Essais et conférences
Tu m*as donné, avec la vie, le goût des travaux de V esprit. Oest toi qui -m' as insufflé ce qiûun penseur appelle le « dangereux amour des choses intellectuelles ».
Aussi loin que me reportent mes souvenirs d'enfance, je te vois, dans ces m,om.ents de répit que te laissait le soin de la m,aison, feuilletant de beaux livres, les ayinotant, les commentant devant nous, y puisant de ces pensées dont tu te faisais un aliment i^ifinimeyit exquis et délicat.
Ou bien, quand les soucis du ménage avaient pris toute la journée, tu lisais, le soir, près de nos berceaicx ; et je sais que tic prolongeais parfois , bien avant dans la nuit, tes veilles studieuses.
Même chargée d'ans, comme tu es, les meilleures heures pour toi — apr'ès tes entretiens avec Dieu et tes épanckements avec nous — sont encore celles que tu peux consacrer à tes auteurs favoris ou à quelque nouvel ouvrage.
En VojSfrant aujourd'hui, ô ma mère, ces nombreuses écritures, fai conscience d'accomplir un devoir très doux. Puisque je tieyis de toi l'amour des choses de la pensée, n' est-il pas juste qjie tu recîieilles ce que cet amour a pu m' inspirer et m.e dicter ?
Accepte donc cette gerbe fraîche, que j'ai moissonnée loin de ton regard, mais en songeant à toi. — /e te la dédie dans un profond sentiment de gratitude, et en y mettant le plus tendre et le plus filial baiser.
Henri Hawthoryie {New- York), /" septembre içoç
Le journalisme américain
A Hklmut Lotiiar RiI'PERGEK
CETTE chose, éminemment ondoyante et diverse, qui s'appelle une civilisation, le caractère essentiel, l'âme d'un peuple, se révèle, s'exprime de bien des façons, et, par exemple, dans le style de ses monuments.
Ainsi, il ne faut pas au voyageur européen, qui débarque à New- York, une si grande acuité d'observation, pour deviner, rien qu'à voir les étranges et gigantesques constructions qui surgissent de toutes parts, les notes dominantes de la civilisation américaine, tout ce qu'elle a d'impulsif, d'énergique, de violent, de presque brutal, et aussi de grandeur antique, romaine, dirait M. Edouard Rod \ Un simple coup d'œil sur tous ces édifices, oii l'on chercherait en vain la finesse et la mesure, donne l'impression très forte que l'on est moins loin encore de l'Europe dans l'espace, que par les formes de vie, si différentes de celles de là bas, plus libres et aussi plus incohérentes, plus hardies, plus âpres, plus inquiètes, sans un grain d'atticisme.
Toutefois, il y a quelque chose qui, mieux que les monu-
I. Voir dans son roman « L'omdre s'étend sur la montas^ne » une fine analyse de la haute société américaine.
ments, nous donne l'idée adéquate de ce qu'est la grande nation américaine, en reflète plus fidèlement les aspirations et les tendances.
Une civilisation est nécessairement évolutive. Ce n'est pas une forme cristallisée, mais vivante, et par conséquent sujette à la loi essentielle de la vie, qui est le mouvement. Elle change, subit des influences qui l'altèrent dans ses parties contingentes, passe par une multitude de sensations qui laissent en elle des traces plus ou moins profondes. Faite des qualités et des défauts de millions d'âmes dont elle offre la synthèse, elle participe à leurs infinies variations d'état, revêt les couleurs qu'elles prennent ellesmêmes, suivant les circonstances et selon l'heure du jour, je veux dire selon les événements qu'elles traversent.
Cela est vrai des vieilles civilisations, orientales ou européennes, de celles qui paraissent le plus fortement et le plus solidement assises. Cela est vrai surtout, je pense, de la civilisation américaine, qui est jeune, encore en voie de formation, exubérante de forces vives.
En 1898, peu après son retour des Etats-Unis, Brunetière écrivait un bel article qu'il intitulait : « La genèse cPune patrie y> ^ Cette patrie, dont il avait pu observer de près l'éclosion vertigineuse, et aux destinées de laquelle il devait s'intéresser jusqu'à la fin, serait-elle sortie, au cours de ces dix dernières années, de la période génésique, pour inaugurer la saison proche de la maturité ? Il nous semble, au contraire, qu'elle est toujours dans un « perpétuel devenir. »
I. Cet article avait paru dans le /'z^aro, si je me souviens bien. J'ignore s'il figure dans les œuvres du regretté maître.
