LES MÊMES, LE VICOMTE
LE VICOMTE Sans remarquer Françoise qui s'est retirée au fond de la scène.)
Eh bien, mon cher poète, vous avez terminé?
SCARRON Chut! il y a quelqu'un là.
LE VICOMTE Ah, diantre! donnez-moi vite la chose.
SCARRON, montrant le feuUlet
Voici, mais ce n'est qu'un brouillon, il faudra faire copier.
LE VICOMTE
Pas une rature ! brouillon admirable. Il est vrai que vous n'aviez qu'à écrire mes idées.
SCARRON, qui a plié le papier, — à part
Etourdi! qu'ai-je fait? bouffonneries et tendresses, j'ai tout mis sur le même feuillet. :Haut.;; Il y a différents griffonnages sur ce papier, faite^ bien attention.
LE VICOMTE Donnez, donnez.
SCARRON
Saurez-vous au moins distinguer ce qui vous concerne?
LE VICOMTE, prenant le feuillet
Certes ! — Grand merci ! au revoir, ii s"éioigne, puis revient.) Ah ! ça, vous avez été discret, et personne Apercevant
Françoise qui revient en scène. Que VOis-je? Ah, ciel ! Je Suis danS
un ravissement!
SCARRON, à part
Il la connaît donc?
LE VICOMTE
Mademoiselle, vous avez devant vous une des plus pit03'ables victimes de vos merveilleux attraits.
SCARRON, à part Pour pitoyable, je le crois.
FRANÇOISE Monsieur !
LE VICOMTE
Sur l'honneur. Mademoiselle, la joie que je ressens à vous voir me jette dans une effroyable perplexité, puisqu'elle m'ôte jusqu'à la faculté de penser.
SCARRQN, à part
Pas celle de parler du moins.
FRANÇOISE
Cette situation d'esprit est pénible et vous devez avoir liâte d'y échapper.
LE VICOMTE
Quoi? Renoncer au bonheur de vous contempler, est-ce •en mon pouvoir? Est-ce que votre céleste image n'éblouit pas toujours ma vue, puisque le souvenir de vos beautés €St un charme inséparable de mon existence ? Oui, Mademoiselle, je vous vois en tous lieux.
SCARRON
Excepté dans ce jardin. Vous ne l'aviez point aperçue tout à l'heure.
LE VICOMTE
L'amour que vos beaux yeux ont allumé dans mon àme est aussi incomparable que vos divins attraits, et de même que l'excès de vos perfections vous élève au-dessus des autres mortelles, de même l'excès de mon adoration ne se peut dire que dans des paroles qui soient au-dessus du langage des hommes.
SCARROX, à part Sans doute il va parler le langage des dieux.
FRANÇOISE
Un pareil discours met une personne de mon sexe et de mon âge dans un étrange embarras. Permettez donc...
(Elle veut s'éloigner.^ LE VICOMTE
Arrêtez, Mademoiselle, Madame la baronne de Xeuillant est instruite de mes sentiments pour vous.
SCARROX, à part
Ce serait lui ?
FRANÇOISE
C'est donc en sa présence qu'il conviendrait
LE VICOMTE
C'est pardieu vrai ! A moi de vous quitter la place ; mais avant de m'éloigner, souffrez, Mademoiselle, que je profite de cette occasion inespérée pour vous offrir l'humble tribut
de mon admiration, il présente le papier à Françoise.
238 ESSAIS DRAMATIQ.UES.
SCARRON, à part
C'était elle, la beauté de son choix ! Il n'a pas mauvais goût. Ainsi elle va recevoir une déclaration faite par ellemême, la rencontre est plaisante. Haut.) Monsieur le vicomte, un peu de générosité ; ne me privez pas du plaisir d'entendre de si belles choses, c'est de la poésie, n'est-il pas vrai? Et c'est vous dont la plume amoureuse...
FRANÇOISE
Je vous en prie, Monsieur le vicomte, veuillez nous lire cela à haute voix.
LE VICOMTE
Mademoiselle, lorsque vous daignez commander, rien n'est au-dessus de mon zèle, et quoique ma modestie ait à souffrir, ses souffrances ne sont rien au prix de la gloire que j'acquiers en vous obéissant. La lecture de ces petits vers voudrait peutêtre quelque peu de mystère.
SCARROX Un poète faire mystère de ses vers, où avez-vous vu cela?
FRANÇOISE
Où la poésie a-t-elle plus le droit de se faire entendre que dans le temple des Muses?
LE VICOMTE
L'inspiration en est louable, bien que la forme en soit sans doute imparfaite.
SCARROX, à part
Peste! il est difficile.
SCARRON'. 239
Nous écoutons, Monsieur.
LE VICOMTE, à Scarron
Mon cher, avec mon talent pour la déclamation, je vais lui faire un effet...
