AGAR ET ISMAEL
IsMÀEL , cher enfant , laisse-moi te porter dans mes bras, je t'en prie : le sable est si brûlant, et tes pieds fatigués peuvent à peine te soutenir.
ISMAEL
Non, non, ma mère, je puis marcher encore : cependant , si tu le permets , nous nous reposerons tous les deux quelques instans.
AGAR
He'Ias I mon fils , si nous attendons ici la nuit , seuls, sans secours, ëgare's dans le désert aride, que deviendroDs-nous demain ?
ISMAEL
Nous continuerons notre roule, après avoir pris, ce soir , quelque nourriture.
AGAR, à part.
Quelque nourriture ! He'Ias ! le pauvre enfant ne sait pas que notre proyision est e'puise'e, Comment le lui
4 AGAJl
dire? fit que faire, néanmoins, s'il ne peut plus marcher?
Ma mère, viens l'asseoir à côte de moi; cela me rendra des forces. ( Agar s^assied sur un rocher à côté de son enfant. ) Dis-moi , ma mère , pourquoi avons-nous quitte' la maison de mon père? on y était si bien, l'air y était si (rais sous les palmiers .'
AGAR
Ismaël, la mère n'était qu'une pauvre esclave que ton père Abraham avait emmene'e d'Egypte. Quand la superbe Sara , son épouse , obtint du ciel un fiîs , notre présence à tous les deux lui devint importune j elle demanda notre exil , et ton père y a consenti.
ISMAEL
Quoi , mon père.' et savait-il combien le désert est brûlant , comme on y est seul -, comme on y soufFre ?
AGAR
Il croyait, mon enfant, que nous aurions la force de ïe traverser plus vite , car il est bon , Abraham : je ne murmure point contre lui ; mais Sara , la barbare Sara ^ que d'outrages j'en ai reçus î
ISMAEL
Son fils Isaac aussi m'a cruellement traité : je le chérissais pourtant depuis qu'^l est né; je jouais avec lui, tout petit qu'il était; j'allais chercher ce qui lui plaisait pour le réjouir , et le cruel , quand je l'appelais mon frère , m'appelait son esclave. Ma mère , pouiquoi Sara , pourquoi son fils ne nous aiment-ils pas ?
Toi surtout , ma mère , loi , qui pourrait te haïr I D'où vient donc que nous sommes ici?
AGAR
Mon enfant , je t'ai dit tout ce que je savais. Supportons notre sort avec courage. (Elle se lèi>e.) Essaie encore de faire quelques pas. Peut-être trouverons-nous plus loin de l'ombre, quelques fruits , une source rafraîchissante.
ISMAEL
Ma mère , je ne vois rien que du sable , et ce soleil est si ardent ! Ah ! si je le priais de se voiler pour nous. (// se jette à genoux) Soleil 1
AGAR
Mon enfant , que fais-tu? c'est Dieu qu'il faut prier,* c'est lui qui a crée le soleil ; c'est lui qui est notre père.
ISMAGL. *
Notre père ! et nous traitera- 1- il mieux qu'Abraham?
AGAR
Oui, mon enfant. Il n'a ni faiblesse, ni crainte : il est souverainement bon , parce qu'il est tout-puissant. Il a pitié de l'homme , et l'homme souvent n'a pas pitié de son semblable; la Divinité s'attendrit, et la créature est inflexible. Dieu, qui est là haut, nous voit et nous entend.
ISMAEL
Nous ne sommes donc pas seuls ici, ma mère; ah l tant mieux. Écoute , si tu veux que je marche encore, donne-moi quelques gouttes d'eau.
6 AGAR
AGA.R
Mon enfant , il ne nous en reste que bien peu , et je te la réservais pour ce soir.
Et toi, ma mère!
AGAR
Je n'en ai pas besoin.
ISMAEL
Oh I si cela est ainsi , donne -m'en quelques gouttes ; la soif me dévore,
AGAR
Et tu ne me le disais pas !
ISMAEL
Ma mère , je voulais que toute l'eau fut pour toi.
AGAR
Cher enfant î tiens. {Elle lui donne à hoire.)
