INQUIETUDE
Il est délicieusement bien élevé.
Ses traits sont d'une extrême finesse, rappellent, plus en joliesse, en distinction plus haute, ceux de sa mère. Ses cheveux, châtains et bouclés, s'harmonisent si pleinement avec son visage, qui est comme transparent. Sa physionomie douce, souriante, se voile pourtant, non de tristesse, ni de mélancolie, mais d'une ombre légère. Les enfants ont d'extraordinaires intuitions, parfois. Et qui sait si celui-ci n'a pas déjà percé la vie, n'a pas commencé d'en goûter l'ennui, la fadeur ?
Car, je lui trouve une grande ouverture d'esprit. Certaines de ses réflexions m'étonnent par leur profondeur. Ses observations portent sur tout, elles sont sagaces, pénétrantes.
Comme il est affectueux, caressant ! Il y a tant de naïveté, de droiture, dans la tendresse qu'il me montre. Avec quel abandon se jette-t-il dans mes bras et m'offre-t-il ses lèvres !
O mon frêle enfant, penché sur ton front limpide, et déjà chargé de pensée, — je me demande ce que l'avenir fera de toi. Pourquoi faut-il que la réalité t'appelle, et que tu sois lancé aussi bientôt dans la lutte? Quel miracle te préservera des influences déflorantes, te conservera la blancheur qui t'adorne?
Shennan Park — New-York — 1908.
Edmond de Nevers
Conférence
donnée
Woonsocket (R. I.)
sous la haute présidence
de
Son Excellence
le Gouverneur Pothier
le vingt-cinq octobre
mil-neuf -cent-hmt
A Son Excellence
Le Très Honorable Aram-J. Pothier
Gouverneur de l'Etat du Rhode Island
Excellence
Non, — je n'oublierai jamais ce soir de septembre, où, sans vous connaître encore personnellement, sans vous avoir même jamais vu, je me présentais chez vous pour vous demander une faveur. Quelle audace de ma part, quelle témérité ! A la réflexion, je m'étonne d'avoir pu tant oser.
Il est vrai que ma démarche avait des excuses, — et de très bonnes. Je voulais donner, à Woonsocket, une conférence sur l'un de nos plus grands écrivains. Or, n'était-il pas tout naturel que je songeasse à mettre cette « lecture », à base de sentiment patriotique, sous votre haut patronage? Que votre humilité ne s'effraie pas de ce que je vais dire ! D'ailleurs, l'humilité n'a jamais consisté à ignorer ce dont on est capable, à méconnaître ce que l'on peut valoir. De tous nos compatriotes des Etats-Unis, vous êtes certai-
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nement celui qui nous a toujours fait le plus d'honneur. Votre distinction est telle, qu'elle vous a même fait paraître supérieur aux charges, pourtant si éminentes, que vous avez occupées. Les dignités, civiques et politiques, qui vous ont été conférées, empruntaient un lustre nouveau à votre prestige et à votre réputation si intacte. Et le suprême hommage que vous venez de recevoir, par votre élévation à la magistrature du Rhode Island, est simplement en harmonie avec vos mérites.
Votre mentalité, tout en s'adaptant, le plus heureusement du monde, aux formes complexes de vie que présente le milieu américain, est toujours restée essentiellement canadienne-française. Et c'est à bon droit que nous vous regardons comme l'exemplaire le plus « représentatif » de notre race, dans cette Nouvelle-Angleterre, où des destinées, très grandes pour elle, s'élaborent mystérieusement. L'on peut donc s'expliquer que, me proposant d'aller faire une conférence, sur un sujet nous touchant tous de très près, dans la charmante ville dont vous êtes l'âme, j'aie eu immédiatement l'idée de vous la voir présider. Votre distinction, vos états de service, étaient ma première excuse.
J'en avais une autre, non moins valable, quoique d'ordre plus intime. Vous aviez personnellement connu cet Edmond de Nevers, — qui allait faire l'objet de mon étude, — vous aviez toujours compris et apprécié son talent, resté si romantique, même dans un genre de travaux, apparemment incompatibles avec les dons d'imagination et le sens littéraire. Quand d'autres affectaient de l'ignorer, le crititiquaient de haut, vous lui restiez fidèle, vous deviniez la portée lointaine de son oeuvre, vous aviez l'intuition de son
mérite, de tout ce qu'elle contenait de vues suggestives, d'aperçus féconds, d'échappées sur notre avenir. Eli ! bien, tout cela. Excellence, — votre amitié pour de Nevers, votre compréhension de son talent, — ne vous désignait-il pas pour patronner la « première lecture » à laquelle ses ouvrages eussent encore donné lieu ?
