ACTE II , SCÈNE VII. 26 r
3» leurs ombres errantes repètent ses chants dans J«^s
j» vallons de l'Élysee, et rêvent aiasi le charme de
0» la doKce et trompeuse existence. Achille ne re-
î> grette point d'avoir péri dans sa jeunesse. Homère
)i ne Ta-t-il pas revêtu de Tavenir , ne lui a-t-il pas
» donné des siècles sans nombre , en échange de quel-
3> ques années? O célébrité du génie! qui pourrait
» te dédaigner ? quelle harmonie que celle des louan-
3» ges des mortels ! quel monument que leur souve-
Y. nir I est-il une terre féconde, est-il un ciel serein
>» qui vaillent la joie qu'excite dans le cœur cette
31 imagination sublime dont la voix retentit en nous 3) comme celle du destin ! »
ALCÉE
Sapho , regarde les transports que tes chants ont fait naître! Sapho, reçois la couronne , et fléchis les genoux devant le Dieu qui te l'offre par ma main. ( Ilplace une couronne de laurier sur la tête de Sapho. )
DIOTIME
Ah I que de tristesse dans les regards de Sapho î comme elle est étrangère à la gloire dont elle jouit !
CLÉONE
Ses regards sont tournés vers la mer : qu'y voitelle r O ciei ! Phaon approcherait-i! de ces bords ?
ALCÉE
Sapho , reprends ta lyre , et , selon l'antique usage , remercie les dieux du nouveau bienfait qu'ils viennent de t'accorder*
262 SAFHO.
SAPHO
« Oui , je les remercie. Mais de quoi ? Le bonheur
• n*a point approché de mon ame. Apollon ne sau-
î> rait raccorder ; c'est le Dieu de la mer qui peut
j) ramener le calme dans mon cœur. Apollon , tu ne
» donnes qu'un vain laurier ; et lui, ce dieu des on-
5> des , ne peut-il pas conduire une barque dans le
1) port? C'est lui que j'adore; c'est lui dont je veux
M être la prêtresse. N'a-t-il pas un palais dans le sein
« de la mer ? qu'il m'y donne un asile, et là je char-
H merai par mes chants les Naïades élonne'es. Froides
î» Muses , qui n'avez pas su me rendre chère à ce
ï) que j'aime, quel culte voulez-vous de moi? 3»
DIOTIME
Sapho , que dites-vous ?
ALCEE.
En plasphe'mant le Dieu qui vient de te couronner, sais-lu donc à quels malheurs tu t'exposes.
SAPHO
Les mortels et les dieux ne sont-ils pas sortis d'u... même tige?
ALCÉE
A qui dois-tu ton génie ?
SAPHO
A cette ame qui me dévore, à l'amour, au malheur I Fatal présent que ce génie, qui semble, comme le vautour de Prométhée , s'acharner sur mon cœur '. — O Vénus l divinité plus douce que celle que j'ai servie, c'est à toi, c'est à toi désormais que je veux me consacrer ; tes timides colomjbes me liendrool heu
AOT£ tl , SCÈINE VII. 263
de l'aigle qui contemplait avec moi le soleil. Tu es la déesse de la beauté, tu es la déesse de celui que j'aime ; tu plaindras ma faiblesse , tu m'aideras à plaire à celui que mes inutiles talens n'ont pu captiver. — Vénus est sortie du sein de l'onde , et c'est dans l'onde aussi que j'espère me plonger. — Prêtre d'Apollon , reprenez votre couronne; ( elle ôte sa couronne. ) à peine a-t-elle touché ma tête , qu'un froid mortel a parcouru mes veines : c'était comme victime que je me
sentais couronner Ah I loin de lui, que vou!ais-je
faire ? à quoi voulais-je prétendre ? pourquoi m'approcher du Dieu du jour ? c'est la nuit qui me protège ; c'est elle qui couvre d'un voile tous les objets de la nature , et ne laisse que lui dans mon cœur. Adieu, ma lyre ; adieu , soleil; adieu , toutes les fleurs de la vie. — Pourquoi m'avez-vous exposée aux regards ? ne saviez-vous pas que ma raison était troublée , et ne valait-il pas mieux me laisser descendre dans les abîmes , où j'aurais emporté ma gloire , que de montrer à tous les regards ma honte et ma faiblesse ? Vous l'ayei voulu ; c'en est fait. Adieu. (Elle sort. )
DIOTIME
Trop malheureuse Sapho I
ALCÉE
Ah l quelle funeste issue d'un jour qui avait commencé sous de si brillans auspices ! Allons dissiper , par nos sacrifices, la douleur que ressent le dieu de l'harmonie , de se voir méconnu par celle qu'il préférait à tous les mortels.