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LE PENSEUR ET L'ARTISTE

Monsieur le Président

Mesdames et Messieurs

Il y a, dans l'évangile éternel, un mot que je ne puis me tenir de vous citer. — Aussi bien, l'évangile est toujours de mise sur les lèvres d'un prêtre, encore que ce prêtre parle du haut d'une tribune purement profane, et qu'il ne s'agisse aucunement pour lui de faire un sermon. — Il y a donc, dans l'évangile surnaturel, un mot profondément humain, empreint d'un scepticisme tout à fait « nature ».

Un Galiléen vient de rencontrer Jésus, qui l'a absolument séduit, enveloppé d'un de ses longs regards, dont on s'imagine facilement le charme extraordinaire, invincible. Encore tout ébloui du rayonnement qui émanait de cette personnalité supérieure, cet homme fait part de ses impressions à l'un de ses compatriotes, et lui dit tout naïvement :

l88 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

« Enfin, nous avons trouvé Celui dont les prophètes ont parlé, Jésus de Nazareth. » Et l'autre de répondre : « Mais, peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon?»

Mesdames et Messieurs, — le scepticisme qui vibre dans cette parole antique, se répercute à travers les âges. Par un phénomène psychologique, dont on ne sait s'il n'est pas plus étrange encore que déplorable, nous sommes naturellement portés à douter du mérite, de la valeur des nôtres, de ceux qui sont nés sur le même sol et sous le même ciel que nous, qui ont dans leurs veines le même sang, dans leur esprit la même mentalité.

Et, pour préciser davantage, pour en venir immédiatement à une application particulière, — nous. Canadiens, ne sommes-nous pas un peu défiants à l'égard des productions intellectuelles de nos écrivains et de nos artistes? Ne doutons-nous pas que notre patrie d'origine ait jamais donné le jour à des penseurs et à des poètes, dont le regard se soit ouvert sur la beauté et sur la vérité, pour la chanter et la faire resplendir? N'allous-nous pas murmurant plus ou moins ouvertement le mot du Galiléen : « Peut-il venir du Canada quelque chose de bon au point de vue artistique et littéraire ? »

Mesdames et Messieurs, — si tel était, par hasard, notre sentiment, j'espère que nous en changerons, au cours de cette conférence. Car, en vous présentant, ce soir, Edmond de Nevers, comme penseur et comme artiste, c'est-à-dire en considérant en lui, d'abord l'esprit original et vigoureux, qui a su projeter de nouvelles lumières sur des problèmes ethnologiques infiniment complexes, et ensuite l'artiste, ou l'écrivain, le styliste, en étudiant, pour me servir de ses

propres expressions, « sa virtuosité, son habileté à manier les idées et à revêtir le rêve de formes ailées », — j'espère vous prouver, me prouver à moi-même, que de notre Canada peut venir quelque chose de bon, de très bon, d'excellent, — et que l'âme canadienne-française sait, aussi bien que les autres, s'éprendre d'idéal, et le refléter en des œuvres remarquables.

LE PENSEUR Mesdames et Messieurs

Un critique, je ne me souviens plus lequel, — probablement Sainte-Beuve, — a parlé de « familles d'esprits », a vu, dans le monde mystérieux des intelligences, toute une suite de catégories, à l'une ou l'autre desquelles chacune se rapporte nécessairement.

Trop évidemment, ces classifications ne peuvent avoir une rigueur géométrique. Car l'esprit est éminemment ductile, et ne saurait tenir en un cadre absolu. On l'a comparé à une flamme : il en a l'ardeur et l'éclat, et aussi les ondoiements, les sinuosités, les mobilités infiniment capricieuses, et toutefois exquises. On Ta comparé encore, et peut-être plus justement, à un souffle ; or, qu'y a-t-il de plus imprécis qu'un souflfle, de plus impondérable, de plus fluctuant? — Et donc, si larges, et flexibles, et flottantes, que soient ces catégories dans lesquelles on veut ranger les intelligences, elles sont d'une utilité incontestable pour ce qui regarde la critique littéraire, en particulier. Car elles

nous aident à mieux définir l'essence d'un talent, et à « situer » une œuvre à sa vraie place.

Cherchons alors à quelle « famille d'esprits » appartient Edmond de Nevers.

Dès ses années de collège, il était facile de prévoir que de Nevers ne serait jamais homme à s'enfermer en un cadre étroit d'idées et d'horizons.

C'est aux Trois-Rivières que j'entendis parler de lui pour la première fois. Et je me rappelle qu'on me le représenta comme un « excentrique ». Or, les personnes qui le désignaient ainsi ne soupçonnaient sans doute pas combien elles disaient vrai, ni tout ce qu'il y avait de psychologie profonde dans leur appréciation.

Prenons, en effet, le mot dans son sens étymologique. Qu'est-ce que c'est qu'être excentrique ? Cela veut dire fuir son centre, déborder sou cadre naturel. Et un esprit excentrique, c'est un esprit qui n'accepte pas facilement les idées reçues, qui se sent mal à l'aise dans les sentiers battus, et qui s'en va de côté et d'autre, à travers le monde intellectuel, sans trop se soucier de tout ce que la sainte tradition, de tout ce que l'éternelle convention veulent vous imposer de pensées toutes faites.

En ce sens, de Nevers fut certainement un excentrique, et dès ses années de collège. Il aime à faire des fugues hors du programme de cours, vers d'autres langues, d'autres histoires, d'autres littératures. Ce n'est pas qu'il n'étudie les matières qui sont de règle, et qu'il n'arrive bon premier en tout, pour peu qu'il veuille s'en donner la peine. Mais cela ne suffit pas à son insatiable curiosité, toujours en éveil, et toujours en voyage de découvertes.

Plus tard, quand il aura opté pour une profession libérale et qu'il aura choisi le droit, vous devinez que les chinoiseries de la jurisprudence ne le retiendront guère.

