‹ Essais et conférencesChapitre 2 sur 29 · S. ATHANASE · texte numérisé non relu

S. ATHANASE

Il n'existe pas une vertu plus charlante et plus douce que la modestie, lie sied à tous les âges, à toutes les mditions; elle poétise tout ce qu'elle )uche. C'est un doux éclat qui itire, c'est un doux parfum qui larme sans enivrer; c'est une grâce ni ne vieillit jamais. Elle donne n attrait irrésistible aux plus grands iprits, tandis qu'elle s'étend comme 1 voile délicat sur toutes les faiblesses, ir toutes les imperfections.

Expérience passe science.

Jérusalem, déc. IÇ05.

eur des murs, jusqu'à Gethsé-

ir du mont des Oliviers, s'étale nument riche et lourd, dont les ce cadre, où l'œil n'aimerait à rs. Ces coupoles dorées, si fraî- , que viennent-elles faire ici ? — avec tous ces entours. Elles archaïque poésie de ces lieux, mani. Les bons moines l'ont 1 de presbytère. C'est plat et illées très droites, s'alignent des ioigts s'aromatisent. Au pied d'âge, s'épanouissent des fleurs .otre occident. Quelle incom-

liais dire quelle profanation du

uiysLCic ccicuic cjui s est accompli ici !

Rien ne favorise l'évocation de la grande scène, si profondément humaine, de l'agonie. Pourquoi en a-t-on défiguré le théâtre avec ce modernisme bourgeois? Que ne suis-je seul pour penser et méditer ! — Là-haut, Jérusalem

étend sa sévère ligne d'enceinte. Ce ciel, ces horizons, ces formes de murailles, s'offraient ainsi aux regards du Maître. Et il y avait, en plus, le temple merveilleux, dont il avait prédit que la beauté serait à jamais anéantie. Nous sommes, après tant de siècles, les témoins nouveaux de l'accomplissement de cet oracle.

Au sortir du jardin, comme j'allais traverser le Cédron, je m'arrête. L'ombre descend des murs, glisse jusqu'au milieu du torrent desséché, oii sa barre tranche nettement dans la chaude lumière. Je note le contraste frappant qu'il y a, en Orient, entre la lumière et l'ombre, le caractère, profondément accentué, de ces deux règnes. Le firmament est limpide. Deux nuages, légers et violets, flottent, làbas, comme des îlots de rêve. La Cité Sainte s'enlève sur fond opalin et transparent. . .

s décembre.

Au matin, temps gris. Ce ciel me rappelle presque celui de mon pays. . . Dans l'après-dîné, visite au saint Sépulcre. Quelle chose complexe que cette église ! L'on y voit des beautés fines, des spécimens de grand art, et aussi des horreurs d'icônes, des sculptures atroces. Les lignes générales de l'intérieur sont majestueuses. Mais pourquoi les Grecs sont-ils venus briser, déformer le plan primitif, en rompre l'harmonie originelle par des chapelles ou des édicules d'un goût plus que douteux?

Ce saint Sépulcre ! Il est tout imprégné d'intense mysticisme. Toutefois, on ne s'y sent pas à l'aise pour prier. Tant de sectes nous disputent cette relique auguste! La

paix — tranquillité de l'ordre — en est absente. Ah ! c'est un mystère, — cette lutte des diverses croyances chrétiennes autour du tombeau du Sauveur, — lequel mystère, s'il atteste que le Christ est, à travers les âges, » signe éternel de contradiction », démontre aussi sa toute-puissance sur les âmes, son ascendant divin.

Je reviens par le grand bazar, bordé d'échoppes misérables, mais d'un pittoresque absolu. Hors les murs, je regarde le ciel. Il est recouvert d'une mince couche de vapeurs violacées, inégalement intenses. Je m'achemine vers le point où la colline du Temple dévale dans le Cédron. De l'Orient rayonnent des lueurs de feu très clair, qui courent par toute la chaîne de collines, traçant leur demicercle au sud de Jérusalem. Et c'est magnifique, cette écharpe de soie rose-vif, ainsi ondulante sur la cime de ces élévations douces. Cela s'éteint bientôt, cela finit par mourir. Mais tout l'horizon, au delà, en demeure comme impressionné. Il y traîne des nuées rose-tendre ou rosepourpre. Au-dessus de la vallée de Josaphat pendent de belles soies roses moirées. Puis cela tourne au violet très riche. De la plaine du Jourdain ascende une buée bleue.

Et les monts de Moab, — comment louer la qualité si rare d'atmosphère dont ils s'enveloppent ? — On dirait une ouate consistante, un tissu très souple, soyeux et velouté, tendu sur ces hauteurs, pour en atténuer l'âpreté de contours, en dissimuler les arêtes trop vives. Toutes les nuances se fondent en cette étoffe vaporeuse : le violet, le bleu, le vert, le mauve, le rouge, le jaune. Et ces colorations n'ont rien de violent ni de criard. Elles sont mesurées, savamment graduées, s'atténuent discrètement . . .

9 décembre

. . . En rentrant d'une longue course dans l'air radieux du matin, je rencontre deux enfants qui viennent de puiser de l'eau à la fontaine du cloître St-Etienne. Elles sont là, debout contre la margelle de pierre. Et je me dis : quel délicieux motif pour un aquarelliste !

Toutes deux, la toute petite, et l'autre, un peu plus grande, sont charmantes de grâce primitive. Leur visage est d'un ovale régulier et pur, leur teint bronze-clair, leur regard profond. Elles sont vêtues d'amples guenilles flottantes. Mais quelle majesté simple sous ces oripeaux ! Montée sur une marche de granit, la petite aide sa sœur plus grande à mettre sur sa tête l'amphore qui déborde d'une eau limpide. Et leurs gestes, à toutes deux, sont lents, calmes, désintéressés. Elles me voient, me sourient. Avec quelle câlinerie la petite tend-elle la main vers moi pour me demander l'aumône : Bacchiche^ Hadji ! Un sou, monsieur. — Elles repartent. Et je suis longtemps des yeux ce groupe si fin, ce vivant poème, cette expression heureuse de libre et naïve vie orientale. . .

// décembre

Comme l'atmosphère est sereine aujourd'hui ! La brise charrie des senteurs printanières. Les chants des oiseaux ont une sonorité extrême. Le ciel offre une belle teinte bleue, où courent de vagues reflets d'argent ou d'opale. Une ondée nocturne a purifié l'espace, abattu les subtils grains de calcaire dont il était saturé. Le sol exhale une bonne odeur tendre.

Le bois d'oliviers, qui s'étend sous mes fenêtres, a secoué ses grisailles, laissé couler ses poussières ; et voici que ses ramures, rafraîchies, semblent prises de renouveau. Aux feuilles perlent des gouttelettes qui s'irisent. A travers l'entrelacs des branches filtrent des lueurs très vives, tandis que leurs ombres se découpent nettement sur la terre lavée, — la bonne terre infiniment poreuse, qui vient, grâce à l'eau céleste, d'étancher sa soif ardente. . .

Je me promène sous le vaste cloître de St-Etienne. Le firmament fonce son azur. Les toitures crénelées, blanccrème, se détachent, avec une extraordinaire vigueur, sur ce bleu intense. Que ces morceaux de ciel sont exquis à voir, comme tendus entre les mystiques arceaux de pierre. Cela me rappelle certains tableaux d'Alma-Tadéma, oii les blancheurs passées des marbres antiques se profilent sur des fonds d'une sérénité élyséenne . . .

12 décembre

. . . Assez tard dans l'après-midi, je me rends au mont Sion. La chaîne de Moab a revêtu sa magnifique parure, ondule élégamment sous son subtil peignoir velouté, soyeux, bleuté, lapis, rose, vert-tendre, saphir. La somptueuse étoffe se déroule selon la grâce d'un rythme que doit régler une main divine. O montagnes de rêve, Salomon, dans toute sa gloire, n'égalait pas votre splendeur harmonieuse ! Est-il rien de plus beau au monde que cette écharpe» tissue des plus riches clartés orientales, tendue, là, tout le long de votre architecture si fière ? Sur la ligne de sommet, semble flotter une buée plus douce. Et, au delà, c'est la pourpre limpide de l'horizon. . .

