EN EUROPE
anvier
L’état de paix armée dont l’Europe souffre chaque année davantage est rendu plus aigu par l’anarchie économique. De quelque côté qu’on se tourne, on n’entend que lamentations. Les uns se plaignent de ne plus pouvoir exporter leurs produits, d’autres, au contraire, assurent qu’ils sont ruinés par les importations d’articles concurrents. L’insécurité règne partout dans les affaires; à chaque instant des relèvements de tarifs viennent dérouter le commerce et l’industrie. Les manufacturiers, les artisans jurent leurs grands dieux que, si on ne les protège pas davantage, ils vont faire banqueroute; à leur tour, les agriculteurs gémissent à propos de la concurrence américaine, hindoue, australienne, et réclament une part non moins grande de protection. Où s’arrêtera-t-on dans cette voie?
Mon intention n’est pas d’étudier dans les détails l’influence que le protectionnisme outré, qui sévit
actuellement, exerce sur les relations multiples entre producteurs et consommateurs, sur les conditions anormales faites à la production et à la vente, sur les rapports des salaires aux objets de consommation usuels, etc. Toutes ces questions sont des plus intéressantes, mais je veux me borner ici à une seule considération générale. Voici environ dix années que le protectionnisme a repris sa marche ascendante : en comparant cette période avec celle qui l’a précédée, — la période des traités de commerce à tarifs conventionnels, qui date de 1860, — ne doiton pas convenir que le libre-échange relatif a donné à l’Europe beaucoup plus de bien-être, grâce à la stabilité dans les affaires, que le système aujourd’hui en honneur? De 1860 à 1871, l’Europe a traversé des phases très critiques; plusieurs grandes guerres ont eu lieu; des bouleversements politiques se sont produits. Cependant, après chaque secousse, le monde des affaires a rapidement repris son assiette, sous l’heureuse influence des traités de commerce. Actuellement, les craintes de guerre pèsent, sans doute, lourdement sur la situation, mais le protectionnisme ne contribue-t-il pas à l’aggraver considérablement?
Le but de ces lignes est de montrer comment l’anarchie économique s’est créée, et quelles peuvent être nos perspectives de la voir prendre bientôt fin.
La stipulation du traité de Francfort, par laquelle l’Allemagne et la France s’assurent à perpétuité le
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traitement de la nation la plus favorisée en matière commerciale, peut être considérée comme l’une des causes de l’anarchie économique. Sitôt le traité signé, MM. Thiers et Pouyer-Quertier, les négociateurs français, deux protectionnistes ardents, se sont empressés de pousser à la dénonciation des traités de commerce. Leur programme était de protéger le travail national en cherchant en bonne partie dans le produit des douanes les moyens de payer la dette de guerre. Mais l’établissement d’un nouveau tarif général a été une œuvre de longue haleine, qui n’a été achevée qu’en 1881. Les successeurs de M. Thiers, moins protectionnistes que lui, ont cru qu’il était dans l’intérêt de la France de rester sur le terrain des traités de commerce : ils les ont en conséquence renouvelés, à des conditions moins favorables que précédemment, avec tous les pays, sauf l’Angleterre, qui n’a pas voulu accepter les relèvements nouveaux, mais à laquelle la France n’a pas moins accordé unilatéralement le traitement de la nation la plus favorisée.
Ces traités sont de 1882 et expirent dans quatre ans. Depuis leur conclusion, les protectionnistes ont gagné un terrain considérable dans l’opinion publique et dans les chambres. Ils se sont emparés des articles agricoles, que les négociateurs de 1882, par une concession fâcheuse faite à leurs adversaires économiques, avaient laissés libres. On a vu dans les derniers temps relever les droits sur le bétail, élever et surélever les droits sur les céréales, malgré les
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protestations des centres industriels. Et encore les agriculteurs prétendent-ils que cela ne suffit pas. Chez les populations ouvrières, le protectionnisme gagne aussi des adhérents: on leur montre la concurrence allemande profitant des traités de commerce pour inonder le marché français, sans que l’Allemagne fasse la moindre concession sur ses tarifs, qu’elle élève à son gré. Patriotisme et protectionnisme deviennent ainsi en France des termes synon}'mes. Si cela continue de la sorte, il est aisé de prévoir ce qui se passera en 1892.