La fenêtre de son étude d'avoué donne sur une rue paisible et ombreuse : c'est par là que son regard s'échappe, et que son rêve s'envole bien loin des bouquins jaunis, où les docteurs subtils enseignent comment, sous couleur de légalité, le bon avocat doit toujours se tirer d'affaire, si ce n'est pour le plus grand bien de son client, du moins à son propre profit.

Cette intelligence si libre, si fantaisiste, si aventureuse, cherche pourtant à se spécialiser, se demande quel emploi elle fera de ses facultés rares. Elle se sent des puissances, mais ignore de quel côté les orienter, à quoi les employer pour leur faire rendre tout ce qu'elles peuvent donner. Ce fut, pour elle, la période « critique ». Et voici comment, dans une lettre à un ami, de Nevers dépeignait son état d'âme, à ce moment si incertain de sa vie : « Il me faudrait une vie agitée, n'importe de quelle manière ; il faudrait un but cher à ma volonté, mais je suis indifférent à tout, je n'ai plus rien à désirer, et je m'ennuie. Je n'ai pas assez d'énergie pour rien écrire... Je n'ai pas rimé un seul vers depuis l'année dernière. Je me sens quelquefois inspiré ; mes pensées me semblent originales. Mais, si je prends la plume, quelque chose me dit: « Pourquoi faire? « Dieu n'a-t-il pas donné à chacun un cœur pour chanter ses « émotions, ses plaisirs ? Qui te charge de te faire l'inter- « prête de tes frères? Pourquoi te fatiguer pendant ton « court chemin ?» — Et alors, dès que je veux les confier au

papier, les douces pensées s'envolent, et ne laissent plus qu'une ombre, que je cherclie inutilement à fixer. »

Knfin, lorsqu' après avoir assez longtemps erré au hasard des caprices et des rêves, son intelligence se décide pour l'ethnographie, — assurément elle a trouvé la seule voie qui put lui convenir et pour laquelle elle fut faite. Par toutes les tendances de sa nature et par tous les penchants de son esprit, de Nevers était, en effet, prédestiné à lire ouvertement dans le grand livre des peuples, et ne devait rencontrer que là la satisfaction de ses instincts intellectuels, si éminemment excentriques, comme nous l'avons vu, si compréhensifs, si curieux de tout, amoureux d'excursions lointaines et souvent périlleuses.

Quelle science est plus étendue que l'ethnologie? — Laquelle embrasse davantage, touche à plus de questions, permet de rayonner vers plus de continents? — L'origine des peuples, leur évolution, leurs langues, leurs littératures, leur politique, leur développement économique, leur histoire, leur avenir: voilà la sphère où elle se meut. Un esprit comme de Nevers devait s'y sentir bien chez lui, et y déployer tout son jeu.

Or, dans ce domaine incommensurable, où notre auteur ne voulut rester étranger à rien de ce qui concernait les peuples anciens et modernes, son esprit se porta de préféférence vers un peuple tout petit, mais dont les destins lui paraissaient grands, entrevus dans la lumière de l'avenir.

Du jour où Edmond de Nevers se voua à ce genre d'études, l'évolution du peuple canadien-français absorba son activité littéraire. Sans doute sa pensée se promena à travers les formes de vie si variées, qu'offrent en particulier les races

européennes ; mais c'était pour revenir vers nous, vers son «berceau,» chargée de faits, nourrie d'expérience, et pour nous faire profiter de ce qu'elle avait acquise dans ses Toyages de découvertes.

S'il alla s'initier, dans les Universités du Vieux Monde, aux dernières méthodes scientifiques de recherches et de déductions, ce ne fut, en vérité, que pour mieux s'appliquer à scruter les problèmes touchant notre rôle à jouer sur le continent américain. Toute l'œuvre qu'il a laissée nous frappe d'abord par ce que j'appellerai son unité patriotiquel: l'amour, le souci du pays natal l'anime d'un bout à l'autre.

Ce grand « excentrique » devait, en fin de compte, faire, de sa patrie et de ses compatriotes, l'objet de presque toutes ses préoccupations intellectuelles, et consacrer aux siens le meilleur de son esprit et de son cœur.

En effet, le premier, en date, de ses grands ouvrages, a pour titre : L Avenir du Peuple Canadien-Français. Cela a paru à Paris, en 1896, et forme un volume de 441 pages.

Il semble qu'il ne devait manquer à de Nevers aucune des élégances « fin de siècle », comme on disait alors. Car il a eu ce désintéressement, cette espèce d'indifférence, qu'affectent nos dilettantes modernes, à l'égard de leurs propres conceptions. Faisant allusion dans une chronique qu'il écrivait, je pense, en 1902, à ce premier essai, il le donne comme une « œuvre de jeunesse ». Et dans une lettre intime, il va jusqu'à dire que c'est une « balançoire ».

Ah ! je sais qu'il est du dernier « chic », en certains milieux,

de le prendre ainsi de haut avec ses propres réalisations. Mais je sais aussi qu'il ne faut pas accepter au pied de la lettre ces appréciations sommaires, de mode parmi les raffinés, quand il leur arrive de se «peindre eux-mêmes», — pour rappeler le roman célèbre de Paul Hervieu.

Je le veux bien, D Avenir du Peuple Canadien-Français est une œuvre de jeunesse. L'auteur n'est pas encore en possession de tous ses moyens ; il n'a pas cette maturité de jugement qui distingue ses derniers écrits ; il émet des opinions risquées qu'il sera le premier, plus tard, à désavouer. Ainsi les pages sur l'émigration canadienne aux Etats-Unis ont évidemment été écrites avant que l'auteur eût suffisamment pris connaissance de la portée, de l'étendue de ce mouvement, de sa haute signification sociale. Et dans l'ensemble, la trame de cet ouvrage n'a pas cette consistance, cette rigueur que l'on est en droit d'attendre d'un produit scientifique. Le tissu en est un peu lâche. Si l'ordonnance générale en est assez bonne, il y a des amplifications d'un tour plutôt déclamatoire, des enthousiasmes poncifs.