Dans la mélancolie du soir, je reste longtemps à regarder les capricieux jeux de lumière, quand la lune émerge derrière le mont des Oliviers. Elle est d'une jaune ardent. Elle monte en diagonale. Elle dessine sa rondeur crème en arrière-plan de la tour des russes et du bois de cyprès qui l'avoisine. Les arbres sombres se profilent nettement sur son disque clair et chaud. Tout l'occident, là-bas, est incendié. A la crête des collines, des oliviers courts se tordent dans les feux mourants. Leurs feuillages ruissellent l'or. De grands moulins à vent trempent leurs ailes immobiles dans l'incandescence purpurine . . .

lo janvier

. . . Température idéale, plus que tiède. Je passe les heures d'études ma fenêtre ouverte. Une brise estivale circule chargée d'arômes. La terre, la bonne terre maternelle, s'est attendrie ; et il s'en exhale ces senteurs particulières, toutes riches de germes, ces odeurs fécondes, qui annoncent le renouveau, présagent le printemps, nous disent que tout va se couvrir de verdeurs, d'herbes, de feuilles, manifester exubérante et saine vie. Et les oiseaux, sont-ils babillards un peu, ce matin ? Ils sont tout à la joie d'être, de sentir revenir la saison des incandescences, des floraisons, des mousses. Ils lancent, dans l'air amolli, leurs trilles de gaieté, et ma chambre s'emplit de leur ramage, où il me semble que se révèle un peu de l'ame orientale, avec son libre souci, son absence de préoccupations d'aucune sorte, sa confiance filiale, enfantine, en le bon Dieu, en la Providence secourable et maternelle, pro-

tectrice des nids, dispensatrice des grains nourriciers, tendre aux duvets moelleux et ouateux.

Le ciel est bleu. Et quelque chose de flou, de vaporeux, glisse sur son saphir, — comme une buée extrêmement subtile. Cette buée vient du sol ; ce sont les ardents rayons qui la soutirent de la terre humide. Elle monte, monte, et va former , dans l'atmosphère supérieure, dans les hauts lieux sublimes, comme un péplum azuré, — se déployer en gaze transparente et bleutée, qui laisse filtrer à plein la gloire du soleil, voir le saphir du firmament. . .

12 janvier

. . . Comme je gravis Neby Sam\s-yl, — le très haut pic où la tradition place le tombeau du prophète Samuel, et d'où les Croisés, brisés de fatigue, purent contempler enfin les murs de Jérusalem, — en souvenir de ce dernier fait, la montagne s'appelle aussi Montjoie, — j'aperçois deux sources jumelles délicieusement serties dans leurs vasques rocheuses.

Les orientaux, toujours si pittoresques en leur langage, désignent la source par le mot a'in, qui veut dire œi7, regard. Et je comprends maintenant l'admirable justesse de cette expression. Car, ce sont vraiment deux yeux, limpides comme ceux de l'enfance, qui me regardent du fond de cette coupe géminée, aux parois intérieures toutes couvertes d'un feuillage extrêmement ténu. Cela ressemble, cette verdure, dont les tons de fraîche émeraude relèvent le diamant de l'eau, à un trèfle d'une finesse invraisemblable. Les délicates folioles rondes, minimisées à l'infini, ont juste

assez de substance pour exister. De les toucher les ferait, sans doute, s'évanouir. Mais leur multitude pressée constitue un tapis souple et moelleux, tendre de couleur, d'un dessin parfait, — vrai tapis de Turquie, — sur lequel l'eau repose heureuse.

Le soleil se joue, se mire, sourit dans la transparence absolue de l'onde, la parsème de cristaux. Seule, une toute petite partie de la surface est ombreuse, car le roc la surplombe, forme au-dessus d'elle comme un demi-dôme. Ainsi la claire beauté de la source s'achève en mystère. L'arc de pierre est garni de frais lichens et de mousses, qui vivent de sa féconde vertu, s'humectent de sa subtile évaporation, projettent sur son miroir leurs reflets mobiles.

Quelle chose exquise, — cette double glace polie, cette source gémellée égayant l'âpre rocher de son regard profond! C'est goutte à goutte que son essence immaculée filtre à travers la montagne, et vient dormir là, bercer son rêve de lumière au sein de cette coupe que la nature a ciselée avec un art éternel . . .

ly février

... Il fait encore nuit. Je me rends au mont des Oliviers, pour observer toutes les nuances de l'aurore qui va naître, voir le soleil surgir, en gloire nombreuse, derrière la chaîne de Moab.

Tout le désert de Juda est voilé sous un manteau sombre. Au bout de ce large espace ennuité, la mer Morte met une tache de plomb. Le ciel est comme vert. Les étoiles se font de plus en plus rares, surtout à l'orient, où l'on dis-

tingue une ligne opaline, puis des teintes d'un rose imprécis et pauvre. J'entends les muezzins chanter l'heure du réveil, au-dessus de Jérusalem, annoncer à la Cité Sainte la prière matinale. Dans le silence absolu des choses, leur voix porte très loin. Il y en a de jeunes, de musicales, d'autres sont chevrotantes. L'une, qui me paraît celle d'un vieillard, suscite plus d'échos, se répercute par les collines et les vallées. Toutes sont graves, invitent plutôt au rêve qu'à l'action. Lentes et douces, — ces mélodies étranges et résignées, ces sonorités vraiment orientales, qui s'épandent des minarets indistincts, et vont murmurer, à l'âme musulmane endormie, le nom sacré d'Allah. Des lueurs percent ça et là, des chandelles s'allument.

La mer Morte me semble incroyablement près, elle s'étend presque à mes pieds. Sa blancheur plombée s'éclaire graduellement. Dans ce demi-jour, l'absence de perspective, particulière à l'atmosphère d'Orient, est encore plus sensible. A l'horizon, les teintes topaze se font plus substantielles, s'accentuent, leur or s'enrichit. La voûte céleste n'est plus piquée que de rares étoiles lointaines. C'en est fini du règne stellaire. Le monde sidéral s'est évanoui.

Tout se détache dans les clartés grandissantes. La mer Morte est maintenant couleur d'acier. Comme un encens, mêlé d'azur très léger, s'élève de la vallée du Jourdain. La ligne de l'Orient est rouge-vif. Sur cette barre de feu se pose une belle coulée d'or. La chaîne de jSIoab s'évoque avec netteté. Tout un coin de firmament s'emplit de teintes jaune-intense, rayées de moires violettes. De souples flocons neigeux se rosissent, se recouvrent d'un incarnat très doux.

La mer Morte est d'argent. Les sereines montagnes d'Arabie ondulent sous un velours riche. Un instant, tout devient terne. A la féerie de l'aurore, succède un ciel sans caractère. Mais voici enfin le soleil. Qu'il est beau ! Il monte là-bas, derrière les hautes murailles dont le faîte se couronne d'or. Son éclat est insoutenable. Nous en détournons forcément nos regards qu'il aveugle. La terre exhale un murmure de joie et de vie. Les maisons blanches, les minarets, les coupoles de la Cité Sainte sont rose et or . . .

. . . Au déclin du jour, je vais errer sur la route de l'Empereur. L'ou appelle ainsi l'admirable voie qui prend au nord de Jérusalem, et, par le Scopus, aboutit au mont des Oliviers. Elle est toute récente, le Sultan l'ayant fait ouvrir pour la visite de son ami Guillaume IL Le carrosse impérial pouvait s'y promener à l'aise, car elle est très belle, somptueuse même, pour un pays tellement réfractaire à tout le mécanisme de la vie moderne. Elle ressemble aux grandes routes communales de France. Et c'est merveille de voir son ruban s'allonger, J en grâce sinueuse, à travers les hauteurs grises, couvertes, par endroits, d'une ocre cultivable.

Hier soufflait l'énervant sirocco. Le ciel était nuageux, imprécis, sans charme, l'atmosphère chargée de fluides électriques. ; Une poussière calcaire, extrêmement fine et dense, aveuglante, suffocante, tourbillonnait au-dessus de la Ville Sainte, l'enveloppant comme d'un brouillard hivernal, tissu de molécules desséchantes. Tout cela présageait une pluie qui a fini par éclater en tempête. Ce soir, à cette

tombée du jour, l'air a quelque chose de frais, de neuf, — une sérénité divine emplit le firmament.