ISMAEL
Ah! je te remercie. Je suis bien mieux; parlons. — Si je pouvais te distraire en route par ces contes que je te faisais le soir chez mon père , et qui te plaisaient tant I Une fois , je m'en souviens , je te racontais comment une brebis, la brebis d'Abel , chercliait partout son maître , qui avait disparu ; elle ne savait plus où
trouver sa nourriture; l'eau {Il soupire.) l'eau
lui manquait aussi. Ma mère, alors j'étais si enfant , que l'histoire de cette pauvre brebis ne me faisait pas beaucoup de peine; mais à présent, je sais ce que c'est que souffrir ; je pleure de tout : la voix me manque.
AGAR
Mon enfant , le temps Je nos plaisirs est passe'. Tâchons seulement de continuer noire route.
ISMAEL
Et cet instrument, ce sistre dont je commençais à bien jouer , i'as-tu apporte' avec toi ?
AGAR
Mon fils , je ne pouvais porter que du pain et de l'eau. { à part. ) Hélas I et je n'en ai point eu assez.
ISMAEL
Tu as raison , ma mère ; pardoi) : mais tout triste que je suis , il y a des momens où je voudrais redevenir gai comme autrefois : je l'essaie, et je ne puis. Allons , je pars. ( // passe le premier. ) Suis- moi.
AGAR
O mon Dieu ! protégez Ismaël I Si je fus trop fière de vos dons dans les jours de ma prospérité , si je mé; prisai l'âge avancé de Sara, si je me complus avec orgueil dans ma force et dans ma jeunesse, punissezmoi ; mais épargnez ce pauvre enfant, le plus simple, le plus doux , le plus innocent de tous les êtres ; faites. Iwi respirer cet air suave , cet air bienfaisant que vous accordez, en Egypte , aux habitans de ma patrie. Ce ciel brûlant , ce ciel d'airain n'est pas l'imace de votre bonté paternelle.
ISMAEL , revenant sur ses pas.
Ali! ma mère, qu'ai-jé v«?
8 ^ AGAR
AGAR
Qu*as-tu donc , mon enfant? 6 ciell d*où vient que tu es si pâle ?
Âh ! je ne peux plus me soutenir. J'ai peur.
AGAR
Mon enfant, parle donc. Comment puis-je te rassurer , si j'ignore la cause de ton effroi ?
ISMAEL
Je viens de voir un homme étendu sur le sable : il tenait encore dans ses dents sa main à demi dëvore'e par lui-même ; il ne remuait plus , et cependant il ne dormait pas : il était comme ce vieillard que je vis porter dans la tombe Tannée dernière, il était
AGAR
Mort, mon fils : eh bien !....
ISMAEL
Mais, ma mère, cela ne se peut pas ; il n'était pas vieux; \;iens le voir.
AGAR
A quoi bon 9 mon fils, puisque je ne peux plus le secourir?
ISMAEL
Ma mère, il était de ton âge. Comment donc a-t-i! pu mourir?
AGAR
Mon fils , on peut succomber ^ tous Us pas dn voyage.
DANS LE DIÎSERT. C)
ISMAEt.
Ainsi donc, si comme à cet infortuné la nourriture nous manquait, toi... moi...
AGA.R
Oui, monfîls.
ISMAEt.
Et tu pleures , tu crois donc... Ma mère , si je dois mourir, embrasse-moi , et laisse-moi dormir sur toa sein.
AGAE.
Cher enfant , tu ne peux, donc plus marcher?
ISMAEL
Je ne le puis si je n*ai dormi quelques heures ; mes paupières s'appesantissent. A mon réveil , tu me donneras encore de cette eau : nous la partagerons ensemble.
AGAR
Quel sommeil , quelle pâleur I 0 mon Dieu I ne souffrez pas que son charmant visage soit défiguré 1 le reconnaîtrais-je dans le ciel s'il n'avait plus ces traits enchanteurs que j'ai contemplés tant de foisj? — Il se fiait si bien à moi! il est parti si gai 'de la maison de son père ! Ma mère , disait-il , allons-nous cueillir quelques fruits dans les bois? allons-nous attraper cet oiseau de mille couleurs que tu m'as promis l'autre jour ?.... et je le menais dans le désert. Cher enfant î pardonne si je t'ai caché notre sort; ce n'était point pour te tromper, c'était pour retarder l'instant de la douleur. Hélas î n'est-ce pas ainsi que
lO AGAR
l'homme lui-même est attiré par la Jestinée ? Il avance sans crainte, il croit voir devant lui l'iiorizon immense et riant de la vie, et par degrés les nuages l'enveloppent , l'espérance l'abandonne , et quand la mort l'atteint, il a déjà tant souffert, qu'elle est presque la bienvenue. Mais toi, mou enfant, faudrat-il que tu perdes si tôt le jour 1 Non , je te retiendrai; non , je ferai passer ma vie dans les veines. Ah .' que dis-je ? impuissante créature que je suis, je puis mourir à tes pieds , et c'est tout. Sables arides qui m'environnez, désert silencieux, effroi de la solitude, vous pénétrez jusqu'au fond de mon cœur. O mon fils! tu dors sans crainte auprès de moi, tu crois que je puis te protéger toujours , et tu ne sais pas que je suis sans défense contre la nature, enfant comme toi devant elle, et moins digne que toi del'at. tendrir.