Et pourtant, combien, malgré ces défauts inhérents au jeune âge, ce livre est plein de choses ! Comme il fourmille de vues originales !

Il y avait d'abord quelque mérite et quelque audace, à cette époque déjà lointaine, à affirmer ouvertement notre existence comme peuple. Depuis, nous avons pris conscience de nous-mêmes, de notre force, de notre cohésion. Notre littérature même semble vouloir s'empreindre d'un cachet plus personnel et revendiquer son autonomie. Il n'y a pas si longtemps qu'un critique avisé, M. l'abbé Camille

Roy, devinait cette tendance, et l'accentuait par une belle conférence sur la « nationalisation de notre littérature ». Mais alors, voici quinze ou vingt ans, comme l'idée coloniale, l'idée de dépendance à l'égard de la mère patrie avait encore, avait autrement d'empire parmi nous !

Or, l'un de nos écrivains proclame franchement notre existence comme peuple. Noble geste, Mesdames et Messieurs. Et je ne puis assez dire tout ce qu'il a contribué à dégager, chez les nôtres, de puissances latentes, à secouer de facultés endormies.

Ce peuple, de Nevers établit, sur des données solides, qu'il est dans un état de transition, et il se demande quel sera son avenir. Pour trouver une solution à ce problème délicat, qui n'avait jamais été posé avec tant de netteté, l'auteur étudie son passé et son présent, il cherche, dans ses antécédents et dans sa condition actuelle, les éléments de sa réponse.

Comme il évoque, en uue large fresque, l'histoire de la domination française ! Ces chapitres sur l'établissement des premiers colons dans les vieilles forêts profondes, leurs alliances ou leurs luttes avec l'Indien, sont d'une saveur extrême, imprégnés des parfums vierges des grands bois, et rendent un son tout vibrant d'héroïsme. L'on a dit des Trophées de Hérédia que c'était la Légende des Siècles en miniature. Or, les pages de de Nevers sur les premiers temps de la colonie sont comme la transposition, en prose entraînante et pleine de souffle, de la Légende d'un Peuple de notre poète national. — Et des aperçus neufs, suggestifs, émaillent cette peinture de nos origines.

Après, vient le récit de notre évolution depuis la con-

quête anglaise. Cette partie se recommande surtout par de fines satires de nos défauts, de nos mœurs politiques en particulier, le clair signalement des dangers qui nous menacent, et les moyens à prendre pour y échapper. L'auteur ne dissimule aucun des travers qui nous sont particuliers, et que les conditions au milieu desquelles nous nous sommes développés, ont contribué à accentuer. Par exemple, cette of combativité », qui, ne trouvant plus à se dépenser dans des luttes contre l'Indien ou contre l'Anglais, demande à la politique son aliment. Tout ce que la politique fait, chez nous, de ravages, ce qu'elle engendre de discussions oiseuses et de haines atroces, ce qu'elle absorbe inutilement de forces vives, ce qu'elle détourne d'intelligences, d'études scientifiques ou littéraires, qui leur seraient infiniment plus profitables, ce qu'elle inspire de speeckes ronflants et vides, ce qu'elle sacre de grands hommes, — tout cela est finement analysé, exprimé avec une verve absolument délicieuse. Je voudrais pouvoir citer les admirables pages sur le système éducationnel à renouveler, les considérations sur la langue, sur la musique, les hautes études à cultiver par les sciences et les arts. Que de commentaires précieux de la parole devenue célèbre chez nous : « Emparons-nous du sol » !

Et enfin, ce peuple, dont il a retracé la genèse et l'adolescence, dont il a étudié la crise de jeunesse, l'auteur veut le situer dans l'avenir. Or, pour lui, l'avenir du peuple canadien-français est tout marqué, et le voici : L'indépendance est une utopie ; la fédération impériale est une sottise. « Il ne reste, pour le Canada, qu'une solution plus ou moins lointaine, l'annexion aux Etats-Unis. »

Non pas la disparition, l'enfouissement dans cette « fonrnaise », dont un homme d'Etat canadien a dit qu'était l'Union américaine. Une annexion par laquelle nous deviendrions partie intégrante de ce grand pays et obéirions à son hégémonie politique, mais en gardant, certes, notre foi, notre langue, le meilleur de nos traditions ancestrales, en continuant à nous y développer conformément à notre mentalité latine, et en y constituant un groupement ethnique distinct.

Voilà, en quelques mots, la conclusion de l'ouvrage. Ne laisse-t-elle pas d'être plausible ? Les événements ont-ils dit leur secret ? A ceux qui verraient dans cette solution une impossibilité métaphysique, ou un malheur qu'il faut à tout prix écarter, je me contenterai de citer ces paroles que me disait, en 1897, au retour d'un voyage dans l'Est américain, un de nos plus éminents prélats canadiens : « Je ne suis pas prophète, mais tout ce que j'ai vu là-bas, — les progrès accomplis par les nôtres, leur force d'expansion, — me confirme dans l'idée que le jour viendra, où la Province de Québec et les états limitrophes de la Nouvelle Angleterre, unis par les mêmes liens politiques, formeront comme une confédération dans la grande, où l'élément français sera prédominant. » — Je n'ai fait que vous exposer brièvement le thème sur lequel de Nevers a brodé. Et si sa thèse n'est pas absolument inédite, il l'a, du moins, rajeunie de fond en comble, envisagée sous des aspects nouveaux, semée de réflexions dont la justesse psychologique est indiscutable. Je ne connais pas d'ouvrage où l'analyse de nos qualités, de

nos défauts, soit plus aiguë et pénétrante, où nos aspirations se reflètent mieux.

Dans cette « œuvre de jeunesse » percent déjà cet esprit synthétique, cette originalité de pensée, qui ont eu leur effloresceuce la plus belle dans le livre que vous connaissez tous et qui s'appelle : L'Ame Amét'icainc.

Que ce titre ne nous fasse pas illusion ! Cet ouvrage est la reprise, sous une autre forme, et à un point de vue plus large et plus scientifique, du problème agité dans le précédent.