Quand je suis déjà assez loin sur la route, je me retourne. La Jérusalem moderne est cerclée d'or roux, auréolée de teintes chaudes très riches. Tours carrées, minarets, coupoles, toits crénelés, se détachent dans cet or fauve, mêlé de presque imperceptible jaune et de rose. Là-bas, à gauche, le ciel est vert légèrement azuré, vert qui se fond, s'évanouit en nuance imprécise. Ailleurs, ce sont comme d'immenses saphirs. La ligne des collines me paraît avoir, à cette heure douce, une harmonie imprévue. Les oliviers, semés ça et là, en touffes rares, semblent raccourcis ; je les vois se dessiner, en claire miniature, dans l'atmosphère limpide, dans l'air profond. Par l'échancrure qu'ouvre le Cédron, l'œil plonge tout droit vers Moab, endormie sous sa gaze plus vaporeuse, rayée d'ombres où chatoient le violet, l'azur, la pourpre éteinte. Et quel calme épandu sur tout le désert de Juda ! L'âpre solitude se recueille dans un nocturne majestueux, oudule sous un velours brun. Et la mer Morte, tout au fond, comme elle est séduisante !

O morte mal ensevelie,

Ils ne font pas fermé les yeux...

L'éternelle ensevelie qu'est la mer Morte, ouvre, dans son cirque de montagnes, un grand œil d'azur. Rien d'attirant comme ce regard mystérieux, sur lequel flotte, ce soir, une buée subtile, saphirine et rose.

Jérusalem

Conférence

donnée à Fall River

en la salle Anawan

le 5 mai 1907

Mesdames et Messieurs

Votre présence, ici, ce soir, justifie notre croyance préalable en la qualité exquise et distinguée de votre christianisme. Et, quand nous prédisions que vous viendriez, nombreux, à cette fête de charité, nous ne présumions évidemment pas trop de la délicatesse de vos sentiments à l'égard des malheureux.

Laissez-moi vous en remercier avec une âme émue ; — et permettez que je me félicite aussi de constater que mon attente est, je ne dis pas dépassée, mais entièrement réalisée. Lorsque tant de nos aspirations, souvent les meilleures, aboutissent à de fatales déceptions, il n'est pas sans douceur de voir l'une ou l'autre de nos espérances légitimes tenir enfin toutes ses promesses. Et il n'y avait, assurément, rien que de normal, de mesuré, dans notre désir de vous voir assister, en foule, à une soirée donnée au profit des pauvres. Je me réjouis toutefois de son accomplissement, tout comme si ce rêve généreux eût appartenu exclusivement à la catégorie de l'idéal, et fût, par merveille seulement, devenu chose concrète.

Et maintenant, Mesdames et Messieurs, en route pour Jérusalem. Aussi bien, vous venez d'entendre un chant si beau sur la Cité Sainte qu'il doit vous tarder de savoir quelques détails sur cette ville fameuse, que l'artiste a entrevue dans son rêve, et qu'il a si admirablement évoquée. Et il me plaît à moi-même de pouvoir revivre les jours inoubliables que j'ai passés là et me refaire, ce soir, une âme orientale. Puissè-je, par mon récit consciencieux, ma description des lieux et des monuments, des costumes et des types, vous donner presque la sensation que vous la visitez à votre tour ! Ce que je puis espérer avec certitude, c'est d'accroître votre désir de la voir, et d'augmenter votre vénération religieuse pour cette ville où tout est mystérieux et sacré, au-dessus de laquelle planent les plus grands souvenirs de notre Humanité, et que l'ombre flottante du Fils de l'Homme revêt de la plus extraordinaire poésie.

Il y a peu de villes plus anciennes que Jérusalem, et il ne s'en trouve pas qui ait des chroniques aussi précises et aussi authentiques, relatant sa vie primitive "et les diverses phases de son évolution. Alors que beaucoup d'autres cités antiques n'ont laissé d'elles qu'un nom, et que l'archéologie ne peut déterminer que de façon vague le site qu'elles occupaient, leur conformation exacte, leur vraie physionomie, Jérusalem subsiste à l'endroit même où elle s'élevait voici des milliers et des milliers d'années. Les bouleversements qu'elle a subis n'on pas affecté, ou à peine, sa position géographique. L'on sait, à n'en pas douter, et d'après des documents indéniables, que lorsque le roi David la prit aux Jébuséens pour en faire la capitale du royaume israélite, le chef-lieu du peuple de Dieu, la cité du Grand Roi,

Civitas mag)ii Regis^ elle s'étendait, toute, au pied de la colline du Temple, sur les pentes de l'Ophel. Elle était donc comprise dans un espace relativement restreint. — D'ailleurs, et c'est une des dernières acquisitions de la science, les villes anciennes étaient petites, Athènes, Sparte, Rome, Tyr, Sidon, Carthage, Memphis, et tant d'autres, étaient toutes petites, resserrées en d'étroites limites. Comme on était loin de donner aux cités les proportions énormes qu'elles ont atteintes dans nos temps modernes ! -^ Depuis les jours de David, Jérusalem a pris quelque extension ; elle a envahi peu à peu la colline du Temple. Au temps de Jésus, la majeure partie de ses maisons occupaient encore le site primitif. C'est seulement depuis, qu'elles se sont retirées de l'Ophel pour s'établir sur le plateau qui le domine. Mais cela ne constitue pas un changement de lieu, à proprement parler. Ce n'est qu'une modification accidentelle, sur un même coin de l'espace, modification comparable à celles qui se sont produites dans le sol, par exemple, oii quelques dépressions de terrain ont été comblées. Ainsi, le Tyropaeon, petite vallée qui passait au nord-ouest de l'enceinte du Temple, n'existe plus que de souvenir. Et je pourrais signaler encore d'autres phénomènes topographiques. De sorte que notre aflSrmation, que le site de Jérusalem n'a pour ainsi dire pas varié, conserve toute sa valeur.

Et, quant aux reliques anciennes, saus doute, aucun des monuments élevés par David et Salomon n'y subsiste. Et il n'y reste même rien des constructions merveilleuses par lesquelles Hérode-le-Grand avait voulu signaler son règne. Mais, pour ne pas parler des souvenirs de l'ère chrétienne,

il y a là des vasques, ou réservoirs immenses, qui ont été creusés, par l'ordre des rois de Juda, quelques centaines d'années avant le Christ. Entre la fontaine de la Vierge et la piscine de Siloé se voient des travaux de maçonnerie souterraine qui remontent à bien au delà de notre âge.

Mais sur ces divers points, la Cité Sainte a des rivales. Ce qui la rend unique, incomparable, ce qui en fait le vrai charme, ce qui la met vraiment à part, c'est son rôle dans le développement de la révélation et l'évolution historique du peuple de Dieu. Voici une ville choisie expressément par Dieu pour être la capitale de son peuple élu. De ce chef, elle entre donc dans le plan divin, elle est l'objet d'une élection providentielle directe. Et ses destinées matérielles sont toutes réglées par des oracles. La forme de son temple, la dimension de ses murs, ses constructions diverses, c'est Jéhovah qui les détermine. Son roi réel, c'est lui, nou pas seulement de nom, mais en fait, et les autres ne sont que ses mandataires, exécutent ses ordres. Et ce ne sont pas là des manières de parler, Mesdames et Messieurs. Il ne s'agit pas de prendre au figuré les récits bibliques et de n'interpréter l'action divine au sujet de Jérusalem que dans le sens du gouvernement providentiel ordinaire. Non. Cette ville, comme le peuple qui l'habitait, comme, en général, toute la terre d'Israël, a été, pendant des siècles, l'objet de volontés divines toutes spéciales, manifestées par la voie de l'inspiration surnaturelle. Elle a été le centre et le foyer de la révélation. C'est là que Dieu a parlé, surtout, là que les prophètes ont eu leurs visions d'avenir et lancé des oracles dont tous les âo-es ont vérifié l'accomplissement.

Jamais cité n'incarna, à ce point, l'âme et les aspirations d'un peuple. Jérusalem, c'est tout le peuple juif. Jamais cité n'a été l'objet de si beaux élans de patriotisme. Quel poète chanta jamais les gloires de sa patrie, ou en pleura les désastres, ou en annonça le relèvement, avec des accents aussi majestueux que ceux que nous trouvons dans les livres des prophètes ? Est-ce que la Bible ne contient pas, incontestablement, la plus belle poésie de l'humanité? Que sont les chants d'Homère et de Virgile au prix des hymnes inspirés par lesquels les bardes de Solyme ont célébré Sion? Et encore, Jérusalem a été portée, par Dieu, à la hauteur d'un symbole. Il en a fait la figure de l'Eglise, mieux encore, la figure de la Cité Infinie.

Ah ! certes, tout cela, c'est grand, c'est immense, c'est unique, cela met Jérusalem hors de pair parmi les cités historiques.

