me plaît, et je ferai chorus.

(Il rit aux éclats.' SCARRON

Enfin, Monsieur, ne pourrais-je savoir ce qui me procure ce riant bonheur ?

LE VICOMTE, recommençant à se promener

Je suis un amateur passionné du bel esprit, mais comme ce serait déroger que d'écrire moi-même les beaux ouvrages que je conçois, j'ai accoutumé de les donner à quelqu'un de vous autres, pour lui faire du bien.

SCARRON Voilà qui est noblement pensé.

LE VICOMTE

Et votre talent me plaît, si extrêmement que je prétends m'adresser à vous, dès aujourd'hui.

SCARRON Pour m'enrichir?

LE VICOMTE

Oui, mon cher, et d'abord de mes pensées les plus sublimes et de mes sentiments les mieux poussés.

Monsieur, je vous suis très-obligé et je vous promets de m'adresser à vous, aussitôt que je me sentirai baisser.

SCARRON. 213

LE VICOMTE

Parbleu, mon ami, vous attendriez trop longtemps, et je veux que vous profitiez dès aujourd'hui de mon genre d'esprit.

SCARRON

Je crois en effet qu'il m'est étranger, mais

VICOMTE

Tel que vous me voyez, j'ai le caractère très-sérieux ; je réussis beaucoup dans tous les genres de poésie, mais celui où je triomphe, c'est la Complainte.

SCARRON Cela est peu réjouissant.

LE VICOMTE

Je suis pour l'élégie amoureuse, pour le beau sentiment, pour le doux ; vous allez en juger.

SCARRON

Mon Dieu ! Monsieur, si vous vouliez bien remettre à une autre fois.

LE VICOMTE

Vous allez voir, ce sont de mes vers.

SCARRON, à part

Affreuse situation! elle va venir et....

L'abondance des idées me tourmente au point que je ne

214 ESSAIS DRAMATIQ.LES.

puis faire un pas sans ruminer quelque galante composition, et voici un couplet que j'improvise depuis huit jours seulement. Il m'a tout l'air d'être réussi. C'est une complainte sur la fidélité, qui est ma principale vertu.

SCARROX, à part Que le diable t'emporte toi et tes vertus 1

LE VICOMTE, déclamant

Chloê ose prétendre qu'en fait d'amour je triche :

Est-il reproche, ô Cupidon, moins mérité,

Moi qui place mon oi'gueil dans la fidélité ?

De quelque autre beauté, bien loin que je m'entiche.

Je ne goûte nul bonheur si j'erre en liberté.

Et je bénis les chaînes où je suis arrêté.

Dieu d'Anumr, je t'implore dans cette adversité ;

Prends mes jours ou rends-moi la niche dont je parle.

Le cœur de ma Chloé, pour y vivre pi King-charle.

SCARROX La mesure...

LE VICOMTE

N'est peut-être pas très-exacte, mais cela même est un trait de génie. Une marche régulière, fi donc, c'est l'ambition d'un boiteux! D'ailleurs, la mesure, la césure, tout ce menu fi-etin, je n'y entends absolument rien, je m'en flatte, et c'est aussi pour cela que je m'adresse à vous autres. Mais les idées! que vous semble des idées?

Le cœur de ma Chloé, pour y vivre en King-charle.

Le King-charle est le type de la fidélité; cela n'est -il pas bien naturel?

SCARRON'. 215

SCARROX

En effet, voilà un chien si naturel qu'on est tenté de lui dire : Va te coucher !

LE VICOMTE

Et puis que vous semble de cet autre vers?...

Je ne goûte nul bonheur si j'erre en liberté.

SCARRON

Tout cela est du dernier galant. Je suis un poète burlesque, mais je veux qu'on me pende s'il m'est jamais arrivé de rien écrire d'aussi bouffon.

LE VICOMTE Vous estimez ce petit madrigal ?

SCARRON Il est loin de m'ôter l'idée que j'ai conçue de vous.

LE VICOMTE C'est de la poésie !