Vous vous rappelez que celui-ci se ferme sur la prédiction qu'un jour ou l'autre nous ferions partie de l'Union américaine. L'annexion était, pour de Nevers, le terme nécessaire de notre évolution, l'aboutissant normal le plus propre à favoriser l'épanouissement, la réalisation de nos idéaux.

Fort de cette donnée, il étudie maintenant cette grande âme collective qu'est la nation américaine, — âme qui s'augmentera fatalement de l'apport de notre race, et qui, de ce fait, revêtira une modalité nouvelle ; — il l'étudié dans sa formation, son évolution, ses tendances, ses formes à venir. Voulez-vous me permettre une comparaison familière? Il fait un peu comme une fiancée, déjà promise en mariage, et qui s'applique, au préalable, à connaître le caractère de sou futur.

Voici d'ailleurs, d'après l'auteur lui-même, la formule, et comme la clef de sou travail : « La civilisation américaine

représente un courant d'idées, d'aspirations, de sympathies, dont nous subissons fortement l'influence, et dans lequel nous nous défendrons difficilement d'être entraînés. C'est pourquoi il nous importe de voir clair dans son orientation. Un rameau important de notre nationalité s'est déjà implanté au sein de l'Union américaine, et il me paraît certain, quoiqu'il arrive, que, dans un avenir plus ou moins éloigné, la question suivante prendra la première place dans nos préoccupations patriotiques : Est-il de notre devoir de contribuer à l'unification politique de tout le continent nord-américain, et nous sera-t-il possible, sous le drapeau étoile, de grandir et de nous développer, sans rien abandonner de ce qui nous est cher, en restant fidèles à nos traditions françaises et catholiques? A cette question, nous ne pourrons répondre qu'en interrogeant le passé, et en lui demandant ce qu'il contient de promesses ou de menaces pour l'avenir de notre race et de notre foi, »

Ainsi, c'est bien encore le souci de nos intérêts qui guide de Nevers dans cette nouvelle œuvre, menée selon les méthodes les plus rigoureuses, et d'après les procédés de recherches et de déductions les plus perfectionnés.

Quelle différence avec son premier essai, je ne dis pas dans la noblesse de sentiment, qui est, au fond, la même, mais dans la manière de grouper les faits, dans la précision des données, dans la transcendance des aperçus, et dans la ferme sobriété du ton ! L'auteur a vieilli. Mais, ce n'est pas tant l'âge qui lui a profité, que les cours très spéciaux qu'il a suivis, par exemple à Berlin, sous Mommsen, et qui lui ont appris comment il faut traiter l'histoire, de nos jours, et comme quoi, dans l'examen des problèmes ethno-

logiques, en particulier, « l'esprit géométrique doit passer bien avant l'esprit de finesse », — pour employer l'expression de Pascal.

Ainsi, dans la première partie, « Les origines — la vie historique », l'analyse des éléments essentiels qui ont constitué L'Ame Américaine est à base de documentation savante et fondue. Comme la caractéristique de chacun des groupements, de la fusion desquels devait sortir ce grand tout, est exprimée en traits incisifs ! L'on ne saurait trop louer tout ce qu'il y a d'érudition concentrée et définitive, en même temps que de sagacité, dans ces chapitres que Brunetière trouvait les «meilleurs de l'ouvrage». Car oui, le grand critique consacra au travail de de Nevers, une longue et minutieuse étude, dans la Revue des Deux Mondes^ s'ilvous-plaît, laquelle étude a été recueillie depuis dans l'ouvrage intitulé : Variétés littéraires. Certes, jamais auteur canadien n'avait été à pareil honneur. Ce seul fait prouve assez le mérite de ce livre, si puissamment conçu.

C'est une idée, spéciale à de Nevers, que, si les Français fussent restés maîtres du continent, les peuplades indiennes n'eussent pas disparu, mais se fussent civilisées. Cette vue, dont personne, je pense, ne contestera l'originalité, il l'avait déjà émise dans U Avertir du Peuple Cajt adien-français ; dans L'Ame Américaine^ il la reprend, et lui donne plus d'ampleur et de relief. Je dirai que, dans son premier ouvrage, elle se présente à l'état d'intuition pure, et aussi généreuse. Ici, elle nous apparaît, contrôlée par l'étude, la réflexion, et s'érige presque en axiome scientifique. Les différences d'attitude, entre les Français et les puritains, à l'égard des indigènes, sont parfaitement décrites. L'auteur

en tire des déductions que d'aucuns trouveront peut-être assez problématiques. Mais, sa théorie, pour discutable qu'elle soit, a du moins le mérite d'être neuve et d'avoir un aspect brillant.

Ce qui, par contre, ne souffre aucun doute, et ce qu'il montre finement, c'est que la guerre de l'Indépendance américaine a eu un motif surtout matériel ; son origine est d'un ordre tout pratique. Les habitants de la Nouvelle-Angleterre ont commencé à se soulever contre leur mère patrie, parce que le pouvoir royal voulait trop uniquement faire bénéficier le commerce anglais des richesses des colonies.

Et aussi, comme, à propos des puritains, l'auteur remarque finement, en s'autorisant de l'histoire du peuple juif, que l'esprit religieux peut très bien s'allier avec le désir des richesses.

Et donc, ce nouveau peuple, une fois appelé à la vie, commence son évolution. Et c'est charmant de suivre de Nevers, dans sa notation des phases diverses par lesquelles passe l'âme américaine, pour se composer une physionomie distincte.