Et pourtant, cela pâlit devant un autre fait capital, qui est comme la fleur de sa vie, le couronnement de ses extraordinaires destinées. Toute son histoire antérieure ne s'explique que par cet événement. Les théophanies incessantes, dont elle est semée, n'étaient que la préparation à la venue du personnage qui devait la marquer d'un sceau éternel. La présence, la prédication, les miracles, les prophéties, les larmes, le sang, la mort du Verbe fait chair, Jésus, Fils unique de Dieu, ont, — ah ! Mesdames et Messieurs, je ne trouve vraiment pas de mot qui exprime le caractère à part, absolument surnaturel, divin, dont ces faits, ces faits tangibles, historiquement prouvés, ont revêtu la Cité Sainte. Illustré est un terme tellement au-dessous de cette pensée majestueuse. Non, la langue humaine est

impuissante à rendre l'espèce de beauté, le charme saisissant, l'infinie séduction qui s'exhalent de Jérusalem, depuis qu'elle a été visitée par le Fils de l'Homme et qu'elle a recueilli le dernier soupir d'un Dieu.

Où est-elle donc, cette ville étrange? Quel est l'aspect, la physionomie de cette cité, qui, malheureusement, n'a pas su comprendre, jusqu'à la fin, la sublimité de sa vocation? Quelle impression fait-elle, la cité mystique, aimée par Dieu d'amour si tendre, et qui, méprisant son passé, reniant ses destinées augustes, s'est enfoncée dans l'aveuglement et le crime, au point de réclamer le sang de celui qui était venu pour la sauver ? Où est-elle, la cité barbare, que les pleurs du Christ Jésus n'ont pas su attendrir, et qui, devenue déicide, n'a cependant jamais été maudite par la victime sainte qu'elle a immolée ?

Jérusalem occupe le centreMes monts de Judée, qui traversent la Palestine du nord au sud, dévalant d'un côté vers la plaine de Saron, de l'autre vers la vallée du Jourdain et la mer Morte. Elle est sise juste au milieu de ce désert montueux appelé désert de Juda, — désert de rochers calcaires, gris, dénudés, désolés, affreusement stériles sur leurs pentes et sur leurs sommets, entrecoupés de « ouadys » profonds, souvent abyssins, où pousse une herbe rare, où l'olivier, peu exigeant en fait de sol, trouve sa vie. La Cité Sainte est à près de 3,000 pieds au-dessus du niveau de la Méditerranée, ou mer occidentale, comme l'appellent toujours les livres de l'Ancien Testament. C'est-à-dire que, une fois qu'on a quitté Jaffa, l'ancienne Joppé de l'Ecriture, et fait environ deux heures de voiture à travers la superbe

plaine de Saron, célèbre par ses narcisses chantés par Salomon, plus fameuse encore par les victorieux exploits de Samson contre les Philistins, l'on s'engage dans un dédale de collines, qui se font de plus en plus hautes, et que l'on monte, l'on monte, jusqu'à ce qu'on ait atteint leur plateau le plus élevé. C'est là qu'est Jérusalem.

Un trait frappant, dans la physionomie des cités les plus célèbres du paganisme, est qu'elles plaçaient également en haut lieu les sanctuaires de leurs idoles.

Jérusalem est entourée d'épaisses murailles, dont la ligne régulière est brisée seulement à l'ouest et au sud-ouest, du côté du mont Sion, vers la porte de Jaffa et la citadelle ou tour de David. C'est donc une ville fortifiée, mais fortifiée à l'ancienne mode. Inutile de dire que son enceinte, si épaisse qu'elle soit, ne saurait résister longtemps aux engins de destruction que le génie moderne a inventés, et qu'il fait plus terribles, à mesure qu'on parle davantage de pacifisme et d'arbitrage international. Cela lui donne toutefois un aspect sévère et fort, une physionomie réellement peu engageante. Ces murailles remontent aux Croisades, alors qu'elles ont été refaites avec des matériaux dont quelques-uns sont de la plus haute antiquité. Ainsi, au coin sud-est, il y a des assises énormes que l'on qualifie de salomoniennes, et qui peuvent bien ne pas dater du roi magnifique, mais qui sont assurément vieilles de quelques milliers d'années. Et c'est, vous l'avouerez, un âge assez respectable. L'archéologie détermine, de façon très précise, l'époque à laquelle tel appareil peut appartenir. Et le moyen-âge est sans doute très largement représenté ici. Mais on y voit aussi des spécimens qu'il faut nécessairement

reporter aux plus lointaines origines de la cité. Çà et là dans les murs sont encastrés des écussons ou des morceaux de sculpture qui nous frappent par leur finesse et ne manquent pas de piquer la curiosité des antiquaires.

D'où l'on peut juger le mieux de Jérusalem, en avoir la plus complète vue d'ensemble, c'est du mont des Oliviers. Le panorama de la Ville Sainte s'y déroule sous vos yeux dans sa plénitude. Au premier plan, la rigide muraille haute qui l'enserre au midi, et l'empêche de s'ébouler dans le Cédron, et cet abîme qui s'appelle la vallée de Josaphat : muraille dont seules la Porte Dorée, fermée depuis des siècles, et la porte des Brebis, rompent un peu l'uniformité. Puis le regard embrasse tout un fouillis de maisons carrées à terrasses, de sveltes minarets qui s'enlèvent sur le ciel en grâce effilée, des coupoles, des flèches, des tours, des clochers, et le lourd dôme noir du Saint Sépulcre, qui fait tache parmi toutes ces choses blanches ou grises. Combien de fois suis-je allé m'asseoir là même où le Christ Jésus aimait se reposer un peu, et d'où son œil très pur pouvait contempler la chère ville qu'il aurait tant voulu arracher à son sort fatal ! Et puis-je vous dire l'extase de ma pensée, alors, en face de tous ces souvenirs, l'émotion qui m'étreignait le cœur ? Ah ! les heures bénies, les heures saintes que celleslà ! Jours de Jérusalem, inoubliables, exquis. J'en ai voulu au temps de s'écouler si vite, de vous emporter avec lui. J'aurais tant aimé voir s'éterniser votre durée.

Quant à l'intérieur de la ville, c'est un dédale, un labyrinthe. Ce n'est qu'après plusieurs semaines de séjour que l'étranger peut arriver à comprendre quelque chose au problème topograpliique qu'elle constitue. Pour ma part,

je l'ai visitée dans tous les sens, et plusieurs fois. Et, à la fin, je ne parvenais pas encore à me retrouver à travers ces ruelles tortueuses, étroites, sordides, dont quelques-unes s'étagent en gradins, ces longues enfilées de bazars, obscurs corridors où se concentrent le commerce, l'industrie, toute la boutique orientale. Vraiment, on se sent perdu au milieu de tout cela. On a bâte d'en sortir, de se voir hors des murs, pour respirer un peu, pour contempler un peu de ciel. La plupart des villes orientales sont une énigme, surtout pour nous, gens d'Amérique, tellement habitués aux lignes géométriques d'après lesquelles s'organisent nos cités. Et, sans doute, cela fait leur pittoresque, leur grande originalité. Et, à ce point de vue en particulier, Jérusalem ne le cède à aucune autre, je vous l'assure. Elle rend même des points à l'indéchiffrable Constantinople.

— Et, quelle adorable lumière se lève sur la colline cil la Cité Sainte continue sa vie mystérieuse ! Le ciel d'Orient, c'est un ineffable poème. Et je n'exagère aucunement quand je vous affirme que le nôtre, aux jours où il est le plus serein, le plus libre de vapeurs, le plus profond, ne peut nous en donner l'idée. Ah ! comme on a la sensation d'entrer dans le noir, de s'enfoncer dans la nuit, quand on dit adieu aux pays clairs de là-bas pour revenir en Occident. Qu'il est donc bleu, le firmament dont la coupe plane sur Jérusalem, bleu intense, riche, limpide aussi ! Au-dessus des choses, il y a ce que l'on appelle, en peinture, de l'atmosphère, de l'au delà, de larges espaces. L'horizon s'enlève, aérien, diaphane, bien loin des sommets. Un soleil, d'une absolue lucidité, inonde les objets de ses rayons très purs, transforme, idéalise les

paysages ou les monuments. Comment ? Par quelle magie ? je ne saurais l'expliquer. Ce que je sais très bien, c'est que ce phénomène a lieu là-bas tous les jours ; tous les jours on assiste à des transpositions de réalités banales en des merveilles qu'on ne se lasse pas de contempler. Le coloriste, qui transfigure ainsi les êtres et les hausse à un suprême degré de beauté, remplit l'air de telles irradiations, le sature tellement d'or pur, que les lois de la perspective en sont comme supprimées. Tout se rapproche de nous, les sites lointains entrent dans le champ de notre vue, s'évoquent nettement avec tous leurs reliefs et leurs contours et leurs détails, grâce à la limpidité excessive de l'atmosphère, et à la diffusion nombreuse d'une lumière qui ne peut être surpassée que par l'éclat dont Dieu lui-même s'entoure, et qui émane de son essence infinie.