SCARRON

Il n'y a point de mot pour qualifier une telle chose.

LE VICOMTE Vous n'en entendez pas souvent de pareilles?

SCARRON Heureusement. Je n'aurais plus qu'à m'aller noyer.

2l6 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

LE VICOMTE

Tout beau ! Point de jalousie, s'il vous plait, vous avez du talent aussi.

SCARRON Puisque vous le dites...

LE VICOMTE

Je m'y connais. Les Muses ne me sont point cruelles, comme vous voyez, et je serais depuis longtemps de l'Académie, si j'avais voulu.

SCARRON Pourrait-on connaître vos titres ?

LE VICOMTE Pardieu ! Je n'ai jamais su l'orthographe....

SCARRON C'est bon pour les cuistres.

LE VICOMTE

Et si je ne me fais pas imprimer, c'est dans la crainte de faire concurrence à de pauvres diables qui ont besoin de cela pour vivre. Ma noblesse d'ailleurs me défend de si petites occupations.

SCARRON Sans doute.

LE VICOMTE

Mais on sait parfaitement de quoi je suis capable. — Or, çà ! maintenant que nous avons fait connaissance et que nous

sommes les meilleurs amis du monde, quoique poètes, je vais vous dire le but de ma visite.

SCARRON, finement

Vous m'apportez votre impromptu pour le mettre dans mes œu\Tes et augmenter ma réputation?

LE VICOMTE

Nenni! pour celui-là, je le garde, c'est un chef-d'œuvre; mais je vous réserve autre chose. — Il faut auparavant que je vous fasse une confidence.

SCARROX

Ma foi. Monsieur, je vous avouerai que j'ai là un travail très-pressé et que...

LE VICOMTE

Et moi aussi, mon ami, je suis très-pressé et c'est ce qui fait que je vais vous quitter. (li s'assied.

SCARRON, à part

C'est là le chemin qu'il prend?

LE VICOMTE Je suis amoureux....

SCARRON D'une beauté incomparable.

LE VICOMTE

Cela est vrai. Et comme l'objet de mon adoration est .une jeune dame de la plus divine inteUigence....

SCARROX Qui dit cela?

Tout le monde.

SCARROX

A la bonne heure, cela est rassurant pour elle.

LE VICOMTE Comment l'entendez-vous?

SCARROX

Personne n'a plus d'esprit que tout le monde.

LE VICOMTE

Hé ! hé ! cela n'est pas bien sûr, mais vous m'apprécierez plus tard. Elle ne me connaît point encore personnellement, et, en raison de l'esprit qu'elle a et pour soutenir l'opinion qu'on lui a donnée de moi, il m'est venu* une pensée.

SCARROX En vérité?

LE VICOMTE

Je veux lui faire ma déclaration en vers.

SCARROX

Voilà qui est fort bien imaginé, et à votre place je ne tarderais pas à m'aller mettre à l'œuvre.

LE VICOMTE C'est ce que je veux faire ici même.

SCARRON. 219

SCARRON Ici même, dites-vous?

Pardieu, je ne suis pas venu pour autre chose.

SCARRON, à part

Fatale rencontre!

LE VICOMTE

Vous savez ce que c'est qu'une déclaration d'amour; c'est une divagation ingénieuse qui doit exprimer des sentiments exaltés....

SCARRON

Oui, Monsieur, on fait cela chez soi, à tête reposée.

LE VICOMTE Vous connaissez mes idées?

SCARRON Vos idées ! Du diable, si j'en connais une seule !

LE VICOMTE

Voici donc ce que je vous propose. Mes affaires me pressant tout particulièrement aujourd'hui, je désire employer votre plume à l'expression de mes sentiments. Chez moi d'ailleurs, la richesse des pensées est tantôt favorable, tantôt préjudiciable à la composition poétique. En ce moment, je ne saurais faire quoi que ce soit, sinon vous prier de vous inspirer de toutes les choses que je vous ai dites.

.220 ESSAIS DRAMATIdUES.