ISMAEL, rêvant.
Ah ! des orangers , des fruits désaltérans , de l'eau > ma mère.... ce soleil....
AGAR
Il rêve, et pendant son sommeil l'ardeur des rayons le consume; je veux, essayer de l'en garantir avec mon voile. [Elle détache son voile.) Parure des jours de fêles, don que me fit Abraham quand il m'aimait, quand il m'appelait son Agar, servirez-vous encore à son fils! (En voulant étendre son voile sur la tête d^Ismaél elle fait un faux pas ^ et renverse le vase qui contenait sa provision d'eau, ) Dieu puissant ! ah ! r«au, l'eau qui devait sauver mon fils, elle eyt renver-
DANS LE DESERT. I f
see, il n'en reste plus une goutte. C'est moi qui ai tué mon fils. O terre impitoyable^ entr'ouvre-toi.
ISMAEl.
Ma mère.... j'entends ses cris, ou esl~elle ? ah l ma mère, 'tu es couche'e à terre comme l'infortune' que je viens de vQir.
AGAR
Ismaël , Ismaël !
ISMAEI..
Ah î je t'entends , tu parles ; viens vers moi , je n'ai plus de force pour marcher , jusqu'à ce que tu m'aies donne un peu de celte eau.
AgAR.
De l'eau , de l'eau , je n'en ai plus î
ISMAEL
Tu as donc tout bu, ma mère ? eh bien .'....
ÀGÀR.
Cruel! moi i j'en aurais pris une goutte ! tu n'as pu le croire. Regarde, j'ai voulu attacher ce voile pour garantir ta tête des rayons du soleil , et dans ce moment le génie de la perfide Sara , celui qui nous poursuit dans le désert , a brisé ta dernière ressource ; il n'en est plus. — Ismaël , si tu me crois coupable, ne sois point arrêté par le respect filial ; maudis ta mère , elle est à tes pieds : maudis-la , puisque son inutile amour n'a pu ni te protéger , ni te conserver la vie. Peut-être ainsi tu me soulagerais de la dévorante pitié que je ressens pour toi.
12 AGAH
ISMAEL
Ma mère, que dis-tu ? je t*aime.... mais une goutte
d*eau pourrait seule me rendre à la vie Que vois-jc
à l'horizon I ne sommes-nous pas près de la mer ?
AGAR
He'las I mon enfant , ce sont les vapeurs qui s'élèvent de la terre brûlante , et que tes yeux fascinés prennent de loin pour des ondes.
ISMAEL
Oh .' tu te trompes , j'en suis sûr : il y a de l'eau là bas , là bas : conduis-moi vers cette image qui m'attire, elle me ^rafraîchira.
AGAR
Des de'serts de sable nous en séparent, et nos pieds
s'enfonceront dans l'aride poussière.
ISMAEL
Ma mère , d'où vient que je ne te vois plus ? est-ce que le ciel se couvre de nuages ? va-t-il tomber de la pluie qui nous désaltérera ?
AGAR
Non , mon enfant, le ciel est en feli.
ISMAEL
Cependant j'ai si froid....
AGAR
Tu as froid? ah l mon enfant, mon enfant l
ISMAEL
Ma mère , de l'eau, de l'eau.... Adieu. ( // tombe sans connaissance.