Certes, nous ne pouvons préciser combien de temps un pays de « vie intense », comme celui-ci, mettra à se constituer définitivement en nation. Mais, ce que nous savons bien, c'est qu'il n'y a encore, entre les divers groupes ethniques qui le composent, qu'une unité purement matérielle. Tant que ces nationalités, qui viennent de tous les points du globe, et qui ne sont que juxtaposées, ne se seront pas fondues en un bloc unique, ne se seront pas infusées une même âme ; tant que l'accroissement de la population sera dû, moins au progrès de la natalité qu'à l'apport incessant de l'émigration étrangère, il n'y aura pas ici un peuple, au sens vrai du mot. Une mosaïque d'individus, fût-elle une des plus considérables que le monde ait vues, ne constitue pas une nation.
Ce pays, qui déborde d'énergie, d'activité, est seulement en train de se faire. N'est-ce pas Sir Wilfrid Laurier qui disait, à propos de l'annexion possible du Canada aux Etats- Unis : « Hélas ! que deviendrions-nous dans cette fournaise? ^ j» Fournaise, fournaise ardente, où s'élabore un monde dont nous ne savons pas la formule définitive, voilà ce que sont les Etats-Unis. Et il serait plus que téméraire de vouloir, dès à présent, fixer la date approximative à laquelle, de tous ces éléments en ébullition, sortira la statue gigantesque, aux traits bien accusés, aux lignes proportionnées et harmonieuses.
Or, cet état d'une société qui se cherche, qui s'organise, et qui évolue très vite vers sa modalité dernière, ne sera-ce pas surtout le journal qui pourra en exprimer les reliefs,
I. Parole que j'ai vue citée dans un journal de Nex-Vork. en 1903.
les côtés essentiels, en noter aussi les mobilités incessantes, les diverses fluctuations, les sensations impalpables et fugaces? Le journal reflète la vie de chaque jour, tient la chronique des faits et des oeuvres, enregistre tous les mouvements de l'opinion. Il est intimement mêlé à l'existence de ce « peuple houleux « * ; il entre si avant dans sa grande âme confuse. Si, en d'autre pays, le livre est un excellent moyen d'information sur la mentalité générale, et si la vie commune s'y peint assez bien, aux Etats-Unis, le journal presque seul nous renseigne, il est quasi l'unique miroir qui nous renvoie l'image de ce monde si curieux à observer. Le livre ne compte presque pas à ce point de vue. Il y en a relativement peu d'abord. Et d'ailleurs, comment saisir une physionomie si fuyante, la ramener à un type immobile ? C'est le journal qui est le plus apte à en noter l'expression changeante, les moindres altérations, les caractères transitoires, les traits définitifs.
Etudier le journalisme américain, c'est donc, au fond et en réalité, faire un essai psychologique de ce peuple. Voilà dans quel esprit nous entreprenons ce travail, auquel un long séjour aux Etats-Unis, et une fréquentation assidue de leurs plus grands quotidiens, nous ont, je le dis sans prétention, suffisamment préparé. Les points de contact, de ressemblance, entre la mentalité américaine et la forme journalistique qu'elle s'est créée, ressortiront assez d'euxmêmes. Nous nous contenterons de les souligner eu pas-
I. J'emprunte ce mot à M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac, dans une des lettres qu'il me fit l'honneur de m'écrire après son retour d'Amérique.
sant, et de les dégager, de les mettre en relief, dans une brève conclusion.
Le journalisme américain est d'abord une affaire, et une affaire colossale. Aux Etats-Unis, le mot business est le plus usité de tout le vocabulaire, celui qu'on entend le plus souvent retentir. Il revient à propos de tout. Il n'y a aucune exagération à affirmer qu'ici l'on envisage toute chose au point de vue affaire. Je me rappelle qu'un jour, un monsieur très bien, à qui je montrais le manuscrit de mon premier ouvrage: Propos d^Art^ — me dit avec un grand sérieux : « So yoti are engagea in the literary busi- 7iess. » Il y a donc aussi le newspaper business^ dont on a fait presque une industrie, pour le développement, le succès de laquelle l'on n'hésite pas à engager des millions. Un directeur-propriétaire de grand journal sourirait de pitié, ne comprendrait pas, si vous lui parliez de la mission éducatrice du journaliste, de l'éminence de son rôle social. L'éducation du peuple, l'influence idéale sur les foules, est-ce qu'il se préoccupe de cela, lui ? Est-ce que cela peut entrer dans ses calculs? Faire fortune par le moyen de cette affaire, piquer le plus possible la curiosité publique, de façon à l'exploiter de son mieux, voilà son but principal. Le reste, — se donner du nom, ou travailler à l'amélioration de la condition humaine, n'est que bien secondaire. Il importe avant tout de s'enrichir en flattant les goûts et les passions populaires, en se pliant à tous les caprices de l'opinion.
