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LA REFORME DU TARIF DES PÉAGES EN SUISSE

(Novembre 1883)

jusqu’il y a peu d’années, la Suisse était lière d’être libre-échangiste, comme elle est fière d’être républicaine : l’excellence de ces deux principes paraissait indiscutable, presque au même degré; on n’admettait point que la liberté politique pût être complète sans la liberté économique, c’est-à-dire la liberté du travail et des échanges; à chaque occasion, dans toute fête suisse, dans toute réunion internationale, on célébrait les avantages de cette double liberté et les autres peuples étaient conviés à suivre notre exemple. Et, sans contredit, les faits nous donnaient raison. Il n’y avait pas de nation qui fût plus heureuse sous un régime plus libéral. Notre prospérité matérielle, en particulier, avait grandi colossalement, malgré des obstacles naturels qu’on aurait pu croire insurmontables. Au fond des vallées de nos Alpes,

sur les sommets arides de notre Jura, des industries importantes s’étaient créées et répandaient leurs produits dans le monde entier. Des milliers de comptoirs suisses, fondés dans tous les ports, dans toutes les villes de quelque importance, servaient d’intermédiaires à de multiples et fructueux échanges. Et à ceux qui s’émerveillaient de cette activité si productive et en recherchaient les causes, nous étions glorieux de répondre! Tout cela est le fruit de la libeité, du ffénie national, de 1 initiative individuelle !

Est-ce que ce qui était vrai hier ne le serait plus aujourd’hui? nous serions-nous trompés grossièrement sur les conditions essentielles de notre prospérité? la force des choses nous obligerait-elle à renoncer à nos principes pour en adopter d auti es diamétralement opposés.'' D où vient que, depuis un ceitain temps, une notable fraction, nous ne voulons pas dire du peuple, mais des politiciens suisses, s’efforcent d’entraîner notre politique commerciale dans des voies tout autres que celles que nous avons suivies jusqu’ici? d’où vient que cette fraction veuille substituer de plus en plus à l’action individuelle l’action de l’état, et ne voie de salut pour nos industries que dans le protectionnisme?

Ce phénomène est certainement curieux à étudier, surtout si on le rattache à la grande lutte économique engagée dans le monde et dont il n’est qu un incident. Mais ce n’est pas un simple intérêt de curiosité qui nous engage à entreprendre cette étude: l’incident qui se déroule en Suisse a une haute portée morale.

Un peuple ne sacrifie pas un de ses principes les plus chers sans qu’il se fasse en lui un déchirement cruel, quelque chose qui ressemble à l’amputation d’un membre. Si petit que soit le peuple, la crise qui précède le sacrifice offre un spectacle pénible. Qu’importerait si l’issue était celle du travail de la chrysalide donnant essor à un être plus vivant et plus libre ! Mais il s’agit malheureusement d’une transformation qui ne serait autre chose, à notre avis, qu’une affreuse mutilation. Toutes les libertés se tiennent; si nous détruisons l’une d’elles, nous compromettons l’existence des autres. Quand nous aurons élevé autour de la Suisse une barrière de droits protecteurs, quand nous aurons rétabli à l’intérieur les maîtrises et les jurandes, comme on le demande aussi, serons-nous encore le pays de la liberté par excellence? La liberté d’industrie et de commerce considérablement diminuée, que deviendra la liberté d’établissement ou à quoi servira-t-elle encore? Où se réfugiera la liberté individuelle quand l’état aura créé les différents monopoles qu’on voudrait lui voir établir? Il faut le dire ouvertement, toutes ces innovations n’ont rien de national; ce sont des importations étrangères, des doctrines écloses sur un sol et dans un ordre social qui diffèrent considérablement des nôtres. Nous devons par conséquent y regarder à deux fois avant de les laisser prendre racine chez nous.

Eclairer les origines et la marche du mouvement protectionniste en Suisse, étudier les causes qui ont pu entraîner tant d’esprits vers un système si con-

PROTECTIONNISME OU LIBRE-ÉCHAXGE

traire à nos traditions, à nos principes et à nos intérêts, examiner dans quelle mesure le régime actuel justitie les critiques dont il est l’objet et comment il serait possible de l’améliorer sans verser dans le protectionnisme, tel est le but des lignes qui vont suivre.

J’ose dire que ce but est patriotique : les derniers débats de l’assemblée fédérale sur le nouveau tarif des péages ont révélé en effet une situation très tendue. La suite de la discussion dans les chambres, puis dans le peuple, atteindra, tout le fait prévoir, un haut degré de passion si les deux partis en présence restent dans les positions qu’ils ont prises. Ce que donnerait une votation populaire dans de telles circonstances ne peut être douteux: ce serait un rejet à une forte majorité. Au point de vue des principes du libre-échange, qui recevraient par là une éclatante consécration, le rejet serait certainement un bien, mais sous d’autres rapports il aurait des conséquences fâcheuses. Nous nous trouverions affaiblis pour le renouvellement des traités de commerce, plusieurs de nos industries seraient privées des réformes de tarif et des dégrèvements dont elles ont besoin pour prospérer, le trésor fédéral verrait disparaître des recettes indispensables au maintien de l’équilibre budgétaire. Si le parti protectionniste l’emportait définitivement dans les chambres, son triomphe éphémère suivi d’une défaite certaine dans la votation populaire placerait la Suisse dans une situation déplorable , sans que toutefois cette con-

PROTECTIONNISME OU LIBRE-ÉCHANGE

sidération fût de nature à faire reculer dans leur opposition ceux qui envisagent les droits protecteurs comme le pire des maux pour notre industrie et notre commerce.

L’histoire de la Suisse nous enseigne que, dans de telles situations, l’esprit de conciliation et le bon sens populaire ont généralement fait justice des prétentions excessives. Je suis persuadé qu’avec un peu de bonne volonté de part et d’autre, il n’est pas difficile de trouver les bases d’un accord auquel la majorité des chambres pourrait donner son assentiment. Jusqu’ici la passion a presque seule fait entendre sa voix ; la sagesse politique commande pourtant de chercher à s’entendre. Mais il va de soi qu’une entente ne peut aboutir que si elle est fondée sur les principes de liberté qui ont fait notre grandeur et qui sont notre raison d’être.

De tout temps, la Suisse a été dévouée au libreéchange. C’est une conséquence de sa situation. Notre pays doit, pour vivre, exporter une partie de ses bras ou de ses produits. Dans les siècles précédents, les capitulations militaires ne résultaient pas seulement de l’ardeur belliqueuse des confédérés, mais du besoin de subsister; en les concluant, nos pères n’oubliaient jamais de réserver aussi les intérêts de leur négoce; par exemple, les traités avec la France prévoyaient régulièrement qu’en échange des troupes levées pour le service du Roy, les toiles

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