SCARRON

Et quelles sont ces choses?

LE VICOMTE

Vous avez été frappé de mon talent, de la beauté de mes idées. Ser\'ez-vous de tout cela, copiez-moi, soyez bien original. Surtout de la passion, vous n'en sauriez trop mettre. Tous me ferez, n'est-ce pas, cette petite chose?

(Il se lève.] SCARRON

Je suis désespéré, Monsieur, mais j'ai là, je vous le répète, ^in ouvrage qu'il me faut absolument terminer, et...

LE VICOMTE Cela vous prendra si peu de temps.

SCARRON Impossible, vous dis-je.

LE VICOMTE, se rasseyant

Parbleu ! je ne sors point d'ici que vous n'ayez promis.

SCARRON

Ah ! Monsieur, je promets donc bien vite. Vous avez une ■manière de demander...

LE VICOMTE

Cela est vrai, je suis irrésistible! Mais, là, vous promettez tout de bon?

SCARRON

Oui, oui, je vous donne ma parole; vous pouvez partir.

SCARRON'. 221

LE VICOMTE

Allons ! voilà qui est dit. Mon service m'appelle. Je me sauve. Adieu, mon cher poète ! (H son.)

SCARRON L'insupportable personnage !

LE VICOMTE, rentrant

Tournez-moi cette bagatelle comme il vous plaira, pourvuque ce soit dans les règles du bel air, et croyez que vous n'aurez pas obligé un ingrat. (Il va pour sonir, et revient.) Naturellement, vous n'en sonnerez mot à personne ?

SCARRON Soyez sans crainte. Adieu, Monsieur.

LE VICOMTE Adieu, et comptez sur moi. il sort.)

SCARRON

Voilà bien de mes cerveaux éventés, de mes burlesques fâcheux, de mes ridicules achevés, de mes pousseurs de sentiments, de mes beaux esprits à la douzaine, de mes.... Bah! ne nous emportons point, et puisque j'ai promis, griffonnons-lui sa déclaration. A l'œuvre ! (il rêve un instant.) Ah ! ah! ah! il ne me vient que les choses les plus bouffonnes. C'est sa faute aussi ! Ecrivons toujours les drôleries, le sérieux viendra peut-être ensuite. H écrit rapidement.)

LE VICOMTE, rentrant

Je reviendrai prendre cela dans une petite demi-heure^ n'est-ce pas?

222 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

SCARROX, effrayé

Encore? oui, oui! fort bien! oui certainement, j'y travaille, votre très-humble serviteur. (Le vicomte sort.)

Lapierre! Ce garçon est parti comme un étoumeau, me laissant seul ici, en proie à toutes sortes de visites et à mon chien de destin. Serait-il rentre? Lapierre! holà!

SCÈXE CIWJUIÈME

SCARROX, FRANÇOISE d'aUBIGXÉ (Françoise entre par le fond, sans être aperçue de Scarron.)

SCARROX, sans se retourner

C'est toi, Lapierre, rentrons vitement, ou plutôt non, pousse ma chaise près de cette table et va mettre les verrous ; je ne veux plus être chez moi pour personne, entends-tu ?

(Françoise roule le fauteuil vers la table, puis se place devant Scarron.)

FRANÇOISE

Voilà une partie de vos ordres exécutée, Monsieur Scarron ; pour le reste, cela me sera plus difficile, puisqu'il me faudrait commencer par m'en aller moi-même.

SCARROX

Mademoiselle d'Aubigné! (A part. L'impatience que m'a donné l'autre me faisait oublier... Haut. Restez, Mademoiselle, je vous en prie, et dans le moment où je suis l'homme de France le plus assommé, ne m'ôtez pas, en vous éloignant, la joie de rêver que je suis heureux.

SCARROX.

