ACTE I , SCèNE I
ALCÉE
Celte imagination bizarre qui cherche le malheur, doit aisément le rencontrer, et les dieux sont justes envers Sapho , en lui ravissant les talens célestes dont elle n'a pas su faire usage.
mOTIMB.
Les dieux sont moins sévères que vous ; un oracle prédit à Sapho qu'elle trouvera le repos sur le rivage de Leucade, auprès du temple d'Apollon. Elle vient dans ces lieux pour obéir à l'oracle. Vous , prêtre de ce temple, repousserez- vous celle que vous avez tant aimée?
ALCÉE
Non , sans doute. Puisse-t-elle rentrer dans ce sanctuaire où ses lauriers sont suspendus; où sa lyre, accordée par la main même d'Apollon, peut encore étonner l'univers !
DIOTIME
Ah I je ne l'espère plus ; elle écarte tout ce qui lui rappelle sa gloire. Ma fille seule , Cléone , à peine âgée de quinze ans , l'intéresse encore : il semble qu'elle se repose dans son entretien, et que la candeur de cet âge ait pour elle quelques charmes. Cléone est enthousiaste de son talent; depuis qu'elle vit, elle l'admire : mais la douleur de Sapho l'accable, et souvent je me reproche de la laisser témoin de cet égarement du génie , qui semble dévoiler à nos regards les plus redoutables secrets de la fatalité. Mais qui pourrait se résoudre à laisser Sapho sans
2^4 SAPHO
appui! Alcëe, vous qui l'avez aimée , vous qui pouvez vous élever à ses plus hautes pense'es , ne sauriezvous lui faire quelque bien ?
ALCÉE
Je ferai tout pour y parvenir : je dompterai le ressentiment qu'un amour dédaigné devrait m'inspirer. C'est comme prêtre d'Apollon que Sapho doit m'entendre; c'est au nom de ce dieu que j'essaierai de rappeler dans son ame le culte des beaux-arts , cet enthousiasme de la nature , qui seul peut soulager le cœur de ses peines. Mais je vois Cléone ; ahl que ses regards sont tristes l Faut-il que si jeune elle reçoive une impression si profonde des malheurs de cette yie 2