l6 ] ESSAIS ET CONFERENCES
Et cette affaire qu'est, avant tout, le journalisme américain, est, comme toutes les autres branches de commerce ou d'industrie, sujette à une concurrence effroyable et effrénée. C'est à qui surpassera, éclipsera son voisin. La concurrence s'exerce d'abord dans les édifices. Les gprands journaux sont, pour la plupart, comme nécessairement logés dans des skyscrapers. Ils n'ont sans doute pas inventé la mode de ces horribles cheminées habitables. Mais leurs rivalités, leurs mutuelles jalousies, ont beaucoup contribué à la vulgariser, au grand détriment de l'esthétique. Le quo non ascendant ? semble leur formule de choix, comme elle est aussi celle de toutes les grandes entreprises financières. Ils montent, ils montent, et l'on se demande où s'arrêtera leur ascension. C'est presque une fatalité, une loi de leur vie. L'essor est désormais imprimé. Impossible de le contenir. L'on s'exposerait à une déchéance en n'essayant pas de se tenir à la hauteur voulue. L'une des conditions les plus sûres de réussite est surtout de dépasser les autres, du moins faut-il absolument les égaler. Ainsi, le New-York Tribune^ dont l'édifice comptait huit étages, a dû, tout récemment, en porter le nombre à quinze, afin de n'être pas trop écrasé par la supériorité de ses confrères.
Et maintenant, comme ces journaux mêmes sont choses énormes, et qui le deviennent de plus en plus. Où la concurrence entre eux se déploie avec fureur, une véritable frénésie, une énergie qui ne veut pas de repos, ne connaît pas de limites à ses insatiables ambitions, c'est surtout dans la grandeur de leur format, la rapidité avec laquelle leurs éditions se succèdent, — quand l'opinion, par exemple, est surexcitée par quelque importante question, — le nombre
de leurs feuilles, la quantité de la matière imprimée, le chiffre de leur tirage. Un européen, tout frais arrivé de l'un quelconque de ces vieux pays où tout se fait plus en petit, et aussi plus en finesse, serait renversé de voir les proportions gigantesques, démesurées, qu'atteint ici le journalisme. Ainsi, l'édition quotidienne, grandissime format, compte jusqu'à quarante et cinquante pages, parfois davantage. Et tel journal, au moment de la guerre hispanoaméricaine, par exemple, lors de la maladie de Léon XIII ou de la conférence de Portsmouth, émettait jusqu'à huit ou neuf éditions par jour, éditions où les articles de fond restaient les mêmes, mais où étaient insérées les dépêches que, d'heure en heure, le télégraphe apportait sur ces questions mondiales. Quant aux éditions dites du dimanche, ce sont de véritables colis, chaque numéro pèse près d'un kilo. Cela en fait un entassement de feuilles ! La matière à lire n'y est certes pas toute de première main, on le devine. Pour remplir ces immenses cadres, les employés procèdent à coups de ciseaux à travers les volumes, les encyclopédies, les revues étrangères, mêlant à tout cela des gravures où tout est magnifié, portraits, paysages ou tableaux.
Songeons un instant à l'outillage qu'il faut pour suffire à une pareille tâche qui s'augmtate d'année en année, et qui se fait toujours plus écrasante. Car, je répète que c'est surtout sur ce point que la concurrence s'exerce. L'un veut l'emporter sur l'autre. C'est à qui fera plus grand et plus lourd. L'on est arrivé déjà à des résultats étonnants. Et qui sait où l'on s'arrêtera dans cette voie, où l'âpre énergie, l'esprit d'initiative propre au caractère améri-
l8 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES
cain, aiment à se donner libre carrière ? Ce que ces réalisations représentent, en matériel et en hommes, donne presque le vertige.