FRANÇOISE

Si vous voulez que je reste, quittez, je vous prie, le ion de la galanterie; parlez-moi, comme vous l'avez toujours fait, le langage tout uni de la vérité. Votre cœur, je m'en doute, ne dit pas toujours ce qu'il pense aux gens qui ne le comprendraient pas; mais à moi —

SCARROX

Achevez, Mademoiselle, vous ne- sauriez croire le bien que me font vos paroles. Vous avez donc deviné que je ne suis pas, au fond, si méchant qu'on affecte de le croire ? Vous ne me craignez pas, vous?

FRANÇOISE

Je serais bien ingrate! Vous m'avez jusqu'à présent si généreusement épargnée !

SCARRON

Epargnée! la beauté et l'innocence ont-elles jamais eu à se plaindre de moi? En ma qualité de satirique, ma juridiction embrasse a peu près tout le monde habitable ; mais là où vous êtes, Mademoiselle, commence la terre de refuge.

FRANÇOISE

Il m'a paru, en effet, que votre esprit ne s'attaque point aux choses vraiment respectables et que, sous la forme railleuse qu'il affectionne, il se propose toujours le but louable du moraliste.

SCARRON

Quelle fortune pour un auteur burlesque, de se voir si bien apprécié par une personne aussi sage !

ESSAIS DRAiMATIQUES.

FRANÇOISE

II me semble qu'il n'y a dans mes paroles d'autre sagesse que celle que vous m'inspirez vous-même.

SCARRON

En effet, à quoi servirait la folie, sinon à aiguillonner la sagesse? — Ceci m'amène à vous féliciter, Mademoiselle, d'une résolution que, dit-on, vous allez prendre.

FRANÇOISE Moi! quelle résolution?

SCARRON La plus importante de toutes. On parle de votre mariage,

FRANÇOISE

Oh! cette affaire est loin d'être conclue!

SCARRON, cherchant ses mots

Le sentiment est une belle chose, Mademoiselle, mais la raison vaut encore mieux .... La véritable philosophie

consiste à se plier à toutes les vicissitudes de la vie, et

,à part On dirait qu'elle sourit. La maudite commission qu'on m'a donnée là ! Je ne sais comment mener à bien mon homélie. Haut., Il est difficile d'échapper au pouvoir des circonstances.... et dangereux pour une femme de ne point se rendre à certaines considérations qui.... Vous me comprenez, Mademoiselle ?

FRANÇOISE, malicieusement

Pas tout à fait encore.

SCARRON

Il est des raisons que le lien, il est, dis-je, des liens que la raison conseille, et...

FRANÇOISE, à part Ma marraine lui a fait sa leçon.

SCARRON

Et quand on nous offre une position qui réunit toutes les convenances, on peut, à défaut d'un entraînement plus doux, se rendre à des considérations d'un ordre supérieur, se dire par exemple que c'est une épreuve que le ciel nous envoie.

(A part.) Ouf!

FRANÇOISE, à part

C'est bien cela !

Vous comprenez, maintenant?

FRANÇOISE, un peu moqueuse

Continuez, je vous prie.

SCARRON, à part

Je ne sais plus trop que dire. La voilà, ma foi, qui sourit de plus belle.

FRANÇOISE

O Monsieur Scarron, que vous plaidez mal votre cause et que votre cause est mauvaise !

SCARRON Mademoiselle....

226 ESSAIS DRAMATIQ.UES.

FRANÇOISE

Mme de Neuillant vous a soufflé votre rôle, n'est-il pas vrai?

SCARRON

En cette affaire, Mademoiselle, la baronne de Neuillant n'a en vue que votre intérêt.

FRANÇOISE

Qu'elle entend un peu trop selon sa nature particulière. Elle est bonne, sans doute, mais elle place ma félicité où moi je pressens tout le contraire. De grâce, ne vous mettez pas avec elle.

Cependant, Mademoiselle

FRANÇOISE

S'il faut un jour que je prenne un époux, je veux le prendre selon mon cœur, fût-il aussi pauvre que moi.

SCARRON Mais il faut vivre.

FRANÇOISE

Nous vivrons et nous vivrons heureux, car nous nous aimerons.