L'élément celtique joue un très grand rôle dans les transformations qui s'opèrent, et refoule de plus en plus au fond des campagnes, ce qui peut rester du primitif noyau puritain. Eu raison de leur nombre et de leur esprit envahisseur, les Celtes modèlent en partie à leur image l'âme qui s'élabore ici, la baignent de leur couleur. Vous doutiezvous, par exemple,que « l'origine de la réclame effrénée que les Etats-Unis ont mise à la mode à partir de 1820, était irlandaise? Que les Irlandais avaient inventé ces tendances à l'exagération, ces procédés outranciers, qui sont devenus

l'un des traits caractéristiques du peuple américain?» Et avec quelle ironie l'auteur nous montre-t-il ces mêmes Celtes se faire les plus ardents champions de l'assimilation anglo-saxonne, chercher à imposer à tous la langue de leurs persécuteurs ! Un phénomène, peut-être unique dans l'histoire, n'est-ce pas celui de cette race, qui a été battue, asservie, ruinée par l'anglo-saxon, et qui pourtant, dans ce milieu nouveau, s'acharne, par tous les moyens possibles, à convertir tout le monde au parler de ses tyrans séculaires? Or, ce phénomène vraiment extraordinaire, renversant, l'auteur le scrute, et nous en signale le danger.

De Nevers constate cependant — et cela est essentiel à sa thèse — que «l'unification anormale du dernier siècle se heurte maintenant à la réaction des groupes homogènes. » Comme ses observations sur la vie américaine ont un tour moins naïf que celles de tant de carnets de voyages ! Chaque année, en effet, — c'est la mode, — des touristes européens, plus ou moins teintés de littérature, viennent « découvrir t l'Amérique, et ne tardent pas à communiquer au public leurs impressions. Et il est ordinairement assez amusant, pour quelqu'un qui est du pays, de voir comme ils ont gobé les choses les plus banales, noté les faits les plus insignifiants. On dirait qu'ils ont cru rencontrer ici une humanité d'espèce différente, tant les paroles et gestes des Américains semblent les avoir étonnés. Ah ! de Nevers, lui, ne tombe pas dans ce ridicule. Il n'a pas ces ébahissements de touriste, tout frais émoulu de sa province, devant des traits de mœurs aucunement expressifs d'une civilisation à part. Entre tant de faits et de manifestations, il sait choisir. Ce

qu'il remarque en vaut la peine. Ce qu'il consigne a une valeur représentative.

Quelles considérations magistrales sur la guerre de cécession, ses causes, son objet ! Ah ! voici que cet humanitarisme, que les âmes tendres prêtent si volontiers à Lincoln, est relégué aux calendes, s'en va rejoindre les mille lunes ! La cause de cette guerre civile a été beaucoup plus politique que sentimentale. Et l'abolition de l'esclavage ne venait qu'à l'arrière-plan, dans les préoccupations de l'homme d'Etat qui présidait alors aux destinées de l'Union. Ce que Lincoln a voulu tout d'abord prévenir et empêcher, c'est la scission, le démembrement de le confédération américaine. Cela est irréfutablement établi.

Quels éclairs sillonnent tout à coup tel ou tel chapitre, illuminent, d'un jour nouveau, les questions les plus débattues ! Par exemple : « depuis la guerre de sécession, il y a prédominance de la libre-pensée chez les protestants américains. » Cela est d'une absolue vérité. Et voici une autre sentence, qui n'a dû plaire qu'à demi à Brunetière, mais qui, en revanche, devait faire les délices de Tardivel : « En résumé, aux Etats-Unis, quoi qu'en disent les optimistes— et Brunetière n'était-il pas du nombre? — les religions sont en décadence. » C'était bien la pensée de Tardivel, mieux renseigné là-dessus que l'illustre critique.

Il faudrait un long temps pour bien exposer les mérites divers de L'Ame Amèricaitie. Comme documentation seulement, cela est d'une valeur peu commune. De Nevers n'a reculé devant aucune tâche, si ingrate qu'elle fût, pour donner à son livre ces inébranlables assises que constituent les faits et les chiffres. On est, à la fois, surpris et édifié

de voir un esprit comme le sien, d'un tour si littéraire et si romantique, aligner des statistiques, non moins arides que précises, entasser des chiffres, dresser des bilans. Le souci de l'exactitude dans l'information n'a jamais été poussé plus loin. Bien des chapitres sont dignes d'un élève de l'Ecole des Chartes par la conscience et la sûreté de leur érudition. Et quelle acuité aussi dans l'observation ! J'apprécie particulièrement ses remarques sur le journalisme américain, les universités américaines, etc. Ce que L'Ame Américaine suppose de labeur effrayant, on le devine. L'auteur lui-même s'en est expliqué à un ami : « Pour arriver à publier sept cents pages, j'ai dû en écrire plus de six mille. J'ai consulté plus de deux mille ouvrages. J'ai dépensé ce qui me restait de forces. Car ma santé est maintenant compromise à tout jamais. Je suis dans la dernière période du mal qui doit m'emporter. Mais je ne regrette rien ! »

La conclusion de cet ouvrage peut se résumer ainsi : « Deux langues, en dehors de l'anglais, survivront en Amérique, le français et l'allemand. Le vingtième siècle va trouver principalement dans l'Est et dans l'Ouest, des groupes homogènes fiers de leur passé, désireux de ne rien abandonner de leur héritage ancestral, décidés à cultiver leurs aptitudes héréditaires et les langues qui en sont les canaux de transmission. Un jour viendra où la frontière qui sépare le Canada des Etats-Unis aura disparu, où l'Amérique du Nord ne formera qu'une seule et vaste république ; et nous avons l'ambition de constituer dans l'Est un foyer de civilisation française qui fournira son apport au progrès intellectuel, à la moralité et à la variété de l'Union. »

