‹ Essais et conférencesChapitre 17 sur 29 · IN VIA MORTIS · texte numérisé non relu

IN VIA MORTIS

tt O vous, foules nombreuses des morts, qui dormez sous le vert manteau de la terre, je viens à vous avec un corps plein de chaleur et de vie, avec des yeux qui rient et qui pleurent, un cœur fait pour l'amour, un cerveau sans cesse traverse de pensées dont le rayonnement rapide fait pour moi le jour.

« Le flot de ma vie s'en va vers vous, mon Dieu ; bientôt je voyagerai entre les rives sans fin de l'immense éternité.

« Morts, qui dormez sous mes pieds, avant longtemps, sans doute, j'arriverai au milieu de vous, nu, dépouillé de toutes les vanités de la vie, de sa lumière, de sa puissance, de ses désirs terrestres, de ses haines mesquines, dépouillé des trésors et de l'or que j'ai réunis pendant une heure, dépouillé même de cette demeure de chair,

« Ames immortelles, dont les corps fragiles posent re sous ce gazon, bientôt je vous suivrai »...

Comment ne pas admirer la sincérité d'accent et le rhythme de ce chant d'adieu? C'est une gemme sombre, —

une fine et précieuse améthyste de deuil, — à sertir avec le Souvenez-vous des Morts ou D Hymne des Morts de Lamennais.

En vous le citant, les deux vers, si magnifiquement frappés, d'Alfred de Musset, me reviennent :

Les chants désespérés, sont les chants les plus beaux, Bt j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Cet In via mortis est un « pur sanglot», — sanglot atténué, attendri par les surnaturelles intuitions, par tout ce que la croyance antique met dans l'âme de douce certitude, — et, à cause de cela précisément, d'autant plus «beau «, d'autant plus « immortel ».

La profondeur de ses regrets n'empêcha pas, en effet, de Nevers d'accepter son destin avec une résignation toute chrétienne. Et, c'est les traits empreints de cette sérénité majestueuse, que donne la soumission à la Providence divine, qu'il s'est acheminé à travers l'allée des tombeaux. La Providence, il en avait toujours reconnu l'action dans l'histoire, dans l'évolution des peuples, dont il avait fait l'objet de ses méditations de penseur. Il n'eut aucune peine à subir celui de ses décrets qui vint l'atteindre personnellement, et l'arrêter tout net, et pour jamais, dans sa carrière d'écrivain. Aussi a-t-il mérité de voir ses dernières heures bercées au murmure de ces novissima verba^ si poétiques, si suaves, et qui portent si facilement l'âme vers l'éternité.

Mesdames et Messieurs, la figure d'Edmond de Nevers ne m'apparaît jamais seule. Son souvenir ne revit pour moi que mêlé à celui de sa sœur, de sa douce Evangéline^

qui le comprenait si bien, qui devinait ses pensées, partageait ses rêves idéals.

Elle était artiste aussi, musicienne de génie. Quand la maladie eut terrassé son frère, elle s'en fit, plus que jamais, la compagne, la consolatrice. Elle veilla sur ses jours, tout comme un ange. Et lorsqu'il s'en fut allé, elle le suivit de bien près. On eût dit que l'âme du frère, en s'envolant, avait déraciné l'âme de la sœur. Ces deux esprits affinés n'ont pas tardé à se rejoindre par delà la vie.

Et désormais, — pour finir par un souvenir classique, bien permis en un sujet où nous avons traité littérature, — désormais, tous deux inséparablement unis, se promènent et vont par les Champs Elysées, attentifs aux harmonies éternelles dont ils ne percevaient ici-bas que l'écho affaibli, le regard ouvert sur la Beauté essentielle et sur le Principe Infini de tous les arts.

La Nazaréenne

LA NAZARÉENNE

. . . Que tu es belle, 6 mon amie, que tu es belle !

. . . Là-bas, — dans son décor limpide, sous les saphirs de son ciel, sur ce même sol antique, d'où elle avait germé autrefois, — ma pensée avait plaisir à évoquer la Vierge, fille de Juda, — l'idéale Nazaréenne. Et il me semblait la voir flotter devant mes yeux, — dans toute sa grâce de primitive, — onduler au-dessus de sa terre natale.

Cette femme, absolument belle, en qui tout ce que Dieu avait épandu de traits délicats sur les vierges, ses sœurs, se trouvait supérieurement résumé, porté à sa suprême efflorescence, — comme elle ressemblait peu aux somptueuses madones des maîtres, dont j'avais l'œil encore tout ébloui.

Je la trouvais plus simple, plus près de nous, plus vraie, sans en être, cependant, moins divine.