On le voit, j'étais suffisamment autorisé, par toutes ces raisons, à aller vous y inviter. Et ma témérité reposait sur des motifs assez sérieux pour qu'elle me fut pardonnée.
Comment dirais-je la bonté avec laquelle vous m'avez accueilli ? l'empressement que vous avez mis à accepter ma requête ? Ce sont là de ces souvenirs que l'on garde en son cœur, jalousement, et dont on ose à peine parler, tant l'on craint d'en profaner la fraî'beur. Je voulais rester chez vous un quart d'heure seulement, pour ne pas trop prendre de vos heures précieuses, et vous m'avez gardé tout un soir, — à me charmer par votre conversation élevée, la délicatesse de vos procédés. Comme j'ai trouvé infiniment hospitalière votre demeure, dout je franchissais le seuil pour la première fois, et dont l'atmosphère a quelque chose qui vous retient et vous captive !
— Au jour et à l'heure fixés pour la conférence, vous étiez là, comme vous aviez promis. Et pourtant, la campagne politique, qui devait se terminer par un triomphe si éclatant pour vous, et pour nous aussi, battait son plein. Vous étiez en pleine ferveur d'élection. Votre candidature, — candidature vraiment «historique», — au poste de Gouverneur de l'Etat du Rhode Island, vous donnait mille soucis, vous appelait partout. Vous ne vous apparteniez plus, pour ainsi dire. La veille même. Monseigneur l'Evêque
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de Providence vous avait envoyé l'invitation de présider une assemblée importante, précisément le vingt-cinq octobre au soir.
Mais votre parole était donnée. Combien j'ai admiré votre exactitude au rendez-vous, en dépit de tous les motifs que vous auriez pu avoir d'y manquer! Combien je vous eu remercie !
Ah ! votre présence m'a été d'un secours extrême. Votre discours de bienvenue — si fin, si exquis, — m'a facilité la voie auprès de mon auditoire. Je sentais mon cœur se fondre et mon esprit se dilater dans le rayonnement de votre personnalité, si éminemment sympathique, d'une distinction si souveraine. Si ma voix a trouvé quelques accents émus, si ma conférence a eu quelque succès, je les dois, pour une grande part, à l'influence heureuse, inspiratrice, qui me semblait veuir, émaner de vous.
Je vous en saurai toujours. Excellence, un gré infini. Et c'est avec la gratitude la plus profonde que je vous dédie, maintenant, ce travail, auquel votre souvenir restera toujours, pour moi, si intimement lié.
Henri d'ARLES « Au cloître » — quatre novembre
niil-neuf-cent-huit
ALLOCUTION PA.R Son Excellence le Gouverneur Pothier
Mesdames et Messieurs
La grande culture n'est pas l'apanage des peuples nouveaux.
Le colon ou le défricheur ne peut cultiver les arts.
Ce n'est que lorsque la forêt a été abattue, que la charrue a creusé le sillon, et que, de ce sillon, est sorti le blé ou la fleur, — ce n'est que lorsque les colons se sont groupés en paroisses, et que, plus tard, la ville s'est élevée, — qu'un peuple commence à naître à la vie intellectuelle.
La musique du clocher paroissial frappe d'abord son oreille, et cette harmonie réveille dans son cœur des émotions nouvelles. Son âme se dilate alors : il veut chanter, il veut admirer, il veut aimer, il veut connaître, et pour connaître, il lui faut l'école. L'école, c'est le livre, — et le livre fait éclore toutes les aptitudes, tous les dons de ces intelligences, restées jusque là soumises à la fatigue physique.
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L'artiste et le penseur apparaissent, et ce peuple prend sa place parmi les peuples policés et créateurs.
Le nôtre est entré depuis un demi-siècle dans cette voie, vigoureux et plein d'espoir. Nous avons des écrivains doués, des orateurs remarquables et des penseurs.
Ce soir, j'ai l'honneur de vous présenter un artiste-écrivain très distingué de notre race, Monsieur Henri d'Arles, qui nous parlera du penseur le plus illustre du Canada-français : Edmond de Nevers.