Parfois, comme au déclin du jour, par exemple, ce ciel très bleu se changera en teintes d'un vert léger, vert qui ressemble à l'eau de certaines sources, ou vert, plus accentué, d'herbe naissante. On verra, là-haut, comme d'immenses émeraudes. Ou encore ce seront des parterres de violettes. Ou bien des nuages rosés vogueront sur un océan de pourpre. Ou des laines immaculées s'effilocheront dans l'espace, tandis que des lueurs, incarnates ou sapphirines, glisseront dessus, oh ! mais si délicatement, comme osant à peine eflaeurer leur blancheur, toucher leur robe virginale. Le ciel d'orient se distingue aussi par la douceur de ses effets. Les couchers de soleil, par exemple, n'ont pas ce je ne sais quoi de violent, de criard, de chargé, qui caractérise les nôtres. Leur splendeur est toujours empreinte de suavité.

Et les nuits, les nuits orientales, — qui ne les a pas goûtées n'en peut soupçonner le charme. Le crépuscule n'existe pas en orient. On passe subitement du jour à la nuit, ou plutôt d'un genre de clarté à un autre genre de clarté. Car les nuits orientales sont extrêmement lumineuses. Quand le soleil s'est abîmé dans des flots de pourpre et d'or, la lune immense trône déjà en souveraine. Et elle inonde .les choses d'une blancheur telle qu'on croirait qu'il a neigé, si cette blancheur n'était plus chaude que celle de la neige, n'était faite de tons plutôt crème. Un azur foncé habite le firmament, où des myriades et des myriades d'étoiles sont, non pas piquées, mais suspendues à des hauteurs diverses. Il y en a qui paraissent tout près de nous, si près qu'on pourrait, semble-t-il, les décrocher avec la main. Ces milliards de luminaires qui descendent du vaste dôme mystérieux, — inutile de dire la poésie quasi surnaturelle qu'ils versent, avec leur rayonnement discret, sur la ville endormie. Tandis que, dans nos climats, la voie lactée n'est qu'une traînée blanche, confuse, là-bas, l'on peut presque compter, tant ils sont distincts, les astres dont elle est formée.

J'en arrive aux monuments de Jérusalem. Ils sont très nombreux, trop pour que nous puissions vous les décrire tous. Et d'abord, j'excluerai tout à fait de mon étude les choses modernes. Il me plairait pourtant beaucoup de vous parler, par exemple, de l'œuvre accomplie dans la Cité Sainte par les communautés religieuses, surtout les communautés françaises. Ainsi, les Dames de Sion y ont un établissement superbe, auquel est attaché le sanctuaire dit de l'« Ecce Homo ». Ce sanctuaire est une restauration

6o J ESSAIS ET CONFÉRENCES

habile d'une chapelle bâtie, dès les premiers siècles, sur le prétoire de Pilate, pour commémorer l'une des scènes les plus suggestives de la Passion de Jésus et l'un des mots les plus profonds que jamais bouche humaine ait prononcés. Ecce Hovio^ « voilà l'Homme », avait dit Pilate, en présentant le Christ ligotté, couronné d'épines, un lambeau de pourpre sur les épaules, à la foule avide de son sang. Sans le savoir, Pilate énonçait une vérité absolue, que l'Eglise revendique comme riche de principes éminemment féconds. Le lieu o\\. cette parole retentit et oii la divine Victime fut l'objet d'une prophétie inconsciente, méritait, certes, d'être transformé en chapelle. Les Filles de Sion ont pieusement et artistement restauré le sanctuaire primitif.

Les Pères Blancs d'Afrique dirigent le séminaire des Grecs unis et desservent la magnifique église de Ste-Anne. Cette propriété, dans les limites de laquelle on a découvert la fameuse piscine de Béthesda, oii fut guéri le paralytique malade depuis 38 ans, appartient à la France. C'est territoire français, le Sultan de Coustantinople en ayant fait cadeau à l'Empereur Napoléon III, pour le remercier de la part qu'il avait prise à la guerre de Crimée. Ainsi un criminel qui s'y réfugierait, échapperait, par conséquent, à la police turque, et relèverait des lois françaises. Les Pères Blancs ont un musée, remarquable surtout par des antiquités se rapportant à l'époque où a vécu Notre Seigneur. Les Pères Assomptionnistes ont également un très grand couvent, hors des murs, avec chapelle et musée. Et nos Pères Dominicains ont bâti un grand monastère, une école pratique d'études bibliques, et une basilique merveilUeuse, non loin de la porte de Damas, là où l'impé-

JÉRUSALEM [ 6l

ratrice Eudocie, au VP siècle, avait fait élever elle-même une basilique et un monastère en l'honneur du diacre S. Etienne, sur le lieu de sa lapidation.

A mon regret, je ne puis que vous signaler ces très belles œuvres. Et combien d'autres dois-je laisser de côté ! Parlons seulement des plus fameuses. Il y a d'abord ce que l'on appelle l'esplanade du Temple, c'est-à dire l'endroit très précis et très authentique oii s'élevaient toutes les constructions comprises, au temps de Salomon et d'Hérode-le-Grand qui les érigèrent, sous le nom de Temple, c'est-à-dire les divers parvis, les colonnades, et le Temple proprement dit, ou Saint des Sainrs.

Oh! non, — il n'est pas si facile que cela de pénétrer dans l'enceinte sacrée qui fut le théâtre de théophanies sans nombre et que Jéhovah avait choisie pour y être adoré officiellement. Il faut être muni d'une permission de son propre consul, accompagné d'un cawas ou garde du consulat, et d'un soldat de la garnison de Jérusalem. Les Turcs, généralement assez coulants ailleurs, se montrent ici intraitables. Et le chrétien, qui s'aventurerait dans cet espace absolument réservé, sans avoir les autorisations ni avoir rempli les formalités voulues, risquerait même sa vie. Disons, en passant, que les musulmans professent un grand respect pour quelques-unes des traditions chrétiennes, et qu'ils estiment davantage encore les [souvenirs de l'Ancien Testament. Pour eux, Jésus fut un prophète, inférieur sans doute à Mahomet, mais très grand encore. Ils révèrent les patriarches et les prophètes bibliques et veillent sur les tombeaux des plus célèbres d'entre eux. Les noms de Neby ISIouça, ou prophète Moïse, Neby Samwyl, ou pro-

phète Samuel, ceux d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, reviennent souvent sur leurs lèvres. La religion musulmane est monothéiste, comme vous le savez. Avec quelle jalousie, par conséquent, les fils de Mahomet gardent-ils l'endroit du monde qu'ils tiennent pour la plus sacré après la Mecque, cette colline du Temple, qui fut, pendant des milliers d'années, consacrée par la présence d'Allah, et où se voit encore le rocher sur lequel les victimes étaient quotidiennement immolées en son honneur !

J'ai eu le privilège de visiter l'enceinte du Temple de Jérusalem en compagnie du consul général de Russie, Son Excellence M. Jacovlev, et de toute sa famille.

lyC consul était en grand uniforme, et précédé de sa garde, et d'un soldat, trop heureux de frayer la voie à un si haut personnage, qui le récompenserait évidemment d'un fort « bacchiche ». Le peuple musulman est un peuple hiérarchisé. Et je ne saurais vous peindre toutes les révérences et tous les salamalecs que les custodes de l'enceinte sacrée firent au consul, galonné d'or, et portant toutes ses décorations. Nous en eûmes bien notre part aussi. Cette coïncidence nous valut de pouvoir pénétrer dans des lieux qui ne s'ouvrent qu'aux visiteurs de marque. Ainsi, la Porte Dorée, close depuis huit siècles, peu d'étrangers y sont admis. Une tradition musulmane veut que, lorque les Francs rentreront dans Jérusalem, ce soit par cette porte. Aussi, par crainte d'une invasion chimérique, les Turcs en ont-ils muré toutes les issues extérieures. On n'y a accès que par une ouverture qui donne sur l'Esplanade. Cette porte est belle à l'intérieur. Elle forme une grande salle carrée, divisée en deux par des colonnes monolithes de

Style différent. La voûte en est arrondie en conpole. L'on remarque surtout la frise corinthienne dont elle est décorée : travail d'art d'une finesse peut-être excessive, et qui tranche avec le reste du monument. La Porte Dorée avait été convertie en chapelle, au temps des Croisés. Elle est dans un presque parfait état de conservation.