SCARRON, à part

Qu'elle est charmante ! et avec un pareil trésor quel homme se sentirait pauvre?

FRANÇOISE C'est convenu, vous êtes de mon parti et vous me défen-

SCARRON. 227

drez contre la baronne. En venant vous trouver de sa part, savez-vous ce que je pensais?

SCARRON Eh bien?

FRANÇOISE

Qu'elle ne comprenait rien à votre caractère et qu'en m'envoyant causer avec vous, ce beau calcul de sa politique n'aboutirait qu'à nous liguer tous deux contre elle.

SCARRON Je le voudrais bien, mais....

FRANÇOISE

Que craignez-vous? Si l'on vous gronde de n'avoir pas réussi, votre esprit inventif imaginera aisément quelque bonne excuse.

SCARRON

Mon esprit inventif n'a que faire d'inventer ici, Mademoiselle; je dirai tout bonnement à Madame de Neuillant qu'il n'est point facile, lorsqu'on vous voit, de plaider en faveur d'un autre.

FRANÇOISE, légèrement troublée

Parlons un peu de vous maintenant. Avez- vous sur le métier quelque nouveau chef-d'œuvre?

SCARRON

Il n'est pas question de chefs-d'œuvre. Vous voyez devant vous un homme singulièrement empêché ; j'ai à faire un tout

ESSAIS DRAMATIQ.UES.

petit ouvrage qui m'embarrasse plus qu'un grand. Et avec ça^ il est pressé.

FRANÇOISE

En ce cas, Monsieur, je prends la fuite.

SCARROX, vivement

Tout au contraire, restez et aidez-moi.

FRANÇOISE Vous aider, comment?

SCARRON

Il me faudrait être sérieux, éloquent, pathétique. Or, mon génie naturel me porte à plaisanter à tout propos et à propos de tout; mais il me semble qu'en votre présence, je risquerais volontiers un ton nouveau.

Prenez-y garde! en tout genre, la première condition pour bien faire est d'être naturel.

SCARRON

Je le serai! je le serai! Je nai qu'à vous regarder, qu'à vous entendre, et je penserai les belles choses que je vais dire et je dirai les belles choses que je pense.

FRANÇOISE De quoi s'agit-il ?

SCARRON

D'une déclaration. Il faut que je demande le cœur et la main d'une jeune beauté.

SCARRON. 229

FRANÇOISE, contenant son émotion

Ah! et quelle est la personne à qui tant de bonheur est réservé ?

SCARRON

Quant à cela, je n'en sais pas plus que vous-même. J'ignore son nom.

FRANÇOISE

Elle est sans doute bien belle ; ses grâces et son esprit la mettent au-dessus des autres femmes ; car à qui le célèbre Scarron donnerait-il son cœur, si ce n'est à une personne....

SCARRON Qui vous ressemble en tout.

FRANÇOISE Voilà que vous raillez ! je vous laisse.

Seul !

FRANÇOISE

Seul ! n'êtes-vous pas avec l'image de celle que vous aimez ? Je craindrais de faire plus longtemps diversion à vos amoureuses pensées.

SCARRON

Il n'y a pas diversion. Restez, je vous prie.

FRANÇOISE Cependant votre cœur est engagé.

SCARRON Oui, mais non pas comme vous croyez.

230 ESSAIS DRAMATiaUES.

FRANÇOISE

N'allez-vous pas écrire une déclaration ?

SCARRON Si bieni'mais ce n'est pas pour mon compte.

FRANÇOISE, à part Quel bonheur! (Haut. Ah! c'est pour un autre que vous?

SCARRON

Un homme de qualité m'a chargé de lui faire quelques vers pour la personne dont il est épris. Comme il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper aux instances de ce personnage, je lui ai fait une promesse ; mais, seul, et surtout avec les idées qu'il croit m'avoir données, à moins de retomber dans le burlesque, je n'en viendrais jamais à bout. Ainsi, je vous en supplie, aidez-moi.

