ALCÉE , DIOTIME
ALCÉE
Sage Diotime, vous dont la raison a servi de guide à ce génie brillant , qui était la gloire de la Grèce , dites-moi dans quel état est l'infortunée Sapho.
DIOTIME
Je suis arrivée de Lesbos , hier , avec elle ; vous allez bientôt la voir. Mais, hélas ! quel spectacle I et reconnaîtrez-vous en elle la favorite d'Apollon , celle que la voix publique avait nommée la dixième Muse ?
AtiCÉE.
Quoi ! cette femme incomparable laisse pâlir sa gloire , et sa lyre ne retentit plus !
DIOTIME
Son génie reparaît encore quelquefois ; mais , comme un éclair dans la nuit sombre , il ne sert plus
232 SAPHO
qu'à révéler les tourmens desoname. Vous qui l*avez tant aime'e; vous qui auriez pu rivaliser avec elle, comme poète, si votre amour ne vous eût pas enchaîne' à son char , avec quel sentiment verrez-vous cette femme qu'un Dieu, jaloux d'Apollon , a précipitée du trône où la poésie l'avait place'e ?
ALCÉE
Quand j'ai vu Sapho prodiguer sa tendresse à l'ingrat Phaon, j'ai souffert, parce que je l'aimais; j'ai souffert, parce que je prévoyais les malheurs qui l'ont accablée. Pouvait-elle régner toujours sur le cœur de cet homme, qui ne connaît point les sublimes plaisirs de la pensée , et que les vains amusemens de la jeanesse captivaient seuls tout entier ?
DIOTIME
II aimait Sapho.
ALCÉE
Sa célébrité l'avait attiré ; mais pouvait-il exister aucune sympathie durable entre elle et lui ? Oui , j'ose le dire; oui, seiil, je savais entendre Sapho; seul, je pouvais goûter tous les charmes de ce langage enchanteur qui semble planer sur la vie , et qui nous en révèle les plaisirs et les peines , comme si les dieux mêmes confiaient à l'homme les secrets de la terre. £lle s'est abaissée ; le sort l'en a punie.
DIOTIME
Ah! Phaou avait tant de charmes, qu'il semblait le modèle des héros que chante la poésie. Et, d'ailleurs, qui peut expliquer les mystères de l'imagi- Bation ?