DANS LE DESERT. lÔ
AGAR
Tl est évanoui , il va mourir ; je ne puis lui donner aucun secours ; le ciel et la terre m'en refusent. Le voyageur du désert ne portera-t-il point ses pas dans ces lieux ? — Non , non, aucun être vivant ne saurait y subsister : les oiseaux , les insectes mêmes ont quitté cette horrible solitude; il n'y a ici qu'un fils et sa raère, et le Tout-Puissant les y abandonne. Ah! Dieu, ai-je mérite' une telle douleur ? quel est le crime qui ne serait pas trop puni par les maux que j'endure? Je considère ma vie : sans doute elle fut pleine de faiblesses. L'amour m'aveugla, la vanité' me séduisit. Je voulus plaire et régner ; mais au fond de mon cœur, votre image , ô mon Dieu l ne fut jamais effacée. Je vous adorai dans tout ce qui est beau sur la terre , dans tout ce qui est inconnu dans le ciel. Jamais le malheur ne m*a trouvée insensible; je n'aurais jamais refusé à personne la pitié que j'implore en ce moment. Dieu tout-puissant, telle que j'étais enfin, vous m'avez trouvée digne d'être mère , vous m'avez accordé celte gloire et ce bonheur. La tendresse que j'éprouve pour cet enfant ne ressemble-t-elle pas à votre amour pour la créature, et les cris d'une mère ne retentissent-ils pas dans le ciel ? Rendez mon fils à la vie, que j'entende sa voix, que ses bras innocens me pressent encore, que ses regards si doux s'attachent encore sur moi! O' Dieu ! tout ce charme de l'enfance, toute cette passion de mère vient de vous. Ah î que le vent de la tombe ne souffle pas si tôt sur Ismaël , qu'il ne me soit pas si tôt enlevée Mou Dieu J laissez-le-moi
1 4 AGAR
jusqu'à ce que je meure. Ah I le fils ne doit pas prëce'dcr la mère dans le cercueil.^. Rocher dont il jaillissait peut-être jadis une source salutaire , que ton aspect est sauvage I Immobile nature , je suis seule avec toi.... Ai-je entendu quelque bruit? non, non, personne ne m'a repondu. Il y avait tout à l'heure , une voix d'enfant qui me disait : ma mère I Mais cette voix-là, je ne l'entendrai plus. Je ne suis plus mère. Mon fds , mon unique ami I du moins je te suivrai bientôt, je soufFre aussi comme toi; cette soif qui t'a dévore' me consume : cette mort qui plane sur ta tète, elle étend aussi sur moi ses ailes noires.' Bienfaisante mort , tu sais qu'on ne peut survivre à ce qu'on aime 1 O terre l mon unique asile ; poussière des morts, tu ne fre'mis pas de pitié pour les vivans. N'importe , il faut bien que tu me reçoives. Oui, mon Dieu, vous m'exaucez, vous ne me rendez pas mon fils, mais vous me rappelez à vous; je succombe, le terme de mes jours approche.... O ma patrie.' Egypte , fertile Egypte, est-ce toi que je vais revoir ? les souvenirs.de l'enfance se renouvellent seuls pour moi , et les peines de la vie disparaissent. J'aperçois les bords du Nil ; l'air est rafraîchi par ses flots ; il n'y a plus de chaleur : d'où vient que je la redoutais tant , la chaleur ? C'était le froid qu'il fallait craindre, c'est le froid qui est mortel ; il vient glacer mes veines. Je frissonne , je tremble ; c'en est fait. {Elle s* épanouit. )
(Une musique céleste se fait entendre, ) Acvr..
Ah l quels sons enchanteurs l Suis-je déjà passée
DANS LE DÉSERT. l5
dans une autre vie ? est-ce ici le Paradis? Non , je n'y vois point mon fils.
( La musique continue ; un ange apparaît derrière un nuage. )
l'ange.
Agar , Agar I
AGA.R
Quels accens ! quelle voix !
l'ange.
Agar, pourquoi t'affliges-tu ? l'Eternel a entendu les pleurs de ton enfant.
AGAR
Mon enfant est-il déjà dans le ciel ? Est-ce \n\ qui m'appelle ? a-t-il redemande sa mère , et le Tout- Puissant me fait-il ouvrir , à cause de lui , les parvis célestes ?
l'ange.
{Il frappe un rocher de la palme qu'il tient à la main^ et en Jait jaillir une source. )
Agar'. regarde.
agar.
De l'eau , de l'eau ! et mon fils n'en aurait pas ; non, je n'en veux point. Non, j'aime mieux mourir!
l'ange.
Agar 5 les bienfaits de l'Éternel sont sans bornes ; il fait naître la source dans les déserts , comme l'espe'rance au fond des cœurs flétris par l'infortune. Remplis ta coupe, Agar , et ya la porter à ton fils.
l6 AGAR