En Autriche et en Allemagne, les relèvements
de tarifs datent de 1878 et de 1879. Dans ces deux pays, ce sont les intérêts du trésor qui se sont associés avec les intérêts protectionnistes. La monarchie austro-hongroise a, du reste, des intérêts opposés à satisfaire : l’Autriche, plutôt manufacturière, veut être fermée à l’invasion des produits similaires allemands; la Hongrie, presque exclusivement agricole, demande qu’on ouvre les marchés étrangers à ses exportations de blés, de vins et de bestiaux. En Allemagne, c’est plutôt l’inverse qui se produit : ses agriculteurs repoussent les blés étrangers; ses industriels, très protectionnistes chez eux, tendent à s’emparer de plus en plus des débouchés extérieurs. Malgré les intérêts politiques qui unissent très étroitement les deux empires, il ne leur a pas été possible de rétablir entre eux des tarifs conventionnels. Aux augmentations décrétées par l’Autriche, l’Allemagne en a opposé d’autres; l’Autriche a riposté, et c’est
maintenant l’Allemagne qui est en voie de relever ses droits sur les céréales, malgré les réclamations du commerce et des classes ouvrières. Bien loin que l’excès du mal paraisse devoir ramener le bien, il a fait échouer jusqu'ici toutes les tentatives d’entente, et, l’autre jour, le comte Kalnoky déclarait mélancoliquement à la commission autrichienne du budget, « que l’état des négociations avec l’Allemagne devait être envisagé comme donnant peu d’espoir, parce que, en raison de la politique économique suivie de part et d’autre, on se trouve dans une situation dont on ne peut plus guère sortir, personne n’étant disposé à retirer les augmentations décrétées. »
Il y a cependant entre les deux pays une différence. L’Autriche est restée dans la voie des tarifs conventionnels: elle a conclu un traité avec l’Italie et va le renouveler. L’Allemagne, au contraire, s’est jusqu’ici refusée à toute concession douanière sur les articles qu’elle produit: non seulement elle profite de la clause du traité de Francfort sans bourse délier, mais elle oblige les autres nations à lui accorder le traitement de la nation la plus favorisée en les menaçant, au cas contraire, de frapper leurs produits à l’entrée sur son territoire d’une surtaxe de 50 7o. Cette prétention à l’autonomie douanière absolue est l’un des plus grands dangers que puisse courir le renouvellement des traités de commerce. Il est assez probable qu’en présence de la politique économique de ce grand pays industriel, les autres états cesseront de se lier les uns vis-à-vis des autres.
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et voLiüront aussi faire usage de leur autonomie. Alors l’anarchie sera complète, mais alors aussi l’Allemagne perdra le bénéfice de la situation actuelle, qui ne lui est profitable que tant qu’elle est seule à user de son système.
L’Italie a poursuivi dès 1875, aussi pour des motifs financiers apouvés par le Droterriormf;mp infUw.
contre l’agriculture, dont la production doit en grande partie s’écouler au dehors. Dans ces conditions, le gouvernement est obligé de résoudre le problème difficile de la conciliation des deux intérêts qui se disputent sa sollicitude. A mon avis,' l'Italie sera toujours conduite à consentir des tarifs conventionnels avec ses voisins, attendu qu’elle a besoin d’eux pour la consommation de ses produits agricoles. Elle est à cet égard à peu près dans la même situation que l’Espagne.