L'Esplanade du Temple occupe toute la partie sud-est de la ville. Elle* est presque unie, — sauf, çà et là, un ou deux degrés qui l'accidentent, — pavée de larges dalles blanches. C'est une splendide chose, éminemment favorable au rêve. Et comme les souvenirs divins s'évoquent d'eux-mêmes dans cette enceinte qui semble destinée aux contemplations augustes ! Du coin sud-est, l'œil descend sur les pentes de l'Ophel, plonge dans la terrible vallée de Josaphat, suit les sinuosités du Cédron, embrasse le mont du Scandale, — ainsi appelé parce que Salomon y avait établi son harem, — s'épouvante de l'âpreté épandue sur Hakeldama, ou champ du sang, acheté avec les deniers que Juda avait reçus pour sa trahison, et va se reposer sur la somptueuse écharpe, — sapphirine et rose, soyeuse, tissue des plus fines couleurs de l'atmosphère orientale, — harmonieusement tendue sur les hauteurs de Moab.

Il y a, sur l'Esplanade du Temple, deux mosquées : la mosquée d'Omar et la mosquée El-Aksa. Cette dernière est précédée d'une avenue de cyprès. C'est une ancienne église bâtie par Justinien, et qui a subi sans doute bien des transformations, mais dont les lignes primitives subsistent. Elle est ornée de très-belles mosaïques. L'on y remarque surtout la richesse de ses tapis incomparables qui provien. nent tous des manufactures du Sultan. La mosquée d'Omar,

— OH mieux le dôme du rocher, — construite à l'endroit même oii s'élevait le Saint des Saints, est une des merveilles du monde. Il faudrait tout un volume pour décrire, par le menu, son extraordinaire beauté. Elle est octogonale. Ses parois extérieures sont recouvertes de porcelaines aux nuances variées. Ce revêtement n'a pas de prix. A certaines heures du jour, quels féeriques chatoiement le soleil met dans ces faïences rares, qui représentent des sommes fabuleuses, un art poussé jusqu'à la dernière délicatesse. Ce sont des artistes d'Alexandrie qui ont créé ce bijou qu'est la mosquée d'Omar. Et toute la finesse de l'art grec se révèle dans chacune de ses parties. Quant à l'intérieur, cela dépasse tout ce que l'on a pu voir ailleurs, c'est comme un rêve des « mille et une nuit » qui aurait tout à coup pris corps. On est ébloui, stupéfait, non pas seulement de la qualité des matériaux, mais de la manière ingénieuse, savante, subtile dont on les a travaillés. Le fer a été assoupli, merveilleusement ouvragé, ciselé comme une joaillerie. Le bronze a mille dessins capricieux. Les mosaïques suspendent à la voûte leurs guirlandes paradisiaques. Les cuirs précieux revêtent toutes les formes. Les bois recherchés sont fouillés d'arabesques d'une ténuité infinie. Et les verrières du dôme, les seules de ce genre qu'il y ait dans l'univers entier, font rêver du ciel avec leur magiques jeux de lumières . . .

Le Saint Sépulcre n'a pas du tout la même physionomie, la même allure, élégante et dégagée.

C'est une construction massive. L'extérieur est presque complètement masqué, sauf une partie de la façade. L'intérieur est une immense rotonde, précédée d'une croix

grecque. On peut dire que chaque siècle a marqué cette église de son empreinte. Et l'on n'en finirait pas de signaler tous ses caractères originaux. La grandeur de ses lignes est imposante. Elle renferme aussi de très beaux morceaux de sculpture. Mais l'on vient ici beaucoup moins par une curiosité d'esthète ou d'antiquaire, que par l'attraction du sentiment religieux. En entrant dans cette Basilique, on est saisi par une émotion, si forte, si prenante, qu'elle absorbe toutes nos autres facultés. Le tombeau de Jésus, quelle chose ! Quelle fin de drame ! ou plutôt quelles conséquences infinies ont surgi de ce sépulcre ! Quelle influence vraiment divine en émane, y attire, des quatre coins du monde, les âmes travaillées par le tourment de Pau delà ! Ah ! Mesdames et Messieurs, pour bien juger de la force et de la valeur du sentiment religieux, c'est au Saint Sépulcre qu'il faut aller. Là, mieux que partout ailleurs, semble-t-il, l'on saisit l'action divine dans les âmes, l'on constate l'emprise de l'idée surnaturelle sur les foules. Là, le cœur le plus rebelle est dompté, il se fend, il fond en larmes et en adoration, l'esprit est illuminé de clartés insoupçonnées. C'est au Saint Sépulcre qu'il faut aller quand on veut retremper sa foi et comprendre vraiment l'essence du christianisme.

La colline où fût le Cénacle est située un peu en retrait de la ville, au sud-ouest des murs. Et son isolement était beaucoup plus sensible autrefois, avant que Jérusalem eût englobé dans son enceinte tout le haut plateau qui la dominait. Cette colline s'appelle Mont Sion. La tradition y place le tombeau du roi David. Au temps de ce roi, il

y avait là quelques maisons bourgeoises. Et c'est dans

l'une d'entre elles que fut institué le sacrement auguste, qui est la consommation et le couronnement de tous les autres, sacrement qui fait la vie de l'âme et qui nous assure la présence réelle du Christ dans nos tabernacles. La salle haute, témoin de ce mystère, n'existe plus. Au moyen âge, les Croisés ont élevé sur son emplacement une église gothique, qui est maintenant mosquée. Les musulmans qui la gardent sont presque aussi fanatiques que ceux de l'Esplanade du Temple. Et ce ne fut qu'après de longs pourparlers et promesse d'un assez fort bacchiche que mon « guide )• obtint enfin de m'y introduire. Les lignes de ce temple sont sobres. Malheureusement les Turcs ont construit un plancher juste à la hauteur des chapiteaux. On n'est admis à visiter que la partie supérieure de cette ancienne église, défigurée par cette malencontreuse division. Et il est malheureux que les pèlerins n'y puissent faire leurs dévotions, ni les prêtres y célébrer la messe. S'il y a un endroit sacré au monde, n'est-ce pas le Cénacle? De quelles paroles mystérieuses la colline a vibré autrefois ! C'est ici que le Divin Maître a opéré son miracle suprême par lequel il a perpétué au milieu de nous le bienfait infini de sa présence ; ici que son âme a exhalé sa merveilleuse prière sacerdotale et qu'elle a chanté un hymne d'actions de grâces tel que jamais la terre n'en avait entendu ; ici qu'il nous a donné la preuve par excellence de son amour ; c'est d'ici enfin qu'il est parti pour aller agoniser au jardin de Gethsémani et souffrir le mystère de sa Passion. Il y a quelques années, l'Empereur d'Allemagne, qui est, dit-on, très ami du Sultan Abdul Hamid, a acheté le terrain avoisinant le Cénacle et en a fait cadeau aux Bénédictins allemands. Ces

derniers y ont fait construire, en belle pierre de Bethléem, rouge et blanche, une abbaye d'un caractère un peu lourd, mais belle et spacieuse. Cette abbaye a été inaugurée tout récemment. De sorte que, si les catholiques n'ont pas le bonheur d'avoir une église sur le lieu même où fût instituée l'Eucharistie, et où se passèrent des scènes de touchante tendresse entre Jésus et les disciples qu'il aimait tant, ils en possèdent une du moins dans son voisinage immédiat : faveur très appréciable et d'autant plus appréciée qu'ils la doivent à un souverain non-catholique.