SCARRON
Nous sommes tout oreilles.
LE VICOMTE lit avec affectation
Ne t' étonne pas si je crois toujours Voir une aile hlanche oii ton col se ploie,
(A part.) Bien trouvé î charmant. (Haut.)
C'est là le secret de tous mes amours : Je suis un oison qui cherche son oie.
(A pan. Que diantre est-ce là? (Haut.) Pardon, Mademoiselle, dans l'exaltation où je suis, je fais une confusion involontaire. Le ravissement où me jettent vos charmes m'a fait composer différentes petites pièces. (Bas à Scarron.) Clue diable m'avez-vous mis là-dessus ?
FRANÇOISE C'est moi qui vous inspire ces doux aveux ?
SCARRON, au vicomte
Pas là ! tournez ! prenez à la suite.
LE VICOMTE, à part
La suite? oui, oui. Haut. Mon empressement à vous obéir,
Mademoiselle, est la cause d'une erreur fâcheuse pour moi seul.
Je l'entends bien ainsi. Monsieur.
SCARROX, bas Le revers ! le revers !
LE VICOMTE, lisant Xe t' étonne pas si j'aime â te voir! — Ah, que cela est vrai f
C'est bien cela, m'v voici, n met un genou en terre.)
Xe t' étonne pas si j'aime à te voir, Si chaste et si fière, ô noble Clorinde, Passer tête haute en ion manteau noir, Je suis un dindon qui cherche sa d
SCARRON, riant
Ah, ah, ah !
FRANÇOISE
Mais, c'est de plus en plus flatteur!
LE VICOMTE Mademoiselle, je vous dois...
SCARRON, riant
Je n'y tiens plus!
LE VICOMTE
{A part.) Misérable bouffon ! Haut. Certes, l'égarement, le feu poétique, mon amour extraordinaire; je vous supplie. Mademoiselle, d'excuser... Je ne sais comment vous expliquer....
SCARRON. 241
N'expliquez rien, Monsieur, il m'en coûte peu de croire que vous ne trouverez point ici l'objet de votre flamme.
Elle se retire au fond du jardin.) LE VICOMTE (baissant la voix), à Scarron
Monsieur Scarron, c'est une trahison horrible !
SCARRON Vous me querellez à présent?
LE VICOMTE
Que n'êtes-vous en état de me répondre? Vous me devez une réparation, morbleu !
SCARRON
Et par la morbleu aussi, suis-je responsable de votre inadvertance? Je vous ai assez fait signe.
LE VICOxMTE
Mais pourquoi aussi barbouiller tant de choses sur un même papier?
SCARRON
Est-ce ma faute si vous êtes l'homme le moins fait pour écouter les gens? Tournez donc le feuillet.
LE VICOMTE, lisant Alors que je vous vis pour h première fois. Y suis-je?
SCARRON Eh, pardieu !
LE VICOMTE N'y a-t-il rien au bout de cela, au moins? 'H lit tout bas.)
Eh bien ! cela vous va-t-il ?
LE VICOMTE
Oui, assez. Allons, je suis généreux, je vous pardonne, puisque c'est moi qui ai tort. Mais quelle étonnante distraction !
SCARRON, gaiement
C'est encore un trait de génie.
LE VICOMTE, à Françoise qui s'est rapprochée
Mademoiselle....
FRANÇOISE
Il suffit, Monsieur, vos vers m'ont donné à connaître assez clairement vos préférences. Il ne me reste plus qu'un souhait à former, c'est que vous ne tardiez pas trop à rencontrer l'objet de vos désirs.
LE VICOMTE
Mais veuillez croire que ces vers ridicules n'ont rien de commun avec mes sentiments.
FRANÇOISE D'où vient alors que vous les avez faits?
LE VICOMTE Tenez, la vérité est...
SCARRON". 243
FRANÇOISE Laissons cela.
LE VICOMTE
Il faut que vous sachiez....
De grâce! vous m'en avez assez appris.
LE VICOMTE
Permettez , Mademoiselle , vous ne m'entendez point. Dans mon enthousiasme pour vos incomparables perfections, n'étant pas assez maître de moi pour exprimer congruement mes pensées, j'avais chargé Monsieur Scarron du soin de les traduire en des termes que je lui ai inspirés.
FRANÇOISE C"en est trop, et votre exphcation est une offense de plus.
LE VICOMTE
Mais daignez m'ei^tendre jusqu'au bout. C'est par excès de passion que....
FRANÇOISE
Mon Dieu, Monsieur, adorez tout ce que vous voudrez, mais encore une fois, veuillez m'épargner. (Elle va au-devant de
la baronne qui parait au fond de la scène et lui parle à voix basse.) LE VICOMTE, h Scarron
Tudieu! les vers d 'autrui me portent malheur!