Je ne dirai que deux mots de ce dernier pays. Son gouvernement a imaginé un système ingénieux, qui consiste dans l’adoption, par le parlement, de deux tarifs, l'un général, très élevé, et l’autre, plus bas, dit conventionnel Celui-ci est proposé, sans possibilité de modifications, aux nations qui consentent à faire des concessions de tarif à l’Espagne ; à défaut d’entente, le tarif général leur est appliqué. Ce système peut être pratique pour ce pays, mais je le crois contraire à l’esprit même des traités de commerce, car on ne conçoit pas une négociation dans laquelle les concessions réciproques ne peuvent être contradictoirement discutées. Généralisé, le s}’stème deviendrait impraticable.
La Belgique et l’Angleterre sont les seuls pays qui n’aient presque pas modifié leur politique commerciale depuis 1860. Quant à la Russie, sa tendance à s’isoler du concert européen se manifeste particulièrement dans les questions douanières. Faute de parlement pour les discuter, les élévations arrivent
> Dès lors, le traité austro-italien a été signé (8 décembre 1887) les négociations avec la France n’ont pas abouti, et les deux p; préparent à s’appliquer leurs tarifs généraux à partir du ter js peut-être même avec aggravation.
mopinemeru, irappant a droite, frappant à gauche. C est en partie pour parer à cette politique de surprises incessantes que l’Allemagne et l’Autriche tiennent à avoir les mains libres; mais elles pourraient se les réserver de ce côté sans faire souffrir en même temps leurs voisins de l’occident.
Il me reste enfin à parler de la Suisse. Jusqu’ici elle est demeurée fidèle aux traités de commerce. Mais il est compréhensible que, sous le coup des augmentations continuelles de droits qui frappent ses exportations, elle en soit venue à se demander sérieusement si elle ne doit pas user de représailles. Certain groupes protectionnistes, qui ont existé de tout temps en Suisse ‘ et qui se composent de représentants des petites industries, travaillant exclusivement pour le marché national, cherchent à profiter de la situation pour entraîner définitivement le pays dans la voie du protectionnisme. Je crois que la grande majorité du peuple suisse ne partage pas
‘ On peut s’eu convaincre en lisant les recès de la diète et les procès-verbaux se rapportant à l’élaboration de la constitution fédérale de 1848 et à la révision de 1872-1874. Des pétitions d’artisans demandaient déjà alors des droits protecteurs.
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pas mieux que de faire des concessions, moyennant réciprocité. En tout cas, le sentiment qui domine est celui-ci: plutôt pas de traités de commerce que des traités léonins comme ceux qu’on voudrait nous faire conclure! S’il faut subir les droits de plus en plus exorbitants des états voisins , au moins ne voulons-nous pas avoir l’air de les sanctionner en mettant notre signature au pied de tels tarifs.
En somme, on voit que l’anarchie qui caractérise les rapports économiques de plusieurs états européens est sur le point de les gagner tous. Ce sera certainement le cas si, en 1892, les traités conclus par la France ne sont pas renouvelés.
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Les dépenses militaires étant l’ime des causes principales de l’anarchie économique, il y a intérêt à les comparer avec les dépenses totales et les recettes douanières de chaque état. Les tableaux ci-après éclaireront la situation. Ces tableaux sont empruntés aux budgets ou aux comptes, à dix ans de distance, des pays dont nous venons de parler. Sur quelques points, les indications qu’ils renferment ne sont qu’approximatives, en particulier pour l’Autriche- Hongrie, vu la difficulté de compulser ses divers budgets (commun, autrichien, hongrois, etc.). En gros, cependant, elles doivent être tenues pour exactes et probantes.
En examinant de près ces chiffres, on voit que, sauf pour l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, la totalité
OU une bonne partie de l’augmentation des recettes douanières est destinée à faire face l’accroissement des dépenses militaires. Quant à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne, qui sont des confédérations d’états, elles doivent chercher, cette dernière surtout, dans le produit des douanes une large part des ressources nécessaires au pouvoir central. Il en est de même de la confédération suisse, qui, constitutionnellement, ne peut percevoir d’autres impôts que celui des péages et la moitié de la taxe d’exemption du service militaire.