Voilà l'idée qui se dégage de ce livre que Brunetière appelait « l'un des plus intéressants qu'on ait publiés depuis longtemps sur'l'Amérique. » J'allais dire : voilà le rêve de de Nevers. Il a considéré attentivement tout les éléments qui bouillonnent au sein de cette « fournaise ardente » qu'est la nation américaine. Des groupements primitifs, les uns sont en train de disparaître ; d'autres ont subi une élaboration qui leur a donné comme un caractère nouveau. Les Celtes sont les plus forts pour pousser à la fusion les contingents étrangers. Parmi ces derniers, il y en a qui courent au-devant de l'assimilation, qui l'appellent de tous leurs vœux ; d'autres, au contraire, y résistent, sont assez solidement bâtis pour ne jamais se perdre dans le grand tout. L'auteur entend, par là, les Allemands et les Canadiensfrançais. Les Germains et nous préparons donc l'avènement de ces « frontières morales qu'établira la diversité des idiomes au sein de la grande République. » Nul ne peut afifirmer que ce soit là une utopie, ni que nos arrièreneveux n'en verront la réalisation. Car tout va vite, surtout de nos jours. Et les événements peuvent tout à coup se précipiter, et prendre la tournure que notre auteur considérait comme inévitable, et aussi comme bienfaisante pour notre nationalité. Il avait sans cesse devant les yeux l'exemple de la Suisse, où trois races, politiquement unies, vivent en l'harmonie la plus parfaite, tout en parlant chacune leur langue et en gardant leurs traditions respectives. Et il prévoyait, pour notre avenir, un état de choses similaire. Est-ce qu'aussi dans bien des provinces de France reliées à un pouvoir central, ne se parlaient pas des langues particulières, sans que cela nuisît le moins du monde à l'unifi-

2o6 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

cation sur les questions d'ordre général ou affectât le vrai patriotisme ?

Quoiqu'il en soit, Mesdames et Messieurs, nous avons assez vécu dans la compagnie d'Edmond de Nevers, assez fréquenté ses œuvres principales, pour savoir à quoi nous en tenir sur la nature de son intelligence, et dans quelle « famille d'esprits » le classer.

Il était éminemment intuitif, il appartenait à la grande lignée des voyants, des penseurs. Il a enrichi ce domaine de l'ethnologie, qu'il a cultivé surtout, de contributions précieuses et qui resteront. Ses ouvrages ne se recommandent pas seulement par leur érudition solide, mais encore par les aperçus philosophiques qui, à chaque instant, sortent de l'exposé des faits et des situations, en expliquent la portée lointaine.

L'historien se contente de raconter. Mais un ethnologue, comme de Nevers, fait bien davantage. Sous les mouvements qui agitent plus ou moins confusément les peuples, il découvre des lois éternelles, étudie le jeu d'influences spirituelles, qui opèrent à l'insu des masses, — forces mystérieuses et inéluctables, que les anciens nommaient le mens agitât molem^ et que nous appelons Providence. Il prédit le terme final auquel une évolution, à peine sensible à un œil ordinaire, doit aboutir. Il devance les temps. Il ne sait pas seulement synthétiser, en phrase lapidaire, toute une série de phénomènes, comme lorsqu'il dit que, tandis

EDMOND DE NEVERS [ aoj

qu'en Europe « la tolérance a frayé la voie au scepticisme moderne», en Amérique, «l'intolérance religieuse a été une force créatrice. » Mais, pénétrant profondément dans l'essence du présent, il y saisit le germe d'événements futurs, il annonce ce qui sera, il a quelque chose du prophète.

Des esprits de cette trempe rencontrent rarement un succès immédiat. Ils précèdent trop leurs contemporains pour que ceux-ci les apprécient à leur juste valeur. Ce sont des éclaireurs, des voyants. Ils vont là oii les portent les quatre vents de l'esprit. D'être incompris, de leur vivant, ne trouble pas leur belle sérénité. Ils comptent sur l'avenir, la gloire future leur envoie déjà ses reflets. Ils se consolent d'être inconnus et méconnus aujourd'hui, dans la certitude absolue des revendications du lendemain.

Oui, de Nevers fut un penseur. Et il me paraît que, dans la famille des grands esprits, il a des affinités toutes particulières avec un Montesquieu, un Tocqueville, un Fustel de Coulanges.

l'artiste

Mesdames et Messieurs

Penser est un don. Ecrire est un art. C'est même un art transcendant à tous les autres. Ecrire, c'est-à-dire refléter son être intérieur en des vocables, — faire ce que fait Dieu, — engendrer son verbe, donner l'âme, son âme à soi, à des mots, et, cette matière qui est à l'usage de tous, la ciseler

2o8 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

pourtant en finesse et en beauté, quoi de plus grand, quoi de plus difficile aussi !

Qu'est-ce que l'art? La transposition, en splendeur, d'une idée. Le beau est la splendeur du vrai, c'est le vrai revêtu de ses harmonies, de ses rayonnements essentiels. Ecrire est un art, parce qu'il prend l'idée dans son abstraction immatérielle, et qu'il la dégage de sa subtile enveloppe, et la concrétise en une forme vivante et lustrée, souple et diaphane, et la rend en quelque sorte tangible.

Ah ! que Lamennais a eu raison, dans son merveilleux ouvrage sur L'Art et le Beau^ de donner au style la prééminence sur tous les arts. On ne pourra jamais, non plus, trouver trop ridicule l'entreprise de ce monsieur qui prétendait « enseigner l'art d'écrire en vingt leçons ».

Un très haut penseur peut rester toujours médiocre écrivain. Et par contre, une forme de style, chatoyante et constellée, peut ne voiler que des pensées banales. Pourtant, il est assez rare de rencontrer un très bon écrivain, chez qui le don de penser ne soit à la hauteur des facultés artistes. On dirait que ce que l'on appelle la forme est inséparable du fond, qu'elle le présuppose. C'est bien, d'ailleurs, ce que semble affirmer Aristote, dans sa Rhétorique. L'inverse n'est pas nécessairement juste. Car, une pensée originale et forte ne s'exprime souvent, chez bien des personnes, qu'en vocables imparfaits.

Ceci posé — comment de Nevers a-t-il entendu et pratiqué « l'art d'écrire » ?

Il faut admirer d'abord la pureté bien française de sa langue. Et ce mérite, chez lui, est d'autant plus grand qu'il écrivait aux plus beaux jours de l'école décadente,

alors que bien des « jeunes « se faisaient gloire d'inventer des vocables, et, sous couleur d'élargir les vieux cadres, les brisaient absolument, sabraient toute syntaxe. Notre auteur, lui, s'est toujours gardé de ces excès, qui n'ont eu d'ailleurs, d'autre résultat que de faire éclore des œuvres inintelligibles, jurant par leur obscurité, avec la qualité maîtresse de notre langue, qui est d'être limpide. Ou encore, ces excès mçtnes, peut-être, par la lassitude qu'ils engendraient, ont amené un retour du goût public vers la simple et claire littérature.

