ACTE I, SCÈNE III
le temple d'Apollon? Oui , je le vois, Cleone; mais dois-tu m'en laisser approcher ?
CLÉONE
II est auprès de ce rocher de Leucade , où les dieux vous ont promis le repos.
Oui , tout est là , tout : la gloire, le rocher , la mer ,la mer qui peut le ramener, qui peut aussi me recevoir dans son sein : qu'elle est bienfaisante! et que de fois ses flots ont été' les fidèles serviteurs du destin !
mOTIME.
Ne reconnaissez vous point Alce'e , le plus constant, le plus zélé de vos amis ?
SAPHO
Alcée I oui, je m'en souviens ; quand les Grecs assistaient à mes chants, il daignait quelquefois me répondre, et je puisais dans ses vers cette inspiration involontaire qui faisait battre mon cœur. Alcée , c'est vous ! C'est vous I mais ce n'est plus moi. Ne vous faisje pas pitié? Ah I j'étois née pour la gloire, et je succombe à l'amour] L'univers réclamait mon génie, et le df^dain d'un seul homme a flétri le présent des dieux. Alcée! vous m'avez vue, quand Apollon se complaisait dans les hymnes que j'adressais à l'Olympe j vous m'avez vue! vous direz ce que j'étais, et les habitans de ces contrées conserveront le souvenir de mes chants.
Que j'aime ce noble orgueil ! il me remplit d'espoir.
'2i{0 SAriIO.
Sapho, relevf 7. votre tête pour recevoir la couronne; relevez-vous, oubliez Phaon. Son nom est-il inscrit dans le temple de mémoire? quels sont ses exploits? quels sont ses chefs-d'œuvre ? quels prodiges l'ont rendu digne de Saplio ?
SAPHO
Que dites-vous? Ne l'avez-vous donc pas vu passer, quand il tri'Smphait à la course de tous ses rivaux jaloux? vous n'avez donc pas entendu sa voix? Hëlasl sa voix , quand il me disait : Sapho, je reviendrai demain? Et ue me l'a-t-il pas dit la veille de la fête de Mitylène? Il reviendra ; je l'attends. Quel est donc le charme qui le retient ? Cle'one , tu étais à cette fête : y avait-il une jeune 611e dont la beauté pût faire oublier l'ame de Sapho ? réponds-moi ; y en avait-il une ? CLÉONE, à part.
Ah quel supplice!
SAPHO
Tu gardes le silence I Tu as raison de ne pas accuser Phaon : lu sais , Cleo ne , tu sais que ce n'est pas ainsi que l'on guérit le cœur. Cela fait tant souffrir d*enten. dre condamner l'objet qu'on aime , même pour le mal qu'il nous a fait! Ahl je le défendrais encore contre tous, avec le reste dévie qu'il m'a laissé.
ALCÉE
C'est aujourd'hui la fête d'Apollon; Sapho , n'y paraîtrez-vous point?
SAPHO
Moi paraître dans une fêle! Le voulez-vous? Est ce pour rappeler aux mortels enivrés par le plaisir toute