Les artistes, eux, l'avaient chargée d'or et de pierreries, vêtue de soie et de pourpre, entièrement occidentalisée. Sauf l'étiquette, ils en avaient fait une grande dame quelconque, de leur temps et de leur pays. Le type sémitique se reconnaissait-il dans cette physionomie, — italienne ou flamande, espagnole ou française ?

Mais là-bas, en son milieu, la douce Nazaréenne, la pure vierge orientale, revivait, pour moi, dans la vérité de ses traits et de sa tenue. Kt, ce que j'admirais, tout d'abord, en elle, c'était l'extrême simplicité de sa mise.

Ses vêtements étaient d'une étoffe qu'elle avait tissée elle-même, — solide, si rude. Leur beauté venait de leur couleur, voyante, chatoyante, — où les teintes du ciel palestinien étaient comme emprisonnées, — de leur majestueuse ampleur. Rien de compliqué. Une tunique, un long manteau flottant, — abail ou izar, — un voile, servant de coiffure, et retombant presque jusqu'aux pieds, — voilà tout.

Mais ces choses tout unies, peu nombreuses, drapaient si bien sa personne, l'enlevaient en grandeur, assuraient à tous les membres aisance et libre jeu.

Les modernes accoutrements blessent les lois de l'esthétique ; leur complexité trahit un état d'âme, troublé par tant de vaines préoccupations. Leur accumulation, leur disposition mal calculée, prouvent une complète méconnaissance des règles de l'harmonie.

Tandis que, par les moyens les plus simples, la Nazaréenne, au contraire, obtenait les effets les plus pittoresques,— tant les souples draperies rehaussaient sa grâce virginale ; — tant les lignes du corps se jouaient, se fondaient dans les larges plis de l'étoffe.

Son visage, — parfaitement ovalin, — avait juste assez de chair pour la richesse du modelé, trop peu pour l'empâtement des reliefs. Il offrait comme la synthèse de la beauté Israélite. Les qualités les plus rares du type sémitique s'y reflétaient, s'y épanouissaient.

LA NAZARÉENNE [ 325

Pourtant, s'il avait une accentuation propre, et, je dirais, nationale, l'on n'y relevait aucun caractère trop spécial, trop exclusif. Il me paraissait empreint des plus beaux signes de l'humanité générale, de l'humanité idéale, — transcendante aux races et aux frontières.

Ses yeux, grands et noirs, avaient des profondeurs de transparence. C'était comme si tout l'azur oriental se fut changé en ébène, — en ébène diaphane, — et se fut cristallisé, là, au fond de ces orbites. Ils n'avaient pas la veule expression des nôtres, leurs teintes souvent indécises, leurs reflets changeants. — En leur essence, sombre et limpide, semblait habiter un rêve très doux. On les sentait accoutumés aux longues contemplations sereines, à fixer des pensées éternelles. Leur éclat s'avivait encore de la couleur mate du teint, — de cette peau très particulière, oii le sang n'afflue pas, et qui semble l'indice d'une vie plus régulière et plus normale.

S'il me fallait, pour peindre le charme étrange de ces yeux, recourir à une comparaison, — je dirais qu'ils ressemblaient à deux sources jumelles, — serties dans un creux de pierre brune.

Jamais on ne la voyait ni ne l'entendait rire. Seul, un sourire fin errait sur sa figure. Et, quand elle parlait, se découvraient de belles dents blanches, pareilles, a dit le poète sacré, « à un troupeau de brebis qui montent de l'abreuvoir. »

J'observais encore, chez la Nazaréenne, ses mains longues, fuselées. Les travaux du ménage ne les épargnaient pourtant pas. Elles s'occupaient des mille détails d'intérieur. Mais, si elles touchaient à tout, c'était pour le ranger.

l'embellir, — sans recevoir, des besognes les plus ordinaires, et parfois les plus rudes, la moindre déformation.

Cette finesse des doigts, ce joli dessin de la paume, — marque de noblesse intellectuelle, — mettaient à notre orientale une séduction de plus. Et, quand cette main, d'un si suave contour, s'adonnait, par exemple, à des ouvrages de broderies, on ne savait qu'admirer le plus, — d'elle-même, ou des arabesques qu'elle traçait, des fleurs qu'elle faisait éclore.

Tout en elle annonçait une âme claire, doucement résignée,— une âme de soleil et d'azur, — parfaitement soumise à l'ordre éternel, à mesure que s'en déroulaient les manifestations.

A sa virginale beauté, s'ajoutait tout le rayonnement qui émane d'une jeune mère.

Et, c'est cela surtout qui la faisait exquise, qui la rendait divine, — l'alliance merveilleuse, ineffable, en sa personne auguste, des grâces de la jeune fille et des charmes de la jeune mère. . .

Nazareth, — printemps 1906

Profil de Christ

Page 1