J'ai eu l'occasion de visiter, à différentes reprises, les plus grands ateliers de journaux de la Métropole, ceux du IVorld, du New- York American^ du Sun^ du Times^ de la Tribune. Et chaque fois, j'en ai remporté comme une impression de stupeur. Le mot atelier, pris dans son sens le plus matériel, convient admirablement ici. Quelles boutiques ce sont vraiment ! Et qu'il y règne donc une activité prodigieuse, mais d'un ordre tout pratique ! Derrière les comptoirs de l'administration se tiennent des Messieurs qui répondent froidement aux clients, prennent des notes, compulsent des registres, voient aux détails de l'expédition avec tout d'intellectualisme» de commis.de banques ou de garçons épiciers. A l'étage des presses, on voit toute une armée d'individus noirs comme des charbonniers, luisants d'huile, qui vont et viennent, suant, soufflant, le regard dur, l'expression concentrée, à travers cet entrecroisement de machines, les plus perfectionnées, les plus modernes, les plus puissantes et compliquées, capables, par exemple, d'imprimer, de plier, de trancher, plus d'un million de copies par jour. Quelle vision dantesque ! Et quelle commotion tout cela produit-il ! Quel bruit d'enfer ! C'est à se croire dans un antre de titans ! Je ne dis rien du reste, des centaines de reporters affairés, des étourdissants appels téléphoniques, du tic-tac des télégraphes, de ces formidables et nauséa. bonds laboratoires où se préparent les gravures. En vérité, nous sommes en face de l'une des manifestations les plus sensibles du caractère grandiose, ou mieux gigantesque,
presque monstrueux, que revêt toujours,chez les Américains, l'esprit d'entreprise.
Nous n'avons, jusqu'ici, envisagé le journalisme américain que par l'extérieur, nous l'avons vu du dehors. Il est temps de pénétrer dans sa constitution intime, d'analyser sa façon d'être, laquelle, et ce n'est pas à sa louange, présente beaucoup plus de différences que d'analogies avec celle du journalisme européen. Je ne dis pas qu'elle est essentiellement autre. Mais par combien de côtés s'en éloigne-t-elle ? Et ses meilleures qualités lui viennent, croyons-nous, des rares points par où elle s'en rapproche. Telle qu'elle est, je la trouve chargée d'âmes, merveilleusement expressive de la civilisation du milieu de laquelle elle a germé. Voyons donc :
Et d'abord le journal américain nous frappe par son manque presque absolu de méthode. C'est un véritable chaos. Le vers de Boileau :
«... un beau désordre est nn effet de l'art »
ne s'applique en aucune manière à cet inextricable fouillis de nouvelles, d'articles, d'annonces, de tout ce que l'on voudra. Il n'y a pas trace d'art dans ce méli-mélo. Dans une étude sur les « collèges américains» \ j'ai eu l'occasion d'insister
I. Voir cette étude dans notre ouvrage : Pastels, pp. 97 et seq. (New- York, Dan. V. Wien, 1905.)
sur la confusion qui règne dans leurs programmes de cours et le choix de leurs auteurs. Le journalisme se distingue par une confusion plus grande encore, une absence quasi totale d'unité et de composition. Le mot « haphazardness » traduit bien cela. Tout y est évidemment mis au petit bonheur, comme ça vient, dispersé au hasard des feuilles. Si l'on excepte l'inévitable « éditorial-page », qu'il faut chercher, d'ordinaire, au milieu du journal, et dans la rédaction de laquelle apparaît un louable souci de méthode, le reste n'est que gâchis. Les choses les plus disparates s'enchaînent. Tel genre de nouvelles, qu'aujourd'hui l'on peut lire à tel endroit, demain sera renvoyé à l'autre bout du journal, et il faudra parcourir, l'une après l'autre, ces innombrables files de colonnes pour les retracer. Au lieu de réserver certaines pages uniquement aux annonces, on les insère parmi les articles ou faits divers. A chaque instant, vous tombez sur une réclame plus ou moins pompeuse. Un article politique ou littéraire voisinera avec un compte-rendu de cour de police ou le détail d'une rixe. L'on voit les plus grotesques mésalliances. Comme me le disait, un jour, quelqu'un qui connaissait bien la chose, puisqu'il la pratiquait lui-même : « Dans nos grands journaux, on ne sait pas ce que c'est que la sous-rédaction. »
L'esprit ordonnateur a déjà commencé de souffler sur ce chaos pour en tirer des formes nettes et précises. Et il nous fait plaisir de constater quelques essais isolés de journalisme rationnel et méthodique. Pour ne pas désobliger les autres, nous ne citerons aucun nom. L'influence européenne n'a pas été étrangère à ce mouvement d'organisation ■dans lequel quelques-uns sont entrés, et qui a produit déjà
des résultats appréciables. Mais il se passera, je pense, bien des années, peut-être un demi-siècle ou un siècle, avant que ces exemples particuliers deviennent le fait ordinaire, la pratique commune de tous. Cela sera la conséquence nécessaire de ce travail d'élaboration qui s'opère ici dans la profondeur des souches sociales. Quand cette portion d'humanité, en mal de sa formule définitive, se sera plus solidement assise, est-ce que le journal ne sera pas le premier à refléter sa sérénité plus grande, l'équilibre de ses facultés, le meilleur fonctionnement de son organisme vital? S'il n'est pas, lui-même, disposé selon des lois plus rigoureuses, n'est-ce pas un effet de l'état de société dont il est l'expression?