L'un des endroits les plus curieux à voir de toute la Ville Sainte, c'est le mur qu'on appelle le mur des pleurs. Il est situé dans la partie sud de l'enceinte. Figurez-vous un appareil fait d'énormes assises dont la surface est rongée, réduite en poussière. Ces blocs gigantesques remontent sûrement à Hérode-le-Grand et peut-être datent-ils de plus loin. Ils furent donc témoins de scènes de l'Ancienne Alliance ; ils ont entendu la voix de Jésus ; ils ont assisté à la destruction du Temple, dont il ne reste plus pierre sur pierre, et vu la ruine de Jérusalem. Or, là, tous les jours, mais surtout le vendredi, veille de leur sabbat, les Juifs se rendent en grand nombre ; et, debout contre ces blocs millénaires, ils lisent les prophètes antiques, et ils pleurent, ils pleurent de vraies larmes, en se frappant le front contre le rocher ; ils se lamentent, ils poussent des cris plaintifs. Ils n'ont plus de patrie, ils n'ont plus de temple, ils n'ont plus de foyers. Toute la gloire de leur nation s'est évanouie. Et ils n'ont pas assez de larmes ni assez de soupirs pour déplorer leur condition, à nulle autre pareille dans le monde.

Ah ! certes, Mesdames et Messieurs, l'on n'assiste pas à ce spectacle sans se sentir profondément ému soi-même. Je le sais bien, ils ont mérité tous ces châtiments. Le sang du Christ est retombé sur la postérité de ses déicides en pluie de malédiction. Mais n'est-il pas permis de regretter pour eux le crime de leurs pères, et de pleurer, non plus, comme ces pauvres Juifs, sur la ruine du Temple, mais sur l'aveuglement qui les empêche de reconnaître en Jésus de Nazareth le vrai Messie? Pourquoi, pourquoi, ô Juifs misérables, rejetez-vous donc, après tant de siècles, l'évangile et le Christ? Mystère! aveuglement providentiel, qui aura pourtant sa fin, à une époque indéterminée, quand les Israélites, peuple toujours choisi, rentreront dans le bercail de l'Eglise, et qu'il n'y aura plus qu'un seul troupeau et un seul Pasteur.

Mesdames et Messieurs, je borne là cette conférence. J'avais annoncé d'autres points. Et j'aurais en effet, aimé à vous parler encore des types qui habitent la Cité Sainte, — Juifs, Turcs, Arabes, Coptes, Arméniens, — de ces lépreux qui quittent, chaque matin, leur village de Siloë, pour venir demander l'aumône aux portes de Jérusalem ; aimé à vous décrire leurs costumes, leurs usages divers ; aimé à vous entretenir, enfin, de la condition présente de cette ville, soumise au Sultan de Coustantinople qui y règne par un gouverneur ou «Mutesarrif» de première classe, mais où toutes les grandes nations européennes ont leur consulat, leur hôtel des Postes, et comme une administration indépen-

dante, chacune une petite ville dans la grande. Cela nous entraînerait trop loin. Je n'aurais pas cru que la matière fût si abondante, ni qu'il fût si facile vraiment de se laisser aller à de longs développements, lorsqu'on traite de choses que l'on a vues, que l'on a savourées, et que l'on aime de tout son cœur.

Pardon d'avoir peut-être abusé de votre attention si indulgente. Je ne la retiendrai un instant de plus. Mesdames et Messieurs, que pour vous dire que Jérusalem, — et c'est le dernier trait de sou extraordinaire vocation, — Jérusalem est la seule ville de la terre dont les destinées les plus lointaines soient fixées par une prophétie. Notre Seigneur a prédit que la Cité Sainte aura un rôle à part dans les événements qui annonceront la fin du monde. D'ici là, elle sera soumise à toutes les contingences de l'ordinaire évolution. Mais elle peut compter sur une existence aussi longue que les siècles qu'il reste encore à l'histoire. Son cycle s'achèvera avec celui même de notre univers. A l'heure marquée par Dieu de toute éternité, et que même les esprits célestes ignorent, elle frémira la première au bruit des trompettes du jugement. Comme elle a vu le premier avènement du Christ, il lui est réservé de contempler aussi, tout d'abord, le Fils de l'Homme venant sur les nuées du Ciel, inaugurer son second et dernier avènement dans la justice et la gloire.

O ville fameuse entre toutes, je vous vénère, malgré vos crimes, et j'apprécierai toujours, comme le fait capital de ma vie, de vous avoir visitée !

En l'isle

AU Dr McGee, D. D.

Nantucket Island (Mass.), Etats-Unis.

Jtdn-juillet içoj

... Je m'éveille. Les rayons s'infiltrent à travers les Persiennes sombres. Ma chambre est tout imprégnée d'ardeur fraîche. L'air a quelque chose de moelleux. Des lilas m'envoient leurs émanations. Il s'élève, de toute la campagne, restaurée par les influences occultes de la nuit, un parfum d'herbes tendres, de fleurs de trèfle, qui est tout ce qu'on peut désirer de plus délicieux. C'est très sain, tout neuf, comme virginal. Je m'enivre de cette incomparable senteur, complexe et reposante.

Aucun bruit, si ce n'est des bourdonnements d'insectes, et la fermentation sourde des êtres, sous le soleil si bon, père de l'universelle vie.

Oii suis-je donc ? En quelle terre de rêve ?

Une île, ah ! j'habite enfin une île. Tout jeune, c'avait été là mon aspiration la plus vive de pouvoir passer ma vie dans une île. Et depuis, combien souvent me suis-je pris à envier le sort de ceux que le hasard y avait fait naître. Quand, dans mes voyages, en mer ou au long des fleuves,

il m'arrivait d'en apercevoir une, se posant en grâce rocheuse lisérée d'or, ou s'étalant en riche corbeille de verdure, je la contemplais avec ravissement, j'éprouvais un désir fou d'y descendre, de m'y établir à jamais. Une île, cela est si plein de mystère, si distingué. Or, me voici enfin au pays de mes vœux. Tard dans la nuit, le bateau m'a déposé ici, en plein océan, loin, bien loin du continent. Est-ce vrai? Je puis à peine croire à cette réalité tant attendue. C'est une sensation étrange, et si savoureuse, de se voir séparé du reste du monde. Notre vie en prend comme un caractère à part, n'est plus, il semble, si commune, si banale . . .

Je sors. L'air est très chaud, quelque peu humide. Une langueur a envahi les choses. Dans l'espace flotte une gaze subtile, qui laisse transparaître le bleu du ciel. Les grands ormes ploient sous l'ardeur que le soleil leur verse. Leur feuillage, qui bouge à peine, retombe en une lassitude heureuse. Des gens du pays devisent à leur ombre. La physionomie de ces insulaires est grave et douce. Ils n'ont évidemment jamais connu la fiévreuse activité des villes. Ils ne soupçonnent même pas ce que peut être le surmenage. L'intimité avec la grande nature les a saturés d'impressions sereines. Oh ! que je les envie.

. . . Non loin de ma demeure, sur une éminence, se dresse un moulin à vent. C'est une relique déjà vieille de deux siècles. Bel âge dans un pays jeune. Il y en avait partout, sur Pile, autrefois, de ces pittoresques moulins. Ils ont tous disparu, sauf celui-ci, que les habitants ont presque en vénération. La « Société Historique » de l'endroit s'en est emparée. Elle l'entretient avec un soin

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jaloux, elle le conser\-e, j'allais dire un peu trop bien. Cette chose antique n'a pas tout le charme primitif qu'on serait en droit d'en attendre. On veut la tenir en si parfait état ! On la répare, on la frotte d'huile, on lui met de la peinture. L'intérieur est devenu une sorte de musée. Un fonctionnaire en livrée en a la garde, en fait les honneurs avec conscience. . .