Quand je loue de Nevers d'être resté dans la saine tradition française, je n'entends pas insinuer qu'il en soit resté au XVIP siècle. Ah ! Que non pas ! S'il y a une idée fausse, dans l'instruction littéraire qui nous est donnée au Canada, c'est bien celle qui prétend que notre langue s'est cristallisée sous Louis XIV, avec tous nos grands génies, et que l'élaboration que son essence a subie, depuis, est à méconnaître, à rejeter. Mais quoi ! La langue française n'estelle pas une langue de vie? Vivante, n'évolue-t-elle pas avec le peuple qui la parle? — Et, de même que nos façons de penser et de sentir ont revêtu des modalités nouvelles, ainsi a varié leur mode d'expression.

Or, de Nevers est bien moderne, très au courant des dernières acquisitions de la langue, des plus récentes inventions verbales.

Si c'est déjà beaucoup d'écrire une langue avec correction, avec pureté, cela ne suffit pourtant pas pour constituer, à proprement parler, l'écrivain.

Tout homme qui sait sa grammaire peut écrire avec

pureté, et pourtant les grammairiens ne furent jamais ce

qui s'appelle des écrivains. On peut connaître par cœur toutes les règles de la Rhétorique, sans être, pour cela, un orateur. Et de même, on peut posséder sa grammaire sur le bout de ses doigts, et ne produire jamais que de pauvres essais décolorés. L'art d'écrire, comme l'art oratoire, suppose ce « je ne sais quoi >» qui ne se définit pas, et qui est pourtant très réel.

« Barnave, tu n'a pas de divinité en toi », disait Mirabeau, à son collègue, qui était un merveilleux rhéteur, mais seulement cela.

Or, l'orateur ou l'écrivain-né, est, au contraire, celui qui a une « divinité en lui », le mens divinior, puissance mystérieuse, dont les opérations sont tout à fait incompréhensibles.

Comment se fait-il qu'avec les mêmes mots précisément, l'un produise de la beauté, et l'autre rien ? — Et comment expliquer également qu'avec les mêmes pinceaux et les mêmes couleurs, l'un réalise des œuvres divines et l'autre des barbouillages?

Qui nous dévoilera ces mystères, que l'on pressent et que l'on constate, mais qui nous confondent ? Qui nous dira ce qu'est, essentiellement, l'art d'écrire en particulier ?

Or, ce « je ne sais quoi >» d'indéfinissable qui constitue l'écrivain, qui lui fait trouver des « mots d'éternité », comme dit si bien M. Emile Faguet à propos de Pascal, le rend apte à frapper des sentences en une forme personnelle et définitive, — ce quelque chose qui ne s'explique pas, que le ciel donne en naissant, — et qui n'est pas le même chez tous, de Nevers le possédait.

Et voici quelques-unes de ses caractéristiques : d'abord,

EDMOND DE NEVERS [ail

l'abondance. — Cela coule de source. Joubert, analysant, par le menu, ses facultés intellectuelles, dit avec une certaine mélancolie, quelque chose comme ceci : » J'ai beaucoup d'idées, mais trop peu de formes de phrases. » Certes, de Nevers n'a sans doute jamais pensé à exhaler pareille plainte ; chez lui, les phrases se succèdent nombreuses.

Dans ses premiers écrits, elles naissent même avec une facilité que l'on peut qualifier d'excessive. Et le ton général de sa première manière rappelle un peu l'emphase déclamatoire de Jean- Jacques Rousseau.

Le souffle en est puissant, mais libre, désordonné, la couleur trop vive. Il y a là une force insuffisamment contenue, et qui perd de sa valeur en se dispersant et en se répandant trop volontiers. C'est la poussée violente en plein sol vierge.

Plus tard, cette générosité native se soumettra à un frein qui en régularisera le mouvement d'expansion et en centuplera aussi la portée. Le goût s'affinera dans l'étude et la fréquentation des modèles. Le mot serrera de plus près la pensée. De Nevers en arrivera à cette forme superbe, qui fait de la lecture de son Ame Américaine un délice.

Comme ce style a de fermeté nourrie et de belle sobriété ! Ce n'est pas la sécheresse, mais la concision. On sent de la vraie richesse sous ces airs de simplicité. L'ardeur juvénile s'est concentrée et donne à la phrase une allure de vie intense et contenue.

De Nevers a été un grand musicien. — Et je rappelle que Jean-Jacques Rousseau, Lamennais, Sully-Prudhomme par exemple, furent aussi, à tout le moins, des passionnés de musique. Et qui sait si tout écrivain n'est pas nécessaire-

ment mélomane? N'y a-t-il pas d'intimes affinités entre la musique et le style ? — De Nevers était donc musicien. Il adorait Chopin, en particulier. Et c'était ravissant de l'entendre exécuter l'un ou l'autre de ses préludes. Il entrait alors en une sorte d'extase. Or, son sens de l'harmonie se révèle dans le bel équilibre de sa phrase et le choix du vocable. Je cueille, au hasard, quelques-unes de ses expressions. Par exemple, il parle de « cet éternel rêve, fait de mélancolie et de regret, qui flotte au fond des âmes pour toutes les choses disparues ! » Et encore : « Le Canadafrançais perd de cette attraction unique qu'exercent les patries bien définies et fermées. » Qu'admirer le plus dans cette sentence, de sa justesse ou du tour que l'écrivain lui a donné ?

Et encore : « Ce qui nous charme le plus dans les vers, ce ne sont pas toujours, ce ne sont pas seulement les pensées qu'ils nous communiquent ou les rêves qu'ils nous confient ; ce n'est pas tant le sens des paroles que le murmure qu'elles roulent : c'est ce chant obscur, cette incantation mystétérieuse qui semble venir de derrière les mots, qui évoque de vieux souvenirs, fait vibrer en nous des fibres secrètes, et nous berce délicieusement, comme des accords mineurs d'une musique entendue dans le lointain. »

Douter du sens harmonique de celui qui a modelé une si musicale période, serait folie.