Et maintenant, pénétrons dans ce chaos, et voyons ce qu'il recèle, quelles choses s'agitent au sein de cette immense confusion.
L'on est d'abord frappé de l'abondance de nouvelles. Il y en a de toutes sortes et de partout. Le journal en déborde. Aux Etats-Unis, les «reporters» forment une caste nombreuse et importante. On les rencontre en tous lieux. Ils ont partout leurs entrées. Vous les voyez dans les hôtels, au départ et à l'arrivée des paquebots ou des trains, dans les grands magasins, les musées, sur la rue. Chaque journal en a une légion à sa disposition. Ces limiers d'un nouveau genre, font, d'un bout du jour à l'autre, et même la nuit, la chasse aux nouvelles. C'est à qui en rapportera le plus, car, ils reçoivent tant la ligne pour chaque fait inédit. Ils ont donc intérêt à en emplir leur carnet. Aussi vontils « interviewer » tous les visiteurs de marque, ou abordentils des étrangers quelconques, pénètrent-ils dans les familles
signalées, pour telle ou telle raison, à l'attention publique, et tâchent-ils de confesser les grands criminels, — meurtriers, défalcataires ou autres. Et quelle riche moisson ils récoltent ! Ils mènent leur enquête avec un souci extrême de tout savoir, ils poussent l'indiscrétion au delà de toute limite.
C'est merveille de voir comme ils savent broder sur un petit fait, enjoliver le plus mince détail, le grossir à des proportions hors nature et hors sens. Il y aura des colonnes pour raconter la chose la plus insignifiante, faire l'histoire ou la légende du dernier des inconnus. Un accident se produit-il? Une nuée de reporters en visite aussitôt le théâtre et les victimes. Et, quelques heures après, l'on pourra lire force indications sur le lieu et l'heure du désastre, ses causes, ses conséquences, les personnes qui eurent à en souffrir de près ou de loin. Arrive-t-il un scandale ? Les journaux s'en emparent, et ce sont des gloses interminables sur les antécédents des personnages qui y sont mêlés, leurs relations, leurs voyages, l'état de leurs affaires. Cela apparaît en première page, est mis en vedette, annoncé en lettres immenses, dramatisé avec un art brutal, souvent avec gravures à l'appui. Ces chroniques fastidieuses, malpropres, vides d'idées, nulles comme style, rédigées par des manœuvres, sont données en pâture aux foules, qui les dévorent, s'en délectent. La popularité du journal y gagne, son tirage s'en accroît beaucoup. Les malheureuses histoires de divorces, par exemple, c'est tous les jours qu'elles servent à alimenter la malsaine curiosité publique. L'on s'étonne de ce que tous les « reporters » réussissent à apprendre sur ces cas, si nombreux qu'ils constituent ici
l'un des plus inquiétants problèmes d'avenir ; l'on est davantage surpris qu'il leur soit permis, à ce point, de tout dire, de tout révéler, de jeter à tous les vents les secrets les plus intimes de la vie privée.