FRANÇOISE

Vous me mettez là à une difficile épreuve. Des vers de cette espèce....

SCARRON

Essayons toujours. Tenez, comme j'ai lieu de me défier de ma façon ordinaire de procéder, je vous propose de dicter le premier quatrain.

FRANÇOISE

Non, c'est au maître de commencer.

SCARRON Cependant, vous êtes la Muse.

SCARROX. 231

FRANÇOISE Prête à suivre Apollon.

SCARROX Apollon! Permettez-moi de vous dire...

FRANÇOISE

Allons, allons, commencez, et ne laissez pas l'inspiration s'évaporer en de vaines réflexions, je vous écoute.

SCARRON J'obéis donc.

{Il retourne le feuillet déjà griffonné, rêve un instant et écrit.

,y41ors que je vous vis pour la première fois, 0 belle, ravissante au milieu des plus belles, Captivant du regard les cœurs les plus rebelles. Je m'inclinai soumis et je restai sans voix!

A part.) Si elle voulait comprendre !

FRANÇOISE Voilà qui est admirable. Que vous êtes heureux !

Oui, plus heureux que je ne saurais dire. — A votre tour maintenant.

FRANÇOISE Je n'oserai jamais !

SCARRON Courage !

FRANÇOISE

Vous m'avez montré un chemin où je ne puis guère vous suivre et me voici dans un bel embarras; pour parler de l'amour, il faudrait le connaître.

SCARRON

A votre âge, à défaut de souvenirs, on a l'imagination.

FRANÇOISE Je crains de dire des folies. (Elle dicte.)

Un sentiment nouveau s'éveilla dans mon âme, Et je crus n'avoir point vécu jusqu'à ce jour : Est-ce vivre en effet que vivre sans amour ? Mais l'amour sans bonheur est un foyer sans flamme !

SCARRON

A merveille ! c'est exquis ! que de grâce et que de sentiment ! Ah ! mademoiselle, quel dommage que vous n'aimiez pas, vous, si bien faite pour aimer.

FRANÇOISE Ainsi, vous vous moquerez toujours?

SCARRON

Je vous dis, Mademoiselle, que vos vers sont excellents et que je n'ai qu'à bien me tenir.

Nous voici au troisième couplet ; à vous la balle.

SCARROX. 233

SCARRON

Il faudrait exprimer un doux espoir et finir par une demande formelle. Voyons.

Puis-je espérer jamais tant de gloire et d'honneur, Que de voir, souriant à l'amour qui l'implore, Ma jeune Déité, comme la jeune Aurore, Venir du haut des deux vùipporter le bonheur ?

FRANÇOISE

Vous n'écrivez pas; à quoi pensez-vous?

SCARRON A vous !

FRANÇOISE, étonnée A moi?

SCARRON

Je veux dire, à vous le dernier quatrain.

FRANÇOISE

Ah, oui! Mais remarquez que c'est le plus difficile; la ■demande formelle, comme vous dites, et je n'ai aucune expérience de ces choses. La tâche -est trop forte pour moi.

SCARRON Partageons, alors.

A fige. Vierge et Déesse, en vous tout est suprême !

Ange, abaisse^ vers moi votre regard si doux ; Vierge, voye\ la main que vous tend un époux;

SCARROX j avec exaltation

Déesse, faites dieii ce mortel qui vous aime!

FRANÇOISE

Sublime ! voilà une déclaration qui me paraît tout à fait irrésistible.

SCARROX

Oui, ce madrigal doit être parfait, l'esprit et la forme vous en appartiennent.

FRANÇOISE

A quoi pensez-vous, cher maître? ce joyau est bien votre propriété.

SCARROX

Nullement. Inspiration heureuse, tours élégants, c'est vous qui m'avez tout donné. Ces vers sont mille fois trop beaux pour celui qui me les a demandés.

FRAXÇOISE Quel homme est-ce donc?

SCARROX Vous allez en juger, car je l'entends.

SCÈXE SIXIÈME

Page 1