« O vieux moulin, toi qui as vu tant de choses, je t'aimerais mieux autrement, un peu délabré, dans un aspect de ruine. La poésie qui vient de ta forme archaïque et des longs âges que tu as vécus, s'évanouit presque sous ce rajeunissement insensé qne les hommes te font subir. Ton âme, qui a si longtemps vibré aux souffles du large, tes grandes ailes qui ont tourbillonné follement dans l'espace, ton mécanisme naïf, et si près des forces naturelles, — comme tout cela serait autrement suggestif de rêve, et capable de nous arracher à l'étreinte du présent, si l'on n'avait pas eu l'idée malencontreuse, et sottement pratique, de te faire entrer, malgré toi, dans le cadre administratif, et de t'exploiter, à titre d'article curieux. »

... Le soir venu, je gravis à nouveau la colline où s'élève cet unique témoin de la vie primitive, ici. La lune paraît, sa lumière est cependant tamisée par un brouillard très fin. Les lointains de l'île sont à demi noyés dans une vapeur grise. Je suis seul. Il règne un silence profond, entrecoupé par des aboiements de chiens. La chanson monotone des grenouilles, le cri sourd des crapauds montent des marécages. Sous les clartés lunaires, dans le mystère de la nuit, le vieux moulin se transfigure. Il se dépouille de ce modernisme dont on se plaît à le revêtir, et revient

à son naturel, prend l'aspect qui sied à ses états de service. Dans l'ombre, sa forme démodée se fait plus étrange. Ses ailes ont quelque chose de fantastique. Et il me semble entendre murmurer autour de lui l'écho des âges morts. . . Çà et là, dans l'étendue, percent des lueurs. Les phares, sur les côtes, projettent leurs rayons intermittents. Tout près de moi une hutte s'éclaire. Un bon vieillard l'habite, tout seul, très libre. Pour toute richesse, il a cette cabane de planches, et l'arpent de terre qui l'entoure. Je l'ai vu aujourd'hui. Comme il m'a paru heureux et calme ! J'en suis sûr, il n'échangerait pas sa quiétude, sa vie exempte de secousses, contre le sort de nos milliardaires ... Je devine la ligne de l'océan, là-bas, tout autour de l'île. Les brises marines parfument l'atmosphère.

20 juin

Un ami me prend à bord de son voilier. Je dis « ami ». Ce jeune homme ne m'est pourtant connu que depuis hier. Nous nous sommes rencontrés sur le bateau qui nous amenait ici. Il me parla le premier, en anglais. Quand il vit que j'étais français, un sourire illumina sa figure, et il se mit à causer en cette langue, qu'il possède parfaitement et qu'il adore.

C'est un jeune américain, en cours d'études à Harvard. Il a reçu en France sa toute première éducation, et semble avoir gardé, de notre vieille patrie, le plus cher souvenir. Il a quelque chose de délicat, de très sympathique. Il m'a l'air rêveur, sentimental. Il doit faire exception parmi les jeunes universitaires. Je l'apprécie beaucoup. J'aime à

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l'entendre parler notre langue, avec ce petit accent étranger, qui n'est que charmant.

Hier donc, il m'avait donné rendez-vous sur le quai pour deux heures. J'y vais. Il m'y attendait. Le yacht est tout prêt. Nous nous embarquons. La voile se hisse, se gonfle, et nous voilà partis pour une croisière, à travers le port et le long des côtes sablonneuses de l'île, si capricieusement dessinées.

Le ciel est voilé de brume. Il souffle un bon vent. Notre bateau glisse, emporté d'un large coup d'aile. Mon île m'apparaît en un tableau d'ensemble : des falaises solitaires, des plages blondes, des landes infinies. Et, devant moi, tout un pittoresque fouillis de maisons archaïques, irrégulièrement posées, s'abritant au pied d'une colline demi-circulaire, ou garnissant les crêtes.

D'abondants feuillages, d'un vert très foncé, émergent du milieu de toutes ces demeures grises, à toits plats ou à pignons. Et je distingue, là-haut, les ailes du vieux moulin. Une buée, qui s'intensifie de minute en minute, flotte au-dessus de ce paysage, en imprécise les contours, en noie les arêtes. C'est vaporeux, sur fond réel. Les lignes floues, les formes vagues défient l'analyse, empêchent de nettement percevoir. Vision invraisemblable et très douce.

Longtemps, nous voguons sans but, et presque silencieux. Là-bas, des îlots plats s'amincissent en barres très fines. De ci de là, des échappées sur l'infini mobile, qui présente, à cette heure, des teintes gris d'acier. Mais toujours, mon regard vient se poser sur ce nid d'habitations

toutes simples, honnêtes, primitives, d'où s'exhale une grande paix, et comme une suavité de vivre . . .

21 juin

. . . Tout est frais et net.

C'était beau de voir le brouillard, hier soir. Quelque chose de dense et d'impalpable, comme de la laine effilochée, emplissait l'atmosphère. Nous marchions à travers une essence mousseuse qui donnait aux êtres je ne sais quel air irréel. Les arbres, baignés dans cette vapeur épaisse, laissaient tomber de larges gouttes pesantes.

Ce matin, il fait clair. Tout paraît rajeuni, pénétré d'énergie neuve. Les feuilles et les plantes sont gonflées de sève. Ça sent bon la nature vierge. Il monte des champs un parfum qui réconforte, de saines odeurs végétales.

Je marche par le bourg. L'aspect antique et gauche des maisons me ravit. Et quelles ruelles étroites, tortueuses ! On s'y perdrait. Cela me rappelle les bourgs orientaux. Les habitants que je rencontre m'ont l'air si heureux de leur sort. Ils aiment leur île, où l'on vit très vieux, où les ambitions qui nous rongent sont inconnues. Le nombre d'étrangers, qui affluent ici, chaque année, et qui viennent demander à ces plages [et à ce climat, à ces grandioses solitudes, un renouvellement de leurs forces épuisées par la « vie intense », le remède à leurs fièvres, n'est-il pas de nature à rendre les gens du pays plus fiers de leur île ?

Fort heureusement, en devenant place d'eau, l'île n'a pas perdu son cachet naïf et modeste. L'on y voit bien quelques résidences confortables. Encore n'ont-elles rien du genre

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château. Leur élégance est sobre. Pas la moindre prétention nulle part. La vie moderne, en s'infiltrant ici, s'est comme accommodée au milieu, n'a pas tenté de l'éblouir de son faste criard. Et puis, les encombrantes machines, qui nous étourdissent, nous assourdissent, là-bas, dans nos villes, sont exclues de ce domaine . . .

Je descends sur la plage. La mer est couleur d'améthyste. L'atmosphère est si limpide aujourd'hui que l'œil peut scruter les lointains. Des voiliers mettent à l'horizon des taches lumineuses. Cela repose, de suivre les ondulations gracieuses de ces grandes ailes que le soleil diaphanise. Le ciel est bleu. Et des écharpes, soyeuses et immaculées, glissent sur son saphir, sont emportées en une course vertigineuse. La ligne de collines, de l'autre côté du port, surgit en un ferme relief. Comme je remonte chez moi, je vois, sur le versant d'un coteau, un paysan faire la fenaison. Les foins coupés embaument. Leurs longues tiges, négligemment couchées, exhalent, en séchant, les arômes qu'elles ont empruntés au sol. Dans la prairie fraîchement tondue, toute une armée de poussins picotent avec avidité les grains de mil tombés des épis . . .

Voici le soir. Et mon île revêt sa robe humide et ouatée, s'enveloppe dans un ample voile gris. Le tissu vaporeux se moule aux formes qu'il dérobe à demi dans sa grâce souple. Tout se fond, s'efface sous la brume inconsistante et floconneuse.

22 juin

Admirable journée. Plus trace de ce peignoir trempé que l'île avait passé pour la nuit. L'air est sec et sonore.

8o ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

Le firmament est d'un azur toujours plus riche, semé, par endroits, de jolies soies blanches.

Je passe de longues heures sur la grève à regarder les nuances que prend la mer, à écouter son chant. Devant cette force et cette immensité, ma vie me paraît si peu de chose. C'est comme si ma personnalité s'évaporait, s'évanouissait en néant. Qu'est-elle, en regard de ces espaces infinis, dont le murmure éternel ne permet plus d'entendre l'infime rumeur humaine? Quel rassérénant spectacle ! Il me vient un désir de me laisser vivre désormais, d'accepter doucement le cours des choses. Fait-on l'avenir? N'y a-t-il pas une sorte de fatalité dans les événements? Au lieu de protester contre l'énévitable, de réagir contre la puissance mystérieuse qui dispose de nous à son gré, le plus sage n'est-il pas de la laisser accomplir, sans s'insurger, l'incessante évolution où notre petite individualité ne figure que comme un point presque imperceptible?. . .

Vers le soir, le vent fraîchit. Je marche à travers le bourg qui s'endort. Il n'y a un peu d'animation que sur le mail. Le reste de l'île s'enveloppe d'ombre et de silence. De grands souffles passent. Les feuilles agitées font un bruit qui rappelle les plaintes de l'automne. Est-il vrai que je sois seul et libre, hors d'atteinte aux ennuis, aux multiples préoccupations qui ont entravé, pendant si longtemps, l'essor de mon âme? — Ile de rêve, paradis de quiétisme, si tu savais tout ce que tu m'apportes de sensations reposantes ! — Comme je longe un jardin, l'odeur des clématites, forte, prenante, ajoute aux délices de l'heure, achève de me plonger dans l'extase . . .

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