Mais ce n'est pas seulement sur les choses du pays que les journaux se chargent de nous renseigner, ils sont tout aussi prodigues de nouvelles mondiales. Chaque grand quotidien possède ses câbles télégraphiques qui le tiennent en relations directes avec les diverses parties du monde. Nous savons, le jour même, et dans le détail, ce qui se passe en Europe, en Australie, en Turquie, en Egypte, en ' Extrême-Orient ; nous sommes mis au courant des événements sensationnels ou des complications politiques qui émeuvent les plus lointains continents, et immédiatement, par des nouvelles de première main, tout comme si cela avait eu lieu à nos portes. On ne s'épargne aucun sacrifice, on ne recule devant aucune hardiesse afin de pouvoir offrir des primeurs à ses abonnés. Ainsi, je ne sais plus quel journal de New- York, au temps de la guerre hispanoaméricaine, a loué un grand yacht, qu'il a envoyé mouiller dans les eaux cubaines, avec tout un personnel de correspondants, de reporters, de photographes, chargés de lui faire la description des lieux, de lui communiquer toutes les péripéties de la lutte, de lui envoyer des portraits des généraux les plus en vue. Dans un autre genre, M. Paul Bourget pourrait nous dire combien de milliers de francs il a reçu de M. Gordon Bennett, directeur du New-York Herald^ pour la primeur de son ouvrage : Outre-Mer. En vérité, on fait des tours de force, on réalise des miracles d'ingéniosité, on dépense des sommes fabuleuses, pour per-
fectionner son système d'information directe et abondante sur les choses du monde entier, ou pour donner, le premier, le texte de tels retentissants discours. La loi de la concurrence l'exige. Ce serait se condamner à un rôle inférieur que de reculer devant les tâches qu'elle impose au journalisme moderne. Le public est devenu difficile. Sa sympathie va, de plus en plus, à ceux qui satisfont le mieux son goiit de nouvelles toutes fraîches.
Quant aux articles proprement de rédaction, s'ils sont en assez petit nombre et comme perdus au milieu de tout ce fatras de dépêches des Etats-Unis et de l'étranger, je dois dire qu'ils sont souvent remarquables par la franchise de leur ton, la précision de leur style. On en trouve d'admirables par la vigueur de la pensée, la netteté de leur langue. Ils sont le plus souvent consacrés à la philosophie des événements. D'autres apprécient la politique gouvernementale, ou font des suggestions sur un ton d'autorité qui indique bien que leurs auteurs ont foi en la puissance de l'arme qu'ils manient. Ces articles ne sont jamais signés. Le journalisme américain est impersonnel. Il n'y a que de très rares exceptions. Ainsi, M. A. Maurice Low, le très distingué correspondant Washingtonien du Boston Globe^ signe toujours ses dépêches. Mais je serais bien embarrassé de citer d'autres cas. L'on connaît ce mot de Consalvi, dans une page fameuse, et que l'on peut appeler prophétique, sur les développements rapides et extraordinaires du journalisme dans nos sociétés modernes : « L'anonymat sera le régulateur de la conscience publique ^ ». Cela est vrai
1. Mémoires du Cardinal Consalvi. Introduction par J. Crétineaa Joly, p. XXVI.
â la lettre des journaux américains. Ce sont des forces anonymes, mues par un directeur ou un syndicat, qui se rend seul responsable de tout ce qui s'y imprime. Il faut bien avouer que la liberté d'opinion, sur les hommes ou sur les choses, est beaucoup plus grande ici qu'en Europe, et que ces messieurs du journal peuvent s'exprimer, presque tout à leur aise, soit sur le compte du pouvoir, soit sur celui des particuliers. Les cas de libelle son peu fréquents. Il s'en présente, sans doute, mais combien rarement.
Chose étrange ! Bien que le journal, ici, soit le pain quotidien de tous, et la seule lecture du plus grand nombre, les articles de fond qu'il renferme, quand encore on les lit, ont, en somme, peu d'influence. On est assez sceptique, ou mieux, indifférent à leur endroit. Le public sait que le journal peut tout dire, et on lui en passe de toutes les couleurs, sans attacher autrement d'importance à ses jugements. D'ailleurs, ses colonnes sont ouvertes à tous, et c'est une des particularités du journalisme américain de favoriser l'expression de toute opinion personnelle. On fait bon accueil à toute correspondance ou article qui porte un nom responsable, et n'importe qui est admis à l'honneur d'énoncer une idée qui lui est chère ou de critiquer tel acte administratif. Le premier venu a ses entrées au journal. C'est une tribune libre accessible à tous. Il faut accorder, en effet, aux journaux américains, une bonne mesure de ce que l'on appelle « l'esprit public ». Ils s'identifient avec la foule, ils ont souci des intérêts populaires et les défendent avec honnêteté, soit contre les pouvoirs régnants, soit contre les capitalistes, ou de toute autre façon. J'ai précisément sous les yeux une plaquette publiée par le New-York
World^ et relatant l'évolution merveilleuse de ce journal, depuis l'année 1883 ^^ ^^' Joseph Pulitzer en fit l'acquisition, jusqu'en 1903. Il y a là des statistiques qui offrent un intérêt extraordinaire à divers points de vue. Ainsi, on y voit que la circulation du World^ qui était, en mai 1883, de 9,669, pour la ville de New- York, et de 7,628, pour la campagne ^, se montait, en avril 1903, pour cette dernière, à 307,272, et à 518,607 pour la ville. On y voit encore que 843 acres de forêts sont abattus tous les trois mois pour fournir la pulpe nécessaire à la fabrication du papier consommé par le journal, et que le revenu total du World^ durant ces vingt années, a atteint la somme fabuleuse de 67,008,224.75 dollars.