Entendez-le encore nous dire : « Quand je songe au passé de notre peuple, il me semble que j'entends frémir, au fond de l'âme canadienne, toute une germination mystérieuse, et je me dis qu'un monde latent de poésie, d'art, de grandeur intellectuelle, de noblesse morale, est là qui demande à

prendre un libre essor, qui aspire au soleil et à la vie. » — N'est-ce pas qu'on est comme emporté par le large souffle d'inspiration qui anime cette prose d'un lyrisme si intense? J'ai dit, tantôt, que de Nevers se serait gardé de renier l'apport des tout derniers siècles au renouvellement continu de la langue. Trop intelligent pour voir dans la langue française un fossile, et trop de son temps pour n'en pas adopter les plus récents vocables, pourvu que l'autorité académique les eût sanctionnés, il s'est encore montré moderne en ceci, même, que son style, très personnel, porte le cachet de notre époque, ne retarde aucunement.

Il me serait facile d'extraire de son œuvre des citations assez longues, lesquelles, mieux sans doute que tous mes développements, vous prouveraient son mérite comme écrivain. Mais je vous ai retenus longtemps déjà, et je craindrais, en insistant davantage, d'abuser de votre attention. Toutefois, qu'il me soit permis, avant de clore notre étude, de vous mettre sous les yeux un ou deux exemplaires de la maîtrise de de Nevers en fait de style.

Il annonça d'abord une prédilection très marquée pour la couleur. Et son Avenir du Peuple canadien- français est même en teintes un peu chargées.

La culture qu'il se donna eut le bon effet d'atténuer sa palette, et de renforcer une qualité essentielle chez tout artiste, — le dessin.

Comme dans L'Ame Américaine le contour est plus net, la ligne mieux arrêtée ! Et tout s'enlève en demi-tons discrets, qui séduisent le regard, sans le fatiguer ni l'éblouir. Le plus souvent même, ici, dans la première partie surtout,

l'auteur échange volontiers le pinceau pour le burin. Il ne peint plus, il cisèle le bronze, il l'assouplit et le fouille. Il y a là, en effet, toute une galerie de bas-reliefs dans lesquels ressortent, en vigueur, toutes les portions d'humanité qui travaillèrent plus ou moins consciemment à la genèse de ce monde nouveau.

Entre ces petites merveilles d'art, j'en veux choisir une, cil la physionomie si particulière du puritain est comme médaillée :

« On peut, en quelques traits, résumer le caractère puritain, car chez eux ni les élans de l'esprit, ni les impulsions du cœur n'avaient libre jeu ; tout, dans leur vie, était soumis à une discipline inexorable ; chacune de leurs paroles, chacun de leurs actes, chacun de leur geste était réglé et réglementé ; ils étaient ce que les avaient faits la doctrine de Calvin et leur hérédité anglo-saxonne : sobres, austères, pieux, énergiques, patients, intéressés, âpres au gain, fanatiques. Les quelques rares penchants, auxquels ils livraient leurs âmes, étaient violents en raison de leur concentration même. Ils possédaient surtout cette force, qui, plus que toute autre, assure aux peuples la prééminence, et aux individus le succès, la force de la volonté. Ils avaient apporté d'Angleterre les institutions du gouvernement local, et emprunté à la bible des formes théocratiques de vie en commun ; des traditions anglaises et des préceptes Israélites, ils tenaient l'amour et le respect de la fortune. Ils ne demandaient à la vie ni ses jouissances ni ses sourires, car ils étaient convaincus que cette terre est une vallée de larmes ; aussi leur histoire est-elle généralement sombre et

n'offre-t-elle rien de ce caractère idyllique, qu'on aurait pu s'attendre à trouver dans des établissements agricoles, où régnait une grande pureté de mœurs. »

Mesdames et Messieurs, — cette chose, qui a le charme et la beauté d'une médaille antique, je voudrais la voir inscrire, en lettres d'airain, sur le socle du monument fameux où Saint-Gaudens a synthétisé le puritain. Elle compléterait, il me semble, l'œuvre du sculpteur, ou plutôt en dégagerait la profondeur psychologique.

Et ce profil de Washington, que je désire du moins vous laisser entrevoir : « On a dit du fondateur de la République américaine qu'il n'avait pas montré de qualités extraordinaires comme général, qu'il n'avait remporté aucune de ces victoires qui font époque dans la vie d'un peuple. Mais l'armée qu'il commandait n'était ni aguerrie, ni dévouée, ni soumise ; il en a tiré tout le parti qu'il était humainement possible d'en tirer. Il a su temporiser, lasser l'ennemi et attendre son heure. C'est vis-à-vis de ses compatriotes surtout que sa stratégie s'est exercée. C'est contre l'égoïsme, l'apathie, l'esprit d'indiscipline et l'instinct particulariste des Américains qu'il a eu principalement à lutter. Une grande part des succès obtenus par Washington a été due sans doute à ce qu'il n'a pas cru au désintéressement des masses. J'ajouterai, bien qu'il m'en coûte, que Washington a peut-être également assuré la durée de son œuvre et les destinées de sa patrie en ne croyant pas à l'abnégation des peuples ou des gouvernements. . . Cette santé morale parfaite, cet équilibre mental supérieur, que rien ne pouvait ébranler, dont Washington donna des preuves toute sa vie. »

2l6 ] ESSAIS ET CONFÉRENCES

Quelle finesse et quelle fermeté de touche ! Le héros gagne à être débarrassé de la légende qui le magnifie, le situe presque hors nature, et ramené aux proportions de la vie réelle et de la vérité historique. Combien d'autres preuves pourrais-je vous apporter de la virtuosité d'Edmond de Nevers, de la belle facture dont il sait revêtir sa pensée !

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