Mais ce que je désire en signaler surtout, c'est la liste de scandales, publics ou privés, que ce journal, pour un, a dénichés et flétris, le nombre de mesures administratives, municipales ou gouvernementales, qu'il a, soit demandées, soit empêchées, toujours pour le plus grand bien du peuple. Et, comme il nous donne des preuves assermentées, à l'appui de son assertion, nous pouvons l'en croire.
Or, les autres grands journaux seraient à même de nous édifier également sur leur « civisme », la portée de leur action sociale. On dirait que, parfois, tout ce qu'il y a d'instincts honnêtes et généreux épars dans les foules, — le primitif esprit républicain, imprégné de christianisme, à base de principes rigoureux, cet esprit d'après lequel la constitution américaine a été modelée dans ses lignes essen-
I. Le mot «campagne» ne traduit pas exactement le sens du mot H country » qu'emploie le Rapport. « Province » serait, je crois préférable.
tielles, — que tout cela se réveille, encore jeune et fort, et s'incarne dans le journal, prend la voix du journal, soit pour protester contre telle tendance pouvant compromettre l'avenir de la nation, soit pour demander la suppression de telle institution contraire à ses véritables intérêts ou l'établissement de telle œuvre sociale. Et alors, le journal entreprend la guerre aux «plus forts «^ comme dirait M. Clemenceau ; il lutte avec une énergie superbe pour le triomphe de son idée. Il y a quelque chose de chevaleresque dans l'ardeur avec laquelle il ouvre le feu et provoque la mêlée. Ainsi, il n'y a pas quatre ans, sur une simple dénonciation, qui fut prouvée, juste, envoyée au Parlement d'Albany, par un obscur mais honnête citoyen, on a vu les grands journaux réclamer les têtes de tous les principaux directeurs de V Equitable Life Insurance. La conscience publique, indignée de l'état de choses révélé par les enquêtes, se soulevait, et par l'entremise des quotidiens, criait vengence contre les infidèles dépositaires, des économies de millions de citoyens. Les protestations retentirent si haut, furent si générales, qu'elles triomphèrent de toutes les résistances, et que le pouvoir dut intervenir pour leur accorder satisfaction. Combien d'autres cas analogues pourrions-nous encore citer !
Il nous reste deux autres caractères à signaler dans le journalisme américain : la part, très large, qu'il fait aux annonces et aux sports. On dit des Etats-Unis que c'est le pays de la réclame. Et les Américains en ont, en effet, le
I. Les plus forts, — c'est le titre dun roman très suggestif de M. George Clémencean.
goût, le génie. Impossible de n'être pas frappé de l'ingéniosité avec laquelle ils savent vanter leurs produits, faire connaître leur industrie ou leur commerce. On ne procède avec aucune discrétion. En ce genre, la mesure est toujours dépassée. Il faut trouver des titres flamboyants, mirobolants. Dans tout Américain, il y a un Barnum, qui essaie de s'élever à la fortune par le moyen de réclames sensationnelles et alléchantes, où le public se laisse prendre.
Or, le journal cultive, à son grand profit d'ailleurs, cette tendance essentielle de la race. Il consacre aux annonces des pages et des pages. Cela constitue, paraît-il, le meilleur de son revenu. Une demi-page, ou une page d'annonce, par exemple, dans un de ces quotidiens dont la circulation est de plus d'un million d'exemplaires, par jour, coûte extrêmement cher. Et, l'on ne songe pas, sans stupéfaction, aux bénéfices énormes qui tombent, de ce chef, dans la caisse du journal.
La place donnée aux «sports» y est à peine moins grande. En ce pays, tout ce qui touche à la « physical culture» est passé à l'état d'institution nationale. Les grands sportistes y tiennent le haut du pavé. Ce sont des personnages tout comme les milliardaires. Ainsi, en janvier 1907, Son Eminence la Cardinal Gibbons accorda une audience au fameux pugiliste Sullivan. Et personne ne songea à s'en étonner. Au contraire, n'était-elle pas dans l'ordre des choses, la rencontre de ces deux forces « sociales » ? Et plusieurs n'auraient su dire qui était le plus honoré, de celui qui recevait ou de celui qui était reçu. Ici, autant et plus qu'en Angleterre et dans les autres pays anglo-saxons, les exercices athlétiques de toute nature sont profondément
«nracinés dans les mœurs. Les programmes de collège et d'universités en sont, j'allais dire, encombrés. Cela fait partie intégrante de l'éducation, au même titre que la littérature, l'histoire et la philosophie, à leur grand détriment, hélas ! Ce n'est certainement pas être trop sévère que de dire qu'aux Etats-Unis on a renversé les vraies notions dans la formation de l'homme entier. L'on attache peutêtre plus d'importance au développement de son être physique qu'à celui de sa nature intellectuelle et morale. Or, c'est là une aberration profonde, et qui remet à un avenir indéfini raffinement de la civilisation américaine. Mais notre affaire est plutôt de constater froidement ce qui existe que de protester là-contre. Et pour employer une expression un peu poncive, je dirai que nous sommes ici dans la terre classique du « sportisme » sous toutes ses formes. Si tout le monde n'en fait pas, tout le monde du moins s'y intéresse, s'éprend de ses diverses manifestations. Le journal, miroir de la vie, devait nécessairement refléter ce côté si particulier, et pour nous si étrange, de l'âme américaine. Voilà la seule explication plausible des abondantes informations que nous y trouvons sur ces choses qui nous paraissent, et qui sont, en réalité, d'ordre inférieur, mais que l'on goûte pourtant ici, comme, ailleurs, les œuvres de pensée et d'art.
Nous avons, je pense, signalé les notes principales du journalisme américain, défini assez nettement son caractère. Qu'avons-nous donc voulu montrer? Que le journal était toujours l'expression adéquate de l'état d'âme d'un peuple, et que cette forme, transiente et mobile, impressionnable, malléable, était merveilleusement apte à réfléchir cette
civilisation américaine, qui évolue très vite, qui se cherche, qui se fait. Résumons-nous :
L'Américain a le génie des affaires ; il donne à toutes ses entreprises, commerciales ou industrielles, un tour gigantesque. Entre ses mains, le journal, créé pour répandre des idées, s'est comme dépouillé de son cachet d'origine ; il est devenu une «affaire», un moyen très sûr de parvenir à la richesse. Le journalisme américain est « monté » comme une industrie. Au lieu de spéculer sur l'acier ou l'huile, c'est la curiosité publique qu'il exploite, et dont il s'entend à tirer les meilleurs profits. L'aspect chaotique que présente le journal reflète bien une civilisation non encore assise, en mal de fondre en un tout, les éléments qui bouillonnent dans son sein. L'affluence de nouvelles qu'on y trouve, l'insistance avec laquelle y sont relatés les événements sensationnels, le petit nombre d'articles choisis qu'il renferme, tout cela est la marque d'un public assez avide de lire, de se renseigner à la course sur le mouvement du monde, mais peu délicat sur le choix des matières, pas du tout raffiné en fait de goût. Ce peuple jeune a un fond d'honnêteté, de vigoureuses aspirations vers un idéal de justice égale pour tous, de liberté, et comme des retours soudains vers l'esprit large, et éminemment républicain, qui a présidé à sa naissance. Et, sur ce point encore, le journal est l'écho de l'âme populaire, se fait le champion des revendications sociales contre la tyrannie du pouvoir ou de l'argent. Enfin, ce peuple a achevé de marquer de son sceau sa forme journalistique, en en faisant une machine à réclames somptueuses et à nouvelles sportiques.
Voilà tout ce que nous avous vu dans le journalisme américain, tout ce que nous avons su dégager de cette chose complexe et changeante, qui voile àj peine un monde intéressant à observer, s'il ne réalise pas toutefois, comme trop d'européens inclinent à. le croire, l'idéalfdes sociétés.
Croquis palestiniens